LE PARADIS DE MOUSTAPHA
Le rêve m'a repris tout entier. Les images de Lafrancheville s'estompent; j'oublie peu à peu mes cousins. La langueur créole m'aspire par tous les pores; au soleil glorieux, dans l'air saturé d'arômes, je vague et m'éparpille.
A présent la campagne de Moustapha est transformée, méconnaissable. On dirait une nouvelle maison, un autre jardin : les murs éblouissent, les allées sont ratissées, partout des corbeilles de fleurs.
D'abord, j'ai ma chambre à moi, comme un homme; ma chambre aux murs bis, au carreau de faïence bleue et jaune. Sur la cheminée, deux gros coquillages que j'approche à mon oreille pour y entendre le bruit de la mer. Sur une étagère, mes livres, mes chers livres avec lesquels
je pars, je m'embarque, je fais naufrage, je me sauve en canot ou cramponné à une épave.
Je me garde de déplacer les photographies ou le miroir suspendus : souvent s'y blottissent des mille-pattes ou une grosse araignée.
A un clou pend mon fusil, car j'ai un fusil, un bijou de Lefaucheux à deux coups; on y a employé les cent francs du grand-père Antoine, et je ne me lasse pas d'admirer, de manier la cruelle petite arme. Les trous du canon double me fascinent de leur vide noir, on dirait deux yeux qui louchent. J'arme les chiens, je déplace le levier, bascule les canons, je glisse des cartouches imaginaires (mon père a enfermé les autres), je recale le levier, je vise : paf! paf! Je l'ai tué! Qui? Lui... L'ennemi, l'éléphant, le serpent, l'homme, ou ce petit oiseau qui sautille sur cet arbre. Tout de même, à mon premier essai, quand on a ficelé par la patte un pauvre lapin destiné à la gibelotte du dîner, à dix pas je l'ai déplorablement manqué. Une fois, deux fois : « Voyons, le point de mire!... »
C'est peut-être parce que Texplosion repousse. Pourtant le lapin s'offre beau, il agite de peur ses oreilles et mâche en hâte une dernière feuille de chou. Trois fois : « Manqué encore! Fichu maladroit! » gronde le père, et m'arrachant le fusil, visant à peine, il foudroie par pitié la victime.
J'aime ma chambre. A plein, le jour et le soleil entrent; on a beau refermer mes volets : j'ai une soif, une faim irrassasiée de lumière, je plonge avidement les yeux dans le ciel qui brûle de sa nappe d'alcool bleuâtre, je contemple fixement le soleil qui m'aveugle, jusqu'à ce que le noir entre dans mes prunelles et que des taches rouges se posent sur tout ce que je regarde; je préserve alors mon visage de mes mains, et elles m'apparaissent, dans le rayonnement de l'astre, d'une teinte vive de corail si délicatement translucide que le réseau des fibres y court.
De cette fenêtre en façade, j'embrasse le jardin, j'enfile la grande avenue qui conduit à
la grille. Est-il possible d'avoir jamais eu peur? Les platanes ont l'air de bons géants paisibles; leur tronc s'écaille d'écorces dans lesquelles j'ai souvent découpé au canif des formes imparfaites de bêtes, que je jetais ensuite. Un tuf jaune sable l'avenue entre les plates-bandes et les massifs : le jardin, vu d'en haut, n'est qu'une houle de feuillages lustrés, verts profonds, harmonie riche et ardente des émeraudes, glauques presque noirs.
Je sors. Vis-à-vis de ma chambre, est celle de mon petit frère et de sa bonne, une jeune Allemande très douce, au nez épaté, aux joues de pommes. Au fond du corridor, c'est la grande chambre de ma mère avec son meuble de tuya, la clarté de ses fenêtres ouvertes ici sur la mer, là sur le coteau, et toujours ces carreaux frais qui donnent une sensation si gaie et si propre.
Voici la terrasse à l'italienne, avec ses piliers en arceaux; on y est joliment bien, renversé dans un pliant de toile, pour étudier à l'ombre
ses leçons. Personne ne vous dérange, et l'essentiel est de garder son livre ouvert sur ses genoux. De là, un autre jardin s'étale : je surplombe le découvert du gravier, où des orangers en caisse s'espacent, au bas d'un petit mur à balustre qui sert d'assise au potager et au verger; on y monte par des degrés de brique. A gauche, est l'allée des groseilles à maquereau, petites balles de fu il qui vous éclatent acidulées dans la bouch.»; mais les goyaves sont meilleures, surtout en compote, si froidement pulpeuses avec leur joli goût acre; rien que d'y penser me titille le palais. J'aperçois aussi les bananiers lisses, si lisses qu'agacé j'y enfonce quelquefois une épingle, pour voir si une goutte de sève rompra la nudité de leur ligne ronde. Les mandariniers, les orangers, les citronniers font des bouquets compacts d'un vert chaud, où les fruits jaune clair ou fauves fulgurent, appétissants rien que par leur éclat magnifique.
Si je descendais? Ma leçon? Bast?... On ne
s'occupe pas de moi, filons! Pas avant d'avoir grimpé le petit escalier qui conduit au toit par une trappe à charnière. J'émerge et foule le crépi éclatant de chaux; ce toit est plat, à la mode arabe, relevé par un parapet bas qui rayonne la chaleur comme un foyer. Des différences de niveau forcent à lever la jambe, et des cheminées fument, dont l'une avec son chapeau de tôle semble un monsieur très maigre. Un monde vaste se déploie; ce n'est pas le pôle Nord, d'où l'on domine un hémisphère (j'ai vu cela sur un globe terrestre qui tourne sous mon petit doigt); mais on est au centre des quatre points cardinaux, le Nord, le Sud... Au fait, où est le Nord?...
En face de moi descend l'avenue des platanes. Après la grille, la route, un champ, quelques bicoques de banlieue indistincte et un grand terrain rougeâtre : le champ de manœuvres, puis la mer inelTablement bleue, dont le miroir d'or brasille. La baie molle s'arrondit; on voit avancer le bras violet du cap Matifou, tandis
que sur la gauche des maisons s'écroulent en cascades blanches : c'est Alger.
Demi-tour! Comme le grand-père Victor me l'a enseigné! Deux temps, trois mouvements!
Je traverse le toit, me penche : le jardin des fruits et des légumes (on distingue les files de tomates et l'eau noire des bassins ronds) s'arrête à un mur qu'escaladent, paraît-il, les ordonnances en bordée (terme de marine?
Jules Verne?). 11 y a là une porte toujours fermée et un réservoir dans lequel l'autre soir un tringlot ivre a dégringolé, plouf! Le coteau tout de suite s'élève en pente raide. Quelques arbres fruitiers clairsèment l'herbe, une chèvre blanche broute autour d^un piquet.
Si je tourne la tête à gauche, rien que les cimes de la villa voisine, où les dimanches on tire des feux d'artifice; je retrouve, le lendemain, des fusées brûlées qui avec leur baguette de roseau sont venues retomber parmi les goyaviers. Si je regarde à droite, c'est d'abord une grande esplanade sablée de tuf; entre deux
vieux platanes — dans l'un d'eux des tourterelles en cage roucoulent du matin au soir, — un gymnase suspend à une poutre les anneaux, les trapèzes, la corde à nœuds, une autre corde traversée de bâtonnets — l'on dirait un perchoir à perroquet. — Au dessous, pour amortir les chutes, du tan qui sent le cuir allonge un îlot sombre en forme de pont de navire. Aussi bien est-ce mon navire, la frégate r Astrolabe (en mémoire de La Pérouse). Carguez les voiles! A l'abordage! Une voie d'eau! Les canots à la mer!...
Ce n'en serait jamais fini de détailler tout ce que j'aperçois. Un étourdissement me prend, le soleil me tape sur la tête; et je descends après avoir arraché à une gouttière qui brûle un morceau de bitume, que j'aplatis en galette. Le corridor semble froid après cette étuve. Je passe devant la chambre de mon père; la porte est ouverte : sur le lit, le pantalon rouge à bandes noires, la tunique aux pattes d'épaulettes d'or; à terre, les bottines vernies aux
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éperons de vermeil. Jean range la toilette.
Les marches de l'escalier sonnent sous mes pas; j'accentue : boum! boum! pour le plaisir. Irai-je dans la salle à manger voir si l'on met le couvert? Encore une pièce fraîche, mais moins que le grand salon officiel avec ses fau teuils à bandes de tapisserie, ses divans de tapis bariolés, et qui a le recueillement figé des salles qu'on n'habite guère. Je préfère le fumoir, une petite pièce qu'anime le clair, l'odorant bois de cèdre d'une haute bibliothèque vitrée, où s'étagent de gros livres sérieux aux reliures dorées. Sortirai- je par le perron d'honneur? Le balustre semble fait en croisillons de pâte comme on en met sur les tartes. Si je descendais plutôt aux sous-sols, savoir à la cuisine ce qu'il y aura pour le déjeuner? Près d'un petit office pour les bouteilles et les assiettes, l'obscur escalier tournant s'enfonce vers l'odeur des roux et le grésillement des fritures.
Je mendie un morceau de sucre, ce n'est
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pas pour moi, c'est pour mon cheval. Car je possède un cheval, vivant, Ali, un poney corse tout noir, qui est mon ami, mon frère. (L'autre est bien petit encore.) Un cheval et un fusil, que faut-il de plus avec la liberté? Mon père avait-il davantage dans le désert, lorsqu'il assurait son repas d'un coup de fusil : deux pierres pour le feu, plumer ou écorcher la bête, une tige d'arbuste pour broche et la faim pour assaisonnement? Et je ne possède pas seulement un cheval, je porte des bottes à Técuyère, qui font des plis; elles sont piquées de fil rouge et j'y boucle de vrais éperons (pas de poulet). Mais Ali, chatouilleux, m'a fait comprendre qu'il vaut mieux s'en passer.
Je remonte au jour : voici l'esplanade, l'îlot du gymnase, le pont de C Astrolabe. — Inutile d'accoster, souque au large! — J'atteins un grand chalet, à l'oblique toit chocolat. La émise est ouverte; le cocher, s'arc-boutant d'un effort, rentre la calèche dont les roues dégouttent encore de l'eau flanquée à grands
seaux. Voici Técurie avec ses boxes nettes, la croupe luisante des chevaux, les grasses litières que borde un cordon de paille. Sélim, le grand bai de mon père, mange paisiblement son avoine; se méfier de l'arabe gris qui rue; mon cheval m'a entendu, il tourne la tête et hennit. Bonjour, Ali! Quand il est de mauvaise humeur, il me pousse contre le bas-flanc et me donne un coup de tête dans l'estomac. Il a vu le sucre, le happe au plat de ma main, on l'entend qui croque, croque avec volupté en encensant. Avec quelle tendresse Je serre son cou entre mes bras, je claque ses reins fermes, je masse de ma paume son poil rude et doux, et baise son chanfrein busqué. Ali, cher Ali!...
: Par là, par cette tendresse pour le bon petit animal, par le plaisir que j'ai à l'enfourcher, à ne faire qu'un avec lui, par l'ivresse du galop dans le champ de manœuvres, peut-être suis-je bien un peu le fils de mon père, grand cavalier^ ami des bêtes...
De récurie, il est rare que je n'entre pas à la sellerie, où les harnais luisent noirs et scintillent de nickel; cela sent le vernis, les mors étincellent sur des tréteaux; à côté des brides, les selles de promenade reposent, — la mienne parait toute petite, — la selle de campagne du père, relevée du troussequin et de la palette, avec fontes et sacoches, et sous une housse la selle de parade, en velours rouge et parements de^peau de tigre.
Mais les écuries et remises n'occupent sous les greniers à fourrages que les deux tiers de la bâtisse. Dans le reste du pavillon est aménagé le logement du grand-père Victor. Il a préféré cela, pour être plus à Taise. Au-dessus îd^une grande volière d'oiseaux rares, l'escalier
de bois s'accote raidement au mur, atteint un palier suspendu; une porte à claire-voie s'ouvre en un tintinnabulement de sonnette, et tout de suite le cabinet de travail avec ses lourds fauteuils de cuir et un invraisemblable bureau noir qui me fascine : je n'en ai jamais revu de pareil.
Il y a là de quoi meubler toute une papeterie de luxe, avec les classeurs pleins d'enveloppes de tout format, les sébiles de poudre d'or, les pains à cacheter en gomme jaune, verte, qu'on peut sucer, les bouteilles d'encre bleue, les rames de papier buvard et de papier ministre, des pelotons de ficelle, des crayons multicolores, des porte-plume en bois, en verre, en caoutchouc qui, frottés contre la manche, attirent des parcelles de papier.
Et je ne parle pas des livres à souche, des dossiers sabrés au crayon de couleur. Cette accumulation d'accessoires et cet ordre poussé jusqu'à la manie s'accentuent dans le corridor, où des râteliers portent des joncs à ^omme d'or,
des badines souples, des rotins, une canne à épée et jusqu'à un grand fouet de chasse.
Même régularité minutieuse dans la chambre à coucher, avec le guéridon sur lequel repose un invariable « verre d'eau » sucrée, un carafon de fleur d'oranger, avec des étagères où s'immobilisent des jouets minuscules, chalets suisses en ivoire, un éteignoir en forme de religieuse, un petit lapin en porcelaine, et, convoitise pour mes doigts qui craignent de le briser et en ont une envie perverse, un paon de verre filé éployant sa queue, un paon rouge.
Une troisième pièce sert de garde-robe, des armoires conservent les effets de luxe et les uniformes; au bas d'un rideau, sur une planche, un régiment invisible aligne ses pieds disparates : bottes à éperons, souUers vernis, bottines à boutons, à élastiques, à lacets, grandes bottes de chasse, escarpins de bal, claques en caoutchouc, pantoufles en maroquin violet, babouches jaunes : toutes ces chaussure3 presque neuves, petites, cambrées comme un pied de
femme et d'un style qui révèle le meilleur faiseur.
Dans ces trois pièces ensoleillées, le grandpère Victor promène son corps trapu, ses gestes courts et brusques, sa robuste figure rouge; il porte, à l'exemple de son souverain, moustaches cirées en pointe et barbiche; ses cheveux gris se relèvent en toupet, et son regard est impérieux et bon. Il m'accueille en bougonnant : c'est l'effet que me produisent sa grosse voix et ses taquineries affectueuses, et si susceptible que je sois, je l'aime ainsi, tout en redoutant ses impatiences. Il est certain qu'il s'intéresse davantage au nouveau-né, au petitfils qui porte son nom et, dit-on, lui ressemble : c'est bien juste, chacun son tour, il m'a tant gâté. Pourtant, sans m'en rendre compte, j'en souffre.
Très vagues, des souvenirs sortent des limbes, se précisent, tous bons et tièdes, comme si ma main, lorsque je l'entraînais vers le bazar des jouets, tenait encore sa main. Ce sont des
bonshommes en pain d'épices, plus hauts que moi, que tout petit je dénichais à quatre pattes sous son lit et dont on ne me permettait de manger que le bout du nez. Ce sont des boîtes de soldats de plomb courant à la victoire, voltigeurs à la baïonnette, canons au galop, charge de hussards...
Et je revois à des années de cela, dans une galerie de maison arabe dont les gouttières ont crevé, un orage nous submergeant autour d'un canapé où, jambes repliées, car l'eau monte, nous fabriquons avec le journal des cocottes et des petits bateaux. C'est aussi, quand je ne sais pas écrire encore, des barbouillages informes, une lettre qu'il avait promis d'eavoyer au prince impérial.
Certainement, la place qu'il occupait dans mes préoccupations était grande. Cela tient à l'importance qu'il prenait naturellement dans cette propriété de Moustapha, à laquelle il s'attachait depuis sa retraite, absorbé dans la surveillance du jardin, son goût passionné
des rosiers que seul U taillait, seul à couper les roses qu'il offrait en gerbe aux dames avec une galanterie héroïque, car chaque coup de sécateur lui entaillait Tâme. Cela tient aux égards dont ma mère et mon père entouraient sa vieillesse, aux bruyantes colères qui le saisissaient contre quelque désordre des domestiques. Il me semble qu'il est plus près de moi, plus mêlé, malgré l'écart d'âge, à ma vie enfantine
i que mon père.
I Pourquoi ? je ne saurais le dire.
Avec sa taille élevée, son teint chaud et hâlé, l'extraordinaire expression de force qu'il dégageait, mon père m'inspirait un respect moins familier. Sa voix m'émouvait, qu'elle fût douce ou forte, — bien que ma mère m'affirme le contraire, c'est forte qu'elle m'est restée dans l'oreille, — son ascendant sur moi pesait immédiat et magnétique; c'est peut-être
f pour cela que je m'y dérobais le plus possible.
Sa clairvoyance devinait le danger : mon amour du rêve et mon dégoût de l'action. Il
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s'efforçait, par la gymnastique, le tir, le cheval, la marche, à me mettre en contact avec la réalité vivante; il me voulait voir jouer plutôt que lire et flâner, me cherchait des camarades. Il déjouait ma glissante inertie. Aussi Taimais-je d'une ferveur complexe mêlée de crainte.
Avec ma mère, douce et bonne, qui me paraissait très belle (j'implorais de la voir habillée pour le bal, et je me rappelle une certaine casaque rose de Chine et une jupe cloche de satin blanc), j'ergotais, éludais, promettais comptant ne pas tenir et sûr de son indulgence. Dirigeant un lourd ménage où, sans fortune, il fallait représenter, mondaine avec des obligations de visites et de réceptions, elle ne pouvait me tenir d'aussi près qu'elle eût voulu. J'en abusais.
Chose curieuse, qu'avec d'aussi bons parents ma confiance cessa tôt. Fut-ce à la suite de quelque raillerie innocente, de quelque blâme mortifiant? Je me suis fermé de bonne heure;
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il y eut là un malentendu, comme il s'en produit entre enfants et parents, sans qu'il y ait grand tort de part et d'autre. D'où vint-il et pourquoi dura-t-il, je n'en sais rien. Cela ne diminuait pas l'affection et les rapports tendres : je savais, je sentais simplement qu'il était des sensations, des imaginations que je ne dirais pas et qu'on ne devinerait jamais.
Peut-être aussi aurais-je eu bien de la peine à les exprimer.
C'est avec le grand-père Victor que je me sentais le plus en confiance. Pourtant, il se moquait de moi. Tout petit, il m'engageait à planter en terre des pommes frites, pour qu'il en poussât des assiettes pleines. Quand je lui demandais quelque chose d'impossible, il me le promettait toujoiu^s : « ... Avec une pipe et des bas rouges! » Inutile d'insister. Pourquoi une pipe, des bas rouges? Mystère. Pour lui seul j'avais du zèle, j'eusse couru au bout du jardin (pas la nuit).
Une fois, je lui tins rancune! Il avait décidé
qu'il ne recevrait personne et donné Tordre de dire qu'il était sorti. Je fus surpris et choqué, moi à qui l'on enseignait que le mensonge était vilain. Je dus le laisser voir, car on me donna un prétexte : fatigue ou occupation. J'admis, et je résolus de faire respecter la consigne. Je jouais dans l'avenue, quand un vieil ami, l'intendant d'A..., poussa la grille.
Je cours au-devant de lui, — n'était-ce pas mon devoir? — et très poliment : « Mon grandpère n'est pas là, monsieur. » — « En êtes-vous sûr, Paul, je crois, moi, qu'il y est, je dirais même que j'en suis sûr. » Je rougis par honnêteté, mais le devoir! et je réplique avec suavité : a Oh non! monsieur, il est sorti après le déjeuner. » Il insiste, moi aussi. Et le colloque s'éternise sous la pluie fine qui commence, quand le grand-père apparaît sur le perron, et d'une voix de Stentor : « Qu'est-ce que vous fichez là?
Vous vous mouillez? Arrivez donc, mon cher. » L'intendant, maigre figure pâle, se retourne vers moi et avec un sourire sarcastique : « Mes
compliments, mon petit ami, vous mentez déjà très bien pour votre âge. »
D'humiliation, dans le coin où j'allai me cacher, je pleurai de rage. Comment, on m'invitait à mentir et on m'en laissait l'opprobre? Pour comble, mon grand-père me bourra :
pourquoi avais-je menti? Il n'avait jamais dit qu'il ne recevrait pas M. d'A... Possible, mais le rafistolage venait après coup, et je ne sentis que l'injustice du procédé. Mieux vaudrait toujours être d'une loyauté absolue avec les enfants...
; Victime du scrupule, je le fus depuis souvent; cela m'arrive encore. Que de déUcatesses perdues, que d'héroïsmes stériles engendre ce bizarre état d'âme! A cette anxiété de savoir si l'on n'a rien à se reprocher, si l'on a accompli tout ce qui convenait, je joignais une ombrageuse réserve, une douceur trop sensible d'enfant frêle, bien des chances de souffrir.
C'est devant son escalier que je faillis me tuer sous les yeux de ma mère, un jour où je
me faisais balancer trop fort sur un trapèze. Un vertige, et Taplatissement... Mon menton porta sur une pierre, l'os apparut. Ma mère crut que la mâchoire m'échappait; sa robe se remplit de sang. J'en fus quitte pour deux points de suture et une cicatrice. Cet escalier portait malheur. Tout du haut mon petit frère, mal surveillé, poussa la porte et, roulant comme un toton, dégringola jusqu'en bas des marches.
Comme j'accourus le relever, sans contusion heureusement, ce fut moi que la bonne accusa de sa propre négligence; j'en eus un gros chagrin, car c'était encore un mensonge. Le mensonge est inséparable de l'éducation; l'enfant le voit commettre constamment et l'on s'étonne qu'il mente à son tom*.
A soixante ans passés, le grand-père Victor était vigoureux et crâne comme un homme qui a fait la guerre et attrapé plaies et bosses. Un jour, il nous dit : « On m'offre un cheval pour vingt francs, je vais l'essayer. » On amena un joli alezan fauve, si vicieux que tous ses pro-
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priétaires s*en étaient défaits à perte. Il le fit atteler, et, malgré les craintes de ma mère, prit les guides et le fouet, mon père monta à son côté. Pas d'écarts en partant; à l'avenue des platanes la défense devint houleuse; une fois à la grille, le cheval se jette de côté, le cabriolet craque, la lanterne en miettes, une roue cassée. « Ça suffit, » déclara le grand-père. Et l'alezan s'en alla, reconduit en main, l'air sage comme s'il n'avait pas fait un mauvais coup.. Ma foi, je l'admirai!
Le grand-père nous fit une peur plus grave. Il chassait avec mon père aux environs d'Alger, moi, derrière eux, allongeant la jambe, quand, après s'être éloigné, voilà qu'il ne reparaît plus. Mon père l'attend d'abord, se met à sa recherche, l'appelle à pleins poumons, tire des coups de fusil. L'inquiétude qu'il ne peut dissimuler me gagne. Il refait tout le parcours de la chasse en brûlant ses dernières cartouches, en hurlant des appels éperdus. A la fin, il fallut rentrer. Notre break nous attendait près d'un village :
}e morne trajet! La vision du ^rand-père accrochant son fusil au saut d'une haie, s'envoyant la charge en plein cœur... Et l'inquiétude, la désolation de ma mère...
En arrivant à Moustapha, qui trouvons-nous?
Monsieur l'intendant bien à l'aise dans ses pantoufles : fatigué, il avait pris le train, sans songer à mal... Je le revois faisant « chabrol » au dîner, versant dans son bouillon un plein grand verre de bordeaux : rien de tel, assure-t-il, pour retaper un chasseur.
Je me rappelle mon admiration le jour où je le vis monter dans la calèche en belle tunique brodée d'argent et chamarré de croix, bicorne à plumes blanches; il se mit dans le fond, à côté de ma mère; sur le devant, mon père et moi : lui aussi était en grand uniforme, frac à manches et col d'or, ceinture de soie, culotte de peau blanche et hautes bottes vernies.
Nous traversâmes Alger plein de soldats en haie. Et une fois à la Subdivision, de nos fenêtres du salon ma mère et moi reconnûmes bientôt le
père qui, monté sur Sélim, l'épée à la main, commandait les troupes. Un corbillard recouvert d'un drap semé de larmes d'argent défila; sur un coussin, des officiers portaient des croix, un cheval caparaçonné de noir suivait. C'étaient les obsèques d'un des plus brillants officiers de l'armée d'Afrique : le général Morris.
Je ne faisais attention qu'au spectacle, le senâ m'en toucha peu. Je n'avais d'yeux que pour f mon père. L'idée qu'un jour proche semblable
cérémonie aurait lieu devant des soldats étrangers, sur un coin de terre belge, après un désastre sans nom qui emporterait l'empire et son armée, et que ce jour-là mon père serait couché immobile sur le char mortuaire, que ses croix seraient portées sur le coussin de parade, que son cheval tenu par Jean suivrait sous la housse noire, cette idée-là ne me vint pas, ni à ma mère.
Comment nous serait-elle venue!...
A la rentrée des classes, l'on me mettait externe au lycée. J'y retrouvais mon cousin Ulric, interne. Il sortait parfois à la maison; c'était un brave, enthousiaste et généreux garçon. Devant le large escalier blanc, car le lycée était neuf, je quittais l'étrier, prenais dans les sacoches de la selle mes livres de classe et je regardais avec regret Jean emmener Ali.
Une tristesse me saisissait; dépaysé, je me mêlais à la foule qui attendait l'ouverture des portes, je retrouvais ceux de ma classe, et sans pouvoir rire et jacasser, j'attendais avec anxiété qu'on entrât. Le temps me semblait interminable. Que dé minutes j'ai comptées, seconde par seconde! Quand le professeur claquait dans ses mains et criait : en rang! je
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revoyais le ciel avec un sentiment de liberté indicible.
Cette acclimatation, qui dure au plus quelques jours, pour moi devait s'éterniser des années. Jamais je ne sus me mettre au ton, m'accorder à l'esprit collectif; ma vie personnelle était trop concentrée et trop intense pour qu'il n'y eût pas choc et incompatibilité; cette pâtée d'enseignement distribuée à la même gamelle, des grossièretés de camarades, la brutalité des grands adulée par la peur des petits, tout me répugna, parce que je prenais tout au sérieux. Mon temps de collégien ne pouvait être qu'une longue, douloureuse et muette protestation contre la règle, le silence, le pensum imposés, la crainte des retenues, une horreur pour tout ce qui m'entourait, le voisin perfide, le professeur sévère, le tableau noir, les pupitres tailladés, l'encre bourbeuse où pourrissaient les boulettes de papier que des petites frondes élastiques vous crachaient au visage.
Pour m'habituer plus vite et diminuer les
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allées et venues, l'on me mit demi-pensionnaire : je déjeunais au réfectoire. Mon chagrin fut sourd et tenace. Y mettant, je pense, autant d'orgueil que de timidité, je préférai pendant une semaine ne manger que du pain sec; en vain, l'économe et le censeur m'affirmaient avec force sourires d'invite que la raie ou le bouilli étaient excellents; je répondais avec une douceur obstinée : « Je vous remercie, monsieiu*, mais je n'ai pas faim. »
Aux récréations, je boudais les jeux, par entêtement et aussi parce que j'étais gauche comme les enfants qui ont vécu seuls, et que la vivacité rageuse de mes partenaires me froissait. Je préférais me promener comme une bête en cage, d'un bout de la cour à l'autre, la tête basse, les mains derrière le dos, cherchant les cailloux pour les chasser du pied. Railleries, reproches, rien n'y fit; Ulric lui-même désespéra de moi. J'étais l'enfant insociable, un décevant et bizarre phénomène. Le proviseur vint m'examiner par curiosité et m'adressa des remon-
trances : les barres, la marelle ou la toupie n'avaient donc aucun charme pour moi? Je répondais : « Merci bien, monsieur, mais ça ne m'amuse pas. »
Mon père, prévenu, vint m'ordonner de jouer; on improvisa sous ses yeux une partie. Mais à la récréation suivante, j'avais repris ma promenade taciturne, mon absorption butée et mes coups de pied aux cailloux comme si je frappais quelque ennemi invisible, quelque maléfice occulte.
L'heure qui sonnait, la sortie bénie, la grande porte ouverte, l'escalier : fuir!... A voir Ali m'attendre, le cœm* me bondissait, j'avais envie de rire et de pleurer. J'aurais voulu lui parler, me plaindre. C'était bon de chausser l'étrier, de serrer les rênes et d'être emporté trottinant. Jusqu'à demain, — délai trop court, — j'étais libre! mais la chaîne pesante me tenait : demain, après-demain, il faudrait revenir en classe, je ne pourrais plus être pleinement heureux, je ne le serais jamais plus. Je n'avais qu'un désir»
oublier. Voilà pourquoi, au lieu d'étudier mes leçons et d'écrire mes devoirs, je prenais un de mes livres d'aventures et m'évadais dans d'invraisemblables dangers, voyages, idylles, loin, très loin. J'espérais un accident comme aux héros des récits : blessé, malade, quelle aubaine! J'attendais le dimanche avec un espoir fébrile; quand il était venu, l'idée du lundi me le gâtait. Le lycée obsédait mes songes.
Mes parents ne comprirent rien à ce drame muet et me crurent seulement paresseux; pas davantage, je ne compris la nécessité d'être claustré ainsi, l'urgence d'un travail fastidieux, qui surchargeait la mémoire sans intéresser l'esprit ni éveiller le sentiment. Ce serait pourtant intéressant d'apprendre et de savoir; la curiosité ne me manque pas : mais ces dates d'histoire figée, cette géographie aride, cette grammaire barbelée de difficultés rebuteraient lès plus tenaces. Comme les professeurs éludaient de me punir quand je bégayais ma leçon, ,— j'étais d'ailleurs sage, et l'indiscipline sur-
tout les énervait, — on m'abandonnait à mon ignorance : je croupissais d'ennui. Ce qui me violentait le plus, c'était cet envahissement de figures et d'âmes étrangères. Elles me débordaient, me subjugaient, et je regardais parfois avec une sorte de stupeur pions et camarades, comme des formes de cauchemar.
Mes condisciples n'étaient cependant pas méchants. Ils me ménageaient, car le lycée, ce raccourci de la société, tient grand compte du rang social; mais ils me dédaignaient, parce que les enfants en nombre n'estiment que la supériorité de la force ou la séduction du rire et exigent qu'on leur ressemble. Se différencier c'est choquer l'opinion et manquer à la justice égalitaire.
J'eus un ennemi. Il n'était pas terrible : il riait toujours. Seulement, il ne riait qu'en m'aperceviant. Il avait une tête de porc; un rire silencieux remontait son groin, élargissait sa bouche, plissait ses joues. Jamais il ne m'insulta, il se bornait à rire sans bruit, inexlin-
guiblement, comme si j'étais la source du plus prodigieux et du plus irrépressible comique. Parfois, ses yeux disparaissaient sous leur bourrelet de graisse, et il suffoquait doucement. Exaspéré, je lui tirai les cheveux; stolque, il grimaçait de douleur en riant aux larmes.
On nous faisait suivre des cours de caté* chisme. L'histoire religieuse me surprit : comment, pour un fruit, fût-ce le meilleur, un de ces anonas chérimoyas, dont on mange la crème à la cuillère, ou un avocat à point, étalant dans l'assiette sa purée verte, Adam et Eve furent chassés du Paradis terrestre? Quoi, la mer Rouge s'est séparée en murailles d'eau? Était-il possible qu'Abraham eût voulu égorger son fils innocent, que Josué eût arrêté le soleil? Les anges existaient-ils? Qui en avait vu? Ces fables me parurent grossières et absurdes, pleines d'incohérence et d'injustice. En quoi honoraiton le Créateiu* en mangeant de la morue rance le vendredi? Que le salut de mon âme, une éternité de tortures, dépendit de ma crédulité,
quelle invraisemblance! L'enfer était un conte de nourrice ou le rêve furieux d'un fou : impossible d'y croire.
Pourtant j'avais le sentiment du divin. S'il me déplaisait de m'imaginer Dieu sous la forme d'un homme nu qu'on tortiu'e ou d'un vieillard éternel à barbe blanche, j'honorais le mystère dans sa splendeur riante de la terre et du ciel, la tiédeur de l'hiver, l'aile d'une libellule, le parfum des fraises. Je respectais avec une crainte obscure, dans tout ce que je voyais, touchais, sentais, entendais, un Dieu recueilli, ime Providence suspendue. Une fleur, un insecte, m'en disaient plus long que M. le curé et j'étais mieux en confiance. Pourquoi aussi voulait-il tout savoir? Je ne comprenais pas plus ses admonitions chastes que je ne saisissais les propos des camarades ou leurs gestes, dans de certaines occasions. L'ardeur du soleil, le contact de la plèbe arabe, les vilains mots du sabir développaient la salacité.
Des laideurs morales, des lâchetés, des vio*
lences me blessaient autant que des laideurs physiques; la crasse abondait, jamais de bain chaud; tous les quinze jours, une vieille femme à museau de hyène débarbouillait au savon les oreilles et raclait les têtes au peigne fin. Ce n'était pas une précaution inutile.
Un jour, Jean à cheval vint avec Ali me chercher de meilleure heure et, quand je voulus tourner rue Mahon, il me fit malicieusement signe que non et traversa la place. Où allionsnous? Il indiqua Moustapha. Mes parents s'étaient décidés à y retourner comme à chaque fin de printemps, plus tôt cette fois; et Ton ne m'avait rien dit par oubli, ou pour la surprise. Dorénavant, à pareille heure, la classe finie, je sortirais. La joie qui m'inonda fut délicieuse.
Du coup l'éclat du ciel, l'aspect des choses, tout venait de changer. Le soleil baignait les rues, les palmiers du square, la route poudreuse. De grands nègres poussaient d'un bâton pointu de petits ânes gris chargés de couffes d'ordures. Des Mauresques, soùs leur voile, riaient d'un
œU. Des zouaves déambulaient prestes, le turban si en arrière qu'on se demandait par quel prodige d'équilibre il tenait. Le faubourg se déploya, sillonné de corricolos jaunes et de piétons kabyles; la mer apparaissait par éclaircies. Le champ de manœuvres s'évasa rougeâtre.
Comme il faisait beau, la douce et splendide lumière! Et dans le galop fou qui me ramena vers la maison blanche et son oasis verte, quel vent frais aux tempes, quelle aspiration d'air libre!
Gomment le monde imaginaire n'aurait-ii pas eu plus d'attraits pour moi? Surtout dans un cadre pareil, TEden de ce jardin merveilleux, vert, bleu et or, dont chaque arbre avait sa secrète et visible harmonie, criait la vie, la joie par le brillant de ses feuilles et la saveur de ses fruits.
Le silence était traversé de rumeurs toujours égales, d'une mélancolie chantante et délicieuse. C'était, dans l'arbre de V Astrolabe, la plainte des tourterelles pâmées, l'amoureux gémissement d'un amour tendre et renaissant de lui-même; c'était aussi, non loin de là, le grincement monotone des ais d'une noria, autour de laquelle un mulet aveuglé d'un bandeau tournait durant des heures. Des jarres^
percées et liées par des cordes d'alfa à la chaîne sans fin dn puits, remontaient l'eau fuyant à mesure et en déversaient le trop-plein dans un énorme bassin d'où elle descendait sautillante et vive par tous les canaux du jardin. Les deux bruits alternaient, le craquement du moulin d'eau et le chant des oiseaux blancs; parfois, ils se confondaient dans un rythme murmurant dont la langueur invitait au sommeil; à l'écouter, j'ai laissé couler des heures, envahi d'une torpeur sans pensées, sans désirs, sans regrets, d'un néant d'âme où je ne gardais assez de lucidité que pour en savourer la volupté profonde.
Bien souvent j'ai traîné ici et là, au gré de ma fantaisie, un petit matelas de cuir rouge qu'on aérait au soleil; il était frais sous la main et son relent capiteux comme une odeur de bête. Etendu, j'y ai goûté cette détente complète des Orientaux, ce kief qui hbère l'esprit de la matière dissoute, cette mort divine à l'heureuse clarté, à l'éblouissement.
Je n'ai jamais eu trop chaud; alors qu'autour
de moi on se plaignait de l'été, que les thermomètres éclataient au soleil, j'affrontais la lumière torride, le bain ardent. La terre cuisait, fendillée de sécheresse, le blanc des murs aveuglait, les petits lézards même cherchaient les marges d'ombre et on voyait battre leur cœur peureux. Parfois, un capricorne ailé, ivre, tombait sur le sol. Seules, les fourmis infatigables s'affairaient, enragées.
A l'intérieur de la maison et du chalet, la sieste paralysait maîtres et domestiques, les chevaux somnolaient dans leurs boxes; le jardin, le paradis de Moustapha m'appartenait alors. A moi, le massif de fleurs bleues en couronnes, qui près de la volière bourdonnait d'abeilles. A moi, le rond-point de roses épanouies de leur chair pâle ou de leur soie fine, leur grisant arôme de thé, de poivre, d'encens. A moi, les allées plaquées de feuilles d'ombre et de lacis de soleil, les grenadiers dont les fruits fendus montrent des perles de rubis, les géraniums d'un rouge aigu comme leur parfum.
A moi, ce cabinet de verdure où ma mère, en robe blanche, reçoit les visites. Il y a là un énorme palmier qui tient de l'arbre et de la bête, avec son tronc en marches d'escalier et ses creux feutrés de poils roux : il est immobile comme un roc, on dirait qu'il existe depuis toujours; quand je le regarde, je participe à sa force et à sa durée et je sens en moi quelque chose d'étemel qui m'oppresse. Je lui préfère, de l'autre côté du jardin, ce grand néflier du Japon où je grimpe et m'installe entre deux branches fourchues. Quand je veux manger et boire, j'étends la main vers les nèfles rondes, fermes et Usses, je mords leur chair jaune, le jus coule dans ma bouche. Pour dormir, je me renverse, et j'aperçois entre la verdure inerte les jours bleus du ciel.
Quelle rayonnante et chaude paix! Parfois vient de la mer un soufile dont s'émeuvent les feuilles, puis tout retombe à l'immobilité. Je songe au mystère du monde, à ce ciel invisiblement peuplé d'çistres emportés comme^lfit
terre dans l'orbe du mouvement infini. Et j'éprouve un sourd bonheur à participer, grain de poussière vivante, à la splendeur de cette nature incompréhensible et souveraine, aux grandes forces de la lumière, des eaux et de la terre, à la sève palpitante, au minéral avenue, à tout ce qui vit^ à tout ce qui meurt, à tout ce qui se renouvelle, rythme des saisons, heures claires et sombres, pluies fécondes, brises marines.
Je suis seul, absolument seul, comme s'il n'existait aucun autre être humain, et il me semble que le jardin ne vit que pour moi et que seul le battement de mon cœur l'anime. Oui, ces eaux qui chantent, ces feuillages qui tout à coup bruissent, cette palpitation étrange de l'air et du ciel, il me semble que cela émane de moi, soit moi. Ce jardin, c'est l'univers, et je suis Pan.
Souvent j'emporte un livre dans mon arbre.
A Jules Verne succèdent Cooper et Gustave Aymard; l'horizon du romanesque s'élargit de la savane et des pampas, forêts, rapides, pays vierges, danse du scalp autour du poteau de
LES PAS. StJ6 LE 6ÀRLË Uli
guerre, ^ops vertigineux. Des Indiens prudents et taciturnes entendent pousser l'herbe; -des Mexicains courageux sauvent de nobles •héroïnes persécutées; des lassos arrêtent un buffle lancé au galop; on boit à plein verre le mescal. A votre santé, senor/ Rifles en bandoulière et ^ poignards dans la botte! Caramba!
Malheur à toi, don Ramon!
Parfois rillusion est si forte, la suggestion si poignante que je gagne mon arbre en me dissimulant derrrière les taillis; pourvu que les Sioux n'éventent pas ma trace! Tout « visage pâle » est leur ennemi* Qu'ils viennent, j'ai un couteau à papier dans ma jarretière, et je tiens -mon fusil armé* Qu'est-ce qui remue là-bas, un bison?. Sa bosse enterrée sous la cendre est un régal. N'est-ce pa» le dernier des Mohicans qui vient m'offrir le calumet de paix? Il a aux pieds des mocassins et son tomahawk pend, par une lanière de cuir, à son poignet.
" Il est un album qui me fait rêver : tous les généraux de la Révolution et du Consulat s'y
cambrent en pied, chapeau en bataille, redingote bleue» culottes collantes et bottes à revers. Jeunes figures héroïques : Desaix, Hoche» Kléber et le Corse à l'œil dur, l'aigle maigre, Bonaparte! Général, portez-vous immédiatement sur l'aile gauche de l'ennemi, soldats en avant!
Tambours, la charge!... Un rayon de gloire, un fracas d'épopée me pénètrent! Je galope à l'assaut du réservoir, et j'effraie le poulailler dont les dindons se hérissent, la crête gonflée de rouge et la queue en éventail. Halte! on bivouaque sous les citronniers. Le premier Consul (c'est moi) va passer la revue.
Tout ce que je sais, tout ce que mon ignorance conçoit de la vie organisée, miettes de l'histoire, bribes de voyage, mes livres me l'ont appris, ces Uvres qui m'enseignent dérisoirement une action hors de portée et m'inspirent des vertus romanesques dont je ne trouverai jamais l'emploi.
Et en dehors de ces fictions et de ces péripéties, je ne sais rien, je ne soupçonne rien.
LES PAO StJtl LE ÔAËLE 247
Je ne sais pas de quoi est fait le pain qui me nourrit, j'ignore ce que je dois à tous ceux qui ont tissé l'habit que Je porte, cardé le lit où je me couche, cloué la table où je m'accoude, bâti la maison, assemblé le parquet. Je n'imagine rien du formidable travail qui fait, d'un bout du globe à l'autre, haleter les usines, bruire les métiers, du labeur monotone des paysans courbés sur la glèbe qu'ils fouillent, et d'où sortent le blé, la vigne, les légumes de la table, tout ce qui se mange et tout ce qui se boit, la vie nourricière des hommes. Les troupeaux, qui alimentent tant de bouches dévorantes, ne me représentent rien, quand en promenade je les rencontre, moutons dociles que mordent des chiens fauves, chevreaux bondissants.
Et si je ne sais rien de ces choses élémentaires» comment soupçonnerais-je l'infinie complexité des cités, des races et des peuples, les rapports de caste qui lient et séparent les êtres, les lois, les coutumes, l'opinion qui les régissent, l'or-
ganisme de la société avec ses assises, sa façade de constructions massives, temples, casernes, prétoires, la ruée des ambitions, la lutte pour les places, les honneurs ou seulement pour le pain quotidien, les échanges du commerce par centaines de paquebots et milliers de wagons, la production géante de l'industrie au feu des hauts-fourneaux et au râle des machines, les découvertes de la science, l'éclosion de la pensée à travers les lettres et les arts> le conflit des idées, le choc des passions, la brutalité des instincts, la pure lumière de l'esprit? J'ignore la mort puisqu'elle ne se présente à moi que comme un fait isolé, accidentel. J'ignore la vie et comment l'enfant est conçu, se développe, .naît. J'ignore l'amour, j'ignore l'amitié, j'ignore la souffrance en ce qu'elle a de continu et d'accablant, j'ignore la nécessité de l'effort, la loi du travail, j'ignore la pauvreté et la misère du monde.
Quand de vieilles femmes, hâves sous un haillon de haïck, ont baisé la manche de mon
père et qu'il leur a donné quelques pièces, avec une bonne parole, j'ai vu là une exception :
quelques malheureux avaient faim et évidemment tout le monde les secoiu'ait? Quand des cordonniers tapaient le cuir de leurs marteaux, quand des tisserands jetaient la navette, quand des maçons attisaient la chaux vive dans un petit cirque de sable, je ne voyais là qu'un labeur momentané et sans doute peu pénible.
Je ne prévoyais pas que la plupart des hommes souffrent dans les privations, ahannent sous l'effort, croupissent dans la saleté. Je croyais au bonheur de vivre puisque, sous ce vivifiant soleil, par le ciel brillant, dans ce jardin de fête, j'étais un enfant heureux^
Jamais magicien ne créa plus d'illusions ailées, de phantasmes, que ce. pâle petit garçon aux yeux cernés, toujoiu's pensif et l'air absent, -qui, dans cet enchantement des arbres, des fruits, des eaux, sentait, avec une angoisse ravie, le rêvé l'enlacer de ses lianes invisibles et lui dévorer lentement, divinement le cœur.
Mon père, depuis qu'il dirigeait la subdivision, prenait des loisirs. Pour la première fois, il pouvait conformer sa vie à ses goûts de famille et d'intimité.
A Alger, il faisait de fréquentes apparitions dans ses bureaux de la brigade. En allant ou en revenant du lycée, j'entendais sa voix brusque; crânement coiffé du képi à visière plate et cinq galons, il traversait le palier en tenue d'uniforme, pelisse ouverte sur le gilet à boutons de vermeil.
A Moustapha, son aide de camp et son officier d'ordonnance venaient lui rendre compte; un chaouch, spahi caracolant sur un étalon gris, lui apportait, dans un grand cartable en bandoulière, les pièces à signer. Il était assis sur un banc
dans le jardin, en complet de laine blanche; il écartait les bras, la plume haute pour ne pas se tacher, et le chaouch, ramassant une pincée de terre, sablait l'encre.
\ En cette année 1869, mon père publia ses Chasses de V Algérie. Depuis longtemps, il rassemblait ses souvenirs, rédigeait ces récits où il a fait revivre avec un humoiu* alerte et une vivacité originale des figures d'Arabes dignes de Fenimore Cooper : le vieil El-Moktar, Kaddourben-Moussa, tueurs de lions et de panthères; Toumi et Bel-Abbès, chefs des Mékhalifs, anciens forbans devenus chasseurs d'autruches; El-Arbi ou le Vieux de la Montagne, qui avait fait un pacte avec le lion; Mahiddine et Kouider, fauconniers incomparables, et Ben-Saîdane, le Reggab du Sud, le marcheur qui parcourt cinquante-quatre lieues en vingt-six heures, t Je le vois corrigeant les épreuves, se référant à l'autorité du grand dictionnaire Bescherelle. Il goûtait une joie vive à retracer tant d'émotions vigoureuses, sa première chasse au lion,
son premier affût à la panthère, sa rencontre face à face avec le lion de la Forêt de Cèdre, et surtout les délirants courres à l'autruche, bête fascinante qui, disent les Arabes, « en fuyant tire les yeux et le cœur, » Des épisodes de guerre, de bivouacs, des notes sur les divinations, les mirages et la littérature arabe complétaient ces pages pleines de saveur. La génération des Arabes dont il parlait était en train de disparaître; tout se transformait soi» la conquête : Les Chasses de V Algérie fixent une époque. Ecrit avec une verve spontanée et dans une prose qui .marche, vit, respire naturellement, une prose qui a du sang, de la moelle classique des Amyot, des Montaigne, des Paul-Louis Courier, quel joli livre et qu'il mériterait d'étape mieux connu! La première édition, faite chez un imprimeur, était privée; notre père en fit largesse à ses. anciens ^ chefs '■ ou compagnons > d'armes. .Par une pensée touchante, il m'avait dédié le -livre, espérant me donner le^oût de la chasse, à son avis « la plus saine des passions après celle
LES PAS SUR LE SABLE 25a
de Tétude et du travail ». Et pour renforcer ses souhaits pour Paul le Laghouati, rêvé « sage, savant, bon, brave, généreux, fort, cavalier parfait et chasseur intrépide », — quoi donc, sinon frappé à son image? — une dédicace manuscrite stimulait ma bonne volonté, les exemples que je devais à mon frère. Le temps n'a pas efTacé cette fermé écriture, ces lignes^ nettes que je ne puis relire sans émotion, à la première page du volume qu*il fît relier en chagrin bleu et fers dorés, et que le temps et le souvenir ont consacré comme une relique.
Il projetait d'écrire, pour mon frère Victor, une nouvelle série : la mort l'en a empêché.
Mais ses Chasses de V Algérie, comme aussi ses lettres qu'il a écrites à notre mère durant les absences du Mexique, du Sud africain et pendant la campagne de 1870, à elles seules empêcheraient son nom de sombrer, s'il ne l'avait inscrit en son œuvre féconde de colonisation, s'il ne l'avait illustré dans le sang des charges deSedan< Ecrivains, nous devons saluer en notre
père notre initiateur et notre premier maître.
C'est pour moi une douleur de l'avoir si peu si mal connu; il s'est beaucoup plus mêlé à ma conscience d'homme qu'à ma faible âme d'enfant. Et pourtant je revois, dans le défilé des ombres du passé, un fantôme dont les gestes et le sourire se tournent tendrement vers moi. La voix qui dans les ténèbres du jardin m'avait effrayé en voulant me réconforter, cette voix, je crois l'entendre qui m'encourage.
Je me rappelle des promenades au bord de la mer, dans le sable blond où Ali trotte à côté de Sélim; une fois je culbute et c'est vite fait à lui de rattraper au galop le poney qui joue à cache-cache, étriers ballants, ruades folles. Ce sont des heures au « Jardin d'essai » où nous allons en voiture, un prestigieux jardin de silence et de solitude; des allées de bambous y alternent avec des avenues de palmiers qu'enlacent d'un tronc à l'autre des lianes de roses; à un rond-point d'eau morte aboutissent des ficus géants, les arbres des pagodes dreg-
sant leurs troncs vénérables et allongeant leurs
racines monstrueuses. Des claies de roseaux
abritent des semis, des serres miroitent, des
casoars et des autruches se rengorgent en des
enclos. On entend le cri rauque des paons. En
face de la grille est un petit café arabe oùl'on boit,
dans des tasses d'œuf en des coquetiers filigranes,
sans troubler la boue du fond, le moka parfumé.
Vingt ans après, lorsque je revins en Algérie,
[ je retrouvai le même café avec ses nattes de
[ jonc sous le vieil arbre poudré à blanc par la
poussière musquée de la route; on entendait,
comme autrefois, les paons aigres, et comme
autrefois, de leurs mille petites feuilles d'épée,
les bambous bruissaient au vent de mer. Je
revois encore le cimetière arabe où les femmes
' empaquetées allaient manger des gâteaux sur
les tombes et les eucalyptus décharnés qui
avaient l'air de longs pauvres couverts d'ulcères.
Parfois, trop rarement, mon père me racontait des souvenirs de guerre : il conservait dans le.
pouce, depuis sa jeunesse, un fragment de balle arabe, tirée sur lui à bout portant, et brisée au chien de sa carabine. Une cicatrice entaillait sa jambe. Il avait, dans des corpsà-corps, frappé pour ne pas être tué. Que de prouesses accomplies! Au Mexique, son cheval emballé l'emportant vers un précipice, il avait arrêté, à deux pas du vide, la bête en se couchant sur l'encolure et en l'étouffant aux naseaux.
Ses actes d'audace étaient légendaires parmi les Arabes : entre autres son étonnante poursuite de Bou-Maza, « l'homme à la chèvre ». Le général Philebert l'a contée dans son livre. En 1847, l'imposteur, refoulé de tous côtés et se portant rapidement avec une nombreuse troupe aux environs de Téniet-El-Had, apprend que Margueritte avec quelques cavaliers chasse dans le Sersou. S'il le surprend et l'enlève, ce coup frappera les populations et les entraînera à la révolte. Un des cavaliers qui accompagne Margueritte, apercevant ce Goum, court vers
le jeune lieutenant, et lui dit : « Voici Bou- Maza, sauvons-nous! — Comment, nous sauver, dit Margueritte, au contraire, nous allons prendre Bou-Maza! » Il distribue des cartouches à ses hommes et charge à leur tête.
Ses deux premiers coups de fusil, tirés de près, abattent deux ennemis. Son fidèle Mebrouck jette bas, d'une balle, le Khodja de Bou-Maza. L'ennemi épouvanté de cette vigoureuse attaque se débande et le pauvre « Maître de l'heure », abandonné par la plus grande partie de ses cavaliers, ne tarde pas à s'enfuir aussi. Margueritte, attaché à ses pas et acharné à sa prise, lui donne une chasse terrible, où il finit par semer tout son monde en arrière et par être seul à le poursuivre. Il lui tire en vain plusieurs coups de feu, le blesse sans l'abattre, et son cheval, à bout de souffle et de force, ne pouvant plus marcher, il finit pas être obligé de s'arrêter et de le laisser échapper... Mais de ce jour, le prestige de Bou-Maza est détruit, et bien souvent depuis, ceux qui continuèrent à
suivre sa cause lui reprochèrent sa fuite honteuse devant Margueritte (1).
Il rappelait avec plaisir ses chasses : des armes do prix, des trophées en perpétuaient le souvenir : une carabine Lancastre à deux coups, avec laquelle il avait fait des prodiges, et 13 ne quantité invraisemblable de cornes de gazelles, de mouflons qui décoraient les dessus de porte, formaient râteliers entre des défenses de sangliers réunies en croissant par un bandeau de cuir rouge, des œufs d'autruche ornementés d'argent, des arcs nègres avec leurs flèches empoisonnées. Dans le salon de campagne, des outres rigides du désert voisinaient avec des potiches rapportées de Guadalaxara et des petits cochons rouges de terre cuite fendus en tirelire; sur les peaux de fauves, lions et panthères, scintillaient des sabres courbes et damasquinés, de beaux Damas, une machètôy vrai couteau de boucher, des lames efiilées du centre
(1) Le général Margueritte, par le général Philbbxbt
de l'Afrique, des pistolets, des fusils arabes de toute beauté.
Il nous reste encore de ces vieilles choses qui m'évoquent toute l'enfance, bibelots familiers sur lesquels se sont posés les regards, les mains de ceux qui ne sont plus : une boîte de laque rapportée du pillage du Palais d'Eté, des navajas incrustées de Chinois de nacre. Je me rappelle le plus bizarre de ces objets : une tête de bélier d'Ecosse creusée d'une boite à tabac en argent, couvercle de topaze, améthystes aux cornes et, suspendus par des cordelettes d'argent, un débourre-pipe, un foulon d'ivoire, etc.. Cette tête, présent d'un lord qui avait chassé dans le Sud avec mon père, circulait sur des roulettes autour de la table après le repas, à l'heure des longues et silencieuses fumeries.
Cette année ou la précédente, l'escadre de la Méditerranée vint s'ancrer dans le port et la baie. Notre père reçut à Moustapha l'amiral Fourichon, qui ne pensait guère devenir quel-
ques mois plus tard un des membres du gouvernement de la Défense nationale, à la délégation de Tours. On servit, je m'en souviens, une marquise glacée : des rondelles de citron flottaient sur l'or clair et pétillant du Champagne, dans les verres baignés de soleil. La journée était admirable; j'entends le brouhaha des voix, je rencontre le regard froid, couleur d'eau, le sourire digne de l'amiral.
Nous allâmes-, le lendemain, visiter un des bateaux de guerre. J'étonnai un des officiers qui voulut bien s'occuper de moi par mes questions innombrables et mon vocabulaire nautique (Jules Verne). Il en diagnostiqua une vocation de marin. — Non, brr...! L'amertume des plongeons... Le varech habité, les tourbillons, les sables mous...
En notre honneur, on fit la manœuvre du canon, on pointa sur l'amirauté, bien au plein; le long des cloisons, des charges de poudre, des boulets coniques se mirent à courir au bout des chaînes filantes; on m'invita à tirer la chaînette
LES PAS SUR LE SABLE 26i
d'amorce. Malgré l'assurance que la pièce n'était pas chargée (sait-on jamais? une distraction...) je ne sus faire partir l'étoupille. Sur un signe de rofficier, un géant velu à col bleu prit la position, de côté, à cause du recul... et d'un coup sec... clac! — « Voilà », dit l'officier, comme si le coup était réellement parti tonnant de foudre, suivi d'un écroulement là-bas de pierres et d'hommes. Mon père, songeur devant la vision de ruines, hocha la tête. Les marins ne souriaient plus...
Nous regagnâmes le port dans une baleinière blanche dont les rames debout rendirent les honneurs, puis s'abattirent d'un seul coup, plongèrent toutes d'un rythme oblique : nous étions assis à l'arrière et le bord du tapis d'apparat trempait dans le sillage.
Quand je songe à notre père, je le revois le plus souvent silencieux. Le général Philebert a confirmé cette impression : « Il écoutait beaucoup, était avare de ses paroles, comme tout homme qui a l'habitude de tirer instruction
des causeries de ses camarades, de ne jamais perdre son temps. Mais lorsque la conversation avait duré quelque temps, nous étions souvent fort étonnés de le voir y prendre part, la résumer, éclaircir les points obscurs, montrer que toutes les questions traitées lui étaient familières... C'était un sujet d'étonnement pour nous tous, sortis de Saint-Cyr ou de l'Ecole polytechnique, de le voir sur toutes les questions possibles, botanique, topographie, fortification, littérature, histoire, etc., tenir bravement sa place et rivaliser avec tous de savoir. »
Les livres qu'il feuilletait le plus volontiers, — il nous en reste quelques-uns, — ce sont ses compagnons de méditation du désert, entre autres un Rabelais, qu'il avait fait relier à Laghouat d'un maroquin rude, rouge comme une peau de bête en sang. Parfois, il recevait la visite d'Arabes venus de très loin, chefs de haute mine, marabouts à barbe de patriarche, simple homme de guerre et de chasse. On m'appelait et j'apercevais un visage grave, la dou-
ceuT d'une face brune; des mains dures m'inposaient au front leur bénédiction. Mon père heureux souriait.
Je l'ai rarement vu en colère. Je me rappelle avoir mérité ses reproches, parce que j'avais contracté le vice des distraits, des absorbés : je me rongeais les ongles, véritable manie dont J'ai mis des années à me guérir. Raisonnements, punitions, doigts enduits de coloquinte, rien n'y faisait : la menace de priver mon cousin Ulric de sortir le dimanche chez nous me fit seule quelque effet, parce que je ne voulus pas provoquer cette injustice.
Comme beaucoup d'enfants nerveux, j'avais des tics, yeux roulés en tous sens, nez rebroussé en grimaces; le plus véhément consistait à se déclencher la tête, en brusque salut de guillotine : mon père me bouclait au cou, tout un jour, un coUier de chien que je dus promener à la risée des domestiques, sans que cela me corrigeât. Mais ces sévérités demeurent l'exception, et je dus être beaucoup plus choyé,
26i LES PAS SUR LE SABLE
gâté qu'il ne m'en souvient. Sans cela, malgré l'odieux lycée, aurais-je retrouvé dans cette maison et ce jardin de délices un si subtil enivrement?
Parfois, on va déjeuner à la pointe Pescade : le père est parti dès trois heures du matin : nous le retrouvons sur l'énorme amas d'épongés calcaires, rougeâtres et dentelées que forme le petit cap. Il porte un pantalon à fond de cuir, et, attentif, une grande ligne en main, suit le frétillement du bouchon. A nos pieds l'eau d'un vert glauque meurt contre les récifs, en rides d'écume. Dans de petits lacs forés par les vagues au creux de la roche, des poissons baignent capturés du matin, toutes leurs écailles irisées d'arc-en-ciel. A l'abri du vent, le feu est allumé où la bouillabaisse va cuire, et l'on retire des paniers les serviettes blanches et les nécessaires d'étain.
Tantôt, il y a course au champ de manœuvres et notre père préside au milieu d'officiers dans le jury : les chevaux gUssent au loin d'une seule
foulée, les jockeys à casaque bleue» rose, roulent dessus à grands ronds de bras et de jambes, un vent d'orage approche, une cloche sonne, des cravaches fouaillent, des têtes d'hommes et de chevaux pointent... Une rumeur de foule et des applaudissements : le vert a gagné! D'autres fois, c'est une revue au champ de manœuvres, d'où le père revient poudreux et réclame un grand verre frais d'eau de Vichy.
Puis il y a des fêtes de famille où tout le monde a l'air heureux : le grand-père ouvre solennellement au dessert sa cave à liqueurs en bois des îles, dont les pans s'écartent, montrant les petits verres de Bohême guillochés d'or, les carafons pleins de Uqueurs aux feux jaunes, grenats ou d'ardent kirsch incolore. On tire ensuite un feu d'artifice, et mon sommeil, lent à venir, flamboie de chandelles romaines dont les étoiles éclatent et de soleils en roues de flammes.
Les vacances venues, nous allâmes, cette année, encore aux Eaux-Bonnes et à Lafran-
cheville. Aux Eaux-Bonnes, il y eut des réjouissances pour la venue du khédive d'Egypte.
Mes parents prirent part à un grand diner, où le Prince lorgna outrageusement les dames en grand décolleté. Je l'aperçus au seuil d'un hôtel, gros, en jaquette et haut de forme.
K — Regarde-le bien, m'affirma un camarade très convaincu, on va lui amener devant le perron cinq chevaux à côté les uns des autres; il prendra son élan du fond du corridor et d'un saute-mouton il passera par-dessus le perron et les cinq bêtes. » Assertion qui m'étonna au dernier point, peu conforme, objectai-je, à la majesté de son emploi et plus digne d'un clown de cirque avec lequel, peut-être, mon ami le confondait.
Rien de changé à Lafrancheville : le miroir accueillant des choses, l'hospitalité riante de la maison, des personnes, des arbres, des fleurs, des parquets cirés, du billard, du piano :
(Rachel, quand du-u-Seigneur!... la grâce tu-utélaire...).
Mes parents firent avec mon oncle et ma tante une fugue à Bade et à Strasbourg. Bade était l'endroit le plus couru, un kaléidoscope changeant où tranchait la livrée rouge du grandduc. Les grandes écuries parisiennes envoyaient leurs équipages aux courses. Les artistes de rOpéra et de la Comédie-Française venaient jouer sur le théâtre. Ce n'étaient que galas, chasses, festins, jeux; sur les pelouses et dans les bosquets de la conversation, les flirts rapprochaient les gens du bel air et les mondaines et les demi-mondaines de marque. Plusieurs Parisiens y avaient campagne, et Girardin habitait un chalet.
^ Pendant ce temps, je retrouvais mes cousins, leurs taquineries et leurs jeux. Je retrouvais Félicie, la cuisinière, maigre et sèche, des bandeaux plats, des yeux de braise, et je mordis aux tartines qu'elle coupait avec un sérieux d'opérateur, juste sur la mesure de mon petit doigt. Notre femme de chambre nous avait accompagnés. Je retrouve au fond de moi une
tendresse pour les soins et la douceur que l'on me réservait dans la cuisine luisante de son carreau net et des casseroles pareilles à des flamboyants soleils d'hiver.
Les servantes sont plus près de l'enfant que les parents mêmes; de leur protection complice, elles épousent ses rancœurs, compatissent à sa faiblesse, consolent ses chagrins. Licurs mains, rugueuses d'écurer, leurs doigts piqués d'aiguilles savent boutonner le vêtement, recoudre la déchirure; leur visage, quand il se penche vers l'enfant, s'imprègne d'une gravité tendre; elles sont pour lui des fées ménagères et rustiques; elles sont, d'une chair et d'une âme moins fine, comme des mères de rechange.
FéUcie, PauUne, vous à qui mon père, dans une lettre de Baden, recommande de dire bonjour de sa part, et vous toutes depuis ma nourrice qui, mortes ou vieilles maintenant, m'avez été tutélaires, fantômes du servage ennobU par le dévouement, l'ombre du petit garçon que j'étais alors vous salue!. •
Sur le gravier des pelouses, mes cousins s'essayaient à monter à vélocipède. On mangeait des écrevisses fameuses et l'on buvait du vin du Rhin dans des verres glauques. On allait faire des emplettes en voiture dans les magasins de Mézières. Ce furent encore là de bonnes vacances.
Mon père, probablement, retourna au camp de Châlons. Il n'avait pas eu trop à se louer de l'accueil des courtisans, à qui tout nouveau venu paraissait un compétiteur. Son désintéressement les avait rassurés, mais il leur faisait l'effet d'un paysan du Danube; lui-même, en riant, l'écrit dans une de ses lettres. — Défié par l'Empereur au tir à la cible, n'a-t-il pas, avec flegme, battu à plate couture Sa Majesté? — Il accuse finement les cupidités, les finasseries du milieu. Mais sous la vanité, la jactance, il n'avait pu voir le profond désarroi, la redoutable impéritie, les arsenaux désemparés, l'armée insuffisante.
Au départ de Lafrancheville, la tante et
une autre de nos tantes nous accompagnèrent; mon père les avait décidées à visiter l'Algérie. Elles faillirent s'en repentir, la traversée fut horrible, une avarie se déclara et le bateau fut en grand danger.
L'année s'acheva comme les autres, dans l'heureuse paix du plus beau pays du monde.
De tous les événements qui marquèrent 1869, la mort de Lamartine et celle du maréchal Niel, les élections législatives et l'effervescence qui régna à Nice, Nantes, Bordeaux, Paris, de la bouteille d'encre stupidement brisée sur le groupe de la danse de Carpeaux, du départ de l'Impératrice pour l'inauguration de l'isthme de Suez, du malaise public, des bruits de guerre européenne, je ne prêtai l'oreille qu'au meurtre de Troppmann, les sept cadavres découverts dans- un champ, horreur qui m'obséda des semaines entières. Mais une impression pénible pouvait-elle s'éterniser quand l'âme s'évaporait dans le bleu du ciel, de la mer et l'ardeur du soleil?
Mon frère grandissait, déjà fort, dru. Nous formions la famille la plus unie. Mon père étendait sur toute la maison sa mâle protection. Tout obéissait à une harmonie intérieure :
c'était le bonheur.
Une figure nouvelle est entrée dans notre vie. Quand je descends le petit escalier tournant qui mène aux sous-sols» un bon et rude visage m'accueille d'un sourire. Rouge du feu des fourneaux, enveloppée d'une fumée de poêle qui grésille (il y a des pommes frites!), ou hachant des herbes fines sur une planche, Julie quitte son ouvrage pour me donner en cachette un reste de tarte ou une de ces petites galettes dont elle a le secret et qui, imprimées d'une rosace, sentent si bon la cannelle.
Elle est grande, robuste, sans âge, avec d'admirables yeux. Elle vient des Ardennes.
La tante a dit : « Je la connais, c'est une perle! Si vous pouvez la décider à venir... » On l'a décidée. Et tout de suite, elle a pris
d'autorité sa place. Elle n'a pas sa langue dans sa poche et elle sait se faire respecter; on l'aime aussi parce qu'elle est bonne.
Voilà quelques semaines qu'elle est là et pendant trente-trois ans, jusqu'à la vieillesse qui engourdira ses mains et pliera ses épaules, elle restera avec nous, fidèle aux bons comme aux mauvais jours, penchée sur l'humble tâche, bon génie obscur par qui toute notre existence matérielle sera simple, facile. Le plat qui fume sur la table, soigné comme pour un évêque, on le lui devra; la clarté des vitres, la netteté du parquet, le lit moelleusement battu, on les lui devra. Invisible et présente, elle mettra partout de l'ordre; la lampe allumée, le feu qui palpite, le rythme des pendules lui obéiront. Garde-malade vigilante, dont les yeux ne se fermeront pas de fatigue, parente pauvre et discrète qui devine, comprend tant de choses et se tait, amie serve plus sûre qu'une amie, esprit droit, grand cœur.
Elle a le vert parler, la langue riche et grasse :
elle est de la bonne Belgique, où l'on mange bien et où on a le cœur à l'aise. Elle est peuple' dans ce qu'il a de meilleur : saveur d'expression» bonhomie des gestes. Comme elle a souffert de la vie, elle garde un coin d'âme farouche où l'on n'entre pas. Elle ne plaisante pas sur l'amour, peut-être en a-t-elle pleuré. Il y a sur son front poli, dans ses pommettes fortes, dans sa bouche qui sourit peu, une rare dignité : on sent qu'elle a pu être belle, qu'elle a dû l'être, et que son cœur s'est fermé sur un mystère. Elle vit du travail comme si le repos lui était odieux : sa tâche ne lui suffit pas, elle s'en crée d'autres; bien rares les moments où on la surprend assise trempant une tartine dans un bol de café au lait, car elle n'aime ni la viande ni le vin, à peine les légumes; que de fois elle m'a offert dans une tasse minuscule la précieuse collation qui, pour elle, vaut toutes les gourmandises. On s'aperçoit qu'elle règne à la cuisine, elle a introduit dans les menus quantité de bons plats qu'elle sait : les gratins de pommes de
terre en tranches au beurre et au fromage, les gâteaux à la levure, des gaufres épaisses comme la main, les galettes sèches qui se font d'un tour de main et se croquent d'un coup de dent, des tartes aux quetches et aux mirabelles. En revanche, mon père lui a appris des recettes de pêche et de chasse, des mets exotiques, la bouillabaise et la soupe aux huîtres, le kari qui emporte la bouche, le couscouss avec ses deux sauces {meurgas), la faible et la forte, le couscouss flanqué de poulets, de courges, de poivrons doux, et qui se mange aussi en entremets sucré au lait, constellé de raisins de Corinthe.
Elle le fait aussi bien, ma foi, que chez le bon Si-Sliman où les femmes cuisinent pourtant avec gloire, car il y a certaines tourtes feuilletées aux farcis d'œufs, des ragoûts aux abricots {hammisch), dont le souvenir me poursuit encore.
C'est Julie qui, l'hiver, à la Subdivision, prépare chaque soir le panier du grand-père,
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car tt M. l'Intendant Général » reste à Mustapha et garde la propriété. Il vient régulièrement dîner à la maison : le break l'amène et à neuf heures le ramène, avec le précieux panier où tient le déjeuner du lendemain, un bon déjeuner à son goût que le domestique, un gros joufflu de la campagne, reçoit des mains de Julie et fera réchauffer. Le jour de son entrée au service, le gros joufflu nous a tiré la révérence sur le palier, en écarquillant les yeux et le sourire, avec un : « Bien le bonsouer. Monsieur, Madame, et le petit Monsieur et toute la Compagnie. » Depuis il est dressé, se tient raide, mais ses yeux en boule et son sourire contenu restent familiers.
Cet hiver-là ne marque pas spécialement dans mon souvenir, si ce n'est que mon père prend des leçons d'allemand et décide ma mère à l'imiter. Par la même occasion, on me distribue un petit cahier réglé, où je copie le soir, dans le rond calme de la grosse lampe à l'huile, substantifs et verbes. Il y en a que je reconnais,
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j'ai appris déjà : vater, vogel, essen, manger,
kartoffeln, pommes de terre, dans la pension
de la rue de la Lyre, où la blonde apparition
aux cheveux flottants, de sa baguette d'or,
m'a meurtri le cœur. Pourquoi mon père, —
lui seul décidément est doué, — apprend-il
l'allemand? Veut-il voyager en Prusse? Le
manuel qu'il étudie prévoit tout en dialogues
compliqués : le train, le restaurant, le barbier,
le tailleur, et non seulement ce qu'il pourra
demander, mais encore ce qu'on lui répondra,
avec le prix des choses et le mot poin» rire.
Songerait-on à une guerre avec l'Allemagne?
Je ne m'en souviens pas. Pourtant, il doit avoir
une raison...
On s'entretient, c'est sûr, du nouveau ministère, Emile OUivier à l'Intérieur, du coup de pistolet que le prince Pierre Bonaparte tire ^ sur Victor Noir et des funérailles menaçantes
qui soulèvent autour de ce cercueil cent mille hommes sombres chantant la Marseillaise dans l'avenue de Neuilly. Deux sommations
tn LES PAS SUR LE SABLE
suffisent pour que cette mer humaine s'écoule. Aujourd'hui, mais demain?... Il y a de l'anxiété dans l'air, une odeur d'émeute. On a guillotiné Troppmann, paquet de chair lâche, chiffon humain. C'est rassurant : il ne recommencera pas... Rochefort est arrêté et des barricades s'élèvent à Belleville. Le plébiscite donne 50 000 voix de majorité à l'Empire. Il me semble qu'autour de moi on parle plus fort, on discute davantage; un vague écho de ces voix inquiètes ou colères bruit comme un murmure lointain à mon oreille.
Ma vie de lycée, hélas! continue; je suis en huitième, j'apprends le latin; par malheur, je ne sais jamais mes leçons et le professeur n'insiste pas; quant à mes devoirs, les fautes pullulent; c'est que je suis si occupé : j'ai tant àlire... Le soir, ,qu.and on me croit couché, je rallume ma bougie et je dévore tous les romans d'aventures que j'ai, en rapprochant les autres livres, soustraits des rayons dé la bibliothèque. Il y a au lycée une révolte pour je ne sais quel
motif, et des bouts de papier déchiré, par centaines, se sont mis à neiger dans les com*s, sous les galeries à arcades, plein les classes. Tout est blanc par terre. Les pions, l'économe, le censeur ont beau tempêter, nous surveiller les mains, la neige pleut sans qu'on sache d'où ni comment. C'est une nouvelle plaie d'Egypte (Histoire sainte, d'après M. le Curé), elle va tout submerger. Puis un beau jour, c'est fini, le dégel, les balais, la brouette.
A la maison, on est inquiet de la vue du grand-père; elle baisse, décidément. C'est pour lui que vient le médecin-major : on met une table dans le couloir obscur que je me force à traverser lentement (il n'y a jamais eu de trappe et de puits sans fond). Sur cette table, on pose allumée la grosse lampe Carcel; dans un fauteuil le grand-père s'installe, et le médecin lui examine les yeux avec des loupes, des appareils d'optique compUqués, puis, devant mes parents, en secret, il s'explique à voix basse.
Quand nous retournons habiter Moustapha,.
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les roses sont en fleur; il me semble qu'il n'y en a jamais eu autant, ni de si grosses. Si l'on suit l'allée du rond-point, on est étourdi : roses roses, jaunes, rouges, sombres, pâles, elles embaument d'ivresse. De mon néflier du Japon, où je gîte sur la grosse branche fourchue, le vertige monte jusqu'à moi.
De voir moins bien, le grand-père Victor s'irrite, cela le rend méfiant; il ne veut pas que sa clairvoyance soit en défaut, et son sens de la propriété s'accuse jusqu'à compter les oranges et les mandarines sur l'arbre. Naturellement, il en manque toujours; on en a pris pour les desserts, ou quelqu'un en passant, tenté par les beaux fruits gonflés dont l'écorce suinte d'une rosée. C'est plus rafraîchissant que l'eau panée dont on renouvelle de pleins pots à la <5ave, avec le « coco » de réglisse au citron, car on a soif, soif... L'été sera torride.
Un fourrier ou un marchis du train, choisi parmi les moins illettrés, monte chaque matin ^l'escalier raide du pavillon; il vient lire au
grand-père les journaux. L'un d'eux, joli garçon avantageux, s'amuse de ma crédulité, m'interroge SUT les visiteurs qui là-bas font cercle en papotant, dans le cabinet de verdure, sous le palmier rigide, l'arbre-escalier feutré de poil : cette demoiselle brune, oui, celle qui a une robe bleue, — Mlle Z*.., — précisément, eh bien, il va l'épouser dans trois jours, ils s'aiment, c'est un grand secret... Poiu'quoi l'ai-je révélé à ma mère? Ça n'a pas été long : savonné, congédié, le vantard jeune homme!
Le lendemain, il y a un nouveau lecteur; il me confié avec modestie ses titres de noblesse, — il porte la particule, — me dépeint son castel des Pyrénées et ses chasses à l'oiu's auxquelles il m'invite. Merci!
; Nous avons passé les vacances de Pâques à Sidi-Feruch chez des amis, les demoiselles Z... et leur père; ce sont des galopades à cheval, des pêches aux flambeaux; le père tue même de gros poissons à coups de fusil; on est campé, avec une installation sommaire. La grande
su LE8 PAS SUR L£ SABLE
tente arabe qui sent la laine chaude se dresse dans un jardin à l'abandon. On boit du cho^ colat espagnol très amer, mais savoureux. Voici l'endroit, à ce ponton, où l'armée française a débarqué lors de la conquête d'Alger. J'ai mon fusil et mon père me permet de tirer, — prudemment; — je monte Ali que cette vie en liberté excite : tout est très Gustave Aymard* Quand la lune baigne les flots phosphorescents, je regarde cette barque qui s'approche lente-* ment : sont-ce des « miquelets », sont-ce des pirates? Si je déchargeais mon fusil dessus pour donner l'alarme?... et je rêve de la plus jeune des demoiselles Z..., qui m'a déclaré pour son petit mari : elle a les cheveux châtains, le teint pâle et les yeux doux. Je pense aussi à mon petit frère; il court comme un lapin, il parle à merveille, il est très gentil, sauf quand il lui prend uiie fantaisie de colère; alors, il crie et trépigne comme uii âne rouge. Quelle peur il à eue cet après-midi : sortant de derrière un rochei:, rugissant à quatre pattes, j'étais le
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lion qui tout à coup se redresse et court sur deux jambes, les mains ouvertes pour saisir sa proie. Comme il se réfugiait haletant, dans les bras des demoiselles Z...!
L'une d'elles chantait admirablement; on disait qu'au théâtre, elle aurait eu la gloire de la Patti ou de l'Alboni : des scrupules d'éducation l'avaient retenue. Sa pudein» était telle qu'elle ne pouvait chanter devant des amis, les regards la gênaient. Elle consentait à se dissi^ muler derrière quelque taillis, ou si c'était à la maison, dans une pièce voisine; sa voix, une voix chaude, prenante, pure, vous remuait l'âme.
Quelles vacances! Je trouvais tout beau, bon et bien, inquiet seulement des méduses molles, des étoiles de mer à filaments bleus qui flottaient dans l'eau blonde, des crabes qui sortaient des cailloux. Ali escaladait les remblais de terre, et quand il chargeait sur la plage, les coquilles d'oursin et le sable volaient sous ses fers; frénésie de la vitesse, joie du danger, illusion de se croire un homme!
Nous avions très chaud à Moustapha, les tourterelles gémissaient d'un roucoulement assoupi dans l'arbre de V Astrolabe, chacun cherchait pour la sieste le frais des pièces obscures; seul le père continuait à feuilleter la grammaire allemande, quand brusquement on parla de la guerre. La Prusse voulait faire un prince de Hohenzollern roi d'Espagne; après, elle tomberait sur nous des deux côtés à la fois. Nous ne pouvions souffrir cela. Notre ambassadeur avait reçu un affront de Guillaume en personne. Il fallait venger l'honneur de la France.
. Au logis, au lycée, dans les rues, les visages prirent une expression insolite, animée, soucieuse ou provocante : un mot courait sur toutes les bouches : la guerre, la guerre est déclarée! «'