‹ Les passionnés du livreChapitre 3 sur 7 · FRANÇAIS, PATRIARCHE BT APÔTRE DBS HOMMES VOUES AUX · texte numérisé non relu

FRANÇAIS, PATRIARCHE BT APÔTRE DBS HOMMES VOUES AUX

ÉTUDES BiBuoGRAPHiQUBs ; viennent ensuite les désignations suivantes :

Lb PREMIER HISTORIOGRAPHB LITTÉRAIRE DANS LA

BIBLIOGRAPHIE FRANÇAISE (BVittcr fur Hterariscke);

Le DERNIER DES BÉNÉDICTINS (Lc FtgarOy mal 1858); '

L'apôtre de la bibliographie (Le Courrier de Parts^ octobre 1858);

Le premier bibliographe de notre époque (Le Siècle, décembre 1858);

L'illustre Quérard (Chambre des représentants de la Belgique, séance du 19 mars 1860);

L'hercule de la bibliographie française (Le Bullefin du bouquiniste f août 1862) ;

L'illustre bibliographe (Bulletin du bibliophile belge, novembre 1862);

Etc., etc. (sic).

De toutes les épithètes que la bienveillance de ses contemporains lui a accordées, et qu'il a, comme vous le voyez, soigneusement collectionnées, les seules auxquelles tient cet homme humble et modeste sont celles de Bibliographe national et de Martyr de la bibliographie. Puis, il termine solennellement son petit factum : « Gloire à vous hon-

nête vieillard déjà voisin de la paix éternelle, gloire à vous qui avez essayé, au moment de quitter la terre, de tuer par le ridicule un homme que recommandaient quarante années de persévérants et consciencieux travaux, poursuivis dans un autre but, mais avec le même fanatisme que les vôtres, dans bien d'autres conditions, car vous étiez riche et moi sans fortune... J'aurais dû avoir au moins vos sympathies, mais dans votre immense orgueil, vous ne m'avez témoigné qu'une mesquine haine... Gloire à votre vanité I »

Il ne faudrait pas croire que Brunet ait été aussi noir à l'égard de Q.uérard que celui-ci a l'air de le dire; dans tous les cas, en insérant dans son journal un article violent contre Brunet, il pouvait difficilement espérer que ce dernier lui en gardât une reconnaissance éternelle. Non, Q.uérard était un peu comme tous ses confrères, vif, rageur et ne se gênait aucunement lorsqu'il avait à donner son opinion sur quelqu'un; — en revanche, les représailles lui étaient particulièrement désagréables; il avait donné un coup de poing, on lui rendait une pichenette, et il criait à l'assassin.

Maintenant il ne faut jamais dire à son adversaire qu'il est un vieillard déjà voisin de la paix éternelle. . . au moment de quitter la terre»,, ce n'est ni bienséant, ni convenable, et on est quelquefois, sans s'en douter, beaucoup plus âgé que celui à qui on s'adresse ainsi; tel Quérard qui n'avait plus

que vingt mois à vivre, tandis que Brunet devait encore lui survivre deux ans. Ce qui lui fournit, du reste, Toccasion de se montrer plus indulgent et moins rancunier que ne le disait Qjiérard, en souscrivant pour vingt francs à l'érection d'un monument élevé à la mémoire de son ennemi, sur l'initiative de Jules Âssezat.

Et ne croyez point que Qjiérard eût été incapable d'en faire autant.

Plus rageur et plus violent encore est celui-ci ; c'est un éditeur, un bibliographe, un bibliophile, un homme d'affaires, se lançant de tous les côtés, fondateur de la Bibliothèque els^évirienne et comme tel ayant droit à nos sympathies, mais grincheux, irascible, mauvais coucheur... Il a chargé un savant bien connu M. Edelestand Du Méril d'éditer le roman de Flore et Blanchefleur ; il était convenu entre eux que le commentateur ne dépasserait pas un certain nombre de pages; or, M. Du Méril a écrit cent pages de plus que le chiffre fixé, c'est quelque chose, et Jannet, qui n'est pas content, lui demande d'entrer dans les frais supplémentaires que ces pages ont occasionnés.

Du Méril a refusé avec horreur et dans des termes qui ont froissé Jannet; cependant on est en pourparler et Jannet, conciliant, a déclaré qu'il donnerait à M. Du Méril ses quarante exemplaires; de plus, il

renoncera à toute indemnité à la seule condition que M. Du Méril lui écrira une lettre atténuant ce qu'il a dit à rimprimeur Guiraudet au sujet de cette affaire... Je ne prends parti ni pour Tun ni pour Fautre, mais Jannet jusqu'à présent est dans son droit strict; M. Du Méril eût dû rester dans les limites des conventions acceptées de part et d'autre. A cette avance de Jannet, M. Du Méril répond simplement en lui envoyant par huissier une assignation... « Cest ce qu'il appelle épuiser tous les moyens amiables, » s'écrie Jannet qui, poussé à bout, perd toute mesure et publie contre son auteur un petit papier étonnant, dans lequel il raconte comment il a été trompé par la réputation de ce savant dont la tête est r image du chaos. « Il ne peut, dit-il, embrasser deux idées du même coup d'œil, pas plus qu'il ne peut écrire deux phrases de suite ; il s'amuse à faire de sots calembours, il se vante de savoir toutes les langues et il ne sait pas plus le français du xiii" siècle que celui du xix" siècle... voilà ce candidat à l'Académie des inscriptions qui fait un livre dans lequel moi, humble libraire, je découvre plus d'erreurs que je n'en pourrais relever alors même que je voudrais faire un volume plus gros que le sien I » — Ce qui va suivre est tout à fait curieux, Jannet dit au public : « Voilà donc ce livre énorme qui me coûte tant d'argent et qui déshonore ma collection I Ce livre qui m'oblige à vous dire : n'ayez aucune confiance en ma circons-

pection ordinaire; n'achetez point ce livre, dont la préface est absurde, dont le texte est déplorable et dont le glossaire est ridicule; ne Tachetez point, car vous mettriez sur vos tablettes le chef-d'œuvre de l'érudition incohérente, vide et sans utilité. »

Puis, il s'acharne sur M. Du Méril, il se moque de ses étymologies et en cite quelques-unes qui, en effet, ne sont pas heureuses; il montre ce savant entassant pendant quinze heures par jour sur des bouts de papier tout ce qu'il trouve dans les livres, en toutes langues, bon ou mauvais... et à force d'amonceler notes sur notes, cherchant partout l'occasion de vider son sac. Il prétend que certains savants d'outre-Rhin qui connaissaient la manière de travailler de M. Edelestand Du Méril, ont proposé de lui donner le nom gras et onctueux de Œlgestanh qui rappelle le compliment adressé à certain orateur de l'antiquité dont les discours, paraît-il, sentaient l'huile.

Cette plaisanterie aussi sent l'huile allemande, épaisse et lourde.

Tout cela n'empêche pas les magistrats, appelés à trancher le différend, de donner gain de cause à M. Du Méril.

Ce Du Méril avait cependant bien des affinités avec son éditeur; comme lui, il était rageur, touchait à tout volontiers, et on vit ces deux bibliophiles publier des brochures de circonstance ; — Du Méril : Une philosophie du budget; — Des finances

de la République; — Jannet : La Banque de France^ la circulation et le crédit. Ce dernier ajouta même à cette nouvelle branche d^études, des spéculations sur les terrains. Quand la mort le prit, il eut une excellente presse, ce qui était justice ; mais c'est manquer de mesure — certains l'ont fait, par excès de bienveillance sans doute — que de prétendre que Jannet, fut égal, sinon supérieur aux érudits qu'il employa. Ce n'est vraiment pas flatteur pour MM. Guiffrey, Ludovic Lalanne, Leroux de Lincy, Paul Lacroix, de Montaiglon, etc. Oui, c'est manquer de mesure et de sens critique, que de citer à l'appui la Nouvelle collection Jannet, et dans celleci, une très bonne édition de Villon faite sur l'exemplaire annoté par de La Monnoye...

Eh bien, non ; la part de Jannet dans cette édition — qui n'était qu'une pauvre spéculation de librairie et qui ne tient absolument aucun rang dans les éditions de Villon — se résume en quelques notes n'apprenant rien de nouveau et en un glossaire ridicule. Jannet s'était moqué du glossaire de M. E. Du Méril, que pourrait-on dire du sien où je cueille ces mots au hasard : Tretous tous, Escollier étudiarft. Flan sorte de pâtisserie. Gendarme homme d'armes, Quoy tranquille, Rynceau rinceau. Requérir chercher à nouveau, Estaux étaux, Esguisé aiguisé. Petiots petits, Porte paniers porteurs de hottes, Poulaille volaille, Pourchasser poursuivre. Rhabiller réparer, Somme sommeil, Pourmener prome-

ner, Toulousaine femme de Toulouse, Rymer faire des vers, Tyran tyran, etc. Q.uand le mot inquiétant dépasse ce niveau comme en admene^, estomac d'aluette, raïmasser, compasser^ etc., ne les cherchez pas au glossaire, ils y sont, mais suivis d'un point d'interrogation, ce qui signifie que le commentateur n'en sait pas plus long que vous.

Q.ue dites-vous de ce glossaire, c'est incroyable! et à quel public s'adressait donc M. Jannet?

Comme vous le voyez, dans ce monde-là d'apparence plus correcte, c'est pis que dans la petite presse dont on a tant médit sous l'Empire; vous ne trouviez pas bon le roman que publiait le Consti^ tutionnel ou les Débats^ vous vous querelliez avec vos confrères, vous n'étiez plus qu'un des bravi de la petite presse I... Mais dans le monde des savants, plus nous nous élevons dans les hautes régions, plus les susceptibilités sont vives, plus les .vanités sont féroces, plus les discussions sont acerbes, il n'y a ni courtoisie, ni ménagement à attendre, — on ne se passe rien.

Voici M. W. Frœhner, savant qui travaille aux frais du gouvernement français et qui vient de publier un livre sur la colonne Trajane (entre parenthèse, il y aurait un curieux travail à faire sur les Publications du Ministère de la maison de

r Empereur et des Beaux- Arts — ou pour être plus juste, sur les publications entreprises et payées par le gouvernement, quel qu'il soit) et voilà M. C. de la Berge collaborateur de la Revue critique d'histoire et de littérature qui, dans un article fort étudié, relève des erreurs, des inadvertances... Tout cela est dit très poliment; ce livre n'est pas un catalogue, il sera consulté non seulement par les curieux qui demandent une explication de la colonne Trajane, mais encore par les personnes qui étudient l'empire romain, etc., et, ajoute insidieusement M. de la Berge : « si nous y avons signalé un certain nombre d'erreurs et d'inexactitudes, c'est afin de contribuer pour notre part à éclaircir une question obscure, et surtout dans l'espoir qu'à une seconde édition l'auteur pourra tirer quelque utilité de nos critiques. »

Oui, vous allez bien voir; du reste, ce coup-là est connu et n'a généralement pour résultat que de faire rugir plus fort l'adversaire ; il n'a jamais désarmé personne et on attend encore le bibliophile, le savant qui ne répondrait pas à une critique, si modérée qu'elle soit. Aussi M, Frœhner est-il furieux, il est même difficile d'être plus en colère que lui; il commence par déclarer que M. de la Berge est peu scrupuleux dans le choix de ses moyens d'attaque, qu'il produit àQ fausses imputations^ dos preuves illusoires^ des assertions hypothétiques,.. « Chaque mot de cette critique, j'ai le

regret de le dire, est contraire à la vérité. ■» Il discute les points signalés et termine, gracieusement en prévenant M. de la Berge qu'il s'abuse, s'il espère que, lui, Froehner pourra tirer quelque utilité de ses critiques. Non, non, ne vient-il pas de démontrer quelle en était la valeur, — « et je déclare que je n'en tiendrai aucun compte ».

Après une courte réplique de M. de la Berge dont voici le trait final : «: il reste du moins acquis que notre adversaire ne se tient pas au courant des progrès de l'épigraphie », les deux champions vont se coucher sur leurs positions respectives bien décidés à ne céder ni un pouce, ni une pierre du terrain où ils se sont campés.

Chinoiseries

de

savants

|uis, ce sont les membres de l'Institut euxmêmes qui se traitent de la façon la plus vive; M. Stanislas Julien prétend que, sans provocation de sa part, M. Reinaud, son collègue et... ami, a lancé contre lui un libelle rempli d'injures^ et son exaspération est telle qu'il lui a répondu immédiatement par une brochure de 24 pages in-S"* qui réfute tout sans injure, Tinjure n'étant pas une arme à son usage. S'aperce vant ensuite que sa brochure faite à la hâte pourrait être meilleure et renfermer de nouvelles preuves, il en publie — non moins immédiatement — une seconde édition enrichie àxi fac-similé de l'écriture de M. Reinaud. Il y a dans celle-ci quelques vivacités; on sent que le temps n'a pas encore apaisé toute cette colère contre un homme auquel il a fourni en traductions inédites ou exécutées pour

lui, la valeur de plus d'un volume de textes chinois ; aussi, est-il plein d'amertume, et il s'écrie que nul académicien n'a jamais rendu à M. Reinaud des services plus considérables et plus désintéressés.

Ne me demandez pas le motif de la querelle, c'est une véritable chinoiserie et je ne suis pas certain d'avoir bien compris; il y a d'abord un exemplaire du Fo-Koué-Ki couvert d'annotations par M. Stanislas Julien et prêté à M. Reinaud pour quelques jours seulement et que ce dernier a conservé pendant trois mois. M. Reinaud nie tout; il n'a jamais vu le Fo-Koué-Ki de M. Stanislas Julien et par conséquent ne l'a gardé ni quelques jours ni trois mois. Evidemment il \y a un de ces deux messieurs qui est mal servi par sa mémoire. Mais M. Stanislas Julien riposte par une botte savante à laquelle n'avait pas pensé son ex-ami; la preuve, s'écrie M. Julien, que ce que j'avance est vrai, c'est que M. Reinaud a fait des annotations à côté des miennes, c'est pourquoi j'ai publié le fac-similé d'une page, et j'en appelle à tous ceux qui connaissent la vilaine écriture de M. Reinaud.

Pourquoi ce dernier ne veut-il pas entendre parler du Fo-Koué-Ki? C'est parce qu'il revendique publiquement le mérite d'avoir trouvé tout seul, à l'aide de l'arabe, du persan ou des sons chinois donnés par M. Landresse, un système de transcription de mots indiens figurés phonétiquement. Or, M. Julien prétend que la chose n'est possible

qu'avec le secours du chinois et du sanscrit qui lui sont familiers et auxquels, dit-il, M. Reinaud est complètement étranger. Et il ajoute : Cest cette prétention inouïe qui Ta poussé à me susciter, de gaieté de cœur et sans provocation de ma part, cette guerre illogique qui laissera des traces ineffaçables dans l'histoire de la philologie orientale. — Tout cela, sous ce titre : Réponse mesurée de Af . Stanislas Julien à un libelle injurieux de M. Reinaud.

M. de Saulcy également bataillait volontiers; il eut une grande querelle avec un certain Van de Velde à propos de Sodome, Gomorrhe et autres villes aussi peu recommandables; ce dernier a publié dans le Literary Galette un article outrageant pour M. de Saulcy, ce qui a doublement étonné celui-ci en raison des relations amicales qu'il entretenait avec Van de Velde. Plein de tristesse, M. de Saulcy écrit une longue lettre au président de la Palestine Archeological association : « Il faut que M. Van de Velde apprenne pour son compte avant d'avoir une si haute opinion de son mérite, et alors seulement ses jugements pourront acquérir quelque poids, i^

Une autre fois, c'est avec M. de Quatremère.

Depuis deux ans une guerre sourde existait entre les deux savants, et ce pauvre M. de Saulcy était heu-

reux de penser que cette lutte discourtoise était finie...; « je m'abusais, dit-il, une nouvelle occasion s'est présentée d'attaquer mes études et mon caractère même, M. Quatremère l'a saisie avec avidité, et le Journal des Savants a, cette fois encore, accueilli les gracieusetés de l'illustre académicien :&.

Quand ce n'est pas avec l'un, c'est avec l'autre. A propos d'un livre du Rév. Porter : Five years in Damascus {Cinq ans à Damas) ^ l'écrivain qui en rend compte dans VAthenœum de Londres, commence ainsi son article : « Si M. de Saulcy pense qu'il a une position qui vaille la peine d'être défendue, il y a dans ce livre le commencement d'une belle querelle. » En effet, le Rév. Porter accusait M. de Saulcy de n'être qu'un ignorant, un zélé mais malheureux antiquaire dont les découvertes se font toujours quarante ans trop tard... et finalement de ne pas apporter dans ses travaux l'honnêteté littéraire élémentaire; ainsi, M. Anton Boulad, de Damas, lui a dit avoir donné à M. de Saulcy qui allait à Baâlbek des copies des inscriptions qu'il prétend avoir découvertes, etc. M. de Saulcy bondit; il n'a jamais vu Anton Boulad, et, n'était la robe du Révérend Porter, cela se passerait autrement...

Sur ce, ledit prêtre Anton Boulad écrit à un autre prêtre de Damas qu'il a donné des inscriptions à M. de Ségur avant et après le voyage de M. de

Saulcy, car à l'époque du séjour de celui-ci à Damas, il était malade et ne Ta pas vu. M. de Ségur envoya les deux inscriptions et copies à M. de Saulcy, etc. (c'est assez embrouillé), il finit ainsi : « je ne me suis pas fait un titre de gloire d'avoir donné quelque chose à M. de Saulcy, car je suis trop peu pour m'en faire ailleurs que dans le Seigneur, etc. »

Il y avait eu en somme un mal dit et un mal entendu ; mais vraiment M. de Saulcy n'était pas chançard... en tant que savant.

J'ai parlé plus haut du Journal des Savants^ il a bien aussi son originalité ; le temps n'est rien pour ses rédacteurs, et l'illustre M. Littré — à ne citer que celui-là — n'a pas fait moins de douze articles sur un volume de M. Matzner intitulé : AUfran:(ôstsche lieder et mis trois ans à les publier. Le trop célèbre M. Chevreul, sachant qu'il avait du temps devant soi, s'est moins pressé et a mis de 1843 ^ 18; i à faire le compte rendu d'un livre de M. Hoefer; il est vrai qu'il lui a consacré quatorze articles, mais c'est bien compter sur la patience du lecteur, et quelques-uns ont eu largement le temps de mourir pendant les huit années qu'a duré ce compte rendu phénoménal.

Si de ces savants chinois nous passons aux savants

en us^ aux grammairiens par exemple, cela changerait peu, tout en gagnant encore en vivacité, car tout le monde connaît Thumeur atrabilaire des grammairiens, faiseurs de dictionnaires, etc., depuis Richelet jusqu'à M. Poitevin, — en passant par toutes les langues. Us sont toujours les mêmes et guerroyaient en 1897 comme aux siècles passés ; la querelle Diibner et Burnouf a fait époque ; Diibner trouvait plus de cinq cents rectifications à infliger à la grammaire de Burnouf qui ne renferme cependant

que quatre cents paragraphes Ah I si j'avais su

cela au collège I II y aurait peut-être eu moyen d'égayer un peu les relations mélancoliques que j'avais avec cet odieux bouquin.

Je me souviens aussi d'une forte querelle entre Poitevin et Bescherelle aîné, l'un auteur d'un Nouveau dictionnaire universel de la langue française^ l'autre connu par son Dictionnaire national — deux ouvrages définitifs qui ne doivent point décourager les amateurs qui auraient encore l'envie de faire un nouveau dictionnaire également définitif. M. Poitevin n'a pas la main légère, et voici le commencement d'une épître qu'il adressait à l'aîné des Bescherelle :

Grammairien d'emprunt et de hasard, Connu, famé par les œuvres des autres, Vous avez su, vous tenant à récart, Mettre vos soins, employer tout votre art A ne jamais y rien mêler des vôtres.

C*était habile, aussi jusques au bout Suivre deviez cette douce méthode, Donner du vôtre eût été moins commode Et c'eût d'ailleurs été de mauvais goût,...

Mais il vaut mieux, je crois, revenir à nos bons bibliophiles qui offrent assez de variété pour satisfaire les lecteurs les plus difficiles. Les monomanes sont nombreux, comme on pense ; nous avons eu, entre autres, M. Van Praet possédé de la folie du vélin — entendons-nous, des livres quels qu'ils fussent, imprimés sur vélin ; il avait été conservateur à la Bibliothèque Impériale, et M. A. Bernard — le frère de Martin Bernard — correcteur à l'Imprimerie nationale et auteur d'un bon livre : De Vorigine et des débuts de Vimprimerie en Europe^ l'avait accusé d'un acte de vandalisme inouï et dont on ne pourrait trouver l'équivalent dans les néfastes de la bibliophilie. Van Praet, afin de satisfaire sa passion pour le vélin, n'aurait pas hésité à porter une main hardie et sacrilège sur les Tusculanes de Cicéron, édition imprimée à Paris de 1471 à 1472... ; M. de Sacy apprenant cela brusquement pouvait mourir du coup. Oui, cet exemplaire unique est maintenant incomplet de trois feuillets que Van Praet a eu Taudace de donner à M. A. Renouard pour lui compléter son exemplaire, en échange... (je le donnerais en mille qu'on ne devinerait

pas..,) du Mérite des femmes in-33, sur vélin naturellement.

M. Ernest Legouvé en serait ému lui-même I Cela paraît monstrueux à première vue, mais voici Jacques Brun et qui vient défendre son ami Van Praet... ; celui-ci a fait cet échange, mais il y a des circonstances atténuantes; il n'a d'abord pris que deux feuillets et non pas trois à l'exemplaire double et non pas unique et déjà incomplet de la Bibliothèque Impériale...; «il ne l'eût pas fait, dit M. Brunet, si l'exemplaire, tout double qu'il était, ne se fût trouvé incomplet. » Je le crois bien; ce Belge étonnant avait déjà tort de ne pas conserver cet exemplaire tel quel... au moins pour en faire des échanges plus intéressants que l'échange contre le Mérite des femmes ! M. Brunet appelle cela un acte de bonne administration I il a l'air de ne voir là dedans qu'une chose, c'est que si son ami Van Praet adorait le vélin, M. Auguste Bernard le trouvait particulièrement indigeste.

Puis, il y a ceux qui se sont fait une idole qu'ils entourent de soins constants et jaloux ; malheur à l'imprudent qui s'approche trop près du fétiche, lors même que ce serait pour l'encenser à son tour. Tel le D' Payen qui avait chez lui, rue Saint- Honoré toutes les éditions de Montaigne, en toutes langues, tout ce qu'on a écrit sur lui, la plupart des autographes de Montaigne connus, les portraits peints, gravés, etc. ; il a passé à ramasser ces choses

LES PASSIOKKÉS DU LIVRE 6l

trente ans de sa vie, c'est ce qu'il appelle les rares loisirs qu'il a pu consacrer à Montaigne. Aussi n'admet-il pas qu'on puisse en savoir autant — et, a fortiori^ plus que lui sur l'auteur des Essais; or, voici M. A. Griin, rédacteur en chef du Moniteur^ qui s'avise de publier la Vie publique de Montaigne; sa haute situation lui crée du bon temps qu'il consacre, lui aussi, à Montaigne. — M. Payen devrait être enchanté. .. pas du tout : il est jaloux.

Le titre seul de l'ouvrage l'exaspère déjà... Vie publique est impropre et trop ambitieux, il est vrai que celui à' Etude serait trop modeste..., et le voilà qui met sabre au clair, 54 pages in-S"*, 1890 lignes î car il se voit forcé d'intervenir malgré sa répugnance à sortir de la réserve qu'il s'est toujours imposée ; mais il y a là des erreurs contre lesquelles il doit protester, erreurs d'autant plus dangereuses qu'elles sont protégées /^r «n nom y une position et un remarquable talent. Le docteur a la main légère... Son trait final n'est pas non plus d'une noirceur bien étonnante — nous sommes habitués à mieux — et le voici : « La part de M. Grtin est assez belle pour qu'il ne s'attribue pas le mérite de l'initiative qui ne lui appartient pas; ce qu'il appelle la vie publique de Montaigne avait été ébauché avant lui et la biographie de l'auteur des Essais reste à faire encore après M. Grûn. »

M. A. Grûn répond en vingt lignes, pas plus; on voit qu'il n'est point de la partie. Il est mécontent,

cela se comprend, mais il se borne à dire qu'ayant eu Toccasion de relever de nombreuses erreurs chez les savants qui se sont occupés avant lui de Montaigne, au lieu 'de s'en plaindre, M. Payen devrait plutôt l'en remercier. « L'amour de M. Payen pour Montaigne et pour la vérité me fait regretter, dit-il, de n'avoir pas signalé tous les endroits où il s'est trompé; c'est un service que, le moment venu, je lui rendrai complètement. :»

Voilà pourtant où en arrivent deux enfants de chœur qui ne devraient être occupés qu'à manier l'encensoir avec ensemble.

C'est ce bon docteur Payen dont on cite ce mot amusant sur l'alcool : — Par ses qualités échauffantes, l'alcool coagule l'albumine du sang et arrête la circulation ce qui fait qu'il est véritablement un réfrigérant. Par ses combinaisons avec des corps étrangers, il rend des services à la science ; seul, il n'est bon à rien ; on dit cependant qu'il y a des personnes qui en boivent.

Bibliophiles

mal

avisés

|âis quittons les monomanes et passons aux bibliophiles et bibliographes mal avisés... comme disait Tabbé Rive qui leur faisait la chasse ; le bibliophile Jacob n'en est pas, car malgré ses erreurs un peu répétées, il serait injuste de ne pas lui tenir compte d'une quantité énorme de pièces qu'il a sauvées de l'oubli et mises en lumière; puis il était spirituel, ce qui est toujours agréable à rencontrer. Il y en a tant d'autres qui ne sont connus comme bibliophiles que par leurs bévues.

Voici M. Edouard de Barthélémy — qu'il ne faut pas confondre avec son frère M. Anatole de Barthélémy, auteur de travaux numismatiques fort estimés — qui a fait à la Bibliothèque Impériale la découverte de quinze pages sur lesquelles ont été transcrites des pièces de vers de Mathurin Régnier trou-

L£S FASSIOinitS DO UVIE

vées apr&s sa mort et qui n'ont pas été imprimées dans ses œuvres. M. E. de Barthélémy n'est ni un paresseux ni un étourdi; il vériSe le fait dans toutes les éditions du poète, y compris celle que M. VioUetle-Duc vient de donner dans la Bibliothèque el^évirienae; de plus, U a trouvé dans le Cabinet saiyrique deux des pièces transcrites dans son manuscrit, ce qui donne une incontestable authenticité à ces poésies inconnues et font taire tons ses doutes à ce sujet.

Ça va bien; — il a l'intention de les publier, mais il croit devoir aujourd'hui sgnaler au monde lettré cette précieuse trouvaille...; «dans ce temps-ci on rencontre si rarement quelque chose de vraiment nouveau qu'on doit se hâter de le rendre »en ». U s'étend sur sa bonne fortune, donne anx lecteurs du Bulletin du bibliophile quelques extraits pour les mettre en goût; il constate de-ci de-Ià que ce ne sont peut-être pa5.de$ meilleure vers de Régnier, mais que cependant on reconnaît dans tous le vigoureux poète... Or, à la fin de ce même numéro du Bulletin du bibliophile, le lecteur lit avec stupéfaction cette note — bien en vue, afin que nul ne la passe:

■ Il f a de certalaes mépiiBes très désagréables pour

i les commetteiit et pour ceu qui les laissent

pa&ser. Cette rèâ^^iioa ntna est suggérée par l'article

de Dolre présent numéro relatif â des vers inédits de

Rég&icr. M. Edouard de Bwtbêlemj attribue à ce der-

nier des vers qui comptent parmi les plus beaux qu'ait faits Malherbe et qui, depuis plus de deux siècles, sont dans toutes les éditions de ce grand poète. Malheureusement nous avons été averti trop tard de cette méprise et lorsque le bulletin était en partie composé. »

Voyez-vous la tête de M. E. de Barthélémy ! mais vous auriez tort de le croire abattu, vous ne savez pas ce qu'il y a de ressort chez un bibliophile qui vient de faire une culbute. Il s'indigne d'abord de ce que cette note soit anonyme, il ne trouve pas le procédé très courtois, surtout lorsque l'on prend les allures et le style d^un maître d'école gourmandant des escaliers (et c'est cela même en effet, y compris la mise en pénitence) ; il la juge libellée dans une forme peu académique, avoue qu'il n'a pas la mémoire assez bonne pour se rappeler tous les vers des poètes du xvn® siècle, ce qui est une pauvre excuse ; — il ne s'agit pas ici de mémoire. Il ajoute tranquillement : « Il en résulte que je n'ai pas fait remarquer que ces vers avaient été jusqu'à ce jour attribués à Malherbe, » voilà tout, et c'est bien du bruit pour peu de chose I

Le malheureux I il ne savait pas un traître mot de tout cela, la chose est évidente. Il continue: — Ce n'est pas une raison, ose-t-il dire, parce que ces vers sont attribués à Malherbe depuis deux cent vingt-neuf ans pour qu'ils soient de lui. Il est certain qu'on s'est trompé jusqu'ici, et il a fallu sa perspicacité et son érudition, à lui, Edouard de

Barthélémy, pour rendre à Mathurin Régnier... etc.

Cela a Tair d'une eflEronterie, non, ce n'est qu'une sottise de plus.

Le même M. E. de Barthélémy s'est fait l'éditeur d'un certain nombre d'écrivains, il a publié les Œuvres inédites de La Rochefoucauld^ édition qui ne lui a pas valu que des éloges; on se souvient de la verte leçon que lui donna Sainte-Beuve. Il n'a pas mieux réussi en publiant le Journal d*un curé ligueur de Paris ; cela a été fait d'une façon déplorable, et M. Gaston Paris, un véritable érudît celui-là, l'a exécuté sec et net. Ecoutez M. Paris « le mot [déplorable] n'est que juste pour la publication de M. E. de Barthélémy. Nous ne parlons pas de V Introduction et des notes qui n'ont aucune valeur et où il serait facile de relever plus d'une bévue, mais le texte est si étrangement reproduit qu'il faut considérer l'édition comme non avenue. »On pourrait croire que M. E. de Barthélémy s'en est rapporté sans contrôle au travail d'un copiste ignorant et négligent, mais on doit renoncer à le sauver car M. E. de Barthélémy termine son Introduction par ces mots : « J'ai copié soigneusement les deux manuscrits en conservant l'orthographe des noms, etc. » Or, ce n'est pas exact, et M. E. de Barthélémy s'est livré au contraire à de nombreuses fantaisies; il a même laissé en blanc un grand nombre de mots très lisibles et a bouleversé les paragraphes. M, Gaston Paris, après avoir cité quelques passages omis ou

transposés, dût renoncer à cette tâche* fastidieuse; quant aux erreurs il y en a de vraiment curieuses ; ainsi le roi Philippe d'Espagne se trouve commander à 60,000 Allemands, Suisses et Français, tandis que dans le manuscrit (comme dans l'histoire du reste, histoire qu'a oubliée M. E. de Barthélémy), ces 60,000 hommes appartenaient au roi Henri II de France. On lit dans l'édition de M. E. de Barthélémy cette phrase qui n'a pas de sens : — le roy Charlefut sacré à Retins ; onle sacra à la mode anttgue, par quelque circonstance f aide par Calvin,,, Vous ne savez pas trop ce que cela peut vouloir dire, mais il faudra vous en tenir là, M. E. de Barthélémy s'en est bien contenté, et cependant... il y a tout bonnement dans le manuscrit qu'il a copié si soigneusement : — Le roy Charles fut sacré à Reims ^ jasoy ce qu'on eust taché à le dissuader qu'il ne se sacra à la mode antique par quelque remonstrance faicte par Calvin.

Et ceci, que je donne pour le bouquet. Le manuscrit porte : « Je fus au Palais... j'y ai acheté des images, le livre De la Colère de Sénèque, Je feu à l'Université ; je vey M. Genebrard chez Chaudier où j'achète la Théologie naturelle de Sebon, iQsEpistres de Sénèque en français. » C'est clair, n'est-ce pas? eh bien, voici ce qu'a lu M. Edouard de Barthélémy, qui vraiment eût bien fait ce jour-là de mettre des lunettes d'un numéro un peu plus fort : — « Je fus au Palais... j'y achetoi des images, le livre De la

colère de Seurgne. Je fus à T Université chez Chaudier, j'y achetoi la Théologie naturelle de Soly, les Epistres de Seurgne en français. »

Seurgne pour Sénèque, Soly pour Sebonl...

quand on est déjà guidé par le titre du livre... c'est fantastique I Seulement dans son article, M. Gaston Paris a eu le tort d'employer le mot admonestation^ qui a du faire ricaner à son tour M. E. de Barthélémy — s'il s'est aperçu de cette distraction.

Les savants mal avisés I... mais je ne puis les quitter sans raconter ici la mésaventure qui fit d'un ignorant le savant le plus mal avisé du monde I En général, l'Etat n'est pas très heureux dans ce qu'il entreprend en fait de lettres ou de beaux-arts, et sans parler du maréchal Randon, ministre de la guerre, qui fait traduire de l'anglais un Bertrand Duguesclin et son époque^ publié par l'Américain F. Jamisson, pensant — idée bizarre I — que cet homme de Charlestow^n était plus à même que n'importe quel Français d'entreprendre un pareil ouvrage, l'histoire du Livre des sauvages est certainement la chose la plus étonnante de ce temps. Elle a été racontée avec les plus amusants détails dans la Correspondance littéraire de M. Lalanne ; en voici le résumé. Le bibliophile Jacob, qui était un bibliophile aimable mais qui souvent regardait trop su-

perfîciellement les choses, eut un jour le tort de signaler à un certain abbé Domenech, en quête de travail, un manuscrit enfermé dans une boîte sous le nom de Livre des sauvages et que la Bibliothèque de TArsenal possédait depuis un siècle environ ; il le présenta à Tabbé comme U7i monument très curieux et peut-être unique au monde. Malheureusement, Tabbé croyait que le célèbre bibliophile M. Paul Lacroix, comme il l'appelait, connaissait tout..., et le bibliophile prenait Tabbé pour un savant — en quoi, les deux se trompaient.

Toujours est-il que l'abbé, après avoir parcouru ce cahier de cent quatorze feuillets in -4**, plus ou moins altérés par l'eau de mer qui les faisait adhérer entre eux, court enthousiasmé trouver M. Fould. Il lui assure, sans en avoir la moindre preuve, que ce manuscrit est du xvn' siècle et qu'il est écrit sur un papier de fabrique canadienne^ que c'est un témoin muet de l'occupation du Canada par les Français ; il lui est assez facile ensuite de démontrer au ministre que la France doit se faire honneur de le publier et ne pas le laisser au Congrès des État-Unis qui, certainement, s'empresserait d'en ordonner l'impression. L'abbé Domenech obtient les fonds nécessaires, et bientôt paraît un ouvrage de grand luxe, renfermant deux cent vingt-huit planches et portant ce titre : Manuscrit pictographique AMÉRICAIN, précédé d'une notice sur V Idéographie des Peaux-Rouges^ par l'abbé E. Domenech...

missionnaire de ceci, chanoine de cela, membre de etc., etc.. Ouvrage publie sous les auspices

DE M. LE MINISTRE d'EtAT ET DE LA MAISON DE L*Em- PEREUR.

Eh bien I ce fameux ouvrage n'est que le cahier de classe de quelque écolier allemand possédant sà pictographie américaine aussi bien que le premier gavroche français venu possède ss^pictographie parisienne et dont on voit les honteux et. cyniques échantillons s'étaler impudemment sur les murs fraîchement blanchis. Uabbé ne doute de rien, il explique tout, rien ne l'arrête... ; les dessins les plus obscènes fournissent à sa sagacité les plus curieux commentaires; il est assez difficile d'en donner quelques exemples. Ainsi, l'abbé voit dans d'immondes bonshommes dont la position est d'une indécence révoltante, deux Ouabinos invoquant les esprits célestes, — dans quatre ovales enchevêtrés les uns dans les autres et placés à côté d'une priapée, l'hostie que le prêtre élève au-dessus de sa tête après la consécration, et l'ovale croisé serait une image de la chasuble que le prêtre porte pendant la messe, etc., etc. Qiiant aux inscriptions, elles sont toutes en allemand et sont très claires, -T- l'orthographe et la langue étant du reste à l'avenant du dessin.

Ce fut la risée du monde savant d'Allemagne et d'Angleterre ; le Post-Zeitung d' Augsbourg, le Vossische Zeitung de Berlin, VAthenœum de Londres,

la Saturday Review^ Notes and queries, etc., s'en donnèrent à cœur joie; le savant Petzhold, de Dresde, publia même une brochure sous ce titre : le Livre des Sauvages êclairci par la civilisation française^ etc., — vous voyez cela d'ici. Ce fut une réjouissance européenne, et ce qu'il y a de plus triste pour nous, c'est de constater avec quelle facilité ou plutôt avec quelle ânerie on avait accueilli et payé cher les dessins obscènes de ce jeune polisson allemand. Tout cela s'était fait entre gens et devant un public tellement ignorants — en dehors des romans à tapage — qu'il avait fallu que ce fussent des étrangers, des Allemands, qui s'aperçussent les premiers de cette mystification colossale !

Q.uant à l'abbé Domenech, il ne se tint pas pour battu, comme bien on pense ; il déclara tout d'abord que cette guerre lui était faite par des jaloux qui voulaient lui fermer l'Académie des Inscriptions, ainsi que la bourse du ministre ; puis il publia réponse sur réponse, plus une brochure : La Vérité sur le livre des sauvages^ dans laquelle il ne répondit victorieusement à aucune des objections qui lui étaient faites ; — et tranquillement, il envoya son livre à l'Académie des Inscriptions pour le concours du prix Volney. Cette année-là, comme M. Reinaud terminait la lecture de son rapport sur le concours, une voix s'écria : — Et M. l'abbé Domenech , vous n'en parlez point ? M. Reinaud répondit au milieu de l'hilarité générale qu'il

n'était pas d'usage d'entretenir l'Académie d'ouvrages indignes de retenir son attention.

La moralité de tout ceci — - et qui n'est pas encore à l'avantage de notre pays, c'est que ce livre, dont l'éditeur, M. Gide, avait encore toute l'édition à peu près intacte dans son magasin, disparut et fut enlevé comme par enchantement pendant la tourmente, dès qu'on fut bien certain qu'il était rempli d'obscénités.

L'abbé Domenecb n'était pas en veine cette année-là; il venait de donner en outre une très peu remarquable édition de V Histoire du Jansénisme du P. Rapin, et avait reçu de ce chef une volée de bois vert de main de confrère : « Il y a là, disait l'abbé Maynard, un tel conflit, une telle mêlée de négligence et d'ignorance, que nous ne croirons jamais qu'un prêtre y ait mis la main. M. l'abbé Domenech (c'est hélas 1 le nom de l'éditeur) doit avoir laissé sa tâche à quelque manœuvre littéraire indigne de sa confiance, qui , tout à fait inexpérimenté en théologie, en histoire, en littérature et en typographie, aura recopié le manuscrit et corrigé les épreuves au hasard de sa triple et quadruple ignorance. > Vous croyez l'abbé coulé... quelle erreur I II devient aumônier de l'armée expéditionnaire française au Mexique, directeur de la presse au cabinet de l'empereur Maximilien, etc., etc. — Ainsi va le monde I

Si je ne parle pas de l'affaire des faux autogra-

phes (autographes de Charlemagne , Rabelais,' Alexandre, César, Pompée, Socrate, Platon, saint Pierre, Clovis, Vercingétorix, Judas Iscariote, Ponce Pilate, Cléopâtre, Jeanne d'Arc, etc., etc.), dont fut victime M. Michel Chasles, membre de llnstitut, c'est qu'elle est vraiment trop connue et qu'il y a quelque chose de douloureux dans la défaillance de ce vieux mathématicien rêvant d'un siège au Sénat, qui m'empêche de sourire à l'emballement de certains de ses collègues, MM. Thiers, Élie de Beaumont, etc. Ces pièces sont excessivement curieuses, disait ce dernier, l'Académie recevra avec reconnaissance et déposera dans ses archives les manuscrits si généreusement donnés par notre confrère. Les autographes de Louis XIV, de Cassini, de Galilée, seront examinés avec un vif intérêt... Je suis de tous points de l'avis de M. Chasles; j'ai cité la vétusté du papier comme une preuve matérielle, mais les preuves morales sont encore bien plus grandes. Il est absolument impossible que des faussaires aient pu entreprendre un semblable travail. Comment faire parler ainsi Louis XIV, Galilée, etc., sans que bien vite une erreur palpable échappe à la plume du faussaire et trahisse la contrefaçon? C'est impossible. Les autographes sont parfaitement authentiquesIII

Puis, n'est-ce pas montrer une fois de plus l'insouciance avec laquelle, même à l'Institut, nos savants étalent leur légèreté et, disons le mot, leur

ignorance, puisqu'il a fallu qu'un Anglais vint leur dire qu'à l'époque où le faussaire faisait correspondre Pascal avec Newton, ce dernier avait onze ans et faisait ses études à Grantbam. N'est-ce pas aussi un Italien qui a fait remarquer que si Galilée connaissait le français (et cela est loin d'être prouvé), il le connaissait très mal car les rares mots cités par lui sont toujoiu^ estropiés. Dans les quatrevingt-huit volumes de documents, œuvres, correspondance de Galilée avec ses contemporains, il n'y a pas un mot de français...

Et le faussaire avait vendu à M. Chasies, deux mille lettres françaises de Galilée !

Peines de travail perdues

L est des bibliographes et aussi des bibliophiles hantés parla manie de la fiche qui se complaisent dans des travaux tout à fait inutiles; ils ont Tair de s'être donné une tâche afin de passer le temps sans penser à quoi que ce soit. Ainsi M. Vergnaud-Romagnesi qui détaille dans le Bulletin du bouquiniste toute une bibliographie des ouvrages publiés sur Jeanne d'Arc, espérant être utile aux futurs historiens de la Pucelle en leur indiquant les sources premières. Mais arrive M. J. Q.uicherat, auteur de six énormes volumes sur Jeanne d'Arc, qui se fâche tout rouge et prévient le public que les prétendues recherches de M. Vergnaud-Romagnesi se bornent à donner la table des matières contenues dans le quatrième et le cinquième volume de la collection de documents qu'il a publiés sous le titre de Procès de con-

damnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc dite la Pucelle. « Tous les ouvrages qu'il cite, sauf sept qui sont des compilations et des traductions que j'ai négligées à cause de leur date, ont été non seulement indiqués par moi, mais rapportés textuellement. » M. Qiiicherat fait remarquer, avec raison, combien est singulière cette façon d'aider aux recherches, que de renvoyer à une infinité de volumes les uns presque introuvables, les autres peu accessibles à tout le monde, lorsqu'il était si simple d'indiquer un ouvrage dans lequel le premier venu trouvera la totalité des textes que tous ces livres et ces manuscrits fournissent sur la matière.

Comme ce travail lui a demandé certainement plus de 'peine et plus d'intelligence que n'en dépense M. Vergnaud-Romagnesi, il reprend comme siennes toutes les indications et appréciations que celui-ci a données dans le Bulletin : c Je ne lui laisse, dit-il, que les erreurs nombreuses qu'il a eu le talent d'introduire de son chef en me copiant. » M. Vergnaud-Romagnesi répond — sans répondre — qu'il est de notoriété publique à Orléans que depuis 1824, il s'occupe de cette nomenclature et qu'il veut la faire aussi complète que possible. Comme nous sommes en 1858, cela ne fait que trente-quatre ans; ce n'est pas trop pour être complet. M. Vergnaud-Romagnesi appartient à une classe de bibliographes plus nombreuse

LES PASSIONNÉS DU UVRB 8l

qu'on ne croit ; ils ramassent, ils ramassent, ne se trouvent jamais assez complets, ne publient rien, mais continuent à être les hommes les plus heureux du monde. Ils sont même enchantés de voir publier par un autre cette bibliographie sur laquelle ils sont accrochés depuis tant d'années, car ils espèrent qu'elle va leur apporter des titres qu'ils ignorent peut-être, et si, par hasard, ils y découvrent deux ou trois erreurs, quelques omissions..., avec quelle joie méprisante ils signalent la chose dans un Bulletin quelconque 1 Puis ils rentrent dans leur coquille en pensant combien ils seront complets le jour où ils paraîtront.

Mais M. Vergnaud-Romagnesi a l'air d'un brave homme de bibliographe, ce n'est pas un de ces effrontés comme certains que nous avons vus tout à l'heure, car il pouvait parfaitement répondre à M. J. Quicherat : — Je n'ai rien pris dans votre livre; pourquoi ne voulez-vous pas que j'aie fait toutes les courses, employé le même temps que vous, écrit une correspondance considérable, pour me procurer les mêmes matériaux. Avec les mêmes moyens, n'importe qui peut en faire autant.

M. Vergnaud-Romagnesi n'a point agi ainsi, il faut lui tenir compte de cela. Quant aux eflfrontés, ils ont à se méfier..., certains malins, j'en connais, apportent de temps en temps un très léger changement dans la désignation ou les extraits d'un ouvrage, et le confrère paresseux qui copie de

confiance tombe dans le panneau comme le premier oisillon venu.

Cest surtout en province, à travers les innombrables sociétés, académies, comités scientifiques, littéraires, artistiques, etc., que se rencontrent des savants, des bibliophiles se livrant à des travaux bizarres dont la futilité n'a d'égale que leur inutilité ; j'aurais de singuliers cas à citer, en voici un entre autres qui, dans sa simplicité, ne manque pas d'un certain charme. Je regrette que la chose se passe encore à Orléans; je n'y mets point de parti pris, le hasard en est seul la cause ; Orléans est du reste assez riche ea vrais savants depuis les deux Petau (Paul et Denis), jusqu'à MM. Edouard Fournier et Vapereau Gustave, pour pouvoir sourire des petites vanités qu'il nourrit dans son sein. Donc, nous sommes à Orléans, dans une vieille maison de la rue du Gros-Anneau ; le D' Charpignon, le nez contre une ancienne fenêtre dont les petits carreaux enchâssés dans du plomb témoignent de son grand âge, s'aperçoit qu'il y a sur un de ces carreaux une inscription latine, gravée au diamant, signée et datée. Il obtient la permission de détacher le carreau, l'étudié à loisir et, fier de sa trouvaille et des réflexions qu'elle lui suggère, met le tout sous les yeux de ses collègues de la Société d'Archéologie d'Orléans. Voici ce qu'on lit sur le

carreau, en une écriture dont certaines lettres accusent évidemment une origine germanique :

Omne solum forti patria est ut piscibus aequor, Ut volucri vacuo quidquid in orbe patet.

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