CHAPITRE SIXIEME
La branche de la littérature chrétienne à laquelle est consacré ce travail est composée d'éléments étrangement disparates. Dans quelle mesure ces œuvres si diverses peuvent-elles servir à la reconstitution du passé? Pour peu qu'on ait suivi avec attention l'exposé qui précède, on -n'aura pas dé peine à répondre à Ja question. Il ne nous reste qu'à ajouter quelques réflexions qui aideront à mieux dégager les conclusions de cette étude et à la compléter sur certains points.
Des deux grandes séries de textes rencontrés au cours de nos recherches, les uns, dictés parles événements, ont été qualifiés d'historiques, les autres, issus d'une inspiration spéciale, se classent parmi les œuvres littéraires. Cette division répond à la conception qui oppose l'histoire à la littérature, , l'une étant censée rapporter les faits qui se sont passés dans l'ordre réel, l'autre ne reflétant que les idées, sous des formes créées par l'imagination ou la convention.
Ce sont là des cadres bien rigides. On ne saurait guère concevoir une œuvre de l'esprit sur laquelle seuls les faits extérieurs aient laissé leur empreinte. D'autre part, la fantaisie la plus effrénée ne parvient pas à s'af-
franchir complètement de toute attache avec la réalité. Tout n'esl pas pure histoire dans les documents contemporains, tout n'est pas pure fiction dans les récits écrits longtemps après l'événement. La tâche du critique est d'opérer le discernement.
Tâche ardue, on le sait, dans tous les domaines de l'histoire, doublement délicate lorsqu'elle se complique de l'état instable des textes continuellement exposés à de fâcheux rajeunissements. Il n'y a pas à revenir sur les difficultés de cet ordre. Nous devons ici les supposer résolues.
Partant donc de l'idée que l'on a réussi à saisir la forme du document au sortir des mains de son auteur ou à un moment donné de son évolution, il faut essayer de le réduire en ses éléments et estimer le parti qu'il y a moyen de tirer de chacun d'eux. Ce résultat s'obtient par une suite d'opérations, qui sont en principe les mêmes, quelle que soit la nature du document, mais dont l'application est sujette à des variations.
Ce qu'on oublie trop souvent dans cette estimation, c'est le mécanisme de la transmission des faits historiques.
Nous connaissons les événements par l'impression qu'ils font sur nos sens. Cette impression n'est pas toujours directe. Lorsque l'action immédiate fait défaut, les faits extérieurs peuven-t agir sur nous par un intermédiaire, qui les a observés directement, ou les a appris d'un autre, et ainsi de suite. Il va sans dire que la chaîne doit être continue. Supposer une lacune dans la transmission revient à dire que le fait initial a cessé d'agir. L'action, dans ce cas, est exercée par un fait nouveau qui se substitue au premier.
Le témoin qui me renseigne sur l'événement qui s'est passé sous ses yeux n'a pas en son pouvoir de me communiquer l'impression qu'il en a reçue. Tout ce qu'il peut faire, c'est d'essayer de susciter en moi une impression analogue, au moyen de signes appropriés. Le plus souvent ce sera par la parole.
Tous les signes, y compris la parole, sont malheureusement très imparfaits. Qu'il s'agisse d'une personne, d'un objet ou d'an acte, la parole s'efforce d'en traduire l'image. Mais qui ne sait que la même description, le même portrait, le même récit ne font pas naître dans l'esprit de tous une représentation identique ? Si ces images se ressemblent par les traits principaux, elles diffèrent par une foule de détails. Qui n'en a fait l'expérience ? La réalité d'un spectacle que l'on ne connaissait que par une description cause presque toujours quelque déception ou du moins un peu de surprise. Sur combien de points n'est-on pas obligé de corriger, en présence d'une personne, le portrait imaginaire qu'on s'était tait d'elle d'après son signalement détaillé?
Ce que le témoin a le moyen de reproduire avec le plus de fidélité, c'est la parole d'autrui. Mais ce sera à condition d'avoir gardé le souvenir de tout ce qui a été dit. Condition difficile à remplir, on le sait. Il ne faut pas qu'une conversation soit bien longue pour qu'un homme normal et d'intelligence moyenne ait de la peine à en retenir autre chose que le sens. Il ne saura donc rendre la parole entendue qu'on y substituant sa propre manière de concevoir et de dire. Dans les cas excep tionnels où on répétera les mots exactement et sans commentaire aucun, il y 'manquera le ton, l'inflexion, le geste qui l'accompagne, un ensemble de circonstances
qui sont de nature à nuancer leur signification, parfois à la modifier notablement.
A supposer donc qu'un témoin ait bien observé le fait, il ne le fera pas revivre exactement dans mon esprit. L'image qu'il me transmet est dépouillée de la plus grande partie des circonstances qui entourent l'objet concret, et auxquelles je suppléerai d'instinct en puisant au trésor de mes souvenirs et de mon expérience.
Si à mon tour je veux faire partager à autru i la vue intérieure que j'ai acquise par ce moyen, je suis exposé à produire une image moins fidèle que la précédente, parce que j'aurai mêlé à ce qui reste du fait initial des éléments tirés de mon propre fonds.
Et il en sera ainsi de tous ceux qui suivront. Plus la série des témoins interposés s'allonge, et plus les chances de transformation seront nombreuses.
Comme ils ne se succèdent pas nécessairement en ligne directe, et que chaque témoin peut, après avoir à sa façon défiguré l'objet, devenir le point de départ d'une série d'opérations semblables, il ne faut pas beaucoup de temps pour aboutir à une déformation notable de l'image primitive.
Ceci dans l'hypothèse que l'activité de la faculté imaginative n'ait pas été bridée, qu'aucun signe matériel durable, comme le serait la parole écrite, n'ait fixé les contours de l'image. Lorsque ce secours fait défaut, on donne à l'organe de la transmission le nom de cra l ition orale. Quelle confiance elle peut inspirer, quel degré de fidélité il faut en attendre, les conditions mêmes dans lesquelles elle opère le font assez comprendre.
D'instinct nous accordons plus de confiance au té-
moin oculaire qu'à celui dont la connaissance dépend du témoignage d'autrui, et nous sommes portés à faire d'autant plus de cas d'un auteur qu'il est plus rapproché des événements. En fait la créance qu'il mérite est conditionnée par la manière dont il s'est renseigné, comme aussi par la façon dont il nous renseigne.
Si les faits racontés par un contemporain ont eu quelque développement, il est à présumer que, dans un récit un peu étendu, nous n'entendons pas toujours le témoin direct et que l'exposé contiendra plus d'un détail de seconde main. L'auteur d'une passion peut avoir assisté aux derniers moments du martyr sans avoir été présent à son arrestation, sans l'avoir vu en prison. Des parties de l'interrogatoire peuvent lui avoir échappé et le mouvement de la foule lui a peut-être dérobé plus d'une particularité sur lesquelles d'autres l'ont renseigné depuis.
S'il ne s'est pas empressé de consigner par écrit la suite des événements, il est exposé à travailler sur des souvenirs confus entremêlés d'images étrangères. Et cela est vrai surtout pour les paroles échangées entre le martyr et le magistrat. A moins qu'elles n'aient été notées presque au fur et à mesure, il est difficile que l'écrivain rende autre chose que la suite des idées habillées de son propre style.
Mais quelle que soit la qualité de l'observation, et à la supposer complète et sans défaillance, l'exactitude du tableau que tracera l'historien dépend beaucoup et de sou habileté et du cadre choisi. Nous savons qu'il ne peut pas tout dire. Il y a plusieurs manières d'exprimer les mêmes choses. A-t-il choisi les meilleurs traits et le jour le plus favorable pour les mettre en
lumière ? Ne s'est-il pas enchaîné à une discipline littéraire qui modifie la portée de ses dires ?
Pour constater combien peut laisser à désirer la relation la plus fidèle du témoin le mieux renseigné, et pour dissiper l'illusion de ceux qui croient qu'un bon document historique fait revivre exactement le passé sous les yeux de la postérité, il faut lire la lettre de Denys d'Alexandrie à Germain. Accusé par cet évêque de n'avoir pas fait tout son devoir en temps de persécution, Denys se justifie par un simple exposé des faits. Le passage intéressant pour nous est celui où il raconte ce qui eut lieu au tribunal d'Émilien, qui remplissait alors les fonctions de gouverneur. Pour qu'il ne vînt pas à l'esprit de son adversaire de l'accuser d'avoir travesti les faits, l'évêque d'Alexandrie mit à la suite de son récit le procès-verba 1 de l'audience. On comparera ces deux relations, d'une authenticité absolue, dont l'une a une tournure littéraire bien caractérisée, tandis que l'autre ne vise qu'à reproduire scrupuleusement le dialogue. Nous transcrivons tout le passage de la lettre.
« Je me présentai devant Émilien, non pas seul, mais en compagnie de mon collègue le prêtre Maxime et des diacres Fauste, Eusèbe et Chérémon. Un des frères qui étaient venus de Rome entra avec nous. Emilien ne me dit pas aussitôt: « Ne faites plus de réunions. > C'était là pour lui l'accessoire ; il n'en parla qu'à la fin et alla d'abord au but. Sa préoccupation n'était pas de nous empêcher de convoquer des assemblées, mais de nous faire renoncer au christianisme. C'est là ce qu'il voulait que nous abandonnions. Il pensait que
si moi je m'y décidais, les autres suivraient. Je répondis comme il fallait et sans beaucoup m'écarter de la parole : « Mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes », et je déclarai ouvertement que j'adore le seul Dieu qui existe et aucun autre, que je ne changerais pas d'avis et que jamais je ne cesserais d'être chrétien. Sur ce, il nous ordonna d'aller dans un village voisin du désert nommé Kephro.
« Mais écoutez les paroles mêmes que nous avons échangées, d'après le procès-verbal qui en a été dressé.
« Lorsqu'on eut introduit Denys, Fauste, Maxime, Marcel et Chérémon, Émilien faisant fonction de gouverne ur dit : Je vous ai entretenus de vive voix de l'indulgence dont nos maîtres usent envers vous. En effet, ils veulent qu'il vous soit loisible de vous sauver en vous conformant à l'ordre naturel, en adorant les dieux qui protègent l'empire et en abandonnant ceux qui sont contre l'ordre de la nature. Qu'avez-vous à dire à cela? Car j'attends de vous que vous ne répondiez pas à leur bienveillance par l'ingratitude ; ils vous poussent au meilleur parti.
« Denys répondit : Tous les hommes n'adorent pas tous les dieux ; chacun en adore quelques-uns : ceux qu'il regarde comme tels. Nous donc, n^ous adorons le Dieu unique, le créateur de toutes choses, qui a mis l'empire aux mains des très pieux augustes Valérien et Gallien. C'est lui que nous vénérons et adorons ; c'est lui que nous ne cessons de prier pour leur empire, afin qu'il demeure inébranlable.
« Émilien faisant fonction de gouverneur leur dit : Qui donc vous empêche d'adorer aussi celui-là, s'il est dieu, avec ceux qui sont dieux selon l'ordre de la na-
ture ? Car il nous est ordonné d'adorer les dieux, et les dieux que tous savent.
« Denys répondit : Nous n'adorons aucun autre dieu. « Emilien faisant fonction de gouverneur leur dit : Je vois que vous êtes à la fois ingrats et insensibles à l'indulgence de nos augustes. C'est pourquoi vous ne demeurerez pas dans cette ville, mais vous serez envoyés dans les régions de la Libye, dans un endroit appelé Kephro. C'est celui que j'ai choisi par ordre de nos augustes. Il ne vous 'sera permis en aucune façon ni à vous ni à d'autres de tenir des assemblées ou d'entrer dans ce qu'on appelle des cimetières. Se montrer ailleurs que dans l'endroit désigné, ou se trouver dans une assemblée, c'est s'exposer. Le châtiment mérité ne se fera par attendre. Retirez-vous donc où il vous a été prescrit '. »
Un lecteur superficiel dira que les deux versions se complètent et il n'aura pas tout à fait tort. Ainsi, par exemple, si nous n'avions que le procès-verbal, nous prendrions Marcel pour un Alexandrin, comme Denys lui-même et ses diacres. Denys nous apprend que Marcel appartenait à l'église de Rome. Il entre avec les autres, mais librement, à ce qu'il semble. Il n'était donc pas cité, comme ne l'étaient peut-être pas non plus les diacres de Denys.
Mais là n'est pas l'intérêt de la comparaison des deux relations. Elle est dans le fait qu'elles donnent de l'audience d'Émilien des impressions entièrement différentes. Oublions un instant le texte de Denys pour nous attacher au procès-verbal. Le gouverneur apparaît comme
1 Eusèbe, Hist. ceci., VII, 3-11.
un homme calme et modéré, ne comprenant pas grand' chose à la nouvelle religion et aux délicatesses de la conscience chrétienne. Il espère bien trouver un terrain d'entente, et proposer une formule qui satisfera tout le monde : « Adorez votre Dieu tant qu'il vous plaira, pourvu que vous n'alliez pas jusqu'à exclure les nôtres ; l'empire ne vous demande pour ceux-ci qu'un grain d'encens ». Telle est sa proposition. Denys lui explique simplement mais clairement qu'il ne saurait admettre ce point de vue. Le gouverneur n'insiste pas. Pas de discussions, pas de violences ni de menaces. Il intime aussitôt une sentence de bannissement, avec défense de tenir des assemblées. Evidemment, Émilien se garde de pousser les choses à l'extrême. Il ne cherche pas à extorquer une apostasie. Si l'évêqu e persiste dans ses idées, il devra quitter Alexandrie. C'est l'unique sanction. Mais qu'il ne s'avise plus de réunir encore les fidèles ; la main de la justice s'appesantirait sur lui.
Tout autre est le taMeau tracé par Denys. La défense de tenir des réunions n'a aucune importance. Ce que veut le juge c'est l'apostasie de l'évêque, qui entraînera celle des fidèles. Un historien qui entreprendrait, d'après ces données, de reconstituer la physionomie de l'audience, décrirait les efforts du magistrat pour arracher à Denys un acte de faiblesse. Nous savons qu'Émilien n'en fit aucun, qu'il se contenta de proposer un expédient et qu'après deux répliques fort mesurées de l'évêque, il se tint pour battu.
Le rôle de l'inculpé nous paraît rendu moins exactement encore que celui du juge. Il prétend avoir répété, à peu de chose près, le texte : « Mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes. » Or, il n'y a dans les
paroles qu'il a prononcées aucune allusion à la loi de Dieu et à l'obéissance qui lui est due. Son thème est celui-ci : « Notre fidélité à Dieu ne nous empêche pas d'être de loyaux sujets de l'empire. » La citation de l'Ecriture qui résumerait sa réponse, est plutôt celle du texte fameux : « Rendez à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu . »
Denys aurait ajouté qu'il ne changerait pas d'avis et ne renoncerait pas à sa foi. Cela semble supposer qu'il a fait une déclaration solennelle et opposé un refus bien catégorique à la proposition du juge. En fait, il s'est borné à dire très simplement que, pour un chrétien, elle était inadmissible.
Si les deux versions nous étaient parvenues séparément, nous n'hésiterions guère à accuser Denys d'avoir travesti les faits ou d'avoir mal rendu la physionomie de l'audience. Lui pourtant, en écrivant sa lettre, avait si peu conscience de s'écarter de la vérité, qu'il appuie son exposé de la pièce justificative sur laquelle nous se-rions tentés de le condamner. On ne dira pas, je pense, que le procès-verbal est incomplet et que Denys ne s'en écarte que pour combler des lacunes. S'il en était ainsi, il ne pouvait plus servir de preuve à l'appui de ce que l'évêque venait de dire.
Mieux vaudra conclure que, dans la relation d'un fait très éloigné de nous, beaucoup de choses nous échappent que les contemporains savaient suppléer d'instinct. Ils comprenaient à demi-mot. Ils remarquaient des allusions qui en nous n'éveillent aucune idée; des expressions qui nous" paraissent banales leur ouvraient des horizons qui nous "restent fermés.
Et puis les anciens avaient sur les exposés littéraires d'autres idées que nous. L'exactitude minutieuse ne nous paraît pas inconciliable avec les agréments du style. Eux, pour arrondir la phrase et suivre les préceptes du beau langage, sacrifiaient volontiers ce luxe de la précision et se plaisaient dans les généralités. Avis à qui rêverait de retrouver, en rétablissant le discours direct, le texte des paroles résumées par un historien. L'exemple de Denys d'Alexandrie est bien fait pour le ramener à la réalité.
Mais non moins grossière serait l'erreur du critique -qui. sur les paroles prononcées textuellement dans une réunion, s'imaginerait pouvoir s'en faire une idée presque aussi exacte que s'il y avait, pris part. Combien le milieu est indispensable pour saisir les nuances, combien la voix sait mettre d'énergie dans des phrases qui, à distance, nous paraissent sans relief. Denys n'a point proclamé : « J'adore le seul Dieu vivant et aucun autre : là-dessus, je ne changerai point ; je suis et je reste chrétien. » 11 a dit : « Nous n'adorons pas d'autre Dieu. » Mais il a dû prononcer ces paroles sur un ton si péremptoire, que le juge n'en a pas demandé davantage et l'a envoyé en exil. L'interrogatoire, dans son ensemble, nous paraît bien peu pressant. Il ne faut pas oublier qu'il avait été précédé d'un entretien sur le même sujet ne revêtant pas le caractère strictement officiel de celui-ci : koù (rfpâqpuuç ùuîv bie\éx9nv, dit le juge en commençant. Il est fort probable que, si nous connaissions tous les préliminaires, notre impression générale se modifierait dans le sens de la version de Denys.
Nous n'en dirons pas davantage sur l'imperfection
inhérente aux moyens de transmission les mieux garantis. En y insistant un peu, nous n'avons pas entendu ébranler la confiance que l'on peut avoir dans les relations contemporaines dont l'importance est universellement reconnue. Mais il ne faut pas leur demander ce qu'elles ne peuvent donner. Le culte exagéré du document écrit est un travers qu'une érudition étroite partage avec le vulgaire, dont le respect superstitieux de la lettre imprimée est proverbial. L'exégèse des textes antiques suppose une certaine mesure d'appréciation et un sens des réalités que la science seule ne donne pas. et qui ne s'enseigne par aucune méthode.
Si telle est la réserve qui s'impose dans l'usage des monuments historiques, que reste-t-il à dire des compositions artificielles que nous avons étudiées? N'y at-il aucun parti à en tirer et faut-il les reléguer toutes dans le domaine de la littérature pure, où elles occuperont, hélas, une place bien modeste ?
Lorsqu'il est constaté qu'un récit est coulé dans le moule des passions épiques, la question est à peu près résolue. Une relation exclusivement composée de lieux communs, d'emprunts ou d'imitations ne mérite pas l'attention de l'historien. Il est vrai que, dans certains actes de cette catégorie, on croit parfois discerner autre chose encore, quelque élément historique entraîné par le courant littéraire, ou, comme on se l'imagine parfois, amené par la tradition orale. Ceci doit nous arrêter un instant.
L'apport littéraire peut être de deux sortes : l'un portant sur des faits, l'autre n'ayant trait qu'à la for-
me et à l'ornement. Laissons de côté cette dernière sorte d'emprunts. Qu'un hagiographie ait pris à Thucydide son entrée en matière, cela n'offre, au point de vue de la valeur du récit, aucune importance. Les faits seuls sont à considérer. Là encore il y a la part de l'accessoire. Il est des faits qui ne tiennent guère à l'action et dont le caractère épisodique trahit l'origine. On peut les considérer comme des ornements.
D'autres font partie de la trame. Ils se signalent à l'attention par des inégalités de style ou des défauts d'agencement où se reconnaît la provenance étrangère. Ce sera, par exemple, une peinture de la persécution s'écartant de ia manière habituelle des hagiographies, ou un bout d'interrogatoire plus v\f et plus serré que toutes les autres parties analogues. La première pensée qui vient alors, c'est qu'une source historique a été exploitée. Il arrive qu'il en soit ainsi. Mais alors même une grande circonspection est nécessaire. Car souvent la source à laquelle l'hagiographe a puisé n'a aucun rapport avec le sujet. Les paroles qu'il met dans la bouche du martyr ont été prononcées, mais par un autre. Tel incident de la passion n'est pas de pure invention ; il est réel, mais il s'est passé dans une autre occasion. Lors du supplice de S. Théodore on va prendre du bois* dans les ateliers et les bains voisins pour alimenter le bûcher '. Le trait n'appartient pas au domaine de la fiction, mais il a été détaché de la passion de S. Polycarpe pour être appliqué à S. Théodore. Si nous ne connaissions pas la source, ne serions-nous pas tentés de conclure à l'exis-
1 Fassio S. Theodori, BHG. 1762, Delehaye, p. 133- Comparer tout le passage à la Passio S.. Polycarpi, 13.
tence d'une antique passion de S. Théodore qui n'aurait laissé que ce fragment remployé ?
Impossible d'ailleurs de se prononcer à coup sûr lorsque la source n'existe plus ou ne peut se reconstituer. D'après la première passion fabuleuse de S. Procope, ce martyr était né à Jérusalem, et exerçait les fonctions de lecteur et d'exorciste. Ces particularités sont perdues au milieu d'une foule de détails de fantaisie. Ils sont pourtant empruntés à une source excellente : le livre des Martyrs de Palestine d'Eusèbe. Plus complètement encore sont noyés dans les -lieux communs de la passion des saints Carpus et Papylus des traits empruntés aux vieux actes. Si ceux-ci n'existaient plus sous, aucune forme, qui reconnaîtrait ces -paillettes d'or cachées dans le sable ?
Supposons que l'on soit parvenu à faire le départ exact des lieux communs et de l'élément, littéraire spécial qui entrent dans la composition d'un texte hagiographique. Le résidu serait nul ou proviendrait de la tradition orale. Un mot d'explication est nécessaire. Rappelons que, par définition, la tradition orale est le moyen de transmission qui suppose l'exclusion de toute source écrite. Dans quelle mesure et dans quelles conditions peut-on la considérer comme le véhicule d'un témoignage his:orique?
Cette question capitale ne saurait être traitée ici dans toute son ampleur. Nous essaierons d'y répondre sans quitter le champ de l'hagiographie, et d'établir d'une façon concrète quelles sont, à propos des martyrs, les "affirmations de la tradition orale qui semblent pouvoir remonter à l'événement par une suite ininterrompue de témoignages.
Nous avons dit comment, par le jeu de la transmission, le souvenir d'un fait tend naturellement à s'altérer. On peut en déduire combien vagues et imparfaites sont les images dont, au bout de quelques générations, s'alimente la mémoire populaire.
Si l'on considère les individus, il y a bien des degrés dans la perfection de cette faculté. Il en est qui ont la mémoire fidèle et tenace; d'autres, comme on dit, manquent de mémoire ou ont la mémoire courte et peu nette. Le commun des hommes a peu de mémoire et ne peut se passer d'un secours extérieur pour entretenir et raviver ses souvenirs.
La mémoire de la foule, l'expérience est là pour le montrer, est des plus infidèles.
D'abord, elle ne retient que des choses simples. On chercherait en vain une tradition compliquée qui nous ait été transmise sans le secours de l'écriture. Et cela dans tous les domaines. Qualifier un chant d'air populaire n'est-ce point évoquer l'idée d'une mélodie courte, d'un dessin naturel, sans recherche dans la modulation, sans harmonie déterminée? Imagine-t-on que le moindre bout de polyphonie se conserve de mémoire? Lorsqu'il se présente à l'esprit .de la foule quelque objet enchevêtré, elle n'en garde la mémoire qu'après l'avoir réduit à l'état d'être abstrait ou de tvpe.
Le second caraclère de la mémoire, populaire est de ne retenir qu'un petit nombre de faits. Dans l'infinie variété des événements humains elle semble fixer son choix sur une catégorie extrêmement restreinte. Elle s'en tient, pour composer ses récits, à un nombre limité de thèmes et d'incidents, toujours les mêmes, et l'étude du folklore, ou traditions populaires, a prouvé
que les événements les plus importants, les bouleversements les plus considérable^ n'ont pas pour effet d'enrichir le trésor des récits qui se transmettent d'âge en âge, de peuple à peuple. La mémoire collective ne s'encombre pas de séries historiques. Elle préfère réunir sur une seule tête ce qui appartient en propre à plusieurs. Confusion des personnages, confusion des temps, voilà les procédés qui lui servent à tout simplifier.
On dirait d'ailleurs que, pour la foule comme pour l'individu, l'effort de mémoire est pénible ; que cette faculté demande à être aidée et qu'elle n'agit qu'à la condition d'être stimulée par une cause proportionnée à l'effort.
11 est facile de constater en effet que, si-fâible qu'elle soit lorsqu'elle est réduite à ses moyens ordinaires, la mémoire collective peut s'élever un peu au- dessus d'elle-même par le moyen de signes extérieurs. Un monument figuré pourra lui rappeler longtemps le passage sur la scène du monde d'un grand homme, dont le souvenir aurait sans elle disparu dès la troisième ou la quatrième génération. Une fête annuelle empêchera un événement de se perdre dans l'oubli. S'il s'agit d'une parole, on la retiendra pourvu qu'elle soit .coulée dans une formule frappante. Une poésie de quelque étendue s'incrustera dans la mémoire grâce au rythme et aux assonances.
Mais, pas plus que l'individu, la collectivité n'est capable d'un effort de mémoire, si quelque avantage appréciable ne l'y invite. Dès qu'un objet a perdu son intérêt, le souvenir s'en efface totalement. Beaucoup de faits qui ont occupé l'attention des contemporains ont laissé des traces reconnaissables dans les noms de
lieux dont nous- avons continué de faire usage. Mais depuis des siècles on les fedit machinalement, sans se douter du témoignage historique qu'ils renferment, et que seuls les spécialistes en toponymie y reconnaissent encore. Le fait initial a cessé d'intéresser ; on n'a retenu que les noms, en raison de leur emploi quotidien. L'existence d'un grand empire celte s'étendant sur une grande partie de l'Europe est inscrite sur nos cartes de géographie pour qui sait les lire. Qui se souvient encore d'un fait historique aussi considérable ?
Pour se représenter la nature des souvenirs qu'un héros chrétien peut avoir laissés parmi ses contemporains, il faut se transporter au milieu d'une communauté chrétienne qui se glorifie d'avoir donné un martyr à l'Église. Il est permis de dire, en général et sans tenir compte des bouleversements sociaux, que la mémoire d'une pareille illustration ne saurait tomber dans l'oubli. Le tombeau, la basilique, le fête annuelle sont là pour conjurer l'indifférence et l'ingratitude. Mais le degré et la nature de l'intérêt que cette mémoire inspire se modifient constamment.
La génération contemporaine, celle des amis et des parents du martyr a pu recueillir pieusement beaucoup de détails auxquels la génération suivante accordera moins d'attention, et parmi lesquels les traits personnels, plus que les données vraiment historiques, tenaient sans doute la première place. Un travail d'élimination s'est fait dès les premières transmissions, et le moment est bientôt arrivé où tout l'intérêt s'est concentré sur le titre de martyr, sans que l'on fût particulièrement curieux de savoir comment le héros l'avait^conquis. De même que, pour le chrétien, il n'y avait pas d'auréole
comparable à celle-là, c'était pour une église le suprême honneur d'avoir à proposer un des siens à la vénération des fidèles. Qu'elle fût en possession incontestée d'une pareille gloire, cela suffisait; tout le reste lui importait peu.
Il n'est donc pas difficile à expliquer que, dans un si grand nombre de cas, la tradition historique se réduise à garder le nom du héros, son titre de martyr, le nom de la ville où il a souffert et où ses reliques sont conservées, tandis que tout le reste apparaît comme livré à l'arbifraire et à la fantaisie, résultat du profond oubli où sont tombées toutes les circonstances secondaires. Et sur les éléments essentiels eux-mêmes l'évolution historique trouve encore moyen de réagir. Dans les premiers temps, ceux-là seuls dont la constance a triomphé des persécuteurs ont droit aux honneurs du culte. Insensiblement la victoire sur les ennemis spirituels devient un titre équivalent. L'ascète, le grand évêque,. le défenseur de la foi contre l'hérésie finit par être l'égal du martyr. C'est alors que nous voyons certaines églises hésiter sur le titre dû à celui qu'elles vénèrent, oublier même qu'il a versé son sang pour la foi, ne plus retenir, que son nom et exprimer sa dignité en l'appelant le « saint ».
L'extension locale du culte, d'abord confiné dans l'église d'origine, eut aussi pour résultat d'altérer la tradition. Primitivement le nom du martyr était indissolublement lié à la seule église qui célébrait sa fête. La multiplication des sanctuaires, le partage des reliques, l'institution de nouvelles fêtes firent naître des traditions rivales entre lesquelles il nous est souvent impossible de' faire un choix judicieux.
Voilà donc à quels risques peuvent être exposés les éléments les plus stables de la tradition orale. Il ne sera pas difficile, d'après cela, d'apprécier la fixité des autres. Nous sommes dans l'hypothèse, ne l'oublions pas, de l'absence totale de source écrite.
L'époque du martyre n'est point parmi les données qui se transmettent oralement. Pour les générations voisines elle n'a aucune valeur, pratique, ni sentimentale, ni religieuse. Seul l'anniversaire entre en ligne de compte. L'élément chronologique n' a d'importance que pour les savants, et nous savons à quel point la tradition populaire se soucie de faciliter leur besogne.
Il n'en est pas autrement de la plupart des détails d'ordre privé qui se rapportent à la personne du martyr. Les noms de ses parents, sa condition, sa profession, divers épisodes de sa vie sans rapport direct avec la dernière phase, tout ce qui pouvait le faire valoir est complètement éclipsé par son triomphe, et l'on ne pen- • sait certainement pas que la postérité pût se préoccuper de ces. accessoires. Les actes contemporains et les autres sources historiques sont là pour attester cette disposition d'esprit: ils sont presque toujours muets sur la vie passée et même sur le rang social du martyr. Tout au plus notent-ils, le cas échéant, qu'il fait partie du clergé.
On ne voit pas pour quel motif on se serait inquiété de retenir le nom du magistrat qui a rendu la sentence. Sauf pour quelques témoins immédiats, qui peuvent avoir eu des relations avec le personnage, l'identité du représentant de la justice importe fort peu. Dans les procès qui se plaident de nos jours-, qui songe à s'enquérir du nom du juge ? L'arrêt est la
chose essentielle, et l'organe de la loi nous laisse indifférents. Il en était de même dans l'antiquité. Encore moins se souciait-on de savoir comment s'appelaient les acteurs de second ou de troisième plan, officiers subalternes, soldats ou bourreaux. Dans un cas exceptionnel, on conçoit qu'ils aient attiré l'attention : lorsqu'on les voit se ranger du côté des martyrs. Le soldat qui conduisit à la mort sainte Potamienne s'appelait Basilide '. La postérité l'ignorerait certainement s'il n'avait partagé le sort de cette femme héroïque. De tels exemples sont rares, et presque toujours les noms des comparses sont de l'invention de l'hagiographe.
Ce n'est guère qu'au moment même et dans la première effervescence que le public cherche à connaître les menus détails de l'arrestation, qui ont d'ailleurs, la plupart du temps, un caractère banal. L'émotion qu'elle a pu produire est bientôt effacée par les incidents plus décisifs qui ne tardent pas à suivre. Si les circonstances, d'ailleurs si émouvantes, de la capture de S. Poly carpe n'avaient été relatées par des personnes de son entourage, on n'imagine pas que le souvenir s'en fût conservé.
Lorsque dans l'application des lois pénales le juge n'est point sorti de la légalité et n'a ordonné que les supplices d'usage, il n'est pas probable que le genre de mort du martyr ait fait l'objet d'une tradition spéciale. Mais il se peut que quelque invention cruelle du persécuteur ait plus vivement frappé les imaginations et qu'on
Eusèbe, Hist. eccl., VI, 5.
en ait longtemps gardé la mémoire. C'est ainsi que l'exposition sur un lac glacé, thème propre et essentiel de la passion des XL Martyrs de Sébaste, aurait quelque chance de remonter à l'événement.
Mais, en ces matières, il faut compter avec d'autres éventualités. Il arrive qu'un épisode, qui a produit sur la foule une forte impression, et que les échos de la renommée ont porté aux quatre coins de la terre, perde, par sa célébrité nu'ir.e, scn cachet historique, et que le fil de la tradition qui le rattachait à un personnage déterminé venant à se briser, il devienne un de ces thèmes errants qui ne se fixent plus sur aucun nom. Les éléments de l'histoire du gril de S. Laurent et de l'héroïque apostrophe que tout le monde connaît sont vraisemblablement empruntés à un iait historique. A une certaine époque, on en recueille la réplique dans les milieux les plus éloignés, et personne ne saurait dire de quels rivages est partie cette tradition flottante.
Moins que tout le reste, les paroles échangées au cours de l'action seront censées avoir été retenues et répétées d'âge en âge, surtout s'il s'agit de discours ou de conversations suivies. Rien ne s'imprime plus difficilement dans la mémoire et n'est plus malaisé à reproduire exactement. Du moment qu'il n'y a ni indice ni probabilité qu'un interrogatoire, une prière, un discours aient été notés sur l'heure, tenez pour certain que l'hagiographe les a fabriqués de recette.
Lorsque les événements sont placés dans un cadre topographique exact, il ne faut pas se laisser éblouir par cette circonstance et conclure aussitôt de la valeur de ces détails à celle de l'ensemble. Les récits hagiographiques nous mettent souvent en présence d'une
combinaison de deux traditions de valeur très inégale, l'une très précieuse, empruntée à la vie de tous les jours et décrivant les lieux que l'écrivain à fréquentés, l'autre, de formation récente et artificielle, qui en fait le théâtre d'une action déterminée. L'auteur de la passion de S. Athanase de Clysma ' affirme qu'en arrivant dans la localité, le saint alla prier à l'endroit « où se trouve maintenant la croix ». Il n'y a aucune raison de révoquer en doute l'existence de cette croix ; il n'y en a aucune qui autorise à penser que le martyr se soit arrêté à cette place pour prier. La scène se passe en effet à une époque où il n'était pas d'usage de perpétuer le souvenir d'une action aussi simple par l'érection d'une croix ou de tout autre monument. Le renseignement n'aurait pu venir que par voie de tradition orale. Or celle-ci n'a cure de pareils incidents.
Qu'on ne l'oublie pas : la précision du détail n'est pas, par elle-même, un critère de véracité, et un certain étalage d'informations exactes doit au contraire provoquer la défiance. La seule chose qui importe c'est de découvrir la source à laquelle l'hagiographe a puisé. Il n'est pas nécessaire, la plupart du temps, qu'il prenne la peine de nous en faire la confidence. Le genre qu'il cultive le dit suffisamment, et, sauf dans les cas limites, le genre n'est pas bien difficile à déterminer. Un critique expérimenté ne peut guère hésiter entre le document qui saisit la réalité vivante et la composition littéraire qui exprime péniblement un idéal abstrait, et où l'histoire trouve à peine autre chose à recueillir que le témoignage
1 BHG. 193, n 4, Papadopoulos-Kerameus, p. 363,
naïf et monotone de la vénération du peuple chrétien pour ses mart)rrs.
Au risque d'avoir l'air de nous attacher à une querelle de mots, nous dirons, en terminant, ce qu'il faut penser de la division des passions des martyrs en deux grandes classes : les actes authentiques et ceux qui ne le sont pas. Nous avons évité cette terminologie, qui prête à critique. Faut-il la proscrire?
Au sens propre, le mot « authentique » ne s'applique qu'aux actes dressés par des officiers publics, avec les formalités prescrites. Dans la matière qui nous occupe, on ne pourrait donc l'employer que pour caractériser les procès-verbaux d'audience originaux, rédigés. par le cotnmentariensis, ainsi que les copies certifiées conformes. Ce serait déjà s'écarter de la rigueur des termes que de désigner comme actes authentiques les passions dont le rédacteur aurait scrupuleusement transcrit un procèsverbal, mais l'aurait pourvu d'une courte introduction et d'un épilogue.
Quand il s'agit d'une œuvre littéraire, 'on dit qu'elle est authentique lorsqu'elle est de l'auteur à laquelle on l'attribue. Il n'y a rien à objecter à cette manière de parler, mais ce n'est point là le genre d'authenticité que l'on revendique d'ordinaire pour les actes des martyrs, qui sont, à peu d'exceptions près, des écrits anonymes. Dans ce sens d'ailleurs, une passion entièrement dépourvue de valeur historique prendrait rang parmi les actes authentiques, à condition qu'il n'y eût pas d'erreur sur la personne de l'écrivain. Ce n'est pas ce qu'on veut communément exprimer lorsqu'on parle de l'authenticité d'un récit de martyre.
Car il ne faut pas oublier qu'une des acceptions les plus communes du mot le fait synonyme de « vrai > ou de « certain » ; authentique, c'est tout ce dont la certitude et l'autorité ne peuvent être contestées. Ne parle-t-on pas couramment d'un fait ou d'une histoire authentique ? C'est évidemment dans ce sens qu'on emploie le mot lorsqu'il est question de textes hagiographiques ; lorsqu'on met en regard les martyres authentiques et ceux qui ne le sont pas, on oppose les relations véridiques aux récits de fantaisie, les textes historiques aux compositions littéraires.
Ce serait peine perdue que de s'insurger contre l'usage de la langue, et il suffit de s'entendre. Mais, sans encourir le reproche de pousser le purisme à l'excès, il est permis de constater* que cet usage offre quelques inconvénients, surtout lorsque le qualificatif « authentique » est accolé à un terme appartenant à la langue juridique, tel que le mot « actes ». Cette association donne à l'expression une nuance spéciale, et évoque l'idée du sceau officiel conférant à un récit une valeur supérieure à celle d'une relation simplement véridîque. Il y aurait donc avantagé à bannir de la discussion scientifique, où la précision doit être la première règle, des termes qui pourraient faire naître des malentendus.