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AU BIBLIOPHILE JACOB

Sur sa longue plaidoirie en faveur d'Isam, transformé par lui en chamois et plus honnêtement en Isam par Sarazin, comme Ménagée nous rapprend lui-même dans le manuscrit de Conrart, en i633 et non i65q.

Vous prétendez qu'Isarn vive, Trois ans avant que d'être né ; Plus malicieux que l'abbé Rive, Vous seul l'avez imaginé.

Autrement que Ménage habile, Vous feriez parler un lapin, Et plus sorcier que Thrasile, Sans y perdre votre latin.

Déclarant que faute de satisfaire à la présente sommation, le requérant se pourvoira, etc.

Là-dessus, le bibliophile Jacob qui a la partie

belle, donne encore quelques preuves et ricane sur le procédé de son confrère à qui il fait remarquer que malicieux a quatre syllabes et sorcier deux; puis il s'excuse de ne pas continuer le débat en raison de Tamitié et de l'estime qu'il a pour M. Barbier à qui il ne veut pas enlever un rêve agréable.

En cette affaire, Paul Lacroix avait évidemment raison ; mais nous arrivons à une période douloureuse de sa carrière de bibliophile, son étoile ne réclaire plus, et il tombe dans les erreurs les plus étranges. La maison Hachette commençait sa publication des Grands écrivains de la France, sous la direction de M. A. Régnier, membre de rinstitut. Pour une raison ou pour une autre, ou peut-être sans autre raison que le plaisir de prendre en défaut de savants confrères, ce qui est bien suffisant comme raison, le bibliophile Jacob s'amuse à suivre d'un œil complaisant mais jaloux cette publication, tout en assurant qu'il ne travaille que pour elle, et il recueille des pièces qu'on a oubliées ou négligées... que peut-être même on ne connaît pas..., et il se fait un plaisir de les indiquer à son savant confrère^ etc. Mais lorsqu'on s'est donné la mission d'écheniller ses voisins, de leur montrer combien ils sont ignorants, de leur apprendre plus de choses qu'ils ne veulent en savoir, il faut être très sûr de soi-même et ne pas toujours croire qu'on en sait plus que tout le

monde, la chose a ses périls et M. Paul Lacroix en fit souvent la cruelle expérience.

Il débute par donner un sonnet de Boileau :

Regrets sur la mort de T aimable Iris^ il Ta trouvé dans les débris des manuscrits de Trallage; tout fier et heureux de sa découverte, il en informe le public qui répond : — Mais je connais votre sonnet, il figure dans toutes les éditions de Boileau, son vrai titre est celui-ci : Sonnet sur la mort d'une parente.

Parmi les doux transports, etc.

Il y en a même encore un sur ce sujet :

Nourri dès le berceau, etc.

Vous jugez de la joie intense qu'éprouvèrent les bibliophiles, et quelle confusion pour ce pauvre P. Lacroix I II en prend son parti carrément, alléguant qu'en bibliophilie comme en religion péché avoué est à moitié pardonné : « Je me confesse donc humblement à haute et intelligible voix d'avoir commis la plus incroyable et la plus inexplicable faute d'attention, en présentant, non pas comme inédit, mais comme non encore recueilli, ce sonnet de Boileau qui se trouve dans toutes les éditions de ses œuvres I Risum teneatis amici !,.. Je n'ai garde de chercher à m'excuser d'une pareille distraction. J'aime mieux avouer ma faute et me recommander à l'indulgence des lecteurs. » C'était bien, il y en avait assez de dit; mais l'assurance lui

revient peu à peu, et voici qu'il cherche hypocritement des circonstances atténuantes : c'est ce changement de titre qui, à première vue. Ta induit en erreur...

Ohl que nennil le malheureux bibliophile, dans la joie de sa découverte et pour en faire mieux sentir la valeur, avait commis la faute d'y ajouter les réflexions suivantes : « Et que l'on dise encore que Boileau ne savait pas aimer. Est-il possible de mieux sentir et de mieux exprimer les peines de l'amour ? Voilà Boileau réhabilité sous le rapport du cœur. Il était sans doute bien jeune quand il fit ce beau sonnet. »

Non, le bibliophile Jacob ne connaissait pas ce sonnet, ce n'est point un crime, mais voilà la vérité ; et il ne connaissait pas davantage l'autre sonnet^ puisque ce sonnet répond justement à la question qu'il se pose. C'est limpide. J'ai une pauvre édition de Boileau de 1721 avec des écîaircissemens historiques donne^ par lui-même y dans laquelle se trouvent les deux sonnets accompagnés chacun d'une lettre de Boileau à Brossette, du 15 juillet 1702 et du 34 novembre 1707, qui fournissent toutes les indications qu'on peut désirer.

Paul Lacroix eût donc mieux fait de dire qu'il les avait oubliés complètement; on peut avoir dans la tête d'autres sonnets que ceux de Boileau I... Cependant cette boulette le taquine; plus tard, il revient encore sur son meâ cuîpS^ ce qui est maladroit; il

fait le malin, ce qui est pire, et ne veut pas répondre comme le juge Bridoye[: — Comme vous autres, messieurs; mais il raconte que depuis plus de dix ans, il entasse dans des cartons toutes les pièces qui lui paraissent inédites ou non recueillies dans les œuvres des grands écrivains français ; « c'est dans ce pêle-mêle que je puise au hasard... » — Tout ce que vous voudrez, mais vous êtes léger, trop léger.

A la suite de cette mésaventure littéraire, et malgré son assurance habituelle, le bibliophile Jacob se tient coi pendant quelque temps; mais son mal le reprend, et voilà qu'il découvre des vers espagnols inédits de Molière dans la comédie des Poètes qu'il se propose de publier ultérieurement. Pour le moment, il n'offre que les couplets de la mascarade espagnole, car l'obscurité et l'incorrection du texte rendent cela nécessaire..., ^ les pensées sont bien de Molière, mais l'expression est d'un écolier qui versifiait en espagnol avec le secours d'un dictionnaire. Les artistes qui chantaient dans cette mascarade en musique ne sont pas nommés dans l'édition in-4** du Ballet des Muses. On en est réduit à supposer... etc. »

Cette tranquillité, cette sérénité dans son flair de faiseur de trouvailles exaspère un autre bibliophile, M. Louis Moland qui déclare tout d'abord que le texte du Ballet des Muses n'a jamais été une rareté bibliographique et qu'en tout cas, il figure

— comédies, mascarades, couplets et traduction — dans le quatrième volume de Tédition des Œuvres de Molière publiée à la librairie Garnier, il n'y a pas plus de quatre ou cinq mois. Il est évident que Paul Lacroix eût dû y regarder. Puis, les couplets que les comédiens espagnols apportèrent à la fête royale sont en fort bon espagnol, quelque discutable que soit leur valeur poétique. Ils ont été traduits, et comme c'est Benserade qui a fait le livret, il est très possible que ce fût par lui; le bibliophile Jacob s'est donc donné là une peine bien inutile; quant aux noms des comédiens qui ont pris part à ce ballet, ils ne sont un mystère que pour M. Paul Lacroix qui eût pu les trouver au tome X de V Histoire du Théâtre français par les frères Parfaict... et M. Moland s'étonne que M. Lacroix ne l'ait pas consultée.

Le bibliophile Jacob, et son ami Edouard Fournier qui se trouve incidemment mêlé au débat, ripostent faiblement; ils ne discutent d'ailleurs que sur le plus ou moins de rareté du texte du Ballet des Muses : — Ma foi, répond M. Moland, je ne puis guère tirer honneur d'avoir aussi découvert ce rarissime ballet ; je n'ai eu qu'à le demander à la Bibliothèque Impériale... « deux exemplaires m'ont été communiqués, différents en quelques points mais tous deux contenant la mascarade espagnole et ses couplets ». On me dit, ajoute insidieusement M. Moland, qu'il est bien inutile de relever les

erreurs de M. Paul Lacroix; il a une érudition ainsi faite, qu'il ne faut s'y fier que sous bénéfice d'inventaire. On n'a pas besoin de crier gare. Mais si, mais si, et M. Moland cite J. Brunet qui lui-même y a été pris, et il profite de l'occasion pour signaler encore une légèreté de P. Lacroix à l'égard du Tartufe.

Cette fois le bibliophile Jacob se fâche tout à fait et s'écrie : « Un éditeur d'une nouvelle édition des Œuvres de Molière^ que je n'ai pas l'honneur de connaître, m'attaque à tout instant, avec des procédés qui n'appartiennent qu'à lui (procédés â'interprétation, d'insinuation, etc., mauvais procédés enfin) avec un zèle qui mérite récompense. Cette récompense, il l'aura tôt ou tard. » Il l'attend à la fin de son édition, c'est alors qu'il lui réglera son compte; — du reste, M. Moland n'est pas plus bibliophile que bibliographe, etc.

M. Louis Moland réplique qu'il a — sans en être fier — une connaissance spéciale de ce que M. Paul Lacroix a écrit en divers genres et sous divers pseudonymes ; il pourrait à ce propos lui montrer qu'il est meilleur bibliographe qu'il ne lui plaît de dire. « Personne peut-être ne serait aussi à même que moi de retracer sa carrière, d'analyser et de caractériser ses œuvres, et la preuve que je n'ai pas contre M. P. Lacroix l'acharnement qu'il s'imagine, c'est que je n'ai jamais songé à entreprendre cette étude... » Il termine par ce trait empoisonné : —

Je sais bien que pour servir la rivalité des libraires, des écrivains ont parfois remanié à la hâte des livres laborieusement mis au jour par autrui. Une certaine bibliothèque a notamment offert de cette espèce d'exploitation quelques exemples qu'il serait facile de rappeler ici, etc.

Que dit de tout cela le bibliophile Jacob ? que fait-il ? à quoi pense-t-il ? oh I c'est bien simple, il laisse crier et n'en continue pas moins ses découvertes. Il s'agit encore d'un sonnet, mais cette fois, rendu prudent, il le présente sous cette forme dubitative... € digne du meilleur temps de Boileau, si toutefois on peut le lui attribuer d'une façon certaine » et il cite le Sonnet sur les beautés de Versailles :

Beaux et grands bâtiments d'étemelle structure...

il ajoute : — Ce n'est pas la seule pièce inédite que renferme cette rare et curieuse édition, qui nous oflEre encore « une préface très étrange que l'éditeur a eu l'audace de mettre sous le nom de Boileau ».

Ce n'est plus M. Moland, mais M. Ludovic Lalanne qui, sous une forme moins vive, s'étonne que cette préface bizarre n'ait pas mis en garde M. Lacroix, que le style de ce sonnet ne l'ait point averti qu'il fallait en reculer la date au moins d'une soixantaine d'années. D'ailleurs ce sonnet est connu, il est de Malherbe et on le trouve dans le Nouveau

recueil des bons vers de ce temps avec quelques petites modifications : par exemple, il n'y est pas question de Versailles mais de Fontainebleau. Je ne sais pas ce que répond le bibliophile, ni même s'il répond quelque chose, mais comme il vient de publier les Œuvres inédites de la Fontaine et qu'à la page 36 figure une fable intitulée V Heure de l'Ane qu'il a découverte dans une édition du Voyage de MM. de Bachaumont et de la Chapelle^ Utrecht 1697, arrive un quidam qui lui dit en ricanant : — Belle découverte, en effet, cette fable se trouve au tome VI du Mercure galant de 1673, elle a pour auteur Louis du Puget naturaliste et versificateur. Bayle, dans son Dictionnaire^ cite quatre vers de cette fable, et Péricaud les a rappelés dans ses Notes et documents sur Lyon,,,

Cette fois, le malheureux bibliophile Jacob fait vraiment pitié, il adresse ses doléances à l'éditeur Auguste Aubry : « L'envie me prend de vous écrire dans cette lettre que je suis mort et que je vais en conséquence laisser en paix les œuvres des grands écrivains ainsi que leurs éditeurs passés, présents et futurs. » Il se lamente sur la tâche ingrate qu'il a entreprise. Personne n'est content, on vous reproche de donner du vieux pour du neuf, de ne rien donner de bon ; celui-ci guette le moment où vous prêterez le flanc à la critique, pendant que celui-là vous tend sournoisement un piège pour vous faire tomber en quelque erreur de fait ou de

date... € Eh I pour Dieu, messieurs, s'écrie-t-il, soyez plus indulgents et plus justes 1 »

Vous auriez tort de supposer qu'après avoir ainsi fait son testament, notre bibliophile soit allé se jeter à Teau ; non, il y met de Tentêtement et reparaît encore avec du Boileau inédit... malgré le peu de chance qu'il a dans ses relations avec ce poète. Il a lassé ses confrères de Paris, et c'est un bibliophile de province qui l'avertit charitablement de sa nouvelle bévue ; sur quoi, il recommence ses excuses au public et écrit : « Boileau a eu trois éditeurs : Brossette, Lefebvre de Saint-Marc et Berriat de Saint-Prix avec lesquels il faut toujours compter. J'ai déjà fait fausse route pour avoir négligé de les prendre pour guides » ; et pour faire pénitence, il cite en entier la lettre de son correspondant.

Il y a dans tout cela un fond d'insouciance qui est indigne d'un homme sérieux et d'un véritable érudit... errare humanum est^ sedperseverare diabo^ licum.,.; laissons-là ce diable de bibliophile Jacob toujours trop jeune, trop étourdi. Ses aveux désarment, direz-vous? c'est possible... ; dans tous les cas, j'en connais un que personne ne lui demandait, et se confesser ainsi de gaîté de cœur, c'est presque de l'impudence. Voici cet aveu dans sa forme authentique : « Je ne me pardonnerai jamais, hélas 1 d'avoir détaché d'un exemplaire in-4° de V Imitation relié en maroquin rouge, le feuillet de garde offrant une dédicace signée P. Corneille, lequel feuillet fut

vendu vingt et quelques francs à la vente des autographes de M. de Soleinne, c'est un crime dont je m'accuse et que les bibliophiles n'absoudront pas. :^ Certainement.

Voici deux autres bibliophiles, deux savants, Tun membre de l'Institut de France et l'autre membre de l'Académie de Belgique, tous deux honorablement connus des savants des deux pays ; ils se nomment Paulin Paris et Kervyn de Lettenhove, ils s'estiment tous les deux et semblent avoir de l'afïection l'un pour l'autre. M. Kervyn reconnaît même qu'il est tenu spécialement par les liens d'une gratitude toute personnelle, car s'il a pu consulter les nombreux manuscrits de Froissart à la Bibliothèque Impériale, c'est grâce à l'extrême obligeance de M. Paris. Mais... il y a un mais, — ils ne sont pas d'accord sur deux points : Froissart^ est-il allé en Angleterre en 1356 et était-il drapier ou tailleur en

Ne souriez pas, c'est très sérieux; les voilà

partis I...

M. Paris déclare net que M. Kervyn s'est étrangement trompé sur la signification du mot dittier en prétendant que Froissart l'a toujours employé dans le sens de rimer, versifier, tandis que lui, Paris, le trouve au contraire employé dans le sens de dicter, et il cite plusieurs exemples : « En ce

temps, je sire Jehan qui me suis enseigné et occupé de dittier et escrire cette histoire, etc. » M. K. de L. ne s'est point souvenu des Chroniques qu'il connaissait d'ailleurs si bien.

M. K. de L. se rebiffe et trouve que ses recherches sont l'objet d'un examen bien sévère, quelque courtoise et obligeante qu'en soit la forme. Il défend son opinion, mais étend singulièrement le débat; sa réponse ne comprend pas moins de 13 pages in-8®, environ 400 lignes. Tout cela n'effraye guère M. Paris qui répond de sa meilleure encre et termine en disant : « Le champ d'ailleurs reste ouvert à M. K. de L., il pourra, s'il n'est pas convaincu, essayer une dernière fois de rétablir en sa faveur toutes les chances du combat. :^

Ah 1 le mot y est... bataille I bataille 1 et là-dessus, il lui soumet 17 observations qui donnent 9 pages in-S** mais en petit texte, ce qui vaut largement les 13 pages de son adversaire. La forme devient moins courtoise ; M. Paris est un rageur et quand il se contient, ce n'est jamais pour bien longtemps, l'aigreur paraît vite : — de pareilles habitudes de critique ne sont pas admissibles, que M. K. de L. me permette de le lui dire... — On ne peut user plus librement d^ allégations plus dénuées de preuves...; — ici, commence de la part de M. K. de L. une série d^ inexactitudes que je ne sais vraiment comment expliquer... ; — un échafaudage de mauvais raison^' .t .. nements fondés sur une allégation inexacte... ; —

puis vient Tironie, le sarcasme : — J'ai consulté le glossaire de Ducange avec un soin dont M. K. de Z. a cru pouvoir se dispenser y etc., etc.

M. K. de L. est visiblement amertume ; cependant malgré les vivacités de M. Paris, il ne désertera pas « le terrain de la discussion grave et sérieuse » ; mais cette fois, il s'espace tout à son aise et sa lettre a 33 pages in-8^ : i,ooo lignes I II appelle M. Paris mon honorable^ mon savant adversaire^ — le savant membre de l'Institut, — mon érudit contradicteur ; il fait une fois allusion à la rudesse de M. Paris et finit par dire : mon savant ami. Mais dans le P.-5. — car cette lettre de ^^ pages a un post-scriptum... {in caudâ venenum) il signale un trait de mœurs littéraires au moins bizarres : — M. Paris lui a reproché d'avoir reproduit une erreur de M. Buchon. — C'est vrai, dit M. K. de L. mais je m'en étais aperçu avant la note de M. Paris et je l'avais biffée sur l'épreuve. Pourquoi a-t-elle été reproduite ? Est-ce négligence ou oubli ? Est-ce afin de m'imposer l'aveu public d'une faute qui n'est mienne du reste qu'à titre d'emprunt ; et il sollicite de M. Techener, l'éditeur de cette controverse, quelques explications.

Sous ce titre : Dernière réplique^ le bouillant Paris s'écrie : « Qjie nos lecteurs se rassurent, je ne répondrai pas. J'aime mieux laisser croire que je suis anéanti par les nouveaux arguments de mon adversaire. » Qjiant à la correction de l'épreuve, il

déclare net que M. K. de L. s'est aperçu de Terreur non pas en lisant son épreuve mais en relisant Tépreuve et la réponse de lui, Paris, car une dernière épreuve ne lui avait été envoyée de Paris en Belgique qu'en dehors de tous les usages et uniquement pour lui donner connaissance de la forme de ma réponse, etc.

Cela est bel et bien un démenti donné même d'une façon assez sèche... etTechener, misen cause, se défend comme il peut et conclut par cette délicieuse note : — Nos lecteurs savent que MM. Kervyn de Lettenhove et Paulin Paris se reprochent mutuellement une trop grande confiance dans les assertions de M. Buchon, ce grief ne nous paraît pas très sérieux, il ne peut en rien affaiblir les sentiments de sympathie et de haute estime qui unissent le savant membre deV Institut de France et son honorable contradicteur. . .

Autant dire que cela n'a fait que resserrer les liens qui les unissaient I

Quant à Froissart, est-il allé en Angleterre en 1356 et a-t-il été drapier ou tailleur en 1373?... je n'en sais ma foi plus rien tant les adversaires ont fait de poussière en combattant.

Il y avait à cette époque un vieux bibliographe - je dis vieux parce qu'il avait fait de la bibliogra-

phie toute sa vie — qu'on appelait Y Hercule de la bibliographie et qui était heureux et fier de cette dénomination ridicule ; la providence l'avait nommé Quérard — de quœrere chercher, c'était fatal — et Joseph de son vrai nom ^ il n'avait qu'un tort, celui de ne pas apporter dans ses fonctions de bibliographe un peu de la mansuétude dont faisait preuve dans ses affaires de famille son saint patron. Il mettait une véritable passion à la poursuite de la moindre supercherie littéraire ; Ranc a raconté d'une façon plaisante les tribulations qu'il eut à subir pour avoir dit devant lui qu'il connaissait le véritable nom d'un journaliste qui n'était alors connu du public, comme de ses amis, que sous un pseudonyme. « A l'instant, dit Ranc, je vis que j'avais fait une sottise, et comme il ne me convenait pas de pousser plus loin la confidence, je résistai aux importunités de Quérard. » Il ne faut pas connaître Ranc depuis bien longtemps pour s'apercevoir qu'on ne lui fait point dire ce qu'il veut garder pour lui, mais Quérard, aveuglé par sa folie, le poursuivit, le harcelant sans cesse au sujet de ce diable de pseudonyme, tant et si bien que Ranc, hanté par les obsessions de cet enragé bibliographe, ne put lui consacrer plus tard que cette ligne de souvenir : « La mort seule m'a délivré de cette petite persécution. »

Lorsque j'ai connu Quérard, il avait dépassé la cinquantaine, mais la vivacité de ses recherches

Tavait entretenu dans un bon état de santé; il était alerte et dispos et ne ménageait ni son temps, ni sa santé dans sa chasse à la vérité ; c'était un bibliographe de combat. L'éditeur Auguste Aubry eut un jour Timprudenc^ de lui dire que je connaissais bien le monde des journaux, que j'étais à base de bibliographe et que je pourrais lui être utile ; je n'étais pas à Paris et me trouvais à Saint-Pair en Normandie, où j'oubliais avec bonheur dans Tonde amère tous les bibliographes passés, présents et futurs ; il n'eut pas la patience d'attendre mon retour, il m'écrivit et depuis... ah I miséricorde I II lui fallait tout savoir, le nom sous lequel Blavinet venait de débuter — sans le moindre éclat du reste — dans le Journal inutile ou le Lézard empaillé... et sans grand contrôle, vite il lui consacrait une fiche l — Q.ui sait, peut-être un jour deviendra-t-il postéritéable^ j'en ai vu bien d'autres!... alors, ce ne sera plus chose inutile pour ceux qui feront l'histoire littéraire du xix* siècle. Il était sans mesure et sans proportion ; que de fiches, bon Dieu I et dans quel fouillis a dû se trouver M. Gustave Brunet qui acheta le cabinet de Q.uérard, cabinet dont le monde bibliographique s'était singulièrement, je crois, exagéré la valeur.

Eh bien, ce malheureux Q.uérard, qu'on aurait dû chercher à modérer dans sa poursuite de choses sans valeur, était au contraire vivement poussé par d'autres toqués — du même âge, qui lui fournissaient

des armes. N'y eut-il pas, un jour, un certain Pierquin de'Gembloux, grand collectionneur de pièces en patois et auteur d'une Histoire littéraire et philologique des patois qui, pour l'aider dans sa classification des Supercheries littéraires^ lui envoya toute une Technologie bibliographique ne renfermant pas moins de trente-huit divisions sous des vocables assez pittoresques, et dont Qiiérard s'empressa de faire des étiquettes afin de cataloguer plus aisément ses contemporains. Mais s'il avait toutes les qualités d'un bon bibliographe, il en avait aussi les défauts les plus ordinaires qui sont la susceptibilité, la jalousie, la vanité, la tendance à croire qu'on a autant de mérite, sinon plus, à signaler un livre oublié qu'à l'avoir fait, à grossir les choses et faire d'un rien une montagne, etc. Ainsi, au sujet de je ne sais quel Tartempion, il s'écriait : « M. Félix Bourquelot est trop avancé dans sa pauvre publication (M. Bourquelot continuait la France littéraire que Quérard avait été forcé d'abandonner) pour craindre qu'il nous emprunte avec son sans-façon ordinaire, un pseudonyme tout frais que nous venons de découvrir... » Et il vous apprenait triomphalement que le plumitif qui se cachait derrière le nom de Blavinet n'était autre que Tartempion lui-même I Puis, que de lettres, que de combats pour des riens..., pour un petit froissement d'amour-propre avec celui-ci, avec celui-là, avec tousl

D*abord il ne s'est jamais donné une qualification quelconque, il a bien été forcé de prendre celle qu'on lui infligeait; c'est un M. Jozon d'Erquard qui le premier Ta appelé le chef des bibliographes

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