A. BOURDILLIAT ET C^^ ÉDITEURS
La tradnctioD et la reprodactïQn sont réservées
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LA GLOBINDE
DEPART DE FlUNCB
Une demi-heure après l'appareillage de la frégate la Clo rinde, maître Baraquette, Toracle du gaillard d'avant, remit son sifflet de manœuvre dans sa poche, croisa ses longs bras sur sa poitrine, et secoua la tête d'un air de mécontentement bien marqué.
* Les matelots qui l'entouraient avaient lieu d'être étonnés d'un tel signe de mauvaise augure.
— Ah çà, maître, demanda l'aide canonnier Mathieu surnommé Coco-Bel-Œil à cause de sa laideur, pourrait-on savoir la raison qui vous jugule? m'est avis pourtant que tout navigue à vos souhaits?
— Heum ! fit le sous-officier.
Coco-Bel-Œtt^ beau parleur émérîte, ne perdit pas ToccasioD de développer sa dernière phrase.
— Gommentl dit-il^ beau temps I belle mer I jolie brise de Bord-estt nous filons vent sous vergue, ni plus ni moins que si la princesse Félicia en personne avait commandé le temps tout exprès. Cargaison de beau monde^ de manière qu'il y a-t-apparence d'une fameuse pesée de pièces de cent sols au passage de la Ligne et à l'arrivée à Rio. Et d'un I Sans compter, comme vous disiez ces jours-ci^ que le commandant Roqueterre est un poulet^ un matelot et un crâne qui n'a pas l'œil «nbrumé, un bon enfant qui vous connaît^ puisque vous avez fait campagne avec lui dans son jeune temps; ce qui ne veut pas dire qu'il soit vieux t non l et même on n'a pas vu souvent des capitaines de vaisseau de son âge/hormis qu'ils fussent frères^ ceusins ou fils de quelque Majesté^ comme par exemple le prince Jérôme^ qui était frère de l'Empereur^ ou l'amiral de M...^ qui était cousin de Charles X^ ou encore le commandant d'O...^ qui est... Mais^ faut pas se compromettre; c'est votre sentiment et le mien aussi I et de deux !
Nous devons interrompre ici Mathieu dit Coco-Bel-Œil^ pour déclarer qu'il y a dans la marine une demi-douzaine d'officiers généraux ou supérieurs dotés par le gaillard d'avant des parentés royales les plus apocryphes.
Maître Baraquette écoutait, toujours les bras croisés, en mâchant et remâchant, suivant son usage, un gros morceau de tabac.
— Et puis, continua l'orateur, notre lieutenant est dur, c'est vrai, mais il est juste, et pas méchant dans le fond, comme vous disiez encore hier, maître t Donc, voici que nous appareillons de Toulon ce matin, sans casser un fil de earret, naviguant droit en route avec bonnettes etperroquets, le ciel pareil à un velours bleu, la mer douce comme une jeune demoiselle bien éduquée; et vous, maître, vous, un ancien,- vous branlez la tête, vous avez une face de vent
de bout^vous faites la grimace^ quoi! comme un chat qui s'étrangle, soit dit sans vous offenser.
— Mes petits, répondit maître Baraqùette du haut de sa grandeur, mais avec une certaine bonhomie, cette nuit, pendant mon quart il m'est venu une idée.
— Voyons! s'écrièrent plusieurs des assistants.
— Mon idée, c'est qu'une princesse passagère, et tant de femmes comme elle en a pour sa suite, ça doit porter malheur. Sur un navire de commerce, qui a coutume de prendre des passagers, je ne dis pas; mais sur un navire de guerre, autre chose. Pour lors, pensant en dedans de moi, je comptais. À bord de la Cléopâtre, nous avions trois* femmes passagères; au vent des Bermudes, nous crochons un mauvais temps, trois hommes tombent à la mer, on n'en sauve aucun; à bord du Caïman, nous avions deux passagères, nous faisons côte; sur le Cygne^ nous avons démâté, ayant toujours des femmes à bord; une autre fois...
— Mais, interrompit Coco-Bel-Œil, si vous n'aviez pas eu de passagères, tout ça vous serait arrivé de même; à preuve que le Superbe s'QSihiQu perdu sans qu'il eût l'ombre d'une femme à bord.
— Je te croyais du bon sens, mon garçon, répliqua maître Baraqùette en haussant les épaules, je m'envasais !... Donc, si des femmes ordinaires ça porte malheur, qu'arrivera-t-il ayant à bord une princesse du Portugal, cousine de l'empereur du Brésil, des marquises, des suivantes, des particulières premier brin, et toute une décoction de seigneurs par-dessus le marché ?
— C'est égal! di^ Coco-Bel-Œil faisant l'esprit fort, il y en a parmi nos passagères de terriblement gentilles, des soignées et des suivées qui sont amusantes comme tout à lorgner, commençant par la princesse et sa suivante, W^^ Miguéla, et finissant par M^^^ Héloïse, la Parisienne. Je dis, moi, que le commandant, les officiers et les aspirants vont avoir de l'agrément pendant cette traversée.
— On gagerait, reprit maître Baraqùette en ricanant.
qu'il n*a pas, va la vieille marquise Léonarda da Viraçâo^ce qui veut dire en portugais du bon petit vent... Si celle-là, avec son nom et sa mine à faire chavirer de peur^ n'est pas l'auteur que nous genopons quelque coup de cape, je n'y conns^is rien !
— Tiens ! reprit Coco-Bel-Œil, pas si bête que de perdre mon temps à regarder les vieilles laides ridées comme des raisins secs; quand il y a là-bas derrière un tas de migfnonnes brunettes qu'on prendrait pour des pêches étalées au soleil. '•
Un comçiandement de l'officier de quart interrompit ce colloque; maître Baraquette emboucha son sifflet^ et les matelots plus ou moins impressionnés par les fâcheux pronostics du vieux marin, se dispersèrent pour courir à leurs postes.
Déjà les rivages de la Provence commençaient à pâlir; la mer, un peu moins calme qu'auprès de la côte, faisait rouler et tanguer la frégate; les passagers et les passagères se retirèrent dans leurs appartements.
Le comte Didier de Roqueterre, commandant de la Clorinde^el l'un des plus jeunes capitaines de vaisseau de notre marine, donna ses derniers ordres au lieutenant Rupert, son second, et à l'enseigne de quart; il alla ensuite jeter le coup d'œil du maître dans l'intérieur du navire, et, satisfait de son inspectioD, il ne tarda pas à remonter. Alors il se promena seul, du côté du vent, en réfléchissant à la conduite qu'il tiendrait pendant la traversée.
A peine âgé de trente deux-ans, le comte deTRoqueterre devait surtout à son mérite et à d'heureuses occasions un avancement tout à fait extraordinaire, qui fit murmurer bien des envieux. ^
On ne cachera pas qu'une grande naissance, une brillante fortune et de hautes protections, le servirent puissamment. Toutefois ses débuts furent ceux d'un simple élève de l'école d'Angouléme; il avait suivi la filière commune jusqu'au grade d'enseigne. Mais au blocus de Cadix,
il obtint^ en récompense d'une action d'éclat, Tépaulette de lieutenant de vaisseau. A Navarin, quatre ans plus tard, il se signalait; le brevet de capitaine de frégate lui fut envoyé peu après. Enfin, pendant l'expédition d'Alger, le bâtiment qu'il montait rendit de tels services, que l'amiral Duperré sollicita pour lui le grade de capitaine de vaisseau.
Par des raisons qu'il est inutile de relater ici, le comte de Roqueterre vit encore augmenter son crédit l'année suivante; on le nomma au commandement de la frégate destinée à porter au Brésil la princesse Félicia de Bragance, duchesse de Yiseu, qui allait demander un asile à la cour impériale de son parent dom Pedro Ie^
Le jeune capitaine de vaisseau regarda cette mission comme une corvée diplomatique, qu'on lui imposait, pensait-il, parce qu'il était riche et capable de représenter trèS'grandement. Il l'accepta donc avec sa subordination habituelle, sans empressement et sans hésitation. Il se proposa d'être digne de la cdhOance de ses chefs, résoljat 6e ne rien épargner pour bien recevoir son illustr<B passagère, et se promit aussi de revenir en toute hâte, afin de solliciter une autre campagne qui pût lui fournir l'occasion de se distinguer. Mais les circonstances* modifièrent singulièrement ses opinions et ses projets.
Exilée du Portugal après la mort mystérieuse du duc de Viseu, son mari, ia princesse Félicia s'était d'abord rendue en France. A Paris, le comte de Roqueterre lui fut présenté comme l'offîcier dont on avait fait choix pour la conduire à Rio-Janeiro.
Dès la première entrevue, la jeune veuve fut frappée par là tenue distinguée du marin, par la noblesse de ses manières, par son langage plein d'une respectueuse courtoisie. EAe ne craignit pas de se féliciter hautement en sa présence de devoir être la passagère d'un tel commandant.
Ces paroles, dites avec grâce par une bouche charmante, plusieurs autres phrases bienveillantes que la princesse adressa au comte de Roqueterre, firent sur ce dernier une
impression d'autant plus profonde^ qu'il ne s'était pas attendu à un semblable accueil. Mais la politesse de la royale exilée ne produisit pas le môme effet sur l'illustrissime dona Léonarda marquise da Yiraçâo, sa première dame d'honneur^ duègne revécbe qui s'était inoculé dans le sang les règles de l'étiquette^ et se regardait comme responsable des moindres atteintes portées aux usages delà cour par la veuve du duc de Yiseu.
Aussi lorsque l'audience fut acbevée^ la vieille marqnise s'empressa-t-elle de décocher, d'un ton aigre-doux, diverses observations conformes aux strictes lois du cérémonial, mais du reste infiniment peu aimables.
— Sa Grâce Sérénissime, disait la duègne, ne saurait ignorer, que dans une réception officielle, une princesse de son rang ne doit pas sourire, comme elle l'a fait jusqu'à trois fois.
— Mais, ma chère dame, répondit la princesse Félicia souriant encore, suis-je maîtresse de repousser toute impression agréable, et doit-on prendre un air boudeur lorsqu'intérieurement on est satisfait comme je l'étais?
— Sa Grâce Sérénissime, reprit la duègne, prend plaisir à feindre une faiblesse que respectera sa très-humble dame d'honneur.- Si cependant il m'était permis de parler...
— Parlez, pariez, madame, murmura la princesse avec ennui; vous avez le droit de m'entretenir pendant une heure. Si je l'oubliais, vous n'oublieriez pas de me le rappeler.
La jeune veuve faisait allusion à l'une des bizarres volontés consignées dans le testament du duc de Viseu^ — volonté par laquelle le prince défunt recommandait expressément à dona Léonarda, marquise de Viraçâo, de se rendre tous les jours auprès de la princesse Félicia, et de passer une heure avec elle pour l'instruire dans les principes de l'étiquette et lui apprendre l'art de se conduire en toutes circonstances conformément au cérémonial de la cour. — Un legs assez considérable était attaché à cette charge, dont
la duègne s'ac<iuittait avec use conseienee et un zèle sans égal^ en dépit des bâillements étouffés de la princesse Fé» licia.
Attendu que le testament du vieux duc ne nous oblige pas à donner une seconde édition des leçons et conseils de doua Léonarda, nous nous bornerons à dire que sa veuve ne les avait jamais trouvés plus, soporifiques.
Cependant les remontrances de la docte marquise lui in* spirèrent des réflexions si sérieuses^ qu'elle ne sourit que deux foiis, buit jours après^ quand le comte de Roqueterre vint prendre congé d'elle avant de partir pour Toulon^ où la Clorinde entrait en armement.
Malgré cela\ le capitaine de vaisseau ne s'aperçut pas que sa seconde visite eût été moins attrayante que la première. Il lui sembla même^ à tort ou à raison, que les regards de la princesse s'étaient arrêtés sur lui avec moins de fierté. Son imagination lui .peignit sous les couleurs les plus riantes la traversée qu'il allait entreprendre. Il partit de Paris dans un état d'exaltation dont il ne parvenait point à se rendre compte^ car il n'avait jamais aimé.
D'une nature sérieuse et peu communicative^ le comte de Roqueterre avait toujours vécu renfermé, pour ainsi dire, en lui-même. Enfant, il avait été sévèrement élevé dans la maison paternelle. A l'âge où les passions se développent, il eut la douleur de perdre ses parents; ce malheur lui fit prendre en mépris les folles joies des aspirants de marine ses collègues. Il avait conservé des principes austères qui le défendirent ensuite des séductions faciles auxquelles ses camarades cédaient avec emportement. N'ayant jamais faibli à l'époque où les tentations l'environnaient de toutes parts, il devint plus ferme encore lorsque le succès couronna ses premiers exploits. Puis, justement épris de sa profession, il s'y adonna exclusivement; il concentra en elle toute 1'^ nergie dont il était doué; il commandait. Il fut marin; il fut capitaine. A trente-deux ans, son cœur était vierge de
tout amour profane; il n'avait connu d'autre passion que la gloire.
A Toulon^ lorsqu'il se présenta devant la duchesse de Yiseu pour prendre ses ordres, il ressentit un trouble inexprimable, mais auquel il trouvait des charmes.
Lorsqu'il la conduisit à la frégate, dans son canot, et qu'il s'assit à côté d'elle, il tremblait.
Enfin, quand pour monter à bord il lui présenta la main; son cœur battit violemment; il se dit avec effroi : c Je l'aime, t
Et le lendemain vers midi, lorsqu'on eut appareillé, lorsque le dernier lien qui retenait la frégate eut été rompu, et que les voiles s'arrondirent sous un vent favorable, Didier de Roqueterre, en se promenant sur le pont, répétait encore: « Je l'aime! >
Il n'avait pu dormir de la nuit ; elle reposait dans la galerie qu'il avait mise à sa disposition. Plusieurs fois il fut tenté de se déclarer malade et de sp faire porter à terre pour fuir le danger; mais la passion fut plus forte que la prudence. Son amour naissant était armé de toutes pièces, comme Minerve sortant du cerveau de Jupiter.
— Quoi ! se disait le jeune commandant, me sera-t-il donc plus difficile de conserver le sang-froid en présence d'une femme qu'en face de la tempête ou de l'ennemi!... Je l'aime!
oui! je le sens! Eh bien! luttons corps a corps avec
cet amour. J'ai pour auxiliaires le devoir et l'honneur !....
Fuir, l'abandonner aux soins et à la garde d'un autre!
c'eût été une lâcheté !
— Qui cherche le péril y périra, murmurait la raison agonisante.
La passion étouffait ses derniers cris en répétant :
— N'étes-vous pas un brave officier, un honnête et un galant homme? que craignez-vous? Elle est à votre bord, vous la ferez respecter, et le premier vous donnerez l'exemple.
LES PASSAGÈilES 9
Enfin Tamour qui déjà ne se déguisait plus, ajoutait d'un ton triomphant :
—Je la verrai tous les jours^ je la verrai sans cesse! Elle viendra s'asseoir à ma table, je la servirai, je lui parlerai, je suis le roi du bord; ici je suis son protecteur naturel... Sur le pont, quelquefois, j'oserai lui offrir l'appui de mon bras... je sentirai le l^attement de son noble cœur... je lui dirai... non ! je me garderai bien de lui dire I... mais deux mois dans ma vie j'aurai goûté le vrai bonheur!
Longtemps le jeune commandant s'abandonna sans contrainte à ses rêves d'enthousiaste; la Clorinde, emportée par la brise, fendait l'espace comme une hirondelle de mer ; la terre avait disparu, et les mouvements du tangage devenaient durs, lorsque quatre heures sonnèrent à la cloche du bord.
Didier s'arrêta étonné de ses propres pensées, étonné surtout de la rapidité avec laquelle le temps avait fui depuis le départ; calme pour un instant, il conclut une sorte de trêve avec lui-même.
— Je la servirai, je la garderai, je la conduirai à bon port, murmura-t-il, et surtout je tairai mon amour insensé... tel est mon devoir! Dieu me donne la force de le remplir jusqu'au bout!
Tous les passagers avaient le mal de mer, la princesse fit dire qu'elle ne sortirait pas de sa chambre ; le commandant dîna seul.
En d'autres termes, la première journée s'acheva sans Jncidents dignes d'être rapportés.
A bord des navires de guerre, où tout est réglé par des lois non moins sévères que l'étiquette de cour, les membres de l'état-major se subdivisent en trois catégories, nettement tranchées par la table et le logement. Il y a la table du commandant, celle des ofQciers, celle des élèves ou aspirants de marine. Dans un ordre inférieur, viennent ensuite la table des maîtres, celle des seconds-maîtres, et les plats de matelots. Les passagers eux-mêmes sont classés d'une
manière absolue d'après la table où ils ont été placés, en ' sorte qu'en parodiant un proverbe bien connu, déjà travesti par Brillât-Savarin, on pourrait leur répéter : — c Dismoi où tu manges, je te dirai qui tu es 1 »
Nécessairement les passagers les plus éminents sont les commensaux du capitaine. Ainsi, quoi qu'en pût penser Til- Ittstrissime doua Léonarda marquise de Yiraçfio, et quelles que fassent les exigences du cérémonial portugais, la princesse Félicia de Bragance était destinée à s'asseoir à la môme table qu'un simple capitaine de vaisseau de marine la française.
La marquise elle-même, en, sa qualité de première dame d'honneur, le seigneur chambellan César Ghifaroté, marquis das Pénilhas, son frère, et enfin la jeune Mtguéla de Beijaflor, l'amie et la compagne de la duchesse de yiseu, étaient appelés aussi à l'insigne honneur de prendre leurs repas avec leui* maîtresse.
Quant aux autres personnes de marque, elles étaient pla* cées avec les officiers.
Enfin, les valets et les femmes de chambre étaient traités comme les domestiques du commandant, — au grand regret, il faut le déclarer, de messieurs les aspirants de bmrine, qui n'auraient certainement pas craint de déroger, en recevant dans leur poste *- mesdemoiselles Héloïse et Amanda, Parisiennes toutes deux, et toutes deux récemment arrachées à un magasin de modes de la rue Vir vienne.
Amour! tu perdis Troie!... tu perdis Troie pour une seule Hélène. La Clorinde, on en conviendra, eût couru moins de périls au milieu d'un banc de récifs, qu'avec tantd'Hélènes à son bord. Peut-être maître Baraquette n'avait-il pas si grand tort de secouer la tête après l'appareillage.
Le commandant était amoureux.