TEXTES ISOLÉS
Le groupement des passions que nous avons étudiées jusqu'ic' était indiqué par la communauté d'origine ou par des circonstances extérieures qui établissaient entre elles certains liens. Il reste à parcourir, en suivant l'ordre des dates, plusieurs documents hagiogaphiques importants entre lesquels on ne constate aucune dépendance littéraire et qui nous transportent dans des milieux très divers et des centres fort distants. S. Justin et S. Apollonius moururent à Rome, mais entre leurs actes il n'y aucune relation de famille. C'est de la Gaule que nous vient l'épître des églises de Vienne et de Lyon. Toutefois divers indices donnent à penser que le rédacteur était originaire d'Asie Mineure. C'est encore à ce premier berceau de l'hagiographie que nous ramènent les actes des martyrs de Pergame. Philéas et Philoromus sont des égyptiens ; Fructuosus et ses compagnons sont des espagnols. La Macédoine est représentée par les actes des saintes Agape, Chionia et Irène, et la Gothie, encore à demi-barbare, par les actes de S. Sabas.
celle de S. Marcel le centurion. Knopf les a admises dans son recueil tandis que Gebhardt les a exclues du sien. La défiance qu'elles peuvent inspirer tient surtout aux modifications que les textes ont subies au cours de leur transmission. Il n'est pas impossible d'atteindre une forme qui se rapproche de l'original beaucoup plus que les recensions reçues et qui les classe parmi les passions historiques. Nous ne pouvons ici en faire la démonstration. L'examen des manuscrits fera l'objet d'un double travail que nous nous proposons <de publier dans les AnaUcta Bollandiana.
Le plus ancien de ces récits — il vient se placer immédiatement après les actes de S. Polycarpe, car le préfet en fonctions, Rusticus, esc des années 163-167 — la passion de S. Justin, a toujours passé pour une relation strictement contemporaine, et sa valeur n'a jamais été sérieusement contestée '. Pour des raisons absolument futiles, Havet, dont l'incompétence en ces matières est notoire, allait jusqu'à douter de la réalité du martyre de S. Justin -, sans réfléchir que déjà Tertullien en citant Justin ajoute à son nom le titre glorieux de martyr s. Pour être logique il lui fallait sacrifier les actes et les traiter de légende, opinion qui n'a été appuyée d'aucun argument. Sans aller aussi loin que lui, les disciples de Havet les déclarent certainement très postérieurs' à l'événement. La raison qu'ils ont fait valoir est presque naïve : le préambule qui suppose qu'on arrête tous les chrétiens pour les mettre en demeure de sacrifier, ne saurait convenir à l'époque de Marc-Aurèle ; et là-dessus on imagûne « un texte détruit au cours de la grande persécution et restitué ensuite avec des réminiscences de Justin et quelques fragments du martyr ium d'Evelpistus, Hierax etc., que ses Acia lui donnent pour compagnons d'épreuve *. »
Pour le dire en passant, personne n'avait jamais entendu parler d'une passion d'Evelpistus. Cette pièce est un postulat destiné à soutenir la faiblesse du raisonnement. Il suffit d'une lecture superficielle des actes
« BHG. 973.
- Le Christianisme et ses origines, t. IV, p. 441. s Adv. Valent inianos, 5.
* Guignebert, Tertullien, Étude sur ses sentiments à l'égard de l'empire (Pans, 1901), p. 97.
de Justin pour faire justice d'une argumentation qui revient à estimer un tableau d'après le cadre. L'insignifiante introduction ' et la phrase non moins insignifiante de la fin ne font nullement corps avec la scène judiciaire et' se détachent sans effort. On a dû croire qu'en l'enchâssant ainsi, on donnait au document une apparence plus littéraire. Lorsque le 'besoin se fit sentir de le mettre en valeur, l'ère des persécutions était close, car la préface rappelle l'époque où la force était au service de l'idolâtrie.
Ce n'est pas l'auteur de ce prologue qui eût pu imaginer un débat aussi limpide, une action aussi simple, se dénouant par une sentence capitale aussitôt exécutée. Evidemment il disposait d'une relation de l'audience écrite par un témoin.
Il n'est pas improbable que ce dernier ait eu entre les mains le texte officiel de l'interrogatoire. Certains détails semblent l'indiquer. Ainsi la répétition du titre presque régulièrement accolé au nom du préfet : 'Poùfftikoç eîrapxoç. Evelpistus est annoncé : Eùé\rno~Toç boûXoç Kaicrapoç, mais une fois seulement, car il ne s'agit plus d'un magistrat mais d'un prévenu. En outre le texte doit avoir subi une légère préparation pour être plus lisible.
Il est permis de croire qu'il a été amputé de la date consulaire et du détail des formalités qui sont l'entrée en matière d'un interrogatoire complet.
Le premier document ne donnait chaque fois que le nom de l'interlocuteur et les paroles qu'il avait pronon-
1 Voici le début : 'Ev tûj xcupû) tuùy àvôuuuv ûirepudxiyv THÇ eibwXaTpeiaç TrpoaTdyuaTa àffepf| «axà tùjv €Ûaej5oûvTwv xpitmavwv KOiTà itô\iv Ken x^pav éEexiGeTO, aiare aÙTOÙç àvajK(il€oQa\ OTrévbeiv toîç jaaxaioiç dbuj\oiç.
cées. Notre texte ajoute souvent à qui celles-ci s'adressent:
'POÙOTIKOÇ ÉTTapXOÇ TUJ XapÎTWVl €ÏTT€V — TipOÇ TÙV Xapi-
tùj emev. Les phrases : ô bè careKpivaTO Xéxwv — wo"aùtiuç bè Kai oi Xouroi uâpiupeç eurov ' ne sont évidemment pas protocolaires.
Les éditions de Otto, de Gebhardt, de Rauschen, de Knopf dépendent d'un seul manuscrit, très récent, le Vaticanus 655, d'où Papebroch avait le premier tiré les Acta Iustini, M. P. Franchi en a collationné trois autres du IXe et du Xe siècles *, auxquels une trouvaille de M. Burkitt est venu en ajouter un quatrième du IXe siècle5; et depuis lors, M. P. Franchi a encore enrichi notre documentation en publiant une paraphrase de la passion de Justin d'après le manuscrit de la Vaticane 199 1 *. Nous ne pouvons entrer ici dans le détail des améliorations que les nouveaux témoins apportent au texte. Ils ne permettent malheureusement pas de tirer au -clair le passage intéressant où Justin indique son domicile à Rome s. Le manuscrit d'où dépend toute la tradition était gâté à cet endroit.
S'il est un document antique dont le caractère original s'affirme sans laisser prise au moindre doute, c'est bien la lettre des églises de Vienne et de L.yon aux frères d'Asie et de Phrygie 6 sur les victimes de
» Passio Iustini, IV, 8 ; V, 7.
s Note agtogra fiche dans Studi e testi, t. VIII, p. 33-36. ; The oldest manuscript of St Justiris martyrdom, dans Journal of theological studies, t. XI (1910), p. 61-66.
f Note agiografiche, 2, dans Studi e testi, t. XI,' p. 73-75.
5 Passio Iustini, III, 3.
,! Eusèbe, Hist.eccl., V, 1-3.
la persécution de 177. Rien de ce qui peut exciter la défiance : discours superflus, mise en scène- théâtrale, merveilleux de commande, rien de tout cela n'arrête le lecteur qui se laisse captiver par un récit animé, plein d'une émotion sincère, où quelques personnages d'une individualité fortement accusée se détachent sur le groupe héroïque des chrétiens plus obscurs.
« La lettre des chrétiens de Lyon, dit un critique, nous les montre conservant chacun sa physionomie et son tempérament propres, vivant bien de sa vie à lui et en vivant fortement. L'humanité nous y apparaît dans une séduisante diversité de figures : Pothin l'évêque nonagénaire, Ponticus l'enfant de quinze ans, Vettius Epa gathus l'ardent « avocat de Dieu », Sanctus le diacre, Alexandre le médecin, Attale le marchand, Blandine l'esclave stoïque, Alcibiade l'abstinent : chacun d'eux a sa manière de répondre et de souffrir. Le rédacteur de cette lettre semble le reconnaître lui-même : leur mort, dit-il, fut comme une couronne de fleurs variées : êk biacpôpwv xpwuâiujv K«î TravToiwv àv9â)v ëva TtXéHavTeç aiéqpavov (V, 1, 36). Dans aucun des groupes de la société romaine les individus ne se dessinent avec plus de netteté et de variété1. >
Les connaisseurs n'hésitent donc point sur la valeur d'un récit où les événements contemporains ont laissé une si forte empreinte. Loin de s'autoriser de quelques détails qui paraissent moins exacts ou dérangent les idées reçues sur la situation intérieure de la chrétienté ou sur le régime de la persécution, ils les recueillent
1 C. Jullian, Quelques remarques sur la lettre des chrétiens de Lyon, dans Revue des études anciennes, t. XIII (1911), p. 329.
comme de précieux indices. On a compris aussi qu'un document ne perd pas ses titres à l'authenticité parce qu'il renferme quelques erreurs. On convient d'ailleurs qu'il n'est pas permis de confondre l'histoire avec la législation, et de mettre en thèse que la loi a toujours et partout été exactement observée1.
Devant l'unanimité des critiques les plus autorisés ce serait perdre son temps de rappeler certains jugements inspirés par l'esprit ce système, l'inexpérience - ou l'amour du paradoxe. C'est ainsi que, pour des raisons qui ont été excellemment réfutées 3. on a tenté de faire passer la lettre Lyonnaise pour un apocryphe, une amplification littéraire, où des événements du IIIe siècle auraient été antidatés du règne de Marc - Aurèle '. L'idée est de la dernière invraisemblance. Le faussaire capable de dépeindre avec des nuances aussi exactes une époque qui n'est pas la sienne, un passé qui "n'avait pu laisser de traces, des situations dont son milieu ne donnait aucune idée, eût été un trop habile homme pour s'exercer à d'infimes besognes, qu'aucun résultat à atteindre ne pouvait motiver. Puis, aurait-il,
1 Voir U. Kahrstedt, Die Miirtyrerakten von Lugdunum 177, dans Rheinisches Muséum, N. F., t. LXVIII (19131, p. 395-412.
1 Ici encore, comme plus haut nous rencontrons E. Havet et son disciple Guignebert.
" A. Harnack, dans Theologischt Literatutzeiiung, 1 février 1913, p. 74; P. Allard, Une nouvelle théorie sur le martyre des chrétiens de Lyon, dans Revue des questions historiques, juillet 1913, p, 53-67 ; A* Profumo, Una nota alla letterq del 177 délie chiese di Vietma e Lione, dans Studi Romani, t. II 1 19141, p. 121-34.
• J. W. Thompson, The alleged persécution of the Christians at Lyon in 777, dans American Journal of Theology, t. XVI (1912), p. 358-^4 ; t. XVII, p. 249-5S.
avec tout son talent, rencontré l'accent qui est un des charmes profonds de ce tragique récit ' ?
D'ailleurs la lettre renferme plus d'un trait qu'un faussaire eût évité avec le plus grand soin. Ne donnons comme exemple que la conduite du magistrat à l'égard du martyr Attale. Celui-ci est citoyen romain. Le juge l'apprend et aussitôt il surseoit aux exécutions pour prendre l'avis de l'empereur. Le rescrit arrive et le procès recommence; les martyrs sont livrés au supplice. Pour les citoyens romains c'est la décapitation ; les autres sont livrés aux bêtes. Or, c'est parmi ces derniers que nous rencontrons Attale. Pourquoi ? Parceque le légat eut la faiblesse de céder aux exigences de la foule : tûj ôxXuj xapi£ôuevoç r)Yeuûjv. L'illégalité est flagrante. Pour un faussaire, c'était une invraisemblance qu'il eût soigneusement évitée.
Eusèbe a bien caractérisé le document, dont le but pratique n'est point dissimulé, et où le souci de l'édification ne fait aucun tort à la fidélité historique : oùx iCTOpiKnv aÙTÔ uôvov çtXXà kcù 5ibao"Ka\iKr|V Trepiéxov 6tr|Yn.o"iv -. La lettre des communautés de Vienne et de Lvon n'est pas simplement une circulaire destinée à mettre d'autres églises au courant d'un grand événement qui devait les intéresser. C'est aussi, sous une forme habile et délicate, une leçon donnie aux églises d'Asie et de Phrygie, exposées aux séductions de la
1 On a fait remarquer que le caractère recherché des images employées par le rédacteur de la lettre a été fortement exagéré. Voir P. de Labriolle, Lt style de la lettre dis chrétiens de Lyon, dans Bulletin d'ancienne littérature et d' archéologie chrétiennes, t. III (1913V, p. 198-99.
'-' Hist. eccl,, V, 1, 2.
secte montaniste. Les Lyonnais « savaient les graves dissentiments que la popularité de la prophétie nouvelle créait parmi elles. Ils devaient supposer que, dans les partis en présence, on ferait état de l'opinion qu'ils auraient exprimée, et qu'on tirerait toutes les conclusions utiles des faits dont ils déroulaient le tableau. Si on relit la lettre en tenant compte de la préoccupation qui s'imposait à leur fraternelle sollici- ^tude, on s'aperçoit qu'ils décochent, sans en avoir l'air, une série d'avertissements à l'endroit des exagérations et des outrecuidances montanistes. Par la seule façon dont ils dépeignent les faits et gestes des martyrs et dont ils commentent leur attitude, ils prouvent aux exaltés de Phrygie qu'on peut être « spirituel », favorisé de la présence du Paraclet. des chswfaes dont il est le dispensateur, et conserver en même temps une parfaite mesure et une parfaite bonté '.
Les actes grecs d'Apollonius, martyr à Rome vers 185, faisaient partie du recueil d'Eu sèbe sur les anciens martyrs. Dans son Histoire ecclésiastique il leur emprunte quelques détails, et renvoie pour le reste au texte de sa collection, malheureusement perdue 2. Jusqu'en ces dernières années, on fut réduit à se contenter de ces maigres données, du texte de la traduction de Rufin, qui prend à cet endroit des allures indépendantes, et de la notice de S. Jérôme, peu exacte, comme c'est trop souvent le cas dans le De vins illustribus 5. Depuis 1874,011 possédait une version arménienne de la passion
1 P. de Labriolle. La crise Montaniste (Paris. 1913), p. 242.
2 Hist. ceci., V, 21, 2-5. •"• De viris illustribus, c. xl
d'Apollonius ', qui passa inaperçue jusqu'à la publica-tion par Conybeare, en 1893, d'une traduction anglaise s et la découverte, par les Bollandistes, deux ans plus tard, du texte grec 3
Faisons d'abord connaître le document. Nous suivrons presque exclusivement le grec qui n'est pas toujours d'accord avec l'arménien. Les développements moins nécessaires pour la suite des idées seront simplement résumés. Nous rétablirons, sauf au début, le nom d'Apollonius, changé, dans la passion grecque, en Apollos.
Durant la persécution de Commode, Apollos, l'apôtre, est amené devant Pérennis, proconsul d'Asie. Pérennis lui demande s'il est chrétien. — Oui, répond-il, et voilà pourquoi j'honore et je vénère le Dieu qui a créé le ciel et la terre, la mer et tout ce qu'ils contiennent.
Pérennis l'engagea se raviser et à jurer par la fortune de l'empereur Commode.
. — Ecoutez-moi, reprend Apollonius ; ma justification sera sérieuse et conforme aux lois. Se raviser de la pratique des commandements de Dieu, c'est de l'impiété ; revenir de l'injustice et de l'idolâtrie, c'est de la justice.
' BHO. 79.
'2 Dans le Guardian du 21 juin 1893, puis dans Monuments oj early Christianity (London, 1894,) p. 29-48.
3 BHG. 149. Parmi les nombreux travaux qui ont eu pour objet les actes d'Apollonius, rous ne citercns que les rrir.cirsux Harnack, Der Process des Christen Apollonius, dans Sitzungsberichte der K. K. Akademie der IVissenschaften, Berlin, 1893, p. 721-46 ; Th. Mommsen, Dey Process des Christen Apollonius unter Kommodus, ibid. , 1894. p. 497-503 ; E. Th. Klettb, Der Process und dif Acta S. Apollonii, dans Texte und Unter suchungen, t. XV, 2, Leipzig, 1897.
Et ces commandements, nous les connaissons par le Verbe de Dieu, qui connaît toutes nos pensées. Il nous est ordonné de ne pas jurer, mais d'être en tout sincères. Mais voulez-vous que je vous jure que nous honorons l'empereur et que nous prions pour sa puissance ? Volontiers je confirmerai cette vérité en appelant à témoin le vrai Dieu.
Pérennis répond : Sacrifiez aux dieux et à l'image de l'empereur.
Apollonius : Je me suis défendu sur deux points. Écoutez ce que j'ai à dire à propos du sacrifice. Comme tous les chrétiens j'offre au Dieu tout-puissant un sacrifice sans tache. Le sacrifice de la prière nous l'offrons surtout pour ces images de Dieu qui ont mission de nous gouverner. Aussi prions-nous tout les jours" pour Commode, persuadés que c'est par Dieu seul qu'il gouverne.
Pérennis lui accorde un délai pour réfléchir. Trois jours plus tard, nouvelle audience en présence d'une foule de sénateurs et de notables. On relit les actes de la séance précédente. Pérennis alors, au nom du sénat, engage Apollonius à renoncer à ses convictions et à adorer l^s dieux.
— Je connais les ordres du sénat, répond Apollonius, mais je suis un homme religieux, et je ne m'abaisse pas à adorer la matière. C'est un péché, premièrement d'adorer la pierre, le bois ou le métal, comme les Egyptiens et les Athéniens. Secondement, d'adorer les plantes, ce que font les Egyptiens. Troisièmement, d'adorer les animaux, encore comme les Egyptiens. Quatrièmement, d'adorer des êtres intelligents, des hommes qui sont en réalité des démons. — Et il passe chaque fois en revue quelques-unes des aberrations idolâtriques
de l'Egypte et cie la Grèce, les fables païennes de Dionysos, d'Héraclès, de Zeus.
Pérennis reprend : Par ordre du sénat, il ne peut pas y avoir de chrétiens.
Apollonius : Il y a l'ordre de Dieu. Plus vous tuez de fidèles qui croient en lui. plus il les multiplie. Sachez de plus que pour tous, empereurs, sénateurs, riches et pauvres, Dieu a décrété la même mort et le même jugement. Quant à la mort pourtant, il y a une différence. Les nôtres meurent chaque jour à leurs passions, châtient leurs désirs et éloignent de leurs sens tout ce qui pourrait conduire au péché. C'est pour cela que nous ne regardons pas comme un mal de mourir pour le vrai Dieu ; nous supportons tout pour éviter de mal mourir. Je mourrai comme on peut mourir de la fièvre ou de la dyssenterie,
— Ainsi donc, dit Pérennis, vous mourez avez plaisir ?
— J'aime à vivre, répond Apollonius, mais sans craindre la mort. Rien n'est plus précieux que la vie, mais la vie éternelle.
Pérennis : Je ne comprends pas et je ne vois pas quel rapport a ceci avec la loi.
Apollonius : Je vous plains d'être insensible aux beautés de la grâce. Le Verbe de Dieu est la lumière du cœur, mais la lumière est inutile aux aveugles.
En ce moment un philosophe cynique interpelle Apollonius et iui demande s'il plaisante. — J'ai appris à prier, répond-il, et non à plaisanter. Mais pour les insensés la vérité est toujours plaisanterie.
Pérennis : Nous aussi nous savons que le Verbe de Dieu engendre l'âme et le corps des justes.
LES PASSIONS HISTORIQUES I2g
Apollonius : Notre Seigneur Jésus-Christ, qui s'est fait homme en Judée nous a appris quel est le Dieu souverain et quel est le but de la vertu. Par sa passion, il mit un terme à la domination du péché. Il enseigne à calmer la colère, à mettre un frein aux passions, à réprimer la vengeance, à mépriser la mort, à honorer Dieu, à croire à l'immortalité de l'âme et à attendre la récompense après la résurrection. Ses grands exemples lui attirèrent la haine, comme à tous les justes. Platon l'a bien dit et Socrate l'a éprouvé, comme aussi les prophètes qui l'ont précédé et l'ont annoncé. Et supposons même que ce soit un e erreur de croire à l'immortalité de l'âme, au jugement après la mort, à la récompense dans la résurrection, au jugement de Dieu ; nous embrasserions volontiers cette erreur qui nous a appris à bien vivre et nous soutient par l'espérance au milieu des adversités.
Pérennis : Je pensais que vous renonceriez à votre sentiment et que vous honoreriez les dieux avec nous.
Apollonius : Et moi j'espérais que ma défense vous aurait ouvert les yeux, et que vous auriez reconnu le vrai Dieu.
Pérennis : Je voudrais vous renvoyer libre. L'ordre dé l'empereur m'en empêche. Mais je serai humain dans l'application de la peine.
La sentence est prononcée et le martyr remercie.
Dans l'arménien c'est la décapitation. Le grec porte le brisement des jambes,
Ces actes remarquables ne répondent pas exacteà l'esquisse d'Eusèbe. et ne sont pas la reproduction
textuelle de la passion insérée dans son recueil. D'abord, ce ne sont plus, sous leur forme actuelle, des actes d'Apollonius, mais bien ceux d'un personnage apostolique, Apollos, qui est nommé dans les Actes des Apôtres et qui était alexandrin1. La passion primitive a subi une opération' assez fréquente au moyen âge, consistant dans la substitution d'un saint à un autre. Le commencement a été modifié en conséquence, et la scène est transportée en Asie. Mais le travail d'adaptation n'a pas dépassé les premières lignes, et même là on ne s'est pas soucié du grossier anachronisme résultant de la rencontre avec l'empereur Commode d'un contemporain des apôtres. Nous savons par Eusèbe que le délateur eut les jambes broyées. Ce supplice est ici transporté au martyr lui-même. Enfin, une sorte de péroraison qui n'est pas dans le style des actes antiques, et que nous avons négligée, a été ajoutée, comme pour donner à la pièce un cachet oratoire.
Ajoutons encore que Pérennis est un personnage historique 2, mais que nos actes lui donnent le titre de àvGÛTraTOç Triç 3Ao"iaç, par suite de la substitution d'Apollos à Apollonius. Au nom d'Apollos est accolé un surnom : ô koù XaKxéaç, dont on n'a pas jusqu'ici donné d'explication satisfaisante.
Dans ia version arménienne, le nom du saint est exprimé correctement; elle lui donne le titre d'ascète, qui fait songer à ZctKKéaç. Pérennis est remplacé par le chiliarque ou le préfet— Térentius. Dès la première
1 Act. xvin, 24; xix, 1 ; /. Cor. 1, 12; m, 4etc. ; TU. m, 13.
2 Voir Dion Cassius, lxxii, 9, n. Cf. Harxack. Die Chronologie, t. £, p. 317, n. 2.
LKS PASSIONvS HISTORIQUES 13!
audience, Apollonius est mis en présence des sénateurs. La sentence le condamne à la décapitation et elle est exécutée aussitôt. C'était là le dénouement original.
L'interrogatoire se développe dans la même ligne. Mais il y a des variétés dans le détail et on constate de nombreuses coupures. En général, dans le grec la suite des idées est plus logique, la formule plus saisissante, bien que l'on ne puisse en toute rigueur garantir l'intégrité ou la pureté du texte. Il est tel endroit où l'arménien a incontestablement mieux ga rdé la physionomie de l'original; ainsi, en ce qui concerne la sentence et le supplice. On constate aussi quelque confusion dans le dialogue après l'épisode du cynique. La phrase de Pérennis sur le Aôtoç doit être vraisemblablement mise dans la bouche d'Apollonius. En résimié^ie grec et l'arménien représentent deux états de la passion primitive remaniée avec la liberté habituelle aux hagiographies, qui n'hésitent pas a tailler dans le modèle pour le réduire aux proportions désirées ou l'interpolent pour mieux faire ressortir certaines parties.
L'état fragmentaire et troublé de la tradition rend difficile l'étude des détails. Il ne va pas jusqu'à nous empêcher de porter un jugement sur le corps de la pièce et de reconnaître les traits saillants qui la signalent à l'attention. On ne saurait s'arrêter un instant à l'idée de reléguer les actes d'Apollonius au rang de ces compositions artificielles que tout le monde connaît et où le juge et l'accusé échangent d'interminables et insipides discours. Au lieu de la vaine rhétorique qui fait tout le fond de ces morceaux, au lieu du dialogue lâche et sans vigueur entre des personnages sans relief qiu se meuvent dans une àtmos-
phère chargée de merveilleux, la passion d'Apollonius nous fait assister à un colloque extraordinairement vivant, où l'on voit aux prises un juge éclairé et bienveillant et un homme d'une intelligence remarquablement déliée, défendant sa foi avec autant de conviction que de lucidité.
La parole d'Apollonius a un accent singulièrement personnel. L'exposition révèle un esprit clair et méthodique, sans pédanterie aucune, et une entière possession de soi. Tout en poursuivant l'exposition de la doctrine, Apollonius ne perd pas de vue les questions du juge. Il y répond article par article, et non sans une légère pointe d'humour. « Vous tenez à ce que je jure ? Vous voulez que j'honore l'empereur ? Je suis prêt à jurer que nous l'honorons puisque nous prions pour lui. » Lorsqu'il s'agit de sacrifier à l'image de l'empereur, il explique qu'il y a deux sortes de sacrifices. Il y a celui de la prière. « Celui-là nous l'offrons, dit-il, et précisément à l'intention de cette image de Dieu qui est le représentant de l'autorité. >
Lorsque Pérennis demande si la mort a pour lui tant de charmes, la réponse n'est pas celle que l'on attendrait et qui plus tard sera de style dans la littérature hagiographique. Il assure qu'il tient à la vie, mais non au point de sacrifier à la vie terrestre celle qui ne doit pas finir.
Et combien hardie et contraire à toute convention cette saillie : « Supposons un instant que nous soyons dans l'erreur... »
La logique du raisonnement, la clarté et la parfaite aisance de l'exposition s'allient partout à la profondeur des idées, et il est dans la littérature chrétienne peu
z morceaux qui invitent à la méditation au même deré que l'interrogatoire d'Apollonius.
Les difficultés que l'on a soulevées contre les actes, 1 que • M. Geffcken s'est chargé de faire valoir ne Dnt pas fort redoutables. Il était naturel de se delander si la joute oratoire à laquelle ils nous font ssister ne dépasse pas les limites de la vraisemblanz. Lajustice romaine était expéditive et nous n'avons uère rencontré jusqu'ici des juges disposés à entenre de longs discours.
M. Harnack 2 a répondu à cette question en renvoyant u livre des Martyrs de Palestine d'Eusèbe. Le gouvereur de Palestine, qui était alors Urbain, avant de met- -e le martyr Pamphile en demeure de sacrifier, veut tire l'épreuve de ses connaissances littéraires et philosohiques ', et ailleurs l'historien renonce à rapporter )ut ce que le martyr Alphée trouva à dire en pré- ;nce du juge 4. D'après Eusèbe aussi, le martyr Lu- ;en,à Nicomédie, fait en présence du magistrat l'apologie z la doctrine dont il avait à répondre 3. Voilà des exnples dûment constatés. Evidemment, le cas ne fut as très fréquent. Il fallait, pour qu'il se produisît, la
' Die Acta Apollonii dans Nachrichten von der k. Gescllschaft der
issenscha/ten zu Gôttingen, 1904, p. 262-2^4.
' Réponse à M. Geffcken dans Deutsche Literaturzeitung, 1904, p. 2464-
. Réplique de ce dernier, dans son livre Zwei griechiche Apolo-
ten (Leipzig, 1907), p. 246-47 et dans Hermès, t. XLV (1910), p.
T Mart. Palaèst., VII, 5.
Mari. Palaest., longue recension. B. Violet, dans Texte and Unterhungen, t. XIV, p. 10 .
Hist. eccl., ix, 6, 3; vm, 13, 2.
rencontre d'un accusé disert et d'un juge d'humeur à l'écouter. Apollonius était savant; Pérennis se montrait bien disposé à son égard et d'une courtoisie marquée. Il n'y a donc aucune bonne raison de croire qu'il n*ait pu le laisser parler.
Mais au moins, dit-on, il n'a pas tenu les discours qu'on lui prête. Ils sont trop remplis de réminiscences de la littérature apologétique pour être autre chose qu'une compilation faite à loisir. Il n'y a presque pas de phrases dont on ne retrouve l'équivalent dans les écrits de Tépoque, et tout l'ensemble apparaît comme un enchaînement de lieux communs. L'apologie d'Apol lonius serait donc une composition factice dont les éléments ont été aisés à réunir.
On a déjà fait à cette objection la réponse qui vient tout naturellement à l'esprit. Du moment que le martyr entendait présenter une apologie de la religion, il était amené à exposer les arguments des apologistes. Dès cette époque, il s'était constitué pour les besoins de la défense un arsenal, où chacun allait prendre des armes à sa convenance. Précisément le fait de' trouver sur les lèvres d'un martyr une argumentation qui trancherait sur l'apologétique en cours devrait faire naître des soupçons. Du moment que les idées sont présentées sous une forme personnelle, on ne voit vraiment pas pourquoi ces analogies que l'on signale seraient une tare. Il est vrai que M. Geffcken a péremptoirement décidé que dans les actes d'Apollonius on chercherait en vain le trait individuel. C'est affaire d'appréciation, mais celui qui les juge ainsi est seuj de son avis. Comparez nos actes à ces passions qui mettent en scène un martyr éloquent et un juge disputeur ; aussitôt la différence éclatera entre la compi-
lation qui se fait valoir par le ton déclamatoire et emprunté et la discussion vivante et originale. On verra combien de traits elle renferme qui jamais sous aucune forme n'ont passé à l'état de lieu commun. La manière de procéder méthodique d'Apollonius, dont le lecteur ne peut manquer d'être frappé, et qui n'a pourtant rien de scolastique, est une des marques distinctives de nos actes, et ne se retrouve pas ailleurs.
La source principale des actes d'Apollonius est une sténographie, qui n'est pas nécessairement la sténographie officielle, bien que l'existence de celle-ci soit constatée : 'AvcrfVUJ0"9riTUj xà dicra 'AnoMiO, dit Pérennis au commencement de la seconde séance '. Elle a été encadrée par un témoin dans un petit nombre d'indications sommaires sur les antécédents, les faits-xf audience, l'exécution de la sentence.
Le texte du colloque entre le martyr et le préfet aurait-il été répandu dans le public ' indépendamment d^s actes ? On se le demande lorsqu'on lit Rufin. Celui-ci écrit : Tum deinde exoratur beatus Apollonius martyr uti defensionem pro fide sua, quam audunte senatu atgue omni populo luadenter et splendide habuerat, ederet scrïptam. Et post hoc secundum senatus consultum capite plexus est-.
Le traducteur d'Eusèbe s'écarte ici de l'original. Mais son texte est autre chose qu'une paraphrase trop libre, dont les particularités s'expliqueraient par la négligence ou la distraction. Il arrive à Rufin d'introduire dans sa version des renseignements empruntés à
' Acta Apollonu, n. 11, Klette, p. 100. * Hist. eccl, V, 21, 4, 5.
ses lectures, et il y a précisément des exemples de pareille initiative dans des passages qui touchent à l'hagiographie '. Il n'a probablement pas connu les actes d'Apollonius, et le fait qu'il rapporte, d'une rédaction de son apologie demandée au martyr entre les clébats et la sentence, manque totalement de vraisemblance. Ne pourait-on pas dire qu'après avoir lu le compte/ rendu de la discussion, connaissant d'ailleurs par Eusèbe le dénouement du procès, il soit arrivé à cette conclusion qu'une défense si lucide à la fois et si sagace avait dû être écrite à tête reposée, et qu'en conséquence on avait laissé au martyr le temps de la rédiger ?
Dès son apparition la passion antique des martyrs de Pergame Carpus, Papylus et Agathonicé attira, l'attention des chercheurs et fut rangée parmi les documents les les plus précieux de l'histoire des persécutions2. Bien qu'elle ne renferme aucune référence chronologique, M. Harnack n'hésita pas à rapporter l'événement au règne de Marc-Aurèle. Tout le monde ne s'est pas rendu à ses raisons, et l'ensemble ne cadre pas moins bien avec la persécution de Dèce r', époque expressément in-
1 Voir A. Poncelet, La vie latine de S. Grégoire le thaumaturge dans Rechzrehes d'histoire religieuse, t. I (1910), pp. 132-160, 567-69. p. 56. Nous y reviendrons quand nous pourrons nous occuper } de la passion des saints Philéas et Philoromus.
s BHG. 293. Commentaire développé dans Harnack, Die Akten des Karpus, Papylus und Agathonike dans Texte und Untersuchungen, t. III, 4.
•"J. de Guibert, dans Revue des questions historiques, t. LXXXI1I (1908), pp. 5, 23. Relevons en passant un détail dont on s'est prévalu pour reconnaître aux actes des- martyrs de Pergame une haute antiquité. De ce que Papylus affirme (n. 29) qu'il a beaucoup d'enfants dans toute la province et dans toute les villes, entendant
diquée dans des textes moins anciens '. Je ne voudrais pas, toutefois, faire état de cette indication. Quand les remanieurs d'anciens textes se mêlent de donner des précisions chronologiques, ils ne se livrent généralement pas à -des recherches fort compliquées. C'est le plus souvent à Dioclétien et à Maximien qu'ils endossent les méfaits dont ils ignorent la date. Mais Dèce aussi reçoit sa part, et c'est ainsi que, d'après l'un d'eux, Polycarpe lui-même fut martyrisé, nviKa Aékioç ô buo"o"e{3n,ç tù 'Pw|uaiujv o"Kn,ïTTpa bienre 2.
La simplicité de la passion de Carpus et de ses compagnons prévient en sa faveur. Le proconsul, qui n'est point nommé, siège à Pergame. On lui amène Carpus et Papylus, qui sont interrogés et torturés l'un après l'autre, et comme ils se montrent inébranlables, condamnés au feu Une femme, Agithonicé, témoin de leur supplice, déclare vouloir le partager, et périt également sur le bûcher.
La passion des deux martyrs est racontée sans recherche : nul vestige de déclamation, point de supplices raffinés, absence complète de merveilleux. Les caractères se dessinent clairement. La fermeté souriante de Carpus se prête volontiers à la discussion. Papylus est plus sobre de paroles ; ^gathonicé est sous l'empire de
par là des enfants spirituels, M. Harnack, t. c. p. 448. conclut qu'il appartenait à la catégorie des « évangélistes » ou des « prophètes ». Mgr Duchesne, Histoire de VÉglise, t. I, p. 267, interprète beaucoup plus simplement ces paroles d'aprè; le texte de Matth. XII. 48-51.
1 BHG.. 294, 295.
2 Texte dans B. Latysev, Menologii anonymi Byzantine saec X quAe supersimt (Petropoli, 1911), p. 123.
l'enthousiasme et de l'exaltation. Les idées qui se croisent dans le dialogue, ne sortent pas du cadre antique.
Et remarquez que la torture n'épargne pas les martyrs et n'est pas pour eux un prétexte d'invectiver e juge ou de parler à la feule. Ils souffrent héroïquement et sans mot dire : em ttoXù bè Heôuevoç eKotuev lai oùkéti ïaxuacv XaXfjaai, voilà pour Carpus. Papylus lui : qpuuvqv oùk ebuuKe*.
Cet ensemble ce qualités n'autorise-t-il pas la conjecture qui reconnaît dans cette passion les ÛTTOUvrjuaTct mentionnés par ETisèbe * et que l'on ne peut guère se figurer que comme des actes contemporains ?
Un examen attentif des détails fait surgir des doutes. Dans la .relation originale Carpus était évêque et Papylus diacre. Ces titres leur sont assurés par l'accord du martyrologe oriental5 et des passions de date plus récente, qui dérivent en dernière analyse de la passion primitive. Outre diverses lacunes moins importantes et qu'une heureuse conjecture arriverai à
1 Passio Carpi et sec, n. 23, 35.
2 Hist. eccL.IV, 15, 48 : é£f|ç oè Kai aXXwv ev TTepYduiy ttôXéi t?|ç 'Aaiaç ÛTrouvr|,uaTa |Li€|uapTupriKÔTUuv qpdpeTai Kdprrou Kai TTaiTÛX.ou xai TuyaiKoç 3ATa8oviKn.ç, uexà TcXeiaxaç Kai biairpeireiç ô|uo\OYiaç éiribôEaiç xexeXeiujudvwv. M. Harnack, t. c. p. 435, pense que la passion de Carpus et de ses compagnons ne faisait point parti e du recueil bien connu d'Eusèbe. Cependant, la mention du mart\ro!cge syriaque, £k xûjv àpxaiwv, le donne à penser.
r' Le martyrologe syriaque au 13 avril annonce « Cyrille évêque et Agathonicé et Faul. » L'hiéronymien au 13 et au 13 : in Asia Pergamo ■natale Carpi episcopi, Pa(p<,uli diacont et Agathonicé. Le nom de l'évêque a été transformé tantôt en (Eu) carpi tantôt en (Poli) carpi.
combler, il en est qui sont irrémédiables et nous laissent dans l'incertitude '.
Quand Carpus dit : kcù nuetç îfjç aÙTfjç unxpôç èyevvnSriuev * Euaç, il répond à un propos que l'on est réduit à deviner. La phrase : i-f[b bè êqp' ô Tràpeiui s, que prononce Agathonicé, demande à être complétée, et était suivie, on peut le penser, de plusieurs autres, qui donneraient à tout cet épisode une tournure plus acceptable. Dans le récit actuel, Agathonicé, commet, on l'a fait remarquer, un véritable suicide, puisqu'elle n'attend pas, pour se livrer à la mort, une décision du juge. Si dans l'original, ccmme on est porté à le conjecturer, elle ne montait sur le bûcher qu'après un interrogatoire et une sentence, on comprend l'exclamation de la foule : betvn, Kpicriç kcù ëbiKa TrpocrrctYuaTa i. Mais elle n'a point de sens si Agathonicé n'obéit qu'à son élan, et dès lors cette clameur ne nous apparaît plus que comme une réminiscence hors de propos du cri des femmes dans les Acta Theclae : kcikù, KpitTiç, ctvocria Kpiaïç3.
Il est possible aussi que le beivn, Kpiaiç soit un emprunt formel aux actes de Thècle dû à un retoucheur qui semble ne pas s'en être tenu à celui-là. Ainsi la maxime : oi £uùvt€ç toîç vexpoîç où GùoucTiv, que profère Carpus 6, ressemble singulièrement à cette phrase de l'épître de Clément : fiueîç oi £ûjvt€ç toîç vexpoîç où 9ûo-
1 Cf. Duchesne, dans Bulletin critique, t. II, p. 469.
- Passio Car pi et soc, n. 40.
3 Passio Car pi et soc., n, 43.
1 Passio Car pi et soc.n. 45.
8 Acta Theclae. 27, 28.
'' Passio Carpi et soc, n. 12
uev ', et en bien d'autres traits on croit reconnaître la main d'un rédacteur de date plus récente. Carpus se serait-il servi, pour parler au proconsul, du titre de ùnaTiKé'2 ? On s'étonne de rencontrer le mot crfioç dans les deux sens de chrétien suivant l'usage antique et de < saint > à la manière pjus moderne : oî cîtioi — ô âyioç KdpTTOç — èxeXeuuGri o"ùv toîç dytoiç 3
Et comment faut-il comprendre qu'après le prononcé de la sentence les martyrs courent à l'amphithéâtre ; ëOTreubov oi ducpôrepoi èm tô duqpiGéotTpov ' ? Ils ne furent donc pas menés au supplice par les soldats ?
Nous attirerons encore l'attention sur la partie du dialogue où Papylus vient de dire: Tro\iTn.ç eiui. Le juge reprend : tîvujv Tro\iTn,ç ; et Papylus répond : Guaieipaiv 3. Il est peu probable que ces paroles aient été prononcées ainsi. Le pluriel tîvuuv supposait prévue la réponse et ne s'expliquerait pas si, comme dans la plupart des cas, le juge s'attendait à entendre un nom au singulier* Ceci n'empêcherait pas que le passage fît partie de la première rédaction. Il s'ensuivrait seulement, ce qui n'est pas contredit par d'autres indices, que l'interrogatoire, tel que nous le lisons, n'est pas la reproduction d'une sténographie.
En résumé la passion des martyrs de Pergame présente un tel mélange de qualités et de défauts que l'on est amené à y reconnaître une relation contemporaine ayant subi d'assez notables altérations. On y constate
1 IlClem., III, 1.
2 Passio Carpi et soc, n. 20.
3 Passio Carpi et soc, nn. 17,40,47.
1 Passio Carpi et soc, n. 36.
5 Passio Carpi et soc , n. 25 .
LhS PASSIONS HISTORIQUES 141
•des lacunes, on devine des retouches sans avoir le moven d'éliminer tout ce qui serait l'œuvre d'une main étrangère. Dans son ensemble elle est trop dégagée des formules de la rhétorique conventionnelle pour être mise à un rang inférieur. Mais elle nous est livrée dans un état qui ne permet pas de l'identifier simplement avec les imouvriuaTa d'Eusèbe, et la circonspection s'impose à qui veut se servir de la pièce '.
Une traduction latine défectueuse 2 faite sur un texte grec inédit, laissant lui-même beaucoup à désirer, c'est tout ce dont on disposait jusqu'en ces derniers temps pour se prononcer sur les actes des martyres de Thessalonique Agapé, Irène et Chionia. Il en résultait des obscurités et des hésitations qui ont pu être dissipées en grande partie par l'excellente édition princeps que M. P. Franchi a récemment donnée de la passion originale '% et l'on ne peut s'abstenir désormais de ranger celle-ci parmi les' bonnes, pièces, à condition de bien s'entendre sur le caractère spécial de la composition.
Les sources en sont très reconnaissables. Ce sont des -procès-verbaux mis ensemble par un rédacteur qui les a fait précéder d'une introduction et suivre d'un bout de récit. L'auteur de la compilation ne peut à aucun titre casser pour Un témoin, car, comme o
1 M. Harnack a cru reconnaître dans la passion de S. Carpus et de ses compagnons les traits caractéristiques des tendances montanistes De bons connaisseurs ne partagent pas son impression. P. de Labriolle La crise montaniste (Paris, 1913), pp. 490-92, «
- Sirlet dans LifOMANO, Septimits tomus vitarum sanctorum patrum, f. io6v-ioS.
.Y. afichc, dans Studi c Testi. t. IX. p, 15-19.
l'a constaté, ce qu'il sait de certain se borne aux actes du procès, et ce qu'il ajoute de son crû paraît bien contestable J. Il est même tels points sur lesquels il contredit, par pure négligence, les données de sa source. Ainsi, lorsqu'il affirme que les saintes furent arrêtées dans la montagne où elles s'étaient réfugiées. Car il résulte de l'interrogatoire qu'elles étaient revenues pour rentrer chez elles. Voici d'ailleurs le contenu de la passion.
Le gouverneur Dulcitius siège sur son tribunal. Les inculpés sont introduits pir une lettre du beneficiarius Casandros, indiquant le résultat d'une séance antérieure. Aussitôt Dulcitius, s'adressant à tous, dit : « Quelle est cette folie de refuser l'obéissance aux ordres des empereurs et des Césars ? » Puis, se tournant successivement vers chacun des accusés, il leur pose quelques questions. Le dialogue avec Eutychia, dont le texte a subi des altérations évidentes, se termine parle renvoi en prison; Eutychia était enceinte. Le juge revient à Agapé et Chionia. Elles sont condamnées au feu. Le> autres accusés, Agathon. Irène, Casia et Philippe sont, à cause de leur jeune âge, envoyés en prison.
Sans donner le moindre détail sur la mort d'Agapé et de Chionia, l'hagiographe passe à la séance du tribunal qui se termina par la condamnation d'Irène. Elle eut lieu, dit-il, le lendemain. C'est là une erreur évidente. Le nouvel interrogatoire en suppose u n autre qui n'a laissé aucune trace. Le rédacteur doit ne l'avoir pas connu, sinon on ne comprend pas qu'il ne l'ait
1 P. Franchi t, c. , p,. 4.
point transcrit comme les autres. Il s'agissait surtout des Ecritures trouvées chez Irène, malgré ses premières dénégations. Le dialogue est ici très serré. Dulcitius cherchait à lui trouver des complices. Irène se défend avecfrabileté et énergie.' Enfin, elle est condamnée à être, exposée dans le lupanar. Les livres saints seront brûlés. Irène étant sortie victorieuse de la redoutable épreuve, le juge la condamna au feu.
Dans cette dernière partie de la passion le travail du rédacteur apparaît davantage. N'est-il pas étonnant d'entendre le gouverneur demander de quoi écrire : koù aÎTqcraç X'^PTrlv ^pàç aàrriv àTùqpacriv è'fpat|/£v. Est-il vraisemblable que la sentence ait été exécutée comme on nous le dit ? Un grand bûcher est allumé et l'on force Irène à s'y jeter. Or on sait tjue la justice' romaine, en ce cas, prenait toujours la précaution d'attacher le condamné. On ne connaît pas d'exemple authentique d'une exception.
En lisant la passion des martyres de Thessalonique, on s'en tiendra donc aux interrogatoires qui, à quelques détails près, semblent avoir été reproduits littéralement par l'hagiographie; ils sont d'une vérité frappante.
1 Passio Agapes et soc, n. 6, P. Franchi, p. 19, 1. 20.
- Il y aurait lieu d'examiner aussi les Acta Phileae et Philoromi, BHL. 6799, qui ne nous sont parvenus que dans une version latine. Plusieurs critiques en font le plus grand cas. D'autres, comme M. E. Schwartz, les condamnent. Voir Nachrichten von der k. Gescllschaft zn Gôttingen, 1935, p. 176, n. 2. Cet auteur, croyant y retrouver des extraits de Rulïn, les rejette comme artificiels. C'est au contraire Rufin qui a utilisé une traduction latine des actes originaux. Il a, en d'autres endroits de sa version d'Eusèbe, usé du même procédé. Nous étudions les actes des deux martyrs Égytiens dans un travail spécial dont les difficultés du moment ont retardé la publication.
L'Espagne est représentée dans l'hagiographie historique par une pièce unique, des plus intéressantes, bien que fort négligée par les critiques : c'est la passion des saints Fructuosus, Augurius et Eulcgius, martyrisés en 259. Nous la connaissons bien dans ses lignes principales ', telle à peu près que la lisaient Prudence * et aussi S. "Augustin. 3 Arrivée jusqu'à nous dans de nombreux manuscrits qui n'ont été ni classés ni même sérieusement examinés, elle ne peut faire l'objet d'une étude approfondie, et l'en s'exposerait à de lâcheuses, méprises, si l'on essayait de discerner, sur l'impression que donne la lecture au texte, la part du document contemporain et celle du rédacteur de date plus récente qui lui a donné sa forme actuelle.
La simplicité des données, l'originalité des détails, la netteté de la situation, le naturel du dialogue ne laisent aucun conte sur l'existence d'une relation qu'un témoin seul a pu écriie et dont la substance à été respectée. D'autre part, sans compter les erreurs de transmission, les traces d'un travail d'adaptation et de retouche sous forme de gloses ou de développements littéraires sont trop visibles par endroits pour permettre de croire que le document n'a rien perdu de sa pureté primitive. En attendant l'édition, que nous croyons eue en ti es bonnes mains, de la Passio Frttctuosi, souhaitons qu'elle ne continue pas à souffrir du dédain immérité dont elle a été l'objet jusqu'ici.
1 BHL. 319^3203.
- Peristeph VI.
" Ssrmo 273, F.L., 1. XXXVIII, p. 1247-52.
Nous ne voulons pas négliger un document qui se rapporte à des événements postérieurs de plus d'un demi-siècle aux persécutions romaines et introduit le lecteur dans un milieu fort différent. La passion de S. Sabas nous initie aux épreuves de la chrétienté de Gothie et nous fait connaître ses relations avec les églises de Cappadoce, tout en ouvrant des horizons sur l'état d'anarchie où la jeune nation se débattait encore à cette époque '. La persécution y prend un tout autre caractère, et rien ne rappelle les procédés de l'administration ni les tribunaux de Rome *. Mais l'hagiographe qui a raconté le martyre de S. Sabas n'appartient pasà une autre école que ceux que nous connaissons bien.
Sabas était un homme d'humble condition, pauvre, peu versé dans les lettres mais chrétien fervent. Il chantait à l'église et menait une vie sainte et mortifiée.
Vn jour il prit fantaisie aux chefs idolâtres de forcer
1 BHG. 1607. Nous avons republié ie texte en nous servant d'un nouveau manuscrit dans nos Saints de Thrace et de Mcsic, dans Analecia Bolland., t. XXXI, p. 216-21. Le commentaire, p. 288-291.
'-' (A. Mansion a utilisé les actes de S. Sabas en vue de son travail : Les origines de l'Eglise de Gotie, dans Analecta Bolland., t. XXXIII, p. 5-30. Ce n'est pas le lieu de discuter cette étude ni ses conclusions, que nous n'adoptons pas toutes. Le point de vue littéraire est le seul qui soit envisagé ici. Je suis assez étonné d'apprendre (p. 17), au sujet de la passion qui nous occupe, que le P. D. « la compare aux actes de Perpétue ». Jamais je n'ai songé à faire semblable parallèle. Le3 actes de Perpétue sont simplement cités en passant, à propos d'un point déterminé.
' Rappelons, ' pour dire qu'elle n'a guère rencontré d'adhérents, l'étrange tentative de M. Boehmer-Romundt (Ein nettes Werk des YVulfila, dans Neue Jahrbiicher fiir das klassische Aller: uni, t. XI, 1903, p. 375), de faire passer Ulphilas pour l'auteur de la passion de S. Sabas. Cf. Saints de Thrace et de Mésie, p. 288,
les chrétiens à goûter les viandes offertes aux faux dieux. Dans le village de Sabas, ses concitoyens païens, qui ne lui voulaient aucun mal, convinrent de tromper les persécuteurs et de présenter aux chrétiens des viandes ordinaires. Sabas n'admit point cette fiction. Il s'en allait dire partout : « Celui qui mange ces viandes ne peut être chrétien. » On le chassa du village. Plus tard on lui permit de revenir.
Une nouvelle alerte se produisit. Cette fois les païens imaginèrent un autre expédient. On offrirait des sacrifices et on ferait le serment qu'il n'y avait pas de chrétiens dans le village. Sabas déclara s'opposer à ce qu'on jurât pour lui. En conséquence, lorsque le persécuteur arriva, les notables jurèrent qu'il n'y avait dans le village aucun chrétien, sauf un seul. Il fit comparaître Sabas, mais voyant que c'était un homme de rien et sans influence, il le fit jeter à la porte.
Un peu plus tard se déchaîna contre l'église de Gothie une persécution ' plus violente que les précédentes. C'était à l'approche de Pâques. Sabas voulut se rendre à la ville voisine pour célébrer la fête avec le prêtre Gouthicas. En route, il fut arrêté par un homme de haute stature et de bel aspect, qui lui dit de s'en retourner et d' aller trouver le prêtre Sansalas. Or Sansalas s'était retiré en Romanie. Sabas le savait, mais il ignorait qu'il fût revenu à l'occasion de la fête de Pâques. Il voulut donc continuer sa route, mais fut arrêté par une abondante chute de neige. Il revint donc sur ses pas, et trouva en effet Sansalas, avec qui il célébra la fête.
Trois jours après, Atharidus, le fils d'un des chefs, arriva et fit saisir durant la nuit Sansalas et Sabas.
Celui-ci fut entraîné, nu comme il était, à travers les bois récemment incendiés, et frappé de bâtons et de fouets. Il fit remarquer à ses gardiens que leurs mauvais traitements n'avaient laissé aucune trace ni sur ses pieds ni sur son corps. Alors ils l'attachèrent par les mains et les pieds aux extrémités de deux roues, et le tourmentèrent une bonne partie de la nuit.
Quand ils furent endormis, une femme des environs, qui s'était levée pour vaquer aux soins du ménage, détacha le martyr, qui se mit tranquillement à l'aider dans son travail. Quand le jour parut, Atharidus le fit lier et suspendre à une des poutres de la maison. Puis on apporta à Sabas et au prêtre les viandes sacrilèges, et Sabas prononça quelques mots qui mirent en fureur un des (émissaires d'Atharidus. Il lui envoya dans la poitrine une massue avec une telle force que l'on crut que le martyr allait succomber à la violence du coup. Il ne poussa pas un cri et se borna à dire : « C'est comme si vous m'aviez lancé un écheveau de laine. » Le coup ne laissa aucune trace sur son corps.
Alors Atharidus le condamna à mort et on le mena au fleuve pour le noyer. Ne voyant pas amener Sansalas, le martyr dit : < Quel mal a donc fait le prêtre pour ne pas mourir avec moi ? > Il lui fut répondu que cela ne le regardait point, et pendant qu'on le traînait, il ne cessait de rendre grâces à Dieu. Au bord de l'eau les exécuteurs se dirent : < Laissons aller cet homme qui est innocent. Atharidus n'en saura jamais rien. » Mais Sabas les encouragea à faire leur devoir : « Je vois, dit-il, ce que vous ne pouvez voir. Je vois déjà dans la gloire ceux qui viennent à ma rencontre. » Alors ils le précipitèrent dans le fleuve et le tinrent immer«-
gé au moyen d'une pièce de bois. Puis ils retirèrent le corps qui fut laissé sans sépulture.
Junius Soranus, duc de Scythie, fit prendre le corps pour l'amener en Romanie ; puis il envo)Ta en Cappadoce, son pays, les précieux restes du martyr.
La passion est rédigée sous la forme d'une lettre que l'Eglise de Gothie écrit à celle de Cappadoce à l'occasion de l'envoi du corps saint. La formule de la suscription est littéralement celle de la lettre de l'Eglise de Smyrne sur la mort de Polycarpe. Les dernières lignes de la pièce sont empruntées au même document. Mais une rapide lecture suffit à montrer que nous avons ici tout autre chose qu'un pastiche. En dehors du cadre, les deux passions n'ont rien de commun, et le rédacteur qui prit la plume au nom de l'Eglise de Gothie est évidemment l'interprète d'un témoin qui savait bien le détail des choses, pourquoi pas du prêtre Sansalas lui-même ?
L'originalité du récit éclate dans toutes ses parties. Rien ne ressemble moins à la peinture classique des persécutions, que ces poursuites capricieusement ordonnées par des chefs locaux, sans contrôle d'une organisation quelconque, et que l'on a cent manières d'éluder. Ni peuple ni soldats ne montrent aucun fanatisme. Sans nulle subtilité mais avec beaucoup de bon vouloir, ils inventent des moyens pour sauver les chrétiens, et jusqu'au dernier moment, Sabas trouverait des complices s'il cherchait à s'échapper.
Mais l'âme simple et droite du martyr ignore les compromis avec la conscience. Le personnage se contient admirablement. Il ne pose pas, parle fort peu, et endure avec un mâle courage les mauvais traite-
ments que ses bourreaux lui font subir. L'incident de
la femme, qui détache ses liens et qu'il aide dans ses
travaux domestiques au lieu de chercher à s'enfuir, le
peint tout entier. L'imagination d'un hagiographe ou
les souvenirs de ses lectures ne suggéreraient rien de
semblable.
Irons-nous jusqu'à dire que le récit échappe à toute
influence de la convention littéraire? L'auteur, il est facile de s'en apercevoir, n'est pas un barbare qui ignore l'art d'écrire ou qui manque de lecture. D'autres passions, parmi lesquelles les actes de Polycarpe, lui ont passé sous les yeux et il n'a pas été sans se soucier des précédents. De là, évidemment, les formules empruntées à la lettre de l'Eglise dp Smyrne, mais' aussi, sans doute, la place relativement considédérable et le tour que prend l'épisode qui fait retrouver le prêtre Sansalas à la suite de divers incidents ressemblant à une vision suivie d'un miracle. Pourtant ni là. ni dans la dernière parole de Sabas, ni dans cette réflexion : uéxpi TéXouç y«P è\eiTOÙpTn.°"6V oiùtlù tô Ttveûua, n'apparaît rien de cet étalage de merveilleux, si choquant dans les compositions artificielles. C'est aussi avec une remarquable discrétion, bien qu'avec une certaine insistance, que l'auteur revient sur ce que nous appellerions ailleurs l'invulnérabilité du martyr. S'il considérait son endurance comme un effet nettement surnaturel, il le dirait sans hésiter.
Serait-il permis de dire que notre hagiographe subit inconsciemment la fascination de la légende, qui devait, dès cette époque, commencer à se former et dont les visions, les miracles et surtout la protection céleste s'étendant sur le martyr d'une manière sensible sont
des éléments obligés ? Aurait-il tenu à souligner, dans l'histoire de Sabas, ce qui est de nature à montrer que ce martyr d'origine barbare et hier encore inconnu n'a rien à envier à ceux dont tout le monde parle ?
§ 4. Quelques théories sur la formation des genres.
L'époque des persécutions a vu naître et se développer une nouvelle branche de la littérature chrétienne, ayant pour objet propre le procès et la mort des martyrs.
La forme se fixe peu à peu, sans toutefois s'astreindre à un cadre unique. Car très tôt des groupes se dessinent, et rien qu'à s'en tenir aux contours extérieurs, on saisit plusieurs principes de classement. Les actes du martyr sont racontés sous forme de lettre encyclique, comme c'est le cas de la passion de Polycarpe, ou bien consistent essentiellement en un procès-verbal, dont les actes des Scillitains offrent le plus ancien modèle- D'autres fois ils prennent les allures d'un petit livre, tels les actes de Perpétue. En se mettant à un autre point de vue, on distinguerait des narrations homogènes et d'autres qui englobent un ou plusieurs documents préexistants.
Ces récits contemporains, considérés dans leur ensemble, sont remarquables par leur variété, qui est le reflet même de la vie ; et en examinant de près ceux que des analogies superficielles ou des ressemblances plus intimes semblent rattacher à une même origine, on reconnaît sans peine les traits individuels et la diversité des situations, indice certain de la nature prise
sur le fait. Aucune confusion n'est possible entre Polycarpe et Pionius, entre Blandine et Perpétue. Les Scillitains ne parlent pas comme les Lyonnais, et il n'y a rien de commun entre le martyre de l'évêque de Smyrne, Polycarpe, et celui de l'évêque de Carthage, Cyprien. Certes, un même souffle anime ces fastes de l'héroïsme chrétien. Mais combien sont variées les manifestations de l'Esprit, et comme les caractères se détachent vivement sur un fond uniforme de foi et d'enthousiasme.
On ne s'étonne pas de constater cette diversité dans des écrits qui portent tous l'empreinte du milieu et du moment qui les a vu naître. Aucun d'eux ne se présente comme le résultat d'un caprice de lettré poussé par le désir de sacrifier à la mode du jour. Dans une communauté chrétienne se produit un événement qui excite au plus haut point l'intérêt et l'émotion. Une élite de ses membres offre glorieusement sa vie pour attester sa fidélité à la croyance commune. Aussitôt surgit ce sentiment qui veille à perpétuer la mémoire des grands hommes et des actions d'éclat. S'il se rencontre alors une plume exercée, et que le malheur des temps n'y mette point obstacle, il est tout naturel que l'on songe à transmettre aux générations ces illustres exemples, et à répandre par le monde, ou du moins dans le cercle des églises voisines, une si pure renommée.
Et pour le dire en passant, il ne paraît guère judicieux de se demander pourquoi telles églises ont consigné par écrit l'histoire de leurs martyrs, alors que d'autres ont néglige ce soin. Pour tirer argument, comme on l'a fait, de certains silences, il faudrait connaître à fond la situation des groupes locaux, le
personnel dont ils disposaient, les circonstances de l'heure donnée. Combien ne pourrait-on pas désigner d'hommes dont l'action a laissé des traces profondes, qui ont vécu à des époques où l'on écrivait beaucoup et en toute liberté, sans qu'ils aient trouvé un biographe? Pourquoi ? On ne saurait la plupart du temps en donner de motifs plausibles. Mais si les raisons de cet ordre nous échappent, il n'en est pas de même de celles qui ont poussé à écrire. C'est la force des choses qui a dicté les premiers actes des martyrs à des hommes qui comprenaient la grandeur du sacrifice et l'efficacité de l'exemple donné par ces héros. Les préoccupations littéraires n'ont pas, la plupart du temps, exercé le inaction et l'impulsion déterminante n'est pas venue de ce côté.
Les anciens le comprenaient ainsi. Eusèbe, parlant des persécutions du second siècle et de leurs plus nobles victimes, ajoute que ces événements furent mis par écrit pour la postérité, parce qu'ils étaient dignes d'une impérissable mémoire : a kcù ïpaqpfj toîç uerérreiTa rcapabo9f|vai, dXn.OTou uvn.un,ç ibç àXn.9wç ÈTràHia ôvra, cruuf}é{3r|Kev '.Il fait connaître en même temps un mobile plus élevé encore auquel obéirent les écrivains chrétiens, soucieux non seulement de raconter des faits importants, mais aussi d'instruire les fidèles : tô ttcxv crÛTYpauua oùx io"ropiKnv ccùtô uôvov dXXà koù c-ibaaKaXiKnv Treptéxov binjr|0"iv -. Et c'est bien ce qui l'a guidé lorsqu'il a formé le recueil d'actes antiques, dont la perte ne saurait être assez déplorée. S'imagine t-on d'ailleurs que dans
1 Hist. eccl., V, praef. 1.
- Hist. ceci., V. praef. 2.
des écrits uniquement destinés aux fidèles, on fît abstraction de la hiute portée du sacrifice des martyrs, et qu'on racontât leur histoire sans égard à la cause qui l'avait déterminée ?
Mais si, parle fait, les actes des martyrs étaient autre chose que de simples documents historiques et avaient nécessairement une valeur religieuse et ecclésiastique, il ne faut pas exagérer leur rôle dans l'enseignement jusqu'à vouloir expliquée par des vues précises et un programme nettement tracé l'origine même et toute l'allure du genre, et trouver dans cette circonstance des garanties de véracité et d'exactitude.
Pour M. Harnack, les actes des martyrs sont destinés, dans la pensée primitive, à former une sorte de continuation du Nouveau Testament. Il fallait /établir, par des preuves irrécusables, que l'esprit du Christ était dans l'Église aussi vivant et aussi opérant que du temps des apôtres. Celui qui meurt pour un autre, montre qu'il est tout entier rempli et possédé par lui, que les deux personnalités sont, -pour ainsi parler, fondues en une seule. Dès cette vie, le martyr et le Christ ne font plus qu'un ; c'est le Christ qui parle et agit-dans le martyr. Or, pour que la preuve soit efficace, il faut que les documents qui relatent les faits soient au-dessus de tout soupçon, que leur exactitude soit entière, que surtout il ne puisse y avoir le moindre doute en ce qui concerne les paroles des martyrs. Le Christ lui-même n'a-t-il pas déclaré que, devant les juges, ils ne devaient pas songer à ce qu'il y avait à dire, que l'Esprit-Saint parlerait par leur bouche? Il fallait donc veiller à recueillir fidèlement ces oracles. Substituer sa propre pensée à eclle du martyr, c'était fausser la parole de Dieu
même. De là le soin extrême que l'on prenait de recueillir le texte authentique des interrogatoires. On le demandait aux confesseurs eux-mêmes lorsqu'ils étaient ramenés en prison; on envoyait des frères assister aux audiences ; on réclamait la rédaction officielle. Cette préoccupation explique l'importance hors ligne de la littérature des passions avant Dioclétien et le prix des documents rédigés sous cette inspiration '.
La théorie est séduisante, et ne s'inspire point d'une défiance exagérée à l'égard de la littérature hagiographique. Mais elle est conçue en dehors des faits, et rien dans nos documents ne la justifie. Cette pensée d'une thèse à prouver et d'un strict devoir à remplir n'effleure pas l'esprit de la plupart de nos hagiographies. L'auteur du prologue de la passion de Perpétue peut être à bon droit considéré comme une exception 2. Non seulement il est d'avis que les faveurs de date récente doivent être recueillies tout comme les antiques exemples de foi : vetera fidei exempla et Dei gratiam testificantia, mais il a bien l'air de rapprocher de Vmstrumeutum ecclesiae les nouvelles prophéties et les nouvelles visions.
Il faut tenir compte de l'état d'esprit particulier de cet auteur qui avait entrevu le moyen de faire servir le récit des combats de Perpétue et de ses compagnons à la propagation des doctrines vers lesquelles il penchait. Du reste ni lui, ni aucun autre qui se trouve dans le même cas, n'appuie sur l'avantage que
1 Das urspriinglichi Motiv der Abfassung von Màrtyrcr-und Heilungsacten in der Kirche, dans Sitzungsberichte dey k'ôn. preussischen A'aiemii, 1910, p. 106-125.
ft) Cf. P. de Labriolle, La crise du Montanisme, p. 352-53.
lui donne le document qui fait le fond de la pièce, et qui émane des martyrs eux-mêmes. Ailleurs il est visible que l'on attache quelque prix aux paroles authentiques des martyrs ; mais là préoccupation d'en recueillir le plus grand nombre possible ne se fait jour nul. le part. Il est vrai que dans les procès-verbaux d'audience ou actes proconsulaires, on entend parler le martyr. Mais est-ce dans ce but précis qu'on a choisi la forme dialoguée ? Le fait est que cela n'est dit nulle part et il est pour le moins étrange que la parole de l'Evangile, qui aurait, à ce qu'on suppose, guidé la plume des hagiographes ', ne soit jamais citée par eux, ou qu'ils n'y fassent aucune allusion.
On ne voit pas davantage la sollicitude des chefs de l'Eglise se porter de ce côté. S. Cyprien recommande à son clergé de noter exactement le jour de la mort des confesseurs, afin d'en faire mémoire -. De renseigner exactement sur les réponses qu'ils ont pu faire au magistrat, eux ou les martyrs qui ont marché au supplice, il n'est jamais question dans ses lettres où il règle tant de détails.
Disons donc que les. actes des' martyrs sont un produit spontané du milieu et des circonstances, et nullement la réalisation d'un plan, comme l'eût été l'organisation rêvée par S. Augustin, dans le but d'authentiquer les miracles contemporains \ Au point de vue de la fidélité du récit et de la confiance qu'elles méritent, les passions des martyrs n'occupent, parmi les docu-
1 Matth. X, 19, 20 ; Marc. XIII. 11.
- Epist. 12, 2, Hartel, p. 503.
•"■ Harnack, t. c. Ci, Analecta Bolland., t. XXIX, p. 427-34.
ments historiques, aucune place privilégiée. Elles sont justiciables des règles ordinaires de la critique ' .
C'est assez dire qu'il ne faut pas les considérer abstraction faite du milieu littéraire dans lequel s'est développé le genre, et qu'il est essentiel de tenir compte des lois générales auxquelles aucun écrivain ne saurait se soustraire, à moins de vouloir rompre délibérément avec toute la tradition. Personne ne révoque en doute cette inévitable dépendance et ne songe à nier que la convention puisse fortement déteindre sur un récit historique fidèle d'ailleurs.
Existait - il, lors de l'apparition des premiers actes des martyrs, des écrits analogues sur lesquels ils se sont modelés ? Des genres assez tranchés pour s'imposer à l'imitation, et rendre suspect de contrefaçon tout ce qui leur ressemble ? Oui, à eni.ndre certains auteurs qui parlent couramment de martvres païens, de littérature de genre ou d'agrément, à laquelle se rattacheraient intimsment nos actes *. J'avoue qu'il n'est pas toujours facile de voir le fond de leur pensée.
1 L'article de M; K. Holl, Die Vontellung vom Martyre? und die Màrtyrerakte in ihrcr geschichtlichen Entwicklung, dans Nette Juhrbiïcher fur das klassische Altcrtum, t. XXXIII (1914), p. 521-56, doit être mentionné ici; mais la discussion des idées qui s'y trouvent développées nous entraînerait trop loin. Ils s'agirait d'abord de s'entendre sur le sens précis que les chrétientés primitives attachaient au mot udp-ruç. De vives polémiques ont éclaté à ce sujet. Nous nous proposons de traiter la quest.on dans un travail spécial.
2 Voir surtout, outre l'articie de Bauer cité plus loin, R. Reitzexstein. Eut Stûck hellenistischer Kleinliieratur, dans Sachrichten von cler kiinigl. Gesdlschaft zu Guttingen, 1904, p. 309-332; J. Gefecken, Die Acta Apollonii, ibidem, p. 262-84 ; Zwei griechischt Apologj-
Tantôt il s'agit, semble-t-il, de simples parallèles : ressemblances tout extérieures de forme, de pensée, d'expression. D'autres fois on n'hésite pas à conclure d'une certaine similitude à l'imitation ' et à jeter le discrédit sur tous les textes où l'on prétend reconnaître le reflet d-'un yévoç favori. Dans quelle mesure agissent les influences littéraires, il est d'autant plus indiscret de le demander que la critique elle-même est exposée à obéir à des suggestions qui rendent caducs aujourd'hui ses arrêts de la veille 2.
D'abord il y a eu, assure-t-on, des précurseurs des martyrs; et ces héros o-.t trouvé des hagiograph.es. N'a-t-on pas vu quelques- uns des plus nobles repré-
ten (Leipzig. 1907), p. 246-49: Die christlichen Martyrien dans Hermès, t. XLV (1910), p. 481-505. L'article de K. Holl, Die Vorstellung von Martyrer und die Màrtyrerahte, cité plus haut, peut servir, sur bien des points, de correctif aux travaux précédents.
1 Voici un exemple en passant. A Diogène on pose la question irôOev eïn.. Il répond : Koauoiro\iTn,ç. Diogèxe Laerce, Vitae Phil., VI, 63. Cette réponse est rapprochée de celle d'un martyr, interrogé par le juge sur son pays d'origine : « y\ aviu 'kpouaaXrm », répond-il. Eusèbe, h art. Palaest., XI, 9. Et l'on conclut qu'aucune des deux réponses n'est historique. Geffckèn, Hermès, t. XLV, p. 490. Soit, pour la première. Mais comment Eusèbe, spéciale, ment bien informé sur les martyrs de son pays et de son temps aurait -il été amené à imiter un mot censé prononcé dans des circonstances si disparates ?
2 Ainsi M. Geffckèn, qui avait confondu dans la commune réprobation les passions des Scillitains, déclare {Hermès, t. c. p. 4S5) que «maintenant» il les regarde comme authentiques, une concession qu'il fait non pas à Harnack — allusion à l'article de la Deutsche LiUraiurzeitung, 1898, p. 602, — mais à des philologues de ses amis qui, tout en partageant ses idées sur les actes d'Apollonius, lui ont fait des observations sur d'autres actes. De même après avoir,en général, iévoque"cn doute les paroles mises dans la bouche des martyrs, il restreint son scepticisme aux « longs discours ». Hermès, t. c, p. 482,
sentants de la philosophie antique préférer la mort au sacrifice de leurs convictions ? Les noms de Socrate, d'Anaxarque, de Paetus Thraséa, d'Helvidius Priscus, de Rubellius Plautus, de Senèque sont assez connus Et l'on cite d'eux des rioostes cinglantes et dédaigneuses aux tyrans qui s'imaginent avoir raison de la sagesse par la force brutale, d'éloquentes invectives de Senèque et d'Epictète, tout un arsenal de maximes inculquant le mépris de la mort et l'orgueil de la philosophie. Ainsi, à Vespasien qui menace de le faire mourir, Helvidius Priscus répond : « Quand t'ai-je dit que j'étais immortel ? Tu rempliras ton rôle et je remplirai le mien. Ton rôle est de me faire mourir, le mien de mourir sans trembler '. î>
« Evidemment, ajoute l'auteur qui fait état de ces exemples, je ne mets pas les réalités sur le même pied. Je sais trop que deux ou trois philosophes qui seraient demeurés inébranlables dans leurs démêlés avec l'empereur, ne peuvent être assimilés à la multitude des « athlètes » chrétiens ; mais ce que la littérature en a fait est à peu près la même chose 2. »
On conçoit à la rigueur qu'il se découvre quelque ressemblance entre le martyr des passions artificielles, où on le voit prendre des poses tragiques, insulter le gouverneur, débiter des sentences, et l'image du philosophe parlant avec hauteur, défiant la mort et raillant la tyrannie. Cette image pourrait se composer avec des
J Épictète, I, 2, 19. On rappelle aussi, avec d'autres, le mot attribué à Aaaxarque, pendant que le tyran Nicokréon le met à la tortare : Trxîaae, iniaae tôv 'AvaSdpxou 0û\cxkov, Avdtapxov bè où TTTÎaaeiç. Diogène Laerce, Vitae philos., IX, 59.
2 Geffcken, dans H&rmes, t. c, p. 497.
traits choisis dans les anciens. Mais n'est-il pas vrai que tout ce qui en fait le relief manque précisément au portrait du martyr de nos viei!x actes, les seuls dont il soit question ici ? Qu'y a-t-il de commun entre ces philosophes et Polycarpe, Justin, Apollonius, Cyprien ?
Mais il y a des ouvrages perdus, dont on rappelle les titres, et qui obligeraient à conclure qu'il a existé une branche de la littérature spécialement consacrée à divers personnages tombés victimes de la tyrannie, à des philosophes remarquables parleur courage '• C. Fannius avait commencé un ouvrage sur les condamnés de Néron : Scribebat tamsn exitus occisorum aut relegatorum a Neroue et iam très libros absolverat 2. Titinius Canito avait sur le métier un livre sur les morts illustres : Scribit exitus inlustrium virorum 3. Dans Clément d'Alexandrie, il est fait mention d'un livre de Timothée de Pergame irepi ttîç tôiv qpiAOCÔcpwv dvbpeiaç '. De ce dernier nous connaissons un peu moins d'une phrase. On ignore si celui de Titinius est parvenu à quelque notoriété. Quant aux livres de C. Fannius, ils semblent avoir eu pour objet moins de faire admirer les victimes de Néron que de vouer à l'exécration les crimes du monstre : de sceleribus eius. Si cette œuvre eut quelque succès, elle le dut surtout — Pline l'insinue — aux qualités spéciales du style: très libros absolverat subtiles et diligentes et laiinos atque inter sermonem historiamque medios, ac tanto magis reli-
1 Cf. Reitzenstein, Ein Stiick htllenistischer Kleinliteratur, p. 326-27.
2 Pline le Jeune, Epist. V, 5, 3.
31d. Epist. VIII, 12, 4.
* Stromata, IV, 56,3, STaHLiN, t. III, p. 274.
quos perficere cupiebat quanto freqaentins hi lectitabantur. Que d'ailleurs les sujets de ce genre ne s'imposaient point par eux-mêmes au goût du public, Tacite le dit fort clairement à l'occasion des cruautés de Tibère : Neque sum ignarus a plerisque scriptoribus omissa multorum pericula etpoenas, dum copia fatiscunt, aut, quae ipsis nimia et ma est a fuerunt, ne pari taedio lecturos adficerent verentur : nobis pleraque digna cognitu obvenere, quamquam ab aliis incelebrata '.
L'existence, à l'époque impériale, d'une littérature répondant par son esprit ou par sa forme à nos actes des martyrs est donc loin d'être établie. Je ne vois pas même qu'il soit permis de dire que les Exitus illustrium^ lirorum étaient alors la lecture favorite du public % encore moins, avec les maigres données qui nous restent, de conclure à l'influence de ce yévoç sur les passions des martyrs.
Il a été parlé aussi du «c martyre » d'Apollonius de Tyane 5, le philosophe sentencieux et insolent qui brave les empereurs en homme décidé à tout supporter. N'a-t-on pas été jusqu'à « postuler > l'existence d'une relation où Apollonius, après une longue apologie, était mis à mort, contrairement, comme chacun sait, à la
t. Annal., VI, 7. 6.
2. M. RK112ENSTE1N ies appelle « den Lieblingsstoff des damaligen Lesepuhiicums » . Voir Ein Stûck helknistischev Klcinlitcratur ,
3. Reitzenstein, Hellenistische Wundererzcihlwngen (Leipzig, 1906), p. 46-48; Geffcken, dans Hermès, t. c, p. 497-500.
LES PASSIONS HISTORIQUES l6l
version de Philostrate ■ ? Hypothèse sans fondement, imaginée pour les besoins de la cause. Il n'y a rien d'ailleurs, dans l'histoire d'Apollonius, qui puisse être mis en parallèle avec les actes historiques des martyrs.
La thèse du genre littéraire dont ces actes ne seraient qu'une variété a été appuyée sur une autre série d'arguments, empruntés à des textes dont nous ne pouvons nous dispenser de parler un peu plus longuement.
Parmi les déco uvertes intéressantes de la papyrologie, il faut compter une série de fragments, de provenance égyptienne, auxquels on a donné le nom, assez malencontreux, d'actes des martyrs païens 2. En réalité, ils se rapportent à divers procès, jugés à Rome, en présence de l'empereur, et dans lesquels les accusés — les prétendus martyrs — sont tout simplement des Grecs d'Alexandrie inculpés de violences contre les Juifs. Ces scènes de tribunal, où les détails piquants ne manquent pas, ont vivement passionné les historiens et les philologues, oui ont rivalisé de sagacité et de patience pour rétablir les énormes lacunes de ces feuillets déchirés et sans' suite. Alors même qu'on jugerait excessive la part de l'imagination dans le travail de reconstruction, il convient de rendre hommage à l'effort dont il témoigne. Mais il sera bien permis de trouver qu'on a exagéré l'importance de ces trouvailles au point de vue de l'étude des actes des martyrs, avec lesquels
1 Reitzenstein, t. c, p. 48
- A. Bauer, ; Heidnische Màrtyrerakten, dans Archiv fur Papyrusfnrschung, t. I, p. 33.
l62 LES PASSIONS DES MARTYRS
ces croquis d'audience ont si peu d'éléments communs. On en jugera sur l'exposé succinct que nous essayerons d'en donner d'après les meilleurs travaux '.
Les lambeaux de papyrus dont il s'agit se classent en trois séries, que nous appellerons respectivement le procès d'Isidore et de Lampon ; le procès de Paul et d'Antoninus ; le procès d'Appianos.
Un papyrus de Berlin (n. 511) et un autre de Guizeh (n. 31) nous ont gardé le procès-verbal d'une action criminelle, où nous voyons comparaître devant l'empereur Claude le gymnasiarque d'Alexandrie Isidore et un certain Lampon, deux personnages connus par Philon *. Les fragments se rapportent à plusieurs délibérations 3. Dans la seconde seulement interviennent les envoyés des Alexandrins, qui portent plainte contre le roi des Juifs, Agrippa. Les débats ont lieu dans les jardins de Servilianus ou de Lucullus : ... ] Xmvoîç KrJTTOiç, *, devant l'empereur, entouré de deux douzaines
1 Voir surtout U. Wilcken, Zum Alexandrinischen Antisemitismus, dans Abhandlungen der phil.-hist. Klasse der k'onigl. Sàchsischzn Gesellschaft der Wissenschaften, t. XXVII "(1909), p. 783-839 : L. Mitteis-U. Wilcken, Grundziige und Chrestomaihie der Papyruskunde, Leipzig, 1912, 2 vol. ; Th. Reinach, Textes d'auteurs grecs et romains relatifs au judaïsme (Paris, 1895), p. 218-26; id., dans Revue des études juives, t. XXVII (1893), p. 70-82 ; t. XXXI, p. 161- 178: t. XXXIV, p. 296-9S ; t. XXXVII, p. 218-25; E. Schurer, Geschichte des iiidischcn Volkes im Zeitalter Jesu Christi, t. I4, p. 65-70 ; A. Bludau, Juden und Judenverfolgungcn im alien Alexandriu1 Munster, 1906.
2 In Flaccum, IV, 15-17.
3 Wilcken, Chrestomathie, t. I, n. T4, Cf. Reinach, dans Revue des études juives, t. XXXI, p. 161-178.
* Reinach, dans Revue des études juives, p. XXXIV, p. 397. Cf. Wilcken, Zum Alcxandrinischen Antiscmitismus, p. 803.
de sénateurs. L'impératrice y assiste également. Ce qui reste du dialogue, où Isidore ne ménage pas l'empereur, fait apparaître les Alexandrins dans le double rôle de plaignants et de prévenus L'empereur prononce contre eux la peine capitale. La traduction suivante, nécessairement approximative et fragmentaire, où les parenthèses indiquent les parties restituées par conjecture, donnera à la fois une idée du texte et de ses incertitudes * .
Colonne I... (Isid)ore. — Tarquinius (sénateur, à Cés)ar s'étant levé : (Si cet homme est conduit à la mort) tu feras (naître du mécontentement dans) toute la (ville d'Alexandrie, car il a lutté) pour sa patrie. — Claude César : S'il a vraiment combattu pour (sa patrie) il était dans son droit (mais qui peut le savoir ?) — Aviola sénateur : (Je sais quel est) cet homme
et... c'est pourquoi je vous prie Il s'assit. — On appela
les dé(putés des Alexandrins) et (Claude César) remit au lende(main) de les entendre.
(L'an... de Claude Cé)sar auguste, le 5 Pachon.
Colonne IL Deuxième jour, (le 6) Pachon. Audience donnée par Claude Cés(ar Auguste à... Isidore) gymnasiarque de la ville d'A(lexandrie), portant plainte contre le roi Agrippa, dans les jardins (Lucul)liens, siégeant en(semble avec lui) vingt-(trois) sénateurs et seize consulaires, en pré(sence de l'impératrice avec les) matrones. (On) introduit la requête) d'Isidore. — Isidore : D'a(bord je vous prie), mon seigneur César, (qui me voyez) à vos ge(noux), d'écouter (avec bienveillance) ce qui m'afflige. — L'empereur (dit): Je t'accorde (cette) journée. — Signe d'assentiment de tous (ceux qui) siégeaient (là et) savaient que... — Claude Cé{sar : Tu portes plainte) contre mon (ami,
1 Nous suivons le plus souvent, dans ses termes mêmes, la traduction de M. W. Reinach, (articles cités,) tout en tenant compte du dernier état des textes.
toi qui as déjà fait mourir) deux de mes amis Théon l'exé-
gète (de la ville d'Alexandrie).
Colonne III... ambassadeur., la patrie. — (La)mpon à Is(idore : pour moi) j'ai vu de près la mort... — (Cla)ude César: Tu as fait mourir (beau)coup de mes amis, Isidore. — Isidore : J'obéissais au prince qui commandait alors. Toi aussi, dis qui tu veux, je l'accuserai. — Claude César : Sûrement, tu es fils d'une chanteuse, Isidore. — Isidore : Non, je ne suis ni esclave, ni (fils) de chanteuse, mais gymnasiarque de l'illustre cité d'Alexandrie) ; tandis que toi... de Salomé la juive... Lampon dit à Isidore : Que pouvons-nous faire en présence d'un prince dénué de raison, sinon lui céder la place ? — Claude César : Ceux à qui j'ai ordonné d'avance de faire mourir Isidore et Lampon...
Les fragments du procès de Paul et d'Antonin sont conservés à Paris et à Londres '. Cette fois les juifs et les grecs d'Alexandrie sont réunis devant le tribunal de l'empereur, que l'on a successivement identifié avec Trajan, Commode et Adrien. Les juifs articulent contre leurs adversaires une série de plaintes. On a maltraité leur « roi » ; on a tiré des juifs de la prison et on les a blessés ; la population juive a été forcée d'occuper un quartier séparé. Les grecs (Paul, Antonin, Théon) se défendent. On ne saurait dire exactement quelle fut l'issue. Mais il semble bien qu'Antonin encourut la peine de mort.
Colonne I. Paul (est interrogé) au sujet du roi (des juifs) qu' on a traîné devant le magistrat)... puis Théon donna lecture d'un édit rendu à ce sujet par Lupus, qui leur ordonnait, avec torce railleries, de traîner devant lui le roi de théâtre et de mascarade. Alors notre empereur improvisa en ces termes,
1 Wilcken, Antisemitismus, p. S08-S13. Cf. Reinach, Textes, p. 225-26 ; et dans Revue des] études juives, t. XXVII, p. 81-82;
s'adressant à Paul et aux nôtres : 'Voilà donc ce qui se passe au milieu de pareilles batailles, pendant que moi, dans la guerre Uacique
Colonm II. César aux juifs: J'ai appris... l'origine de la sédition... et de la guerre., certaines choses aussi au sujet d'Anthimus. Il a été établi devant le prince sous lequel s'éleva (cette guerre), que ces faits se sont produits a(près son) départ, qu'on a arraché de la prison et qu'on a blessé (des juifs). Pour l'ensemble de ces faits j'ai pardonné aux (Ale)xandrins ; mais les au(teurs de ces violences) doivent être recherchés.... Théoni.. empereur, ta bienveillance...
Colonne III. ... à tous les hommes... envoyer une larme... si quelques-uns... doifvent être ex)pulsés d'Alexan(drie)... non moins 'arrachés... et pas (par nous) comme (ils disent mais )ils ont été arrachés par ceux-ci pour motiver une ca(lofnnie) contre nous. Tous ceux qui finalement pour (échapper) se sont (refu)giés auprès de nos seigneurs ont été cités par eux et pu- (nisK — Les juifs: Seigneur, ils men(tent en disant cela;... et combien îlsjétaient. — César aux juifs:... que vous ne pouvez pas... les Alexandrins... mon préfet dans l'é(dit) montre que vous pouvez... ceux qui commettent le mal,., il est naturel ; car tous... les grecs et moi-même. . esclaves inutiles... ceux qui l'ont fait ont été châtiés
Colonne IV... César... Théon lut (l'édit de) Lupus... armes. ...vous réclamez... soldats... (roi) de théâtre... Claudianus...
Colonne V.... neufs jours (en)voyé par.. César., aux hommes.
Colonne VI. Paul : A Alexandrie j'ai un tombeau qui seul me préoccupe et que je compte bientôt occuper. M'acheminant vers la tombe, je n'aurai pas peur de te dire la vérité. Écoutemoi donc, César, comme on écoute un homme qui n'a plus qu'un jour à vivre. — Antonin : Mon seigneur César, par ta fortune, il parle vraiment comme un homme qui dans un jour ne sera plus. Car, si tant de lettres t'ayant été envoyées pour nous poursuivre, comme quoi on avait ordonné aux juifs im-
l66 LES PASSIONS DES MARTYRS
pies de s'établir dans notre voisinage, là où ils ne pourraient plus à l'improviste tomber sur notre très illustre cité et lui faire la guerre, si tu n*as reçu aucune lettre à ce sujet dans tes mains bienfaisantes, ainsi qu'il résulte clairement de tes très gracieux discours, il est clair que ceci aussi a été fait afin que nous n'ayons aucune preuve des... nous ont été adressés — César : Que Paul soit (rel)âché et qu'Antonin...
Colonnz VII... soit lié.... ordonnent de châtier Antonin... sous le bois... et torturer ... ce juif... envoyé en mission... et qu'il est clair qu'il (a commis) des actes impies...
La troisième affaire, celle d'Appianos, nous est connue par un papyrus d'Oxyrhynque ', incomplet comme les autres et ne se rapportant qu'à la dernière phase de l'action. Il semble bien qu'ici encore le gymnasiarque d'Alexandrie est amené au tribunal de l'empereur, lequel n'est autre que Commode, pour quelque difficulté entre juifs et grecs, plutôt que pour répondre du chef d'opposition à la domination romaine '. Appianos est condamné à mort, et tandis qu'on l'emmène, Hélio:lore, son ami, probablement un de ses compagnons d'infortune, l'encourage à mourir pour la patrie. Rappelé par l'empereur, Appianos l'insulte. Emmené une seconde fois, il demande d'être revêtu des insignes de sa dignité, faveur qui lui est accordée. Une troisième fois il est rappelé, et un nouveau dialogue, où il rappelle les noms de ceux qui sont morts avant lui, Théon 3, Isidore, Lampon, s'engage entre lui et l'empereur.
• Grenfell-Hcnt, Oxyrhynchus Papyri, I, 33 ; Wilcken, Chrestomatluc der Papyruskunde, t. I. n. 20. Cf. Reinach, Revue des études juives, t. XXX- VII, p. 222-23,
- Wilcken, Grundziïge, t. I, p, 45, ne se prononce pas.
■" Sur Théon, voir E. von Dobschùtz, Jews and Antisémites in unctcnt Alexandria, dans American Journal of Theology, t. VIII '19041, p. 750-
Colonne /..... Pendant qu'il parlait ainsi, il se retourna, et voyant Héliodore, il lui dit : Héliodore, on m'emmène et tu ne dis rien ? — Héliodore répond : A quoi bon parler puisqu'il n'y a personne pour nous entendre ? Va, mon fils, va mourir. C'est une gloire pour toi de mourir pour ta très douce patrie ; ne lutte pas...
Colonne II L'empereur le rappela. L'empereur dit : Saistu maintenant à qui tu parles ? — Appianos : Je le sais ; Appianos parle à un tyran. — L'empereur : Non., à un roi. — Appianos : Ne parle pas ainsi. Ton père Antonin avait le droit de faire l'empereur. Écoute : d'abord, il était philosophe ; en second lieu, désintéressé ; en troisième lieu, ami du bien. Toi, tu as tous les défauts contraires : tyrannie, indifférence au bien, ignorance. — César ordonna de l'emmener. Appianos, pendant qu'on l'emmène dit :
Colonne III. Accorde-moi une faveur, César. — L'empereur : Laquelle ? — Appianos : Accorde qu'on m'emmène revêtu de ma dignité. — L'empereur : Soit. — Appianos, prenant la bandelette, la noua autour de sa tête, chaussa ses pieds du phaicasion ' et s'écria au milieu de Rome : Accourez, Romains, venez voir un gymnasiarque perpétuel {?), un envoyé des Alexandrins conduit au supplice. — Le garde du corps accourant aussitôt, s'approche du prince et dit : Seigneur, assieds-toi, les Romains murmurent. — L'empereur : A quel propos ? — Le consul : Parce qu'on emmène
Colonm IV. l'Alexandrin. — L'empereur : Qu'on aille le chercher. — Appianos rentrant, dit : Qui donc, lorsque je saluais déjà mon second enfer (?) et ceux qui sont morts avant moi, Théonas, Isidore et Lampon, m'a fait revenir ? Est-ce le sénat, ou toi, chef de brigands? — L'empereur : Appianos, nous aussi nous avons coutume de ramener à la raison les
4 Chaussure particulière aux gymnasiarques, dit M. Reinach, t. c, p. 222, en se référant à Plutarque, Antonius, c. 33.
l68 LES PASSIONS DES MARTYRS
fous et les égarés ; tu ne parles qu'autant que je te permets de parler. — : Appianos : Par ta fortune, je ne suis ni fou ni égaré mais au nom de ma dignité
Colonne V. et de ce qui me revient, je proteste. — L'em- (pereur : Comment ?) — Appianos : Parce que je suis no(ble et gymnasi)arque. — L'empereur : (Vous dites donc que je) ne suis pas noble ? — (Appianos : Cela) je n'en sais rien; mais je proclame (ma propre) noblesse et ce (qui me revient. — L'empereur :) Ne sais-tu pas que... — Appianos : Quant à cela, (puisque tu l'ignores), je t'instruirai. (D'abord César)
sauva Cléopâtre, s'empara du tr(ône), et à ce
que disent quelques uns, prêta de l'argent....
Les trois procès nous apparaissent comme des épisodes d'une lutte séculaiie entre les juifs d'Alexandrie et le parti antisémite, conduit, semble-t-il, par les gymnasiarques, représentant l'esprit hellénique. L'emploi du discours direct a fait d'abord naître l'idée que les papyrus nous ont conservé les procès-verbaux officiels des audiences. M. Wilcken n'hésita pas. d'abord, à reconnaître au procès de Paul — le premier dans l'ordre des découvertes— le caractère protocolaire '.Celui d' Appianos fut qualifié par M. Wilamowitz et autres d'eoctrait"^ des Commentarii Caesaris, Pao"iXu<à {mouvn.uaTa \
Partant de la comparaison des trois relations avec les actes des martyrs, et du principe que l'authenticité de ces derniers est en raison inverse de l'insolence de l'accusé vis à vis du persécuteur, M. Bauer établit la gradation suivante 3 : Les actes d'Isidore et Lampon
1 Antisemitismus, p. 46
i Gvttingischc gelchrte Anzeigen, 1898, p. 690. Cf. Mitteis, chins Hermès, t. XXXVI (1899), p. 90-91.
3 Archiv fier Papyrusforschung, t. I, p. 45.
sont certainement authentiques ; ceux de Paul sont suspects ; enfin ceux d'Appianos sont certainement faux.
Pour M. Reitzenstein nos fragments appartiennent à un genre de littérature secondaire (Kleinliteratur), créé par l'hellénisme, dans lequel la forme du débat judiciaire est de règle et de pure fiction. Mais les faits qu'ils supposent semblent être du domaine de l'histoire '.
Reprenant le question à nouveau, M. Wilcken s'est définitivement prononcé pour le caractère littéraire. des trois morceaux î. Que nous n'avons pas là de simples extraits des ÙTTOUvn,uaTiOuoi impériaux, il n'a pas de peine à le montrer. Plus d'un détail est incompatible avec le formulaire connu et l'élément narratif qui encadre le dialogue ne provient certainement pas d'un procès-verbal proprement dit. Mais le document authentique est au fond de toute cette littérature, plus reconnaissable et mieux respecté dans les actes d'Isidore, fortement retravaillé dans ceux d'Appianos. Ainsi conclut M. Wilcken. Il ajoute qu'à son avis les rédacteurs qui ont utilisé les pièces d'archives doivent être cherchés parmi les membres des diverses missions alexandrines. Nos récits sont peut-être des rapports ou comptes rendus adressés par eux à leurs mandants : peutêtre encore des écrits de combat destinés à agir sur
' Ein Stûck hellenistischcr Kleinliteratur, p. 331. Cet article, d'où la pensée de l'auteur ne se dégage pas aisément,' doit être complété par les Nuchriclitenùber den Toi Cyprians, p. 39-45. C'est là que nous lisons (p. 39): «Die Ereignisse, von denen sie berichten, scheinen durchaus historisch und haben in ihrcn sach lichen Ein^elheiten nur fiir die eigene Zeit Interesse gehabt.»
2 Antiscinitismus, p. 826-28.
l'opinion, ce qui les classerait parmi les pamphlets, nous dirions, les brochures politiques.
En raisonnant ainsi, M. Wilcken suppose que nous avons affaire à des pièces détachées. Il n'est pas évident qu'elles n'appartiennent pas à une compilation. Un autre érudit, M. Deissmann ', s'est demandé s'il n'a pas été écrit, vers la fin du second siècle, à Alexandrie, un livre racontant divers actes de persécution contre les juifs, à partir de Claude, une sorte d'Historia calamiiatum de la communauté juive dans la capitale égyptienne, dont nos fragments seraient des chapitres. Les nombreuses ressemblances de fond et de forme peuvent être apportées comme argument en faveur de cette hypothèse. Les dialogues ne seraient pas de pure invention, mais on aurait forcé la couleur, notamment en faisant ressortir l'attitude inconvenante des grecs en présence de l'autorité — manière de les représenter comme les véritables fauteurs des troubles.
M. Théodore Reinachest bien de l'avis que les procèsverbaux paraissent avoir fait partie d'un recueil historique ; mais « le- caractère judéophile » de la compilation lui paraît infiniment douteux. « Martyrologe pour martyrologe, dit-il, nous y verrons plutôt celui des gymnasiarques d'Alexandrie -. »
Ces divergences d'opinion sont utiles à noter. On y voit combien les circonstances historiques, qui devraient donner la clef des trois morceaux sont obscures, et force nous est de conclure que leur physionomie propre, comme aussi le genre auquel ils se rattachent, se dégagent d'une
1 Theologische Liieraturzeitung, 1898, p. 602. - Revue des études juives, t. XXXVII, p. 224.
manière peu satisfaisante. En présence d'une tradition aussi incomplète que peu ferme, la réserve s'impose ', et comme nous avons vu, à chaque nouvelle découverte, l'horizon s'élargir et les interprétations se modifier', il est bien permis de penser que les papyrus pourraient nous réserver d'autres surprises.
Nous ne voudrions pas, cela va sans dire, avant d'avoir le moyen de la remplacer, ébranler la construction que des' hommes éminents ont si laborieusement élevée. Il ne sera pourtant pas interdit de signaler les inconvénients qu'il peut y avoir à assimiler cette littérature nouvelle et si peu définie à la littérature hagiographique des premiers siècles. Avec cette dernière, nous sommes sur un terrain solide. A la place de quelques lambeaux dont l'origine est mystérieuse, et des reconstitutions où la part de la conjecture est énorme, nous avons des textes complets, de provenance connue, une tradition souvent abondante, si pas toujours lumineuse, et sur la genèse de cette branche des lettres sacrées il n'y a guère d'obscurité.
Et puis, il est dès maintenant d^. toute évidence que les milieux et les circonstances que supposent les procès alexandrins d'une part, les actes des martyrs de l'autre, sont étrangement différents. Ici nous voyons des hommes qui meurent pour leurs convictions et à qui il suffirait d'un mot ou d'un geste pour reconquérir la liberté. Là on nous présente les chefs d'une faction politique, qui défendent, au prix de leur vie, leur programme et leurs actes, et qui perdent la partie. Nous aurons l'occasion de montrer qu'à juste titre les récits
1 Voir Wilcken, Antisemitismus, p. 8i6.
hagiographiques où les martyrs manquent de sérénité sont jugés suspects et que l'on doit hardiment ranger parmi les inventions, non point les paroles sévères qu'ils peuvent adresser au juge, mais les injures dont ils couvrent le tribunal. Dans un procès politique, lorsque l'accusé n'a plus rien à risquer ni à perdre, rien non plus ne lui impose la retenue ni ne l'empêche de maudire son juge. On dirait volontiers que l'invectiye et l'insolence sont ici aussi naturelles qu'elles sont déplacées dans les procès pour cause de religion. Que dire d'une méthode qui applique les mêmes critères à des documents aussi disparates ?
Voici qui donnera une idée de l'importance que l'on attache au parallèle et des résultats qu'on en attend. Des érudits sont allés jusqu'à faire valoir je ne sais quelle similitude qui se constaterait entre la transmission des procès alexandrins et celle des documents hagiographiques. Sur un bout de papyrus de quinze demi-lignes, les restes d'un texte se rapprochant du procès de Paul ont été déchiffrés '. Sans qu'il y ait moyen de savoir par qui ni pourquoi de tels faits auraient été racontés de diverses manières, ni encore s'il a existé des exemplaires complets d'une seconde rédaction, si celle-ci était destinée à une certaine publicité, ou si elle a circulé en fait, on n'hésite pas à reconnaître dans ces débris la trace d'une seconde recension du procès de Paul, et d'assurer que « cette double recension fournit des preuves assez claires que les actes des martyrs païens, tout comme ceux des martyrs chrétiens, étaient soumis, dans les
1 Krebs, Berliner griechische Urkunden, n 341 ; Wilcken, Antisemitismus, p. 836.
milieux où l'on s'y intéressait, à de continuels remaniements '. »
C'est là un effet du «mirage des mots». L'état d'instabilité des textes, est, en hagiographie, une sorte de loi du genre, sur laquelle nous aurons à revenir, et dont les causes sont faciles à démêler. Le fait général est-il constaté, pour les textes alexandrins, parce que la corbeille à papier a livré quelques phrases qui semblent se rapporter à l'un des événements révélés par un autre papyrus ? Et que savons-nous du « genre nouveau » dont on a vu les échantillons, pour oser affirmer que les procès des gymnasiarques ont joué dans un milieu quelconque un rôle analogue aux actes des martyrs dans les milieux chrétiens ?
Les assimilations que l'on a imaginées manquent donc de fondement. Il y pourtant certains points de contact entre les deux genres de documents. Ce sont de part et d'autre des relations de débats judiciaires, où la forme du dialogue entre le juge et l'accusé est adoptée. Les nouveaux textes ont été l'occasion de recherches plus approfondies sur la forme protocolaire des jugements romains, et la critique des actes des martyrs n'a pas été sans profiter de ces travaux.
Lorsqu'on se trouve en présence d'un texte hagiographique aux allures proconsulaires — pour parler selon l'usage — les questions qui se posent tout naturellement sont celles-ci : L'hagiographe a-t-il eu à sa disposition un document officiel ? Dans quelle mesure l'a-
1 WiLCKEN, Antkemitismus, p. 836.
t-il respecté ? En a-til retranche quelque chose? Qu'at-il ajouté du sien ?
On sait qu'à l'audience, dans le personnel judiciaire figurait un exceptor, qui tenait note des demandes et des réponses et sans doute aussi des incidents notables'. Ces notes étaient prises, évidemment, par le procédé tachygraphique, et, après la séance, le fonctionnaire traduisait sa sténographie en style clair. Il rédigeait en même temps le procès-verbal, où le dialogue était complété au moyen de diverses indications prévues par le protocole ou nécessaires à l'intelligence du document.
En tête il porte la date du jour et de l'année : diem habd et comulem, dit S. Augustin à propos de la discussion avec le manichéen Fortunat, rédigée sous la forme d'un déb at judiciaire : excepta est a notariis veluti gesta conficerentur, et cette pièce débutait par les mots : Quinto kal. septembris Arcadïo augusto bis et Rtifino vv. ce. conss \ D'autres exemples sont assez connus, et il suffit de renvoyer à des relations comme les Gesta apud Zenophilum, et les Acta pur gationis F elicis ep. Autumnitani qui comptent parmi les meilleurs modèles du style strictement protocolaire 3.
1 Sur les procès -verbaux voir Mommsen, Strafrecht, p. 511-20. Cf. E. Leblant, Les actes des martyrs, p. 16-20.
2 Retract. XV, Knôll, p. 82. La Disputât io dans Corpus scriptorum eccl. latin., t. XXV, p. 83-112. On sait qu'en Egypte les années de règne des empereurs remplacent souvent la date consulaire. Voir par exemple le procès-verbal d'une audience de 280-281, d'après le papyrus du Caire 10884, dans P. Jouguet, Papyrus de Théadelphie (Paris, 1911), p. 99.
3 Ziwsa, dans Corpus scriptorum eccl. latincrum, t. XXVI, p. 185-97, réimprimé dans O. von Gebhardt, Acta martyrum selectu, p. 187-214.
LKS PASSIONS HISTORIQUES 175
Le lieu où se passe l'audience est parfois indiqué. Il est souvent omis, et la date est suivie aussitôt des noms des comparants :
Eî<Jax9évTU)v Aiovucxiou koù 4>aùo"TOu kcù McxSiuou Kai MapxéMou Kai Xaipn.uovoç ' .
Inductis Firmino et Apolhnario et ceteris pvincipalibus Antiochenwim adstantibus 2.
Aussitôt commence la série des questions posées par le juge et les réponses des inculpés, chacune d'elles étant précédée du nom de celui qui porte la parole. Le nom du magistrat est suivi de son titre qui se répète chaque fois, intégralement.
AîuiXiavôç biéTTuuv inv f)Y€uoviav emev 3.
Zenophilus vir clarissimus consularis dixitk. <
Félix flamen perpetuus curator reipublicae dïxit *.
B\aio"ioç Mapiavôç êîrapxoç 0-rreipn.ç Trpurrriç OXaulaç KiXîkujv -rrpujTriç 6.
Les noms des prévenus ne sont accompagnés d'aucune qualification. L'évêque d'Alexandrie Denys parle sous la simple rubrique Aiovùcrioç. Victor le grammairien dans les Gesta apud Zenophilum sous celle de Victor, et ainsi de suite.
En général la réponse fait comprendre à qui le discours s'adresse. Mais il n'est pas rare que le texte
2 Eusèbe, Hist. eccl., VII, 11, 6.
1 Cod. Iustin., X, 48, 2.
3 Eusèbe, Hist. eccl., VII, 11, 6. • * Gesta apud Zenophilum, I et passim.
5 Gesta apud Zenophilum, 11,3.
6 Papyrus Rainer 18, dans Mitteis-Wilcken, Grundziige, t. II, 3, p. 93, n. 84. Dans ce document le titre de Blaesius Marianus est parfois supprimé ; le mot emev l'es! toujours.
le dise explicitement. Dcnys d'Alexandrie vient de parler. Emilien répond en s'adressant à tous ceux qui sont là. Cela est marqué en termes exprès : AiuiXiavôç biérruiv tï]V r|Yeuoviav aùioîç eiîrev '. Voici d'autres exemples. Félix flamen perpetuus curaior Paulo episcopo dixit... Marcuclio Silvano et Caroso fossoribus dixit... Silvano dixit*... Zenophilus v. c. consularis Nùhdinario dixit... Nundmario et Victori dixit... Saturnino et Victori dixit 5.
C'est presque toujours la phrase même, telle qu'elle a été prononcée, qui est inscrite au procès-verbal. Il n'est pas sans exemple que le rédacteur y substitue le discours indirect. Dans la relation d'un procès de l'an 124, le discours direct est réservé au juge seul *. Dans les Gesta apud Zenophilum, le juge veut savoir du diacre Castus qui a enlevé le vinaigre du temple de Sarapis. Au lieu des propres paroles du diacre, le texte porte ici : Respondit Castus quod tulerunt inde acetum Silvanus episcopus, Dontius et Superius prcsbyteri 5.
On peut constater à la lecture delà même pièce, ce qu'on devinait bien, du reste, que le procès-verbal n'enregistre pas toutes les paroles qui se disent au tribunal, même par le juge. Plusieurs fois de suite, au cours de l'audience, ou voit entrer des témoins qui n'ont pas été annoncés : inductis et adplicitis victore Samsttrici et SaUirnino fossoribus Zenophilus v. c. consularis dixit... item inducto et adplicito Crescentiano subdiacono
1 Eusèbe, Hist eccl. ,VII, 11, 9, 10
* Gesta apud Zenophilum, II, 3, 4, 8, 9, 10.
3 Gesta apud Zenophilum, XI, 29, 31, ^ etc.
4 Papyrus Rainer 18, dans Mitteis-Wilkën, t, c., p. 93. '■ Gesta apud Zenophilum, XII, 6.
Zenophilus v. c. consularis dixit..,inducto et adplicito Ianuario subdiacono Zenophilus v. c. consularis dixit. l Pourtant, il n'est pas douteux que le juge a donné l'ordre de les introduire, de même qu'il commande, après leur déposition, de les faire sortir: submoveantur et exeant... amoveatur, subnwveatur *.
L'interrogatoire commence pour l'inculpé ou le témoin par la procédure d'identité. L'ordre habituel des questions est indiqué dans la lettre des Eglises de Vienne et -de Lyon. Le juge s'enquiert du nom, du pays, de la ville, de la condition du comparant. Est-il libre ou esclave 3 ?
A moins d'être formaliste, le juge ne suit pas toujours ce programme à la lettre. Au commencement de l'enquête de Thamugadi, est introduit Victor le grammairien à qui Zénophile demande les détails suivants : Quis vocaris ? Cuius condicionis es? Cuius dignitatis es * ? Après Victor le grammairien sont appelés un autre Victor et Saturnins, tous deux fossoyeurs. Ils déclinent leurs noms et leur profession. Le juge ne leur pose naturellement pas la troisième question s. Le diacre Castus semble avoir été interrogé comme Victor le grammairien ■ ;
1 Gesta apiid Zenophilum, XI, 1 ; XIII, 1 ; XIV, 1.
- Gesta apud Zenopldlwn, XI, 34 ; XII, 12 ; XV, 18.
~- Eusèbe, Hist. eccl., V, 1, 20 : oiarE \xr\re tô ïbiov Kaxenreîv 0vo|ua nr)T£ ë8vouç |iinT€ irôXeaiç ô6ev r\v, |ur|Te eî boOXoç f| é\eù0e poç e\Y|, àWà irpàç TrcîvTa tô éirepuuTiuueva ctTrexpivaTO rf) cPuj|uaÏKf| qpuuvri • xpicmavôç eîfii.
1 Gesta apud Zenophilum. I, 1, 2, 3.
'■> Gesta apud Zenophilum, XI, 1.2. 5,6.
8 Gesta apud Zenophilum, XII, 2, 3. II y a ici une lacune dans le texte. Zénophile demande d'abord à Castus son nom, puis il l'interroge sur sa condition. A quoi Castus répond : « Nullam dignitatem
mais le sous diacre Crescentianus est simplement prié de dire son nom '. Le personnage était sans doute suffisamment connu d'ailleurs.
Les préliminaires obligés étant terminés, commence l'enquête proprement dite. Les paroles qui s'échangent alors varient selon les personnes, la cause, les circonstances, et l'on ne peut pius ici se guider d'après des règles générales.
L'action se termine par le jugement. A l'époque impériale, il faut, sous peine de nullité, que le jugement soit rédigé par écrit, puis lu ex tabella par le magistrat en personne. Il est donc nécessaire que le procès verbal acte cette circonstance. La sentence indique le délit commis, la peine encourue, et parfois aussi les motifs de la décision *.
D'après certaines particularités relevées dans les papyrus, les procès-verbaux étaient affichés et tout le monde pouvait en prendre connaissance ; puis ils étaient enregistrés dans les {jTrouvn.uaG"no"uôi ou commentarii du magistrat, et déposés dans la bn.uooïa Pifi\io9r|Kr| ou, si l'on aime mieux, au greffe \ Là ils étaient à la .disposition du public, et le public y avait recours. Apollonius écrivant contre les Montanistes, les invite à contrôler ses dires par les documents conservés au dépôt
habeo. » Cette réponse suppose une autre question, et en se reportant aux interrogatoires précédents, (I, 2, 3, 9 ; XI, 2), on arrive à rétablir avec certitude :« Cuius conditionis es ? <^Castus dixit: diaconus. Zenophilus u. c. consularis dixit: Cuius dignitatis es ? ^> Castus dixit : nullam dignitatem habeo. »
< G'siaapud Zenophilum. XIII, 1.
2 Mommsen, Strajrecht, p. 447-50.
3 Sur tout ceci voir Wilcken, cYirouvr|UGiTia|Joi, dans Phiiotegus, t. LUI ^18941, p. 80-126 ; Id, Antisemitismus, p. 47-59 \ MlTteis- Wilcken Grundziige, t. I. 2, p. 36-63.
public, le Tfjç 'Acrîaç; bn.uôcriov àpxeîov'. Le texte de l'interrogatoire de Denys d'Alexandrie a été tiré des registres : ujç ÙTreuvr|,ua'rio"8r| -. Les Acta purgationis Felicis sont cités par S. Augustin, qui renvoie au texte complet déposé aux archives : ex archivo proconsulis accipe 3.
Les moyens de se procurer des copies de ces textes authentiques ne faisaient donc pas défaut. On a souvent cité un passage des actes des saints Tarachus et Probus, dont le rédacteur prétend avoir travaillé sur un document obtenu à prix d'or d'un des soldats : et quia omnia scripta confessionis eorum necesse erat nos colligere, a quodam, no mine Sebasto, nno de spiculatoribus, ducentis denariis omnia ista transscripsimus 4.
On a vu dans ce trait une marque d'authenticité. Il il y aurait lieu plutôt d'y trouver une raison de plus de signaler à la défiance des historiens ces actes trop vantés. Pour se renseigner sur les scènes du prétoire, il n'y avait nul besoin de recourir aux gardes, les derniers, sans doute, à se soucier de ces détails.
Il va sans dire qu'il existait d'autres moyens que la
' transcription du texte officiel pour savoir exactement ce
qui s'était passé et même ce qui s'était dit. Il n'était
* Eusèbe, Hist. eccl., V , 18, 9.
* Eusèbe, Hist. eccl., VII, 11, 6.
r' Contra Cresconium, III, 70, Petschenig, p. 485.
* KHL. 7981, Act.SS., Oct. t. V. p. 566. M. J. Geffcken conclut ainsi un article sur la sténographie dans les Actes des martyrs, Archivfûr Sténographie, t. LVII (1906), p. 89: «Die Christen machen keine Aufzeichnungen ùber die Processe ihrer Mârtyrer ; um diesen gleichwohl urkundliche Beglaubigung zu verleihen, reden sie von mùhsamérworbenen Protokollen. » En ce qui concerne les Acta Tarachi, l'appréciation est exacte, mais de quoi M. G. s'autorise-t-il pour généraliser et pour dire que les chrétiens ne notaient point les particularités des procès de leurs martyrs ?
l8o LES PASSIONS DES MARTYRS
pas interdit aux assistants de prendre des notes, et une sténographie privée pouvait rendre tout aussi bien que celle de l'exceptor la physionomie de l'audience. On conçoit même fort bien certains procès simples et rapides, fidèlement rapportés de mémoire. Et il n'existe aucun moyen de distinguer à coup sûr une source officielle d'une relation particulière, pour peu que celle-ci s'en tienne au libellé protocolaire, que tout le monde connaissait alors, grâce à la publicité de la procédure.
Ceux qui prétendent reconnaître les provenances à l'importance relative des rôles attribués respectivement au juge et à la victime, s'exposent à de graves erreurs. Évidemment, le procès-verbal n'était pas rédigé pour faire valoir le martyr, mais il n'avait pas non plus pour but principal de mettre en évidence le magistrat, et s'il est possible que, dans certains cas, -les paroles de ce dernier aient été recueillies avec plus de soin que celles de l'accusé \ il n'y a aucun contrôle permettant d'affirmer qu'il en a été vraiment ainsi. Et on raisonnera inversement sur les relations écrites par des chrétiens.
Il ne faut pas oublier d'ailleurs que . les procès-verbaux, passant par plusieurs mains, venaient, tout naturellement à subir quelques retouches, que nous soupçonnons sans pouvoir en rendre compte par le détail. Plus d'une particularité qui semblait oiseuse à qui-
'. On cite un papyrus où les paroles du juge sont écrites en grands caractères, celles des parties en petit texte. Papyrus 38 de Leipzig, Mitteis-Wilcken, Clirestomathie, t. II, p. 119-21 ; Wilcken, Aniisemitismus, p. 53. On a vu plus haut, qu'en certains cas le dicours direct est réservé au magistrat.
LES PASSIONS HISTORIQUES l8l
conque ne se préoccupait pas du protocole, finissait par être négligée. Ne voyons-nous pas les titres du magistrat décourager le scribe, qui les trouve trop longs à répéter et les supprime quand bon lui semble ' ? Et c'est surtout en passant par des mains chrétiennes que, par la force des choses, le libellé primitif était exposé à s'altérer légèrement. Il ne faut pas oublier que le texte changeait de destination, et que le document juridique allait servir à l'édification des fidèles. L'élimination de certains traits était inévitable, et l'attention se concentrait forcément sur le martyr. Mais ce travail presque inconscient d'adaptation pouvait s'opérer sur un texte d'origine chrétienne, détaillé et fidèle, comme sur un autre. Une entière précision, en matière de provenance, est donc pratiquement impossible -à' atteindre, et, à certains points de vue, d'importance secondaire, du moment que le document contemporain se laisse toucher.
Et il ne se dérobe pas toujours. En théorie rien ne paraît plus aisé à imiter que des « actes proconsulaires ». Mais, d'autre part, il n'est pas d'êtres plus maladroits que les faussaires, et il est bien rare qu'ils ne se trahissent pas par quelque détail malencontreux, ou par le cadre d'emprunt qu'ils donnent à leur tableau. Nous connaissons assez l'allure des débats judiciaires dans l'empire romain pour ne point confondre une r#ation fidèle avé^un pastiche. De ces procès-verbaux d'interrogatoires 'de martyrs complets et textuels ou légèrement émondés, nous ne possédons qu'un petit nombre d'exemplaires. Mais leur origine ne peut faire aucun dou-
1 Ainsi dans le papyrus Rainer 18. Plus haut, p. 175.
te. Ce n'est pas la mode littéraire qui les a créés ; c'est l'heureux hasard des circonstances qui a permis d'utiliser ces documents de premier ordre. Plus tard ils ont donné naissance à une littérature d'imitation, et nous nous appliquerons, en son lieu, à mesurer la distance qui la sépare des originaux dont elle s'inspire.