‹ Les Pas sur le sableChapitre 7 sur 9 · LXXX[V · texte numérisé non relu

LXXX[V

H y a des plaisirs profonds, émouvants, déchirants. Ceux-là seuls valent la peine qu'on sorte de l'ennui.

O délices de mon ennui, que valent près de vous les amusements des hommes?

Le meilleur moyen de vivre allègrement est peut-être de ne pas prendre la vie trop au sérieux. Il est vrai qu'alors, si on

diminue le poids de ses peines, on diminue aussi la densité de ses plaisirs et que la vie, au total, perd en valeur. Cela a été, semble-t-il, la méthode du dixhuitième, jusqu'au moment de l'influence de Jean-Jacques, qui apprit aux hommes de son temps à laisser les sentiments peser de toute leur plénitude sur l'esprit, où ils laissent l'empreinte de leur nature. Rousseau ne sait pas jouer avec la vie. La découverte d'une pervenche dans la haie lui donne des palpitations, parce qu'il mêle aussitôt le souvenir de M'"' de Warens et d'une de ses paroles. Mais quand M'"*^ de Warens avait dit, en

montant avec lui la côte : « Ah!

voici une pervenche! », elle n'y mettait pas un monde d'intentions. Pour elle c'était une petite fleur attardée. Pour Rousseau, c'est une étoile, un souvenir, le sentiment, la poésie même qu'elle enfonce dans son cœur.

Telles sont les deux méthodes.

L'une permet de saisir un plaisir, d'éprouver une peine dans toute leur simplicité, d'une façon presque animale et sans presque conscience. L'autre nous associe si étroitement à la sensation primitive, la fait si bien entrer

dans la profondeur de notre égoïsme qu elle y acquiert sur nous-mêmes une puissance incroyable. De là ces effusions à propos de rien, ces larmes à propos de rien, qui sont peutêtre le fond de la poésie moderne.

Page 1