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CHAPITRE QUATRIÈME

Les genres hagiographiques dont il a été question jusqu'ici sont parfaitement tranchés et représentés par un bon nombre de pièces. Ils n'épuisent pas, à beaucoup près, les trésors de la littérature créée, au cours des âges, Jtn l'honneur des martyrs. Il y a dés passions qui ne rentrent dans aucune des catégories précédentes. D'autres semblent par quelque côté se rapprocher d'un genre déterminé et s'en éloigner par un autre. Il ne paraît pas impossible d'imaginer des espèces et des variétés assez nombreuses pour donner à chacune son étiquette et de multiplier assez les subdivisions pour que rien de ce qui appartient à l'hagiographie n'échappe à un classement.

Mais à quoi bon, si ce morcellement n'est pas en rapport avec des lois qui imposent à l'écrivain une contrainte et au lecteur la réserve, sinon la défiance ? Nous abandonnerons donc toute vaine recherche de symétrie, et nous examinerons ici les divers groupes de pièces artificielles où domine une inspiration qui n'est pas celle des passions épiques. Après tout ce qui précède, l'étude détaillée est superflue, l'indication du trait caractéristique pourra suffire.

En dehors de tous les groupes il reste la catégorie vague des passions devant lesquelles la critique de-

meure hésitante, et qui devraient être analysées une à une. Les parcourir toutes nous entraînerait bien loin. Qu'il suffise donc de nous arrêter à quelques unités choisies qui ont été l'objet de récentes controverses.

Si nous mettons à part le gen re épique, on pourrait donner à toutes les compositions où la fiction a une part prépondérante sinon exclusive, le nom de passions romantiques. En effet, littérairement parlant, elles ont l'allure du roman, et les rapports avec les modèles profanes sont souvent des plus étroits. Il existe parmi les passions des martyrs de véritables romans d'aventures, des romans idylliques, des romans didactiques, aisément reconnaissables. ,

On ne saurait hésiter a mettre au rang des romans d'aventures la passion de Placidas-Eustathe l, bien que par son dénouement elle puisse être revendiquée pou r le genre épique.

Placidas commandait les armies romaines. Il se délassait des opérations militaires par les plaisirs de la chasse. Un jour il est entraîné à la poursuite d'un cerf. L'animal qui était de grande taille s'arrête au sommet d'un rocher. Placidas remarque qu'il porte entre ses co rnes la figure du Christ. Une voix sort de la bouche de l'animal. C'est celle du Sauveur, qui se révèle à lui. Placidas se fait baptiser et prend le nom d'Eustathe. Sa femme et ses deux fils reçoivent également le baptême.

Peu après, une suite de malheurs s'abat sur le nouveau converti. Il perd tout son bien et se voit obligé

1 Passio S. Eustathii, BHG. 641-643 ; BHL. 2760-2771.

de quitter le pays. Il s'embarque avec sa famille. Le capitaine du vaisseau retient sa femme. Successivement ses deux enfants lui sont enlevés par des fauves ; il les croit morts. Durant de longues années, Eustathe est obligé de gagner son pain à la sueur de son front. Un jour l'empereur, pressé par les barbares, se souvient de l'habile général Placidas, et le fait chercher partout. On le trouve, et Eustathe reprend le commandement des troupes. Il se fait que parmi les soldats se rencontrent, à l'insu l'un de l'autre, les deux fils d'Eustathe, échappés à la mort comme par miracle. Un hasard les amène à se reconnaître. Une femme assistait à la scène. C'était leur mère, qui les reconnaît à son tour. Tous se retrouvent en présence du général, qui reconnaît sa femme et ses enfants.

Eustathe rentre à Rome victorieux, mais refuse d'adorer les idoles. Il est aussitôt jugé et condamné à mort avec toute sa famille.

Des trois parties de cette histoire, conversion, aventures, martyre, c'est la seconde qui donne à l'ensemble son cachet propre. C'est le corps du récit, avec lequel les deux autres parties n'ont qu'un lien assez faible et font l'office a 'introduction et d'épilogue.

Le sujet n'est autre chose qu'un des thèmes préférés du roman grec, dont les origines orientales sont connues. Cette famille composée du père, de la mère et de deux fils, dispersés d'abord puis réunis après une succession d'incidents caractéristiques, se retrouve dans toutes les littératures '. Elle paraît d'abord dans les

1 Voir VV. Bousset, Die Geschichtt eincs Wiedererkennungsmàrchens dans Nachrichttn der kôningl. Gesellschaft zu Guttingen, 1916,

contes indiens et les a suivis dans leurs migrations coutumières. Eustathe et les siens n'en sont pas, en hagiographie, la seule incarnation. Un thème identique fait le fond du roman Clémentin J ; la vie des saints Xénophon, Marie et leurs, deux fils le .reprend en lui donnant une tournure un peu spéciale à raison du dadre choisi 2.

L'idylle est représentée dans les actes des martyrs par quelques pièces que tout le monde connaît : Adrien et Natalie *, Cécile*, Galaction et Épistème 5. Cette dernière histoire présente un intérêt particulier en ce que le lien qui la rattache au roman grec n'est nullement dissimulé. Galaction qui n'accepte la main d'Épistème qu'après qu'elle a reçu le baptême, et qui convient aussitôt avec elle de garder la virginité et de mener la vie solitaire, est lui-même le fils de Clitophon et de Gleucippe. Or Clitophon et Gleucippe ou Leucippe, on s'en souvient, sont les héros du roman d'Achille Tatius *.

Le roman hagiographique a été reconnu comme une forme apte à propager la doctrine religieuse. De là

p. 469-551; W. Meyer, Die atteste lateinische Fassung der Placidas- Eustasius Légende, ibid., p. 745-800. On trouvera la bibliographie complète dans notre travail La légende de S. Eustache, dans Bulletins de l'Académie Royal* de Belgique, Classe des Lettres, 1919, p. 175-210.

1 démentis Homiliae, BHG. 319-341 ; BHL. 6644.

» Vita SS. XenofJtontis et Mariae, BHG. 1878, 1879.

s Passio SS. Adriani et Nataliae, BHG. 27-29.

* Passio S. Caeciliae, BHL. 1495-1498.

5 Passio SS. Galactionis et Eptstemes, BHG. 665-666.

« Hercher, Erotici scriptores, p. 27-137. Cf. A. Brinckmann dans Rheinisches Muséum, N.F. t. LX, p. 633. Act. SS., Nov. t. III, p 33, n. 3.

une variété que l'on pourrait appeler didactique, et qui comprend quelques passions de pure fiction, qui mettent en scène des martyrs, mais dont le but est de faire ressortir un enseignement. L'objet propre sera une vérité de l'ordre moral, comme le pardon des injures dans la passion de Nicéphore1, la réhabilitation par le martyre dans- la passion de Boniface *, ou une vérité dogmatique, comme la résurrection de la chair, que l'histoire des Sept Dormants 3 est destinée à rendre sensible.

On sait que la vogue croissante des chansons de geste amena la création d'un genre appelé à satisfaire la curiosité du public en quête de renseignements inédits sur les héros d'épopée auxquels il s'intéressait particulièrement. Ce sont des compilations en vers, destinées à compléter les anciens poèmes et donnant sur la famille, les origines, les premiers exploits de ces illustres chevaliers des détails inconnus jusque-là. Ces poèmes reçurent le titre commun d'Enfances, et l'on eut ainsi les Enfances Guillaume, les Enfances Vivien, les Enfances Oger le Danois4. Un sentiment analogue à celui qui les fit naître amena les hagiographes à inventer le Bioç Tipô uapiupiou, dont le plus ancien exemple est la vie de S. Polycarpe attribuée à Pionius. La passion de S. Georges, celle de S. Théodore * et d'autres reçurent des compléments de cette espèce.

• Passio S. Nicephori, BHG. p. 1331-1334.

2 Passio S. Bonifatii, BHG. 279-282.

3 Pueri septem in Epheso, BHG. 1593-1599.

4 Voir G. Paris, La littérature française du moyen âge, pp. 42, 72. s Vtta et martyr ium S. Georgii, BHG. 679, 680 ; Vita S. Theodon,

BHG. 1764, 1765.

Tout ce qui s'est produit en ce genre est nécessairement du domaine de la fantaisie.

Nous arrêtons ici nos essais de classification, et nous négligeons de propos délibéré la masse des produits amorphes dont la littérature hagiographique est encombrée et qui ne méritent pas d'attirer le regard. Parmi les textes isolés dont l'étude peut compléter utilement ce qui précède, la passion de S. Dasius, la passion des Quatre Couronnés et les Acta dispulationis Acacii s'imposent spécialement à l'attention et peuvent servir de types.

Les actes de S. Dasius de Durostorum ! ont été grâce au thème spécial sur lequel ils sont bâtis, l'objet d'intéressants commentaires *. Sur la valeur historique qu'il convient d'attribuer à ce curieux récit, il y a quelque hésitation, quoique en général on n'ait point péché par excès de sévérité dans l'appréciation d'un récit dont le caractère propre est encore mal déterminé z.

1 Passio S. Dasii, BHG. 491.

2 Depuis le premier éditeur, M. F. Cumont, dans Analecta Bollandiana, t. XVI, p. 5-11, t. XXVII, p. 370-71. Voir aussi C. Parmentibr dans Revue de Philologie, t. XXI (1897), p. 143-149 ; P . Wendland, dans Hermès, t. XXXIII (1898), p. 175-179. Nous avons essayé de caractériser ces actes dans Saints de Thrace et de Mésie, Analect. Bolland., t. XXXI, p. 265-68 ; Depuis lors ils ont été utilisés par J. Zeiller, Les origines chrétiennes dans les provinces Danubiennes de l'empire Romain (Paris, 1918), p. 109-117; par J.G. Frazer, The Scapegoat (London, 1913), p. 308-310, et F. Schwenn, Die Menschenopfer bei den Griechen und R'ômern (Giesscn, 1915), p. 167-168.

3 Des deux derniers auteurs cités, M. Frazer ne doute pas du caractère historique de la pièce. M. Schwenn ne la regarde pas

Résumons d'abord cette passion, qui porte la date de la persécution de Maximien et Dioclétien.

C'était l'usage de célébrer dans les camps la fête des Saturnales. Le sort désignait un roi qui, un mois durant, avait licence de se livrera toute espèce d'excès, après quoi il était immolé en sacrifice à Cronos. Cette fois le sort tombe sur Dasius. Mais celui-ci fait réflexion que, puisque la mort est inévitable, il vaut mieux mourir pour le Christ. Il refuse donc de jouer le rôle qu'on lui impose. On le met en prison et le légat Bassus le fait comparaître. Après diverses-questions, il est condamné à mort.

Connu par un seul manuscrit, le texte laisse beaucoup à désirer. Mais à en juger -par les résumés des synaxaires, il rend assez fidèlement la suite des faits, se contentant, semble-t-il, d'abréger parfois. Ainsi, la la version suivie par les synaxaires portait qu'un choisissait comme roi des Saturnales un soldat véov kcù eueibf), détail qui a disparu de notre texte. Celui-ci parle du sac rince final en termes assez peu nets : TrpooeKÔtiiÉev éau-rôv orrovbriv àvoupoùuevoç ùttô uaxaipaç. Les synaxaires disent très clairement : uéWovra êauTÔv émcrcpàSou — éau-rôv èmOcpâSai auToxeipwç. L'auteur faisait probablement intervenir directement les empereurs, comme l'indique cette incidente des synaxaires : AïOKXnTiavoû kcù MaHiutavoû toûto uccGôvtujv kcù TrpocTTaHdvTWV.

Alors que, dans la version actuelle, le légat Bassus prononce la sentence : juexà TroMàç cujtw Tiuujpiaç Trapa-

comme une source digne de foi. M. Knopf, dans sa seconde édition des Ausgewâhlte Martyr erakten (Tiibingen, 1913), comme dans la première, a reproduit le texte des actes de Dasius, montrant assez par là le cas qu'il en fart.

o"xéo*9m, les synaxaires appuient: kcù TioXXà TtuuupriGeîç,1, L'hypothèse d'une recension un peu différente de celle qui nous est parvenue, déjà émise par le premier éditeur, semble pleinement justifiée.

Celle d'un original latin me paraît au contraire fort contestable 2, comme aussi le système d'expliquer par des retouches ou des interpolations des passages un peu choquants ou des traits qui obligent à abaisser la date du morceau 3. Ainsi je ne vois pas de raison de ne pas attribuer à l'auteur de la passion le raisonnement par lequel Dasius se détermine à souffrir le martyre, quelque peu héroïque que soit l'attitude qu'il suppose. La profession de foi, qui s'inspire des formules Nicéennes *, n'a sans doute pas été prononcée par Dasius. Mais pourquoi n'aurait-elle pas été écrite par l'hagiographe ? Ce qui a donné le change sur la valeur de la passion de Dasius, c'est le point de départ, qui certainement n'est point -banal, bien qu'on en trouve un semblable dans les actes de S. Césaire, qui eux aussi s'ouvrent par l'histoire d'un jeune homme voué à la mort, et nourri dans les délices jusqu'au jour — le jour des calendes de janvier — où il sera sacrifié pour le salut de la république*. Mais tandis que la passion du martyr de Terracine est parée de toutes les couleurs épiques, celle de Dasius dédaigne ces moyens grossiers.

1 Les notices des synaxaires sont reproduites Analect. Bolland., t. XVI, p. 15.16.

2 Voir P. Franchi de Cavalieri dans Nuovo bullettino di archeologia cristiana, t. X (1904), p. 20-22.

s Ibid., p. 9.

* Passio S. Dasii, n. 8.

* Passio S. Caesarii, BHL. 1511, n. 1-7.

Elle se déroule simplement sans étalage d'éloquence, de tortures, d'incidents miraculeux, et la modération du ton contraste avec le diapason habituel du dialogue dans les compositions artificielles.

Mais non moins que les excès de langage, on y cherche en vain le trait spontané et incisif qui est la marque des récits contemporains. Dasius ne prononce pas une parole qui ne soit dans le style des passions les plus ternes, et ce qui est plus important à noter, il ne dit rien de ce que les circonstances semblent exiger. Comment s'expliquer, en effet, qu'à partir du moment où Dasius paraît devant le légat, il ne soit plus question de la fête de Cronos et de l'incident qui l'amène au tribunal ? Il est aisé de constater que la longue introduction historique, qui équivaut à la moitié de l'ensemble -, peut s'en détacher sans affecter le moins du monde la passion proprement dite, avec laquelle elle n'a aucun lien réel.

Telle qu'elle est racontée ici, toute cette histoire est d'une rare invraisemblance. Il y a d'abord la survivance du meurtre rituel à cette époque et au sein de l'armée, car il ne faut pas essayer, comme on l'a fait, d'effacer ce trait, on ne peut plus clairement exprimé dans notre texte et dans les résumés.

Voyons ensuite la situation concrète. Le sacrifice se pratiquait avec la complicité des chefs on non. Dans le premier cas, le légat ne pouvait s'abstenir d'y faire allusion dans son interrogatoire. Dans le second, il était difficile aux organisateurs de ces céré-

* Passio S. Dasii, n. 1-5.

monies barbares d'accuser celui qui s'y dérobait, sans se dénoncer eux-mêmes.

On dira que la plainte ne porte pas sur le refus de Dasius, mais que par vengeance on intenta contre lui une simple accusation de christianisme. Dans ce cas c'était au martyr à dénoncer l'infamie de cette coutume et d'en préparer, sinon d'en obtenir, l'abolition. Autant que le légat, Dasius a l'air d'ignorer ce qui s'est passé.

Cela étant, il semble que la passion de Dasius n'est qu'un agrégat sans consistance d'éléments assez disparates. On y distingue deux parties principales : l'exposé [historique de l'usage qui crée un roi des Satunales, d'une part ; de l'autre, la passion proprement dite. Le raccord est établi par un morceau intermédiaire, où nous voyons le choix tomber sur Dasius, qui se raisonne et conclut que, tant qu'à perdre la vie, il est préférable de la sacrifier pour le Christ. Ce morceau lui-même est interrompu par des considérations à teinte parénétique, sur la persistance de la superstition des Saturnales et les excès qui se commettent le jour des calendes de janvier.

Si je ne me trompe, cette préoccupation de l'auteur à tirer par avance la morale du récit donne la clef de l'étrange composition. Au lieu d'un sermon aux allures moroses sur l'orgie superstitieuse, où tant de chrétiens renient les promesses de leur baptême et souillent leur âme, il a trouvé une forme d'exhortation plus intéressante et plus efficace. Il a imité les hagiographes que nous connaissons et qui, pour graver plus profondément dans les esprits une leçon de morale religieus e, ont jugé pratique de la faire donner par un martyr. D'autres avaient créé le héros en même temps que

l'histoire ; celui-ci a fait choix d'un martyr historique, ce qui ne change rien au caractère du morceau1.

On surprendrait volontiers les secrets de sa rédaction. A-t-il opéré sur une passion de Dasius, primitivement indépendante des scènes militaires ?

Il y a quelque raison de le penser. Dans l'interrogatoire, deux traits seulement rappellent que Dasius est soldat, et on peut se demander s'ils n'ont pas été introduits par le rédacteur pour mettre la passion en harmonie avec ce qui précède. Il est bien étrange, en effet, qu'un soldat, conduit en présence d'un juge militaire, s'entende interroger sur sa condition et réponde qu'il appartient à l'armée * . Un peu plus loin, le juge vante leS empereurs d'être les auteurs de la paix et en même temps de pourvoir à la subsistance des soldats : tûiv rr)V eîprivnv Trapexôvrujv kcù buupouuévujv fmîv Tr] OiTnpéoia \ Ces détails sont les seuls qui aient quelque rapport à l'état militaire, et ils ont bien l'air d'être postérieurs à une première rédaction.

L'auteur des actes de S. Dasius aurait donc emprunté à une source inconnue la peinture des Saturnales et l'aurait combinée, moyennant quelques raccords aisés à reconnaître, avec une passion du saint, qui com-

1 Les mentions de S. Dasius dans le martyrologe hiéronymien semblent indépendantes des actes. Voir Analect. Bolland., t. XXXI, p. 259. L'inscription publiée par M. Cumont est également une preuve du culte rendu à ce martyr. M. Frazer, The Scaptgoat, p. 310, est d'avis que cette inscription est une solide confirmation du caractère historique de la passion. Nous avouons ne pas voir la portée del'argument.

- Passio S. Dasii, n. 6.

3 Passio S. Dasii, n. 7.

mence pour nous au moment où le martyr comparaît devant le légat Bagsus.

L'hypothèse de cette passion toute faite et simplement adaptée ne s'impose pas. Il faut compter avec la possibilité d'un rédacteur peu expérimenté, qui se serait proposé de broder sur le thème des Saturnales, et aurait construit la passion d'après un modèle, ou plutôt avec des débris de provenance diverse. N'estce pas de cette façon qu'on expliquerait comment il a donné au dernier épisode une place si peu naturelle ? Bassus prononce la sentence, et on emmène le martyr au lieu de l'exécution. C'est alors qu'on veut le contraindre à sacrifier et que, pour toute réponse, il jette au loin l'encens et fait tomber à terre les idoles. Dans les passions que nous connaissons, l'acte violent provoque la condamnation, mais ne la suit pas.

Entre les diverses explications qui se présentent à l'esprit, nous ne trancherons pas. Mais nous ne voyons pas qu'il soit possible de retrouver, dans n'importe quelle partie des actes de S. Dasius, les traces d'une source contemporaine. Le tableau des Saturnales répond à un passé trop lointain ; la plus grande partie de l'interrogatoire est trop incolore pour accuser une époque déterminée;, certains détails, comme la profession de foi, le nom chrétien du bourreau, le signe de la croix fait parle martyr', une particularité qu'on chercherait en vain dans les vieux actes, caractérisent une rédaction relativement récente.

La précision affectée des données chronologiques par

1 Passio S. Dasii, n, 11 : onr\icrév xe tô inérumov cxùtoû tP| aqppa- Y îbi toO Ti(aiou axaupoû toû Xpiatoû.

le mois, le jour, l'heure, la lune, qu: terminent la passion n'est pas une garantie de sincérité '. Quelquesunes des passions les plus fabuleuses que nous connaissions en sont munies. Quant à dire que Dioclétien et Maximien ont dû figurer en tête du récit comme consuls et non comme empereurs, dans les actes originaux2, c'est une supposition d'autant moins fondée que — tout porte à le croire — les actes originaux sont précisément ceux que nous lisons, à peu de différence près.

Si notre appréciation est exacte, il -faudra modifier en conséquence le jugement à porter sur les parties du texte qui ont fait le succès de la pièce. Le passage sur les Saturnales ne doit certes pas être effacé, car l'auteur l'a pris ailleurs. Mais il cesse d'être daté, et nous n'avons plus la moindre idée ni de la source qui peut l'avoir fourni, ni par suite du milieu auquel il se rapporte. La passion de S. Dasius n'est pas non plus un document pouvant servir à l'histoire des armées romaines en Mésie. Il est fort possible que Dasius n'était pas même soldat, t

C'est encore dans un monde très spécial, celui des marbriers et des sculpteurs, que nous fait pénétrer la passion des Quatre Couronnés 3. La scène se passe

1 Dans ses calculs, M. Cumont a compté le « 20 novembre un samedi ». Le texte donne n,uépa TrapaOKeufj, c'est à dire le vendredi.

i là. dans Analect. Bolland., t. XVI, p. 8.

3 BHL. 1836. Nous avons republié cette passion dans Act. SS., Nov. t. III, p. 765-71. Dans le commentaire on trouvera la bibliographie détaillée du sujet. Depuis lors ont paru : L. Duchesne, Le culte romain des Quatre Couronnés dans Mélanges d'archéologie et d'histoire, t. XXXI

vers les premières années du IVe siècle, dans les grandes carrières de Pannonie, appartenant au domaine impérial. On les place communément dans les montagnes de Fruschka Gora, au nord de Mitrowitza, l'ancienne Sirmium. Six cent vingt deux ouvriers sont employés dans ces carrières, sous la direction de cinq ingénieurs, à qui l'auteur donne le nom de philosophes. Ceux-ci choisissent les matériaux, distribuent la besogne et ont la haute inspection des travaux. A ces ouvriers sont joints les condamnés aux mines, des criminels et des chrétiens, et parmi ceux-ci, l'évêque d'Antioche Cyrille. Les matériaux travaillés dans les chantiers sont, outre le porphyre, les marbres de Thasos et de Proconnèse '. Les œuvres d'art élaborées par les ouvriers sont très variées : une statue du Soleil, avec un quadrige destiné à un temple ; des colonnes et des chapiteaux de porphyre ; des vasques ornées de feuilles et de fruits, des chapiteaux corinthiens, des statues, des victoires, des amours, des lions cracheurs, des aigles, des cerfs. On travaille de grands blocs, qui ont jusqu' à quarante pieds de long. La statue du Soleil n'a pas moins de vingt -cinq pieds. Le temps que mettent les bons ouvriers à terminer une de ces belles colonnes est indiqué : vingt-six jours.

(1911), p. 231-46 ; P. Franchi de Cavalieri, / Santi Quattro,à&ns Studi e testi, t. XXIV (1912) p. 57-66 ; H. Delehaye, Le culte des Quatre Couronnés à Rome, dans Analect. Bolland., t. XXXII, p. 63-71. Dans les derniers articles il s'agissait surtout du culte. Nous ne traitons ici que la question littéraire. Lé dernier travail paru sur la matière est celui de J. P. Kirsch dans Historisches Jahrbuch, t. XXXVIII (1917) p. 72-97-

1 II faut comprendre sans doute : des marbres du même grain que les marbres grecs de Thasos et de Proconnèse.

L'action qui se passe sur cette scène originale est très vivante. On voit se mouvoir tout un peuple. Les ingénieurs qui donnent des ordres, les différents groupes qui s'agitent, l'empereur qui visite la colonie, s'intéresse aux travaux, se fait présenter les meilleurs ouvriers, donne des ordres. C'est dans ce milieu que se déroule le drame qui fait l'objet du récit.

Quatre artisans d'élite, Claudius, Castorius, Simpronianus, Nicostratus étaient chrétiens. Ils avaient attiré l'attention de Dioclétien par l'excellence de leur ouvrage, et l'empereur en personne leur avait confié certains travaux. Un de leurs compagnons, qui était païen, un nommé Simplicius, frappé de la puissance du Christ, au nom duquel ses amis exécutaient tous leurs travaux sans jamais avoir de mécomptes, tandis que luimême voit souvent son outil se briser au lieu d'entamer le marbre, se fait instruire, et reçoit le baptême des mains de l'évêque Cyrille, dans la prison où celuici est détenu.

Les cinq sculpteurs — car désormais Simplicius ne quitte plus ses amis — retournent à leur ouvrage. Ils n'entreprennent rien sans se munir du signe de la croix. Les « philosophes » attribuent à la magie leur habileté et *eur succès, mais beaucoup d'artisans savent à quoi s'en tenir, imitent leur exemple et se font chrétiens. Dioclétien, en tournée d'inspection, félicite nos habiles sculpteurs, les récompense et fait de nouvelles commandes. Ils s'en acquittent à l'entière satisfaction du maître» qui veut encore qu'ils lui fassent des victoires, des cupidons, des vasques et une statue d'Asclépios. Tout ce" la est ponctuellement exécuté, à l'exception pourtant de la statue d'Asclépios.

Revenant visiter ses ateliers, l'empereur admire le travail de ses sculpteurs favoris, et, en les quittant, il leur recommande de soigner particulièrement l'Asclépios. Ils se remettent à l'œuvre et achèvent tout ce qui leur a été demandé, mais non pas la statue d'Asclépios. Ce fut pour leurs concurrents païens une occasion de les perdre.

Les « philosophes » dénoncèrent nos cinq ouvriers, en faisant savoir à Diociétien qu'ils ne travaillaient qu'au nom du Christ. L'empereur répond: «Si cela leur fait faire du beau travail, tant mieux. » Les philosophes insistent ; c'est à cause de leurs principes religieux que ces hommes se refusent à mettre la main à la statue d'Asclépios.

Diociétien les questionne. Claudius répond au nom de tous: «Nous vous avons toujours obéi en tout; mais ceci, nous ne le ferons jamais. » Malgré les excitations des philosophes, l'empereur ne s'irrite pas. On finit par s'entendre: le travail sera confié à des ouvriers païens.

L'Asclépios est terminé, Diociétien en est si satisfait qu'il s'imagine que seuls ses artistes préférés ont pu produire ce chef-d'œuvre. Les philosophes saisissent cette nouvelle occasion de nuire aux chrétiens. Fatigué de leurs insistances, Diociétien charge le tribun Lampadius d'ouvrir une enquête pendant que les philosophes excitent sous main la population ouvrière.

Comme son maître, Lampadius tout d'abord fait preuve de modération et résiste aux clameurs de la foule. Les cinq martyrs ayant refusé de sacrifier, il les fait jeter en prison et en réfère à l'empereur. Mais les philosophes n'abandonnent pas leur proie.

Nouvel interrogatoire, nouveaux pourparlers avec l'empereur. Dans une troisième audience, Lampadius les fait battre. En ce moment, saisi d'un mal subit, il meurt sur son siège : abreptus est a daemonio et discerpens se expiravit. A la nouvelle de cette mort, les parents de Lampadius entrent en fureur, et s'adressent à Dioclétien. Celuici, excédé, ordonne d'en finir, et fait enfermer les martyrs vivants dans des cercueils de plomb qui seront jetés dans le fleuve. L'évêque Cyrille apprit dans la prison l'affreuse nouvelle, et mourut de douleur.

Cependant, Dioclétien se rend à Sirmium. Après quarante-deux jours un nommé Nicodème retire de l'eau les cercueils et les porte dans sa maison.

Onze mois plus tard, Dioclétien revint à Rome. Sa première pensée est de construire dans les thermes de Trajan un temple d 'Asclépios et de faire sculpter une statue du dieu en marbre de Proconnèse. Puis il fait exposer dans le temple des tablettes de bronze OÙ sont inscrites les guérisons, et veut que tous les soldats qui sont à Rome passent par le sanctuaire. On les force à sacrifier. Quatre corniculaires, Sévérus, Sévérianus, Carpophorus, Victorinus refusent1. Dioclétien averti les fait battre avec des fouets armés de plombs. Ils. expirent dans ce supplice et leurs corps sont jetés à la voirie.

La nuit, S. Sébastien vint, avec l'évêque Miltiade, recueillir les corps, qui furent ensevelis sur la voie La-

1 La classe de manuscrits qui donne aux corniculaires les noms de Severus, Severianus, Carpoforus, Victorinus est interpolée. Les noms sont empruntés au martyrologe d'Albano. Voir Act. SS., t. c, p. 757, n. 46.

bicane, à trois milles de la ville, in arenario. « Comme cela s'était fait en même temps, mais après deux ans, c'est-à-dire le VI des ides de novembre, et que l'on n'avait pas pu retrouver leurs noms, le bienheureux Miltiade, évêque, ordonna que leur anniversaire serait célébré sous les noms de Claudius, Nicostratus, Simpronianus et Castorius '. >

On ne constate pas- sans étonnement que la passion intitulée des Quatre Couronnés est en réalité l'histoire de neuf martyrs, dont les cinq premiers ont souffert en Pannonie, les quatre autres à Rome. L'idée vient naturellement que le second groupe est celui des Couronnés. Mais, outre que le texte ne mentionne pas ce vocable, il est clair que les quatre romains occupent dans l'ensemble une place trop secondaire pour avoir donné leur nom à la passion. Seuls les martyrs de Pannonie sont mis en évidence, mais ils sont cinq- Alors on se demande si l'histoire des Pannoniens n'a pas été accolée à celle des martyrs romains à cause de quelque analogie des situations, et si elle a le moindre rapport avec l'Église de Rome. Le rapport existe, et se trouve être des plus étroits . Dès le milieu du du IVe siècle, les martyrs de Pannonie étaient honorés à Rome, et leurs noms figurent au calendrier comme ceux des martyrs indigènes * .

Mais la suite du récit crée bien d'autres difficultés

1 Quod dum eodem tempore sed post duos annos evenisset, id est sextum idus novembris, et nomina eorum repperiri minime potuissent, iussit beatus Militiades episcopus ut sub nomina sanctorum Claudii, Nicostrati, Simproniani et Castorii anniversaria dies eorum recolatur. BHL. 1836, n. 22.

» Dans la Depositio Martyrum. Cf. Acta. SS., t. c, p. 753, n. 19.

au critique, qui y découvre une foule d'invraisemblances en même temps qu'une incompatibilité radicale avec la chronologie la mieux établie. Parmi les personnages historiques que l'auteur fait intervenir dans l'action, il y a l'empereur, l'évéque d'Antioche Cyrille, l'évêque de Rome Miltiade. Tous sont connus d'ailleurs. L'itinéraire de Dioclétien est fixé dans le détail par les dates de ses lois et par les historiens. Cyrille est un des évêques dont s'occ upe Eusèbe ', et les dates extrêmes du pontificat de Miltiade (311-314,) sont certaines. Or dans aucune combinaison chronologique on n'arrive à réunir ces trois acteurs du drame.

Dioclétien séjourna en Pannonie du mois de septembre 293 au mois d'août 294. Impossible de placer l'événement dans cet intervalle. D'abord, il n'y avait pas de persécution. Ensuite, l'évêque Cyrille était alors à Antioche, et Miltiade ne devait être promu à l'épiscopat que dix-sept ans plus tard. Et ce n'est pas à Rome que l'empereur retourne l'année suivante, mais à Nicomédie.

Si l'on prend c omme point de départ le commencement de la persécution (303), on n'arrive pas davantage à faire concorder les dates. Cyrille devait avoir au moins trois ans de séjour aux mines, d'après les données de la passion 2, et nous voilà conduits à l'année 306. Mais alors Dioclétien avait abdiqué, et quitté Rome pour n'y plus retourner. Cinq ans nous séparent encore du pontificat de Miltiade.

1 Hist. eccl., VII, 32, 2, 4.

* Qui iam multis verberibus Juerat maceyatus in tribus annis. BHL. 1836,11. 6.

D'autres hypothèses inégalement ingénieuses sont possibles, et on en a imaginé un grand nombre qui toutes pèchent par quelque endroit. Et il y a vraiment de quoi se décourager après les derniers expédients tentés par quelques uns des meilleurs critiques qui se sont intéressés à la passion des Quatre Couronnés. Nous citerons De Rossi, Erbes et Meyer % qui ont chacun leur système incompatible avec les autres, et dont aucun n'a réussi à rallierles suffrages des connaisseurs. Voici quelquesuns des principes de. solution auxquels on a eu recours.

On remplace Dioclétien par un autre empereur : Claude le Gothique, par exemple, ou Galère. Correction on ne peut plus malheureuse dans un texte où le nom de Dioclétien revient sans cesse et où cet empereur joue un rôle si caractéristique, entièrement en harmonie avec les données contemporaines et en contradiction avec le type du persécuteur qu'il incarne dans la tradition postérieure.

D'autres ont cherché à éliminer Cyrille. Meyer propose de supprimer son titre d'évêque d'Antioche. Alors Cyrille, réduit à n'être qu'un nom, ne gêne plus les calculs. Si Cyrille d'Antioche était un personnage d'une renommée universelle, on pourrait, à la rigueur, croire à une confusion. Mais il n'a d'autre notoriété que celle que lui a donnée Eusèbe, et l'auteur de la passion n'est pas allé le prendre dans l'Histoire ecclésia-

1 De Rossi, BuUettino di archeologia cristiana, 1879, p. 45-90; Erbes, dans Zeitschrift fur Kirchengeschichte, t. V (1882), p. 466-87 ; Edm. Meyer, Ueber aie Passiv sanctorum Quatiuor Coronatorum, programme, Berlin, 1886.

stique. La correction proposée n'est donc qu'une coupure arbitraire.

Puis c'est à Miltiade qu'on a essayé de s'en prendre. Gaius a été mis à sa place, à cause de S. Sébastien qui, d'après la légende, fut martyrisé sous ce pontificat. Un autre expédient consiste à dédoubler le pontife qui est mentionné dans la passion. A Gaius est attribuée la fonction d'ensevelir les martyrs, à Gélase celle de prendre les décisions liturgiques.

Si au moins on parvenait, par ces moyens violents à lever les contradictions. Mais il en reste dans toutes les hypothèses, et on conçoit, après cela, les hésitations des érudits qui, comme Harnack, rangent la pièce par- 1 mi les textes hagiographiques dont on ne saurait tirer parti pour l'histoire1. Pour un peu, on se rangerait à l'avis de Tillemont, qui a traité la passion des Quatre Couronnés avec le plus complet dédain et qui l'écarte, par des raisons assez futiles d'ailleurs, sur un ton de persiflage qu'il se permet rarement 2. Mise en suspicion par les historiens, elle n'a cessé de plaire aux archéologues. N'y aurait-il aucun moyen de les mettre d'accord ?

Bien que depuis longtemps on ait désigné par les noms de passion pannonienne et de passion romaine les deux parties bien distinctes dont se composent les actes des Quatre Couronnés, ces actes ont été pratiquement considérés comme un morceau d'un seul jet et l'on ne s'est pas rendu compte que la plupart des systèmes imaginés pour résoudre les difficultés du tex-

1 Geschichte der altchristlichen Literatur, t. II, 2, p. 478.

2 Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique, t. IV, p. 745.

te se heurtaient à des objections tirées de la passion romaine. La pape Miltiade se refuse à toutes les combinaisons, et le voyage de Dioclétien à Rome n'entre dans aucun cadre. Mais si l'on vient à faire abstraction de la passion romaine, les contradictions s'évanouissent. Elle apparaît donc comme un corps étranger introduit dans un organisme et paralysant tous ses mouvements. Essayons de montrer qu'il en est bien ainsi, et d'expliquer comment la passion pannonienne, isolée d'abord, a reçu un complément qui l'a entièrement transformée .

L'histoire des martyrs de Pannonie a été d'abord écourtée vers la fin, et il est aisé de reconnaître la trace des ciseaux. L'hagiographe vient de. raconter le martyre des cinq sculpteurs et la mort de l'évêque Cyrille. Il ajoute : In ipsis diebus ambulavit Dioclitianus exinde ad Sirme. Post dies vero quadraginta quidam Nicodetnus christianus levavit loculos cum corpora, et posuit in domo sua.

Puis, sans plus, il passe à l'histoire des martyrs romains. Evidemment quelque chose a disparu ici. Nicodème n'a pu porter dans sa maison les corps saints pour les garder chez lui. Il ne les conserva que le temps nécessaire à leur préparer une sépulture. La passion primitive le disait sans doute et parlait peut-être d'un petit sanctuaire élevé un peu plus tard sur les tombeaux. La conclusion naturelle de la passion pannonienne a été remplacée par un autre complément qui n'est autre chose que la passion romaine.

Mais d'où vient ce récit si étrangement raccordé à une histoire si lointaine ?

Le décret liturgique par lequel il se termine et que l'hagiographe attribue au pape Miltiade est bien singulier. Les quatre. Romains ayant été martyrisés deux ans après les Pannoniens, mais à la même date, et leurs noms étant restés inconnus, le pape ordonne de célébrer leur fête sous le nom des- quatre premiers Pannoniens. A qui fera-t-on accroire d'abord que l'évêque de Rome n'ait pas réussi à se faire dire les noms de quatre corniculaires chrétiens qui venaient de confesser si glorieusement la foi ? Et puis cette idée de les faire honorer, non pas sous, des noms d'emprunt quelconques, mais sous les noms d'autres saints du même jour? L'imbroglio que des coïncidences fortuites créent parfois dans les martyrologes, le pape l'aurait fait naître par décret. Ce n'est ni Miltiade ni aucun pontife qui a pu faire cela. C'est l'hagiographe qui, voulant faire admettre que ce jour-là, 8 novembre, il fallait honorer deux groupes de martyrs, au lieu d'un seul mentionné dans les fastes, a imaginé le décret qui aurait prescrit une sorte de condensation des anniversaires.

Mais comment a-t-on été amené à créer deux groupes au lieu d'un seul ?

L'origine du dédoublement est, comme c'est fréquemment le cas, un nom, et ce nom est celui de Quatre Couronnés, qui équivaut simplement à celui de quatre martyrs '.

C'est une appellation populaire, donnée de bonne heure, dans Rome où ils étaient honorés, aux héros de la passion pannonienne, Claudius, Nicostratus, Simpronianus, Castorius et Simplicius. Le fait qu'ils sont cinq

' Act. SS., t. c, p. 784, n. 1.

et non pas quatre n'est pas un obstacle. Au premier acte de la tragédie, on voit apparaître les quatre ouvriers chrétiens, Claudius, Nicostratus, Simpronianus, Castorius, qui jusqu'à la fin continuent à tenir le rôle principal. Simplicius n'entre en scène que plus tard, et reste toujours au second plan *. Le nom du groupe lui vient des quatre acteurs principaux, et on a pu dire les « quatre martyrs » ou les « quatre Couronnés > bien qu'il y en ait cinq, comme on dit toujours les douze apôtres alors qu'on sait que S. Paul fait le treizième.

Mais la contradiction entre le vocable et le récit finit par attirer l'attention. On réfléchit que, dans la passion, il n'est nulle part question de quatre Couronnés, mais bien de cinq sculpteurs, et l'on finit par se persuader qu'il fallait distinguer, d'une part, les Pannoniens au nombre de cinq, de l'autre, le groupe des quatre qu'on honorait à Rome. Ceux-ci n'avaient point de légende ; on leur en créa une, à peu de frais.

Comme dans la plupart des cas de dédoublement le nouveau récit s'est construit presque exclusivement avec des matériaux pris à l'ancien 2. Dioclétien vient de Sirmium, où l'avait conduit la passion pannonienne. Sa manie de 1 âtisseur le reprend à Rome. Sa divinité favorite est encore Asclépios et, comme il l'avait fait dans ses domaines, il donne l'ordre d'exécuter un simulacrum Asclepii, dans la même matière, ex lapide pro-

1 On est allé jusqu'à se demander si Simplicius n'avait pas été introduit plus tard dans le récit. Il n'y a aucune raison de le penser.

2 Ce qui suit est en partie emprunté à l'article cité des Analecta, t. XXXII, p. 63-71.

conisso. Le reste est du lieu commun, ou inspiré par la topographie. -

Si l'on tient à rapprocher la passion des martyrs de Pannonie, telle qu'elle nous est parvenue, de quelque autre- qui a subi un sort analogue, nous citerons celle de S. Félix de Thibiuca, elle aussi amputée de la fin, avec substitution d'un récit imaginé pour faire croire que le saint avait laissé ses reliques, en Italie '.

La passion, romaine également, malgré sa brièveté, peut être mise en parallèle avec plusieurs autres. Nous ne citerons que les textes résultant du dédoublement de S. Babylas2, de S. Martin 3, de S. Théodore l. Elles constituent un genre un peu spécial, fondé sur l'erreur et l'ignorance, mais utile à connaître, pour discerner les éléments de rebut qui s'introduisent parfois si étrangement dans l'histoire.

La légende romaine écartée, la passion pannonienne ne présente plus guère de difficulté. L'évêque Cyrille, condamné aux mines dès le début de la persécution, en 303, baptise Simplicius, la troisième année de sa détention, en 3o6. A ce moment Dioclétien a abdiqué. Il a choisi pour sa retraite le pays même où la scène se passe. Se laissant entraîner à ses goûts artistiques, il se fait bâtir à Salone, le palais dont des restes importants subsistent encore, et comme tous les grands bâtisseurs, — on sait que Lactance lui attribue une infinita cupiditas aedificandi 5 — il multiplie autour de lui les beaux

1 Cf. Analect. Bolland., t. XVI, p. 28.

1 Les deux saints Babylas dans Analect. Bolland. t. XIX p. 5-8.

5 Synax. eccl. CP., pp. 211, 217.

* Les légendes grecjues des saints militaires, p. 15.

6 De mortibus persecutorum, vu.

édifices. Son goût pour ces sortes d'entreprises est si vif, qu'il va visiter en personne les carrières voisines.

Sans doute, il n'est plus le maître du monde, mais il est maître encore dans les vastes terres où il réside, il y exerce le pouvoir suprême et le droit de vie et de mort. Ce n'est pas qu'il ait des instincts sanguinaires. Il ne persécute plus les chrétiens. Ses artistes préférés appartiennent à la religion proscrite. Il le sait, et ne s'en inquiète pas. Alors entre en jeu la jalousie des concurrents païens, qui trouvent moyen de pousser à bout la patience du faible empereur, de lui persuader qu'il renie son passé en tolérant des hommes qui méprisent ouvertement ses dieux. De là la catastrophe et la cruelle sentence que le persécuteur désabusé se laisse arracher à regret.

Par une exception digne d'être notée, la passion des Quatre Couronnés n'est pas anonyme. Elle est signée: censualis a gleba actuavius nomine Porfyreus gestam conscripsit. On ne sait exactement quelles sont les fonctions de ce Porphyrius '. C'est peut-être un employé du cadastre, modeste employé sans doute, car il parle une langue peu raffinée et ne connaît guère les recherches du style. Est-ce lui l'auteur de la passion pannonienne ? Ou se vante-t-il naïvement de lui avoir donné sa forme dernière? Il n'y a pas moyen de le savoir, et cela nous importe assez peu. Essayons plutôt de nous rendre compte de la valeur historique de la passion primitive.

Il ne saurait y avoir le moindre doute quant au milieu que fréquentait notre auteur. C'est celui-là même qu'il dépeint avec autant d'exactitude que de vivacité.

1 Act. SS., t. c„ p. 761, n. 56.

Les archéologues les plus autorisés sont unanimes à reconnaître l'importance des détails techniques qu'il fournit en passant et l'intérêt du tableau qu'il trace 'de l'organisation des carrières impériales et de la vie qu'on y menait1. Il n'est pas possible que des peintures de mœurs d'une pareille netteté et des situations aussi curieuses aient été imaginées par un homme qu'un contact prolongé n'avait point familiarisé avec le milieu.

L'auteur écrivait certainement à une époque rapprochée des événements. L'empereur dont il fait le portrait est le Dioclétien de l'histoire ; celui de la légende lui est inconnu. La carrière de l'évêque Cyrille était trop obscure pour que son nom survécût-longtemps à l'oubli. Ajoutons que la donnée principale du récit est caractéristique d'une haute antiquité.

En effet le fond de la passion des Quatre Couronnés est un cas de conscience aussi intéressant que délicat. Par leur métier, nos sculpteurs se trouvent constamment exposés à donner leur coopération à des actes d'idolâtrie. On leur demande non pas seulement des sculptures profanes, mais des sujets intimement liés aux traditions et à la pratique du culte païen : des amours, des cupidons, des victoires, une statue du dieu Soleil, une statue d'Asclépios. Sans la moindre hésitation, ils font la part de ce que peut tolérer leur religion et de ce qu'elle interdit formellement. Il n'y a que la statue d'Asclépios qui gêne leur conscience de chrétiens. Tout le reste peut se ranger dans la catégorie du simplcx ornamentum.

Des moralistes rigides pourront trouver que ces bra-

1 Act. SS., t. c, p. 749, n. 3.

ves chrétiens ne poussaient pas fort loin le scrupule, et qu'ils auraient bien dû prévoir l'usage qu'un païen endurci et dévot, comme Dioclétien, pouvait faire de quelqu'une des œuvres d'art auxquelles ils prêtaient leur ciseau, notamment de la statua dei Solist. Et, en effet, à une époque moins reculée, où tout ce qui rappelait l'idolâtrie était l'objet d'une égale réprobation, on n'aurait pas imaginé la distinction qu'ils mettent entre une statue d'Asclépios et une statue du dieu Soleil ; l'attitude que nous leur voyons prendre eût semblé manquer de logique. De pareils ménagements commandés par la vie sociale, des compromis aussi subtils chez des hommes aussi peu raisonneurs, des solutions si difficiles à justifier parles théories abstraites répondent trop peu à la psychologie de l'hagiographe éloigné des événements pour n'avoir pas été saisis sur le fait.

Tous les indices que no us venons de relever sont favorables Est-ce à dire qu'il n'y a plus qu'à placer la passion des Quatre Couronnés au même rang que les actes de Poly carpe ou la passion des Scillitains ?

Il ne saurait être question de les admettre en pareille compagnie. On aura constaté que nous n'avons pas ici des actes proprement dits, mais l'histoire détaillée de cinq artisans chrétiens. Tout ce que l'auteur raconte à leur sujet prépare, il est vrai, le dénouement, et il faut avouer que la narration est bien conduite. Mais il reprend les choses de plus haut que ne le font généralement les écrivains qui nous ont laissé des récits de martyres. Ceux-ci se préoccupent très peu des antécédents de leurs héros et vont droit au but. Notre hagiographie s'attarde avec complaisance à faire connaître la vie des martyrs, et multiplie les épisodes

pittoresques ou édifiants, qui donnent à sa relation une physionomie si intéressante.

Avec une préoccupation visible de la mise en scène il éciit ses souvenirs, qui ne sont pas nécessairement ceux d'un témoin oculaire. Un témoin oculaire ici serait un compagnon de nos sculpteurs, les ayant rarement quittés, ayant assisté à leurs entrevues avec l'empereur comme aux audiences de Lampadius. Rien ne fait soupçonner que notre auteur ait eu avec les martyrs aucun degré d'intimité, et il est plus probable qu'il a simplement mis en œuvre les souvenirs gardés d'eux dans la petite église constituée parmi les ouvriers des carrières. Ces souvenirs gardaient toute leur fraîcheur, et le travail de la légende est à peine sensible dans la passion. Le travail littéraire, au contraire, a laissé une forte empreinte. Il va de soi que le texte des nombreux dialogues dont le récit est parsemé n'est pas garanti, et que le discours direct n'est pour l'auteur qu'un procédé.

C'est Ruinart qui a fait la fortune des. Acta disputationis Acacii ' en leur ouvrant son recueil des Acta Siticera, et récemment O. von Gebhardt a paru consacrer ce jugement favorable en donnant une place à cette pièce étrange dans son petit recueil de morceaux de choix '.

Il s'en faut pourtant que les critiques soient unanimes dans leur appréciation des actes d'Acace. Tillemont les juge « tirés du greffe et des registres publics » et se croit obligé de les traduire presque en entier 3.

1 BHL. 25.

2 Acta martyrum selecta, p. 115-120.

3 Mémoires, t. III, p. 358.

M. P. Allard leur fait le même honneur ', tandis que Aube se montre plutôt hésitant 2. Après Basnage, qui les déclarait apocryphes et sans valeur5, F. Gorres les caractérisait comme une pièce sans originalité et de basse époque, d'où il est malaisé d'extraire la matière historique mêlée à beaucoup d'éléments étrangers '. Sur ce dernier point, l'historien de la persécution de Dèce, Gregg, est entièrement d'accord avec lui s. Pour M. Harnack, la Disputatio n'est pas un document du IIIe siècle, bien, qu'elle renferme des traits qui n'ont guère pu être inventés 6. Récemment, M. Weber, sous l'inspiration de M. Reitzenstein, a fait un nouvel effort pour déterminer plus nettement la valeur de la pièce et en donner un texte plus correct 7. Avant d'exposer son système, nous

1 Histoire des persécutions pendant la première moitié du III* siècle, troisième édition, p. 441-49.

2 L'Église et V Etat dans la seconde moitié du 111^ siècle (Paris, 1885), p. 181-94.

3 Ann. polit, eccl., t. II, p. 362,

* Der Bekenner Achatius, dans Zeitschrijt Jiir wiisenuhaftliche Théologie, XXII (1879), 66-99 ; Kirche uttd Staat von D(cius bis Diocletian, dans Jahrbiïchcr fiir protestantische Théologie, t. XVI (1890), p. 470-72.

5 The Decian persécution (London, 1897)^.233-36.

6 Geschichte der altchristlichen Litcratur, t. II, 2, p. 468-69.

7 De actis S. Acacii dissertatio inauguralis. Borncnsis-Lipsiae, I9I3> 57 PP- Les actes latins ont été publiés d'abord par Mombri-

tius, d'après un manuscrit qui n'a pas été déterminé, puis par les Bollandistes, qui ont interrogé quatre autres témoins du texte : un manuscrit de Trêves, un manuscrit de Saint-Hubert, deux manuscrits d'Utrecht. Ruinart a pris pour base un manuscrit de Noailles, qui n'existe plus. En 1885. Aube signale le manuscrit de la Bibliothèque Nationale Nouv. Acq. 2179. {L'Église et V État, 'p. 181) ; peu après les Bollandistes publient des leçons d'un manuscrit de Bruxelles ^Catal. hag. Brux,, t. II, p. 303). M. Weber a profité de tous ces matériaux qu'il a complétés par le manuscrit de Karb.ruhe Aug. XXXII, du IXe siècle. Il aurait pu en ajouter d'autres, ainsi le 207 de Bruxelles, du XD> siècle, le 167 d'Avranches du XIIIe siè-

serons obligé d'étudier un peu longuement tout le dossier relatif à! Acace.

Les récits qui le concernent sont les suivants : les actes latins ; des actes grecs abrégés ; des notices de synaxaires.

Ce sont les Bollandistes qui ont donné aux actes latins d'Acace le titre sous lequel ils sont généralement cités, Acta disbutationts, titre répondant mieux à leur contenu que celui des manuscrits, qui intitulent le récit Passio S. Acacii martyris. Dans aucun titre ni dans le corps du récit, Acace n'est expressément qualifié d'évêque. Le texte dit simplement que Marcianus, le juge, se fît amener Acace, quem scutum quoddam et refugium illius regionis audierat, et plus loin il lui adresse ces paroles : ventât tecam omnis populus qui ex tuo pendet arbitrio ' . Dans le premier de ces passages un seul manuscrit remplace illius par Antiochenae. Nous verrons plus loin l'explication de cette variante, qui n'appartient certainement pas au texte primitif, et qui a soulevé plus d'une discussion sur la position de la ville épiscopale d'Acace, Antioche de Syrie ou Antioche de Pisidie2. Si Acace avait été revêtu de la dignité épiscopale, il semble que l'auteur, qui cite un Piso Traianorum episcopus, l'aurait dit simplement, sans avoir recours à une périphrase obscure.

Le texte des manuscrits laisse beaucoup à désirer.

cle. Se guidant d'après des principes d'interprétation à tout le moins contestables, comme on le verra, M. Weber fait bon marché du témoignage des manuscrits, et pratique dans son texte les coupures les plus arbitraires .

1 Acta, I, 2 ; IV, 8.

* Tillemont, Mémoires, t. III, p. 717: Allard, Histoire des persécutions, t. c, p. 441; Harnack, Die Mission und Ausbreitung des Chri tentums, t. II2, p. 186, n. 1.

Un passage surtout, dont il sera question encore, ne présente aucun sens satisfaisant : Si cordi Ubi nomina sunt, Achatius dicor, et si proprium nonten meunt exploras vocor Agalhangelus, et Piso Traianorum episcopus et Menander presbytère Les Bollandistes suppléent par conjecture après Agathangelus les mots et socii mei, qui se présentent assez naturellement à l'esprit, mais qui ne suffisent pas à tout expliquer et ne cadrent pas avec le contexte.

On admet généralement, et nous ne le contesterons pas, que le latin dérive d'un original grec, qui n'a pas été retrouvé. Récemment, M. Latysev a publié, d'après un manuscrit de la bibliothèque synodale de Moscou, une vA0\no"iç toû ayiou iepoiuâpiupoç 'AKaxiou èmOKÔirou MeXi- Tnvfjç toû ô|uo\oYnTOÛ 2. Ce n'est qu'un de ces |3ioi év (Tuvtôuuj qui résument des actes plus développés. Les courtes notices des synaxaires ramènent à la même source3, et tous ensemble ces divers résumés supposent l'existence d'une recension grecque des actes d'Acace, assez différente pour les détails, de notre rédaction latine. Mais dans les grandes lignes, c'était bien la même histoire; une longue discussion de l'accusé, avec le juge sur les articles fondamentaux de la doctrine chrétienne et les hontes du paganisme, et pour finir, une ordonnance de non-lieu rendue au nom de l'empereur. Il meurt èv Ynpoc (3ct9eî.

Deux particularités à noter. Contrairement à ce que

' Acta, V, 4.

4 Menologii anonymi byzantint saec. X quac supersunt (Petropoli, 1911). p. 298-300. M. Weber a également imprimé ce texte, p. 52-

3 Un synaxaire dans Weber, p. 54 ; Synax. ceci. CP., pp. 564, 609.

nous lisons dans les actes latins, Acace, avant d'être envoyé en prison, est soumis à diverses tortures, et on lui donne expressément le titre d'évêque de Mélitène '. Mais il n'y a rien dans le récit qui soit en rapport avec ce titre, dont on peut faire complètement abstraction sans avoir à modifier le moindre détail. Ce qui confirmerait que l'histoire primitive ne "contenait aucune mention d'un siège quelconque occupé par Acace, conformément à la tradition latine, c'est qu'il s'est conservé une phrase où il est simplement qualifié de notable ou consul : beivôç bè outoç àvf]p kcù vixatoç TnviKaÛTa MeXiTnvfïç, . Comment est-on arrivé à inscrire son nom sur la liste épiscopale de Mélitène ?

L'erreur peut s'expliquer par une confusion d'homonymes. On avait conservé la mémoire d'un évêque de Mélitène du nom d'Acace, personnage historique, qui a ' pris part au concile d'Éphèse 2, et dont Cyrille de Scythopolis vante le zèle et l'orthodoxie \ La chronologie et l'histoire de sa vie furent vite oubliées ; mais un hagiographe se rencontra qui s'avisa, pour lui faire une biographie, d'utiliser celle de l'Acace de la persécution de Dèce. De sorte qu'il est arrivé à ce dernier ce que nous savons d'Apollonius, qui prêta ses ac-tes à un disciple des apôtres dont on ne savait rien, mais dont le nom se rapprochait du sien 4.

Je crois retrouver un indice de l'adaptation dans les

1 Pour M. Wéber, c'est là un des points établis : his quac in dubium vocari non possunt adtciendum est Acacium episcapum fuisse Melitenae in Cappadocia, t. c, p. 7.

* Mansi, Concilia, t. IV, p. 1363.

3 Act. SS., Mart. t. III, p. 903, n. 5.

* Plus haut, p. 126.

deux séries de dates auxquelles la mémoire d'Acace est attachée dans les calendriers et les ménologes grecs. La première correspond au jour indiqué par les Acta disputationis, 29 mars (quarto kalendas aprilis), autour duquel oscillent, pour des motifs qu'il est inutile de redire ici, les 27, 3o, et 31 du même mois '. L'autre série de dates tombe dans la seconde moitié d'avril, le 16, le 17 ou le 18 i. 11 n'est pas improbable que la commémoraison du mois d'avril était primitivement celle d'Acace de Mélitène. La date de mars était indiquée dans les actes de l'autre Acace. L'identification des deux personnages a entraîné le dédoublement de la fête.

Et puisque nous en sommes à discuter des dates, citons l'annonce du martyrologe hiéronymien du 29 mars, IV kalendas aprilis, qui se termine ainsi : in Anliochia Theodosi presbyteris Poentalis et Iuliani. alibi Achaiae (al. Acacie, Achatie). La présence du nom d'Acace ne s'explique pas, ce jour-là, par une simple coïncidence ; il est invraisemblable que l'Acace du martyrologe soit différent du confesseur dont les actes sont précisément datés du 29 mars. Reste à savoir si les deux textes sont indépendants. Nous ne le croyons pas. Le 29 mars n'est pas le jour de la mort d'Acace, mais celui de son procès, qui n'eut pas de suites. Quelque mémorable qu'il ait pu être, on ne dira pas que. l'église du lieu l'ait inscrit dans ses fastes pour être célébré annuellement. Ce n'est donc pas à un martyrologe local que le compilateur de l'hiéronymien a emprunté le nom

1 Synax. ceci. CP., pp. 564, 568, 572, 576 ; Latysev, t. c, p. 300. * Synax. eccl. CP., pp. 608, 609 ; Weber, p. 55.

d'Acace, c'est au récit lui-même. Nouvel exemple de dépendance littéraire constatée dans le document.

Après avoir introduit Acace dans le martyrologe hiéronvmien, c'est à ce dernier que les actes sont redevables de la correction ou de la glose qui a fait de lui un évêque d'Antioche. Dans la notice du 29 mars son nom est cité immédiatement après une série de saints d'Antioche. Dans quelques manuscrits il en est séparé par «n alibi ; dans d'autres cet adverbe manque et Acace a l'air de faire partie de l'énumération. Un correcteur s'est cru en mesure de remédier au vague de l'expression illius regionis et a bravement écrit Antiochenae regionis, qui lui était suggéré par la notice martyrologique. Le texte grec primitif ne connaissait pas non plus cette leçon, qui aurait rendu impossible la confusion d'Acace avec un évêque de Mélitène. C'est là un des rares détails que la tradition grecque, maigre à l'excès, nous permet de fixer. Nous la négligerons presque complètement dans la suite, pour porter toute notre attention sur les actes latins, dont voici, en résumé, la teneur.

Le consulaire Marcien se fait amener Acace, qui lui est signalé «comme le bouclier et le refuge de cette région ». Il l'engage à aimer les princes. Acace proteste de son loyalisme. Lui et les siens prient pour l'empereur et pour le bien de l'Etat. Ce n'est pas assez pour Marcien, qui lui propose de sacrifier. « L'empereur, répond Acace, n'a pas le droit d'exiger cela. Je ne reconnais que le vrai Dieu. » — «Quel est ce. Dieu ? > demande Marcien. — « C'est le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. » Marcien ayant compris que c'étaient les noms de

trois dieux, Acace reprend : «C'est Adonaï, le Très-Haut, qui est assis sur les Chérubins et les Séraphins. »

A son tour Acace pose une question. « A qui faut-il sacrifier ?» — « A Apollon » répond Marcien. Aussitôt Acace prend l'offensive et rappelle les turpitudes de cet Apollon, de Vénus et d'Esculape. — « Vous parlez comme tous les chrétiens, dit Marcien. Je vous ordonne de venir avec moi sacrifier a Jupiter et à Junon. »— « Comment sacrifier à un homme qui est enterré en Crète ? Est-il ressuscité ? »

« Sacrifie ou meurs, » dit Marcien. Acace répond que ce sont là des procédés de brigands, qui demandent la bourse ou la vie. « Si j'ai commis quelque crime, continue-t-il, la loi me condamne et je me condamne moimême. Me punir parce que j'adore le vrai Dieu, c'est de l'arbitraire. Tu seras jugé comme tu juges toimême. »

Marcien répond : « Je ne suis pas chargé de juger, mais de contraindre. »

«Et moi, dit Acace, j'ai l'ordre de ne pas renier mon Dieu » Et il rappelle la parole du Christ : < Celui qui me reniera devant les hommes, je le renierai devant mon Père. »

Là-dessus, discussion. «Dieu a donc un fils? » Acace lui explique que le fils de Dieu c'est Jésus-Christ et qu'il est né d'une vierge.

Marcien cherche à persuader Acace par l'exemple des Cataphrygiens, qui ont accepté de sacrifier : « Rassemblez, dit-il, tous les chrétiens qui se laissent conduire par vous. > Et il demande les noms. « Ils sont inscrits au livre de vie,» répond Acace. Et comme le juge insiste il réplique par cette phrase que nous avons citée et

qu'il ne faut pas essayer de traduire : Si proprium meum nomen explorai etc.

Sur quoi Marcien se décide à l'envoyer en prison et à consulter l'empereur. Dèce prit connaissance des pièces du procès, et cette lecture l'amusa. Marcien reçut la préfecture de Pamphylie. Et voici la fin : Acacium vero vehementer admirans aestimationi propriae et legi suae reddidit. Acta sunt haec Marciano consulari sub imperatore Decio quarto kalendas aprilts.

Les objections que l'on formule contre ces actes ne sont pas toutes également redoutables. Résumons les principales.

D'abord le juge exhorte Acace à aimer « les princes >, phrase qui se retrouve dans plus d'une passion apocryphe, et qui est d'autant plus déplacée ici qu'il n'y a en ce moment qu'un seul empereur, Dèce, expressément nommé.

La même page désigne la grande église par l'expression catholicae legis christiani, que l'on est bien étonné de retrouver sur les lèvres d'un magistrat du IIIe siècle.

Et quelle étrange contradiction dans cette manière de désigner les Cataphryges : homines relwionis antiquae, alors qu'il n'ignore pas que le montanisme est moins ancien que le christianisme, auquel il adresse le reproche de nouveauté. Puis il essaie d'ébranler Acace par l'exemple de l'apostasie en masse des Montanistes, secte pourtant notoirement attachée à ses doctrines et dont les membres ont donné, en temps de persécution, le spectacle d'une remarquable constance.

Les questions posées par Marcien dénotent une connaissance de la doctrine chrétienne que l'on ne peut

supposer chez un infidèle, et d'autre part les réponses d'Acace ne sont guère de situation. Que pouvait comprendre son interlocuteur à une profession de foi dans le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob? Quel sens avaient pour lui les allusions et les paraphrases bibliques dont son discours est rempli ? Il est invraisemblable, du reste, que le juge lui ait permis de disserter à son tribunal, d'insulter la religion d'État, de se moquer de l'empereur à termes couverts.

Enfin l'empereur, qu'avait-il à intervenir ? Marcien n'avait qu'à appliquer la loi, ce que du reste il proclame lui-même : ego non sum inssus iudicare sed cogère '. Mais précisément à l'instant où l'on s'attend à le voir sévir, il éprouve le besoin d'en référer à l'empereur. Et voici bien le comble de l'invraisemblance. Le persécuteur acharné que nous connaissons trouve les réponses d'Acace intéressantes et se déclare désarmé- Acace obtient sa grâce et Marcianus, qui aurait pu redouter une sanction pour son manque d'énergie, est récompensé par une promotion. Dénouement d'autant plus maladroitement imaginé que l'empereur n'avait pas à disposer de la préfecture de Pamphylie, province sénatoriale .

La pièce se termine par une. dernière inexactitude. Elle est datée non pas par les consuls mais par le magistrat local et l'empereur.

Telle esta peu près l'argumentation de F. Goerres, qui, du reste, ne prétend pas donner comme péremptoires toutes les raisons qu'il apporte. Mais alors même qu'on

1 Acta, III, 4.

trouverait réponse à plusieurs de ces objections, l'accumulation, dans quelques pages assez courtes, d'un tel nombre de difficultés, ne laisse pas de faire impression.

Quelques traits saillants méritent d'être examinés d'abord. En premier lieu, la mention des Cataphryges, très intéressante si la source est antique. On a eu tort de ^'étonner de la formule homines religionis antiquae, qui leur est appliquée par Marcien. Evidemment, les Montanistes ne sont pas plus anciens que le Christianisme, mais ils avaient des prétentions à la priorité, et se disaient les premiers dépositaires de la révélation : 'Huîv TrpûiTov àTT€Ka\u<p6n, koù dcp' f|uû)v f) mariç dpxetai tûjv xpiOTiavdùv '. En parlant de la défection des Montanistes, le juge n'entend pas nécessairement une apostasie en masse. Elle était peut-être restreinte à un groupe fixé dans le pays, non déterminé, où la scène se passe.

La durée et la forme de l'interrogatoire est par elle-même de nature à causer quelque surprise, parce que, d'une part, dans les actes les plus célèbres et les plus authentiques, nous avons généralement affaire à des magistrats expéditifs, nullement d'humeur à entamer des discussions, et parce que, de l'autre, les longs discours rappellent trop les harangues de beaucoup de passions de genre épique. Pourtant, à s'en tenir à la substance du fait — colloque prolongé qui prend les allures d'une dispute apologétique — il n'y a pas lieu d'en écarter la possibilité. Les actes d'Apollonius sont là pour faire la preuve. D'ailleurs une phrase que l'abrégé grec a gardée, semble indiquer que Marcianus a ex-

1 S. Athanase, Epist. de Synodis, 4, P.G., t. XXVI, p. 688.

pressément reconnu à Acace le droit de se défendre à sa guise : \iye ouv ôuwç a (3oû\€i ■ vôuoç y°P outoç biKaOTripîou.

Le recours à l'empereur n'est pas non plus nécessairement une invention de l'ha«iographe. On en a d'autres exemples ', et s'il est plus difficile de se figurer un magistrat de Dèce hésitant sur sa ligne de conduite qu'un Pline exposant ses scrupules à Trajan, il faudrait être mieux au courant que nous ne le sommes des circonstances historiques et notamment du caractère de Dèce pour oser affirmer que, sous le règne de celui-ci, pareil incident se terminant par un acte de clémence est impossible à imaginer. Ce qui montre qu'à ses heures Dèce était capable de modération et qu'il a pu faire giâce à un chrétien, c'est qu'à Carthage Célérinus, après dix-neuf jours de détention, finit par être libéré 2.

Mais il ne suffit pas que les données principales des actes d'Acace ne dépassent pas les limites de la vraisemblance pour leur reconnaître du même coup la valeur d'une relation contemporaine. Si tout n'est pas banal dans cette pièce, si tout n'y est pas également suspect, il s'en faut que l'ensemble fasse l'impression d'un document d'un seul jet, reproduction fidèle des paroles échangées au tribunal. On y retrouve, mêlées à des parties originales, trop d'éléments qui font partie du répertoire connu.

Ce n'est pas seulement le cas du premier avertissement du juge: Debes aman principes ttostros. Toute la

1 Ainsi, dans la passion des martyrs de Lyon, Eusèbe, Hist. eccl., V, x, 44.

* Cyprien, Epist. 39, Hartel, p. 581-85.

tirade du début est commune à nos actes et à la passion de S. Victor ', comme l'indique le tableau suivant '.

Victor (IV-V) Praesides vero résidentes pro tnbunali sanctum Victorem sibi sisti fecerunt. Ad quem blando sermone ita exorsi suât : Victor debes amare principum dignitates, homo Romanis legibus vivens.

Quibus sanctus Victor ita respondit : Et a quibus melius diligitur imperator nisi ab hominibus christianis ?

Assidua enim nobis et iugis oratio est, ut prolixum aevum in hac luce conficiat et iusta populos potestate moderetur et pacatum maxime imperii sui tempus agnoscat.

Praesides dixerunt : Haec et ipsi laudamus ; sed ut obsequium tuum plenius imperator intellegat, prius sacrifica diis et ista bene dixisti.

Beatus Victor dixit : Ego creatorem omnium timeo,

Acacius (I, 2-5) Marcianus itaque ... Acacium ad se jussit adduci ... et eo introducto ad se ait : Debes amare principes nostros, homo Romanis legibus vivens.

Respondit Acacius : Et cui .

magis cordi est ve) a quo sic diligitur imperator quemadmodum ab hominibus christianis ?

Assidua enim nobis est pro eo ac iugis oratio, ut prolixum aevum in hac luce conficiat ac iusta populos potestate moderetur et pacatum maxime imperii sui tempus accipiat.

Marcianus ait : Haec et ipse collaudo ; sed ut obsequium tuum plenius imperator agnoscat, sacrificium il 1 i solve nobiscum.

Acacius dixît : Ego domi- .

num meum, qui est verus et

* BHL. 8570. Cf. Supplemctttum, 8569.

» Le parallèle est signalé par J. Fuhrer, Ein Beitrag zur Lôsung der Felicitas-Frage (Freising, 1890), p. 45.

Deum meum diligo, quia ve- magnus, pro salute régis ob-

rus et magnus est, quem ego testor, sacrificium vero nec

etiam pro salute imperatorum ille exigere nec nosdebemus

sine cessatione obtestor, de- exsolvere. Quis enim homini

precor et exoro ; nam sacri- sacra persolvat ?

ficiurrr daemonibus his nec illi exigere nec nos debemus exsolvere. Ut quid enim quis idolis sacra persolvat ?

L'crrprunt va jusqu'au plagiat. Mais de quel côté se trouve le copiste ? Nous ne connaissons pas assez la tradition des actes de S. Victor pour affirmer qu'ils dépendent nécessairement de ceux d'Acace. D'autre part, il faudrait démontrer, ce qui paraît peu probable, que ces derniers eurent une assez large diffusion pour leur reconnaître, sans examen, la priorité. Et si les actes d'Acace avaient été mis au pillage, il y avait» semble-t-il, bien d' autres choses à prendre. N'est-il pas probable que les deux hagiographes ont puisé à une source commune ?

La partie de la discussion qui prend les allures d'un parallèle entre l'ancienne et la nouvelle religion pourrait bien n'être qu'un enchaînement de vieux thèmes rebattus. Elle est faite en partie de phrases qu'on a lues ailleurs, celle-ci par exemple : habet ergo, ut dicis, filium Deus ', que l'auteur des actes de S. Théodore met aussi dans la bouche du juge : ergo Deus luus filium habet *, et qui se lit déjà dans le panégyrique *.

1 Acta, IV, 1.

* Passio S. Theodori tironis, BHL. 8077.

3 Laudatio S. Theodori, BHG. 149, n. 22.

358 LBS PASSIONS DBS MARTYRS

Celle-ci encore, à propos de Jupiter : Quomodo hic sacrificabo Mi cuius sepulchrum esse constat in Creta ', parallèle à celle des actes d'Apollonius : tôv bè Aia < 9aoiv > ôaTTTÔuevov èv Kpnrn *, qui nous ramène encore à Tatien et à d'autres apologistes du II siècle. D'ailleurs presque toute la diatribe sur l'immoralité des dieux de l'Olympe se retrouve dans cette littérature, sans qu'on puisse affirmer que l'auteur y a directement puisé. Il a pu emprunter l'argumentation et la phraséologie des apologistes à d'autres hagiographes qui en dépendent directement ou par divers intermédiaires.

Nous n'insisterons pas sur l'accusation de magie, commune à toute sorte d'actes. Quant à la mention du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, elle n'est pas davantage propre aux actes d'Acace. Mais il est à noter qu'elle n'a guère trouvé place que dans des pièces dont le caractère artificiel ne fait aucun doute3.

Ces passages et d'autres qu'on pourrait signaler, ne sont point enchâssés dans un cadre assez ferme pour nous rassurer sur leur provenance, et on ne reconnaît rien ici de la forme distinguée qui nous captive dans les actes d'Apollonius et éloigne toute idée de plagiat. Mais il n'y a pas la moindre apparence que l'on arrive à prouver que la dispute d'Acace a été le modèle copié par les hagiographes plus récents. 11 faut donc compter avec l'hypothèse d'un rédacteur qui se serait emparé

1 Acta, II, 8.

2 Acta S. Apollonii, BHG. 149, n. 22.

3 Passio SS. Fidei et soc, BHG. 2966 ; Vita S. Iohannis Penariensis, BHL. 4420; Passio S. Quintini, BHL,. 6999 ; Gesta S. Silvestri, BHL. 7725 ; Passio SS. Simottis et Iudae. BHL. 7749 ; Passio S. Thomuc, BHL. 8136 ; Passio S. Viti, BHL. 8711, 8714 ; Passio S. Bartholomaei, BHL. 1002 ; Acta SS. Andreae et Matthiae, BHG. 109.

des actes d'Acace et les aurait transformés en y introduisant des éléments d'emprunt suivant le goût de l'époque.

Car il nous paraît probable qu'il a existé un document historique, dont on a fait les actes d'Acace tels que nous les avons. Sortie tout entière du cerveau d'un hagiographie, la pièce n'aurait pas eu ce dénouement singulier, si contraire aux règles du genre. Qu'il y ait eu entre Marcien et Acace une discussion assez importante pour que le magistrat l'ait jugée de nature à intéresser l'empereur, comme il arriva en effet, pour le plus grand bien de l'accusé, c'est ce qui ne manque pas de vraisemblance. D'un événement si rare au cours des persécutions, les contemporains auront gardé la mé. moire, et il en fut sans doute rédigé un récit, dont on pourrait reconnaître les restes dans les meilleures parties des actes.

Il y eut sans doute un moment où cette relation parut trop succincte, moins adaptée aux besoins de l'époque, moins conforme au goût du jour. C'était lui donner plus d'efficacité que d'y introduire quelques-uns des éléments les plus populaires de l'apologétique propagée par les hagiographes. On connaît d'autres exemples de ces transformations, où quelques menus détails et les principaux contours du récit sont seuls respectés.

C'est dans ces limites que nous admettrions l'existence d'un noyau historique dissimulé sous les amplifications des actes d'Acace tels que nous les lisons. Ils ont vraisemblablement pour origine un document écrit, plusieurs fois remanié, comme les textes grecs comparés au latin le donnent à supposer.

Inutile d'insister sur l'extrême circonspection qui s'impose dans l'usage d'un pareil morceau. Si la main du remanieur se trahissait suffisamment, on réussirait, en écartant son apport, à retrouver quelques restes du document primitif. Mais on ne peut se flatter d'arriver à ce résultat. Les réactifs nécessaires à cette opération chimique nous font défaut. Et c'est là bien souvent le cas en hagiographie, où l'on rencontre tant de textes d'apparence médiocre, laissant deviner des originaux de valeur qu'il n'y a malheureusement plus moyen d'atteindre. Ces formes dérivées devront nous arrêter plus longuement. Mais avant d'aborder ce sujet, il faut faire connaître la nouvelle exégèse des actes d'Acace, imaginée par M. Weber, sous l'influence des idées de M. Reitzenstein.

Il part du fait qu'un accusé convaincu du délit de christianisme et s'obstinant à refuser l'encens aux idoles, n'a pu, sous Dèce, échapper au supplice. On se trompe donc lorsqu'on lit les actes d'Acace', comme on le fait communément, en s'imaginant que l'auteur a prétendu écrire une relation historique. La pièce est tout simplement une composition littéraire, écrite dans un but très spécial. En temps de persécution violente, les chrétiens n'avaient d'autre alternative que de se dérober par la fuite ou de confesser le Christ. Les actes d'Acace sont destinés à venir en aide à la faiblesse. L'attitude qu'ils enseignent est à la fois moins franche et moins périlleuse. Il y a des moyens de répondre aux questions du juge sans se compromettre et sans renier le Christ. Entre la religion chrétienne et celle des juifs il existe assez de points communs pour donner le change à un magistrat ignorant. Au lieu de s'avouer chrétien»

on donne à entendre qu'on appartient à la religion juive, laquelle n'est point proscrite, et, avec un peu d'habileté, on sauve à la fois .son corps et son âme. La discussion entre Marcien et Acace a été imaginée pour montrer, dans un exemple, comment un homme avisé peut s'y prendre.

En lisant attentivement le récit on s'aperçoit, nous dit-on, que le prévenu n'entre nullement en aveux. Il se garde bien de répondre comme Polycarpe, Pionius et tant d'autres : « Je suis chrétien ». Il évite habilement cette déclaration. Marcien, qui soupçonne bien la vérité, a beau le serrer de près. Sa souplesse à déjouer les ruses du persécuteur ne se dément pas un instant, et c'est la présence d'esprit de l'accusé qui rend l'interrogatoire si intéressant. Il réussit à ce point à embarrasser le juge, que celui-ci, n'y voyant plus clair, décide de renvoyer l'affaire à l'empereur. Dèce se rend compte aussitôt que le magistrat a eu affaire à forte partie, et admire la défense ingénieuse d'Acace. Ne trouvant nulle part une preuve décisive de culpabilité, il ordonne de le remettre en liberté. Mais pour punir Marcien d'avoir instruit le procès, il l'enlève à la préfecture de Cappadoce, pour lui donner une place de moindre importance.

Ceci admis avec M. Weber, toutes les difficultés s'évanouissent, à condition pourtant qu'on sacrifie résolument les passages inconciliables avec son exégèse. Lorsque Acace est prié de dire quel est le dieu qu'il adore, au lieu de répondre que c'est le Christ, il nomme le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob; puis il se met à parler d'Adonaï, des Chérubins et des Séraphins. C'est le langage qu'un juif devait tenir. D'autre part, il est

à remarquer que les arguments employés par Acace contre l'idolâtrie ne sont pas propres aux chrétiens, et la preuve décisive qu'il voudrait tenir échappe au magistrat.

Vous objecterez que le prévenu n'est pas toujours également avisé, et qu'il ne devrait pas citer des textes comme celui de S.Mathieu (10, 33) : qui me negaverit coramhominibus etc., que Marcien reconnaît aussitôt. Car il se met à serrer de près l'accusé, et à lui demander le nom du fils de Dieu : Nomen Dei expiana. Respondii Acacius : Iesus Christus vocatur, paroles qui semblent définitivement clore le débat.

Mais aussitôt M. Weber intervient avec les grands ciseaux. C'est, dit-il, une interpolation. Plus loin, il est obligé d'enlever cinq lignes d'un coup pour soutenir la logique du raisonnement. Par le même procédé, il essaie de rendre intelligible la phrase que jusqu'ici personne n'a réussi à comprendre. Mircien deminie des noms. Réponse : Si proprium nomen meum exploras, Acacius dicor ; ai si cordi tibi nomina sunt, vocor Agathangelus et Piso Traianorum efriscopus et Menander presbyter. M. Weber, se mettant au point de vue d'Acace et du système de défense qu'il lui prête, efface les mots Traianorum episcopus et presbyter, et traduit ainsi : « Si vous me demandez mon vrai nom, je m'appelle Acace ; si vous tenez à avoir d'autres noms, je m'appelle Agathange, Pison, Ménandre. > Car il s'agissait pour Acace, ajoute M. Weber, de dissimuler son nom de chrétien. Pour dérouter le juge il énumère une série de surnoms, qui n'étaient pas compromettants. En se donnant le

titre de Traianorum episcopus ou de presbyter, il se serait trahi. Donc, il n'a pu s'en servir '.

Tel est le système imaginé par M. Weber et la méthode qu'il applique. Il suffit, n'est-ce pas ? d'avoir exposé l'un et l'autre pour faire justice d'une exégèse sans psychologie, qui s'acharne sur le document écrit, sans tenir aucun compte des conditions qu'il suppose. Les corrections et mutilations les plus arbitraires du texte ne réussissent pas à lui faire dire, tant s'en faut, ce qu'on prétend y reconnaître, et pas un lecteur sur mille ne le soupçonnerait. Les paroles d'Acace ne donnent lieu à aucune équivoque, et tout le monde sait que l'attitude que l'on voudrait lui prêter serait sans exemple dans l'histoire des persécutions. Nulle part ne se découvre le moindre indice de l'état d'âme qui aurait inspiré un morceau de littérature comme les actes d'Acace, compris d'après la nouvelle manière. Les chrétiens se dérobent parfois par la fuite, mais ils ne se croient point permis de dissimuler leur foi lorsque le magistrat les interroge. Une réponse équivalant à dire : « Je ne suis pas chrétien, » eût pris la signification d*une véritable apostasie. Qui se fût avisé de recommander dans un écrit une ligne de conduite si nettement condamnée par la conscience chrétienne ?

Ajoutons — M. Weber semble n'y avoir pas songé — que la tactique ne pouvait réussir qu'avec unjuged'es-

1 Voici comment s'exprime M. Weber, p. 31 : < Quod se Agathangelum, Pisonem, Menandrum nominavit, haec nomina usurpavit ut praefectum, qui nomina asseclarum comperire cupiebat, irrideret. Quodsi nomen Christianum dissimulavit, neque episcopum neque presbyterum se appellavit ».

prit singulièrement obtus, à qui la pensée ne viendrait pas, dès les premières échappatoires, de poser nettement la question : * Oui ou non, adorez-vous le Christ ? » Dans l'hypothèse de M. Weber, le juge Marcien a véritablement reculé les bornes connues de l'incapacité, et, au lieu de l*î changer de province, De ce devait le casser.

En feuilletant la Bibliotheca hagiographica graeca et les répertoires similaires, où sont enregistrés les textes latins et orientaux, on constate que les martyrs y sont représentés en général par plusieurs passions. Beaucoup de ces textes ont été traduits en d'autres langues, du grec en latin, parfois du latin en grec, et s'il nous était donné de compléter les relevés bibliographiques que nous venons de citer par une Bibliotheca hagiographica vulgaris, il deviendrait aisé de se rendre compte du grand nombre de récits qui ont passé dans les vieilles langues nationales de l'Europe, dans les idiomes slaves, romans et germaniques. A côté des textes développés, il y a la foule des résumés, pîoi ou ^apTÙpia èv 0"uvtôuuj et synaxairès en grec ; en latin les notices des martyrologes historiques, du Spéculum de Vincent de Beauvais, de la Légende dorée et de tant d'autres collections d'abrégés l. Et la tradition se continue dans toutes les langues modernes, à travers les innombrables recueils de Fleurs des saints, de Vies des saints pour tous les jours de l'année, cent fois réimprimées, cent fois refaites et mises au point jusqu' à nos jours.

1 Pour le latin consulter la liste des Vitae sanctorum brèves in unum collectae dans le supplément de la 6HL. 9033-9044.

Dans les séries de passions se rapportant à un même saint, il faut faire le départ des relations indépendantes et simplement parallèles d'avec celles qui sont dérivées les unes des autres et représentent le même original. Ces dernières se partagent en trois catégories : les recensions diverses d'un texte, les remaniements, les abrégés.

La recension serait un texte revu par un critique entreprenant d'effacer de l'original les altérations qui résultent de la transmission. Le remaniement ne respecte point l'œuvre primitive, mais y introduit diverses modifications qui sont censées l'améliorer. L'abrégé proprement dit est une réduction de l'original qui n'altère point les proportions.

Il s'en faut, nous le verrons, que ces catégories répondent exactement à tous les états par lesquels peut passer un texte hagiographique, et, si on se sert, comme il le faut bien, des termes qui viennent d'êtres définis, il est nécessaire de sous- entendre souvent des nuances très particulières.

Ceux qui n'ont étudié la transmission de la pensée que dans les chefs-d'œuvre de la littérature classique ont peine à se rendre compte des conditions dans lesquelles nous sont parvenus les monuments antiques du culte des saints. Dans les textes qu'ils ont l'habitude de manier, c'est presque partout la fixité, l'immobilité à peine troublée par des accidents dont les lois sont connues, que la psychologie explique et dont elle indique les remèdes. Ce qui les attend sur le terrain de l'hagiographie, c'est l'instabilité et l'arbitraire, un mouvement perpétuel qui rend très difficile à saisir non seulement l'état initial d'un texte, mais un moment donné

de son évolution. Le travail accompli au cours des âges sur les classiques est entrepris en vue de les conserver. Tous ceux qui mettent la main à nos textes semblent conspirer pour les altérer.

Qu'on se reporte aux exemples qui ont passé sous nos yeux. Combien de fois n'avons- nous pas senti le sol se dérober sous nos pas, en découvrant que des documents précieux pour l'histoire avaient été arrangés ou embellis, qu'il fallait, en conséquence, les traiter avec une extrême réserve ? Ce n'étaient point là des exceptions, car il importe de bien se persuader qu'un certain degré d'incertitude est la condition normale de la tradition dans cette branche de la littérature, d'en rechercher les causes et d'aviser à en pallier les effets. Les textes hagiographiques sont soumis en premier lieu, cela va de soi, à toutes les causes de déformation qui sont le fait des agents ordinaires de la transmission. Plus les intermédiaires sont nombreux et plus le résultat de leur action est appréciable, et, toutes choses égales d'ailleurs, le nombre des erreurs provenant de la distraction, de l'incurie, de l'ignorance des copistes ou des conditions matérielles du modèle, sera en raison directe du nombre des copies. A cet égard les passions des martyrs et les vies des saints transcrites à toutes les époques et dans les milieux les plus divers, à un nombre plus considérable d'exemplaires que n'importe quel genre d'ouvrages, la Bible exceptée, se trouvent déjà plus exposées à éprouver des atteintes qui, en se multipliant, peuvent avoir de sérieuses conséquences.

Leur caractère propre les y expose bien davantage. Le but d'édification qui en est inséparable fait rentrer les

monuments hagiographiques dans la catégorie des œuvres littéraires qui ont avant tout une destination pratique. Alors même qu'ils rie contiendraient pas autre chose que le narré fidèle d'une suite d'événements intéressant l'histoire d'une communauté chrétienne, l'Église les fait servir au but qu'elle poursuit sans cesse : éclairer et élever les âmes. Le côté édifiant prime l'intérêt historique, et le sort de ces écrits est fatalement celui de tant d'autres dont on n'hésite point à sacrifier la forme première à l'utilité qu'on en attend.

Dans l'antiquité et au moyen âge, ceux qui consacraient leurs loisirs à multiplier les recueils de sentences, les manuels d'enseignement, les lexiques, croyaient s'assurer la reconnaissance du lecteur en les enrichissant de nouveaux éléments, en retranchant le superflu. Pour peu qu'il fût initié aux secrets de l'art, le copiste ou l'éditeur d'un traité d'hygiène ne se privait pas d'enregistrer les leçons de sa propre expérience. De nos jours on ajouterait des notes ; en ce temps-là on coupait et l'on interpolait sans ménagement.

Ce que furent dans les lettres profanes les écrits de cette classe, les récits hagiographiques le devinrent dans une certaine mesure. Éditeurs ou copistes s'imaginaient de bonne foi entrer dans la pensée des auteurs anonymes en renforçant l'élément utile, et en essayant de rendre l'enseignement plus efficace par les moyens à leur portée.

L'intérêt sans cesse renouvelé de ces récits, qui sont comme l'expression d'un culte toujours vivant, entraîne également des conséquences d'ordre esthétique. Les exigences du public changent avec les époques et diffèrent suivant les milieux. Il est si naturel d'en tenir

compte. Les œuvres qui jouissent d'une grande vogue et dont le succès se maintient longtemps n'échappent pas à cette influence4, à moins qu'elles ne soient protégées par leur caractère sacré, par le1 prestige d'un grand nom ou par la perfection exceptionnelle de la forme, contre les entreprises des lettrés. L'antiquité nous a laissé quelques exemples de compositions appartenant à des genres secondaires, destinées au grand public et dont la tradition n'est pas sans analogie avec celle des récits hagiographiques. Les diverses rédactions des romans d'Alexandre et d'Apollonius de Tyr font songer à certaines de nos passions.

A condition de ne pas forcer le parallèle, on pourrait chercher aussi des exemples dans la littérature franchement populaire, et rappeler la manière dont les contes se transmettent d'âge en- âge et de peuple à peuple. Il y a en effet d'étranges ressemblances, malgré la différence du véhicule de la transmission, entre les versions variées d'un même conte et les remaniements d'une passion. C'est un fait intéressant à retenir si l'on veut juger du degré d'importance que l'on attachait à cette branche littéraire.

Mais il faut voir de plus près à quelles préoccupations obéissent nos hagiographies et de quelle manière ils procèdent lorsqu'ils entreprennent d'améliorer l'œuvre d'un prédécesseur.

La plupart du temps ils opèrent sans nous mettre dans le secret de leur méthode. L'effort qu'ils s'im-

1 Sur ces questions on peut lire aussi W. Meyer, Gesammelte Abhandlungen zur miitellateinischen Rythmik, t. I (Berlin, 1905), p. 22, et K. Krumbacher, Miscellen zu Romanos (Miinchen, 1907J, p. 71-78.

posent pour amender le modèle leur paraît aussi naturel et aussi méritoire qu'à nous le souci de le reproduire avec une fidélité absolue. Mais il en est qui, ayant entrepris des travaux de refonte particulièrement importants, ont cru devoir donner leurs raisons et faire connaître leur système. Il est curieux d'entendre leurs déclarations.

Un hagiographie qui s'est exercé sur plus d'un texte, Pierre, sous-diacre de Naples, a donné à diverses -reprises des explications bonnes à recueillir. Ainsi, il mentionne les incompositae dictiones qui rendent nécessaire une nouvelle rédaction de la passion de sainte Julienne. Exhorlari dignatus es, ut quia... eius passio propter incompositas dictiones in coetu fidelium legi minime praevalet, nostro eam eloquio clarificare studeremus l .

La passion des Quatre Couronnés n'est à ses yeux qu'un bourbier, et son travail consistera en ceci : de coenoso rivulo ad claritatis tramitem perducere *.

La passion de sainte Catherine a besoin de subir des coupures et d'être complétée : incomposita resecans et necessaria addens 5.

Il explique plus longuement le traitement qu'il a fait subir à la passion des saints Cyr et Jean. En lisant sa déclaration, il est bon de se rappeler qu'il ne disposait d'aucune source historique nouvelle. Voici ses paroles : Ego Petrus ha ne passionem sancturum abba Cyri et Iohannis de inculto apice elevans, ad veritatis regulam convertere studui, inapta videlicet resecando, et apta, ut decuit atque ordo flagitavii, annectere curando ; et hoc non nostro

' BHL. 4526, Act. SS., Febr. t. II, p. 878. 2 BHL. 1838, Mai, p. 282.

* BHL. 1661, Mai, p. 283.

libitu vel audacia, sed aequitatis atque vcritatis probatissima ratione. Neque etenim credi potest ut tractatores sanctorum martyrum passionum eo ordine tantummodo vel sola ea verba deprompserint, quemadmodum a sanctis martyribus prolata sant vel a tyrannica potestate ; sed mentis illorum conamina adnotantes quanta et qualia sancti proferre et impii nequiter dicere potuerunt secundum ordinem verae ftdei et tramitem iuste rationis pr orner estuduerunt l.

Un émule du sous-diacre Pierre, le clerc Grégoire, a retouché la traduction de la passion de S. Anastase ; d'après quels principes, il va nous le dire : Sed quia idem apud Graecos etiam ipsos in plerisque locis insulse compositum adesse prospeximus, malt a qmdem superflua, salvo manente sensu, penitus subtraximus ; et e contrario decorandae constructionis causa, nonnulla adiecimus. Graecam vero seriem, licet minus quam decuit, quantumcumque mutavimus : communis namque doctorum sententia affirmât, verbum de verbo exprimer e pessimum genus interpretandi esse 2.

Le sous-diacre Bonitus, qui s'est occupé de la passion de S. Théodore, s'est mis à l'œuvre parce que le style trop rustique des passions des martyrs faisait rire le peuple au lieu de l'édifier 5.

C'est à la fois l'amour de la vérité et le souci de l'élégance qui inspire à un autre l'idée de refaire la passion de sainte Fortunata : Sanctorum martyrum passiones idcirco minoris habentur auctoritatis quia scilicet in quibusdam illarum falsa inveniuntur mixta cum veris. Et quamquam in aliis parum sit falsitatis, in aliis tamen parum

1 BHL. 2078, Mai, p. 268,

2 BHL. 411, Mai, p. 284.

3 BHL. 8086, Act. SS., Febr. t. II, p. 30

est veritatis ; paucissimae vero restant qitae totiitn quod verum est sortant. Et aliae quidem honesto, aliae autem rusticano sunt stilo prolatae. Unde factnm est ut" quidam tractatorum doctissimi quasdam ex ipsis venustae pulchritudinis veracisque dignitatis stilo résumèrent atque corrigèrent l.

Les chanoines de Saint-Pierre n'étaient pas satisfaits de la vie du pape S. Martin qu'ils avaient dans leur bibliothèque. Ils se plaignirent au moine Thierry de Fleury 2, sur qui ils comptaient pour la rendre plus lisible. Il semble qu'à leur gré le fond tout autant que la forme laissait à désirer. Dicebant namque, quod et Veritas probat, habere se quaedam gesta illius, sed in tantum rusiicano stilo praevaricata atque falsata, quae doctas aures terrèrent potins quant mulcerent. Thierry accepte la mission et se propose de ne garder de l'original que les choses qui lui paraissent aequa et convenientia*.

Moins nombreux encore que les latins sont les remanieurs grecs qui jugent à propos de nous faire leurs confidences. Il y en a pourtant. La passion des saints Cirycus et Julitta, qui avait du succès dans les milieux

* BHL 3081, Mai; p. 289.

2 Voir Analect. Bolland., t. XXVII, p. 5-27.

3 BHL. 5596, Analect. Bolland., t. c, p. 7. Dans son prologue de la vie de S. Firmanus, qui est aussi un remaniement, est exposée la méthode à suivre. « Sumatur idipsum opus quod praetensum ducitis exemplare et sic demum, divinitatis favente clementia, sine qua nihil facere valemus, si qua monasticis auribus conducibilia videntur, veritatis historicae vestigia, non tamen eorumdem verborum per omnia prosequentes itinera, dulciter eruantur. Nam, ut aestimo, ita iniunctum mihi optime habet negotium, quemadmodum B. Hieronymus de libris Stromatum Origenis censet agendum, hoc est ut quaeque nociva, quaeque absona nec non et omnia quae tantispossunt auditoribus nauseam taediumque ingerere, aut ex toto praetermittantur, aut sccundum translationem permutentur. » Cf. Analect. Bolland. t. XVIII, p. 35-27.

LA VJE DES TEXTES HAGIOGRAPHIQUES 373

populaires, choquait les lecteurs cultivés, tant au point de vue de l'histoire que du style : To Ttapà ttoXXoÎç uàXio"- Ta bè toîç ttYpoiKobeorépotç Trpoo"G?epôuevov aÛTÔv uapTupoXôïiov TToXXriv è'xov irpôç xr]V à\r|9eiav Trjv èvavTiÔTnTa Kai oûbè Tctéiv Tivà o"w£wv r\ àKoXouGeiav èv toîç voriuaaiv r) tcûç XéSeoV.

Ou lui soupçonnait même des origines hérétiques: Kai oïuai, GeôqpiXe, Mavixaiiuv tô toioûtov auvTcrfua eïvai- Des retouches notables s'imposaient donc.

Nicétas David, l'hagiographe très connu qui mourut dans le premier quart du Xe siècle, a lu non sans indignation la passsion de S. Georges, pleine de détails monstrueux où se reconnaît l'œuvre du père du mensonge, et qui feraient naître des doutes sur l'existence du martyr *. Il se met donc à la recherche d'un autre texte, sans se demander si une histoire d'apparence plus raisonnable mérite plus de créance que l'absurde roman qui provoque son dégoût.

Toutes ces déclarations concordent fort bien avec les

1 BHG. 315, Analect. Bolland., t. I, p. 201.

2 'Evétuxov Kai éTépw bf|6ev Liapxupiw toO ccùtoû crpou no\\à Tepaxubbfi irapaXripoOvTi Kai cp\uapiaç àvd|ueaTa. BamXeîç Tàp bûo Kai éf$bo|uviKOVTa tôv àpiG.uàv toùç p.i-|frérTOTe ye vou.évouç dîr\dT- T6TO- tôv T6 riYoûuevov toûtwv Aabiavàv éTrujvôu.a£e Kai Eévaç Tivàç Ti|aaipiaç éirevôei Kaxà toO p.dpTupoç Kai xpiç èx. vêkpujv àvaaTfiaai toûtov ÙTTeuvrnudxiZe. Kai àirXûjç oûtuj LiaKpàv éyeYÔvei Tqç à\r|8eiaç, ujç ô toû yeûbouç xaîpei TraTtip. TaOxa irap' éKeivou tô àvaTrXdajuaTa Kai Toiaûra aÛToû xà aocpia^axa, ïv' outrep oùk ribuvr|9r| TreprfevéaSai Tf|ç à\r|9eiaç imepaeXoOvTa toutou toîç ÛTrou.vriuaai tô xyeûboç é^KaTaOTreipaç twv bûo irdvtuuç TeuupYnovi tô é'Tepov ■ f\ juiib' aÛTÔv o\uuç yevdaBai tôv udp5 Tupa KaGuùç oûb3 oî Trpàç Tiu.wpiav aÛToû f3aai\eî; émvoriGévTe* Kai Ta kot' aÙTOÙç biriYHMOtTa, r\ \if\ toioûtov à0\v|Tnv TevéaGai inaTeûeaGai, ôttoîov aùtôv èm tuùv irpaY|LidTtuv f\ à\ri6eia ëbeitev. Krumbacher, Der heilige Georg, p. 181.

résultats de la comparaison des textes. Pour justifier l'empreinte d'une main étrangère sur les documents hagiographiques, on s'autorise- tour à tour de l'esthétique, de l'histoire, de l'orthodoxie, de l'édification, de la liturgie. Et qu'on s'imagine ce que devient un morceau sous l'action combinée de tous ces mobiles réunis.

Les hagiographies ne sont pas, en général, des écrivains du métier. A la meilleure époque, les circonstances les ont improvisés historiens. Plus tard ils se recrutent presque exclusivement dans les milieux à demi lettrés sinon barbares. Leurs compositions n'ont rien pour plaire aux oreilles délicates. Le vocabulaire est étrange, la phrase incorrecte, le style terne et plat. Pour que le lecteur ne s'en dégoûte pas, il faut remédier à l'indigence du lexique, redresser la syntaxe, introduire un peu de clarté dans les phrases obscures, développer les idées à peine indiquées, retrancher les développements oiseux qui ne font qu'encombrer l'exposition. On n'hésite pas à appliquer les remèdes qui ne touchent pas — on se l'imaginait candidement — au fond de l'œuvre, mais font l'effet de la couvrir d'un nouveau vêtement.

Il est bien peu de textes hagiographiques qui n'aient, au moins une fois, subi cette préparation. Beaucoup ont passé aux mains des retoucheurs à différentes reprises. On devine bien que la besogne n'était pas toujours faite par des lettrés délicats. La nouvelle rédaction n'était pas du goût de tout le monde ; la refonte semblait trop timide. Un nouvel ouvrier de la plume remettait le texte sur le métier. Ou bien il arrivait que le même besoin se fît sentir dans des milieux divers. Plusieurs stylistes travaillaient chacun de son

côté et produisaient des rédactions s'écartant de l'original de diverses manières. Il s'en trouvait aussi qui, voulant profiter de l'initiative d'autrui, comparaient les morceaux remis à neuf, et tiraient de chacun, pour en faire une mosaïque, ce qui lui paraissait le mieux réussi.

Le temps, les circonstances, la mode amenaient sans cesse de nouvelles exigences '. Ce qui était clair pour un contemporain avait cessé de l'être cent ans après.

1 Les temps modernes ont encore de ces exigences. Arnauld d'Andilly publia en 1688 une traduction française des Vies des saints Pères des déserts. Il élimina les vies « fausses et suspectes » et -fit des suppressions dans celles qu'il gardait. Ainsi, à propos de l'Histoire Lausiaque il dit : * J'ai retranché tout ce qui avait quelque marque d'erreur et de passion, afin que ces histoires et ces vies étant toutes purifiées, ceux qui n'entendent que notre langue puissent tirer du profit de cette lecture en ce royaume comme tous les fidèles ont fait dans l'Église depuis douze siècles. » (éd. de Bruxelles, 1694, p. 275). En 1761, le P. Michel-Ange Marin, de l'ordre des Minimes, commença la publication d'une nouvelle Vie des Pères des déserts d'Orient (Avignon 1761-1764), dont une nouvelle édition parut en 1886 par les soins d'Eugène Veuillot. Celui-ci juge le P. Marin plus réservé qu'Arnauld ; mais, ajoute-t-il, « il avait laissé passer çà et là certaines expressions et certains détails dont les lectures de famille se seraient difficilement accommodées. Nous avons fait disparaître cet inconvénient sans rien enlever au fond du récit. Quelques légères ratures et quelques périphrases discrètes ont suffi à la besogne » (Avant-propos, p. in). Il avait dit plus haut : « Le style du savant provincial des Minimes, malgré d'incontestables qua-lités, ne commandait pas un respect absolu. Nous avons raturé des expressions vieillies et devenues inexactes, redressé des phrases boiteuses. » On croirait entendre un hagiographe des anciens temps. En ces dernières années un savant prêtre, qui apprécie les inconvénients de la méthode des trois auteurs qui- nous venons de citer (M. A. Lucot, Palladius, Histoire Lausiaque, Paris, 1912),. est revenu à la traduction littérale qui ne sacrifie rien, sauf peutêtre ce minimum d'élégance qui est une exigence de tous les temps et qui n'est pas incompatible avec la fidélité.

Ce qui intéressait au plus haut point une génération, laissait indifférentes les générations nouvelles. C'était toujours à recommencer. Et en effet, on ne se lassait point d'y revenir,( comme le montrent les nombreuses rédactions de certains de nos récits, différant des originaux tantôt par des retouches superficielles, tantôt par des remaniements plus profonds selon le tempérament du correcteur et l'état premier du texte.

C'est sur le style que se porte volontiers l'activité des éditeurs, si l'on peut leur donner ce titre. Ils vont plus loin lorsqu'ils croient découvrir dans les récits des défauts particulièrement graves ou qu'ils entrevoient le moyen de leur donner du relief. Ce qui nous arrive si souvent, de prendre les hagiographes en défaut sur un point d'histoire, les amène parfois à introduire dans l'œuvre d'un devancier des corrections qui en rendent la lecture moins choquante, et exposent le critique à la juger trop favorablement.

D'après l'auteur de la passion de S. Pancrace, ce martyr arriva à Rome, conduit par son oncle, sous Dioctétien et Maximien. L'oncle et le neveu sont mis en rapport avec S. Corneille (f 253), qui les convertit et les baptise. L'anachronisme a été remarqué. Pour y remédier, à défaut de sources nouvelles qui auraient été cherchées en vain, deux moyens se présentaient : changer le nom du pape ou celui des empereurs. L'un et l'autre ont été essayés. Dans certaines rédactions Corneille est remplacé par Marcellin. D'autres ont gardé Corneille, mais l'histoire est censée se passer sous Valérien et Gallien.

Pancrace arrivait à Rome de Phrygie. La ville n'é-

tait pas nommée. Il fallait préciser. On le fit venir de de Synnade '.

Conformément à la tradition hagiographique qui confondait tous les empereurs romains dans une commune réprobation, la passion de S. Tryphon mettait l'empereur Philippe au rang des princes impies : où fàp r\v Xoyicruôç aÛTOÛ evoe$f\ç \ L'opinion qui fait de lui un chrétien n'était pas ignorée de- Métaphraste. Il s'empressa de contredire son texte en supprimant la négation et de transformer Philippe en un pieux empereur 3.

Le pape qui figure dans la passion de sainte Tatiana ou Martina s'appelle Rhétorius. Celui qui adapta cette histoire à sainte Prisca, s'aperçut que le nom manque à la liste des papes, et le remplaça par Eutychianus. C'était, au lieu d'une fantaisie, un anachronisme. Un autre vint qui s'en rendit compte et substitua Eleuthérius à Eutychianus *.

La prétention de se rapprocher de la vérité historique ne suggère pas seulement de menues corrections. Elle introduit dans le récit des données nouvelles. Une interpolation de ce genre a dérouté longtemps les lecteurs de la passion de sainte Crispine. Le juge, pour ébranler sa constance, lui rappelait le sort de ses compagnes, qui d'ailleurs n'étaient pas nommées. Quelqu'un crut comprendre l'allusion, et, au lieu des martyres anonymes, cita le célèbre groupe de Tuburbo 5.

1 P. Franchi, dans Studie testi, t. XIX, p. 93-94.

2 BHG. 1856, n. 4.

3 BHG. 1857, n. 7 : eiç Oîautïtov tôv eùaefîn. tù Tf|ç paaiXeiaç |i€Taf3aivei ai<n.iTTpa. '

* Cf. P Franchi, dans Rômische Qkartalschrift, 1903, p. 223. 8 Plus haut, p. 112.

Cette mention, impossible à accorder avec l'ensemble de la passion, empêcha longtemps d'apprécier un texte où l'on croyait rencontrer des difficultés insurmontables.

Dans une des versions de la passion des saints Marcel et Apulée ', on voie le premier de ces martyrs comparaître devant le gouverneur Dragontius, qui, ne réussissant pas par les voies habituelles à vaincre sa constance, l'envoie en prison. Puis Dragontius meurt, et il a pour successeur Fortunatus, qui le renvoie à un autre juge, Agricolanus. Or, ces deux magistrats sont précisément ceux qui paraissent dans les actes de S. Marcel de Tanger 2, dont quelques incidents ont passé dans cette histoire. Ne dirait-on pas qu'un rédacteur étourdi, qui connaissant d'une part S. Marcel, celui qui fut jugé par Dragontius, d'autre part S. Marcel jugé par Fortunatus et Agricolanus, s'est imaginé avoir deux versions d'un même martyre se complétant mutuellement; qu'en voulant les fusionner, il a été amené à faire mourir Dragontius ?

On trouverait facilement d'autres exemples du même expédient, et la précipitation de certains hagiographes à identifier les personnages les plus différents sur de légers indices et à remanier les textes en conséquence est assez connue. N'est-ce pas sur une simple ressemblance de noms que le martyr Apollonius a été expulsé de ses propres actes et remplacé par Apollos, disciple des apôtres ?

D'ailleurs, nos artisans littéraires se font une idée

' BHL. 5251.

* BHL. 5253.

très élémentaire de l'histoire, et ils ont une manière à eux de pratiquer le culte du document. Ils n'ont pas conscience d'y porter une main sacrilège, en l'enrichissant d'un nouvel épisode qui sera, par exemple, dans la passion S. Théodore, le combat du saint contre le dragon. C'est, à leur sens, améliorer un récit que de le retravailler à fond, et le plus souvent, lorsqu'ils entreprennent une nouvelle rédaction, leur travail porte sur toutes les parties du texte. Les paroles du martyr, l'énoncé officiel de l'édit subissent le même traitement que les phrases qui appartiennent au narrateur.

Du moment qu'on prenait de telles libertés avec les textes, rien ne pouvait arrêter ceux qui se donnaient la mission de les amender, et, pour renforcer l'élément édifiant, ils se donnaient libre carrière. Les citations de l'Ecriture fournissaient ample matière à développements ; ils les multiplient volontiers, et il est entendu que le martyr a toujours à la bouche des textes de circonstance. Si la prière du martyr est belle, ils croient l'embellir en l'allongeant. Une tournure religieuse est donnée à des incidents d'ordre vulgaire. Ainsi, dans la passion de S. Cyprien, Galerius Maximus meurt de maladie ; dans une passion remaniée il succombe à ses remords : paenitentiae reus decessit languore consumptiis '. Certains détails semblent-ils produire moins bonne impression sur le lecteur, on les retranche. Dans la passion de S. Marinus se trouvait le motif connu du martyr qui feint un moment de vouloir se plier aux exigences de la loi impie. Une ver-

1 Dans Reitzenstein, Die Nachrichten ilber den Tod Cyprians. p. 37.

sion latine a conservé le trait ', mais ie texte grec a été expurgé en cet endroit '. La scène dont le lecteur aurait pu se scandaliser a disparu.

Nous avons vu un évêque s'émouvoir des apparences d'origine manichéenne qu'il découvrait dans une passion et la retravailler en conséquence 3. Inversement on peut citer des passions de martyrs retouchées dans des vues sectaires. Ainsi, de la Passio Cypriani nous avons une rédaction donatiste 4, et la Passio Crïspinae semble avoir été marquée également au sceau de la secte.

Des modifications très importantes ont pour principe des faits liturgiques. Le martyr étranger dont une église a adopté le culte finit par se naturaliser, et l'on oublie son pays d'origine. L'hagiographie garde souvent les traces de l'accaparement, en ce que la scène du martyre est déplacée au profit de l'église adoptive. Félix de Thibiuca, d'après le récit historique, est martyrisé à Carthage. Une légende se forme dans plusieurs églises d'Italie qui ont pris S. Félix comme patron. Le dénouement des actes est retravaillé en conséquence. L'interrogatoire à Carthage est suivi d'une déportation qui conduit le martyr à Noie ou bien à Venosa, suivant le cas. et il meurt dans une de ces deux localités 5. C'est ainsi encore que les saints Nicandre et Marcien,sont de la Mésie. leur patrie, transférés en Egypte 6. Victor et

1 BHL. 5538, Catal. hag. Bruxell., t. II, p. 188-189.

2 P. Franchi, dans Studie testi, t. XXVII, p. 90. Les synaxaires proviennent d'un texte complet. Voir Synax. eccl. CP., p. 313.

5 Plus haut, p, 93.

* Publié par Reitzenstein, Die Nachrichten ilber den Tod Cyprtans, p. 35-37-

5 BHL. 2894, 2895. Voir Analect. Bolland., t. XVI, p. 28.

6 Nous traiterons cette question dans le travail déjà cité sur les Martyrs d'Egypte.

Corona ont des actes égyptiens, des actes italiens qui les font mourir à Otricoli •. des actes siciliens, qui les transportent dans cette île *.

Une retouche moins profonde et plus fréquente consiste à modifier le jour de la mort d'après le jour de la fête, transférée pour des motifs ignorés. C'est ainsi que la vraie date de certains martyres demeure incertaine par l'effet de cette assimilation, et que le même saint est arrivé à figurer plusieurs fois dans les martyrologes.

C'est tantôt la liturgie, tantôt l'usage monastique qui ont conduit à réduire à des proportions déterminées les morceaux qui devaient servir à la lecture, et à leur donner une longueur uniforme. On a fait des recueils dont toutes les pièces sont sensiblement égales et portent l'empreinte d'une même main. Citons les ménologes composés de pièces abrégées s, et les synaxaires.

Quelque étrange que cela paraisse, parmi les facteurs les plus importants de la transformation des textes hagiographiques, il faut compter aussi la mode. Lorsqu'une forme déterminée a conquis la vogue, la tendance se manifeste de la multiplier et de l'imposer même à des matériaux que l'on croirait réfractaires. Jusqu'à quelle profondeur peut agir cette influence, nous l'avons constaté ailleurs en étudiant les actes de S." Procope, auxquels des remaniements successifs ont fini par ne plus rien laisser de leur physionomie pri-

• BHG. 1864, 1865, BHL. 8559 8563 ; O tricoli : BHL. 8583 b.

* Caietanus, Vitae Sanctorum Siculorum, t. I, p. 40-42.

5 Par exemple celui qui a été récemment publié par Latysev, Menologii anonymi byzantini saec. X quae supersunt, 1 vol. Pejropoli, 1911-14.

mitive, rendant méconnaissable le héros lui-même et réduisant au schéma des passions épiques un récit historique aussi simple qu'émouvant. Le succès de certains types de soldats martyrs a été dans d'autres cas un agent de transformation, et l'on peut supposer qu'il n'y a guère d'autre cause à la multiplication des saints militaires de tout grade '.

Nous avons essayé d'indiquer les principaux mobiles qui expliquent les transformations les plus ordinaires de nos textes. Ces raisons ne les expliquent pas toutes Ainsi, il est des coupures dont on ne saurait rendre, compte. L'omission de certaines phrases est due parfois, on le sait, à des accidents de transcription. Mais pourquoi certains épisodes figurent-ils dans tel exemplaire, alors qu'ils manquent dans tel autre ? Le ma- < manuscrit de Vatopédi, d'après lequel a été publiée la passion de S. Procope 2, présente une lacune considérable et voulue, comme le montre la comparaison avec d'autres exemplaires 3. A-t-on choisi ce moyen élémentaire d'abréger une histoire jugée trop longue ? Nous ne saurions donner de raisons générales de ces amputations qui sont assez fréquentes, et les cas particuliers sont à examiner. Il n'y a sans doute pas d'autre raison, la plupart du temps, que l'arbitraire qui préside à toutes les opérations du même genre, et la désinvolture avec laquelle on se permet de toucher aux textes hagiograpbjques. La meilleure preuve, n'est-ce pas,

1 Voir H. Delehaye, Les légendes grecques des saints militaires, Paris, 1909, p. 118-19.

«BHG.1577.

3 Les légendes grecques des saints militaires, pp, 123, 228-233.

que cette littérature n'inspirait qu'un respect très relatif, et qu'on ne lui reconnaissait aucun caractère sacré ?

Mais il faut voir de près et dans des exemples concrets le résultat du travail de transformation dont nos textes sont constamment l'objet. Ce travail ne suit pas de règles uniformes et dépend d'un grand nombre de circonstances: de l'état initial des documents,, des hasards qui règlent la diffusion des œuvres littéraires, de la capacité et de l'initiative de l'opérateur. Suivant l'occuirence il sortira du laboratoire un texte qui n'a subi qu'une revision superficielle, portant sur l'ensemble ou même 6ur quelques parties seulement ; ou bien un texte remanié dont la physionomie peut avoir été plus ou moins profondément modifiée par les corrections de style, les insertions,, les coupures, la contamination avec des textes parallèles. Il arrive que des altérations successives l'aient mis dans un état qui le rend complètement méconnaissable, au point qu'on le prendrait pour une œuvre nouvelle et indépendante, si les intermédiaires n'étaient pas connus.

Or, il est bien rare qu'il y ait moyen de suivre, dans les exemplaires qui nous restent, la série complète des étapes parcourues. Le plus souvent la tradition présente des lacunes si considérables que toute tentative de remonter à l'œuvre originale est condamnée d'avance à échouer. On s'entoure de tous les exemplaires connus d'une passion de martyr et l'on se met en devoir d'établir leurs relations mutuelles. Le classement s'opère, et les filiations semblent déduites avec rigueur, lorsqu'une citation, une strophe poétique, un résumé dont on avait négligé de tenir compte révèle tout à coup

l'existence d'un intermédiaire important, qui n'a laissé que cette faible empreinte, mais qui oblige à reviser toutes les conclusions. Il y aurait à citer plus d'un cas où il a suffi de signaler un manuscrit oublié, pour rendre caduques les constructions les plus solides en apparence, imaginées pour rendre compte des états successifs d'un texte donné. On ne peut que s'étonner, après cela, d'entendre certains érudits réclamer, à propos de vieux textes hagiographiques, le tableau généalogique des manuscrits, ou l'arbre de descendance, et de parler de la recherche de l'archétype. La question ne peut se poser que dans des cas particuliers ; encore, fera-t-on bien, presque toujours, de n'accepter que sous bénéfice d'inventaire les résultats qui paraissent certains ; une copie ignorée, une version, quelques phrases d'un auteur pouvant suffire à les battre en brèche.

Avertis par un instinct très sûr et par les conditions spéciales de leur travail, les anciens Bollandistes ont presque toujours évité l'erreur de reconstituer les passions antiques, et échappé au danger de faire passer pour l'original ce qui ne serait qu'une nouvelle façon. L'étude des exemplaires longtemps ignorés, que l'exploration systématique des bibliothèques permet de développer dans des proportions inconnues jusqu'ici, montre le péril qu'ily aurait à vouloir poursuivre cette chimère. D'excellents érudits l'ont constaté après avoir mis la main à l'œuvre ; quelques-uns l'ont appris à leurs dépens. Il n'est pas sans intérêt de se rendre compte de quelques expériences récentes, dont plusieurs sont le résultat d'études approfondies et opiniâtrement menées. Rappelons par exemple le travail du P. Van Hooff sur la passion de S. Césaire, une de celles qui font

partie du légendier romain, et qui, par suite, ont été fréquemment recopiées et presque aussi souvent retouchées l. Cinquante-cinq manuscrits ont été collationnés. Avec quel résultat? D'entourer une version choisie de ces actes d'une forêt de variantes dans laquelle nul critique ne s'aventurera sans nécessité. L'éditeur a renoncé à établir une classification et s'est contenté de distinguer parmi ses manuscrits des groupes régionaux. Dans ces conditions, on comprend assez son hésitation et ses doutes sur l'utilité d'une publication conçue de cette manière : Satis autem veremur ne putidioris studii in minutiis proseqtiendis aliqui nos accusent V Mais nous aurions mauvaise grâce de critiquer l'édition des actes de S. Césaire, quand nous voyons un savant des plus compétents dans la matière, apprécier, à son point de vue, les avantages d'une semblable publication s.

En vue de l'édition de la passion des Quatre Couronnés un très grand nombre de manuscrits de toute provenance ont été examinés. Après avoir reconnu deux recensions principales, nous avons retenu seize manuscrits qui ont été intégralement collationnés4. C'était probablement trop, car plusieurs d'entre eux ont fourni une multitude de variantes sans intérêt et dont il se-

1 BHL. 1511, Acta SS., Nov. t. I, p. 106-117.

-■> Act. SS., t. c, p. 105.

3 W. Mbyer, Die Legenden des h. Albanus, dans Abhandlungen der k. Geselhcha/t der Wissenschzften zu Guttingen, N. F. t. VIII, 1, p- 10: « Das hat seinen Grund und seinen Nutzen. Untersucht z B. ein Gelehrter ein altitalienisches Gedicht, welches die Légende des Caesarius schildert, so wird er mit Hilfe dièses kritischen Apparates wahrscheinlich die benùtzte Vorlage der Dichtung bestimmen konhen. »

* Acta SS., Nov. t. III, p. 765-79. 25

rait aisé d'augmenter le nombre en utilisant de nouveaux exemplaires.

L'antique passion de S. Menas a été éditée par un maître, K. Krumbacher*, d'après neuf manuscrits que nous appellerons avec lui A, B, C, P, Q, R, S, T, V, et qu'il est inutile ici de désigner avec plus de précision. Il est instructif de recueillir les conclusions de l'éditeur sur les rapports qui existent entre ces manuscrits, et sur leur généalogie.

« Seuls les manuscrits P V, dit Krumbacher, ont des relations étroites ; ce sont évidemment des frères ou des neveux. T se rapproche beaucoup d'eux, mais en général il représente un type un peu plus ancien, et, à la fin, un type plus moderne. Q est également apparenté à P V mais moins étroitement que T ; à cette même famille appartient S, mais dans la seconde partie du texte il s'éloigne de tous les autres manuscrits par des additions et des modifications qui lui. sont propres. B et C se rapprochent assez l'un de l'autre. A est à peu près à B C ce que S esta P V T Q, c'est à dire que A, tout en appartenant à la famille B C, doit à des singularités de rédaction en grand nombre une place à part.

« Enfin R accuse une certaine affinité avec A B C avec B surtout, mais, par beaucoup de points, incline du côté de P V T Q S. La situation mitoyenne de R est encore accusée par ce fait que d'une part il semble dépendre de B, d'autre part de S. De plus, un coup

f Miscellen zu Romanos, dans Abhandlungen derk. Bayerischen Akademie der Wissenschaften, I. Kl., t. XXIV, 3 , p. 31-43-

d'œil sur l'apparat montre qu'il y a toutes sortes de rapports spéciaux entre diverses unités des groupes A B C et P Q T V, et les types R et S.

« On est souvent tenté, en se laissant guider par l'analogie de la tradition sur d'autres domaines, de faire remonter l'accord inattendu de certains manuscrits, d'ailleurs fort divergents, à des notes marginales fournies par un représentant d'un autre groupe. Mais ni les manuscrits de saint Menas que j'ai vus, et dont les marges ne portent pas de variantes, ni tant d'autres manuscrits hagiographiques, ne donnent un appui suffisant à l'hypothèse d'une contamination par cette voie. Il faut probablement expliquer cette extraordinaire confusion des variantes utilisables pour l'établissement d'une généalogie, simplement par le fait que nos manuscrits ne sont que les débris, conservés par pur hasard, d'une foule de branches et de familles, qui pendant plusieurs siècles, se sont séparées et croisées de toutes manières. Dans cet état de choses, il ne sauvait être question de débrouiller cette confusion par un examen attentif de tous les traits de famille, ni d'établir ,un arbre généalogique, en le supposant même défiguré par quelques X Y Z. Celui qui l'essaierait verrait bientôt qu'il se livre à un jeu de patience très inutile '. »

Le même auteur concluait que la tradition de nos textes est comme celle de ces écrits spéciaux, qui se perd dans un chaos de remaniements, de rédactions, de variantes manuscrites, et sur lesquels la fantaisie opè-

J Miscellen zu Romanos, p. 64.

re avec une telle liberté, que presque chaque manuscrit constitue une recension : quot codices tôt recensiones '.

Combien il avait raison de mettre en garde ses lecteurs contre les surprises d'une tradition compliquée à la fois et incomplète, le savant byzantiniste devait bientôt le constater, non sans étonnement, à propos du texte même qu'il avait étudié avec tant de soin et de patience.

On sait que les recherches de Krumbacher sur S. Menas avaient été entreprises à propos du cantique de Romanos en l'honneur de ce martyr. Il s'agissait de retrouver le récit qui avait servi de source au mélode.

Trois textes étaient en présence. La passion publiée dans les Analecta Bollandiana, qui fait partie du ménologe de Métaphraste ; un texte composite, publié par Théophile Joannou, dans lequel les passions des saints Menas, Victor et Vincent se font suite2; enfin, la passion antérieure à Métaphraste, dont Krumbacher a donné la première édition. Il existe encore un panégyrique de peu d'étendue 5, qui ne saurait entrer en ligne de compte.

Le relevé des parties communes à Romanos et à ces textes amena à conclure que le poète ne s'était servi d'aucun d'eux, mais bien d'une recension plus ancienne de la passion, dont ils dérivent eux-mêmes. Krumbacher ajoutait que la passion publiée par lui et celle de Théophile Joannou appartient à une même branche de la tradition ; que cette dernière y occupait le rang le plus

* Miscellen zu Romanos, p. 65.

* BHG. 1250, 1251.

3 BHG. 1255.

LA VIE DES TEXTES HAGIOGRAPHIQUES 38g

éloigné '. Tout entier à l'idée de découvrir les éléments d'une généalogie, Krumbacher ne s'était point occupé des sources de la passion, et n'avait pas remarqué que l'histoire de Menas n'est qu'une simple adaptation de la passion de S. Gordius, racontée par S. Basile.

M. P. Franchi % qui avait autrefois signalé cette dépendance, partit de l'idée fort juste que la rédaction de la passion de S. Menas la plus voisine de S. Basile était aussi la plus rapprochée de la forme primitive, et une étude minutieuse l'amena à se représenter comme suit la succession des textes. Un hagiographe appliqua à S. Menas l'histoire de S. Gordius presque tout entière, avec de menues modifications. De cette passion dérivent la recension lue par Romanos, celle qui a donné naissance à la passion des Bollandistes et "celle de Théophile. Celle-ci, qui a conservé moins de débris de l'homélie de S. Basile, est plus éloignée de l'original que la précédente. Mais celle qui s'en écarte le plus est la passion de Krumbacher.

L'expérience de M. Lietzmann sur la vie de S. Syméon stylite 5 mérite d'être signalée ici, puisqu'il s'agit d'un texte dont la tradition a suivi les mêmes voies que les passions des martyrs. Ce savant fit, parmi les plus anciens, un choix de manuscrits désignés respectivement par A, B, C, D, E, F, G, X, Y, auxquels il joignit ceux d'une vieille traduction latine, L, M. La masse des variantes fournie par ce groupe restreint de

1 Misceilen zu Romanos, p. 47.

2 Dans Studi e testi, t. XIX, p. 9-17.

3 Dans Texte und Untersuchungen, t. XXXII, 2 (1908), p. 20-78.

témoins fut telle, qu'il fallut dès l'abord renoncer à appliquer les méthodes ordinaires. Écoutons l'éditeur.

« Les manuscrits du texte grec offrent de telles divergences, qu'au premier aspect toute tentative de mettre de l'ordre dans ce chaos paraît sans issue. En réalité il est impossible de reconstituer par les méthodes critiques habituelles le texte primitif, auquel on ajouterait, comme apparat, les variantes des manuscrits. On ne reconnaît distinctement que deux types principaux de la tradition, d'une part A B C D E F G, de l'autre X Y. Mais tandis que X et Y sont étroitement apparentés, les manuscrits de l'autre groupe se séparent à tel point qu'il est impossible d'en trouver deux qui puissent être collationnés l'un sur l'autre '. >

M. Lietzmann a dû se résoudre, par suite, à adopter un système spécial. Trois textes ont été imprimés intégralement : celui du manuscrit A, avec, au bas des pages, les nombreuses variantes de B, et un choix discret des variantes des autres manuscrits du groupe C D E F G. Ceux-ci en fournissent un tel nombre qu'on constate plus de différence entre n'importe quel exemplaire et -un des manuscrits A et B, qu'il n'y en a entre ces deux derniers. Les exemplaires X, Y, collationnés l'un sur l'autre, donnent un second texte. Le troisième est constitué par le groupe latin.

C'est à de pareils expédients que nous avions été réduit à recourir pour introduire un peu de clarté dans la tradition des actes des martyrs persans Acepsimas, Joseph et Aeithalas. Mettant à part la rédaction de Métaphraste, il a fallu reproduire trois textes,

1 Texte und Untersuchungen, t. c, p. 201.

autour desquels viennent se grouper les variantes de manuscrits apparentés'.

Au premier, qui, sans conteste, représente le mieux l'original, et que deux manuscrits, K, H, nous ont conservé, a été rattachée une paraphrase G, qui suit pas à pas le modèle. Les modifications ne sont pas toutes d'innocentes retouches de style et témoignent parfois d'une grande légèreté. Autour d'un second texte, reproduit d'après un manuscrit N, prennent place les variantes de quatre autres manuscrits B, L, D, Q. Dans cet ensemble, trois groupes semblent se dessiner : N B, L D, Q. Le troisième texte, tiré de deux manuscrits, C,U, représente un nouvel essai de remaniement, on pourrait dire, un double essai, cardans les deux exemplaires le travail du remanieur porte inégalement sur les divers chapitres. Nous voilà donc en présence de six ou sept versions issues d'un texte unique et on peut être certain qu'il en manque plusieurs autres qui ont complètement disparu.

Les recherches approfondies dont les versions latines des Acta Pauli et Theclae ont été l'objet ne peuvent être passées sous silence. Le résultat de ce travail, auquel M. O. von Gebhardt a consacré une grande partie de sa vie 2, fait bien comprendre le sort fatal réservé aux vieux documents hagiographiques dont la vogue s'est longtemps maintenue.

La comparaison des textes a révélé d'abord l'exis-

1 Les versions grecques des Actes des martyrs persans sous Sapor II, dans Patrologia Orientalis. t. II (Paris, 1905), p. 478-557.

2 Passio S. Theclae virglnis dans Texte uni Untersuchun^en, t. XXII, 2. Cf. BHL. 8020 a - 8025 a.

tence d'au moins quatre traductions latines différentes A, B, C, D, issues du grec, et d'une série d'abrégés des actes dont un remonte directement à l'original. A et C se sont conservés intégralement, B aussi, à peu de chose près. De D il reste des fragments considérables, et un débris, E, paraît représenter une cinquième traduction perdue. A en juger par les manuscrits qui nous restent, A et D n'ont joui que d'une diffusion restreinte. Le succès des autres versions n'en a été que plus grand, et, comme le dit l'éditeur, ce succès leur a été fatal. « On ne se contentait pas de les copier simplement ; on modifiait çà et là, selon le goût et le bon plaisir de chacun, les expressions et des phrases entières, en sorte qu'avec le temps il se forma une série de types ou de versions sur lesquelles de nouveau s'exerça, avec le même arbitraire, l'activité des copistes. Dans le cas de B nous avons à tenir compte de trois versions, distinguées par des marques caractéristiques, et d'une forme de transition. Dans le cas de C, c'est de quatre versions qu'il s'agit '.»

Pour permettre au lecteur d'embrasser d'un coup d'œil les différents courants de la tradition, Gebhardt a dû s'y prendre de la sorte. Le texte A est reproduit en première Tigne, puis les trois versions B, les quatre versions C, chacune avec les variantes ; ensuite tout ce qui reste de D et de E. A tout cela s'ajoutent encore les abrégés au nombre de sept. «.

L'étude de ce recueil, très compliqué en apparence, en réalité admirablement clair, parce que l'éditeur a évité de mêler dans l'appareil critique, à la mode de Tischen-

1 Passio S. Theclae, p. v-vi.

dorf, les recensions les plus disparates, est un des moyens les plus propres à s'initier aux mystères de la tradition littéraire dans le domaine hagiographique. Mais ne perdons pas de vue que, pour multiples que soient les rameaux, nous ne tenons ici qu'une branche, et que, si nous pouvions l'atteindre dans les mêmes proportions, la tradition grecque conduirait à des résultats analogues.

Rien ne vaut un exemple concret permettant de suivre les altérations que fait subir aux textes l'action combinée des copistes et des retoucheurs. Prenons une passion de peu d'étendue, dont les lignes principales n'ont pas été dérangées, la passion des martyrs ,Scillitains c. Les rédacteurs ou correcteurs, comment faut-il les appeler ? ont opéré avec une certaine réserve. Visiblement ils ont prétendu respecter leur texte et entrer dans les vues de l'auteur en amendant parfois le style et en développant légèrement quelques -parties du récit.

Les recensions de la passion des Scillitains ont été réparties en trois groupes.

Le premier comprend le texte de Robinson 2, d'après les manuscrits de Londres = Aa, de Vienne = Ab, d'Evreux — Ac, auxquels on peut ajouter un manuscrit de Reichenau = Ar, dont Mabillon a tiré un fragment. Ensuite, la version grecque = G, le nouveau texte des Bollandistes, d'après deux manuscrits de Chartres = As, At, et le texte d'un manuscrit de Bruxelles — Av, connu par des extraits 5.

' BHL. 7527-7533, BHG. 1645.

i Dans Texts and Studies, t. I, n. 2, p. 112-116.

^ BHL. 7530.

Une seconde recension est représentée par le texte de Baronius = B.

A la troisième appartiennent les formes de la passion représentées par un manuscrit de Colbert = Ca, utilisé par Ruinart, et par un manuscrit de Tolède = Cb, dont se sont servis les Bollandistes.

Nous ferons abstraction complètement d'une rédaction qui s'éloigne beaucoup des précédentes, et que l'on pourrait appeler la passion romaine des martyrs Scillitains '.

Nos trois recensions remontent à un même original, dont l'édition de Robinson se rapproche le plus, et qu 'elles suivent pas à pas presque partout. Toutes en ont gardé quelques parties. Le résultat d'ensemble est qu'aucune phrase n'est demeurée intacte. Nous allons le montrer, en procédant par extraits 2.

i°) La date. L'archétype portait à n'en pas douter : Praesente iterum et Condiano consulibus, les consuls de l'année 180. Cette incidente a subi les transformations que voici :

Praesente bis et Claudiano consulibus Ab . 3Etri TTépaavxoç tô beûxepov koù K\aubiavoû twv ûttoituiv G . In diebus illis présidente bis Claudiano consule Aa, Ar . Praesente Claudiano consule Ac, As, At. Presidentibus Saturnino et Claudiano consulibus Av . Praestante Claudiano consule B (variante). Existente Claudiano consule B.

In diebus illis Cb (omis dans Ca).

1 BHL. 7534, 7534 a.

i M. Robinson a réimprimé, p. 118-121, les textes B, Ca, en mettant en italique les parties qui ne se trouvent pas dans le texte A.

LA VIE DBS TEXTES HAGIOGRAPHIQUES 395

Ce tableau montre les copistes aux prises avec une difficulté assez commune. Une erreur initiale, à laquelle ils ont tâché de remédier de leur mieux, a produit les altérations que l'on vient de voir. Praesens pris pour un participe et remplacé par divers équivalents qui modifient le sens ; le consulibus changé en consule, ou, s'il est maintenu, entraînant l'introduction d'un nouveau nom, pour lequel on choisit celui du proconsul Saturninus ; la suppression pure et simple de la date. Tout cela avait été précédé par une correction portant sur le nom du second consul, Condianus étant assez rare pour faire l'effet d'une graphie défectueuse.

2) Paroles du proconsul :

Potestis indulgentiam domni nostri imperâtoris promereri, si ad bonam mentem redeatis Aa.

... redeatis et sacrificetis diis omnipotentibus Ab, Ac, As, At, Av.

... si bono animo conversi fueritis ad deos nostros B.

...redeatis et deorum (nostrorum) cerimonias observetis Ca, Cb.

3) Paroles de Spératus :

Propter quod imperatorem nostrum observamus Aa.

.... observamus et timemus et adoramus et ipsi cotidie sacrificium no3trae laudis offerimu3 Ab, Ac.

quamobrem dominum verum et regem adoramus B.

éîreibr] tlù 0eû> r)|nâ>v kcù f5acn\eî bou\tûo|nev G.

Siqûidem et pro eis oravimus quos iniuste patiebamur infestos, pro qua re et imperatorem nostrum adtendimus a quo nobis haec vivendi forma concessa est Ca, Cb.

On peut soupçonner que le texte original portait : imperatorem vestrum, qui répond mieux à la situation.

Quoi qu'il en soit, nostrum a donné lieu à une double paraphrase. Pour les uns « notre empereur » c'est Dieu, expression assez insolite pour avoir besoin d'un commentaire. D'autres ont compris que l'empereur ne peut s'entendre que du chef de l'empire, et ils ont insisté.

4) Paroles du proconsul :

Initianti tibi mala de sacris nostris aures non praebebo ; sed potius iura per genium domini nostri imperatoris Aa,Ab.

initiasti maie.... Ac, As, Ai.

niai initiam tibi malum.... Av.

dicente te de mysterio non inferam mala, tantum iura.. B.

incipienti tibi dicere maie de sacrificiis nostris aures non praebebo, sed potius iurate per regnum (genium) dominorum nostrorum imperatorum ut vitae (istiusmodi) laetitia perfruatis Ca, Cb.

5) Réponse de Spératus :

Ego imperium huius saeculi non cognosco ; sed magis îlli Deo servio quem nemo hominum vidit nec videre his oculis potest ; furtum non feci .... Aa.

... nec videre his oculis carnalibus potest, nisi oculis cor-

dis, si fidem habuenmus,videbimus lumen verum Ab, Ac, As,

Ai, Av.

... ego imperatoris mundi genium nescio, sed caelesti

Deo meo servio, quem nullus hominum vidit nec videre

potest ; ego enim nec furatus sum B.

... sed magis i 11 L fide spe (et caritate) deservio Deo,

quem nemo hominum vidit nec videre potest ; facinus, quod

legibus publicis et divinis comperitur esse damnabile, non

feci Ca, Cb.

6) Réplique du proconsul et réponse de Spératus:

Desinite huius esse persuasionis. Spératus dixit : mala

est persuasio homieidium facere, falsum testimonium dicere Aa.

De cetero a tumultu garrulitatum quiescite et accedentes sacrificate diis. Speratus respondit : 111a est mala concitatio quae facit homieidium et falsam accusationem adversus aliquem B.

Proconsul ad ceteros ora convertit et socios (sancti) Sperati sic adorsus est diceas : desinite huius etiam (esse) persuasionis, qua Speratus inlectus est ; quos (quoniam si vos) eius habuerit professio socios, nihilominus habebit et poena. Speratus sanctus dixit : Mala est persuasio falsum testimonium dicere, mala utique probatur esse consensio (concessio) si contra divinis legibus agatur et publias quibus humanae vitae ordo disponitur. Persuasio vero divinae culturae sectanda est potius quam deserenda Ca.

7) Après les mots qui est in caelis, prononcés par le martyr Cittinus, la rédaction B interpole les phrases suivantes dont il n'y a pas de trace ailleurs et qui modifient la suite de l'histoire.

Saturninus procDnsul dixit : Detrudantur in carcerem, ponantur in ligno in crastinum .

Sequenti die Saturninus proconsul sedens pro tribunali eos praesentari iubet. Qai cum adstitissent, dixit ad feminas : Honoràte regem nostrum et sacrificate diis.

L'addition semble avoir pour objet d'introduire Donata, Vestia et Secunda, dont l'intervention n'est pas préparée dans la plus ancienne version. Après la réponse de Secunda, B ajoute de nouveau :

Saturninus proconsul auditis his praecepit eas servari. (separari). Advocatis viris dicit Sperato.

Les paroles des martyres sont paraphrasées dans Bet C

8) Paroles de Spératus :

in re tam bona non est deliberatio Ab, Ac.

iv upcrfUCXTi ootujç éTKpiTUJ oùb€)uîa KaGicrTaxai PouXq f| bid-

OK6VJJIÇ G.

in re tam iusta nulla est commutatio Aa.

in re tam bona non est deliberatio As, At.

in certamine iusto nulla est remissio. Fac quod vis. Nos enim pro Christo gaudentes morimur B.

in rem tam bonam quaeritur (quae erit) secunda deliberatio

Tune enim deliberavimus a cultura (nos culturam) Christi non deserere, quando baptismi gratia renovati et diabolo abrenuntiavi mus et Christi vestigia secuti sumus Ca, Cb.

9) Question du proconsul et réponse de Spératus :

Quae sunt res in capsa (causa) vestra ?

Spératus dixit : venerandi libri legis divinae et epistulae Pauli apostoli viri iusti Ab, Ac, Av.

... libri et epistulae Pauli viri iusti Aa.

ai Ka9' f]|uâç pip\oi kcù ai TrpoaeiriTOÙTOiç l éfno*To\ai

TTaû\ou toû ôaiou àvbpôç G.

Qui sunt libri quos adoratis legentes ? Spératus respondit : Quatuor evangelia domini nostri Iesu Christi et epistulas sancti Pauli apostoli et omnem divinitus inspiratam scripturam B.

Quae est dicite mihi res doctrinarum in causa et religione vestra ? Spératus respondit : Libri evangeliorum et epistolae Pauli viri sanctissimi apostoli Ca, Cb.

1 Th. Zahn, Geschichte des neutestamentlichen Kanons, t. I, p. 86, n. 1, demande pourquoi on ne corrigerait pas en irpooeiri toûtoiç. " Pourquoi ? Parce qu'il n'y a aucune raison de croire que le traducteur a écrit autrement que irpooeTUTOÛTOtç et qu'il ne faut pas corriger les textes pour se donner ce plaisir.

LA VIE DES TEXTES HAGIOGRAPHIQUES 39g

10) Dernières paroles de Spératus :

Deo gratias agimus Aa.

Deo omnipotenti insufficienter ( — tes) gratias agimus Ab, Ac, As, At.

Gratias Christo agimus Ca.

Gratias Deo agimus Cb.

et qui eum eo erant omnes dixerunt : Deo gratias conferimus, qui dignatur nos hodie martyres accipere in caelis pro confessione sua B.

tôt€ xoîvuv ô àGXoqpôpoç toO XpiaToO Zuepâxoç éuccXXô- Hevoç eùxapicrdav xûj 0ew fuuûjv, xw irpoaK€KXriKÔTi aûxoùç eiç tôv ÛTtèp aùxoO Gdvaxov, àvérrenijjev G.

10) Dernières phrases de la passion :

Universi dixerunt : Deo gratias. Et ita omnes simul martyrio coronati sunt et régnant cum pâtre et filio et spiritu sancto per omnia saecula saeculorum Aa.

Universi dixerunt : Deo gratias. Et statim decollati sunt pro nomine Christi Ab, Ac.

Universi uno ore dixerunt : Deo gratias et laudes, qui nos pro suo nomine ad gloriosam passionem perducere dignatus est et statim decollati sunt pro nomine Christi

As, At.

Universis autem gaudentibus et Deum glorificantibus eo quod ad gloriosam passi'onem eos perducere dignatus est statim decollati sunt pro nomine Christi, qui cum pâtre et spiritu sancto vivit et régnât per immortalia saeculorum saecula Av.

Flexis genibus unani miter, cum iterum gratias Christo agerent, truncata sunt singulorum capita B.

Et sic venientes ad locum martyrii, gladio sunt percussi, beatas animas Deo tradiderunt Ca, Cb.

TnviKccûTd oùv TTCÎvxeç oi âyioi tôv 0€Ôv boEoXoYoOvreç ô)nocpuj viuç ëqpacncov ■ loi eùxapiaxoOiaev, xpiacrpe KÛpie, kcù aè

HefoiXvvoixev ôti tôv à-çwva Tf|ç ôuo\OYÎaç ïXewç éxeXeîuuaaç,

Kai oiauévei aou rj (5aai\e{a eîç toù; cuiîivaç, tùjv cûûjvuuv àur]v.

Kai àvcnrejuijjdvTiuv aÛTiJjv tô àun.v èxe\e\ûjQr\aav tûj Sîqpei |ur| -

vî iou\ia> i£' kt\. G.

Les extraits qui précèdent suffisent à montrer combien de traits, en passant d'une rédaction à l'autre, ont été affaiblis ou oblitérés, avec quel sans-gêne la phrase de l'écrivain se substitue à la parole du martyr ou du juge, pour ne point parler des menus faits qui se glissent à la faveur d'une retouche de style. Et nous le répétons, la passion des Scillitains est une de celles qui ont été le plus épargnées.

Nous ne pouvons étendre à d'autres cette étude de détail. Résumons, pour terminer, l'histoire de quelques passions, dont l'ensemble achèvera de nous mettre sous les yeux les vicissitudes auxquelles la transmission des textes hagiographiques est soumise.

L'ouvrage considérable que Krumbacher a consacré à S. Georges ' n'est que l'histoire des formes littéraires d'une légende hagiographique. Encore a-t-il fallu restreindre le champ des recherches, distraire complètement les littératures nationales et les versions en langue vulgaire, ne tenir compte que subsidiairement de la tradition latine et orientale, pour suivre exclusivement le courant de la tradition grecque, et là s'en tenir de préférence à la composition et à la forme générale des passions, sans chercher à épuiser le détail

1 Der heilige Georg in der gtiechischen Ueberlieferung dans Abhandlungen der k. Bayerischen Académie der Wissenschaften. Phiios. philol. und hist. Klasse, t. XXV, 3 (1901), xlh-332 pp. Nous avons traité de la légende de S. Georges dans Les légendes grecques des saints militaires, p. 45-76, mais avec infiniment moins de détail.

infini que pourrait suggérer l'étude minutieuse des manuscrits.

Toute l'immense littérature que le culte de S. Georges a fait éclore — nous mettons à parties recueils de miracles — si morcelée, et l'on serait tenté de dire, si variée, sort en définitive d'une seule passion dont nous n'avons pas le texte original, mais dont les dérivés permettent de reconstruire suffisamment la physionomie. C'est la passion épique du type fabuleux par excellence, celui des martyres à résurrection. L'histoire est censée se passer chez un roi Dadianos, entouré de soixante-douze autres rois ou gouverneurs, et contient une suite d'épisodes étranges, que nous pouvons supposer connus. Il reste de cette passion un certain nombre de remaniements en grec, de date relativement récente et offrant chacun des particularités caractéristiques. C'est aussi cette forme de la légende qui a passé chez les orientaux et chez les latins *.

La mention du roi Dadianos qui, dès les premières lignes, de la passion, transportait le lecteur dans le monde de la fable, fut de bonne heure jugée choquante, et la substitution de Dioclétien à ce persécuteur de fantaisie inaugura la série des transformations. Quelques traits un peu vifs furent en même temps légèrement estompés, mais le récit garda son caractère.

Une nouvelle forme de la légende devait bientôt en sortir. La passion de S. Georges fut complétée par

1 Krumbacher désigne cette forme sous le nom de « Volksbuch » qu'il oppose à un texte remanié « Normaltext ». Ces appellations sont utiles et on peut s'en servir à condition de ne pas presser le sens.

l'histoire de sa jeunesse, par celle de sa mère Polychronia. L'épisode de l'eunuque Eutropius semble y avoir été introduit en même temps. L'ensemble de cette version se retrouve dans les strophes d'un cantique de Romanos, qui la suppose connue.

Tous ces états de la légende sont faits pour un public très peu regardant. On finit pourtant par se dire que l'abus de l'élément merveilleux dépassait toutes les bornes ; que certains épisodes n'étaient pas précisément faits pour édifier le public ; que, dans les prières mises sur les lèvres du martyr se rencontraient des formules pouvant autoriser le soupçon d'hérésie. Il se trouva naturellement des rédacteurs pour donner satisfaction à des exigences assez raisonnables ; ils produisirent au moins deux nouvelles formes de la passion de S. Georges. L'une, la plus ancienne sans doute, a conservé quelque trace de l'histoire de la jeunesse de S. Georges, et donne un ,peu plus de place que l'autre au merveilleux. Elle est au fond de plusieurs rédactions élaborées sous l'inlluence des règles de la rhétorique : celle de Nicétas David, identique au premier texte du ménologe de Métaphraste, le second texte de Métaphraste, le uapiûpiov de Théodore Daphnopate, un panégyrique attribué à S. André de Crète, les panégyriques de S. Grégoire de Chypre, de Constantin l'Acropolite. le uapiùpiov du rhéteur Georges, qui a luimême utilisé Daphnopate et Métaphraste. L'autre forme, à laquelle Krumbacher a donné le nom de « texte normal», est, après la remaniement de Métaphraste, celle qui se rencontre dans le plus grand nombre de manuscrits. Chacun de ces exemplaires se distingue par des leçons particulières, dont le relevé n'a pas été fait. Par-

LA VIB DBS TEXTES HAGIOGRAPHIQUES 403

mi les passions auxquelles à son tour ce texte a donné naissance, il faut compter les panégyriques — qui sont de longs récits — d'André de Crète et de Théodore le questeur, ainsi qu'une rédaction fortement interpolée, car elle est enrichie d'un récit de la jeunesse de Georges, du martyre de l'impératrice Alexandra et du martyre de la mère du saint, Polychronia '. Dans certains exemplaires l'épisode du martyre d' Alexandra a seul trouvé place 2.

Nous ne nous arrêterons pas davantage à ces nombreuses rédactions, et les abrégés seront entièrement passés sous silence. Il est à constater que, de bonne foi et s'imaginant se rapprocher de la vérité, les divers rédacteurs ont travaillé à modifier de plus en plus profondément le récit qui a servi de point de départ. En fait, la forme la plus raisonnable de la passion de S. Georges ne contient pas un élément historique de plus que l'extravagante fantaisie dont le décret, dit de Gélase, dénonçait le danger.

La légende de S. Alban, premier martyr d'Angleterre, est surtout connue par Bède, qui la raconte au long dans son Histoire ecclésiastique. Alban, encore païen, accueille sous son toit un clerc qui fuyait la persécution. Il est converti par lui, et lorsque les soldats se présentent, il s'offre à sa place. Le juge lui ordonne de sacrifier, mais Alban refuse d'obéir et subit de cruels tourments ; puis il est condamné à être décapité. Lorsqu'il est conduit au lieu de l'exécution, qui se trou--

» Krumbacher, t. c., p. 169.

' Krumbachbr, t. c, p. 173.

vait de l'autre côté du fleuve, la foule qui encombre, le pont, obstrue le passage. Il passe la rivière à pied sec. Le bourreau se jette à ses genoux et -se convertit. Alors Alban gravit une hauteur qui se trouvait aune distance de cinq cents pieds, et y fait jaillir une source.^ Là il est décapité, et celui qui lui porte le coup fatal perd ses deux yeux, qui tombent à terre. Le premier bourreau partage le sort du martyr '.

De Bède descend toute une lignée d'hagiographes anonymes ou obscurs, qui ont redit la même histoire en latin, en anglo-saxon, en vieil anglais, en vieux français 2. On savait bien que le pieux historien n'avait pas été le premier à relater cette passion. Mais où était la source? M. W. Meyer * a été assez heureux pour la découvrir. Ses recherches l'ont mis en présence de deux textes antérieurs à Bède, entre lesquels il s'agissait de choisir : l'un conservé à Turin, l'autre à la bibliothèque Nationale de Paris i. Il fallait préalablement se rendre compte du rapport des deux pièces, dont la communauté d'origine ne pouvait laisser aucun doute, et dont l'une au moins portait la trace de profonds remaniements.

Les deux rédactions — nous les citerons avec les divisions introduites par l'éditeur — ont de notables parties, sinon communes, du moins parallèles (n. 4-6, 14-22), dans lesquelles on relève beaucoup d'expressions identiques. D'autres parties (n. 1-3, 7-13J sont totalement différentes, quoique là encore plus d'un détail dé-

1 Hist. eccl. Anglorutn, 1,7.

2 Cf. Duffus-Hardy, Descriptive catalogue of materiats relating to the History of Great Britain und Ireland, t. I, p. 3-34.

3 Die Legenden des h. Albanus. Plus haut, p. 385.

4 BHL. 210 d, ail. Les deux textes ont été publiés par M. Meyer.

cèle une même source. A la passion de Paris manque l'introduction relativement longue qui précède celle de Turin. On ne saurait tirer aucune conclusion de cette circonstance. L'introduction était facilement regardée comme un hors-d'ceuvre et la partie toute désignée à qui voulait amputer un texte jugé trop long.

Plus caractéristique serait la divergence des récits de l'interrogatoire et du jugement (n. 7-13). Dans la passion de Turin, la scène de l'audience est normale. Le juge commence par les questions d'usage : Quoi txbi nomen est etc. D'autres questions se succèdent, ainsi que les réponses, d'une façon assez naturelle.

La passion de Paris prend ici une tout autre tournure. Le juge, jerino furore succensus, se répand en invectives, puis interroge Alban sur sa famille : Cuius génère familiae es ? Comme le martyr répond qu'il est chrétien, il insiste : nomen tuum quaero, quod sine niora edicito tnihi. Le reste de l'interrogatoire est très sommaire et le juge ne tarde pas à rendre la sentence.

A la première comparaison des deux versions, on est tenté de conclure que la passion de Turin est plus ancienne que l'autre. Mais cette solution est insuffisante, et trop de difficultés de détail s'opposent à ce qu'on regarde le texte de Paris comme dérivé de celui-là. On en serait toujours à se poser le problème, sans la découverte d'un abrégé, d'apparence assez insignifiante ', où l'histoire du martyr y compris l'interrogatoire (n. 1-13) est condensée en six lignes, tandis que la partie qui correspond aux miracles et à la mort du saint a

1 BHL. 211 a.

reçu tout son développement. Ce qu'il y a d'intéressant, c'est que le petit nombre de phrases qui représentent la première partie (n. 1-13) de la passion sont précisément celles qui sont communes aux deux rédactions de Turin et de Paris.

Ces deux formes de la passion existaient-elles avant notre abrégé, et celui-ci serait-il un extrait de l'une d'elles sans relation avec l'autre ? Rien de plus invraisemblable. Par quel hasard Pabréviateur serait-il tombé précisément sur les phrases communes aux deux textes ?

On imagine difficilement aussi que cette passion sommaire ait donné naissance, par voie d'interpolation ou de développement, aux deux textes de Turin et de Paris. Deux hommes travaillant indépendamment l'un de l'autre à étendre la même matière ne se seraient pas rencontrés ainsi.

Reste à conclure que le point de départ est un des textes complets, celui de Turin, comme il n'est pas malaisé de le démontrer. Un second hagiographe, qui voulait mettre en lumière les miracles de S. Alban, a extrait de la passion l'abrégé, où tout le reste est condensé en quelques phrases. Survint un troisième qui s'aperçut du manque de proportion de la nouvelle pièce ; il rétablit l'équilibre, en développant la première partie, et s'aida, pour l'interpoler, de ses souvenirs et de ses lectures. La résultante est le texte de Paris.

C'est de cette troisième version que Bède s'empara. Il ne l'inséra pas textuellement dans son histoire, mais y puisa les éléments du chapitre qu'il consacra à S. Alban. Ce chapitre, formant une nouvelle reccnsion de la passion, fut détaché de l'Histoire ecclésiastique, et figure, comme Passio S. Albani, dans une foule

de manuscrits. Ce fut celle qu'on lut de préférence, et c'est là désormais que les hagiographies allèrent puiser lorsqu'ils avaient à redire les louanges du protomartyr d'Angleterre.

L'énumération des stades divers parcourus par la passion de S. Cassien d'Imola ' ouvrira de nouveaux horizons.

Le célèbre martyr de Forum Corneliî fut chanté, on le sait, par Prudence 2. Le poète a été le premier à codifier la tradition qui s'était formée autour de la basilique ; il a définitivement fixé la version qui faisait de Cassien un maître d'école martyrisé par ses élèves. Les temps arrivèrent où sa poésie nerveuse et distinguée ne fut plus goûtée que des seuls lettrés. A l'usage du grand public le récit fut mis en1 prose, encadré d'un prologue et d'une conclusion dans le style des passions qui circulaient alors, et l'auteur de la paraphrase fait connaître le motif qui a guidé sa plume :

Prudentius, vir religiosus, fidei dogmata poematis iocunditate commendans ... adorandam Cassiani martyris passionem sub hoc ordine voluii ad posteritatem pervenire. Quam ideo visum est communi sermone describere. ut, quae tenentur libris recenserentur et populis et scientia nota doctorum auribus quoque omnium non essent ignota fidelium 3.

C'est cette histoire en prose qui fournit la matière aux abrégés -destinés aux martyrologes historiques et des lectionnaires. Elle ne manqua pas, naturellement, d'être

1 F. Lanzoni, Le leggende di S. Cassiano d'Imola, Forli, 1913 . * Peristephanon, IX.

3BHL. 1626.

plusieurs fois l'objet de retouches et de remaniements '.

L'une de ces rédactions, Gloriosa Christi athletae, n'est pas seulement l'ancien récit remis à neuf. L'auteur, qui cède à de pressantes invitations, a trouvé matière à le compléter. Taliutn ergo quorundam precibus inviiati, ea quae de ipso sunt a maioribus litteris tradita, novo stilo nihilominus prosequi dignum dtiximus ; quibus quoque quaedam inserimus, quae quidem aliquid ad gaudia tantae festivitatis adiciant ac legentium desiderio copiosius satisfaciant 2. Les compléments ont trait à l'histoire locale et au renouveau du culte de S. Cassien, à l'occasion des événements politiques et religieux qui marquèrent l'histoire d'Imola, au commencement du XIIIe siècle.

La légende du martyr de Forum Cornelii reçut, bien loin de son lieu d'origine, des accroissements très inattendus. L'antique cathédrale de Sabiona (Sâben), en Tirol, était dédiée à notre saint. En 994, l'évêque Albuin transféra à Brixen le siège de l'évêché. La nouvelle cathédrale prit le titre des saints Cassien martyr et Ingenuus confesseur. Au XIIe siècle, un anonyme entreprit d'écrire l'histoire des origines de l'évêché de Sabiona-Brixen sous le titre de Vita et gesta Cassiani, Ingenuini et Albuini episcoporum 3. S. Cassien n'est plus simplement le patron de la cathédrale ; c'est lui l'apôtre et le premier évêque de Sabiona. Appelé dans cette ville, il convertit et baptise les habitants. Mais les païens font irruption dans la cité, s'emparent de l'évêque et le conduisent à Imola. Ingenuus prend aus-

1 Ainsi la passion BHL. 1626 b.

1 BHL. 1635 e. Catal. Lut. Rom. p. 167.

3 BHL. 1627, 4273, 241.

LA VIE DBS TEXTES HAGIOGRAPHIQUES 409

sitôt sa place. Cassien est réduit à se faire maître d'école et meurt martyr de la façon que l'on sait.

Cette nouvelle version de l'histoire de S. Cassien devint courante en pays tirolien. Les lectionnaires la résument pour l'usage liturgique. On ne sait toutefois si l'auteur du Vita et gesta en fut l'inventeur, ou s'il s'empara d'une légende déjà admise. Le dominicain Barthélémy de Trente rédigea en 1244, pour son légendier \ une passion de S. Cassien2, dans laquelle il combine l'ancienne légende en prose, la notice du martyrologe de Bède et le Vita et gesta. Il fut résumé à son tour par Pierre de Natalibus, dans le Catalogus sanctorum.

D'abord ignorée à Imola, la légende tirolienne finit par y arriver et ne tarda pas à recevoir une sorte de consécration officielle. En 1217, les reliques de S. Cassien avaient été transférées à l'intérieur de la ville. Elles furent déposées, en 1271, dans la nouvelle cathédrale, dont on fit alors la dédicace. C'est à cette occasion que 1' évêque Sinibald s'avisa de demander à un hagiographe qui avait fait ses preuves une histoire de S. Cassien mieux documentée que celle qui avait cours à Imola. Le nouveau biographe, qui n'était autre que l'auteur de la Légende dorée, s'entoura consciencieusement de toutes les sources qui se trouvaient à sa portée. Il prit comme point de départ les rédactions connues de la légende : Prudence, sans doute aussi la paraphrase en prose, la passion Gloriosa Christi athletae, le résumé d'Usuard, un sermon de S. Pierre Damien, et le Vita et gesta de

1 BHL 9033.

« BHL. 1628.

Brixen. Un supplément d'information lui fut donné par la vie de S. Pierre Chrysologue et par un miracle de S. Germain ', où S. Cassien d'Autun est confondu avec celui de Forum Cornelii. Dans tout cela, le pieux écrivain ne vit rien qui heurtât son sens historique. Sa compilation Caelestis gloriae patriam * fut bientôt achevée, et reçue, on n'en peut douter, comme le dernier mot de l'érudition.

Et voici le résultat principal de cette refonte de la légende : il demeura acquis que le martyr S. Cassien était évêque ; les leçons de l'office, qui étaient empruntées à la vieille passion en prose, ne furent pas modifiées du même coup. Mais la science de Jacques de Varazze s'infiltra dans la liturgie par les versets, les répons et autres textes secondaires, qui servirent ainsi» de correctif et de complément au lectionnaire resté fidèle à l'ancienne tradition.

Le dominicain Pierre Calo, à son tour, composa une vie de S. Cassien 5. Il se servit de celle de Jacques de Varazze et de celle de fra Bartolomeo.

Brixen avait transmis à Imola la tradition de l'épiscopat de S. Cassien ; Imola la lui rendit encadrée dans la compilation de Jacques de Varazze. L'office et la messe qui s'en inspire se retrouvent dans les livres tiroliens. Quant aux leçons, elles sont prises tantôt dans le Vita et gesta, tantôt dans le texte même de Jacques.

L'œuvre de ce dernier, malgré le prestige de l'auteur, ne fut pas absolument définitive. On y trou-

• Cf. BHL. 1635 g.

2 BHL. 1635 b, c.

3 Analect. Boll., t. XXIX, p. 85, n. 556.

va matière à corriger et à préciser. Jacques avouait simplement ignorer quo tempore floruerit vel unde fucrit oriundus. Le lieu de naissance était-il donc si difficile à découvrir ? Ceux d'Imola assurèrent, comme c'était assez naturel, que Cassien était leur compatriote. Mais Brixen l'accapara de son côté '. Il y eut également une tentative pour fixer l'époque du martyre. Pierre Calo la place au temps des empereurs Théodose et Valentinien, date également impossible, qu'il s'agisse du premier ou du second Théodose, du second ou du troisième Valentinien.

Il serait curieux de connaître la source de cette extravagance. Elle montre une fois de plus .que les hagiographies, ceux-là même qui avaient quelque instruction, ne reculaient devant rien lorsqu'il s'agissait de mettre au point le travail d'un prédécesseur.

Les destinées de la passion de S. Tryphon sont également assez singulières. Les textes grecs sont les suivants : une passion ancienne, une passion rédigée pour le recueil de Métaphraste 2, une passion rédigée pour le ménologe abrégé de Moscou 5. Nous négligeons les synaxaires. La passion de Métaphras te est un remaniement du texte ancien. Elle le suit librement, développant par-ci, coupant par-là, corrigeant les invraisemblances trop criantes, modifiant aussi le style suivant la mode de la maison. C'est à peine s'il y a lieu

1 L/iNZONi, t. c, p. 47.

» BHG. 1856, 1857.

s Latysev, Menologii anonymi byzantini saec. X qnae supersunt, t. I, p. 1-7.

de distinguer la passion de Moscou de la précédente. Elle reproduit jusqu'aux phrases de Métaphraste, mais elle l'abrège quelquefois, surtout dans les discours.

A côté de l'ancienne passion, mais rédigée plus tard, à ce qu'il semble, prend place une pièce du genre pMoç Kdi GaùjuaTa, qui raconte la vie de S. Tryphon, depuis l'âge le plus tendre, jusqu'à l'épisode par lequel débute la passion '. Cette vie n'est qu'un tissu de miracles. L'idée a dû venir de la raccorder à la passion qu'elle est destinée à compléter. Le fait est qu'il ne nous est parvenu aucun exemplaire grec dans lequel la jonction se trouve accomplie. Métaphraste lui-même semble avoir lu les pièces séparées. Il s'attache à la seconde, et son début rappelle la première par manière de prétention. Mais il n'est guère douteux qu'il exista en grec, à côté des textes isolés, un |3ioç koù BaûuctTa koù luapTupiov toû àyiou uâprupoç Tpûcpuuvoç.

Sans compter la version arménienne 2, la tradition latine suffit à le montrer. En effet celle-ci ne comprend pas seulement de vieilles versions de la passion 3, mais aussi des versions offrant un texte complet, en plusieurs rédactions, qui ont été traitées avec la liberté habituelle, abrégées par endroits, ailleurs interpolées. Pour se reconnaître dans ces rédactions, il faut savoir qu'à Rome le culte de S. Tryphon se trouva un jour

1 La pièce encore inédite se trouve dans plusieurs manuscrits, par exemple dans le Vindobonensis Hist. 3, le Parisinus 1452, etc. Cataloguscodd.hag, grâce, bibliothecarum Germanïâe, p. 38 ., Catal. coda, hag. gruec. btbliothecae nationalis Parisiensis, p. 118.

1 BHO. 1234.

3 Ainsi dans le manuscrit de la Vaticane lat. 577, Catal. codd. hagiogr. lattnorum btbliothecae Vaiicanae, p. 149 ; dans le manuscrit de Turin F. III, 16, Analect. Bolland., t. XXVIII, p. 431.

installé dans une église où était honoré également un S. Respicius, entièrement inconnu d'ailleurs. Leurs noms étant ainsi associés dans une commune vénération, l'idée devait venir de les réunir dans un même récit. L'hagiographie qui fut le premier à la réaliser n'y alla pas par de longs détours. Il s'empara de la Vita et passio de S. Tryphon, et installa à côté du héros S. Respicius, partageant entre les deux les divers épisodes, ou mettant simplement au pluriel ce qui primitivement ne concernait que S. Tryphon.

Ce la étant, on arrive à partager les actes latins de S. Tryphon en deux classes. La première, représentée par deux versions !, ne connaît que S. Tryphon et correspond simplement aux actes grecs ; la seconde comprend deux rédactions des actes sous le titre de Passio sanctorum Tryphonis et Respicii. La plus ancienne est anonyme * ; l'autre est un remaniement de forme assez spéciale, qui a pour auteur un moine dont on connaît les aptitudes pour ce genre de besognes, Thierry de Fleury. Il a combiné la rédaction anonyme de la passion des saints Tryphon et Respicius avec un exemplaire des actes de Tryphon, en leur faisant subir les adaptations requises 5.

Le jour où l'on célébrait à Rome la fête des deux martyrs, et dans la même église, on faisait également commémoraison d'une sainte Nympha, dont l'histoire était entièrement ignorée. Il existe au moins un récit abrégé où cette sainte est devenue la compagne du martyre des saints Tryphon et Respicius *.

'BHL. 8338,8339.

»BHL. 8336, 8337.

3 BHL. 8340. Cf. Analect. Bolland., t. XXVU, p. 5-27.

* Catalogus sanctorum, X. 42.

Les anciens actes de Carpus, Papylus et Agathonicé, en dépit de leur simplicité, ne nous ont pa,s été transmis dans leur pureté primitive '. Mais combien discrète doit nous sembler l'intervention du rédacteur, si nous comparons le vieux récit à ce qu'il est devenu sous la main des hagiographies chargés de l'adapter à la mode. Sans doute, bien des intermédiaires nous manquent. Mais il nous reste deux textes considérables, l'un inédit : 'Ettî Tfjç paOïXdaç Ackîou, l'autre qui appartient au ménologe de Métaphraste: Meuvfja6cu tûjv ÙTrèp XpiffTOÛ TTa6ôvTU)V2, et des résumés ou synaxaires, qui permettent de juger du travail accompli.

La courte et simple passion des martyrs de Pergame est devenue une longue histoire de forme épique, à laquelle aucun des incidents caractéristiques du genre ne fait défaut. Il s'y est même introduit un nouveau personnage, Agathodore, qui est censé être au service des deux saints. Il ne fait qu'une courte apparition, dans un épisode qui se termine par son martyre. On peut se demander si ce n'est pas un simple doublet d'Agathonicé. Dans certains exemplaires la passion porte pour titre : Mapnipiov tOùv dYi'wv uap-rùpwv TTcaTuXou, Kapnou kcù 'AïaGobwpou 5. Agathodore a pris ici la place d'Agathonicé. N'est-il pas arrivé qu'un hagiographe ayant vu qu 'Agathodore, après avoir été nommé dans le titre, ne joue aucnn rôle dans la passion, a inventé l'incident où on le voit paraître et presque aussitôt

1 BHG. 293 Plus haut, p. 140.

2 BHG. 294, 295.

3 Manuscrit de la Vaticane 797, Catal. codd. hagiogr. graec. bibliothecae Vaticanae, p. 34.

disparaître ? Ce n'est pas exagérer l'audace des lettrés de cette espèce que de les supposer capables d'une pareille invention. Car voici comment ils ont imaginé de raconter l'histoire des martyrs de Pergame. Nous résumons la passion 'Eni rf)ç PaCiXeiaç Aeidou.

La persécution de Dèce fait rage. Dans une atmosphère de menaces et de supplices, Carpus, fils d'un tailleur de pierres, qui était prêtre des idoles, et Papylus, fils d'un secondicier, demeurent fermes dans la foi et pratiquent toutes les vertus. Carpus, après l'arrivée de S. Jean l'évangéliste, avait été fait évêque de Thyatire ; Papylus était son diacre. Des gens de Thyatire les dénoncent à l'empereur, qui envoie le proconsul Valérius avec un assesseur nommé Cocceianus. Dès qu'il a rejoint son poste, Valérius se rend au temple de Jupiter pour y offrir un sacrifice, auquel naturellement Carpus et Papylus se dispensent d'assister. Cités à comparaître et mis en demeure de sacrifier, ils opposent au proconsul un refus éloquent. La terre se met à trembler et les idoles tombent. Le proconsul ordonne de charger de chaînes les martyrs et de les conduire au prétoire. Les saints se mettent en marche en chantant des psaumes. Au tribunal s'engage une discussion sur les questions religieuses. Le juge, furieux, fait attacher les martyrs à des chevaux. Ils seront traînés à Sarcles. Des instructions spéciales concernant Carpus et Papylus sont envoyées par l'empereur ; on en donne le texte.

Cependant, un ange se montre à eux et les encourage. Quelques serviteurs s'étaient joints au cortège, et, parmi eux, Agathodore. A Sardes a lieu une nouvelle audience, qui n'a pas plus de résultat que la précéden-

te. Carpus et Papylus sont renvoyés en prison ; Agathodore est flagellé cruellement. Une voix du ciel l'appelle à la récompense, et il expire au milieu des tourments.

Le lendemain Carpus et Papylus sont rappelés. Le proconsul les fait de nouveau attacher à des chevaux et conduire à Pergame, où il se rend lui-même. Lorsqu'il arrive dans un village nommé Sara, il descend de son char.pour déjeuner. A Pergame il fait ramener en sa présence Carpus d'abord, et l'interroge encore une fois. Un spectateur intervient. Puis, un messager noir apporte un message de Dèce. Là-dessus Valérius fait .déchirer le .martyr par les bourreaux, jusqu'à ce que ceuxci tombent de fatigue ; puis, sur son ordre, on lui brûle les flancs avec des torches ardentes et on frotte de sel les plaies vives.

C'est le tour de Papylus. Le juge se met à l'interroger comme s'il ne l'avait jamais vu, et lui demande son nom. Est-il marié ? a-t-il des frères, des enfants ? Papylus donne des détails et fait connaître qu'il exerce la médecine, et en même temps qu'il est diacre et médecin spirituel. Dans la discussion qui s'engage, Valérius vante Asclépios, Hippocrate, Galien, qui personnifient la puissance et l'habileté dans l'art de guérir. Papylus lui propose de s'adresser à eux pour guérir son assesseur Cocceianus, qui est borgne. Les prêtres des faux dieux sont appelés, mais c'est en vain qu'ils essaient de lui rendre l'œil perdu. Papylus y réussit sans la moindre peine et rend le santé à beaucoup d'autres malades. Cocceianus se convertit et se fait baptiser. Alors le juge ordonne de soumettre Papylus à des tourments cruels, qu'il supporte sans proférer une parole. On le lapide ; les pierres, sans l'atteindre, rebrous-

sent chemin. Les bourreaux voient deux hommes qu i s'entretiennent avec lui. Reconduit en prison, il passe la nuit à prier et à psalmodier. Un ange descend et le guérit de ses blessures .

Les deux saints sont de nouveau appelés à comparaître ensemble. Le juge invente des tortures plus cruelles, puis il les fait exposer aux bêtes. Une ourse, lancée sur eux, se met à les lécher ; un lion leur donne des marques de respect. On fait courir les martyrs dans des chaussures garnies de pointes à l'intérieur. Ils déclarent n'éprouver que des sensations agréables. Alors l'ordre est donné de dresser un bûcher ; les saints sont attachés au poteau. A ce moment on voit accourir Agathon i ce, qui réclame une place à côte de son frère. Lorsque la flamme s'élève, elle jette aux preis du proconsul ses vêtements et son enfant, et va se mettre à côté des martyrs. Mais le feu ne leur fait aucun mil, et ils sont envoyés en prison.

Le lendemain, après un dernier effort pour les faire apostasier, le proconsul les condamne à mourir par le glaive. La foule accourt au spectacle, on interpelle Agathonicé ; on lui demande comment elle a pu de la sorte abandonner son enfant. Arrivés au lieu du supplice, les martyrs obtiennent quelques instants pour prier. Après l'exécution, la terre qui avait bu le sang des martyrs se déchire. Les chrétiens de Pergame enlèvent les corps et leur donnent une sépulture honorable.

La passion que nous venons défaire connaître n'est qu'un anneau d'une longue chaîne. Comme elle est antérieure à Métaphraste, et que ce dernier raconte à

peu près de la même manière, dans son style bien connu, le martyre des saints de Pergame, on a cru pouvoir y reconnaître le texte retravaillé par Métaphraste'. Un texte étroitement apparenté, oui, mais pas celui-là même. L'exemplaire employé par Métaphraste était plus complet que le nôtre. Ainsi, avant l'interrogatoire de Pergame, se plaçait une scène classique, celle de l'ange qui vient guérir les blessures des martyrs et les animer à de nouveaux combats 2. Cet incident manque à notre passion, soit qu'une erreur de transcription l'ait fait omettre par mégarde, soit que le nouveau rédacteur, désireux d'abréger, l'ait volontairement supprimée. La seconde explication est plus probable. Une phrase est restée, qui semble prouver qu' il avait lu l'épisode : do"ax6évTuuv bè aùrwv îXapiL tuj npoadjTriy 3. Le développement que Métaphraste donne à ce trait montre que cette allégresse était la conséquence de la visite angélique *.

Dans la dernière partie, entre la scène du stade et le tourment des brodequins, se plaçait un autre genre de supplice, trop fréquent dans le style épique pour qu'on en fasse honneur à l'invention de Métaphraste. Les saints sont jetés dans un réservoir de chaux vive et y restent trois jours sans éprouver le moindre mal.

Notre texte ne dit pas comment les martyrs échap-

1 A. Ehrhard Die altchristliche Literatur und ihre Erforschunç von 1884-1900, p. 579; J. de Guibert, dans Revue des questions historiques, t. LXXXIII (1908), p. 6.

- La scène est aussi rappelée dans certains synaxaires. Ainsi dans le ms. F : ûttô bè Geîou â^é\ov évbuvctuwOévTeç. Synax eccl. CP., p. 136,1.30.

3 BHG. 294, n. 12.

* BHG. 295, n. I0-

LA VIE DES TEXTES HAGIOGRAPHIQUES 41g

pèrent aux flammes. On conclut de leurs paroles ' et de leur rentrée en prison qu'elles ne leur firent aucun mal. Métaphraste dit expressément que le bûcher s'éteignit, et le fait qu'il concorde en cela avec certains synaxaires donne à croire que la passion qui est la source commune parlait également ainsi2.

D'ailleurs, bien des détails conservés par hasard dans les résumés laissent deviner l'existence d'autres rédactions. Dans tous les synaxaires les martyrs sont dits i<rrpoi Tnv Téxvnv. Notre passion réserve ce titre au seul Papylus. D'après une notice, Carpus était originaire, non pas de Pergame ou de Thyatire, mais d'un endroit appelé Tôpbaç3. Dans deux notices, le lion ne se contente pas de témoigner son respect aux martyrs par une attitude soumise. Il parle àv0pu)Trivr) qpuuvfj *. L'idée doit être venue aussi à un rédacteur de compter les années qui séparent l'âge apostolique de la persécution de Dèce, et il ne put s'empêcher d'écrire au sujet de Carpus cette incidente qui se retrouve dans un résumé : eïç (3a9ù Ynpaç èXnXaKwç 5. Quant à la notice du synaxaire de Sirmond, elle dépend certainement, nous le verrons, d'une forme de la passion épique plus ancienne que celles qui nous sont parvenues.

L'impression que l'on recueille d'une rapide lecture de la passion que nous avons résumée, est qu'elle est

1 BHG. 294. n. 21 : àyaMôiuevoi èv |uéauj toû -rrupôç ë\e-fov... b\f\- Ycrf eç fijuâç bià Ttupôç <hq b\' ubaroç kcù éSriYorfeç ni^âç eiç âvavpu-

* BHG. 295, n. 168 ; Synax. eccl. CP., p. 136, 1. 39. 1 Synax. tccl. CP., p. 134, 1. 53.

* Synax. eccl. CP., p. 135. 1. 35, 54. 5 Synax. eccl. CP.y p. 134, 1. 55.

entièrement indépendante des actes antiques. Elle fait l'effet d'avoir été écrite par un hagiographe qui connaissait les noms des martyrs de Pergame, sans détail aucun sur leur histoire, et réduit à leur composer d'imagination une passion dans le style convenu. Et pourtant ce récit, où la fantaisie joue un si grand rôle, n'est pas sans attaches avec les actes qu'il contredit si souvent. Avec un peu d'attention, on voit se dessiner, sous le fatras des développements, la charpente primitive, et plus d'un trait est de provenance peu douteuse.

C'est surtout dans la partie de la passion qui se passe à Pergame que l'on remarque ces points de contact. Comme dans les actes anciens, l'interrogatoire de Carpus est distinct de celui de Papylus, et l'auteur a soin de dire que le proconsul sépare les martyrs. De part et d'autre on voit intervenir un spectateur; là c'est une fois seulement, au sujet de Papylus* ; ici, le trait se répète 2. Si le rédacteur n'avait pas eu entre les mains l'antique passion ou un texte qui en dépendait, ce n'est pas à cet endroit qu'il aurait placé les interrogations banales posées à Papylus sur son nom et son origine. Le proconsul était renseigné dès le début.

La phrase : exeiç Tivàç àbeXqpoùç ij YuvaîKa H tékvcx i ; n'est qu'un développement de cette phrase de l'origir nal : xéKva è'xeiç ; durant la torture, Papylus, contrairement à la formule épique, ne dit pas un seul. mot:

1 BUG. 293, n. 30.

* BHG. 294, n. 12. 14.

3 BHG. 294, n. 14.

1 B i } 2 y|, n. 17 ; BHG. 293, n. 35.

<puuvr\v ou oébuuKev. De même dans l'ancienne passion : qjuuvnv oùk êbwKev. Il est impossible de ne pas reconnaître l'influence de la passion antique dans l'attitude d'Agathonicé : pilotera Trdvia ëuTrpoo"6ev toû ôvGuttcitou âua tuj Tratbiuj aÛTfjç. Là nous la voyons se dépouiller, tandis que le peuple crie : « Aie pitié de ton enfant ' ». Ce n'est qu'un peu plus loin que notre auteur reprend à son tour ce cri de la foule : ttujç outw KcrréXi- 7T6Ç xôv uiôv cou 2 ;

Ces simples traits suffiraient à montrer que, malgré les apparences, le point de départ de la nouvelle hagiographie des martyrs de Pergame est bien l'ancienne passion. La notice du synaxaire de Sirmond permet de constater que les premiers remaniements avaient gardé beaucoup plus d'éléments originaux que les passions qui nous restent. Dans la version résumée par le synaxariste, la passion antique était déjà défigurée. Au lieu de trois martyrs, il y en a quatre; l'empereur Dèce côtoie l'évangéliste S. Jean ; Carpus et Papylus sont des médecins ; le premier acte se passait sans doute à Thyatire, mais le résumé est très rapide et la mention a été oubliée ; de là les martyrs vont à Sardes, puis à Pergame. C'est ici que nous retrouvons des phrases entières de la rédaction primitive, qui ont disparu dans la suite : Kpeuâuevoç bè ô dyioç Kâpîroç imeueibiaae xai èpuuTn,9etç Trapà toû dpxovroç/ Tivoç x«Plv èYéXacraç, w Kapne ; emev on eîbov Trjv oôHav toû Oeoû kcù èxâpnv 3,

1 BHG. 294, n. 21 ; BHG. 293, n. 44, 43.

2 BHG. 294, n. 23.

3 Synax. eccl. CP., p. 135, 1. 7.

Le dernier supplice est le bûcher et non pas le glaive. Agathonicé est devenue, il est vrai, la sœur de Papylus, comme dans les passions plus récentes, mais celles-ci ont éliminé les expressions de la rédaction primitive que l'on retrouve dans le synaxaire : xriv Y^vai- Keiav ào"9éveiav uerà tûiv ïucmujv daroppiij/acra èqprjTT\a»cr€ Kai aÙTr] éauifiv èm toû mjpôç !.

On est amené à conjecturer qu'une première élaboîation de l'ancienne passion a consisté à en faire un drame en plusieurs actes, sur le patron des passions de Tarachus, Probus et Andronicus et de Clément d'Ancyre, la première action ayant lieu à Thyatire, la seconde à Sardes, la troisième à Pergame ; cette troisième partie, se trouvant toute faite, aurait été d'abord incorporée telle quelle dans la nouvelle passion. Celleci passa ensuite par des ateliers de style, où l'on ne se gênait pas pour toucher au fond. De là une rédaction nouvelle, qui eut, à son tour, le sort de la précédente, et ainsi de suite, le texte s'enrichissant chaque fois de quelque trait inédit, ou s'allégeant de quelques superfluités ou d'une absurdité trop criante, suivant le moment et selon le goût de qui tenait la plume.

Une fois de plus, on voit dans cet exemple comment, par des altérations successives, la figure d'un martyr peut se transformer jusqu'à devenir méconnaissable. Heureux, quand, sur les débris de la tradition, nous parvenons à suivre les métamorphoses et atteindre le point de départ. Nous rappellerons encore une fois la passion fabuleuse du soldat Procope, qu'un heureux hasard

1 Synix. ceci CP., p. 135, 1. 14.

a permis de raccorder à un récit de la mort de Procope, clerc de Scythopolis, écrite par un contemporain et un compatriote. Mais combien souvent le trait d'union fait défaut, et que de fois, il est bien permis" de le supposer, il ne nous reste que le dernier terme de l'évolution, la passion à la mode, qui ne laisse plus rien deviner de ce que furent les actes primitifs, élimines par étapes.

Dans les cas cités en dernier lieu, la transformation se fait dans le sens du pire. Peut-on ériger en principe ce mode de procéder, et, dans la série des dérivés, le texte le plus fabuleux est-il nécessairement le plus éloigné des origines ? Certainement non. L'hagiographie de S. Georges est là pour le prouver. Là on a eu beau retourner le terrain. C'est toujours le même fond qui se découvre : l'histoire fameuse qui est le type reconnu des passions fabuleuses et qui remonte au Ve siècle '. Ce n'est pas pour raviver les couleurs de la rédaction primitive qu'à plusieurs reprises la passion de S. Georges a été remise sur le métier. A chaque fois c'est une nouvelle révolte du bon sens et de la piété éclairée qui a dicté les versions de plus en plus modérées de cette histoire. Mais telles étaient les outrances de la première création, que, vingt fois affaiblie elle n'a point réussi à se faire définitivement accepter.

1 M. K. Holl, rendant compte, dans la Byzantinische Zeitschrift, t. XIX, p. 148 de mon ouvrage Les légendes grecques des saints militaires, exprime son étonnement au sujet de l'ordre de succession des légendes de S. Georges : « Bei der Georgslegende z. B. kann ich mich nicht davon ûberzeugen dass die im Wiener Palimpsest vorliegende Fassung wirklich die àlteste ist. Ist es dasnatùrliche, dass zuerst eine gesteigerte Form der Légende entsteht. die dann eine zweite Bearbeitung abschwàcht, dass ein Martyrium zunàchst nach Persien verlegt und hinterher ins Rômerreich ùbertragen wird ? » L'étude approfondie de Krumbacher a donné raison à notre classification.

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