LA POINTE DES BLÂGUEOBS
Dans les premiers jours d'octobre 1843, l'ArtiHevr^ beau brig de vingt canons^ appareillait de la rade de Brest pour les Antilles.
Selon Tusage^ une foule de curieux se trouvait rassemblée sur une éminence qui domine la vaste baie et mérite^ à juste titre le nom populaire de Pointe -aux-Blagueurs, Plusiears groupes étaient formés de matelots^ de femmes de marins, d'élèves de marine récemment sortis du vaisseau école le Boràa^ d'officiers de tous les grades, et de vieux navigateurs, critiques attentifs des manœuvres de la jeune marine.
— Parbleu ! dit un de ces derniers, voici un bâtiment qui appareille dans les règles^ pas d'escamotages, pas de leurs sottises modernes.
— C'est qu'aussi, répondit le commandant Branteuil,
l'officier qui le commande n'est pas un de ces fashionables à gants jaunes^ dont le corps est empesté par le temps qui court.
—Qui est-ce donc?
— C'est Montaiglon, le futur époux de cette jeune créole qui mourut, il y a quatre ans, dans la maison de Graincpurt.
— Aht c'est M. Montaiglon!... mais on a beaucoup crié contre sa nomination au grade de capitaine de corvette.
— £t bien à tort^ messieurs, car il Ta retardée lui-même pendant plus de deux ans,
•^ Voici qui est curieux I
— Messieurs, ce jeune commandant que je connais beaacoup n'est pas seulement un officier du plus grand mérite; c'est avant tout up homme droit et loyal, un marin de la vieille roche. Figurez-vous qu'à la mort de W^^ Desgalets, il adopta le petit frère de sa fiancée, et que depuis il s*est dévoué tout entier à l'éducation et à l'avenir de cet enfant. Ce fut pour être à môme de veiller sur lui de plus près qu'il refusa le grade supérieur que le vice-amiral Saint-Amand avait obtenu pour lui, d'après les bonnes notes de Vaumorin; mais on ne pouvait l'embarquer comme capitaine de corvette sur le Borda, une place de lieutenant de vaisseau y était vacante, Montaiglon n'hésita point, afin d'être auprès de son fils adoptif qu'il emmène maintenant à son bord.
— Ma foi! voilà un trait digne des temps antiques! refuser le grade de capitaine de corvette, c'est merveilleux!
Un peu plus loin se trouvaient quelques élèves de deuxième classe dont l'un fumait une vieille pipe avec affectation, tandis que d'autres avaient mis par genre leurs cravates en ceinture, ce qui.les exposait à des angines tonsillaires, attendu le vent du nord qui soufQait bon frais.
Ils s'entretenaient de leur camarade et collègue Julien Desgalets et ne le ménageaient guère.
Avec une charité déjà toute maritime, ils lui reprochaient sa bonne conduite à bord de l'école, son rang de premier de
la promotion et la protection de M. Montaiglon qui, à les entendre^ était bien le plus brutal des mentors.
Une voix glapissante, qui fit tourner la tête à tous les assistants, interrompit les bienveillants commentaires de messieurs les amiraux en herbe.
— Hé ! ma commère, disait-elle à propos de V Artilleur et de Montaiglon^ dont l'histoire était naturellement à Tordre du jour, voilà justement ce que vous ne saviez point. 11 n'était pas à bord du Danube ;\ai gabare partit de Fort-Royal pendant quil se trouvait à Saint-Pierre occupé à régler les affaires de la succession, et à poursuivre ce brigand de géreur, qui à cette heure est au bagne.
— Et qui vend les cocos trois fois plus cher que les autres, c'est une abomination l
Des matelots disaient que Gartonnet, après avoir rempli les fonctions de second maître de manœuvre sur le vaisseau* école, venait enfin d'être embarqué comme maître à bord de r Artilleur ; et ils admiraient Mathieu Beauzeuil, ci-devant Coco-Bel-Œil et Grain-de-Beauté, lequel, pour faire la même campagne., venait de solliciter la faveur de quitter le Borda, ce qui lui faisait perdre trente francs par mois de sa paye. • .
— Malgré ça, poursuivit le narrateur, ils sont contents comme des rois; car les voilà avec leur cher capitaine M. Montaiglon, un fameux matelot !
— Je n'ai jamais vu deux hommes si désolés que ceux-là, à l'époque du désarmement de la Daphné, quand ils allèrent à l'enterrement de cette demoiselle de la Martinique qui ftvaiî été passagère à leur bord. Ça faisait pitié à voir^ foi de ga^bier !
— Cette demoiselle n'était-elle pas la fille de lait de la iQauricaude que maître Grain-de-Beauté a épousée l'hiver dernier ?
— Justement.
— On dit qu'il emmène sa particulière à bord avec lui»
— Tiens ! cette idée I
— Maître Mathieu > sûrement» s'écria la femelle à voix aigre dont on a déjà recueilli quelques paroles» il peut s'en vanter de sa femme» c'est du propret une mulâtresse de quarante sus, on dirait qu'elle en a cinquante! quand il n'aurait eu qu'à choisir dans tout Brest et tout Recouvrance»
— Ne regrettez rien» mère Carbonneau; à coup sûr il ne se serait pas estropié contre une vieille poulie qui chante à faux comme vous.
— Ah çà t polisson de fainéant, veux-tu que je t'arrache les yeux» dis? Sais-tu à qui tu parles?
— A la veuve de l'escadre d'Alger» sans vous offenser, répliqua le matelot avec le plus grand sang-froid. Vous avez le temps de porter le deuil» à deux jours seulement par chacun de vos anciens; mais pour les nouveaux... absents à rappel... robe blanche tant qu'il vous plaira.
— Insolent! cria la furibonde hôtesse que ses compagnes eurent toutes les peines du monde à retenir.
Pendant cette scène qui avait attroupé les curieux» le brig s'enfonçait dans le goulet. Une embarcation» qui n'en avait débordé qu'un bon quart d'heure après l'appareillage; se rapprochait de terre.^
— Ah! ahl messieurs» s'écria un jeune enseigne» venez voir» venez voir» un canot chargé de beau sexe!
Les jeunes officiers s'avancèrent vers le parapet et s'y accoudèrent» en essayant de reconnaître les dames signalées.
— Eh ! parbleu I c'est M"*® de Graineourt et M°*« de Portandic» sa fille.
— La femme d'un commis principal de la marine» n'estil pas vrai ?
— Précisément.
— Jolie femme» messieurs!
— Charmante!
^ A-t-ellede la fortune?
— Mais elle n'en manque pas.
— Alexandre aurait bien voulu l'épou^^r.
— Ah I son cousin... Un fameux fat I
<— Le bruit a aussi couru dans le temps qu'elle se mariait avec le vieux père Branteuil^ qui était ici tout à rheure.
— Ces dames reviennent du bord^ elles y ont un de leurs proches parents^ le petit. Julien Desgalets^ le frère de cette créole qui dansait si bieni
— C'est tout un roman Je crois. N'étiez-vous pas à bord de la Daphné ?
— Si fait, messieurs.
— Contez-nous ça?
Pendant que l'ex-enseigne de la Daphné racontait à ses camarades Thistoire des amours d'Emma et de Montaiglon^ tandis que le brig V Artilleur emportait au large Julien^ maître Cartonnet^ maître Mathieu et sa femme Calypso, qui allait revoir à la Martinique la vieille maman Titine^ deux officiers de santé de la marine s'abordèrent à quelques pas du groupe des officier^.
— Bonjour!
— Bonjour, quoi de nouveau?
— Tu ne sais pas?
— Rien.
— Le père Esturgeot est mort, la nuit dernière, d'une indigestion de champignons et de truffes.
— Bah! tu plaisantes!
— Non! rien n'est plus positif, je viens de procéder à son autopsie.
— Eh bien! si j'avais été chargé de son horoscope, j'aurais deviné juste.
— C'était un fameux gastronome !
— Un excellent chef de gamelle!
— Un maître de cérémonies achevé!
— Il était un peu hâbleur.
. — Et très- pédant.
— Quel cancanier!
— Le club des Vieux Garçons prendra le deuil!...
— On dit qu'il lègue à cette déplorable société des mémoires^ des notes et une série de petits romans maritimes très-curieux.
— Possible^ mais pas véridiques Je le nie !...
— Une chose à remarquer^ c'est qu'il avait la main malheureuse en fait de nouvelles.
— Ce n'est pas étonnant^ il était si bavard! .
— Après toutj nous faisons une perte ! car c'était ce qu'on nomme un bon garçon. Que penses-tu d'une partie de billard?
Telle fut l'oraison funèbre du docteur Martial Esturgeot.