LA GABARB LE DANUBE
Près de deux mois s'étaient écoulés depuis l'arrivée à Brest de la frégate la Daplmé. De nouvelles habitudes étaient prises dans l'intérieur de M. de Graincourt.
Déjà l'on s'occupait de l'éducation du petit Julien, qui travaillait avec un zèle bien rare à son âge.
Mb« de Graincourt et sa fille comblaient d'attentions délicates l'infortunée Emma, dont la santé ne se rétablissait point. Elle semblait vaincue par le mal, ses couleurs n'avaient point reparu, sa tristesse était toujours la môme; elle ne se plaignait pas cependant, elle tâchait de se résigner en silence et de ne pas troubler par sa douleur l'asile hospitalier où elle était accueillie avec tant d'empressement et d'affection.
Jamais le nom de Montaiglon n'était prononcé devant elle.
C'est à peine si le commissaire osait se présenter à de rares intervalles.
On espérait qu'à la longue la jeunesse reprendrait le dessus ; pourtant, à voir la pauvre fille si faible et si souf-
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frante^ on craignait pour elle rftpreté-du climat^ on redoutait surtout les approches de l'hiver.
D'un autre côté^ le vieux capitaine de vaisseau avait eu des conversations confidentielles avec Ernest. Us s'occupaient alors d'Emma et de son avenir.
Ernest lui-même était accablé de tristesse.
L'on attendait, sans se le dire^ la nouvelle positive de la mort de l'officier, dont on ne doutait plus. Plusieurs lettres de Fort-Royal, parties peu après la Daphné, confirmaient la déclaration du docteur Esturgeot. Une consultation de médecins avait eu lieu le jour méihe de l'appareillage de la frégate : Montaiglon mourant avait été condamné à l'unanimité.
Maître Mathieu et Cartonnet se présentèrent discrètement à diverses reprises^ pour demander à Galypso si roa n'avait rien appris de nouveau ; ils sortirent toujours sans avoir obtenu de réponse décisive^ mais sans conserver le moindre espoir.
Toutes les fois que^ hors la présence d'Emma, la famille de Graincourt avait parlé de ce triste événement, la jeune créole remarquait que Geneviève était plus prévenante^ plus tendre encore que de coutume.
Un jour, les deux cousines étaient dans leur chambre; Emma, toujours d'une extrême faiblesse^ prit tristement la parole.
— Geneviève, murmura-t-elle, que tu es bonne! Mon Dieu 1 comment peux-tu m'aimer ainsi ?
— Emma, d'où vient cette question ? répondit la jeune Brestoise en prenant la main de son amie. Je n'ai pas de plus cher désir que de te voir enfin heureuse. Tu es si douce^ si charmante, qu'il faudrait avoir bien mauvais cœur pour ne pas t'aimer.
— Ta générosité augmente ma douleur, dit Enuna. Quoi! pas un reproche, paslme plainte; quand je t'ai fait tant de mail
— Toi I s'écria Geneviève étonnée ; pauvre sœur l D'où
LES PASSÂ(?ÈRfiS * 269
vient ce trouble nouveau ? Calme- toi^ je t'en prie ; quels reproches puis-je donc avoir à te faire ?
— Non t non ! reprit la créole, je n'accepterai point ce sacrifice ; il est temps que je p^rle, je n'ai que trop hésité.
— Que veux-tu dire?
— Quoi ! tu étais aimée par deux nobles cœurs^ je te les -ai ravis tous deux !
— Emma, ne songeons plus à tout cela, je t'en supplie.
— De grâce, repartit la créole, laisse-moi parler, laissemoi te dire, ce qui me pèse sur la conscience. M. de Portandic t'aimait, il t'aime encore; toi, tu le regrettes tout bas.
Geneviève rougit et se tut.
— C'est par générosité, pour obéir aux volontés dernières de son digne ami, qu'il accepte de s'unir à moi.
: — Ne te faut-il pas un protecteur, un soutien ? répondit enfin Geneviève avec effort.
— Ton père et Julien seront mes protecteurs.
— Emma, repousse ces pensées ; attendons encore, je t'en prie.
— Ernest t'aime Geneviève, j'en suis sûre.
— Non, Emma, il m'a justement oubliée, puisque je fus destinée à un autre.
La jeune créole répondit en tremblant :
— Tu obéissais à ta mère, Geneviève, je sais tout; je veux que vous soyez heureux.
— Ma bonne Emma, calme-toi de grâce ; Ernest vent se consacrer à ton bonheur, il a des droits à ta main, il mérite...
— Il mérite, interrompit Emma, d'épouser celle qu'il aime, celle qui lui rend son amour.
— Mais toi, ne l'as-tu point aimé aussi? N' as-tu point hésité entre lui et celui dont nous pleurons la perte?
— Albert I Albert ! reprit la créole avec plus de c\\a\eui, si tu avais su que sa main était libre encore, tu u'auiais pas exigé de ton ami un tel sacrifice. Ya \ mou iiob\ô époux,
je serai digne de toi ! Geneviève, je te le déclare^ je ne serai jamais à M. de Portandic.
Geneviève violemment émae essayait d'apaiser le trouble extrême de sa cousine ; eUe la suppliait d'attendre^ de ne point se forger des cliimères pour les comhattre^ de ne point se tourmenter inutilement.
— C'est loi qu'aime Ernest^^ disait-elle à son tour en serrant tendrement les mains de la créole^ je ne songe plus à loi. Pauvre enfant ! elle s'attristait en pensant à moi; elle s'accusait d'avoir été aimée i Mais qui peut te connaître sans t'aimer, ma bonne sœur? Viens! descendons! Allons trouver ma mère^ viens te distraire au salon; Emma! ma chère Emma^ m'entends-tu ? ne t'inquiète pas, je t'en conjure.
En parlant ainsi, Geneviève entraînait sa cousine Yers le salon.
Tout à coup elles entendirent des éclats de voix qoi en partaient.
— Dieu ! quel bonheur ! quelle nouvelle ! s'écriaient à la fois M. et M"^» de Graincourt et le commissaire, qui venait d'entrer un instant auparavant. 11 faudra l'annoncer avec ménagements à la bonne Emma.
La créole avait parfaitement saisi ces derniers mots :
— Il est sauvé! s'écria-t-elle en entrant brusquement.
— Montaiglon est sauvé, mademoiselle, répondit Ernest.
— Répétez-moi qu'il vit encore; dites-moi qu'il est id, qu'il va entrer.
— Il vit, mademoiselle, il est guéri, il va revenir, mais à mon grand regret, je ne puis vous annoncer qu'il soit d^à de retour à Brest. Seuleqient, son intention est de prendre passage sur la gabare le Danube qui est en partance, m'écrit-il. Il en a même obtenu l'autorisation positive et non sans difficultés, car le gouvernement voulait lui donner le commandement de r Améthyste, dont le capitaine est mort. Montaiglon a refusé cet honneur pour venir vous rejoindre sans perdre un seul jour ; et même, s'il
l'avait pu^ il serait parti par le bâtiment marchand qui a porté sa lettre à Bordeaux. Malheureusement ce navire avait un si grand nombre de passagers^ que force lui a été d'attendre une autre occasion. *
Emma, tremblante de bonheur^ resta quelques instants sans répondre. Calypso , Julien arrivèrent sur les entrefaites^ on leur transit Theureuse nouvelle.
— Ah ! chère amie, s'écria bientôt la bonne nourrice, permettez-moi d'aller prévenir maître Mathieu et Cartonnet... Gomme ils vont être contents!
Calypso courut au quartier de la marine, où elle trouva les deux officiers mariniers, dont nous ne décrirons pas les transports d allégresse. Ils voulurent venir féliciter Emma sur-le-champ.
Nous renoDçons à faire le tableau de cette joie calme diez les uns, bruyante chez les autres, profondément sentie par tous.
Le lendemain, Ernest ne salua pas Geneviève sans une certaine timidité; un bienveillant sourire Taccueillit; Mm* de Graincourt fut la première à l'encourager par quelques mots d*une interprétation facile.
' Emma observait avec plaisir ce changement subit dans les manières du commis de marine.
M. de praincourt, devenu tout joyeux, était à chaque instant sur le point de laisser partir sa bordée ; on voyait qu'il avait hâte de renouer pour la dernière fois l'union de Geneviève et d'Ernest, mais il sentait qu'il n'était pas encore temps, et l'on parlait de l'arrivée du Danube, C'était le sujet obligé de la conversation, car il répçndait à toutes les pensées secrètes des interlocuteurs. Pour Geneviève, pour son père, le Danube signifiait presque autant Ernes) que Montaiglon.
— Dès aujourd'hui, je veux aller à la pdinte aux signaux, disait le vieil officier, afin qu'on m'envoie prévenir aussitôt que le Danube sera en vue.
Il achevait à peine cette phrase lorsqu'on sonna à la porte.
— Si c'était lui I pensa Emma.
— Si c'était M. Montaiglon, s'écria Geneviève.
— Mon enfant^ dit M"^^ de Graincourt en échangeant un sourire avec Ernest^ ton impatience est bien grande. Quoique nous désirions autant que toi le bonheur d'Emma, nous ne sommes pas si prompts à croire que la personne attendue va paraître à chaque instant.
On entendit un colloque animé dans l'antichambre ; la voix de Calypso retentissait en exclamations pressées, puis une voix plus grave lui répondait :
— Haisenôn qui est-ce donc? demanda M. de Graincourt en se levant. Calypso ne connaît personne à Brest.
Le docteur Esturgeot qui parut en ce moment expliqua tout par sa seule présence.
Emma tressaillit.
La dernière fois qu'elle avait entendu la voix de cet homme, elle avait perdu sa dernière espérance. Julien, qui venait de rentrer, se plaça auprès de sa sœur, en fronçant le sourcil et faisant la moue.
— Comment éles-vous revenu en France, docteur? — A bord de quel navire? Où est Montaiglon? Nous apportezvous de ses nouvelles?
Telles furent les questions simultanées d'Ernest, de M. et de M™e de Graincourt.
Le docteur salua lentement, jeta un regard observateur sur l'assemblée, abusa de toutes les formules de la politesse et finit par s'asseoir.
— Montaiglon est encore à la Martinique ; je l'y ai laissé très-bien rétabli et s'occupant activement avec le plus grand succès des affaires de M^^"" Desgalets et de son frère.
— Ah! il nous ménageait cette surprise, ou bien il a oublié de m'en parler dans sa lettre, dit Ernest.
— Il a été si pressé qu'il m'a chargé de vous apprendre le reste de vive voix. Il voulait revenir par le même bâtiment de Bordeaux qui m'a ramené, mais le gouverneur l'a retenu pour lui donner le commandement de V Améthyste.
Chaenn des assistants pensa que Montaiglon n'avait pas voulu mettre le docteur dans la confidence de son retour par le Danube ; personne ne fit d'observation.
— Je vous dirai, poursuivit le chirurgien après avoir familièrement offert une prise de tabac au commandant Graincourt, je vous dirai que sa guérison est un vrai miracle. Après une rechute épouvantable qui l'avait fait condamner par toute la Faculté, après trois jours de vomito, d'agonies, de crises inconcevables, il a commencé à reprendre vie contrairement à toute présomption. Son moral de fer l'a sauvé. Je me rendrai cette justice que je ne l'ai pas négligé un seul instant. Dès que j'ai entrevu la chance de le sauver, je l'ai entouré de gens capables, je ne l'ai pour ainsi dire pas perdu de vue. La bonne mère Titine s'est merveilleusement bien conduite de son côté ; elle et ses enfants se sont montrés infatigables. Mon infirmier en chef n'avait qu'à témoigner un désir, je n'avais qu'à faire un signe, tous ces braves gens se mettaient en quatre. Ils trouvaient à l'instant les médicaments, les sangsues, etc. - Quand j'ai pu lui faire prendre quelques aliments j'ai été servi à souhait. Rien n'a manqué. Bref, sa convalescence a été rapide , il est maintenant mieux portant que jamais.
— Mais docteur, comment avez-vous fait pour obtenir de quitter la Martinique?
— Il est avec le ciel des accommodements. J'ai fléchi la rigueur du gouverneur qui voulait me garder encore, et grâce à l'arrivée de quelques officiers de santé de la Guadeloupe, j'ai pu abandonner un pays où les meilleures tables sont fort mauvaises. Nous commencions à manquer de tout à Fort-Royal. Figurez-vous que le gouverneur, par un sentiment d'humanité fort louable, mais peu avantageux à ses commensaux, avait donné, pour le service des malades, toutes ses boites de Colin, toutes ses conserves de France, et la meilleure partie de sa bassecour.
— En sorte, cher docteur, dit malignement M. de Grain-
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court ^ que votre cœur n'a pu résister à cette dernière catastrophe.
— Dites moix estomac, commandant. Le cœur n'a rien à voir là-dedans... Ce pauvre cœur! les gens du monde le mettent à toutes les sauces!
— Vous disiez donc que M. Montaiglon avait mis m bonne voie les affaires do ma nièce? interrompit la mère de Geneviève.
— Oui, madame, il est parvenu à faire déterrer le secrétaire de Dcsg^lets; il y a trouvé des papiers importants qu'il a mis entre les maius du procureur du roi; le gouverneur et Tordonnateur ont pris un intérêt particulier à l'affaire. On a fait comparaître M. le géreur. Plusieurs des pièces qu'il produisait ont paru suspectes; on les a examinées avec plus de soin, elles ont été reconnues fausses. Une descente de justice a eu lieu à l'habitation, on y a trouvé des cachets de notaire contrefaits. Cette première découverte en amènera d'autres sans aucun doute. Provisoirement, le maître fripon est à la geôle, et att^idu la position intéressante des plaignants, l'affaire est instruite d'oi&ce, car Montaiglon n'était pas à même de se porter partie civile.
Le docteur n'apportait que de bonnes nouvelles, les préventions d'Emma se dissipèrent; Julien se rapprocha. L'on parla beaucoup de la Martinique, un peu de Brest^ où l'actif chirurgien-major avait déjà eu le temps de faire une récolte honnête de bruits plus ou moins dignes de foi. On lui demanda quelques détails sur sa traversée de Saint-Pierre (Martinique) à Bordeaux.
— Ne m'en parlez pas; c'est à fendre l'âme. Les vents nous ont contrariés pendant les quinze premiers jours, il a fallu ménager les provisions, nous avons été pitoyablement nourris durant tout le voyage; et pour comble de malheurs, nous venons d'être assaillis par ce terrible eoup de vent du 7, gui a fait tant de mal sur les côtes de France. Enfin cen'est que par mn hasard inespéré que nous
sfHnmes entrés à bon port.... Ânssi^ après tant àe contrariétés^ il faut encore que je rende grâce à ma bonne étoile^ car un peu plus je partais à bord du Danube.
— Que dites-vous du Danube ? demanda le commissaire.
— Comment t vous ignorez encore le sort de cette gabare?
— Ouï, docteur; que lui est-il donc arrivé ?
— Perdue corps et biens sur les Pierres-Noires; c'est la nouvelle de Brest.
Un coup de foudre n'aurait pas produit un effet plus prompt dans l'assemblée.
Emma ne poussa pas un cri , ne tomba pas en défaillance, ne dit pas une parole. Elle resta glacée, immobile) pétrifiée en quelque sorte; seulement ses yeux sombres s'arrêtèrent sur le docteur avec une fixité menaçante.
Julien, Calypso, Geneviève s'étaient instinctivement rapprochés de la jeune fille. Elle se leva bientôt, et d'un pas lent, elle se rendit dans sa chambre.
— Vous l'avez tuée I s'écria Ernest au désespoir.
— Ma pauvre enfant i mon Dieul c'eucst donc fait, le malheur te poursuit sans pitié, murmura M»»© de Graincourt en suivant les pas de sa nièce.
— Docteur Esturgeot! dit avec véhémence le vieux commandant, docteur Esturgeot! savez- vous que vous nous plongez tous dans la désolation? Docteur Esturgeot î cette nouvelle est'-elle vraie? répondez!
Le chirurgien-major, stupéfait, n'articula pas un mot et fit un mouvement comme pour sortir.
— Non I non ! vous ne vous en irez pas sans avoir démenti cette nouvelle absurde... Le Danube ne peut être perdu, poursuivit M. de Graincourt en saisissant le bras du chirurgien; dites, dites que c'est un vain bruit sans aucunfondement. De qui le tenez-vous? mais parlez, parlez donc!
— J'attends que vous ayez fini, comme j'attendais auparavant qu'on m'apprît de q«oi il était question.
— Du Danube , du Danube ! reprit Tancien commandant d'une voix tonnante.
— Eh bien! avant de monter, j'ai trouvé à la porte de la préfecture maritime le capitaine de corvette Branteuil qui revient des Pierres-Noires où il a été envoyé-hier pour constater le sinistre. C'est lui qui m'a tout appris : il a vu les débris de la gabare, il a retrouvé son tableau d'arcasse et lu son nom en toute lettres.
M. de Graiucourt, découragé, se laissa tombersur un fauteuil: Ernest s'approcha de lui et lui serra silencieusement la main.
Le docteur sortit, il ne respira librement que dans la rtie.
— Ouft se dit-il, quelle scène! Ils croient apparemment que Montaiglon était à bord... mais il commande l'Améthyste; que diable! j'en suis sûrl... Après tout, m'en voici dehors; qu'ils s'arrangent.
Là-dessus le docteur Esturgeot regarda sa montre et força le pas, car il était invité à dîner chez le prévôt de l'hôpital, gourmet émérite et membre zélé de la Société du Cancan maritime.
. Une heure après, Emma crachait le sang. Sa constitution ruinée par les chagrins et les inquiétudes, n'avait pu résister à cette dernière secousse. Un vaisseau était rompu dans la poitrine. L'on appella des médecins; ils déclarèrent que le mal était extrêmement grave, il ne fit qu'empirer les jours suivants. L'infortunée jeune fille se voyait mourir avec une sombre* satisfaction. De temps en temps elle faisait allusion à son état et disait à Calypso :
— Nourrice, aime bien Julien, je t'en prie, tiens-lui aussi lieu de sœur, comme tu lui as tenu lieu de mère.
Et la fille de couleur, désolée, essayait en vain de cacher ses larmes.
— Au moins, murmurait encore Emma en parlant de Geneviève et d'Ernest, je ne serai plus un obstacle à leur bonheur. «
D'autres fois elle parlait de Montaiglon, comme si elle devait bientôt le revoir. Pais elle récommandait tour à ^our Julien à son oncle^ à sa tante, à sa cousine^ au commissaire.
Un soir^ le temps était lourde la malheureuse créole ne respirait plus qu'à peine; la famille de Graincourt, Ernest^ Julien, Calypso^ se trouvaient rassemblés dans la vaste chambre d'Emma. Les fenêtres étaient ouvertes au couchant^ et par-dessus les toits de la ville basse^ on apercevait à l'horizon les derniers feux du soleil. La jeune poitrinaire avait déjà reçu les sacrements; des larmes roulaient dans tous les yeux; elle fit un signe^ on écouta:
— Ernest^ dit-elle, approchez.^ Le commissaire approcha.
— Geneviève, ma sœur, donne-moi ta main.
Geneviève lui donna sa main.
Alors, comme toute la famille la regardait avec émotion elle prit aussi la main d'Ernest et y plaça celle de Geneviève. *
— Mon oncle, ma tante, permettez' que je les unisse en votre nom. La bénédiction de leur amie leur portera bonheur. Aimez, aimez Julien comme votre enfant.
A ces mots, prononcés d'une voix entrecoupée, elle fit un léger mouvement et ferma les yeux; puis on entendit à peine le souffle de sa respiration.
Des pas précipités résonnèrent lourdement dans l'escalier; Joseph, le vieux domestique de M. de Graincourt, ouvrit.
C'était Montaiglon.
L'officier n'avait pas pris passage sur le Danube.
Un cri de surprise s'échappa de la bouche du valet de chambre :
— Silence t silence t monsieur, dit-il ensuite, n'entrez pas, je vais prévenir M. de Graincourt.
— Montaiglon 1 que vois- je! Ah ! mon Dieu I vous arrivez trop tard, s'écria le capitaine de vaisseau.
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— Comment I elle ne peut être mariée; elle est en deuil de son père.
M. de GraincOurt secoua tristement la tête.
Montaiglon, effrayé de ce silence, interrogeait du regard :
— Non, pas encore, murmura le vieil officier, qui répandait à sa pensée; mais elle se meurt.
Par un de ces phénomènes étranges dont le magnétisme offre quelques exemples, Emma, quoique séparée de Montaiglon par un très-grand espace, ne perdifpas un seul mot de cette courte conversation, qu'aucun autre n'avait entendue.
— Faites donc entrer Albert, murmura-t-elle.
Montaiglon se laissa conduire au chevet de la mourante;
elle le\a sur lui un regard d'amaur, de regret, de pitié peut-être, elle lui sourit de ce cruel sourire de la mort qui arrache des larmes; puis elle abaissa un second regard sur Julien.
L'officier comprit.
— Au nom de Dteu^ au nom de tout ce qu'il y a de plus sacré dans le monde t dit-il en étendant la main au-dessus de la tête du jeune adolescent, Emma, je te jure qu'il sera mon fils, mon seul fils; je l'adopte comme tel. Meurs en paix.
Montaiglon prit la main de celle en qui il avait placé tout son amour et la porta à ses lèvres.
Le lendemain matin, cette main, froide comme la glace, était encore sur son cœur. Calypso et Julien agenouillés de l'autre côté du lit, pleuraient amèrement; les yeux d'Emma étaient à jamais fermés.