‹ Les pas sur le sableChapitre 7 sur 7 · LE CYCLONE · texte numérisé non relu

LE CYCLONE

Mes idées? D'abord belliqueuses, confuses, bourdonnantes comme un essaim de guêpes.

La magie des batailles, le frisson de l'étendard, le tonnerre des canons : aile droite, aile gauche, soldats de plomb à la baïonnette, manœuvres rectilignes comme au champ de manœuvres.

Puis à ridée que mon père peut partir, va partir, aux larmes de ma mère, à l'émotion bourrue du grand-père, un revirement : la mort plane, injuste, fatale.

A quoi bon la guerre? Des milliers d'hommes vont s'entre-tuer, pourquoi, pour qui?

I Est-ce que Guillaume, l'Empereur ne pourraient pas vider leur querelle dans un duel régulier devant le front de leurs armées, comme un Horace ou un Guriace, comme les chevaliers

du moyen âge? Je suggère cette idée au gros tringlot à moustaches de crin noir qui me conduit à cheval au lycée (Jean est trop occupé à la maison). Le tringlot me répond, après y avoir réfléchi, que « ça ne se passe pas comme ça ».

Sur le toit de la maison, la grande longue-vue du grand-père se braque à demeure sur son trépied; elle guette la mer vide et la fumée des paquebots de France : on attend les nouvelles avec une impatience fiévreuse. Jean, Champagne, le cocher, les ordonnances de renfort sortent les cantines du grenier, avec de vieux fourniments, sabretaches à l'aigle, shakos de cuir bouilli à gourmette, débris venus on ne sait d'où. On graisse les cuirs, on cire les selles. J'entends des voix gouailleuses ricaner : « Nous allons en hacher, des grosses saucisses! » Ou : « Je vas t'en faire, moi, de la pâtée de Prussiens! » Sur la pierre, les sabres courbes s'affilent, s'épointent, et des doigts tâtent si ça coupe et si ça pique. On soigne les pansages des chevaux;

quand on les sort, le bai, le blanc, le gris, le père les examine : flancs, reins, paturons, sabots; il faut qu'ils soient en forme. Monté sur Sélim, il part visiter les casernes. Jean se multiplie, l'air' crâne.

L'officier d'ordonnance, Révérony, l'aide de camp, Henderson, apparaissent constamment : le dolman bleu clair à col jonquille de l'un, la tunique à parements garance de l'autre passent et repassent à travers la maison, le jardin. C'est un va-et-vient d'estafettes, d'officiers, tirailleurs à l'immense flottard, chasseurs d'Afrique maigres et tannés, zouaves dont la tunique a d'innombrables petits boutons.

Adieux, poignées de mains, bonne chance! Au milieu de toutes ces voix, comme la voix du père est chaude et grave!...

Juillet flambe; sur les routes, la poussière épaisse se soulève en farine sous les pas, le champ de manœuvres brûle comme une plaque de four : je reviens du lycée au galop, ce qui •contrarie le tringlot. Si j'allais apprendre que

mon père s'en va? C'est fait, ma mère a les yeux rouges et il est triste, plus sérieux que de coutume. Demain, il s'embarquera. Comme j'ai le cœur serré tout d'un coup!

Après le déjeuner, une voix m'appelle :

— Paul, viens un peu!

C'est dans la galerie qui s'ouvre en arcades sur le potager, le verger des goyaves, des oranges et des citrons : pas un souffle, tout est pétrifié dans la lumière, l'aveuglant soleil, le ciel intense.

Le père est près de moi, grand, très grand, dans ce vêtement de laine blanche qu'il affectionne. Sa main se pose sur mon épaule et son regard profond me fascine, ce regard qui a une expression nouvelle, inexprimable :

— Ecoute-moi bien, mon petit Paul, tu es tout jeune, mais tu es un bon enfant, tu as bon cœur, tu retiendras mes paroles. Je vais partir pour la guerre, on ne sait pas...

Mes yeux se remplirent de larmes et toute ma tendresse contrainte, timide^ refoulée, déborda ;

— Oh! père!

— Non, écoute, tu es plus âgé que ton frère, rappelle-toi que tu lui dois le bon exemple, toujours, et ta mère, ne lui fais jamais dé chagrin, tu comprends? Pendant que je ne suis pas là, et si... Eh bien, tu es le chef de la famille et il faut que tu sois un homme, comprends-tu, mon petit Paul, il faut que tu te dépêches de devenir un homme.

— Mais tu reviendras!

Ce cri l'émut, il parut troublé :

— Oui, mais on ne sait pas...

Et, se raidissant, la voix ferme :

— C'est promis, n'est-ce pas? tu feras ton devoir.

Il m'embrassa et ce fut tout, jusqu'au départ. Ma mère et mon grand-père l'accompagnaient jusqu'au bateau. Mon frère et moi nous restions. La calèche vint se ranger devant le perron. Le père avait dit adieu aux serviteurs et nous avait recommandés aux soins de Julie. Il soupira : « Eh bien» allons!.. i » Il m'embrassa

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virilement, mais quand il prit des bras de la bonne allemande mon frère, il eut, en tenant ce dernier-né, ce petit être plein de vie, si ignorant,. i|i candide, une émotion, un rien, que jtous i^QUs -cpmprlmei^'r Après l'avoir rendu à Llna, il le reprit et l'ei^brassa ardemment. Puis il monta dans la voiture, la portière claqua... un dernier regard, un geste d'adieu, et je ne vis plus que la capote nçire, les roues qui fuyaient. Puis la grille au bout de l'avenue se referma. Nous étions seuls...

Mon frère étajit bien vaj^e encore, à quatre ans. Il avait regardé sans voir ni comprendre, et moi-même avais-je assez compris? Tout ce qui m'enveloppait de doux, de cbaud, d'enivrant dans le jardin merveilleux ne me grisait-il pas d'illusions? Le rêve — toujours! — ne me mentait-il pas? Sans doute une solitude étrange m'étreignait le cœur, la maison inha* bitée semblait à l'abandon, des allées désertes et des taillis silencieux s'exhalait un peu plus de mystère. Mais je ne sus pas interpréter cet

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adîeu fatidique, ce dernier baiser presque désespéré à mon frère; la secrète angoisse qui nie pénétrait ne m'éclaira point; pourtant mon cœur était lourd!... Au soir la grille se rouvrit, la voiture revint, mais mon père n'en descendit pas comme d'habitude : je ne vis que mon grand-père, que le chagrin rendait bourru, et ma mère en larmes.

Après un dernier embrassement sur le pont du Carmel, — mauvais augure, c'est sur ce même Carmel que nous avions tous failli som* brer, au retour de France, — elle avait gagné une maison amie. Là, du balcon qui surplombait le boulevard de l'Impératrice et le port, elle avait vu s'éloigner le cher compagnon de sa vie; longtemps, à la lorgnette, elle avait pu le distinguer, le deviner plutôt sur la dunette, se détachant en plein soleil du groupe resté à l'ombre. Puis on avait cessé d'agiter les mouchoirs et ses yeux s'étaient lassés de voir fondre le bateau diminuant, s'amincissant jusqu'à n'être plus qu'un trait sur la mer, un

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point presque invisible, une fumée confondue à l'horizon, puis plus même cela...

D'autres jours commencèrent : heures de vie recluse pour ma mère, dont le pâle visage me faisait peine, dans l'ombre de la vaste chambre aux volets clos; impatiences, agitation vaine du grand-père, tous deux dévorés du besoin de savoir, attendant lettres, journaux, dépêches. Il parvint une lettre de Marseille, la traversée avait été bonne. Puis d'autres de Lunéville, où notre père, commandant à l'armée du Rhin la première brigade de la division de chasseurs d'Afrique, organisait ses régiments.

On sut son départ pour Metz, et qu'il avait escorté l'Empereur à Verdun, on sut son passage à Sainte-Menehould, son rattachement à l'armée de Châlons... Après, ce fut le grand silence... Dans le désarroi sans nom, dans le pêle-mêle avant-coureiu" de la débâcle, tout s'égarait.

Pendant ce mois d'août interminable, je

cherche à me souvenir, je ne revois rien que l'insouciance de mes dix ans, un reflet de l'espoir chauvin du grand-père, de l'esprit français d'alors : on allait envahir l'Allemagne, entrer triomphalement à Berlin! Les mauvaises nouvelles, — on en parle devant moi, — Wissemboiu*g, Reichshoffen, — ne durent pas m'affliger : l'Alsace envahie, mais c'est si loin, et je sais si mal la géographie... Les petits drapeaux que le grand-père fait piquer sur une carte, essaye de suivre de ses mauvais yeux, ne me renseignent pas. D'ailleurs, je suis en vacances et je puis lire des heiu*es entières, rêver ou m'amuser à côté de mon frère, sans être surveillé.

Ce mois d'août qui, après l'effondrement de l'armée de Mac-Mahon, voit l'armée de Bazaine, entamée à Borny et à Rezonville, refluer sous Metz, où l'attendent de longs mois de croupissement avant la reddition funèbre, n'est pour moi qu'un néant palpitant de lumière, comme lorsque les yeux clos on affronte

fixement le soleil. J'ai beau regarder à la longuevue sur le toit blanc, — on dirait du feu, — je ne puis voir plus loin que la ligne où la mer et le ciel se confondent.

Supplice de ne pas savoir, en craignant le pire, en entendant sonner le mauvais glas; espérer la lettre qui ne vient pas, croire à tous les malheurs, évoquer tous les fantômes...

Par quelles transes passaient ma mère et le grand-père à qui, en apprenant l'écrasement de nos troupes, des bouffées de sang montaient au visage, ce visage coloré de vieux soldat.

Que faisait notre père à cette heure? L'apercevoir, le suivre derrière cet azur impassible, ces flots d'or immobiles, ce voile de flamme de l'été?..* Nous ne présagions rien : ses inquiétudes, sa confiance cruellement désabusée par les revers, son raidissement moral pour se hausser et maintenir ses hommes à la hauteur des circonstances. Nous ne soupçonnions pas ce calvaire qui commençait pour lui : ballotté d'ordres et de contre-ordres, appelé à l'armée

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de Metz, rejeté à celle de Chfilons, entraîné au gouffre.

Ce jour où il dégagea Pont^à-Moussôn et faillit être tué d'un coup de sabre qui fendit son képij — il fournit un coup de pointe à l'officier allemand, que Révérony, d'un coup de revolver, acheva, — ce jour-là fut pour moi un jour pareil au jour d'hier, et aussi ce !•' septembre où, là-bas, par delà mer et terre, l'armée impériale, la dynastie sombraient à Sedan. Désigné pour le sacrifice suprême de la cavalerie, notre père, les joues traversées d'une balle, lançait de sa main défaillante ces charges folles de GalUffet qui, tout perdu, devaient sauver l'honneur.

Et ce fut un jour pareil que le 6 septembre, où il agonisa et mourut, un jour de splendeur indifférente. La veille, au matin, montant chez le grand-père, je l'avais trouvé occupé à charger tous les fusils de la maison; il mâchonnait dans ses moustaches à longues pointes des mots amers et navrés où revenait comme un gro->

gnement : « La République est proclamée... »

L'armée anéantie, l'Empereur prisonnier, rimpératrice en fuite, plus d'Empire... Tout à craindre, un soulèvement des Kabyles, l'émeute dans la rue, les rouges,,. Qu'on vînt nous attaquer, il saurait nous défendre! Et il chargeait à balles le Lefaucheux de mon père, son propre fusil de chasse, jusqu'au mien et à la carabine de tir! Paf! ses mauvais yeux... la balle du Flobert, un pois chiche, allait casser sur le guéridon le carafon de fleur d'oranger... Quelle colère, parce que j'étais en avant de lui! « Derrière! Si tu l'avais reçu!... » Il retirait par précaution les cartouches de mon fusil.

Le soir, il faisait avec une lanterne la tournée des grilles, des portes. Aux ordonnances, l'ordre de répondre à toute injure ou menace : « Nous sommes armés, passez votre chemin! »

Mais personne ne vint, et la sonnette qui me tintait autrefois dans les nerfs, quand je devais aller brusquement la tirer, ne résonna pas de la nuit. Le soleil du lendemain dissipa ces eau-

chemars, Alger fut effervescent, mais non troublé.

Ma mère ne vivait plus, hypnotisée par la catastrophe : on parlait de généraux tués. Le 7 septembre, elle reçut une dépêche contenant ces mots : « Général Margueritte parti blessé à la tête pas gravement, » c'était signé de Meynard : nom inconnu et dépêche dont elle ne put jamais avoir l'explication. Elle ne résista plus à son idée fixe : partir, rejoindre à tout prix, à travers les difficultés. Elle s'embarquait immédiatement.

Ce qu'on m'avait dit m'avait peiné, mais rassuré. La crédulité des 'enfants est infinie. Je me souviens de la vivacité souffrante dont mon grand-père me reprocha de jouer un aprèsmidi, sous cette même galerie où le père m'avait parlé pour la dernière fois. Naïf, je répondis : « Mais puisque la blessiu^e de papa n'est pas grave! » Il murmura, se contenant : « Si, plus que tu ne crois... » Le pauvre homme savait alors la vérité.

Il ne me Tapprit qu'au dernier moment, quand le bateau qui ramenait ma mère fut signalé. Ce que j'éprouvai fut indéfinissable. Ni douleur subite, ni flot de larmes, mais stupeur aride, constriction de la gorge et la poitrine dans un étau. Saisi, et ne pouvant échapper à l'obsession, j'errais comme une âme en peine par toute la maison et le jardin. Je me répétais : a Papa est mort... mort...

mort... » Et ces mots n'avaient pas de signification précise...

Je recherchais d'instinct les endroits qui m'étaient chers et qui me semblaient soudain différents, décolorés, étrangers. Je descendis à la cuisine où le visage atterré, l'expression de pitié de Julie me furent intolérables; j'entrai à l'écurie caresser Ali, qui me bourra; je m'assis à la balançoire sur l'Ilot de tan, j'errai dans les allées vides, sous le néflier du Japon, le long des goyaves; je me disais : « Cela n'est pas possible, on a dû se tromper, c'est un autre qui est mort... » Puis je me répétais : « C'est donc

vrai, je ne le verrai plus... jamais? » Je me sentais seul, seul... et j'en éprouvais un malaise grandissant jusqu'à Thorreur. Je prenais un air de détresse dont j'avais conscience.

Mais pourquoi est-ce que je ne pouvais pleufer?

A Marseille, notre mère recevait une dépêche de son père l'adjurant de revenir, au reçu d'une lettre de son mari blessé lui conseillant de ne pas quitter Moustapha et les enfants. Très perplexe, — que faire? -r elle se prenait à espérer, malgré la rencontre d'un officier de turcos qu'elle avait arrêté sur la Canebiére et qui croyait le général Margueritte tué. Sur ce qu'elle se récriait, sachant la blessure sans danger, l'officier s'était incliné et avait continué son chemin.

Le lendemain, vendredi 13, elle écrivait dans sa chambre de l'hôtel de Noailles, quand Révérony se présenta. Il se rendait à Alger pour l'informer du malheur; il avmt appris par hasard qu'elle était là. Il n'eut pas d'abord la

force de parler, elle non plus : cela disait tout. Elle l'interrogea enfin, et comme en démence, les yeux secs, apprit comment son mari avait été blessé, ramené du champ de bataille à la sous* préfecture de Sedan où l'Empereur l'avait recueilli, fait soigner; des amis accourus, les D...; le départ autorisé par les Allemands pour la Belgique, le château de Beauraing, généreusement offert par le duc et la duchesse d'Ossuna aux blessés français; l'affaiblissement rapide, la mort chrétienne. Ses derniers mots à Révérony avaient été : « Ma femme, mes enfants... » Au moment d'écrire, ses doigts avaient laissé tomber le crayon. Quand le prêtre lui disait de prier pour la France et pour nous, il avait eu la force de répondre : « Oui! » Il s'était éteint sans souffrir.

Voilà ce que je sus alors. Ma pensée ne s'arrêtait pas à la formidable bataille qu'il m'était impossible de me représenter, au rôle stolque de notre père; ce ne fut que longtemps après que je sus l'hécatombe des charges, la boucheria

glorieuse qui avait arraché au roi Guillaume ce cri : a Ah! les braves gens! » Mon idée fixe était d'incompréhension et de révolte : pourquoi était-il mort? Du moment que les médecins de l'Empereur avaient déclaré que sa blessure n'était pas grave? Lui-même l'avait écrit?

Je ne pouvais me représenter ce visage tuméfié, cette langue à demi coupée ne proférant que des tronçons de mots, l'arcade dentaire détachée, l'enflure des plaies obturant la gorge, l'inanition — il ne pouvait manger, à peine avaler un peu de bouillon, de jus de fruits. Je ne pouvais, non plus, comprendre l'ébranlement moral causé par le désastre, ce choc d'âme qui brisait les ressorts vitaux. Quand l'Emp^^eur, en lui serrant la main, lui avait dit son regret de le voir blessé, il avait écrit sur une feuille de papier : « Sire, moi, ce n'est rien, mais que va devenir l'armée, que va devenir la France? » Il mourait de cela.

Je l'ai compris plus tard, en lisant la relation que Révérony écrivit à ma mère, de sa capti*

vite de Mayence, en revoyant Henderson qui pleurait, Jean Wûrtz qui avait enseveli son maître, tous les témoins consternés et impuissants de cette fin si belle.

Je ne puis penser sans endolorissement aux mois qui suivirent, il m'en demeure une sensation d'infirmité. On croit qu'un être cher a disparu, ce n'est pas vrai : il est perpétuellement là, de son absence. On l'attend, il va apparaître, il a dû passer ici tout à l'heure, il est remonté dans sa chambre; on y entre :

elle est vide et froide. J'ai cherché mon père ainsi pendant des semaines et des semaines dans la maison, dans le jardin, comme une petite bête perdue. Que de fois j'ai entendu sa voix! Que de fois mon cœur a battu en apercevant entre les branches quelque forme blanche, qui rappelait son vêtement de laine!...

On ne parlait que d'officiers disparus, retrouvés. Si mon père... Malgré l'évidence, je m'imaginais qu'il pouvait revenir; c'était insensé, c'est ainsi. Une hantise m'obsédait j

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était-on sûr qu'il fût bien mort quand on l'avait mis dans le cercueil? Un rêve que j'ai fait toute mon adolescence, que je fais encore, est celuici : mon père est revenu, il vit, nous sommes joyeux et les larmes coulent sur mon visage.

Il me fallut des mois avant de comprendre qu'il sommeillait, mêlé à la terre muette et sourde, et que la mort c'était cela, cette obsession tenace, cette angoisse hallucinée des survivants.

Le jour-à-jour avait repris, je retournais au lycée et doublais paresseusement ma huitième. Ah! que le rêve m'enlaçait alors de ses racines, de ses lianes, de son inextricable floraison! On me disait que maintenant il fallait travailler. Ah! bien oui, est-ce que cela existait ce qu'ânonnait le professeur? Rosa, la rose... Quand le participe passé... Je pose 6 et je retiens 3!... Paroles d'air, gestes incolores, cauchemar vide.

Ce qui me parle, ce qui me touche, c'est mon existence hors de ces murs blêmes, dès que la rue m'a repris, dès que je sens Ali piaflfer entre •mes ja,mbes; c'est la route qui bruit de voi-

tures, ce sont les voix, les visages, et le galop de charge dans le champ de manœuvres, ^— contre les Prussiens! — et le pied à terre impatient devant la grille que vient ouvrir un jardinier taciturne. Ma vie, mon cœur, mes sens, c'est le jardin enchanté, la maison blanche^ Là, du moins, ma tristesse est moins seule, là je renoue le âl des sensations coupées, là se perpétuent, dans la vie inextinguible de la matière, l'avenue de sable jaune, les platesbandes brunes, les rosiers que le grand-père taille d'un sécateur distrait, les arbres pleins de sève, forts, éternels. Là est ce qui ne meurt point. Là je me dilate, là je respire; une émotion suprême m'attendrit: je rêve de ne jamais grandir, de rester toujours en communion avec ce mystère indicible des choses.

Pourtant je grandis. La preuve est que je parle de mon avenir. Quels sont mes goûts, à quoi suis-je apte? Mais à rien... Est-il nécessaire que je fasse quelque chose? Ne sommes-nous pas à notre s^se? Comment puis-^e savoir, à

dix ans, si j'aurai une vocation? Et pourtant il faut que je me décide, que j'indique au moins une préférence^

Si je savais voir autour de moi, je remarquerais que notre train de vie s'est resserré. Plus de réceptions, et ce n'est pas seulement à cause de la guerre ou du deuil. L'écurie est aux deux tiers vide. Sélim n'est pas revenu, notre mère l'a donné à Révérony; dans le domaine de ses parents, le bon cheval d'armes, choyé, vieillira au vert des prairies normandes. Lé blanc est maintenant aux D..., dont les soins pieux ont assisté le père à ses derniers instants. Oui, je dois m'en rendre compte : « Il faut que je me dépêche de devenir un homme :

à présent, je suis « chef de famille ».

j Ma carrière n'est^elle pas toute tracée :

officier?... Si l'on veut. Au moins quand je serai grand et qu'on recommencera la guerre avec l'Allemagne!... Et ma haine se précise contre l'assassin individuel, le soldat qui, sans le jsavoir, de Sjpi balle aveugle, a frappé notre père.

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Ma haine s'étend à Guillaume, à Bismarck, et ma rancune à l'Empereur qui a fait la guerre. Car le piège que le Chancelier de fer nous a tendu, je l'ignore, tandis que je sais bien le fol enthousiasme de la rue, la frénésie des premiers jours. Pourquoi s'est-on massacré? Pourquoi nous a-t-on tué celui qui était tout pour nous? Alors je rêve vengeance, extermination, feu et luines. Comment pourrais-je penser autrement?

Et pendant ce temps elle continue, cette guerre maudite, c'est la seule occupation du grand-père que de se faire lire les nouvelles. Mauvaises, de plus en plus. Coup sur coup Paris est investi, Strasbourg bombardé capitule, Bazaine rend Metz et son armée. A Tours, Gambetta soulève la France : c'est Coulmiers, élan de la province vers Paris, ce sont les batailles sur la Marne, élan de Paris vers la province... On ne rompra pas le cercle de fer, Paris soulevé retombe, l'armée de la Loire fléchit.*. Echecs sur échecs, l'invasion avance jusqu'au

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cœur des campagnes, Gambetta est à Bordeaux; Chanzy, Bourbaki, Faidherbe luttent désespérément. Garibaldi se bat pour nous, ce qui excite l'enthousiasme des Italiens d'Alger et les dénigrements d'une partie de la population.

J'entends chanter dans la rue Bab-a-zoun, avec dérision :

Viva Garibaldi, Mangia macarrônL..

Et, d'un groupe à l'autre, des dents luisent, des yeux s'enflamment, des poings menacent. On chante aussi, et jusqu'aux petits Arbis cireurs de bottes :

A deux sous tout le paquet, L'père et la mère Badingue Et l'petit BadinguetI

*. Il y a aux étalages des caricatures grossières, •l'Empereur, l'Impératrice en déguisements ignobles, et j'en éprouve un dégoût, parce que je trouve lâche d'insulter les vaincus, surtout quand on les acclamait hier. Le plus à plaindre

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me semble le Prince Impérial, qui m'intéresse de son éclat privilégié, par tout ce que j'entendais raconter de gentillesse sur lui, — enfant modèle, proposé à l'imitation des autres, — hier encore les balles qu'il ramassait crânement sur le champ de bataille de Saarbrtick; il me semble, du reste, que j'en aurais fait autant.

Oui, des sensations, des idées, des sentiments nouveaux entrent en moi. Je ne comprends pas davantage les mots, les gestes des polissons du lycée, mais des sous-entendus, des sourires m'intriguent. Les lundis matins, on dit d'un pion — il est rasé de frais et a des boutons neufs sur le visage — qu'il a été voir des femmes à la Kasbah. Quelles femmes? La Kasbah... Les ordonnances aussi y faisaient allusion, seulement eux disaient : les mouquères. Des mots me préoccupent, maîtresse; qu'est-ce, être la maîtresse d'un homme? On m'a répondu : lui donner des ordres pour que la cuisine, le ménage soient bien faits. Ce ne doit pas être

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cela, on m'égare. Pourquoi ne puis-je tout lire? Pourquoi me défend-on tel volume? Qu'est-ce qu'il peut y avoir dedans?

Sont-ce les recommandations du catéchisme?

Des scrupules me viennent, avec des curiosités. Pourquoi Adam et Eve virent-ils qu'ils étaient nus? C'est donc mal? Mes yeux s'arrêtent sur les rondeurs des statues, les contours des gravures, livrent le dévêtement aux reflets des glaces. J'ai vu fouetter à la pantoufle une petite fille et rougir sa peau. Aux bains de Tivoli, je me suis trompé de cabine : un cri, un éclair! Une lourde femme repousse brusquement la porte, mais j'ai eu le temps d'apercevoir ses gros seins en fleur et la touffe de son ventre bombé : l'Eve animale a surgi.

Autant que le secret de la mort. Je secret de la vie m'étonne : pourquoi naît-on, de quel néant, et comment vient-on au monde? Je n'ai jamais cru à la découverte sous les choux ni au marchié où on achète les enfants. Serait-ce immoral de parler de cela naturellement? C'est donc infâme.

de naître? Il y a des mots qu'on ne prononce jamais qu'avec précaution et en baissant la voix : amour, par exemple, comme si c'était répugnant.

Sous les conversations convenues dont je perçois par instants l'entente, les intentions à mon égard, tout un fleuve souterrain coule de choses qu'on ne dit pas et qui, cependant, sont sijnples, humaines et dignes de refléter le jour et la lumière, non pour former égout dans l'âme. Constamment mes questions se heurtent à ce qu'il convient d'ignorer ou à ce que « je saurai plus tard ». Aussi mon imagination travaille. Je remarque maintenant la jeunesse et la beauté des femmes, et le rythme de leur allure et la douceur de leur teint, leur parfum, leurs yeux lumineux, leur sourire rouge sur de petites dents, mais je ne sais rien de plus.

C'est à travers les livres qu'elles se parent pour moi de l'émotion la plus intense. Je découvre Walter Scott : la jeune fille, la femme.

l'héroïne. Je l'aime, je la poursuis ou je la sauve et, quand arrive une belle dame en visite, je file. D'ailleurs, on ne reçoit presque plus personne et beaucoup ne viennent plus. Il en est une d'un charme d'aristocrate, très pâle et blonde, en deuil, à laquelle je pense souvent. Je voudrais être caressé, bordé, soigné, grondé par elle. Certains jours, où l'atmosphère pèse, une électricité court en ondes le long de mes fibres; le premier frisson de volupté rôde et ne sait où se fixer.

Mes défauts s'accuseraient-ils? Suis-je moins surveillé? je m'enlize dans une paresse résolue, je tourne au cancre poli, soumis, suave. Ce n'est pas moi qui fais du bruit en classe, ma pensée s'évague, mon corps seul, immobile, est là. Je prends une très bonne opinion de moi, comme il sied à quelqu'un qui, ayant lu tant de livres, sait la vie. Je discute avec douceur et supériorité. Je pose.

* Le père n'est plus là, pour me cingler de sa forte ironie, comme ce jour aux Eaux-Bonnes

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OÙ, impatienté, il invitait un petit pâtissier à écouter mes conseils, sûr que mon expérience et ma connaissance absolue de toutes choses ne pouvaient lui être que profitables; le petit pâtissier avait ri. Non, le père n'est plus là pour régulariser d'un mot, d'un signe, l'équilibre, la mesure. Les choses n'ont plus le même aspect. Le balancier des heures bat intermittent. Dans tous les rouages quotidiens la poussière s'infiltre.

Notre mère sort à peine de son anéantissement. Le grand-père ne se remet pas de sa secousse : il a vieilli brusquement et son caractère s'en ressent; il voudrait reprendre sur ma mère l'autorité qu'il avait sur elle encore jeune fille. Il entend gâter mon frère à sa guise, ne peut souffrir qu'on le gronde; sur une observation à l'enfant, il s'est levé de table et n'a pas voulu dîner, si bien qu'une fois, la scène est devenue tragique et que notre mère a pleuré : mais soudain le petit Victor a pris sa défense avec une telle violence que le grand-père, depuis,

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parvient à se contenir. Il reste bon pour moi, mais ses préférences m'écartent; je ne crois pas en avoir éprouvé de jalousie, car j'aimais mon frère, mais j'en ai eu du chagrin.

La guerre s'achevait, trempait de sang les boues et les neiges; plaines du Mans, pentes du Jura, retraite de Chanzy, retraite de Bourbaki et Qinchant. Paris, affamé, concluait l'armistice. L'Assemblée était convoquée. La France découragée, pouvant se battre encore, — mais personne n'y croyait, — subissait la paix imposée par le vainqueur, la rançon de terre et de chairs vives, l'Alsace entière, la Lorraine mutilée, l'or des cinq milliards. Les prisonniers de guerre revenaient : nous revîmes Jean. Il rapportait les vêtements de notre père; nous possédions ses décorations et son sabre, dont une balle avait troué le fourreau.

Notre mère gardait aussi pieusement les feuilles de papier, sur lesquelles, blessé et ne pouvant parler, il griffonnait un désir ou un

ordre et, aux ofBoiers qui venaient le saluer^èes paroles réconfortantes : « Merci de votre visite. Soignez bien vos hommes. Nous n'avons pas démérité dans la journée d'hier, nous avons été éprouvés, voilà tout; mais l'ennemi lui-même nous rend justice. » A un autre : « Comment a-t-on chargé? » A un troisième : « Ne vous abandonnez pas, soignez vos hommes. C'est dans ces conditions que se montrent les gens de cœur. » Dans le coin d'une page sont des noms d'officiers du 1®' chasseurs d'Afrique, une liste où revient : tué, blessé, disparu, tué, tué. Ceux qui, au sortir des villes allemandes, reparaissent, la barbe longue et l'air triste et qu'on recevait à Moustapha, me contemplaient avec attendrissement. Ils me disaient : « Ah! si tout le monde s'était conduit comme le général! » Plus d'un avait des larmes dans les yeux. Révérony allait à Beauraing chercher le corps de notre père et le ramenait dans cette Algérie qu'il avait tant aimée et où il était juste qu'il gardât sa place, la place étroite qu'occupent les morts.^

\ L'amiral La M... fut plein de bonté : ses marins débarquèrent le cercueil et la messe fut psalmodiée dans la petite chapelle de l'Amirauté. Je vois revivre en moi le saisissement de la pièce tendue de noir, le catafalque entouré d'un buisson de cierges, ma mère prostrée dans ses voiles, les officiers recueillis et le vertige qui m'oppresse dans l'atmosphère d'encens et de fleurs. Je contemplais avec une sorte d'hébétement le prêtre lamé d'argent et de noir, les aspersions bénites, le rite solennel; je battais des paupières : les flammes des cierges se dédoublaient en rondelles lumineuses trouées d'ombre. Je sentais mon père mourir une seconde fois, je me retrouvais orphelin.

On m'avait recommandé de prier, je ne pouvais : s'il y avait un paradis, nul doute que le père y fût entré tout droit. Si son âme était immortelle, — l'Eglise l'affirme, — sans doute elle était au milieu de nous? Nous voyait-elle, lisait-elle en moi? De toute part, la débilité

d'ignorer, l'impuissance de savoir me confondaient jusqu'à l'angoisse.

Graves, des marins soulevèrent, de leurs grosses mains, le cercueil très doucement et le déposèrent sur le char, une prolonge d'artillerie. Nous nous mîmes en route pour le cimetière de Moustapha; là-haut, très haut sur la colline, une petite chapelle simple, de son caveau béant, attendait.

Quand la cérémonie fut achevée, nous nous retrouvâmes en face du ciel et de la mer. La vie de partout venait à nous, riante, ravins rouges, pentes des bois, des prés, des jardins, le golfe arrondi, la plage blonde, Alger pétillant de vitres ensoleillées. Le printemps éclatait en fusées de feuilles claires, la brise nous caressait le visage, et je pensais que tout cela qui était bon, beau, lumineux, et qui avait été le panorama de son âme, le champ fécond de son œuvre, lui seul ne le voyait pas, ne le verraitjplus.

Quittant l'Alsace annexée, un de nos cousins de Strasbourg vint tenter la fortune comme avocat à Alger, où il devait se faire un nom admiré et respecté. Il avait une barbe blonde, le regard fin, la bouche moqueuse.

Très lettré, il apportait à Moustapha des idées avancées et des lectures inconnues, Daudet, les Concourt, Léon Cladel, qu'on se garda de laisser traîner à ma portée. Son esprit libre, sa malice affectueuse me déconcertaient et m'attiraient.

Je lui dois un grand bienfait. Très myope, il admit que je le fusse, ce qu'on n'avait pas voulu faire jusque-là. Du jour où il m'eut généreusement donné un de ses lorgnons, je vis le monde avec des yeux nouveaux; la mobilité

des visages, les pierres de laroute.Ies toits blancs lointains se découpant sur l'azur, mille nuances, mille détails m'apparurent, clairs et précis : délicieuse surprise, mieux, réconfort moral!

Les parents ne savent pas assez combien toute infériorité physique expose leur enfant à souffrir de l'éducation en commun. L'ouïe et la vue peu nettes sont en soi choses supportables, le lycée seul les transforme en supplice. Voir trouble le tableau noir, mal entendre le professeur, c'est demeurer dans un état de gêne, d'humiliation intime ou publique, toujours pénible; c'est être désigné à la malignité, aux brusqueries des camarades plus agiles, plus prompts aux jeux.

Des changements se faisaient dans notre vie.

Jean nous avait quittés, il entrait dans la gendarmerie. La bonne allemande partait au service d'amis de ma mère. Julie nous restait et, par sa présence, la trame entre le présent quotidien et les habitudes du passé n'était pas tout à fait rompue. Autour de nous tout se modifiait,

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régime, hommes» idées. La Commune dressait Paris contre Versailles, et c'étaient les canonr nades» les incendies farouches, le massacre d'une répression sans pitié.

J'allais faire ma première communion. Une ferveur plus grande aux offices annonçait cette solennité : le proviseur, le censeur, l'économe^ au premier rang de la chapelle, entonnaient le Veni Creator ou VAçe Maris Stella, que soutenaient les élèves en chœur. Une retraite nous préparait. Aux sermons du curé s'ajoutait le prêche pathétique d'un moine; il roulait des yeux blancs, élargissait ses grandes manches, se frappait la poitrine avec conviction : sa voix sonore prophétisait les blandices du Paradis, les limbes du Purgatoire ou les feux ardents de l'Enfer. Cela ne laissait pas que d'impressionner.

Des lèvres du curé, au contraire, coulait le miel; il disait l'inefifable extase de posséder le Sauvem* dans le mystère parfait de l'Eucharistie, la défaillance sacrée de recevoir en son

corps purifié l'hostie chair et sang du Christ. De ses mains s'échappaient des images pieuses, vierges ou saints, têtes du Supplicié sous la couronne d'épines, cœurs percés de glaives et versant des larmes; l'exergue portait : « Divin cœur de Jésus, priez pour nous! » Les moins crédules subissaient l'envoûtement des prières : pendant des heures on les égrenait, on les répétait à voix monotone, jusqu'à l'engourdissement, les genoux s'ankylosaient sur les bancs durs, les regards s'hypnotisaient sur les ors de Fautel ou le bleu étoile d'or des vitres : le cerveau s'imprégnait de crainte et d'espoir, une fascination collective gagnait les communiants et les a redoublants )>.

La veille, il y eut communion blanche, on répéta avec des hosties non consacrées. Et ce fut le grand jour des brassards, des cierges et des gants blancs. On ne s'était pas lavé, de peur d'avaler par mégarde une goutte d'eau.

Pénétré de recommandations, — offrir la langue à plat, ne pas toucher l'hostie avec ses dents,

ayaler pieusement, — je mordis, dans mon excès de zèle, le doigt de M. le curé. Mon impression fut négative, la déception polie d'un convive. Il fallait la foi, elle me manquait. Le récit de la passion, des passages de l'Évangile m'avaient touché comme une belle légende* Les miracles me laissaient incrédule. Le lien mystique, l'élan d'amour ne me jugulaient pas. J'en éprouvais le regret, presque le remords.

Des visages autour de moi s'étaient transfigurés, des mères embrassaient leur fils en pleu^ rant. Quelques semaines après, la mse reli-* gieuse avait pris fin : on voyait les plus sages de la retraite frappés de retenue et collés au piquet, le nez au mur. M. le curé, satisfait, pensait au troupeau des jeunes ouailles de l'an prochain.

Le grand-père se plaignait. Son palais ne supportait plus rien et trouvait le goût du sel même aux entremets. Surtout sa vue l'inquiétait. Il se décida à aller dans les Ardennes, chez son frère Emile; là il consulterait un oculiste.

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Je le revois, le jour du départ, vêtu d'un complet gris à la boutonnière duquel tranchait sa large rosette. Je Fembrassai tendrement, jô ne devais plus le revoir.

L'oculiste constata, non une cataracte, qu'on redoutait, mais une progressive paralysie des yeux : on le lui laissa ignorer. De Lafrancheville, il s'était rendu à Givet, chez sa demi-sœur Adèle, où il tomba gravement malade. Appelée en hâte, ma mère s'embarqua comme elle l'avait fait l'année précédente, elle descendit à Marseille à ce même hôtel de Noailles, et là encore elle reçut la visite du messager. Un monsieur •que connaissait l'oncle Emile se présenta et lui apprit la vérité : une attaque de choléra sporadique venait d'enlever son père. Ce fut un coup affreux, il ne lui restait plus aucun appui, elle restait seule à nous élever* Selon le vœu du mort, elle le ramena au cimetière de Moustapha, dans ce caveau de famille où reposait liotre père.

Comme il airrive dani^ un intérieur dé$emparé« où une femme seule se débat contre les embarras

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de toute sorte, les amis intervinrent. Ils n'étaient pas suspects, leur expérience autorisait leurs conseils. Ils persuadèrent à ma mère que le climat d'Alger m'anémiait et que je ne tra* yaillerais bien qu'en France, éloigné d'elle et de ses gâteries. Je ne faisais rien et il était question de me faire tripler ma huitième. Une bourse au lycée venait de m'être refusée. Un transplantement s'imposait, l'école la plus ferme serait la meilleure. Ils suggérèrent le Prytanée de la Flèche, pour lequel, sans tarder, il fallait demander une bourse, car j'atteignais la limite d'âge. J'aimais le cheval, j'étais fils et petit-fils de soldat, le nom de mon père me protégerait. D'ailleurs, je n'annonçais point de vocation particulière. Donc l'état militaire me convenait : le Prytanée donnait pour Saint-Cyr des facilités spéciales. Ma mère, qui ne prévoyait pas l'avenir, sa rentrée prochaine en France, — sans quoi, m'a-t-elle dit souvent, elle n'aurait jamais pris un tel parti, — céda, croyant bien faire et le cœur déchiré.

Cela m'atterra. Jamais l'idée que chose pareille fût possible ne m'était entrée dans l'esprit : quoi, quitte^* les miens, à un âge où j'avais tant besoin de protection, quitter mon petit frère, quitter Julie, ne plus voir ce paysage d'or qui m'avait paru toujours inséparable de moi; dire Adieu à Ali, — :cela surtout me désespérait! — m'en aller vers l'inconnu, le froid, le noir; pauvre, débile, nu, dépouillé de tout ce royaume magique, de mon Eden de lumière, de verdure éblouissante, de fleurs, de fruits embaumés; plus de caresses, plus de sourires; l'horreur d'un lycée nouveau, — moi qui détestais celui d'Alger si bonasse, — la crainte de nouveaux visages, des camarades méchants, tout cela me désespérait, m'emplissait d'une sorte d'épouvante sacrée.

: Je suppliai, je pleurai en vain. Les tristes derniers jours!... Chaque instant qui s'enfuyait étsit un adieu : je ne montais plus au pavillon du grand-père, à son cabinet de travail fermé depuis sa mort. Je n'avais plus le cœur de me

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réfugier dans le néflier du Japon. L'flot de tan, le pont de V Astrolabe n'était plus un navire, — écoutilles, sabords,... quelle dérision! — avais-je été enfant de croire à tout cela! La plainte des tourterelles, leur gémissement dotut me donnait envie de pleurer. Je disais à Ali, en lui portant du sucre : « Pauvre Ali, je ne Ven donnerai plus. »

Quand j'errais par les allées, la suavité des roses me faisait mal; les feuiUes des taillis, tou* jours drues et pareilles, se Useraient d'un duvet de lumière ou s'emperlaient de pluie : ainsi, rien ne serait changé, moi parti? Les orangers mûriraient, on cueillerait les goyaves âcres^ l'ombre du pavillon découperait sur le sable jaune son toit relevé en triangle, et la mare de soleil qui borde le perron s'élargirait jusqu'à l'heure du soir où on la verrait pâlir et tarir : tout ce qui m'entourait continuerait à vivre, au rythme de la saison et au balancier des mi*^ hutes, sans se soucier que je fusse là ou non? Quoi! pas une pierre ne se lèverait pour me pro-

téger^ pas un arbre n'étendrait son bras pour me garder de force! L'indifférence des choses, après la mauvaise volonté des êtres, m'accablait comme une trahison, et je me sentais malheu* reux à mourir.

La force jie mes illusions, la vertu de mes rêves ne pouvait-elle appeler à mon aide un héros imaginaire des livres? Vous, chevaleresque Gorcoran avec votre fidèle tigresse; vous, belle amazone, Diana Vernon; vous, vieux Sachem des Mohicans qui détenez, sous votre crâne hérissé de plumes, toute la sagesse des honmies et des bêtes; vous, bon docteur de l'expédition des Anglais au Pôle Iford, intercédez poiu* moi! Je vous ai tant aimés, j'ai eu si foi en vous; vous incarniez avec une séduction si charmante l'héroïsme, vous surgissiez si à propos pour délivrer, consoler, guérir! Vous m'avez habitué à compter sur vous comme sur des amis : me laisserez-vous partir seul vers cette prison de France qui me fait peur?... Fou que je suis!... Je me faisais honte et me prenais en pitié; à ces

moments d'extrême amertume, rien ne m'intéressait plus de ce qui m'avait été si cher :

j'éprouvais avec une volupté noire ce détachement de la première mort; puis tout à coup mille fibres invisibles se tordaient et mon cœur en ressentait l'atroce arrachement.

Et cependant, si singulier est le caractère de l'enfant, je fis bonne contenance le jour du départ. Je sentais dans ma poche se choquer deux pièces de cinq francs données avec un bon rire par le cousin de Strasbourg. J'emportais des mandarines dans ma valise. Un ami de la famille, le colonel X..., voulait bien se charger de me conduire. J'avais embrassé Ali à pleins bras, et Julie m'avait fait des galettes. Je quittai avec assez de courage ma mère et mon frère. Puis le bateau commença à ronfler, insensiblement démarra, — je vis s'éloigner Alger, Moustapha, là-bas, derrière le champ de manœuvres rougeâtre, la colline où je crois discerner un petit mausolée blanc...

La terre d'enfance, peu à peu, fondit dans le

lointain; sans doute ne pris-je pas alors assez conscience de tout ce qu'elle représentait pour moi de souvenirs lumineux et tristes, d'images impérissables : mais je sus bien que je ne verrai plus resplendir du même éclata — non, jamais plus, — cette aube dont le reflet vous attendrit lorsqu'on se retourne, grisonnant et ridé déjà, sur le chemin qui mène de l'étape des premiers jours au gîte de la dernière nuit.

On m'avait promis que je. reviendrais aux vacances et je le croyais. Un instinct ombrageux m'avertissait pourtant que je ne serais plus tel qu'alors. Comme une argile rebelle que plie le poing du potier, j'allais, au moule d'une éducation dure, subir le mélange d'idées^ d'impressions, de préjugés nouveaux. Ma volonté infléchie, ma sensibiUté crispée, les élans de mon âme refoulés à pleine chair attesteraient longtemps l'empreinte esclave. Le contact épineux d'autrui, le choc des réalités journa* hères, mille souffrances d'amoiœ-propre, les suggestions malsaines, les désirs irréahsés, les

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déceptions précoces auraient fait broche en moi. Non, je ne serais plus le même!

Dix-huit ans devaient s'écouler avant que je remisse le pied sur ce sol chaud et odorant de laine, de musc et d'orange, avant que je fisse le pèlerinage de la colline où les miens dorment, avant que j'allasse, sans y sonner, contempler derrière la grille le jardin et la maison depuis longtemps vendus. \ ' ^^^^ J Tl^I^Jî]

Dix-huit ans... J'aurais alors vécu une ou deux des existences qui refleurissent en l'homme. Je serais devenu presque étranger à moi-même et à l'ombre légère qui, jadis, mesurait au soleil la forme de mon être et l'écart de mes pas...

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