‹ Les Pas sur le sableChapitre 8 sur 9 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Je ne puis me défendre de la comprendre ainsi, de laimer ainsi, quoique je sente combien elle est déraisonnable. Il m'est difficile de participer à aucune autre. Les grands sentiments m'ennuient, et les grands mots et les grands raisonnements lo-

gicjiies. Je n'y entre que littérairement, moins encore, historiquement, et cela m'importune.

Si on me pousse, je déclarerai que celui qui a le mieux interprété le théâtre classique, c'est Daumier.

Le romantisme de Rousseau et de Chateaubriand nous a appris à tirer des choses beaucoup plus qu'elles ne contiennent. Il y a là un tour de phy-

sique que ne lui pardonnent pas les gens graves.

« Une chaumière et un cœur. »

Ce n'est pas si ridicule : il y a de ces jolies chaumières! Malheureusement les cœurs sont rares.

« Il n'y a pas si loin des femmes aux hommes », me disait Sixte, féministe ironique, il n'y a jamais que la différence de Sévigné à Corneille, de Vigée- Lebrun à iMichel -

Ange et de Beethoven à Augusta Holmes.

Est-il bon ou mauvais que les lois qui régissent la vie civile soient faites par ceux qui ne vivent plus, par les vieillards, par ceux qui ne savent plus bien ce que c'est que la vie ?

Si Alexandre, dit sagement Bossuet, fût demeuré paisible en Macédoine, son héritage n'eût tenté personne. Et voilà ce qu'on appelle la philosophie de

l'histoire. Continuons : Si Jésus fut demeuré à son métier, qui était de charpentier, dit-on, il aurait épargné au monde bien des désordres, bien du sang.

La religion qui répugne le moins à la raison est sans doute le paganisme philosophique, tel que le connurent les anciens.

Son principe est qu'il y a une puissance derrière chaque acte.

Le vent se lève et c'est la puissance du vent. L'eau coule, il

pleut, c'est la puissance de l'eau.

L'homme est agité du désir d'aimer, c'est la puissance de l'amour. Et c'est à la fois naïf et irréfutable.

Il y a toujours un peu de mépris dans l'amour d'un homme pour une femme qui s'est donnée à lui. Les femmes le pressentent qui retardent instinctivement le moment de l'abandon.

La dissociation des sentiments est très peu avancée chez

la femme et peut-être, espérons-le, impossible. Tout chez elle est physique, amour, amitié, dévouement. Et comme c'est plus fraternel à notre chair et plus émouvant!

Nous ne pouvons nous tenir fermes dans l'abstraction. On fmit par croire que les degrés du thermomètre sont dans la nature.

Sur r intelligence :

L'homme a l'intelligence. Aus

si., cherchant une solution, il arrive qu'il en trouve plusieurs et il doit choisir. Il choisit généralement la moins bonne.

Dans le même cas, l'animal n'en trouve qu'une, mais c'est toujours la meilleure.

Tous les enfants sont de petits prodiges d'intelligence avant de devenir les sots qui peuplent le monde.

L'intelligence est une faculté d'inadaptation.

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Les animaux vivent fort bien sans intelligence, sans raison, probablement sans conscience, et même se livrent à des opérations compliquées où l'homme échouerait.

L'intelligence a confiance en elle-même, mais elle se trompe très souvent en voulant seconder l'instinct vital.

La conscience d'un acte suit l'acte, l'intelligence aussi.

Quelquefois cependant elle s'exerce critiquement avant l'acte, mais cela ne sert qu'à le gauchir. Elle ne l'accompagne jamais : l'acte est inintelligent.

Quand l'homme dominant l'instinct, veut appliquer aux actes sa seule intelligence, il n'arrive qu'à en montrer la maladresse

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