A. 1670 M. W. WALLER
(Pour rhomme au cœur fort, toute terre est la patrie, comme Tonde Test pour le poisson, comme Tespace entier Test pour Toiseau.)
Traduction Charpig^on.
Ces deux vers étant d'Ovide, la trouvaille perd tout son intérêt, et vous remettriez le petit carreau en lieu et place I... On voit bien que vous n'êtes pas un savant de province, laborieux et patient comme tout homme pour lequel la peine et le temps sont choses de peu d'importance. Et voilà l'estimable docteur parti dans le domaine de la fantaisie 1 II commence de suite à appeler le signataire Waller tout court, comme s'il le connaissait depuis 1670 et s'il avait été son correspondant à cette époque éloignée. C'est un étudiant allemand qui a quitté sa famille pour venir chercher un peu de science à l'Université d'Orléans dont la maison du petit carreau était alors une dépendance. Ovide, qui lui aussi a souflFert de l'exil, lui revient en mémoire et le jeune Waller, en un jour de mélancolie, tife de ses doigts un anneau garni d'un précieux diamant, et d'une main fiévreuse grave ces deux vers si bien en situation*
Waller ? et le doctenr fouille les registres poudreux concernant les étudiants allemands qui, à cette époque, fréquentaient les cours de TUniversité. Rien, pas de Waller ; peut-être cet étudiant a-t-il négligé de signer au registre de procure pour s'éviter certains frais...; le docteur s'attendrit sur son protégé : — Brave Waller, s'écrie-t-il, chez lui Tamour de la science l'emportait sur les difficultés pécuniaires... (mais, docteur, vous oubliez le précieux diamant; votre Waller ar^iV le sac... comme on dit généralement dans les Universités) — Waller est-il retourné dans sa patrie, et là , son nom vit-il encore? Je l'ignore, se dit en soupirant le bon docteur.
Voilà pour la première version, car le EK Charpignon en tient une seconde en réserve pour les personnes qui ne seraient pas satisfaites de celle-là. Il y a un William Waller qui joua un rôle important en Angleterre, fut exilé par Cromwell et vint en France... (cette fois, cela va mieux, le nom, les initiales...). Hélas I William Waller est mort à Londres en 1668, ce qui le met dans l'impossibilité de se trouver à Orléans en 1670. Maintenant ce pouvait être un de ses fils (s'il en eut) ou quelqu'un de ses parents... ; quant à retrouver son nom sur les registres concernant les étudiants anglais et écossais, il faut y renoncer, ces registres n'existant plus aux archives.
Puis, le docteur se prend à douter que. Anglais
OU Allemand, son Waller ait été étudiant à T Université, car en admettant qu'il ne soit pas inscrit au registre de procure il eût du moins consigné son acte de thèse sur le registre spécial à cet effet, et là, encore, l'infortuné docteur n'a point trouvé son nom. Néanmoins, il se console de n'avoir pu pénétrer le mystère qui enveloppe ce Waller, en ayant la satisfaction d'avoir assuré la conservation « de ce verre curieux qui pendant deux siècles a échappé aux mille accidents qui auraient pu l'anéantir. Il est déposé au Musée d'Archéologie d'Orléans i^.
Passe encore pour cette note du D' Charpignon, mais la chose ne finit pas là ; la Société, enthousiasmée, charge l'abbé Desnoyers, son président, de lui faire un rapport sur cette mystérieuse histoire. D'après ce rapport, il paraît que le docteur est un veinard ; sa vie est déjà marquée par trois précieuses découvertes — dont la petite vitre (il n'indique pas les deux autres); puis l'abbé paraphrase ligne par ligne la notice du docteur, ce qui est tout à fait inutile, et finit par déclarer qu'à son tour il propose une troisième version.
Après une description minutieuse de la maison du Gros Anneau, belle construction du xvii* siècle, paraît-il, il en conclut qu'elle devait servir à loger les professeurs ou les étudiants riches. Or, Waller était un étudiant riche (le diamant, la maison le prouvent...) et après quelques réflexions sévères
mais justes sur la richesse, comme celle-ci : « Vous savez, messieurs, que la richesse affaiblit souvent, quand elle ne l'étouffé pas, Tamour du savoir, :> le pauvre garçon reçoit du terrible abbé un coup droit auquel certainement il ne s*attendait pas, ni le D' Charpignon, ni vous non plus : « On peut donc admettre en gémissant que le jeune Waller, arrivé de cette Allemagne qui honore tant la science pour la cultiver lui-même, a fini par subir rinfluence de sa richesse, et que, dégoûté des rudes labeurs qu'elle impose, il a interrompu sa carrière d'étudiant et déserté le champ qu'il faut féconder par le sacrifice. »
Qui aurait cru cela de ce jeune Waller ? avoir ainsi abusé de la confiance du D^ Charpignon!... Uabbé hasarde cette explication quil ne croit cependant pas entièrement dépourvue de toute probabilité ; ce qui ne Tempêche pas, car c'est un homme juste, de mentionner une quatrième version qui, dit-il, a son importance et une réelle valeur. Elle n'est pas de lui, mais d'un de ses collègues pour lequel l'Université d'Orléans n'a pas de secrets [ah ! ah ! écoute^). Ce collègue rappelle que la réputation de ladite Université attirait les savants de l'Europe et qu'il ne serait pas impossible qu'un de ces savants se fût logé dans la maison du Gros Anneau et que dans un moment inspiré tout à la fois par la poésie et la patrie, il ait laissé ces vers sur cette vitre...
Ah I ils ont de rimagination dans TOrléanais.
Uabbé termine en parlant encore d'une cinquième version — non par respect pour elle, car il est indigné, mais pour en faire bonne et sévère justice : — On a dit que cette inscription est moderne et le fruit d'un malicieux écrivain voulant égarer la science de Tarchéologie...; il suffît de voir la vitre, la fenêtre et la maison pour taxer cette affîrmation de mauvais goût et d'ignorance. Là-dessus M. Tabbé Desnoyers demande une place dans les A nnales « pour un travail où se rencontrent le charme du mystère, le savoir de l'archéologue et l'amour de notre chère cité ».
N'est-ce pas curieux I et quand tous ces savants auraient fini par rencontrer le nom de Waller sur le registre des étudiants ou sur un autre, qu'est-ce que cela pourrait avoir d'intéressant. Ah! si les deux vers n'avaient pas eu de propriétaire et qu'on ait pu les attribuer au signataire , je comprendrais la recherche...; je la comprendrais peut-être encore si c'était un personnage connu..., mais dans le cas présent c'est du pur enfantillage. Le D' Charpignon l'avait presque senti — en passant, mais sans s'y arrêter : « De cet homme, disait-il, en terminant sa notice, le nom n'est plus pour nous que le son : Waller I que sert, en effet, de graver des noms sur le marbre et l'airain, si ces noms ne sont entourés et soutenus par des œuvres qui leur donnent la vie.}> Aux personnes qui pourraient croire qu'en abré-
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géant j'ai exagéré, j'indiquerai le titre exact de ce rapport tiré à part et publié sous couverture jaune : Vers gravés en i6jo sur une vitre trouvée dans une maison d'Orléans par M, le D^ Charpignon et Rapport par Af . Vabbé Desnoyers^ président de la Société d'archéologie d'Orléans^ avec planche donnant le fac-similé du petit carreau et de l'inscription, br. de la p. in-S"*. Orléans, 1870.
Mais ce sont-là jeux innocents qui ne font de mal à personne, occupent les loisirs des grands parents et assurent pendant ce temps-là la liberté et la tranquillité de leurs enfants ; dans tous les cas, il vaut mieux s'amuser ainsi que d'aller au cercle dépenser au jeu la dot de ses filles, dire du mal de son prochain, ou courir le guilledou, — je ne dis pas cela pour l'abbé que nous venons de voir, je parle en général. Malheureusement, il n'en est pas toujours ainsi dans les sociétés savantes de province qui sont des nids à cancans, à commérages de toute nature, pétaudières où régnent continuellement des querelles sourdes et de vilains petits agissements causés par une basse jalousie ou par des rancunes inavouables.
Exemple : Il s'agit de M. Julien Travers, ancien professeur, membre de l'académie de Caen et auteur de méchants petits volumes de vers intitulés Gerbes glanées {sic), et je dis méchants avec in-
tention car il ne faudrait pas croire que taquiner la muse fut pour notre homme un délassement inoffensif; non, le poète est méchant ou cherche à l'être, et les vers sont mauvais. M. Travers fait profession de libéralisme, et quel libéralisme ? écoutez-le :
Honte à ces novateurs, sophistes en délire, Fauteurs de communisme, infâmes écrivains Qui creusèrent Tabîme où nous trouva T Empire, Honte à vous, républicains.
Je ne sais pas ce qu'il était chargé d'enseigner à ses élèves, mais voici ce qu'il répondait à son fils qui lui demandait la cause de la phosphorescence de la mer :
— Mon fils, bénis du ciel la sagesse profonde I Ne rinterroge pas ; Dieu fait bien ce qu'il fait. Aux disputes de Thomme il a livré le monde.
Il s'en réserve le secret.
Voilà pour le professeur. J'avais besoin de dire cela pour faire bien comprendre ce qui va suivre. Il est donc tout naturel que M. Travers ait horreur de V Histoire de France de M. Henri Martin... (moi aussi, je n'aime pas cette histoire pour d'autres raisons, mais je respecte l'historien) et il regarde l'honorable M. Henri Martin comme un individu contre qui toute arme est permise. Un jour de réunion solennelle des Sociétés savantes, en pleine
Sorbonne, M. Tnvers lit un mémoire en partie dirigé contre le célèbre historien ; il Taccuse d^aroir tiré des conclusions illégitimes d*une pièce publiée pour la première fois en 1833 parmi les Vaux de Vire d'Olivier Basselin et reproduite par M. Leroux de Lincy dans son livre des Chants historiques de la France,
— Mais, je ne comprends pas bien, dit M. Henri Martin, c'est vous-même qui avez publié cette édition d'Olivier Basselin dans laquelle j'ai pris cette chanson... M. Travers sourit, fait un l^er mouvement d'épaules, lit la pièce, la déclare apocryphe et en nomme Tauteur — qui est lui, Julien Travers !
Stupeur dans l'assemblée, tout le monde se regarde, où sommes-nous?... « Il y a dans l'acte de M. Travers, dit M. Paul Meyer que nous trouvons toujours du côté de la justice et de la raison, autre chose qu'une inconvenance. Le fait d'introduire frauduleusement dans ses publications de textes anciens un document de fabrique récente est en lui-même assez peu digne ; c'est un piège tendu au lecteur, c'est un vilain tour, mais venir dans une assemblée respectable se faire une arme de sa propre fraude pour attaquer les hommes qu'on a trompés et dont l'un est membre du comité devant lequel on se présente, c'est plus que de l'audace. » Oui, c'est de l'e&onterie, de l'impudence! Il y a là une absence de sens moral qui eût dû soulever tous ses collègues, et on ne comprend pas que dans sa
juste indignation rassemblée ne se soit point levée tout entière en priant M. Julien Travers... de se retirer. Passons. Il ne faudrait pas croire que pour avoir égaré MM. Henri Martin et Leroux de Lincy, le vau-de-vire pastiche de M. Travers fût un tour de force... ma foil non, le bibliophile Jacob, entre autres, ne s'y était pas trompé et, dans un jugement motivé dont M. Travers s'est bien gardé de parler, avait dit : « Nous n'hésitons pas à déclarer que ce vau-de-vire est ridiculement apocryphe. :> C'est ennuyeux pour MM. Martin et Leroux de Lincy de s'y être laissé prendre, mais c'est tout à fait fâcheux pour M. Travers « dont la modestie égale la saine érudition », dit un écrivain peu exigeant qui signe Piédagnel.
En ce temps-là, il ne faisait pas bon tomber sous la main de M. Paul Meyer, un de nos érudits les plus distingués, qui, avec MM. Haureau, Guessard, G. Paris, Ludovic Lalanne, G. Servois, etc., représente avec éclat l'érudition française, bien en retard hélas, sur l'Allemagne, — non pas qu'il eût la main plus lourde qu'il ne fallait, mais il ne vous ratait pas, et M. Prosper Tarbé a dû se souvenir longtemps de la leçon méritée que lui donna jadis M. Paul Meyer, tout jeune alors. En 1863, ce faux savant — c'est de Prosper Tarbé, que je parle — se présente à l'Académie des Inscriptions où il a pour concurrent
le savant abbé Cochet; mais dans les académies, les relations de société sont tout, le savant est blackboulé et l'autre entre là comme dans un moulin. Il n'est pas sans titre, car il s*est fait l'éditeur d'une collection de poètes champenois antérieurs au xvi* siècle et qui comprend déjà 33 volumes. Dans un très curieux article, M. Paul Meyer donne la mesure des connaissances de M. P. Tarbé en paléographie, en philologie et en histoire littéraire.
Je n'entrerai pas dans cette analyse qui est fort intéressante mais qui dépasserait la place que j'ai à lui consacrer; je n'en veux retenir que les derniers mots : « Parmi les erreurs que j'ai signalée», il en est qui peuvent prêter à rire, mais l'impression qu'elles laissent n'en est pas moins affligeante. Ce qui reste démontré par cette élection, en effet, c'est l'insouciance regrettable de notre pays. En Allemagne, M. Tarbé eût été prévenu dès sa première publication; des articles insérés dans le CentraUBlatt^ dans les Gôttinger gelehrte An^eigen ou ailleurs, l'eussent averti de ses fautes ; il se fût arrêté ou corrigé. Chez nous, il a pu mettre au jour 22 volumes dénués de toute valeur scientifique sans que personne s'en soit ému, et enfin il a obtenu du premier corps scientifique de France la plus haute récompense qu'un savant de la province puisse ambitionner. » C'est tout simplement honteux, et l'Académie mérite les fières et dures pa-
rôles que lui adresse M. Paul Meyer sur la dignité de la science compromise par ceux-là même qui devraient en être les plus fermes défenseurs.
Ce même M. Meyer — qui n'est point un Allemand comme vous pourriez le croire, mais un Parisien savant comme plusieurs Allemands — se moquait aussi de la tendance qu'on a en France à s'incliner devant une thèse portant le visa de la Faculté des lettres de Paris et surtout lorsqu'elle a valu à son auteur le grade de docteur es lettres... Diable... I — Non, restez couvert ; il paraît en effet qu'il faut en rabattre. Voilà M. Arthur Loiseau agrégé de l'Université, etc., qui a publié une Etude historique et philologique sur Jean Pillot et sur les doctrines grammaticales du xvi^ siècle. Comme il a pris ce qu'il dit dans les livres de seconde main, tout ce qu'on ignorait avant sa dissertation sur Jean Pillot^ on l'ignore après. « Pour lui, les ouvrages de M. Diez sont lettre close, et s'il connaît, grâce à M. Livet, les grammairiens français du XVI* siècle , Palsgrave lui reste inaccessible. :> M. Paul Meyer le montre reproduisant les plus grosses erreurs de Génin, ignorant les controverses qu'elles ont suscitées, ce qui prouve suffisamment qu'il n'est pas en état d'exercer aucun contrôle sur ceux à qui il emprunte sa science. Cela va même si loin qu'au sujet d'une erreur commise par M. Ampère, à propos des règles de la déclinaison romane et que M. Guessard avait relevée en disant
ironiquement : « la règle de Y s a grandi, fait son chemin, et à l'heure qu'il est elle a pullulé. Nous possédons maintenant la règle du /, la règle de l'm, la règle du ^... que sais-je encore? Quelques pas de plus dans cette voie et tout l'alphabet y passera :>; eh bien, M. Loiseau n'a pas vu l'ironie; il a pris cela pour argent comptant et a afiFublé M. Guessard d'une théorie ridicule que justement il combattait. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que M. Loiseau a mérité son diplôme de docteur es lettres en écrivant des phrases qui n'ont pas le sens commun, — comme celle-ci : « Ils contribuaient à la débarrasser d'une foule de lettres MUETTES destinées à modifier la prononciation, »
Je me souviens aussi de la bonne leçon que le même M. Paul Meyer administra à tous ces archéologues improvisés, produits instantanés de Valésio^ manie^ sur le dos de je ne sais quel savant d'occasion qui, sans la moindre étude préparatoire, venait donner son avis sur la question à la mode. — Mes amis, disait ce particulier, appellent mon travail une découverte, moi je le nommerais modestement une étude, jusqu'à ce que la décision de r Empereur et celle de V Institut aient prononcé.
« Ainsi donc, lui répond M. Paul Meyer, les questions scientifiques seraient-elles aussi résolues par voie de décret; ou bien il y aurait une compagnie quelconque en France qui voudrait rendre en pareille matière des décisions infaillibles...; non, la
véritable science n'a pas besoin de tant d'approbations officielles : mole sua stat. » — Une autre fois, c'est M. C. Hippeau qui annonce qu'il prépare un Dictionnaire de la langue d'oïl; or, M. Paul Meyer vient de lire du même auteur une édition de Le bel inconnu ou Giglain fils de messire Gauvain et de la fée aux blanches mains qu'il a trouvée médiocre, et, mis en défiance par le glossaire dans lequel il a relevé beaucoup d'erreurs, il saute en l'air à l'annonce du Dictionnaire de la langue d'oïl. Pour accomplir un pareil travail, dit-il, il ne faudrait pas répéter les fautes commises dans le glossaire du Bel inconnu et il s'empresse de les lui signaler en ajoutant malicieusement : « Si ces taches sont plus nombreuses que M. Hippeau ne le suppose, il nous en sera plus reconnaissant. :^ En attendant, il lui dit gentiment qu'il est en progrès depuis l'époque où, publiant le Bestiaire divin de Guillaume clerc de Normandie, il faisait venir/?/ félon de felis chat; aujourd'hui il a retrouvé l'étymologie germanique assignée à ce mot par Ducange, c'est bon signe... et il l'attend à son Dictionnaire.
Parmi les bibliophiles et savants mal avisés, f faut-il encore citer M. le comte Foucher de Careil \ et son édition des Œuvres de Leibni!{? c'est au moins l'opinion de l'historien allemand Onno
Klopp qui certes n'est pas le premier venu et qui Taccuse d'une foule d'erreurs plus ou moins plaisantes. M. Foucher de Careil se plaint de ce que le manuscrit lui soit arrivé dans un désordre qui nuit à son effet malgré tout le soin qu'il a pris pour en recoudre les lambeaux. Effectivement, ricane l'Allemand ; ce manuscrit se compose de trois parties dont la seconde a été trouvée postérieurement aux deux autres, et M. Foucher de Careil a réuni la troisième à la première sans s'apercevoir de la lacune. Puis voilà des fautes de traduction bien étonnantes : Leibniz pense que pour arriver à subjuguer les Hollandais il faudrait surtout employer des forces maritimes, car la perte des villes de l'intérieur comme Maëstricht, Rheinbergen ou Boisle-Duc {Silva Ducis\ serait pour eux de peu d'importance. Or, M. Foucher de Careil aurait ainsi traduit ce passage : « car pour les affaires maritimes, surtout celles de quelques villes situées dans les terres, telles que Maëstricht sur la Meuse, Rheims et, si vous le voulez, Sedan^ leur commerce est faible et sans poids aucun sur la souveraineté des choses. » C'est un peu large comme traduction, mais ceci : Leibniz fait dire à Pompone qu'il y a plus de huguenots de cœur qu'on n'en voit au Temple de Charenton... ; M. Foucher de Careil traduit : — les huguenots sont paisibles à peu près comme ceux que l'on enferme dans V établissement de Charenton,,,
LES PASSIONHÊS DU UVIB $^
Ceci est peut-être un peu fort, car enfin M. Foncher de Careil n*était point un imbécile et un ignorant, il est permis de supposer qu*il savait ce qu'était le Temple de Charenton ; je ne puis vraiment croire à cette confusion... Au surplus, je n*ai pas lu la brochure de M. Onno Klopp, c'est le Bibliographe alsacien de 1864 qui Ta lue; ce frère de r Alsace m'aurait-il trompé?
La vanité n'est pas étrangère aux bibliophiles; voici venir un érudit véritable à qui l'on doit bien des mises en lumière d'ouvrages anciens peu connus et même inconnus jusque-là, et il serait injuste de ne pas s'en montrer reconnaissant, mais il serait injuste aussi de ne pas s'apercevoir que M. Francisque Michel partage, avec tous ses confrères en éditions d'auteurs anciens, les travers de la docte confrérie. Il publie le Roman du Mont -Saint- Michel par Guillaume de Saint-Pair, poète anglonormand du xn* siècle, et son nom, Francisque Michel, s'étale bien en vue sur la couverture. C'est justice, direz-vous, il l'a découvert, il a coUationné le manuscrit du British Muséum avec celui de la bibliothèque d'Avranches, y a mis une introduction, un glossaire probablement..., sa part est assez large pour lui permettre de présenter le sieur Guillaume de Saint-Pair comme un proche parent.
Eh bien, non; écoutez M. F. Michel, il va vous dire lui-même quelle est la brillante part qu'il a prise à cette publication; il a fait relever à Londres le texte du Roman du MonUSaint-Michel par un homme qu'il suffît de nommer pour inspirer toute confiance, M. Thomas Wright.., puis il a chargé M. Charma de collationner ce texte avec celui du manuscrit d'Âvranches, travail que M. Charma a rempli avec une scrupuleuse attention.
Maintenant, il avait eu l'intention d'ajouter aux rimes du trouvère une introduction et des notes destinées à éclaircir le texte, mais il reconnaît que M. Eugène de Beaurepaire a fait ce travail avec une telle supériorité que ce serait prendre une peine bien inutile que de vouloir le recommencer sur nouveaux frais... Quelle part M. Francisque Michel a donc dans cette publication?... Il a fait un glossaire dans le genre de celui de M. Jannet dont nous avons parlé plus haut, et visant comme lui la même couche de lecteurs : Brie^ province de France; Amender^ perfectionner; Bretons^ habitants de la Bretagne, etc.
Toujours « l'envie de paroistre ».
Un autre savant, M. Victor de Laveleye publie îa Saga des Nibelungen, dans les Eldas et dans le Nord Scandinave; l'ouvrage est bon, un critique sévère, M. Karl Bartsch en convient, mais il remarque en souriant que M. de Laveleye a l'air d'avoir traduit sur l'original ; il ne le dit pas, mais
il cherche à faire naître cette apparence dans Tesprit du lecteur en citant dans les notes quelques passages du texte islandais. Or M. Karl Bartsch est certain que la véritable source dont s'est servi le traducteur n'est que la traduction de M. Simrock, qui est en vers et par conséquent ne saurait être d'une fidélité rigoureuse. Et il pince M. de Laveleye en donnant dans les trois langues : islandaise, allemande et française, plusieurs preuves de ce qu'il avance ; puis il termine par cette petite critique : « Nous ne reprocherons pas absolument à quelqu'un qui ne sait pas l'islandais de s'être servi d'une traduction allemande, cependant il faudrait l'avouer franchement et ne pas se donner l'air d'être plus savant qu'on ne l'est réellement. »
Encore, si on ne leur reprochait que cela, mais aux yeux de bien des gens, les savants, les bibliophiles sur le retour passent pour être enclins à l'obscénité ou plutôt à une certaine égrillardise qui atteint les gens d'âge mûr, lorsqu'ils ont perdu dans leur jeunesse beaucoup plus de temps avec les vieux livres qu'avec les jeunes femmes. Diderot dit que les vieillards deviennent facilement orduriers, — la liberté du ton ne pouvant plus rendre les mœurs suspectes, — ils préfèrent l'expression cynique qui est toujours la plus simple. C'est probablement ce
qui arrive quelquefois aux savants et aux biblio* philes; mais, n*en déplaise à Diderot, je crois que les vieillards auraient raison de se surveiller à ce sujet, une trop grande liberté de ton pouvant au contraire rendre leurs mœurs suspectes. Revenons aux bibliophiles ; ils n*ont rien à cet égard qui les particularise, et je ne trouve en ce moment aucun souvenir à Tappui de Taccusation dont ils sont parfois Tobjet, tandis que je me rappelle parfaitement la grande colère de M. Raymond Bordeaux contre ce pauvre Aubry, éditeur de la Société des bibliophiles français. M. R. Bordeaux rendait compte dans le Bulletin du bouquiniste d^Aubry^ d*une Notice sur les plombs historiés trouvés dans la Seine et recueillis par Arthur Forgeais^ et Aubry^ pour égayer un peu Tarticle, Tavait semé de certaines reproductions desdits plombs. Arrivé à ce . passage de M. Bordeaux : « puisque nous dissertons ici sur ces Neniœ archeologicœ, nous hasarderons un doute sur l'interprétation ou du moins sur Texacte attribution des dernières pièces, où Tauteur croit avoir vu des revers obscènes... » Aubry, qui aimait â plaisanter, glissa au-dessous de ces lignes la reproduction d*un petit plomb représentant un phallus ailé.
Comme je l'ai dit, violente colère de M. Bordeaux protestant contre l'insertion de cette vignette qui, ajoute-t-il, est précisément en contradiction avec la réserve qu'il avait gardée..., et confusion
LES PASSIONNÉS DU UVRE lOX
d'Aubiy déclarant qu'eflfectivement c'est par inadvertance et à rinsu de son honorable collaborateur que cette malencontreuse vignette a été placée après qu'il avait donné le bon à tirer. Cétait bien du bruit pour peu de chose ; mais, pudeur à part^ pourquoi M. Bordeaux dit-il que M. Forgeais croit avoir vu des revers obscènes..., le fait est sûr, et à moins d'avoir complètement perdu le sens de la vue, il n'y a pas à s'y méprendre, c'est un phallus ailé dans le genre de ceux que les Anglais pudibonds rapportent comme souvenir de leur visite à Pompéi. Après cela, si le débat ne roule pas sur l'épithète d'obscène, nous sommes de l'avis de M. Bordeaux, nous ne voyons là rien d'obscène, mais alors nous ne comprenons plus ses objurgations à ce polisson d'Aubry.
Parmi tous ces bibliophiles, n'oublions pas le bibliophile étourdi, car il y en a; c'est Janin qui va nous servir d'exemple... Il aimait les livres, c'est incontestable, mais quel étourneau 1 il trouve sur le quai un charmant Horace de 1676, la bonne date... il l'achète cinquante centimes et, tout guilleret, la main sur la poche, se hâte de regagner sa demeure... Dans cette maison vit et respire une aimable créature du bon Dieu, qui partage, et d'une façon bien naturelle, son innocente et dilapidatrice
passion — vous Tentendez d'ici. Afin de se faire
pardonner son retard, il s'écrie joyeusement : — Regardez ce que j'ai trouvé pour cinquante centimes, et il tire le bouquin de sa poche. Mais grands Dieux 1 ne s'est-il pas trompé de volume et ce qu'il a payé cinquante centimes — le tome V de la Science des Confesseurs — ne les valait même pas. Qjiand il revint à la boîte, plus ô,' Horace.,, et c'était bien fait, car il n'était pas digne de l'avoir.
Un faux bibliophile que ce Janinl... il s*est trompé de volume, c'est une grosse étourderie, mais ce n'est qu'une faute, tandis que l'imperfectibilité irrémédiable de Janin , la voici : — Comment , depuis ce quai, qu'il ne peut plus appeler comme autrefois le quai des bibliophiles morfondus^ jusqu'à son retour à la maison, il n'a pas jeté un pauvre petit coup d'oeil sur sa trouvaille inespérée, il ne l'a pas tirée de sa poche vingt fois, trente foisl... il ne l'a pas tirée une ! 1 et il se dit bibliophile ; alors, où avait-il la tête, à quoi pensait-il? Peut-être à ce que deviendrait sa bibliothèque après sa mort, mais il est tranquille à cet égard. Sa femme gardera par piété conjugale, honneur de son toit désert, ces historiens, ces poètes, ces amis, et il prie Dieu de lui laisser dans sa vieillesse la force de les ouvrir quelquefois en souvenir « du fidèle écrivain qui l'entoura, comme il eût pu faire pour sa reine, de son dévouement, de sa reconnaissance et de ses respects ^.
Pauvre Janin I on sait ce qu'il en fut; M"* Jules Janin offrit à TAcadémie française la bibliothèque de son mari, mais à de certaines conditions d'aménagement que l'Académie ne put remplir ; elle l'offrit alors à la bibliothèque de l'Arsenal, et, comme déjà elle était malade, elle confia la négociation de cette affaire à une personne qui ne trouva pas plus acceptable la grande belle salle offerte par M. Paul Lacroix que le petit local dont pouvait disposer l'Académie. M*"* Janin mourut sans avoir terminé son testament, et ses héritiers s'empressèrent de livrer la bibliothèque aux enchères publiques.
Sunt lacrymx rerum !
Il paraît qu'il y a là toute une petite histoire intéressante — bien connue des intimes du chalet de Passy — que M. Albert de . la Fizelière n'a pas voulu raconter, tout en disant qu'il ne serait pas étonné que, dans l'avenir, un recueil d'Impressions bibliographiques et littéraires — encore à faire — ne mît le dessous des cartes ducôté de la lumière.
Mais pourquoi diable aussi Jules Janin écrivait-il à un jeune séminariste de ses parents : « ... Rappelez-vous ce que vous avez lu; tout ce qui vient des œuvres de ce siècle est une vaine fumée, bonne tout au plus à obscurcir les intelligences honnêtes. Toute cette écrivasserie qui vous paraît belle, vue de loin, si vous pouviez en pénétrer les tristes mystères, vous porterait à la tête et au cœur...
« Prenez donc bien garde de tomber dans ces abîmes, imprudent que vous êtesl ne lisez ni moi ni les autres I Ne lisez pas un livre de ce siècle. Jb N*BN CONNAIS PAS DEUX qui méritent les regards honnêtes d*un brave jeune homme qui a conservé la piété, la pudeur, les chastes enivrements de ses dix-huit ans... » Il lui recommande de lire < les maîtres de la pensée et de la conscience, les grands orateurs de TOrient et de TOccident, saint Augustin et saint Jérôme, saint Grégoire et saint Âmbroise, saint Jean Chrysostome surtout... »
Quand on débite des sornettes de ce calibre, il faut s'attendre à ce qui est arrivé, et la dispersion de la bibliothèque de ce critique sans critique et sans philosophie, n'est que la réponse à cette lettre ridicule.
Écumeurs
de bibliothèques
|ous voyez que les bibliophiles sont nom* breux et variés; certes, je ne les ai pas tous passés en revue, mais amant de la vérité, je n*ai rien fait pour dissimuler les légers travers dont ces hommes charmants sont affectés ; seulement, me voici arrivé à un point délicat de mon travail... je dis délicat bien que ce soit un mot risqué pour parler de gens qui ne le sont pas... Oui, disons-le vite et carrément, il y a des voleurs parmi les bibliophiles et, mieux que cela, le bibliophile est à base de filou... bibliophilou, disait Mérimée, je crois. Tous subissent la tentation, mais tous n'y succombent pas..., il y a Téducation première, les sentiments d'honneur et de probité... quelquefois la religion... les gendarmes surtout !
Le bibliophile qui dérobe un livre qu'il ne peut se procurer que par ce moyen discutable, et sans la
que Tabbé Chavin de Malan... Ah 1 je n'y peux rien, mais c'est un abbé, et croyez qu*il a opéré avec une certaine dextérité pour obtenir la seconde place... dans ce monde où le sieur Libri tiendra longtemps la corde... la seule chose qu*il ait vraiment méritée et que pourtant il n*a pas eue. C'était aussi un pas* sionné de livres que celui-ci ; il s'était mis en tête d'écrire une Histoire de Dom Mabillon et de la Congrégation de Saint-Maur, ce qui le perdit. Il était l'enfant gâté des gens d'Eglise et se recommandait de l'archevêque de Paris, des évêqueç d'Orléans, de Saint-Claude, de Langres, de Rennes; M. de Falloux et le père Lacordaire lui voulaient du bien; aussi ce n'est pas étonnant que l'administration de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, en dépit de toutes les instructions ministérielles, le laissât fouiller à son aise et à ses heures dans le dépôt confié à sa garde. Il put même, grâce à l'excessive complaisance d'un administrateur très âgé et infirme, M. Robert, dont il avait capté la confiance, venir travailler le dimanche... (travailler le dimanche... un prêtre I... et quel travail I). Il vint à la Bibliothèque pendant les vacances, clefs en main, et visita tranquillement toutes les armoires sous l'œil de Dieu le père. C'est pourquoi il put prendre et emporter ce qui lui paraissait utile et profitable... pour parfaire V Histoire de Dom Mabillon^ et sans jamais garder l'arrièrepensée de les remettre en place un jour ou l'autre,
comme Tindiquent clairement les grattages, les empâtements destinés à faire disparaître autant que possible les timbres et autres marques caractéristiques destinés à arrêter les prêtres sur la pente savonnée de la tentation. Il lacérait les volumes, quelques-uns même n*ont plus de titre. On sait que les estampes de la Bibliothèque Nationale (car il travailla aussi dans cet établissement) sont marquées d'une petite estampille ovale au bas de l'estampe, mais placée mi-partie sur la gravure, mipartie sur les marges, de façon qu'on ne puisse enlever impunément ces dernières; il resterait toujours un fragment de l'estampille sur la gravure; ce sont des mesures prises contre les voleurs, et dont se riait le saint homme; il grattait l'estampille plus ou moins bien et collait dessus une petite étiquette ornée des lettres E. C. (Emile Chavin). Le lecteur, désireux d'en savoir plus long sur la manière de travailler de cet E. C. (Etrange Coquin), peut consulter une note très curieuse de M. Ch. Racinet : De la revendication des limres^ estampes, etc.
Comme l'abbé était pressé par le temps et xipt certaines fois la charge était lourde, il se faisait aider par un commissionnaire qui portait chez Im tantôt les Annales de Baronius, tantôt les Œuvres de Denis le Chartreux : 39 volumes in-fol. dûment et solidement reliés; j'ai dit un commissionnaire, un c'est possible, alors en plusieurs voyages, et
il devait connaître le chemin de la Bibliothèque Sainte-Geneviève au domicile de Tabbé. Si je me souviens bien, TEtat fit saisir et revendiquer à sa succession 170 ouvrages représentant 969 volumes reliés, des manuscrits, des autographes et plus de deux cents superbes estampes I bref, ^14 pièces qui certainement étaient loin de représenter la totalité des pièces volées.
C'était, comme on dit aujourd'hui, un gaillard qui avait de Testomac ; amoureux de sa cousine, il jeta le froc aux orties et Tépousa ; M. de Falloux le fit nommer bibliothécaire au Luxembourg, mais Chavin ayant perdu sa femme peu après, rentra dans le giron de TEglise et continua de chercher des distractions dans les bibliothèques. Amateur généreux, et sachant qu'il allait faire plaisir à Tabbé Cruice, directeur de l'école des Carmes, il n'hésita pas à lui faire hommage des Œuvres de Denis le Chartreux^ 17 volumes in-foL, reliés en maroquin rouge et dorés sur tranche; peut-être trouvait-il dispendieux de trimballer ses in-fol. jusque dans le Jura. Toujours est-il que le bon abbé Cruice, honteux et confus d'avoir été si longtemps en possession d'un bien volé, s'empressa d'en faire la restitution lorsqu'il eut connaissance des revendications de la Bibliothèque Sainte-Geneviève.
Mais en somme, direz-vous gens de maintenant, ce prêtre était probablement irresponsable, il obéissait peut-être à une force supérieure, et la preuve
c'est qu'il conservait pieusement le fruit de ses vols, car ce n'est qu'après sa mort, à la vente de sa bibliothèque, qu'on découvrit — la faute de l'abbé Chavin. Hélas, non encore!... de son vivant, il vendait ses livres — et il avait raison de les appeler ses chers volumes, car le moins qu'ils pussent lui coûter était sa part de Paradis — à un libraire, le sieur Demichelis, le même qui plus tard, acheta en bloc sa bibliothèque à ses héritiers. Ce libraire, avant d'en faire une vente publique, l'écréma au profit d'Anglais et d'Américains qui emportèrent des pièces sur lesquelles on ne put avoir d'autres renseignements que ceux que voulut bien donner le sieur Demichelis. M. Firmin-Didot lui acheta un /y^fw^V^ d'Aide Manuce 3,500 francs qu'il renvoya à la Bibliothèque aussitôt qu'il en connut l'origine, mais Félix Solar se fit tirer l'oreille au sujet d'un Breviarium romanum sur vélin ayant appartenu à saint Charles Borromée et qui, pour cela, lui tenait fort au cœur, — étonnant ce Solar 1 II l'avait payé 2,500 francs, et il fallut que le tribunal s'en mêlât pour qu'il le rendît. Qjiant au sieur Demichelis, il argua de sa bonne foi, et par conséquent aussi de son ignorance complète des choses les plus ordinaires de son métier, car il sortit indemne de cette vilaine affaire où il n'y eut de condamné au tribunal de l'opinion publique que feu l'abbé Emile Chavin. Et vraiment pour ce prêtre il n'y a aucune circonstance atténuante, car pendant qu'il volait, il
écrivait à propos de son Histoire de Mabillon : € Tout l'argent que je pouvais avoir, je remployais à acheter les ouvrages de Dom Mabillon et de ses confrères ; c'était de bien grands sacrifices pour ma pauvre bourse; mais aujourd'hui que je contemple ces chers volumes à leur place d'honneur dans ma bibliothèque, j'ai oublié toutes mes privations... etc., etc. »
Quelle tête, devait faire Dieu le père qui, pardessus son épaule, le regardait écrire 1
Cette histoire est suggestive, comme on dit aujourd'hui... Cependant comme je n'ai sciemment jamais induit personne en erreur ou en coupable tentation, je ne voudrais pas que des âmes pieuses et naïves (en restât-il une seule?...), mais soumises à certaines influences d'hérédité, ou pour parler plus clairement entraînées par un vif désir d'augmenter leur bibliothèque sans bourse délier, pussent croire un seul instant qu'il est facile et sans danger de recourir aux rayons de la Bibliothèque Sainte-Geneviève et de la Bibliothèque Nationale...
Je me crois obligé de les prévenir charitablement que ce temps-là est passé ; intelligemment et savamment réorganisées, la Bibliothèque .Sainte- Geneviève et la Bibliothèque Nationale défient aujourd'hui les voleurs de toute robe. Le moindre larcin entraînerait immédiatement l'arrivée brutale d'un gendarme, ce médecin du bon vieux temps qui, peu tourmenté de Yirritante énigme et plus
heureux que ces doctes confrères, guérit quelquefois le mal et en prévient souvent le retour.
Maintenant, comment oserai-je présenter après ces deux illustrations Libri et Chavin, un pauvre diable de laïque qui s'est laissé aller à la tentation...; il est vrai qu'ici encore, le fait est accompagné d'un éclatant abus de confiance, car mon homme était conservateur de la bibliothèque qu'il avait mise au pillage. Cela se passait à Troyes — en Champagne — comme disent les Champenois qui ont toujours peur d'être confondus avec les héros d'Homère. Le bibliothécaire de la ville était un ancien professeur du collège de Troyes, homme instruit, érudit même et très apte à remplir les fonctions qui lui étaient confiées ; il avait été nommé bibliothécaire en 184a, et, dès l'année 1848, lors de l'instruction de l'affaire Libri, il fut constaté que des livres rares appartenant à la bibliothèque de Troyes avaient été vendus à l'étranger.
Je ne sais quel train menait ce bibliophile, mais des dépenses secrètes occasionnées par les irrégu-larités de sa vie et auxquelles ses ressources personnelles ne pouvaient suffire, éveillèrent les soupçons des Troyens. La municipalité de Troyes nomma un conseil de surveillance avec lequel le bibliothécaire M. Harmand fit naturçllçment mauvais mé-
lié LES PASSIONNES DU UTKE
nage. Les choses en restèrent là pendant dix-huit SOS, lorsqn'en 1866 un libraire de Troyes nommé Charles Dufey publia une série de catalogues de livres rares en vente chez lui, catalogues dont la rédaction témoignait de connaissances bibliographiques que ce bibliopole n'avait pas ; des bibliophiles se demandèrent comment ce méchant petit libraire de province avait pu se procurer de semblables raretés 1 C'était effectivement un coup osé qui montrait en quel mépris le sieur Harmand tenait les Troyens à qui il ne craignait pas d'offrir en vente les livres qu'il avait volés dans leur bibliothèque. Il n'y avait donc pas â Troyes un seul bibliophile un peu au courant de ce que possédait ce dépôt, autrefois d glorieux de ses richesses. Les premiers soupçons , qui s'étaient endormis dix-buit ans, rouvrent l'œil et le concierge de la bibliothèque raconte alors que plusieurs fois il a vu le libraire Dufey sortir de chez M. Harmand avec des charges de livres..., et chose plus grave, il a vu aussi M. Harmand entrer et sortir de la bibliothèque par la fenêtre, — la municipalité défiante, mais qui voulait dormir sur ses deux oreilles, ayant supprimé une communication beaucoup plus facile qui reliait la bibliothèque au domicile de son conservateur.
Ce qui suit est tout simplement stupéfiant; il faut être de Troyes — en Champagne — pour prendre les choses aussi... philosophiquement. Les Troyons
sont des moutons, disait-on jadis (quatre-vingt-dixneuf moutons et un Champenois... on connaît le proverbe)... des moutons... des agneaux, Tétymologie grecque (a-yvoç : innocent) l'indique suffisamment. En 1848, ils s'aperçoivent que des livres de leur bibliothèque ont été vendus à l'étranger, les irrégularités de vie de leur bibliothécaire leur signalent assez quel est Tauteur de ces méfaits ; du reste ils s'en doutent (ils sont si malins I), et mettent M. Harmand en telle suspicion, que le conseil de surveillance supprime une porte mais laisse ouverte une fenêtre, par laquelle ledit bibliothécaire entre et sort de sa bibliothèque selon son envie et aux heures prohibées... Eh bien, lorsque la boutique du sieur Dufey est pleine de livres volés à leur bibliothèque, les Troyens n'osent ni livrer à la justice, ni mettre à la retraite le bibliothécaire... infidèle, en raison des grands services qu'il avait rendus, dit-on ; mais furieux de ce scandale, ils se contentèrent de chasser le portier révélateur... Trop bons d'un côté, mais odieux de l'autre. De nouvelles disparitions de livres ont lieu ; parbleu 1 Dément at quos vult perdere Jupiter,.^. Enfin le conseil de surveillance se décide en 1873 à donner signe de vie; on nomme des experts, MM. Ludovic Lalanne et de Montaiglon qui rétablissent le catalogue de la bibliothèque de Troyes tel qu'il était avant les modifications intéressées que lui avait fait subir le sieur Harmand ; puis ils
Il8 LES PASSIOKNËS DU LIVRE
dressent une liste des livres volés, liste considérable dans laquelle figurent naturellement les pièces les plus rares, des incunables... bref, le meilleur de la bibliothèque, à la suite de quoi Harmand fut traduit devant les tribunaux.
Il se défendit avec impudence, se dit victime des savants de Troyes ; il plaida sa cause de façon fort piquante et mit tellement les rieurs de son côté (ces Champenois sont surprenants t] que les faux furent écartés — et il y en avait; on ne retint que sept cbefe de détournement — quand on pouvait les remuer à la pelle; bref, on lui accorda des circonstances atténuantes — et il n'y en avait pas !
11 fut condamné à quatre ans de prison.
Quant au portier révélateur, l'histoire ne dit pas ce qu'il devint ; il mourut probablement dans la misère... voilà ce qu'on gagne k sortir de ses attributions, il n'avait pas à garder ni à regarder la fenêtre..., mais la porte, on le lut fit bien voir.
Il y a dans cette affaire un curieux rapprochement à établir ; pendant que M. Harmand volait de la main gauche, il écrivait de la droite un article très vif contre l'ancien ministre Chaptal, M. Chardon de la Rochette et le D' Prunelle, médecin du roi, qu'il accuse d'avoir enlevé des volumes de la bibliothèque de Troyes pour les transporter à la bibliothèque de Montpellier, leur pays natal à tous les trois, et il les malmène durement, surtout le ry Prunelle. Pour les gens qui ne sont ni de Troyes
ni de Montpellier, l'affaire est de minime importance ; savoir que les manuscrits du président Bouhier se trouvent à Montpellier quand ils devraient être à Troyes... c'est un changement de bibliothèque, c'est une ville favorisée au détriment d'une autre, voilà tout. Mais il faut entendre le sieur Harmand, lui qui vole les livres de Troyes, qui les vend à tout venant. Français ou étranger, pour se faire de l'argent de poche ; il a des larmes dans la voix lorsqu'il parle de ces trois « misérables » qui, poussés par l'amour du clocher, ont opéré en 1804 le fameux déménagement de la collection Bouhier... '
La fausseté, l'hypocrisie sont choses plus répugnantes que le vol lui-même ; M, Louis Paris du Cabinet historique y a été pris, et il s'écrie... « Laissons parler maintenant M. Harmand, le savant, le chaleureux, le zélé bibliothécaire actuel de la ville de Troyes I ce n'est pas lui qui eût sanctionné par sa présence les faits qu'il va nous raconter. »
Une main sacrilège, dit Harmand, non seulement saisit cent soixante-dix joyaux de la collection Bouhier, « mais ose encore arracher à leur terre natale pour les jeter sur un sol étranger (à Montpellier l) ceux que nous tenions de la pieuse munificence de nos vieux Pithou, que nous environnions d'une sorte de culte depuis plusieurs siècles et auxquels nous devions être attachés, comme nous le sommes à nos anciens monuments, à nos vieilles
églises ». Il appelle cela une spoliation odieuse et livre à Tanimadversion troyenne les noms de Prunelle, Chaptal et Chardon de la Rochette... qui — et je ne fais aucune difficulté de le reconnaître — avaient eu tort en cette occasion.
Mais les larmes d*Harmand sont des larmes de crocodile, et si les manuscrits du président Bouhier sont encore en France, c'est bien à Theureuse inspiration de nos trois enfants de THérault qu'on le doit ; quant aux Troyens, il est permis de croire qu'ils les eussent laissé vendre comme le reste, «* par bonté d'âme.
Terminons ce vilain chapitre, par la courte histoire d'un savant peu détaché des choses de ce monde, car il vendait ce qui ne lui appartenait pas; mais son cas est loin d'être aussi limpide que les cas précédents, et n'était-il après tout qu'un excentrique ? — moins excentrique pourtant que le gouvernement qui lui donnait mission sur mission, enchanté, paraît-il, de la façon dont il s'en acquittait. Il s'appelait Minoïde Mynas, était Grec de naissance, — de profession, peut-être, mais c'était certainement un savant; M, Villemain l'avait envoyé en Grèce et en Asie Mineure visiter les fameux monastères ; il en avait rapporté quelques manuscrits très importants, entre autres celui des Fables
de Babrius et celui du Traité de Phtlostrate. Loin de les donner à la France à laquelle ils revenaient de droit, puisqu'ils étaient le résultat de la mission confiée à ce particulier, notre savant préféra les vendre au British Muséum qui — connaissant la mission — ne s'empressa pas moins de les acheter.
Un peu plus tard, comme le gouvernement français venait de donner une nouvelle mission à ce Grec qui les remplissait si bien, celui-ci, avant de partir, fit remettre au ministère un pli cacheté, contenant, disait-il le manuscrit de Philostrate, Or, lorsqu'on ouvrit le pli, le Grec était loin et le manuscrit aussi, car il n'avait laissé qu'une copie de sa main, annotée et surchargée. Ce singulier savant refusa même de communiquer l'original à M. Daremberg chargé par le gouvernement de publier ce traité. Ceci a son explication : Si Minoïde Mynas ne se réservait pas la propriété du Philostrate, il voulait au moins en avoir la jouissance exclusive, et depuis il en a donné une édition dont le texte diflfère notablement de celui qu'il avait remis au ministère. C'était vraiment se moquer du ministre qui le payait. Tout cela ne l'empêcha pas de mourir tranquillement chez lui, à Paris, où le gouvernement vigilant et soupçonneux-fit mettre les scellés afin de voir s'il n'y avait pas lieu de revendiquer quelque chose.
Il était bien temps.
Croyez-vous maintenant que le bibliophile, le
vrai bibliophile qui subit la tentation de voler un livre, un seul, sans lequel la vie lui serait insupportable, qui y cède et meurt avec ce gros péché sur la conscience, les yeux fixés sur ce livre qui n'est jamais sorti de sa bibliothèque... soit vraiment si coupable ? Il me semble qu'après les messieurs dont nous venons de vous entretenir, on serait heureux de le rencontrer, de lui ôter son chapeau et, ma foi, de Tassurer de son estime toute particulière.
Nous avons parlé du peu de scrupules des Anglais en matière de propriété... littéraire et artistique, certains Allemands ne sont pas non plus d'une délicatesse exagérée ; ainsi en l86^, l'Académie des inscriptions signale à la réprobation du monde savant un acte que les honnêtes gens de tous les pays flétriront comme il mérite de l'être. M. Auguste Mariette (Mariette-Bey) a fait récemment une découverte du plus haut intérêt historique en déblayant le grand temple d'Abydos, il a trouvé une table gravée sur les murs d'une petite salle... U se disposait à publier cette table précieuse quand il apprit avec stupéfaction qu'elle venait de paraître à Berlin et que son nom n'était même pas mentionné dans cette publication. Une copie de ' ce document lui avait été volée et immédiatement envoyée en Allemagne.
Cela rappelle un peu l'aventure plus grave arrivée à M. Boissonade qui la racontait plaisamment; il avait reçu la visite d'un savant allemand, chacun avait parlé de ses travaux, de ses projets, on avait échangé des vues, et M. Boissonade lui avait raconté qu'il allait publier certain écrivain grec fort curieux et tout ce qu'il y a de plus inédit, dont il était en train de copier les manuscrits. Il n'avait pas achevé que le traître prend congé, court à la Bibliothèque, copie plus vite que M. Boissonade ce manuscrit que celui-ci disait presque sien — à cause de son commerce prolongé avec lui, et l'édition de l'Allemand précède la sienne... — Franchement, disait l'excellent M. Boissonade, qui ne donnait pas le nom du drôle, est-ce bien, ou plutôt n'est-ce pas très mal 1 On crut un instant que le coupable était feu M. Bachmann..., il paraît que non, et M. Frédéric Diibner raconte que le professeur Fleck écrivait à cette époque à un ami de Paris : « Voilà donc mon ouvrage de géant en cinq parties : deux volumes de voyages, trois volumes fruits de mes voyages ou Anecdota sacra ittneribus italtcts et gailicis collecta chez Barth. Les Anecdota contiennent entre autres (p. 113 à 140) le Testamentum Salomonts y DAs ICH Boissonaden wegoekapert habe. 7^
— Je ne sais pas assez le français, dit M. Fréd. Dùbner (un brave et honnête Allemand, celui-là 1) pour pouvoir rendre toute l'énergie cynique de ces paroles...
Oh ! les Allemands peuvent sourire, j'en citerais d'autres si je voulais; ils n'ont pas que M. Fleck comme personnage de délicatesse douteuse, je me souviens d'un docteur Lindner, professeur à l'Université de Leipzig, qui fut condamné à huit ans de prison avec travail forcé pour lacération et vols nombreux de livres et de manuscrits appartenant à la Bibliothèque publique de Leipzig, etc., etc.
Au British Muséum de Londres, sont exposés dans la grande salle de lecture deux volumes richement reliés, mais ornés d'une pancarte indiquant que ces deux livres ont été mutilés et déchirés avec connaissance de cause par un des lecteurs, et que si on se surveillait un peu les uns les autres, de pareils faits n'arriveraient pas. Ceci 'est évidemment très pratique, mais heureusement nous préférons encore le mal au remède — affaire de mœurs.
Tout ceci soit dit pour prouver qu'il n'y a pas qu'en France...
Mais je m'aperçois que jusqu'ici, je n'ai guère présenté que le bibliophile, le savant mal avisé, suffisant, vaniteux, rageant, bataillant... et volant, c'est le côté noir de la profession, mais il est d'autres savants, d'autres bibliophiles et des côtés plus plaisants...; seulement, il me faudrait un volume pour raconter les amusantes sorties de M. Hase,
bedonnant et majestueux qui, dans son cabinet chauffé à 30 degrés, se dépouillait petit à petit de tous ses vêtements et travaillait ainsi — nu, mais chastement enveloppé de sa grande houppelande — jusqu'à deux heures du matin. Jupiter en robe de chambre.
Un jour, il reçoit la visite d'un jeune savant étranger : — Le lendemain de mon arrivée, dit celui-ci, je suis venu vous présenter mes devoirs, vous n'y étiez pas, mais j'ai eu l'honneur d'être reçu par M*"* Hase...
M. Hase, l'arrêtant d'un geste bienveillant, lui dit avec son horrible accent tudesque et tout en scandant péniblement ses syllabes : — Il n'y a pas de ma-da-me Ha-se, di-tes tna con-cou-pine.
On se représente l'effarement du jeune savant.
Puis les petits dîners chez le père Lathuile ; — les frasques du gros Dûbner ; — les entretiens gaulois de M. Boissonade avec M. Lenormant; — l'histoire de M. Egger et de son valet de chambre au château de Compiègne ; — et nombre d'anecdotes sur le sac et le chien mouton du comte de Labédoyère, tous les trois bien connus, du quai Voltaire au quai Saint-Michel. Ce même comte de Labédoyère qui, une fois, croyant être fatigué de ses livres, les vendit, puis passa le reste de sa vie à courir après dans les ventes et à les racheter à tout prix comme autant d'enfants prodigues qui auraient fui de la maison paternelle.
Un autre type, M. Auguste Veinant, qui signait de son anagramme Gustave Aventin, fournirait aussi quelques pages. Cétait un grand sec, voûté, . qui € dépensait plus d'argent pour la toilette de ses livres que pour la sienne » et dont tous les bibliophiles connaissaient bien la vaste redingote d*alpaga pourvue de poches in-fol. Son portrait-charge figiu-e sur le titre de la Bibliotheca scatologica^ c'est le personnage à droite courbé en deux et appujé sur une béquille... — pourquoi? puisqu'il n'était pas boiteux.
Et M. Héliodore-Sagesse- Vertu Garcin de Tassy
Cet homme fameux en Provence, C'est rindien Garcin de Tassy.
Il n'est pas grand, et sa sdence Par malheur est petite aussi.
a dit un malin qui, vous pouvez en être sûr, p'a jamais lu une ligne de M. Garcin de Tassy... ; mais c'est ainsi dans les lettres I
Paravey... membre du Corps de génies disaient ses cartes de visite, petit homme à la figure vive, éveillée, et dont les cheveux étaient retenus sur le devant par deux petits peignes d'écaillé ; on le rencontrait se promenant à cheval aux Champs-Elysées, une pile de livres attachés derrière lui; — Antony Méray à la recherche d'ancien maroquin, ramassant chez les brocanteurs, à la grande stupéfaction de Câstagnary, de vieilles bottes arabes
qu'il transformait en reliures bizarres ; — Achille Genty, un original, bibliophile et libraire qui annonçait ainsi des livres dans son catalogue : Poésies persanes y 30 francs^ extraordinairemeni piqué ; OH ne saurait y si Ton tCa vu V intérieur de ce volume, se figurer jusqu'oïl s'étend Vingéniosité des vers, c'est le plus curieux spécimen de leur savoir-faire. Autre volume : Maximes politiques mises en vers par Fabbé Esprit; M. Genty, constate, en insistant, que cet ouvrage n'est qu'un recueil de banalités mal rimées, dans lesquelles cependant on trouve ç{vlq\ç{[iq% platitudes curieuses; et, il ne s'est fait l'éditeur de La fontaine des amoureux de science^ poème du xv* siècle que par respect pour la tradition, car il le trouve assommant...
Etc., etc., etc.
Je voudrais bien qu'on ne crût pas que la France soit seule à avoir le monopole de tous ces fantoches; les autres pays ont souvent même mieux à nous oflfrir; pour n'en citer qu'un, je présenterai le baron Weestreenon de Tiellandt, célèbre bibliophile bien connu dans les Pays-Bas, chevalier de l'ordre du Lion néerlandais et directeur de la Bibliothèque Royale. Pendaiït les quarante ans qu'il mit à former sa bibliothèque particulière, il ne la montra à personne, pas même à son intime ami M. Holtrope. Un jour, enfin, il annonça à deux amis qu'il allait pouvoir les admettre à contempler ses merveilles, ses trésors, etc.; mais il fallait pour
cela qu'ils se soumissent complaisamment aux conditions suivantes : la voiture du baron irait les prendre, parce que l'atmosphère pouvait être ce jour-là chargée d'humidité. Avant d'entrer dans son cabinet, ils changeront de costume, mettront chacun une robe de chambre (il en a deux toutes neuves pour ce^sage), un bonnet et des pantoufles, leurs vêtements et leurs chaussures ordinaires pouvant introduire de la poussière — la chose la plus pernicieuse pour les livres. Ce sont, du reste, des précautions auxquelles il se soumet lui-même. Les deux amis acceptèrent, mais ce fut inutile ; il traîna la chose en longueur et finalement mourut, laissant cependant sa fameuse bibliothèque à l'Etat, mais avec des stipulations qui n'avaient d'autre but que d'écarter autant que possible de ses diables de livres les malheureux lecteurs.
Et cent autres encore Anglais, Allemands, Italiens avec beaucoup d'etc.
Ils se sont endormis
dans l'amour
du livre
Il m'en coûte de les quitter, et je veux en accompagner quelques-uns jusqu'au cimetière, non pas de ceux qui, après être morts — de leur belle mort — chez eux, tranquillement, doucement, le livre aimé à la main, s*en vont avec la croix et la bannière , mais de ceux qui ont apporté quelque fantaisie dans leur profession de savant et de bibliophile, et ont payé parfois chèrement la vie bizarre qu'ils s'étaient faite à tort ou à raison.
Tous les lettrés connaissent les deux éditions de Rabelais de Stanislas de TAulnaye, mais de ceux qui restent aujourd'hui combien peu ont connu ce personnage. Il avait quatre-vingt-deux ans qu'il travaillait encore à sa seconde édition, il habitait rue Saint-Hyacinthe, près de la place Saint-Michel, une mansarde où il n'y avait qu'un grabat et une
chaise ; — des livres en tas et des paperasses gisaient à terre. Il ne sortait guère de son lit que pour aller chez le marchand de vin voisin, chercher un peu d*eau-de-vie, ce qui était le fond de sa nourriture.
Un voleur, qui se trompait évidemment, voyant un jour la clef sur la porte, entra et lui prit son pantalon qui était pendu dans Tentrée ; de T Aulnaye dormait et ne s'aperçut que plus tard de cette catastrophe qui allait changer ses habitudes; aussi lorsqu'il entendait venir quelqu'un, il criait : — Eh bien, me rendez-vous mon pantalon, que je puisse enfin sortir. Lorsque l'apprenti de la maison Didot lui apportait des épreuves^ il lui disait — toujours de son lit : — Petit, tu trouveras une pièce de dix sous dans mes souliers; va voir si mon pantalon est au porte-manteau...; s'il n'y est pas, descends chez le liquoriste et achète-moi pour dix sous d'eaude-vie pendant que je corrigerai ton épreuve. M. Paul Lacroix, à qui j'emprunte une partie de ces détails, racontait encore que le libraire Louis Janet, instruit de la détresse du vieux savant, lui envoya un pantalon neuf qui fut déposé au pied du lit. Â son réveil, de l'Âulnaye poussa un cri de joie : — Cette fois-ci, dit-il, on ne me le prendra plus car je coucherai avec; et il s'empressa de le mettre sans s'apercevoir de la substitution.
Il s'occupait aussi de l'examen critique du Rabe^ lais publié par Esmangard et Eloy Johanneau : — Il me faudrait, disait-il en riant, bien des volume
in-8** pour relever les bourdes et les âneries qui distinguent cette édition variorum que je proposa d'appeler édition aliborum.
Il avait été fort riche ; après avoir dépensé gaie-r ment sa fortune, il s'était mis courageusement au travail ; il écrivait sans cesse, était fort instruit, et sa mémoire prodigieuse lui tenait lieu de bibliothèque. La liste de ses œuvres est assez longue, on y trouve des ouvrages sur la musique et une Hts^ toire générale des religions qui faisait dire à M. Bre&soUes d'Auvillars : — De TAulnaye était un érudit plus propre à commenter Rabelais qu'à traiter des religions.
Il vécut encore dix ans — après les dix sous dans les souliers — et mourut à Sainte-Périne à l'âge de quatre-vingt-douze ans.
Tous les manuscrits qu'il laissait furent perdus, entre autres un Essai de bibliographie encomiastique ou bibliographie des Eloges qui ont pour objet les choses et les personnes ; il comprenait cinq mille articles qui eussent formé quatre volumes in-S*". On en trouve de curieux extraits dans le Rabelaisiana qui termine le glossaire de sa seconde édition de Rabelais. C'est en cherchant ce manuscrit et d'autres que M. Paul Lacroix apprit que les papiers des gens de lettres qui meurent — sans famille — dans des maisons de santé, hospices, etc., reviennent au Domaine qui les fait vendre, comme il l'entend, c'est-à-dire au poids — ce qu'ils valent probable-
1)4 l-BS PASSIONNES DO LtVU
ment, mais ce qu'en tout cas M. le Domaïoe n'est pas apte à juger. Il reçut une lettre de M. Vamier, alors directeur deSainte-Périne {i8;6), lui aDDonçant qu'il n'avait rien trouvé, que tous les manuscrits de de l' Aulnaye avaient dû être vendus, comme l'avaient été plus tard une pièce en cinq actes de M. de Montverani tt Iks Anecdotes de l'ancienne Cour, les Observations sur les finances d'Angleterre, etc., ainsi que le Récit d'un voyage en Angleterre de M. Leroy de Petitval. Cela n'arrive plus aujourd'hui grâce à la bibliothèque de Sainte-Périne fondée, je crois, par M. Uginet, ancien attaché à la maison de Louis-Philippe.
Le journal le Droit du i; mars i8;6 annonçait que M. Alexandre Timoni, homme de lettres, avait été trouvé mort chez lui, rue des Vieux -Aagustlns, 7, mort littéralement de faim : «Ce n'était pas, disait ce journal, la misère qui avait pu tuer ce savant, car il jouissait d'une belle fortune; mais absorbé par l'amour de la science, il oubliait que l'homme a un corps à nourrir et il restait souvent plusieurs jours sans manger. >
On va voir combien ce récit était inexact; M. Jules Blancard, ancien secrétaire de l'Ecole d'Athènes, qui connaissait la misère de Timoni a donné sur lui quelques détails intéressants. Timoni
était né à Constantînople d'une famille grecque et avait été agent consulaire à Erzeroum pendant plusieurs années, mais l'amour de la science lui avait fait tout quitter pour se livrer à l'étude des langues, et on sait combien cette étude est passionnante. Il en savait, dit-on, une vingtaine — de quoi être fou, et, depuis dix ans, habitait Paris où on ne le rencontrait guère que dans les bibliothèques; une petite rente sur un immeuble de Constantinople l'empêchait seule de mourir de faim. C'était un brave homme, incapable de mendier ou de se procurer de l'argent par des moyens indélicats; il avait cherché à donner des leçons mais n'avait trouvé qu'un élève, un Arménien à qui il enseignait le grec moderne et qui le payait en lui apprenant à son tour à bien prononcer l'arménien.
Un mois avant sa mort, Timoni ayant prié M. Blancard de le mener en consultation chez un médecin et n'étant pas venu au rendez-vous, M. Blancard alla rue des Vieux- Âugustins où il trouva le savant dans son pauvre logis, sans feu, assis devant sa table au milieu de ses livres et de ses paperasses, — grelottant dans une guenille qui jadis avait été un manteau. «Je n'ai pas froid, dit-il à M. Blancard qui lui faisait des offres de service, je ne fais jamais de feu et quand la température est plus rigoureuse, j'ai un autre manteau tout neuf. Je me trouve mieux à présent; j'irai pourtant chez le médecin avec vous ; j'ai voulu pourvoir à des besoins plus
pressés; j'ai été me confesser [c'était un catholique fervent) et je vieps de faire mon testament. »
A son concierge qui, pris de pitié en le voyant passer exténué, amaigri, lui offrait un bouilloQ et un verre de vin, il répondait doucement : « Mon ami, les philosophes savent se passer de ces cbose»-là. » La petite pennon n'arrivait pas, il l'attendait anxieusement mais n'en soufflait mot k personne. Il ne s'est pas alité et n'a pas même gardé la chambre ; presque jusqu'au dernier jour, il alla travailler dans les bibliothèques ; un matin, le concierge ne le voyant pas paraître monta à sa chambre et le trouva, comme toujours, assis devant sa table, mais la tête tombée sur ses manuscrits. Il était mort... de n'avoir pas mangé depuis bien des semaines.
Quelques heures après sa mort, arrivait la petite rente qu'il n'avait pu attendre plus longtemps. Cette rente, il la laissa par testament à l'église des Petits-Pères, ainsi que de précieux manuscrits k la bibliothèque Mazarine. Il avait environ a,ooo volumes et quelques objets d'art qu'il a aimés jusqu'à la mort et qu'il ne lui est pas venu k l'idée de chercher à vendre — pauvre savanti — afin de durer un peu plus.
Son concierge et son élève l'Arménien l'accompagnèrent seuls à sa dernière demeure... < le malheureux est toujours seul, » disait-il souvent.
J'ai eu la sotte curiosité de vouloir lire quelques
satires de notre savant, entre autres Le journaliste foulé aux pieds par un brocanteur ; rapprochement burlesque des travaux d^ Hercule avec ceux d'un mauvais ga^etier, pauvre pièce de vers dans laquelle l'auteur se qualifie de membre de plusieurs sociétés savantes, auteur de divers ouvrages, ce qui, dans le dictionnaire des plus rares génies est le synonyme .parfait de brocanteur,.. Je dis que ma curiosité fut une sottise, car je faillis perdre un peu, non pas de la compassion profonde que m'inspirait ce malheureux savant, mais de la sympathie qui l'accompagnait.
Infortuné polyglotte, sa manière d'interpréter le mot brocanteur ne donne pas une haute idée de sa possession de la langue française; s'il en était de même, pour les dix-neuf autres langues — qu'il entendait?... quel gâchis I
Âhl tous les savants ne meurent pas comme J.-Ch. Brunet, assis dans son fauteuil au milieu de ses livres, s' éteignant après une longue vie toute consacrée à s'assurer par le travail une honorable indépendance et pouvant dire de lui-même : «... si le caractère et l'esprit ont été souvent dominés par le tempérament, si par conséquent, je suis resté un homme médiocre, je ne dois pas regarder cela comme un malheur, puisque j'ai été préservé
de rambition qui trop souvent tourmente les esprits plus brillants et plus ardents que le mien, et que satisfait d^une modeste fortune, fruit de tra* vaux utiles, j*ai pu jouir d*une douce indépendance et couler des jours paisibles, au milieu des agitations qui ont renversé à côté de moi, tant d'exis* tences en apparence dignes d'envie. »
Ils sont rares ceux qui peuvent en dire autant.
Voici J.-F. Chenu, bibliophile distingué, qui publia de charmantes éditions, la joie des amateurs, ce qui ne Tempêcha pas de mourir pauvre, après toute une vie de privations. Comme des amis rengageaient à se donner un peu de bon temps... — Me reposer, répondit-il, je ne le puis, je n*ai pas mille francs de rente. Et lui aussi préféra mourir au milieu de ses livres que de les vendre pour augmenter son petit revenu.
Gabriel Peignot, après soixante ans de travaux remarquables et remarqués, laissa sa famille dans une telle situation qu*au bout de vingt ans (je précise, car la chose est singulière, Peignot est mort en 1849), 1® bibliophile Jacob, Gustave Brunet (de Bordeaux) et Pierre Descbamps durent provo quer une souscription, le x*' février 1869, pour venir en aide à M*"* Peignot et à ses enfants. Les mêmes bibliophiles, ou à peu près, avaient déjà fait deux souscriptions en faveur de Qjaérard, Tune pour le faire vivre, Tautre pour le faire enterrer.
Ceux-là étaient des travailleurs; voici deux bibliophiles amateurs dont la mort fut entourée de circonstances assez bizarres; M. de Soleinne, grand collectionneur de pièces de théâtre, tomba mort en plein soleil, au moment où il montait en omnibus. Rien sur lui ne le faisant connaître, il fut transporté à la Morgue et eut finalement le convoi du pauvre. Il laissait une fortune considérable. Cest du moins tout ce que je trouve dans le Bulletin du bibliophile^ malgré les invraisemblances et les impossibilités que ce récit renferme. Q.uant à Tautre collectionneur, M. Motteley, il mourut de la vraie mort du bibliophile ; c^était un amateur enragé et jaloux, chaque porte de son appartement était garnie d'une serrure à secret, et la porte d*entrée, outre la serrure ordinaire, était encore agrémentée d*un énorme cadenas. Il recevait fort peu n'aimant pas les visites, et se refusait obstinément de faire à sa demeure les réparations les plus urgentes, dans la crainte d'un contact imprévu mais possible entre des ouvriers aux mains blanches de plâtras et les superbes reliures de ses livres, lesquels furent seuls témoins de sa mort — qui arriva brusquement au milieu de la nuit. Son cabinet valait bien 100,000 francs, mais on ne découvrit chez lui qu'une somme à peine suffisante pour le faire enterrer..., et, lui aussi, eut le convoi du pauvre sans chien, sans amis, sans parents. C'est peut-être payer bien cher Tamour des belles reliures.
Ironie de la destinée I en une nuit — comme celui qui les avait tant choyées — mais en une nuit terrible, épouvantable, la nuit du 33 au 34 mai 1871, ces belles reliures disparurent toutes emportées dans les tourbillons d'une tempête de feu et d'eau...
Quelque temps avant Timoni, était mort un autre étranger qui, depuis longtemps, habitait la France; il s'appelait Kasangian, était Ânnénien et travaillait à un formidable dictionnaire arménienfrançais... je dis formidable, car il y travailla toute sa vie et, s'il n'était pas mort, y travaillerait encore. On ne le rencontrait dans Paris qu'aux heures auxquelles était fermée la Bilbliothèque de la rue Richelieu; il était maigre, osseux, décharné; sa vilaine tête sortait d'une longue robe noire à larges manches et était coiffée d'une petite calotte verte sur laquelle il mettait parfois un chapeau gibus, — ce qui n'était pas d'un effet très heureux. Mais les soins de sa personne l'occupaient peu ; tout chez lui était pris par ce satané dictionnaire, auquel collaboraient plus ou moins les loustics de la Bibliothèque.
Il m'arriva un jour me priant de lui traduire un passage russe... — M. Kasangian, ce serait avec plaisir, mais... c'est que je ne sais pas le russe, — Obi que si. — Je vous assure que non; et, comme
il insistait plus que de raison, je lui demandai la cause de cet acharnement. Alors Kasangian me raconta qu'un monsieur, à qui on Tavait adressé par erreur, lui avait dit en me naontrant : — Vous voyez bien ce monsieur là-bas à côté de qui il y a une place libre, eh bien, c'est celui-là qui sait le russe; seulement, il n'aime pas à être dérangé, il vous répondra que c'est encore une erreur, qu'il ne sait pas le russe..., mgis insistez; il s'entêtera, tenez bon... c'est à celui qui ne cédera pas qu'appartiendra la victoire.
— Tenez, dis-je à Kasangian, vous avez été victime d'une fumisterie, ce monsieur est ce que nous appelons un de nos joyenz fumistes... Ahl sapristil ne voilà-t-il pas Kasangian qui griffonne sur un papier les mots fumiste et fumisterie, que je lui explique tant bien que mal, et qui veut bon gré mal gré en enrichir son dictionnaire. En même temps, je l'engageai à se méfier beaucoup des renseignements qu'il récoltait ainsi de chaise en chaise. Comme il était quelque peu raseur, on se le renvoyait de l'un à l'autre — malheureusement il avait confiance en moi et venait en dernier ressort me soumettre ses perplexités à l'égard de faignant pour fainéant, ormoire pour armoire, collidor pour corridor, canifle pour canif, etc. J'en ai cependant retiré cette observation, c'est que la locution vicieuse lui paraissait — d'instinct — toujours préférable à l'autre.
Après sa course aux renseignements, il retournait à sa place encombrée de livres, copiait, collationnait et faisait un petit somme qu*avait soin de toujours interrompre brutalement un imbécile de garçon de salle — qui avait été gendarme, et Tétait encore; — il lui criait : — On ne vient pas dormir
Il habitait rue du Faubourg -Poissonnière une pauvre chambre sous les tuiles et chaque matin disait la messe (car il était prêtre) à Téglise Saint- Eugène où ses charitables confrères lui avaient laissé la messe la plus pénible, la messe de six heures. « En plein hiver, a dit M. Qaretie avec émotion, le pauvre Kasangian se levait grelottant, s*enveloppait dans sa houppelande, descendait tout gelé dans la rue dont le gaz s'éteignait et glissant sur le verglas allait doucement dire sa messe, tout seul, dans sa petite chapelle froide et sombre. »
Sa récréation était, au sortir de la Bibliothèque, de faire un grand tour pour regagner sa chambrette où il s*attelait de nouveau à son dictionnaire. Q.uand il mourut, ce n'était plus qu'une ombre et la mort n'eut qu'à souffler légèrement pour la faire disparaître.
C'était un honnête homme celui-là I et qui n'avait rien de commun avec le sieur Brutus Libri-Carrucci dont nous avohs parlé plus haut; je ne sais pas comment est mort Libri, et du fait je n'ai nul
souci, mais le dernier hommage qu*il reçut est assez inattendu pour trouver ici sa place. Un jour que Philarète Chasles visitait Fiesole, il entra dans la vieille cathédrale moitié pour échapper aux importunités de petites mendiantes à qui il venait d'acheter un bouquet, moitié pour voir certaines statues : « Un cercueil, dit-il, m*empêcha d'approcher; selon la mode italienne, le cercueil était ouvert I je regardai l'homme mort, c'était Libril je fus longtemps devant ce cadavre 1 Enfin, je déposai le bouquet des petites filles sur le bois du cercueil et je m'en allai plus rêveur que jamais. » C'étaient rêveries de caïman, car elles ne lui inspirèrent que les réflexions suivantes : Libri n'avait qu'on défaut^ il était essentiellement voleur, « il l'était comme on l'est dans ce pays délicat, voluptueux, exquis, — par gentillesse, gentilezza, par subtilité, par bonheur de la manœuvre secrète, encore plus que par cupidité. Il l'était encore par délices et avec grandeur... ».
Allons..., on peut dire du petit bouquetée que disait Ninon de son billet à la Châtre.
Voici un autre lettré, Michel Désiré, philologue érudit, qui avait été répétiteur de première classe à l'Ecole Normale, puis agrégé des classes supérieures au collège Saint-Louis; ne trouvant pas dans Tins-
truction publique la récompense à laquelle il pensait que ses travaux lui donnaient droit, il fut pris d*un profond découragement et chercha dans l'intempérance Foubli de ses ambitions légitimes. Il était entré comme correcteur aux Ateliers catholiques de Tabbé Migne et 7 préparait des éditions qui sont assez estimées, dit-on. Ce malheureux homme, tombé de plus en plus dans la dégradation, était arrivé à tirer des bordées pendant lesquelles il ne dessoûlait pas, comme on disait au^ Ateliers catholiques du Petit-Montrouge; et, c'est entre deux cuvées, que revenu un instant à lui-même et se voyant tel qu'il était — tout sentiment d'honneur n'étant pas éteint — il eut honte, et se pendit de désespoir.
Fit-il pas mieux que de finir comme Erminaud Du Cbâtelet. C'était im lettré aussi, un fouilleur de livres, presque un savant; il allait épouser une jeune fille de Nancy, lorsqu'il fut obligé de venir à Paris régler quelques affaires qui le retinrent dans la capitale plus longtemps qu'il ne Teût voulu.
Souvent femme varie, Bien fol est qui s'y fiel
Du Châtelet, qui n'était pas encore fou, ne 8*y fiait pas et hâtait son retour, mais^ hélas 1 la jeune personne était pressée... car il la trouva mariée. Evidemment, c'était une chance l II ne prit pas ainsi la chose,
devint fou et fut enfermé pendant un an à Maréville d'où il sortit à peu près guéri et ejitra au journal le Siècle. Il habitait rue Dauphine, n° 4, au dernier étage d'une maison dont le rez-de-chaussée était occupé par un marchand de vin. Jamais il ne parlait de son amour brisé, ni de sa folie passée, mais entre temps, il s'était mis à boire, histoire de s'étourdir, et quelquefois s'épanchait dans le sein d'un ami, de La BédoUière par exemple — et celui-ci racontait sur celui-là de bien singulières histoires d'ivrogne.
Ce Du Châtelet avait pour intime ami un certain Charles Chabot, un soixante-quinzième d'homme de lettres, auteur de deux petits livres insignifiants Les points sur les I ou la Bourse de Paris et Londres^ etc., et c'est en cherchant à les oublier qu'il s'était rencontré avec Du Châtelet — chacun en face d'un verre d'absinthe. Du Châtelet l'éblouissait de son savoir, mais le lendemain, il disait à La BédoUière qu'il avait monté son escalier à quatre pattes.
— Votre Du Châtelet me dégoûte, disais-je à La BédoUière; mais ce vieux Labéne m'écoutait pas..., il prétendait qu'tîn jour ou l'autre j'écrirais l'histoire de ces déclassés, et il voulait absolument que je rendisse justice à son malheureux ami. C'est un savant, un bibliophile, un... je vous en prie, faitesle pour moi et pour la vérité, reconnaissez-lui ses qualités et pardonnez-lui ses défauts.
Du Châtelet, que je n'ai jamais voulu voir — et ce n'est pas la faute de La Bédollière prétendant qu'il gagnait à être connu — était devenu en fin de compte, un alcoolique...; j'ai horreur des ivrognes, et celui qui pousse Toubli de soi-même à ce point me paraît tellement répugnant, que je me sens pris de pitié pour ce misérable philologue dont je parlais plus haut, à qui je pardonne, parce que si dégrardé qu'il fût, il eut un instant de virilité, se rendit justice et se pendit... tandis que Du Châteletl... Une nuit qu'il était tombé au coin de la rue de la Huchette, le froid le saisit et une congestion cérébrale l'acheva; quant à son ami Chabot I... trouvant que l'absinthe était un moyen lent et coûteux, il s'asph}rxia dans un garni de la rue Saint- Victor.
Qu'ils reposent en paix, et si j'ai parlé de Du Châtelet, ce n'a été qu'en souvenir de mon vieil ami La Bédollière — qui cependant, s'il était là, trouverait encore que je me suis montré un peu dur pour son protégé — savant et bibliophile, disait-il... je n'en suis vraiment pas si sûr que cela.
Mais assez d'ivrognes I des figures plus sympathiques nous restent, et M. Stanislas Guyard, savant orientaliste, professeur d'arabe au Collège de France, conduit au suicide par suite d'anémie
cérébrale causée par Texcès de travail, est d*un autre intérêt... M. Renan a dit sur sa tombe : « La fatigue amena bientôt Tinsomnie, l'incapacité de travail. L'incapacité de travail, c'était pour lui la mort. Vivre sans penser, sans chercher, lui parut un supplice »... et M. S. Guyard se tira un coup de pistolet dans la tête ; il avait trente-six ans.
En 18^9, mourait à La Riboisière un homme sur lequel J. Janin écrivait ces lignes : « J'ai mené l'autre jour au cimetière Montmartre, dans la fosse commune, un de mes amis mort à l'hôpital. Nous étions une demi-douzaine, regardant tristement descendre dans la terre des pauvres le corps d'un des plus profonds penseurs, d'un des plus infatigables travailleurs et l'un des écrivains les plus originaux, les plus vigoureux et les plus éloquents de notre temps. » Cette fois, Janin était dans l'étroite vérité; quand je vous aurai dit son nom, à vous jeune homme de la génération actuelle, vous serez étonné de ne pas le connaître..., de ne pas avoir même entendu prononcer ce nom. Je voudrais me tromper, mais j'ai grand'peur qu'après vous avoir dit : cet homme s'appelait Bordas Dumoulin, vous ne fassiez une piteuse grimace, si je m'en tenais là.
Ne recourez pas aux dictionnaires biographiques, ils sont insuffisants, mais si le roman du jour vous en laisse le temps, lisez le beau livre de M. F. Huet : Bordas Dumoulin , histoire de sa vie et de s$s
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«mirages; il vous apprendra qael fut ce martjr de la pensée, il vous le montrera portant douloureusement dans son esprit les immenses, les redoutables problèmes qui pèsent sur l'âme du siècle, les scrutant avec une indomptable ardeur et les résolvant aux prix des plus grands sacrifices; « modèle d'un dévouement absolu à la science, sa vie d'accord avec ses doctrines en confirme l'autorité ».
Ceux qui l'ont conduit à la fosse commune suraient pu lui acheter un terrain, «mais ils ont cru mieux comprendre les sentiments de leur vieil ami en le rendant à la terre des pauvres comme un chrétien de la primitive Église. Il n'était point de ceux dont il a été dit : acceperunt mercedem suam; sDu lot était ailleurs et quant à ce monde, maintsnant que Bordas est mort, qui sait s'il ne va pas devenir immortel».
Le D' Piloux, seul, a prononcé quelques paroles sur sa tombe, mais il reste une page émouvante de M. John Lemoine sur la mort de ce grand philosophe.
Bordas Dumoulin habitait une petite mansarde de la rue des Postes où il vivait dans le travail et dans la pauvreté, et la veille du jour où il s'alita, il était descendu dans la rue, se traînant avec peine pour acheter, des derniers sous qui lui restaient, son triste déjeuner. Passant devant l'étalage d'un bouquiniste, il aperçut une brochure traitant de
sujets qui Tintéressaient, — en Tachetant, il ne lui restait plus rien...; il n*eut ni hésitation, ni lutte, il Tacheta et remonta tranquillement dans sa mansarde d*où il ne devait plus sortir que pour aller mourir à Thôpital.
Plus sympathique aussi la figure, bien qu'étrangère, de M. Frédéric Dûbner, un gros Allemand très francisé, qui n'était certes pas un modèle de vertu et de sobriété mais qui vivait tranquillement à Montreuil-sous-Bois entre ses études et sa vieille gouvernante. Quand on Tenterra audit Montreuil en octobre 1867 (remarquez la date), M. Egger de TInstitut de France termina son discours par ces paroles que je crois bon de rapporter ici : « Si TAUemagne érudite célèbre à son tour les mérites de son compatriote , elle ne pourra du moins reprocher à la France de n'avoir pas apprécié l'homme qui s'était fixé au milieu de nous. :^
Et maintenant, terminons par un bibliographe érudit, un bibliophile dont Tépitaphe a quelque chose de si triste et de si poignant dans Tabandonnement absolu, le délaissement résigné qu'elle indique.
Il s'appelait Jean-Baptiste-Augustin Soulié et était bibliothécaire; sa physionomie distinguée et mélancolique l'avait fait surnommer « le beau ténébreux », et Tisolement dans lequel il vivait Tavait amené peu à peu à une tristesse dont on
trouve le reflet dans son épitaphe fsite par lui e qui donne la clef de t^ triste existence :
En naissant, je fus orphelin, Je vâcus seul & mon aurore, Je vécus seul à mon déclin, Et seul ici, je suis encore.
Aimer les livres, c'est beaucoup, mais n'aimei que les livres ce n'est vraiment pas assez.