‹ Les passions des martyrs et genres littérairesChapitre 2 sur 8 · III. La passion proprement dite · texte numérisé non relu

III. La passion proprement dite

En supposant que la première partie est le procèsverbal de l'interrogatoire, il est nécessaire d'admettre qu'elle a existé séparément. L'on sait même qu'elle a circulé du vivant de Cyprien '. La seconde partie comprend un interrogatoire, qui se termine par la sentence. Dans la troisième sont racontées l'exécution, la sépulture du martyr et la mort du juge.

Ni dans les manuscrits des œuvres de Cyprien ni dans les passionnaires, la première partie ne se rencontre à l'état isolé. M. Reitzenstein constate- 'expressément, et il faut le retenir, qu'il ne nous est parvenu aucun procès non suivi d'une sentence capitale -. Il excepte les Acta Acacii, sur lesquels nous aurons à revenir. La troisième partie, qui n'aurait point de signification sans la seconde, n'existe pas non plus à part.

Cela posé, il y a lieu de distinguer, dans les manuscrits, les catégories suivantes : actes complets(A) se composant de trois parties; actes incomplets(Bjse bornant à la seconde partie seule ou à la seconde suivie de la troisième. M. Reitzenstein a rendu un véritable service à nos études en republiant, d'après un bon nombre de manuscrits, les deux formes A et B, répondant respec-

1 Epist. 77,2, Hartel, p. 834 ; episi. 78, n° 1, p. 836.

- Je suppose qu'il n'oublie pas l'interrogatoire de Denys d'Alexandrie dans sa lettre à Germain (Eusèbe, Hist. eccl. vu, 11) mais qu'il lui fait sans doute une place à part.

tivement aux numéros 2037 et -2039 de la Bibliotheca hagiographica latina.

Nous ne mentionnerons que .pour mémoire l'hypothèse d'une catégorie (C) d'actes incomplets comprenant les deux procès à l'exclusion de la passion. L'étude des citations de S. Augustin mènerait à conclure à l'existence de cette forme '. Comme aucun manuscrit répondant au signalement indiqué n'a été découvert jusqu'ici, on peut croire que S. Augustin, qui commente le récit avec une liberté tout oratoire, a cité les actes A, et n'a pas poussé son commentaire au-delà de la seconde partie.

L'interrogatoire de 257 ne nous est donc connu que par les actes A. Que représentent-ils ? Le compte rendu officiel de la séance ? Une relation rédigée par un témoin ou par Cyprien lui-même ?

Contre la première hypothèse on objecte qu'une pièce officielle ne donnerait pas à Cyprien le titre à'episcopus, que l'administration voulait ignorer. Soit. Mais il est si naturel de mettre ce mot sur le compte d'un copiste chrétien, qu'on en ferait volontiers le sacrifice, d'autant plus que les manuscrits ne sont pas d'accord.

Il a paru étrange aussi que, dans ce dialogue avec le proconsul, l'accusé ait le dernier mot : fac quod tibi praeceptum est, d'après la leçon courante, ou encore : praecepisti, d'après le manuscrit de la Casanatense, que M. Reitzenstein a eu raison de suivre. Il n'y a, dit-on, qu'un chrétien pour noter pareille réponse. Mais comme l'a bien dit M. P. Franchi, un chrétien préoccupé de

1 P. Corssen, Das Martyrium des Bischofs Cyprian, dans Zeitschrift fiit die neutestamentliche Wissenschajt, t. XV (1914), p. 226-27.

faire valoir le martyr se serait difficilement contenté d'une réplique aussi sèche ', et il rappelle qu'il n'est pas sans exemple que le procès-verbal se termine sur une réponse de l'accusé 2.

Encore une difficulté. Après avoir prononcé, au nom des empereurs, la sentence d'exil, Paternus ajoute : Non solum de episcopis sed et de presbyteris mihi scribere dignati sunt. Cela ne prouve-t-il pas que le proconsul avait d'abord cité un passage de la lettre impériale où il était question des évêques ? Sans cela, d'ailleurs, que signifierait cette phrase de Cyprien : Christianus sunt et episcopus. Preuve, n'est-ce pas, qu'à tout le moins le procès-verbal n'est pas complet ?

Pas nécessairement. Avant d'aller à l'audience, Cyprien sait parfaitement de quoi il sera question. Lui et le proconsul s'entendent à demi-mot, et à la première question, il dit tout ce qu'il y a à dire, tout ce que le juge attend de lui 3. L'entretien se développe d'une façon très naturelle. Cyprien vient de s'avouer évêque, ce qui lui vaut l'exil. Paternus, qui voudrait connaître le nom des prêtres de Cyprien, continue : c Mes instructions ne concernent pas seulement les évêques, mais encore les prêtres. Dites-mot, où sont-ils ?» Rien n'empêche donc que l'interrogatoire ne soit fidèlement rendu, sans qu'il soit requis de supposer une lacune.

1 Di un nuovo studio su gli Acta proconsularia S. Cypriani, dans Siudi Romani, t. II (1914), p. 195.

2 Acta purgationis Felicis, 1, 4, dans Gebhardt, Acta martyrum selecta, p. 206.

3 P, Franchi, t. c, p. 192.

Allons-nous conclure aussitôt que, tel que nous l'avons, et en tenant compte de légères retouches, il reproduit une sténographie officielle plutôt que des notes privées ou peut-être une rédaction faite de mémoire par l'accusé lui-même ? C'est là une de ces questions qu'il est impossible de trancher. Au point de vue du témoignage historique, -il n'y a pas nécessairement opposition entre les documents de ces diverses catégories, du moment où le témoignage remonte à l'événement, ce qui n'est pas contestable.

Dans nos éditions, la seconde partie des actes A est reliée à la première par Ta transition : tune Paternus proconsul iussit beatum Cyprianum episcopum in exilium deportari. Cumque diu ibidem moraretur, successif Aspasw Pater no prowMsuli Galerius Maximus proconsul, qui sanctum Cyprianum episcopum ab exilio revocatum sibi iussit praesentari. Le passage ne se lit dans aucun des manuscrits examinés par M. Reitzenstein, qui la regarde à juste titre comme une interpolation, dont il rend responsable quelque humaniste ou ,un scribe obscur de la fin du moyen âge. Un humaniste, non. La phrase de transition doit être plus ancienne, et sous d'autres formes elle figure dans divers manuscrits. Voici celle qu'elle affecte dans un manuscrit du XIIe siècle, le 928g de la bibliothèque Royale de Bruxelles, fol. 150 :

Tune iussit eitm in exilio Curubitano perferri. Deportatus itaque in exilium habitavit ibi suspensa tantum ad celum mente ad calcandas passioues huius temporis amore Christi animatus. Quo conveniebani ad eum plures egregii clarissimi ordinis et sanguinis sed et seculari nobilitate gloriosi, qui propter amicitiam eius antiquam secessum subinde suade-

bant et ne parum essct nuda suadela, etiam loca in que secederet ojjerebant. Cum autem de civitate Curubitana cet.

Les deux procès étaient donc primitivement mis bout à bout. Le besoin d'une soudure s'est fait sentir dans plus d'un milieu lettré. De là les formules diverses pour ménager la transition.

Examinons maintenant le procès de 258. La comparaison de A et de B est fort instructive, surtout en ce qui concerne l'interrogatoire. Les meilleurs manuscrits de A le rapportent comme suit :

Galerius Maximus proconsul Cypriano episcopo dixit : Tu es Thascius, qui et Cyprianus ? Cyprianus episcopus respondit : Ego. Et proconsul dixit : lusserunt le principes sanctissimi caeremoniari. Sanctus Cyprianus respondit : Non facio. Galerius Maximus proconsul dixit : -Cou suie ttbi. Cyprianus episcopus respondit : Fac quod tibi praeceptum est. In re tam iusla nulla consultatio est {.

La version de B est celle-ci :

Galerius Maximus proconsul clarissimus vir Cypriano episcopo dixit : Tu es Thascius Cyprianus ? Cyprianus <^episcopus^> dixit : Ego. Galerius Maximus proconsul clarissimus vir Cypriano dixit : Tu <^te^> papaiem sacrilegae mentis hominibus exhibuisti ? Cyprianus dixit : Ego -.

Certains manuscrits de A combinent les deux versions, comme on peut le voir dans nos éditions. Après avoir constaté l'identité de l'évêque, le juge l'invite à sacrifier.

Il est difficile de ne pas se ranger du côté de M.

1 Reitzenstein, t. c. p. 15-16.

* Id., t. c. p. 21.

Reitzenstein, qui regarde l'interrogatoire B comme seul authentique. La tradition manuscrite plaide en sa faveur. C'est celle qui a gardé le compte rendu de Taudience de 258 à l'état isolé et qui répond le mieux au résumé de la vie de Cyprien par Pontius producitur, admevetur, interrogatur de suo nomine, se esse respondet et hactenus verba. Legit itaque de tabula iam senientiam index1. Cette procédure sommaire répond, d'ailleurs parfaitement à -la situation. Depuis que Cyprien avait encouru une première condamnation, était arrivé le rescrit impérial ut episcopi et presbyteri et diacones in continenti animadvertantur*. Du moment qu'il n'y a pas de doute sur sa qualité d'évêque, Cyprien tombe sous es rigueurs de la loi. Le juge estime inutile de renouveler la tentative de son prédécesseur pour amener Cvprien à sacrifier, et prononce la sentence, non sans la motiver principalement par la coupable obstination de l'accusé.

Lorsqu'on perd de vue les circonstances, on ne laisse pas que d'être étonné de cette manière expéditive de rendre la justice. Pour les contemporains il n'y là rien d'anormal. Mais les générations suivantes ont pu éprouver les mêmes sentiments que nous, pour ne plus s'être souvenues des conditions particulières dans lesquelles le jugement fut rendu. C'est ainsi que dut naître l'idée de compléter l'interrogatoire auquel semblait manquer une partie essentielle : l'invitation à apostasier, ou de le remplacer par un autre plus conforme à la

« ÇHL. 2041, 16.

* Cypriani Epist. 80, 1, Hartel, p. 839. On lira avec intérêt les réflexions de M. P. Franchi, t. c, p. 199-200.

pratique générale. Les éléments en étaient faciles à recueillir. Le iusserunt te principes sanctissimi caeremoniari est appelé par la phrase de l'arrêt : nec te pii et sacratissimi principes Valerianus... adsectam caeremoniarum suarum revocare potuernnt. Le non facio était de situation et se lisait littéralement dans une passion connue de tout le monde, la passion de Perpétue. La phrase consule tibi est classique aussi. Tertullien l'atteste : Ipsi denique praesides cum hortaniur negatiuni : Serva animant tuam, dictent, et : noli animant tuam perd ère '. La manière dont Cyprien repousse le conseil du proconsul ressemble trop littéralement à la réponse de Spératus en pareille circonstance pour n'avoir pas été empruntée à la passion des Scillitains. Celui-ci disait: in re tam iusta nulla est deliberatio 2. On fait dire à Cyprien : in re tant iûsta nulla est consultatio 3.

Nous croyons donc que B seul a conservé fidèlement l'interrogatoire de Cyprien. On pourrait bien chicaner sur quelques détails d'importance secondaire, et demander la suppression du clarissimus vir, chaque fois accolé au nom du proconsul, s'il est vrai que, comme l'a pensé M. P. Franchi 4, ce protocole est plutôt du IVe siècle que du IIIe.

Avec le même critique nous sommes d'avis que M. Reitzenstein a donné trop d'importance au fragment

1 Scorpiace, 11.

* BHL. 7527, ix.

3 BHL. 2037,--4, 6.

*. P. Franchi, t. c. p. 213. Il est contredit par P. Corssen, dans Zeitschrift filr die neutestamentliche Wissenschaft, t. XVII (1916), p.190-

go LES PASSIONS DES MARTYRS

trouvé dans deux manuscrits de Wurzbourg', comprenant l'interrogatoire et la sentence, et où il reconnaît c die treffliche Erhaltung des alten Protokollform. » Il conviendrait de démontrer que nous avons là autre chose qu'un extrait de la passion. La phrase : Tune Galerius Maximus... locutus cum consilio sententiam vix et aegre verbis huiusmodi dixit, paraît ici décisive. M. Reitzenstein concède que le vix et aegre ne saurait appartenir à un document officiel. Il devra accorder aussi qu'il est invraisemblable que, pour le plaisir d'interpoler un texte purement protocolaire, on soit allé extraire trois mots d'une passion 2.

Le récit de l'exécution qui fait partie intégrante de A et d'un certain nombre de manuscrits de B mérite aussi notre attention Pour M. Reitzenstein/tes représentants de B l'ont emprunté à la recension moins ancienne, où il se présente comme le remaniement d'une rédaction contemporaine des événements. Les raisons qu'il apporte ne sont pas décisives. La narration se suit fort bien et. s'il est vrai qu'elle présente pour nous quelques obscurités, il n'en résulte pas qu'elle ait perdu sa forme primitive. Le tumultns fratrum n'a rien à voir avec le tumultus popularis de la passion de Montanus, où il s'agit non d'une agitation quelconque mais d'un mouvement de révolte du ferox vulgus.

1 Reitzenstein, t. c. p. 31-33.

* M. P. Corssen, dans Zeitschrifi fUf die nsutestamentiiche Wissenschafi t. XV (1914), p. 307, voit dans le vix et aegre une allusion à la santé ébranlée du proconsul. Quoi qu'on en pense, ce serait toujours une interpolation, si le fragment était un texte officiel.

LES PASSIONS HISTORIQUES gi

La scèiie du cortège funèbre a donné lieu à quelques discussions. Elle est racontée en ces termes :

Ita Cyprianus passas est, eiusquc corpus propter gentihum curiositatem in proximo posHum est. Per noctem autem corpus eius inde sublatum est ; ad cereos et scolaces in areas Macrobii Candidiani procaratoris, quae sunt via Mappaliensi iuxta piscinas, cum voto et triumpho magno deductus est et illic conditus. Post paucos autem dies Galerius Maximus proconsul decessit '. <*»

J'ai compris ce passage ainsi 2 : on déposa provisoirement le corps en lieu sûr pour éviter toute profanation. Puis, la nuit venue, il fut transporté solennellement à l'endroit où il reçut la sépulture définitive. Le texte n'ajoute pas, il est vrai, que cel^a se passa durant la première nuit. En tout cas ce ne fut pas longtemps après, puisqu'il donne assez à entendre que le fait est antérieur à la mort du proconsul. Dès lors il n'y a aucun motif de supposer qu'on aurait différé la sépulture. La solennité que l'on donna à celle-ci fut sans doute toute relative. Les funérailles n'eurent pas lieu de jour pour ne pas mettre toute la ville sur pied et pour éviter de porter ombrage aux autorités.

Certes, nous avons quelque peine à comprendre que pareille démonstration, même restreinte, n'ait pas eu le caractère d'une provocation. Mais nous connaissons mal le régime de la persécution. N'est-il pas étonnant de constater que, presque partout, les chrétiens en grand

4 Reitzenstein, t. c. p. 17.

* Originei du culte des martyrs, p. 50. M. Reitzenstein est d'un autre avis. Il est contredit par P. Corssen dans Zeitsclirift fiiy die neutcstamentliclie Wissenschzft, t. XVI (1915) pp. 59, 67-69.

nombre sont présents au procès et au supplice de leurs coreligionnaires, et de voir Cyprien assisté à ses derniers moments par un prêtre et un diacre ? Comment des hommes si spécialement désignés à l'attention de la police étaient-ils à l'abri d'un coup de filet ? Beaucoup de circonstances nous échappent, et nous ne saurions reconstituer le milieu concret.

Quoi qu'il en soit, on se demande comment M. Reitzenstein a pu en appeler en cette matière au témoignage de S. Grégoire de Nazianze '. Le panégyrique de S. Cyprien offre l'exemple d'une des plus extraordinaires confusions qu'on puisse imaginer. L'orateur a mêlé des données très vagues sur l'évêque de Carthage à d'autres qui font partie de la légende de Cyprien d'Antioche, un roman bizarre qui circulait déjà à cette époque. Ce qui a trait à la sépulture du martyr n'est pas une information concernant l'évêque de Carthage mais appartient à la légende du mage.

Dans tous les exemplaires connus qui comprennent la seconde et la troisième partie des actes de Cyprien, la sentence : Thasciuin Cyprianum gladio animadverti placet est suivie de ces mots : Cyprianus episcopus dixit : Deo gratias. Il n'est pas probable que cette parole ait été actée au procès-verbal. Et en effet les manuscrits B dépourvus de la troisième partie s'arrêtent à placet.

Il paraît tout simple de dire que le témoin qui a décrit le supplice a recueilli cette exclamation et l'a ajoutée. Mais l'a-t-il entendue ? en d'autres mots, est-elle authentique et n'y aurait-il pas ici une nouvelle imita-

1 Reitzenstein, t. c. p. 29.

tion des actes des Scillitains, où les martyrs accueillent leur condamnation par un Deo gratias agimus ?

L'objection, ne doit pas être dissimulée; mais il 'ne faut pas en exagérer la portée. La formule était si familière aux chrétiens qu'il n'est vraiment pas étonnant qu'elle ait pu être répétée par des hommes qui regardaient le martyre comme un insigne bienfait de Dieu. En Afrique, plus que partout ailleurs, les chrétiens l'avaient sans cesse à la bouche, et l'on sait qu'en temps de schisme le Deo gratias devint la devise des catholiques à laquelle les Donatistes opposèrent leur Deo laudes '.

Ceci nous amène à dire un mot d'une recension particulière de la Passio Cypriani publiée par M. Reitzenstein d'après un manuscrit de Wurzbourg, et dont le principal intérêt lui a échappé \ M. P. Franchi l'a bien mis en lumière 3 et n'a pas eu de peine à établir que nous avons ici des actes nettement Donatistes. Le Deo gratias y est intentionnellement remplacé par le Deo laudes de la secte, cri répété aussitôt par les chrétiens qui entourent l'évêque. Ceux-ci d'ailleurs ont été, d'après cette rédaction, condamnés en même temps que Cyprien, et l'énoncé de la sentence est modifié en conséquence : Thascium Cyprianum cum suis gladio animadverti placet. Et pour souligner mieux encore la tendance de ces nouveaux actes, le sous-diacre Julianus est devenu Donatus.

1 Augustin, Enarr. in psalm. 132, 6.

* Reitzenstein, t. c. p. 35-37.

3 Studi Romani, t. c. p. 211- 12.

Il n'est guère possible de séparer des actes de Cyprien sa biographie attribuée à Pontius '. On sait que dans les manuscrits elle est anonyme, et c'est S. Jérôme qui nomme l'auteur Pontius diaconus Cypriani*. Le récit nous fait voir qu'il partagea l'exil de son évêque et qu'il se trouvait encore à son côté la nuit qui précéda le martyre s. Rien ne s'oppose à ce que nous adoptions le nom que lui donne S.Jérôme*.

Après avoir expliqué dans un prologue comment il est amené à mettre en lumière les opéra et mérita de son héros, Pontius, sans s'arrêter aux premières années, rappelle sa naissance à la foi. Encore catéchumène, il se voua à la continence et donna son bien aux pauvres. Néophyte, il montra une foi si solide, qu'on n'hésita pas à lui conférer la prêtrise, fonction

1 BHL. 2041. M. Harnack a republié et commenté ce texte dans Das Leben Cyprians von Pontius dans Texte utid Untersuchungen zur Geschichte der altchristlichen Literatur A XXXIX. Voir aussi Monceaux, Histoire littéraire de V Afrique chrétienne, t. II, p. 190-197 ; Reitzenstein, Die iXachrichten iiber den Tod Cyprians, p. 46-69 ; P. Corssen, Das Mariyrium des Bischofs Cyprian, dans Zeitschrift fur die neutestamentliche Wissenschaft, t. XV (1914), p. 285-316 ; t. XVI, pp. 54-92, 198-230 ; t. XVII, p. 189-206; t. XVIII, pp. 118-139, 202-223, 249-72 ; P. Franchi de Cavalieri Di un nuovo studio su gh Acta proconsularia S. Cypriani. dans Studi Romani, t. 11(1914), p. 189-215; C. Weyman, dans Philologische W'ochenschrift, 1915, n. 41.

- De viris illustribus, 68.

3 Vita Cypriani, 2, 3, 12, 3, 15, 5.

1 M. H. Dessau, Pontius der Biograph Cyprianis, dans Hermès, t.LI (1916), p 65-72, s'est souvenu d'une inscription placée à Curubis en l'honneur d'un magistrat C. Helvius Honoratus surnommé Pontius. Le biographe de Cyprien ayant accompagné son maître à Curubis.il se demande si ce n'est pas le même personnage entré plus tard dans la cléricature. P. Corssen, dans Zeitschrift fur die neutestamentliche Wissenschaft, t. XVIII I1917), p. 118-119, n'a pas eu de peine à montrer combien cette identification est peu fondée.

qu'il remplit avec un zèle exemplaire. Ici l'auteur rappelle l'amitié et la confiance que lui témoignait le prêtre Caecilianus, celui-là même qui fut l'instrument de sa conversion. Bientôt Cyprien fut appelé à l'épiscopat. Cette dignité, il l'accepta à contre-cœur, et ne cessa de témoigner une bienveillance spéciale à'ceux qui voulaient s'opposer à son élection

Dans l'exercice des fonctions épiscopales il se fit remarquer par sa piété, son énergie, sa bonté, sa dignité, son amour pour les pauvres. Ses mérites le désignèrent bientôt à la proscription. S'il avait dès ce moment obtenu la couronne du martyre, il n'aurait pu accomplir les grandes choses dont ses écrits rendent témoignage. Il ne fit que se conformer à la, volonté de Dieu en se dérobant pour quelque temps. L'Église avait besoin de lui pour aplanir les difficultés que la persécution fit naître. Et quels services ne rendit-il pas en temps d'épidémie tant aux païens qu'à ses coreligionnaires.

Malgré tant de bons offices et de mérites, il est exilé à Curubis. C'est là qu'il eut cette vision prophétique où lui fut annoncé le martyre pour l'année suivante. Il consacra aux pauvres le temps qui lui restait.

La nouvelle de la mort du pape Xiste lui fut un avertissement. Des amis l'engagèrent à se mettre en sûreté. L'évêque résista et continua à exercer le ministère de la parole, jusqu'à ce qu'un jour la police impériale vint le trouver dans ses jardins, où il s'était retiré. Le gouverneur remet l'affaire au . lendemain ; l'évêque passe la nuit dans la maison du chef de police. Ses familiers l'entourent et au dehors le peuple veille. Le matin il est conduit au prétoire, escorté

g6 ' LES PASSIONS DES MARTYRS

d'une foule nombreuse. Le proconsul l'interroge sommairement et prononce la sentence, qui est exécutée sans délai. Cyprien fut le premier évêque martyr d'Afrique. L'auteur en terminant déclare se sentir le cœur partagé entre deux sentiments, la joie de ce triomphe et le regret de n'avoir pu y prendre part.

Cette rapide analyse permet de constater que l'œuvre de Pontius répond assez bien au titre qu'elle prend dans S. Jérôme : Vita et passio Cypriani, et qu'elle remplit dans une certaine mesure le programme que ce titre résume. L'auteur a été frappé de voir que des hommes du peuple et des catéchumènes devenus martyrs ont été célébrés dans des écrits développés où aucun détail n'est omis — il fait allusion à la passio Perpétuas — tandis qu'à Cyprien, dont la vie, même sans le martvre, est un si grand exemple, pareil honneur n'est point échu : Certe durum erat ut... Cypriani ianti sacerdoiis et tanti tnartyris passio praeterireUir, qui et sine tnartyrio habuit quae doceret, et quae, dum vixit, gesserit non paterent '.

Telle était la fascination produite par le récit fameux du martyre de Perpétue, qu'on paraissait faire tort au grand évêque en ne lui consacrant point un monument de dimensions au moins égales. C'est avec ce modèle que Pontius, qui jugeait trop simples les actes de Cyprien, se crut de taille à rivaliser, et il mit tout son art à créer, à la gloire de son maître, un pendant de ce beau récit. Il fit donc un petit

« Vita, i, 2.

livre, d'étendue à peu près égale, précédé lui aussi d'une introduction et complété par un épilogue. Le corps du récit a nécessairement des allures assez différentes, parce qu'il s'est constitué sous l'idée du double mérite de Cyprien, grand évêque et grand martyr, àTla différence du groupe de 203, que le martyre seul a rappelé au souvenir reconnaissant des fidèles. Mais dès que, ayant rempli la première partie de la tâche et raconté Pépiscopat du saint, il passe au récit de ses derniers jours, Pontius se souvient qu'un des grands attraits *de la passion de Perpétue consiste dans les visions. De là l'importance donnée à la vision de Cyprien, qui est véritablement le morceau capital de la passion proprement dite.

Les ressemblances assez superficielles, auxquelles on pourrait ajouter la solennité du prologue et quelques réminiscences ', sont tout ce que l'homme de bonne volonté que semble avoir été Pontius, a trouvé pour reproduire l'idéal qui l'avait séduit. On accordera que son inspiration n'a rien de génial.

D'ailleurs, Pontius subit fortement l'influence des rhéteurs, et l'on a pu se demander si la vie de Cyprien n'était pas un discours d'apparat, une sorte de panégyrique *. L'exorde ne fait point défaut, avec les considérations obligées sur la difficulté du sujet et la

1 Comparez Vita Cypriani, 15, 2 et Acta Perpctuae, 18,1.

- Harnack, t. c, p. 33 ; P. Corssen, dans Zettschrift fur die ncutestamentliche Wissenschaft, t. XVIII (1913), p. 206 : « Die Schrift ist als Rede gedacht uad zum Vortrag, bestimmt gewesen, wenn auch die Horer nicht nàher bezeichnet sind. »

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faiblesse de l'auteur, et jusqu'à la formule de l'embarras simulé : unde igiinr incipiam ? Les lieux communs de la naissance (nativitas caelcslis), de la formation, du genre de vie, des grandes actions et des vertus ne manquent pas davantage, non plus que les 0"uYKpio*eiç avec les saints personnages de la Bible ' . Le style est volontiers recherché et affecte l'imprécision, comme dans le chapitre où sont énumérées les œuvres littér raires de Cypnen ', l'hyperbole, la louange à outrance remplissent* toutes les pages.

Malgré tout cela, M. Harhack préfère dire que nous avons affaire à une biographie. Et c'est la plus ancienne biographie chrétienne que nous possédions, ajoute-t-il 3. Tel n'est pas l'avis de M. Reitzenstein, qui rattache la composition aux exitus clarorum virorum, et, ce qui surprendra peut-être, au genre plus précisément représenté par l'éloge de Démosthène, dialogue attribué à Lucien V

Ceci, à cause de cette particularité que le pseudo-Lucien se sert d'une courte vie de Démosthène, des discours de l'orateur et d'un apocryphe forgé pour la circonstance, ÙTTOuvrjuaTa ifjç p'ao'iX.iKfjç oÎKÎaç, prétendument découvert dans les archives de la maison royale de Macédoine.

1 Vita, 3, 2 ; u, 7 ; 13, 8 ; 10.

i Vita, 7. 3-11

•" Harnack, t. c, p. 33. M. Corssen y voit plutôt un panégyrique, qui serait en même temps une apologie. L'auteur aurait surtout à cœur de justifier Cyprien, dont l'élection d'abord puis la conduite durant la persécution de Dèce auraient été l'objet de vive critiques. Zcitschrift etc. t. c, p. 215 et suiv. La part de l'apologie semble ici beaucoup exagérée.

1 Die Nachrichten, p. 53, 53.

Comprenez que Pontius a puisé à trois sources tout à fait semblables : un écrit — ce sont les actes de Cyprien, — les œuvres du saint, et enfin son imagination, qui lui a dicté l'histoire de la vision et l'a amené à inventer les relations familières de l'auteur avec le martyr.

J'aime à croire que M. Reitzenstein ne fait point d'une pareille recette la caractéristique d'un genre littéraire. Encore faudrait-il démontrer que la vie de Cyprien est composée exactement de ces éléments, notamment que la fiction littéraire seule explique la vision de Cyprien et l'intervention personnelle de Pontius.

Il n'y a pas à le nier, cette biographie nous met en face de quelques curieux problèmes. L'auteur a vécu dans l'intimité de Cyprien, et, en dehors de' la vision, il semble n'avoir recueilli de sa bouche aucune confidence dont il puisse tirer parti pour relever son héros.

Dans les pages qu'il consacre à la carrière épiscopale de Cyprien, Pontius se sert copieusement des procédés de développement familiers aux rhéteurs, transforme le catalogue des œuvres du saint en , une série d'actes mémorables ', transcrit en partie un de ses sermons -, raconte des faits qui sont connus par sa correspondance ou par d'autres écrits 3. Un petit nombre de traits originaux, par exemple les bonnes relations

1 Vita, 7, 3-1 1. Énumération du même genre dans un sermon attribué à S. Augustin par D. Morin dans Bulletin d'ancienne littérature et d'archéologie chrétiennes, t. IV (1914), p. 18.

* Vita, 3, 7-9.

3 Vita, 7, 1-2 ; 9.

de Cyprien avec Caecilianus \ devaien-têtre de notoriété publique.

Décidément, Pontius n'a pas appris grand' chose dans ses conversations avec son évêque. N'est-il pas étrange qu'il n'appuie que sur ses propres réflexions l'apologie de certains faits reprochés à Cyprien, et qu'il n'ait à produire aucune explication provenant de l'unique source autorisée ? Non moins étrange le silence qu'il garde au sujet de certains épisodes importants de la vie de l'évêque ; son action dans les conciles, ses relations avec Rome.

Dans la seconde partie, qui commence à l'exil de Cyprien, et où la rhétorique joue aussi son rôle, on constate dès le début sinon la dépendance d'une source littéraire du moins une allusion aux Acta, auxquels le lecteur est renvoyé*. L'annonce de la mort du pape Xiste est dans la correspondance \ de même le conseil de fuir '. Les phrases sperabatur iam iamque carnifcx veniens ;.. et sic erant omnes dies Mi cotidiana expectatione moricndi 5, sont l'écho d'une parole de Cyprien à propos

« Vita, 4.

* Vita, 11, 1 : quid sacerdos Dei proconsule interrogante responderit, sunt acta quae référant.

z Vita, 14, 1 : iam de Xisto bono et pacifico sacerdote ac propterea beatissimo martyre ab urbe nuntius venerat. Cyprien, Ep. 80, 1 : Xistum autem in cimiterio animadversum sciatis VIII. id. aug. die.

* Vita, 14, 3 : conveniebant intérim plures egregii et clarissimi ordinis et sanguinis.... qui propter amicitiam eius antiquam secessum subinde suaderent, et ne parum esset nuda suadela, etiam loca in quae secederet offerebant. Cyprien, Ep. 81 ; cum... consilio carissimorum persuasum esset ut de hortis nostris intérim secederem.

s Vita, 14, 2.

des lettres de l'empereur: quas litteras... cotidie sperabatnus venir c '.

C'est une grande question de savoir si Pontius a connu les actes complets et si sa relation des derniers jours de Cyprien en dépend de quelque manière. M. Monceaux est porté à croire que le document n'a pas été utilisé et M. Harnack se range à son avis. Il y a, dit-on, désaccord entre les deux récits sur des points secondaires. Cyprien est arrêté par un officier et conduit au praetorium, d'après Pontius, par deux officiers et mené dans V atrium sauciolum, d'après l'autre source. « Sur le reste on ne relève pas de contradiction, mais les détails donnés ne sont pas toujours les mêmes 2. > La vie, ajoute-t-on, est en somme bien moins précise au point de vue de la topographie, toutefois elle fait remarquer, ce que les actes ne disent pas, que l'évêque passa près du stade, et elle donne quelques renseignements sur l'arrestation et les incidents qui suivirent, mentionne l'escorte, décrit le lieu du supplice, note l'empressement de la foule, l'hésitation du bourreau. Mais l'interrogatoire est simplement indiqué, et la plupart des particularités intéressantes des actes sont passées sous silence.

Dans tout cela, il n'y a guère de raison décisive contre l'emploi des actes, et on se défend difficilement de l'impression que l'extrême concision avec laquelle l'auteur s'exprime sur l'interrogatoire, et la sentence qu'il commente sans en donner le texte, est une manière de

1 Cyprien, Epist. 80, 1, Hartel, p. 840. i Monceaux, t. c, p. 196.

renvoyer tacitement aux actes de 25S, comme il le fait expressément au début: sunt acta quae referunt. Il nous semble plus probable qu'il les a connus. S'il s'en écarte, c'est surtout par omission, selon son système, et le désaccord qu'on signale est plus apparent que réel '. D'autre part, il a suppléé certains détails qui ne sont inspirés par aucune rhétorique, et dont les théories radicales ne rendent pas compte.

Pourquoi n'y en a-t-il pas davantage, et comment s'expliquer que celui qui fut le compagnon de Cyprien jusqu'à l'heure fatale n'ait recueilli de sa bouche qu'une parole insignifiante et peu claire : medcllas adhibemus querelis quae hodie forsitan non erunt 2 ? C'est le problème du début qui se pose ici avec plus d'insistance, et qui semble avoir suggéré l'hypothèse de la fiction.

Mais cette solution extrême n'est guère satisfaisante non plus. Un faussaire n'aurait pas joué son rôle avec cette discrétion. De ses prétendus entretiens avec le martvr il aurait rapporté autre chose que le récit du songe, et à tout le moins la suite des opéra et mérita se serait enrichie de quelque trait ignoré. Surtout, auraitil évité complètement de relever son héros par l'éclat des manifestations surnaturelles, et la légende qui se forma rapidement autour du nom de Cyprien aurait-elle été sans laisser aucune trace dans son éloge ? Les exigences d'un genre littéraire quelconque n'expliquent pas cette réserve de la part d'un écrivain qui aurait

1 Reitzenstein, Die Nachrichten, p. 60-61. Voir aussi les longues considérations de P.Corssen, dans Zeitschrift fiir die neutestamentliche Wissenschaft, t XV (1914); p. 2S5-316; t. XVI, p. 210-30.

* Vita Cypriani, 16, 7.

pratiqué l'art si commode de suppléer aux documents. Aucun genre non plus ne pouvait imposer à un témoin oculaire la méthode singulière consistant à négliger presque complètement ses informations personnelles pour se laisser guider presque toujours par les documents écrits.

Cherchons donc l'explication, puisqu'elle ne s'offre pas ailleurs, dans le tempérament de l'écrivain. Pontius est un esprit stérile. Il ne voit rien au delà du document écrit, et il lui est souverainement pénible d'exprimer d'une façon originale ce qui a été dit avant lui. Il existe des traités, des homélies, des lettres de son héros ; on a les procès-verbaux de ses deux interrogatoires, et le récit de sa mort. Notre auteur juge que rien ne vaut ce cadre ni ces témoignages. Il est vrai qu'il est au courant de la phraséologie des rhéteurs, et'il a de petits secrets pour démarquer ses sources. Mais il manque d'initiative et de spontanéité et c'est comme à contre-cœur qu'il se décide à introduire dans un récit fait sur documents quelques maigres résultats de son expérience personnelle.

Je ne vois pas qu'il se soit attaché étroitement à un genre existant. Il voulait honorer Cyprien par un écrit qui ne fût pas inférieur en importance aux Acta Perpetuae, car c'était là sa préoccupation déterminante. Il ne pouvait dès lors secouer complètement l'influence de ce modèle. Amené par son sujet à faire valoir les mérites de Cyprien avant son martyre, il tombait nécessairement dans le cadre de la biographie et empruntait le ton du panégyrique. La résultante est une composition un peu hybride, que l'on ne peut guère appeler une création et dont l'influence sur la littérature

hagiographique aurait besoin d'être démontrée ' Pontius est le premier, semble-t-il, qui ait fait précéder le récit du procès et de la mort d'un martyr de l'histoire de sa vie. Soit. Mais si on l'a fait après lui, ce n'est pas nécessairement qu'on ait été entraîné par son exemple mais parce que la nature des choses y conduisait. La vie de Cyprien ne fut donc pas, dans le monde littéraire, un événement d'où sortit un genre nouveau.

Il ne faudrait pas en conclure que l'œuvre de Pontius soit dénuée d'intérêt. Ses longs développements reflètent souvent les idées de l'époque et peuvent servir à démêler, en des temps si éloignés de nous, des états d'âme et des concepts que nous serions tentés de croire beaucoup moins anciens. Nous trouvons chez lui autre chose que ce qu'on irait lui demander tout d'abord, et même ce qu'il ne songeait pas à nous dire. Mais le but de la biographie est de renseigner sur un personnage. A cet égard la vie de Cyprien est pour le lecteur une déception.

La passion de S. Maximilien est une des pièces les plus curieuses que l'antiquité chrétienne nous ait léguées *. Elle offre plus d'un genre d'intérêt. « Pour l'étu-

1 Harnack, t. c, p. 83, fait remarquer qu'il n'a pas entrepris de recherches spéciales quant à l'utilisation de l'écrit de Pontius. P. Corssen, dans Zeitschrift fur die neutestamcntlichc Wissenschaft, t. XVIII (1917-1918), p. 211-12, cherche à montrer que les auteurs des passions de Marculus (BHG. 5271) et de Maximien et Isaac (BHL. 4473) se sont inspirés de la vie de Cyprien. Alors même que l'influence serait incontestable, elle serait restreinte à un groupe assez réduit, celui des passions donatistes.

* BHL. 5813. Le texte laisse à désirer et devrait être revu sur les manuscrits. Dans son petit livre Miljtia Christi (Tùbingen,

de des institutions militaires de l'Empire Romain, les Acta Maximiliani sont un document de premier ordre, le seul qui nous fasse assister à une séance d'un conseil de révision. La scène est merveilleuse de vie, et tous les termes employés d'une précision technique*. > Et la situation qu'elle dépeint est bien singulière. Maximilien est traduit devant le proconsul Dion, à Théveste, le 12 mars 295, c'est-à-dire huit ans avant la persécution. Il est condamné pour refus de service et sans avoir été mis en demeure de sacrifier. On voit bien qu'il est réfractaire. A-t-il le droit de prendre rang parmi les martyrs ? Il a été répondu à cette difficulté, et nous n'y reviendrons pas 2. De même nous pouvons nous abstenir d'examiner la question d'authenticité. Personne ne s'est avisé de la contester. Mais il y a lieu de se demander si on s'est rendu compte, assez exactement, de la nature du document.

Nous voyons comparaître Fabius Victor, iemonarius, avec son fils Maximilien. L'avocat du fisc Pompeianus déclare le conscrit bon pour le service, et demande qu'il passe à la toise. Le proconsul donne l'ordre de le mesurer. Il a la taille réglementaire, cinq pieds onze pouces. Puis il veut qu'on lui mette le plomb matricule. Maximilien refuse. Sa conscience lui défend d'être soldat. Le proconsul veut faire intervenir le père du conscrit :

1905), Harnack se contente de reproduire l'édition de Ruinart. Dans la seconde édition de ses Ausgewâhlte Miirtyrerakten (Tiïbingen, 1913), R. Knopf ne l'a pas amendée.

1 P. Monceaux, Histoire littéraire de V Afrique chrétienne, t. III, p. 117.

2 P. Allard, Histoire de la persécution de Dioclctien, t. I, 3* éd. (Paris, 1908), p. 104-106.

< Donne un bon conseil à ton fils, » dit-il. « Il sait ce qu'il fait, » répond le père. Le proconsul insiste auprès du jeune homme et lui fait remarquer que jusque dans la garde impériale il y a des soldats chrétiens. Mais Maximilien ne se laisse point toucher par cet exemple. La sentence est prononcée : c Que Maximilien pour avoir, contrairement à son devoir, refusé le serment militaire, soit décapité. » Maximilien répondit : Deo gratias.

En allant à la mort il exhortait les chrétiens. Il pria son père de donner au licteur son vêtement neuf. Une matrone, du nom de Pompeiana. obtint d'emporter le corps, le conduisit à Carthage et le déposa près du tombeau de S. Cyprien. Le père du martyr, qui devait le suivre plus. tard, rentra chez lui en louant Dieu. *

La première partie de la passion, qui se termine à la condamnation, est séparée de la seconde par ces mots : Annorum fuit in saeculo XXI et mensium III, dierum X et VIII. Elle a la forme d'un procès-verbal.

Par qui ce procès-verbal a-t-il été rédigé ? Est-ce par un commeniaricnsis attaché à la suite du proconsul ? Ou par un chrétien de l'assistance? Est-ce une pièce officielle ou une relation privée ?

S'il est vrai, comme on le prétend généralement, que les Acta Mciximiliani nous font assister à une simple scène de recrutement, qui se terminé, contrairement aux prévisions, par une sentence de mort, l'une et l'autre solution offre des difficultés.

D'abord, on s'imagine difficilement qu'une opération aussi banale que l'enrôlement d'un milicien se fît avec cette solennité, et que l'on mît par écrit les moindres

incidents de la ^séance avec autant de soin qu'au tribunal, dans une cause capitale.

D'autre part, comme on était en temps de paix religieuse, on ne voit pas pourquoi la communauté chrétienne de Théveste aurait songé à envoyer au forum une députation, et les témoins fortuits de cette scène rapide ne soupçonnant pas qu'il avaient devant eux un martyr, n'auront pas pris la peine de tirer leurs tablettes.

Resterait à dire que l'interrogatoire a été reconstitué après coup, lorsque les assistants comprirent ce qui venait de se passer. En théorie, ce n'est pas impossible. Les séances du forum étaient assez familières au public pour permettre de s'en rappeler les détails principaux sans effort, à condition qu'on s'y prît à temps : et l'on a dû se préoccuper sans délai de fixer par l'écriture les incidents d'une si mémorable audience.

Mais si les choses s'étaient passées de la sorte, nous aurions une relation d'un seul jet. Le rédacteur de l'interrogatoire aurait lui-même ajouté le récit de la mort et de la sépulture. Au lieu de cela, nous avons un ensemble factice composé de deux parties disparates qui n'ont pas été écrites au même moment. La première partie a d'abord circulé à l'état isolé avec la note sur l'âge du martyr. Si la phrase annorum fuit tn saeculo, etc., avait été écrite par l'auteur de la passion complète, ou même par un interpolateur, elle n'occuperait pas la place où nous la trouvons. Il n'y avait pas moyen de choisir plus mal. C'est dans la seconde partie, après et ita mox passas est, qu'il fallait la mettre.

Une autre solution doit être cherchée. L'audience

présidée par le proconsul n'est pas un simple conseil de révision ; c'est une séance du tribunal, et Maximilien comparaît pour répondre d'une accusation. Voici comment on peut se figurer la suite des événements.

Ce n'est pas ce jour-là ni en cet endroit que Maximilien rencontra pour la première fois les agents recruteurs. Il a déjà eu l'occasion, lorsqu'on l'a sommé de marcher, en sa qualité de fils de vétéran, de leur faire sa déclaration de principes. Il a refusé de servir.

Les agents se voient contraints de déférer le cas à l'autorité supérieure, qui, on le comprend aisément, ne se mêlait pas en général de ces détails de l'administration militaire et ne siégeait pas pour une simple inscription de milicien.

Maximilien est donc amené en qualité de prévenu. L'avocat du fisc, qui le présente, reste strictement dans son rôle en disant équivalemment : « Le prévenu que voici est apte au service. Je demande qu'on procède aux formalités. »

Alors Maximilien renouvelle ses déclarations. Le proconsul intervient sans rudesse. Il veut croire à un moment d'égarement et espère avoir raison du jeune homme sans autre sanction qu'une bonne réprimande. Il essaie de lui faire comprendre combien déraisonnable est son refus, et invite même le père du milicien à le ramener à une vue plus juste des choses. Peine perdue. Maximilien ne veut pas discuter et le proconsul se voit réduit à prononcer, pour l'exemple, comme il dit, la peine de mort.

Si nous comprenons ainsi la suite de l'action, toutes les difficultés s'évanouissent. L'existence d'un procèsverbal devient certaine, comme dans tous les cas ana-

LES PASSIONS HISTORIQUES IOg

logucs. La relation de l'audience peut avoir été copiée sur le document officiel déposé au greffe.

L'hypothèse d'une sténographie privée ne doit pas être repoussée nécessairement. On savait à Théveste que le jeune Maximilien était déféré au tribunal du proconsul. Il est tout naturel que des chrétiens aient tenu à assister à l'audience, et rien n'empêche qu'ils aient pris note des questions et des réponses.

La décision dépend de l'appréciation de l'état du document. Tel que nous l'avons, il ne rend pas toute la sécheresse du document officiel, lequel n'enregistrait que le dialogue, sans indication des gestes et des mouvements des acteurs. Dans un procès-verbal proprement dit, on ne lisait pas des phrases comme celle-ci : Dion ad Victor cm patrem eius dixit ; cumque reluctar'et respondit. Donc, si un texte officiel a servi à la composition des actes de Maximilien, il a subi quelques retouches en vue de la lecture, et il est difficile qu'il en fût autrement. D'autre part, elles doivent avoir été peu importantes, voire réduites au strict nécessaire. Sans cela une partie du dialogue, très importante pour nous à cause de sa couleur technique, mais sans intérêt spécial pour les contemporains, n'aurait sans doute pas été retenue.

Cette fidélité rend plus probable l'utilisation du procès-verbal proprement dit, et dès lors on comprend mieux comment la première partie de la passion a pu se transmettre d'abord sans le complément que lui a donné l'hagiographe. Ce récit de la mort et de la sépulture a été ajouté plusieurs années après, puisqu'il suppose que le père de Maximilien a été martyrisé à son tour ; donc pas avant le début de la persécution de Dioclétien. Il n'est pas aisé d'apprécier cette seconde

partie des Acta Maximiliani. Les paroles qu'elle place sur les lèvres du martyr sont bien banales, celles du moins dont le sens est clair. Les vêtements neufs dont Maximilien fait présent au bourreau rappellent beaucoup la somme d'argent que S. Cyprien ordonne de remettre au spiculator. M. Corssen voit dans cet épisode un trait de la dévotion du jeune homme à l'évêque martyr de Carthage. Ne serait-ce pas plutôt une réminiscence des lectures du rédacteur ? Le même critique reconnaît dans la matrone Pompeiana, qui emporte le corps et l'ensevelit à Carthage, la femme de l'avocat du fisc Pompeianus *. Mais celui-ci n'auraitîl pas pu prêter son nom à la pieuse dame que les hagiographies aiment à faire intervenir pour rendre aux martyrs les derniers devoirs ? Voilà des questions qu'on ne peut s'empêcher de poser. L'emplacement du tombeau du martyr est sans doute exactement indiqué 2. Tout le monde le connaissait à Carthage, l'hagiographe. cette fois, parle de ce qu'il a vu.

Bien que sainte Crispine n'appartienne à Carthage ni par sa passion ni par son tombeau, c'est bien ici qu'il

1 Zeitschrijt fur die neutestamentliclit Wissenscliaft, t. XVI (1915),

* Dans la formule topographique sub monticulo iuxta Cyprianum martyrem secus palatium, le dernier mot semble être l'indice d'une époque relativement tardive. M. Corssen, t. c, p. 91, s'en est aperçu, mais comme il se sert de cette partie du document, il a cherché à éliminer la difficulté. Il prétend que palatium ne figure pas dans les manuscrits, qui portent platwn, et n'est qu'une conjecture de Ruinart, Dabord Ruinait enregistre platum comme une lecture du premier éditeur, et non pas des manuscrits. Ensuite le manuscrit d'Avranches 167, celui dont s'est servi Ruinart, écrit clairement — un de mes collègues l'a vérifié — palatium.

convient de dire un mot de ses actes '. C'est une histoire très simple. Le 5 décembre 304, à Théveste, Crispine fut amenée en présence du proconsul Anullinus. L'interrogatoire commença sans préambules : Praecepti sacri cognovisti sententiam? Le dialogue engagé entre le juge et la martyre se poursuit naturellement, jusqu'au moment où l'ordre est donné de lui raser la chevelure : ut eius primuni faciès ad ignominiam deveniat, après quoi la sainte répond aux paroles qui lui ont été adressées avant cette opération. Puis le dialogue reprend d'une façon normale. A la fin Anullinus perd patience et dit : acta ex codice qitae dicta sunt relegantur. Puis il prononce la sentence et Crispine répond : Benedico Deiwi qui sic me de manibus tuis dignatus est liberare. Deo gratias. La sainte fait sur son front le signe de la croix et tend la tête au bourreau.

Si nous considérons la pièce dans son ensemble, nous ne potfvbns qu'être frappés de l'allure de ce récit, où l'on ne relève aucune trace de lieux communs, aucune extravagance, aucun étalage de merveilleux. Le rédacteur peut s'être servi soit d'un procès-verbal, soit d'une relation fidèle qu'il a complétée et encadrée.

A regarder les choses de plus près, tout ne paraît pas également limpide. Plus d'une difficulté qui embarrassait les commentateurs a été écartée par l'édi-

1 Passio S. Crispinae, BHL. 1889. Voir les remarques critiques de M. P. Franchi de Cavalieri entête de son édition, Note agiografiche, dans Studi e Testi, t. IX (Roma, 1902), p. 23-31. Voir aussi P. Monceaux, Les actes de sainte Crispine, dans Mélanges Boissier | Paris, 1903I, p. 383-89 ; cf. Analecta Bolland. t. XXIV, p. 133 ; Monceaux, Histoire littéraire de V Afrique chrétienne, t. III, p. 159 ; t. IV, p. 50-51.

tion critique de M. Pio Franchi. Ainsi la mention très inattendue des saintes Maxima, Donatilla et Secunda, qualifiées de consortes tuac alors qu'on sait qu'elles ont été martyrisées à Thuburbo, s'est révélée, comme une simple interpolation, de même le Christo laudes ago, qui avait paru donner aux actes de Crispine une teinte donatiste '.

Le Deo gratias sur lequel, d'après un manuscrit, la sainte termine, pourrait être dans le même cas. Faut-il étendre encore le rôle des copistes et des retoucheurs ?

Affirmer que de fortes entailles ont été pratiquées dans la pièce pour cette raison que S. Augustin * cite à propos de Crispine des détails que nous n'y retrouvons pas, c'est supposer qu'ils ne sauraient provenir d'une passion dont il ne resterait pas d'autres vestiges. Si l'auteur de notre texte s'est" servi, comme on est porté à le croire, d'une pièce officielle, il peut l'avoir écourtée, car les questions d'usage en vue d'établir l'identité de l'accusée sont passées sous silence. Aemilianus aborde immédiatement le fond de l'affaire 3.

Mais il se présente une autre explication. Avant le prononcé, le juge demande la lecture des actes : acia ex codice quae dicta sunl relegantur . On comprend le but de cette formalité ; mais certes elle n'est pas ordinaire dans les procès que nous connaissons et qui se terminent en une séance. Elle est tout à fait conforme

• Monceaux, Les actes de sainte Crispine, p. 388. i Enarrat. m psalm. 120, 13, 137, 3, 7 ; Sermo 286, a ; 354, 5 ; De sanct. virgin. 44.

5 Praecepti sacri cognovisti sententiam, cet. P. Franchi, t. c. p. 32.

à la vraisemblance si l'on suppose que le procès de Crispine a été instruit d'abord, comme nous le voyons en d'autres occasions, par un magistrat municipal quia transmis le dossier au proconsul '. Il est tout naturel qu'avant d'en venir à la conclusion, Anullinus ait tenu à avoir présent à l'esprit l'ensemble de la procédure. Du' même coup, on comprendrait qu'il eût négligé les préliminaires habituels de la constatation d'identité. Cette formalité avait été remplie dans une séance précédente..

Ce qui semble confirmer que nous ne sommes renseignés que sur la dernière phase du procès, c'est l'allusion, que rien ne prépare dans le contexte, à des compagnes: ceterae consortes tttae. Crispine avait donc été citée en même temps que d'autres chrétiennes qui' furent condamnées et exécutées avant elle.

Il reste à faire le choix entre deux alternatives. Ou bien nous ne possédons plus que la dernière partie de la Passio Crispinae, ou bien le rédacteur ne s'est préoccupé que du dernier acte. En tout cas rien n'empêcherait qu'il se fût servi d'une relation officielle qu'il aurait retouchée et complétée à la fin.

Est-ce à lui ou à un autre q,rie nous devons cette phrase singulière qui interrompt brusquement la suite du discours : Et adiecit Anullinus proconsul commentariensi officio àicens : ad omnem déformation cm deducta, a novacula ablatis crinibus decalvetur, ut eius p'rimum faciès ad ignomi-

1 Ainsi dans la passion des martyrs de Lyon. Eusèbe, Hist. eccl., V, 1, S ; dans la passion de S. Pionius, 16 ; dans la passion des saints Marianus et Iacobus, 5: dans la passion de S. Félix de Thibiuca.

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niam deveniat ' ? Tout n'est pas dit lorsqu'on a constaté que l'on infligeait parfois aux femmes ce traitement ignominieux. Le passage a été introduit violemment entre une phrase d'Anullinus et la réplique de Crispine, et produit l'effet le plus bizarre. Anullinus l'apostrophe : Blasphemiam loquerh, nam non prosequerts quod saluti tuae conveniat. Crispine répond très naturellement : Loquantur ipsi dii et credo. Ego si salutem non quaererem, audienda ante tribunal tuum non essew. Dans notre texte le dialogue est interrompu de façon à ôter aux paroles de Crispine tout leur à- propos. L'interpolation paraît évidente.

La grande passion des martyrs d'Abitina, Acla Saturnini, Dativi et aliorum - devrait faire l'objet d'une étude de détail qui nous mènerait fort loin. Il a existé une passion de ces saints avec date consulaire : Gesta martyrum quibus ostendebatur temptis persccntwnis, consulibits facta sunt Diocleiiano novies et Maximiano octies [304] pridie idus februarias ~°. Rien que le début de celle qui nous est parvenue fait pressentir à quelle catégorie de récits elle appartient : Tewporibns Diocletiani et Maximiam bellum diabolus chrisiiams indixit*. C'est une histoire dont le fond est emprunté à ces Gesta plus anciens.

La mise en œuvre a été faite par un hagiographe donatiste qui en a fait une arme à l'usage de la secte. La passion proprement dite est encadrée dans un pro-

1 P. Franchi, t. c, p. 34, 1. 1 j.

2 BHL. 7492.

s S. Augustin, Brevic. collât. , III, 17. 32. * P. L., t. VIII, p. 690.

logue et un long appendice. Nous ne chercherons pas à savoir si cette dernière partie est de la même main que le reste et s'il est vrai que le style est d'un sectaire au tempérament plus agressif, de sorte qu'il y ait lieu de distinguer deux rédacteurs successifs travaillant pour le compte des schismatiques : ni encore si la forme réduite de l'édition de Ruinart, c'est-à-dire le texte débarrassé du préambule et de l'appendice, représente un intermédiaire entre les gesta primitifs et le texte développé de Baluze, ou s'il n'en est qu'un simple abrégé. Demandons-nous plutôt si l'allure du récit et des discours permet de conclure que ces gesta étaient de provenance officielle ' plutôt que la relation d'un témoin ?

Il est difficile de croire qu'une suite de Scènes aussi vivantes que celles qui nous sont mises sous les veux ait été imaginée par un hagiographe s'inspirant d'un document d'archives de la forme des actes proconsulaires. L'une des particularités les plus intéressantes de la passion, où l'on n'entend pas seulement des questions et des répunses, mais aussi les invocations que la douleur arrache aux martyrs, n'est pas de celles que les notaires impériaux ont dû noter sur les tablettes. Ainsi penpant que Thélica est mis à la tortare, il s'adresse tour à tour aux bourreaux et au proconsul, et entremêle ses reproches d'ardentes prières, qui certes n'ont pas figuré au procès-verbal :

Iniuste facitis, infelices, innocentent laniatis. Non sumus homicidae, non fraudent fecimus. Deus miserere. Gratias iibi

1 Monceaux les qualifie d'Acta proconsularia. Voir Histoire littéraire de l'Afrique chrétienne, t. III, p. 145-147 ; t. V, p. 51.

Il6 LES PASSIONS DES MARTYRS

ago. Pro nomme tno da sufferentiam. Libéra servos tuos de captivitate huius saeculi. Grattas tibi ago vec suffiao tibi grattas agere '.

Et ainsi de suite. Celui qui écrit cela était présent à la scène et avait recueilli de la bouche du martyr ces paroles émouvantes. Pour nous, c'est l'auteur des gesta que lisait S. Augustin 2, arrangés plus tard par un homme de lettres au service de la secte.

La passion de Saturnin us nous amène sur le terrain de l'hagiographie donatiste, représentée par un groupe de textes aisément reconnaissables. On a proposé 3 de classer ces documents d'après les deux catégories de saints honorés par les Donatistes. D'abord les martyrs antérieurs au schisme, qui leur sont communs avec les catholiques, puis ceux qui sont particuliers à la secte. Les passions des premiers ne se rattachent à cette littérature spéciale que par un lien assez léger. Des retouches peu nombreuses, des adaptations superficielles mais caractéristiques font reconnaître la mainmise de la secte ; mais le fond du récit traditionnel n'est pas atteint. On a pu voir des exemples du procédé à pro-

' P. L.. t. VIII, p. 692.

- Les martyrs d'Abitina n'ont pas été exécutés le 12 février, date des gesta. L/appendice de nos actes constate que la plupart sont morts de faim ou des suites de leurs" blessures (n. 20). On trouve à des dates différentes dans le calendrier de Carthage et dans l'hiéronymien des noms qui figurent dans la liste d'Abitina. Sont-ce nos martyrs ? La fréquence de certaines homonymies ne permet pas toujours de le décider. Il en est autrement pour des noms peu communs : Ampelius, Eva, Regiola.

r' Monceaux. Les martyrs donatistes dans Revue de l'histoire des religions, t. LXVIII (1913), pp. 146-192, 310-344, et aussi Histoire littéraire de l'Afrique chrétienne, t. V, p. 49-50,

pos des actes de Crispine et de Cyprien. Ceux de Saturninus portent des traces plus visibles d'une intervention sectaire. Mais c'est surtout l'encadrement qui frappe le regard; le tableau n'a guère subi d'outrages.

Il existe trois passions appartenant en propre aux Donatistes. Les héros sont des martyrs de la secte et les auteurs sont des pamphlétaires qui ont recours à l'hagiographie pour répandre leurs idées. Ces relations ne sont d'ailleurs pas coulées dans le même moule. La passion de Donat a été assez exactement qualifiée (sauf en ce qui concerne le nom, lequel n'y figure pas) de Sermo de passione Donat 1 ' ; l'élément parénétique y alterne avec le récit et la polémique. Dans' la Passw Marculi'2, le récit prédomine. C'est sous fonne de lettre que se présente la passion d'Isaac et de Maximien 3. Écrites par des contemporains, elles ont toutes une importance historique réelle, quoique gâtées par le ton qui y règne et l'esprit sectaire dont elles sont pénétrées. Malgré la destination spéciale qui leur a donné une empreinte, il n'y a pas lieu de les considérer comme constituant un genre à part. On a eu raison de dire 4 que cette hagiographie des schismatiques africains ne diffère de l'hagiographie catholique du pays ni dans le fond ni clans la forme *.

' BHL. 2303 b.

2 BHL. 5271.

•"■ BHL. 4473-

1 Monceaux, 1. c. pp. 97 et 343.

:i Malgré de très sérieuses difficultés, on est généralement porté à donner une certaine importance à deux passions africaines dont nous n'avons pas parlé, celle de S. Félix évêque de Thibiuca et

Xl8 LHS PASSIONS DES MARTYRS

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