CHAPITRE DEUXIEME
LES PANEGYRIQUES
Telle que nous l'avons vue se former, la littérature hagiographique, jusqu'à la fin des persécutions, répond à l'état de la société chrétienne, à la situation de l'Eglise et aux développements encore restreints du culte des martyrs. Après Constantin, un grand changement se produit. Désormais l'Eglise peut, sans entraves, glorifier ses morts illustres à la face du monde, et il n'est point d'honneurs qu'elle ne décerne à ceux qui ont de leur sang cimenté sa liberté.
Car elle sent que cette liberté n'a point été donnée, mais conquise. Les martyrs ont triomphé des puissances des ténèbres, et partout où l'on a conservé les précieux restes de ces héros surgissent des monuments et s'élèvent des hymnes de reconnaissance.
L'anniversaire de leur mort, jadis commémoré timidement, presque dans l'intimité et non sans quelque retour d'angoisse, est transformé en un jour de joie et d'allégresse. Les fidèles du lieu s'assemblent, les voisins se joignent à eux, les évêques des environs accourent pour donner à la fête plus de solennité.
Le moment est tout indiqué pour adresser à la foule, avide de les entendre, les paroles qu'inspire cette pieuse réunion. Un des évêques, plusieurs parfois, tour
à tour, rappellent l'occasion de la panégyrie, en déterminent le sens et s'efforcent d'orienter les pensées des fidèles vers les choses du ciel. L'éloquence s'empare d'un thème nouveau : l'éloge du martyr, et un nouveau genre de littérature se constitue pour répondre aux nécessités du culte, qui s'adapta à une situation transformée.
On pense bien que beaucoup de ces discours de circonstance n'ont dû laisser aucune trace dans l'histoire des lettres. Ils étaient souvent improvisés et il n'y avait pas toujours dans l'auditoire un tachygraphe pour en recueillir le texte, à supposer qu'il fût digne d'être transmis à la postérité. Ce qui nous reste forme un ensemble assez considérable pour donner une idée nette de l'allure du genre et permettre de reconnaître les influences sous lesquelles il s'est formé, d'autant que la plupart des échantillons se réclament des plus grands noms de l'éloquence chrétienne et ont servi de modèle à plusieurs générations d'orateurs.
C'est dans les œuvres des saints Basile, Éphrem, Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse, Jean Chrysostome, Astère d'Amasie, que nous pouvons étudier, sinon les premiers panégyriques prononcés sur le tombeau des martyrs, du moins ceux qui fixèrent définitivement la loi d'une branche nouvelle du genre épidictique.
Les martyrs célébrés par les grands orateurs Cappadociens sont en première ligne ceux de leur pays : S. Gordius, Ste Julitte, S. Marnas, dont S. Basile a prononcé l'éloge à Césarée ' ; les XL martyrs de Sébaste, que le
1 Uomilia de S. Gordio, BHG. 703 ; Hom. de S. Iulhla, BHG. 973 ; Hom. de S. Marnante, BHG. 1020.
même S. Basile ', S. Grégoire de Nysse 2 et aussi, semble-t-il, S. Ephrem 3 ont glorifié dans des panégyriques. C'est sans doute à Euchaïta que l'on entendit celui de S. Théodore, qui se trouve parmi les œuvres de S. Grégoire de Nysse 4, à Sinope celui de S. Phocas, dont Asterius est l'auteur \ L'œuvre de S.Jean Chrysostome comprend une sorte de commentaire du martyrologe ocal d'Antioche, auquel appartiennent les saints Babylas, Barlaam 6, Bernice, Prosdoce et Domnina, Drosis, Ignace, Juventin et Maximin, Julien, Lucien, Pélagie, Romain, les Machabées 7.
Ces derniers font d'ailleurs partie, depuis que l'Eglise chrétienne les adopta, du groupe des saints dont le culte tendait dès lors à devenir universel. S. Grégoire de Nazianze prononça également un panégyrique des Machabées 8, et en Occident, S. Ambroise leur consacra une bonne partie de son livre de Jacob et vita beata %
1 Homilia de SS. XL martyribus, RHG. 1205.
2 Homiliae très de SS. XL ftiartyrtbus, BHG. 1206-1208.
3 Laudatio SS. XL martyruvi, BHG. 1204. * Laudatio S. Theodori, BHG. 1760.
8 Laudatio S, Phocae, BHG. 1538-40.
11 Homilia de S. Babyla, BHG. 207 ; de S. Barluatn, BHG. 222. On peut y joindre l'homélie BHG. 223, qui se trouve dans les œuvres de S. Basile. Mais l'attribution à S. Jean Chrysostome n'est pas certaine. Voir Analect. Boll., t. XXII, p. 132.
7 Hom. de SS. Bernice et Prosdoce, BHG. 274 : de S. Droside, BHG. 566 : de S. Igr.aiio, BHG. 816; de SS. Iuventino et Maximino, BHG. 975 ; de S. Iuliano, BHG. 967 ; de S. Luciano, BHG. 998 ; de S. Pelagia, BHG. 1477; de S. Romano, BHL. 1601 ; de SS.Maccabaeis BHG. 1008-1010. Nous négligeons les homélies d'attribution douteuse.
8 O ratio de Maccabaeis, BHG. 1007.
'■' S. Ambrosii opp., II, dans Corpus script, eccl. lut , t. XXXII, 2» P- 3-7«-
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formé en partie de sermons prononcés à Milan, et S. Augustin composa en leur honneur deux sermons qui méritent d'être lus l.
Parmi les saints que nos orateurs vont prendre en dehors du cercle local, il faut citer encore S. Etienne représenté deux fois dans l'œuvre de S. Grégoire de Nysse 2 ; une fois, avec les apôtres Pierre et Paul, dans celle d'Astère 3 ; S. Cyprien dont Grégoire de Nazianze prononça le panégyrique, à Constantinople '■ sainte Euphémie, dont le panégyrique, par Astère, nous conduit dans la basilique de Chalcédoine 5. Des discours de S. Grégoire de Nazianze9, de S. Ephrem 7, de S. Jean Chrysostome8, de S. Astère9 ont pour objet les martyrs en général ou peut-être des groupes de martyrs que nous n'avons pas le moyen de désigner autrement 10.
L'Occident n'a pas manqué de faire appel à l'éloquence pour rehausser l'éclat des fêtes des martyrs. Son gé* nie particulier se reconnaît à des œuvres moins brillantes, où l'élément littéraire passe au second plan, sans
1 Serm. 300, 301, P. L., t. XXXVIII, p. 1376-85.
2 Orationes duae de S. Stephano, BHG. 1654, 1655.
^ Or. de S. Stephano, BHG. 1656; L%uiUio SS. Pétri et Pauli, BHG. 1494.
* Laudatio S. Cypriani, BHG. 457.
'•> Laudatio S. Eupheniiae, BHG. 623. f) O ratio de martyr ibus, BHG. 118 5.
7 O ratio de mirtyribus, BHG. 1184.
8 Homiliae dt mnrtyribus, BHG. 1 186 -1 188.
9 Oratio de martyribus, BHG. 1190.
10 Dans les Sacra parallela de S. Jean Damascène, on trouve un extrait d'une homélie de S. Grégoire de Nysse sur S. Romanos. P. G., t XCVI, p. 475-78. Photius cite une homélie de S. Jean Chrysostome sur les XL martyrs. Bibliotheca, cod. 274, P. G.^t. CIV, p. 235-38. Ces deux attributions sont également sujettes à caution.
être compensé toujours par l'intérêt historique. L'étude des sermons des Pères latins ne doit pas être mêlée, sauf quelques exceptions, à l'étude des Pères grecs, et nous écarterons provisoirement cette matière disparate. Celle que nous fournissent les grands évêques orientaux est assez abondante pour permettre de caractériser un genre bien tranché, intermédiaire entre l'histoire et l'invention pure, la poésie, si l'on veut.
Mais quiconque voudra pénétrer l'esprit de leur éloquence n'aura garde d'isoler, dans l'œuvre de ces orateurs, les discours qui ont pour objet les martyrs de ceux, nombreux aussi, qui relèvent du même genre épidictique, mais dont le thème propre est l'éloge d'un personnage remarquable par sa piété, soit que déjà sa réputation de sainteté le rapproche des martyrs eux-mêmes, soit qu'on le regarde comme appartenant encore à un rang inférieur. On lira donc aussi, pour mieux comprendre les panégyriques des martyrs, les éloges d'Athanase, de Basile, de Césaire, de Gorgonia, de Grégoire le père dans S. Grégoire de Nazianze ' ; ceux de Basile, d'Éphrem, de Grégoire le thaumaturge, de Macrine, de Mélèce, de Pulchérie, de Placilla dans S. Grégoire de Nysse * ; ceux d'Eustathe d'Antioche, de Mélèce, de Philogone dans S. Jean Chrysostome 3. Ils sont d'au-
4 Laudatio S. Athanasii, BHG 186; oratio de S. Basilic, BHG. 245 ; oratio funebris S. Caesarii, BHG . 286 ; oratio funebris S. Gorgoniae, BHG. 704 ; oratio funebris S. Gregorii, BHG. 714.
2 Oratio de S. Bisilio, BHG. 244; laudatio S. Ephraem, BHG. 583; laudatio S. Gregorii ep. Neocaesareae , BHG. 715; vita S. Macrinae, BHG.1012 ; oratio funebris, S. Meletii, BHG. 1243 : oratio de Pulcheria, P. G., t. XLVI. p. 64 - 877 : oratio funebris de Placilla,
BHG. 1548;
"Laudatio S. Eustathii, BHG. 644; laudatio S. Meletii, BHG. 1244; laudatio S. Philogonii, BHG. 1532.
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tant plus intéressants à étudier que plusieurs de ces discours reflètent dans une certaine mesure ce moment de l'évolution où le culte des saints s'élargit insensiblement, où l'on voit les honneurs, d'abord réservés aux martyrs, se partager également avec les évoques, les ascètes, les vierges. Quand le moment sera venu d'approfondir cette question spéciale, quelquesuns de ces éloges serviront de points de repère dans l'histoire d'un développement qui devait avoir de si grandes conséquences.
Des recherches d'ensemble ne peuvent donner tous leurs résultats qu'à condition de porter sur des matériaux parfaitement cl assés. Or, il y a ici quelque incertitude. C'est ainsi que le catalogue des œuvres authentiques de S. Grégoire de Nysse n'est peut-être pas définitivement établi '. Il plane toujours quelque vague soupçon sur l'homélie en l'honneur de S.Théodore, et récemment on a pu contester l'attribution traditionnelle de l'éloge de S. Basile 2. Sans avoir les mêmes conséquences, certaines hésitations se constatent dans le départ des homélies sur les saints attribuées à S. Jean Chrysostome 3. Quant à l'œuvre de S. Ephrem,
1 Voir H.Delehaye, Les légendes grecques des saints militaires, p. 17.
- H. Usener, Das Wcihnachtsfest, 2e Auflage (Bonn, 1911), p. 255 , ne peut admettre que ce discours soit d'un auteur uni à Basile par des liens de famille. La raison n'est pas très convain cante. Dans la vie de sainte Macrine, Grégoire évite de parler d'elle comme de sa sœur : c'est « la sœur de Basile ». La rhétorique sans doute s'opposait à l'introduction de traits trop personnels. Remarquons toutefois que S. Grégoire de Nazianze ne montre pas la même répugnance lorsqu'il fait l'éloge de sa sœur Gorgonia. Il débute de la sorte : 'AbeXqpriv èrraivwv xà oixeîa 0auuciao|aai. P. G., t. XXXV, p. 789.
:' Citons par exemple la seconde homélie sur S. Romain, BHG.
elle est si mal connue, qu'au point de vue de l'authenticité des parties qui nous intéressent, presque tout reste à faire '. Les incertitudes résultant de l'insuffisance de ces travaux préliminaires ne peuvent pas être levées ici. Il faudra constamment en tenir compte. Tout le monde sait que les grands orateurs chrétiens du IVe siècle ne puisèrent pas dans les seules sources ecclésiastiques les formes de leur éloquence. Leur éducation littéraire fut soignée et ils allèrent demander aux plus célèbres maîtres de l'époque les préceptes de la rhétorique profane. S. Basile et S. Grégoire de Nazianze fréquentèrent d'abord les écoles de Césarée, puis se rencontrèrent à Athènes2. S.Jean Chrysostome fut le disciple de Libanius 3. Les noms des maîtres de Grégoire de Nysse nous sont inconnus, mais il enseigna lui-même l'éloquence * et subit la double influence de Libanius et de son frère Basile. C'est par ces hommes, doués d'un rare talent et pour qui la
1602, et le livre sur S. Babylas, BHG. 208. On se demande d'autre part si le sermon sur S. Barlaam faussement attribué à S. Basile, BHG. 223, n'est pas de S. Jean Chrysostome. Plus haut, p. 185. * Sur l'édition d'Assemani, voir W. Meyer, Gesammelte Ablianâlungen zur ni ittelalter lichen Rythmik, t. I (Berlin, 1905), p. 8, et S. I. Mercati, 6". Ephraem Syri opéra, t, I, fasc. 1. Roma, 1915.
2 Les sources dans Tillemont, Mémoires, t. IX, pp. 10-15, 325'39-
3 Voir A. Naegele, Chrysostomos uni Libanios, dans XpuJoarouiKOÎ (Rome, 1908J, p. 81-142. M. P. Maas a essayé de contester le fait, Sitzungsberichte der k. Preussischm Akademie, 19 12, p. 1123-26. S'il est vrai que tous les textes apportés communément en preuve ne sont pas concluants, on ne peut guère écarter le témoignage de Socrate Hist. eccl., VI, 3, ni la désignation suffisamment claire de Chrysostome lui-même. P. G., t. XLVIII, p. 601. Cf. O. STâHLiN, Die christliche griechische Literatw, p. 1218, n. 1.
i Tillemont, Mémoires, t. IX, p. 563.
sophistique contemporaine n'avait point de secrets, que l'art profane fut adapté au service de l'Église.
Certes, ils suivaient en cela leur impulsion personnelle, et Grégoire de Nazianze répondait à ceux qui faisaient méchamment des comparaisons entre son éloquence rafinée et la simplicité des apôtres : « J'imiterais, croyez-le bien, les pêcheurs, si j'avais, au lieu de la parole, la puissance des miracles. » Mais il avait raison de dire qu'il n'était pas seul responsable de l'emploi de ces moyens : « Ce que vous me reprochez, vous l'aimez vous-mêmes *. » — « Ce ne sont point des
prêtres que vous cherchez, dit-il ailleurs, mais des rhéteurs 2. »
Et en effet, les auditoires avaient des exigences avec lesquelles il fallait compter. La culture littéraire était répandue et l'on goûtait les beaux discours. On allait, comme à une fête, écouter les orateurs en renom. Une période bien cadencée, une belle comparaison, un développement heureux faisaient tressaillir d'aise ces amateurs de beau langage, et leur satisfaction se traduisait par des applaudissements 3. L'orateur sacré n'était pas toujours insensible à ces succès 4, et l'on blâmait déjà Paul de Samosate de les rechercher pour
1 Orat. XXXVI, 4, P. G., t. XXXVI, p. 269. Lire tout le paragraphe.
* Où yàp Z>)Toûaiv ïepeîç à\\à prixopaç. Orat. XLI, 25, t. c., p. 488.
:> Les textes dans B. Ferrarius, De ritu sacrarum ecclesiae veteris ccncionum (Ultraiecti, 1692), p. 292-304.
1 Par exemple Grégoire de Nysse, Or. de XL martyr ibus: ôte ô eÙKTaîoç éKetvOç kcù r\bvc, fiuîv £k toO ttXi'iGouç TIÛV QUV€t\6Tuévaiv 0ôpu[3oç auvéxee jï\v tùjv Xeycuèvwv dKpôaaiv. P. G . t. XLVI, p. 757.
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eux-mêmes et de poser au beau parleur l. Ceux qui comprenaient mieux la dignité du ministère travaillaient à contenir dans de justes bornes ces manifestations déplacées, et l'on sait avec quelle persévérance S. Jean Chrysostome s'appliqua à réformer des habitudes plus dignes du théâtre que du lieu saint i.
Malgré des efforts louables, les orateurs sacrés n'échappaient pas entièrement à la tyrannie de la mode, et pour peu qu'ils fussent soucieux de célébrer les louanges des saints d'une manière digne du sujet, et à l'entière satisfaction du public, ils devaient se conformer aux lois du bien dire.
A quel point nos panégyristes sont tributaires de la discipline littéraire alors régnante, on le reconnaît là même où ils affectent de s'en dégager.
Dans le panégyrique de S. Gordius, S. Basile rappelle, en se promettant bien de ne. pas les suivre, les règles de l'éloge profane, èyKUJuiujv vouov. Il entre dans un certain détail. « C'est une loi du genre, dit-il, de s'occuper de la patrie du héros, d'établir sa descendance, de faire connaître son éducation. Mais telle n'est pas la nôtre ; nous passons sous silence ce qui est autour de lui pour tirer uniquement son éloge de ce qui lui appartient en propre 3. » Et il développe
1 Lettre synodale d'Antioche dans Eusèbs, Hist. eccl., VII, 30,9.
2 Par exemple Homil. XXX in Act. apost., dans P. G., t. LX, p. 225»; Homil. II ad populum Antiochenum, P. G., t. XLIV, p. 38, et plusieurs autres textes cités par Ferrari.
3 Oùk pîbev ouv eYKwu(ujv vôuov tô Geîov bibaaKaXeîov... \Eykwuiuuv "fàp vôuoç Traxpîc-a biepeuvâaGat koù -févoç. àva£n.Teîv kcù àYWY'lv btn.Y€Îo9cu ' ô bè ruuéxepoç, vôjuo; toùç tujv y^tôvujv Xôyouç Kaxaaixdaaq. àiro tûjv îbiwv éicdcrrou tï]v juapxupiav irÀrjpoî. P- G., t. XXXI, p. 493 B. C.
longuement cette pensée avant d'entrer en matière. Mais à peine a-t-il entamé son sujet, qu'il ne peut s'empêcher de faire remarquer à ses auditeurs que Gordius est leur concitoyen, et de tirer oratoirement parti de cette circonstance, suivant les préceptes si dédaignés : oùtoç ecpu uèv àno ifjç TrôXewç xauTriç, ôGev koù uâXXov aOîôv àraTiujuev, biôn oÎKeîoç f()uîv ô kôcfuoç èoriv *.
Il avait fait d'ailleurs, en passant, et presque sans y toucher, un. éloge de la ville de Césarée et de la patrie Cappadocienne d'après toutes les règles de la sophistique. « Suis-je donc plus respectable parce que notre cité a soutenu de grands et rudes combats et a érigé de glorieux trophées après ses victoires ? Qu'est-ce donc qu'elle est si bien située, qu'elle offre des avantages en hiver comme en été ? Si notre sol produit de beaux hommes et possède de bons pâturages, quel profit pour moi ? Il est vrai qu'il surpasse toutes les contrées qui sont sous le soleil par ses troupes de chevaux. Tout cela peut-il nous rendre meilleur et faire croître l'homme en vertus 2 ? 2>
De même dans l'homélie sur les XL martyrs, il déclare que les éloges des saints ne relèvent pas des lois ordinaires: oùbè jàp KaTabéxovTcu vôuotç efKuuuiujv bouXeueiv oi Trepi tujv aYiwv Xôfoi. Ce qui ne l'empêche par d'ouvrir le chapitre du lieu d'origine : ces martyrs n'étaient pas tous du même pays, oùk rjv uîa Tiarpiç toîç dytoiç ; puis celui de la naissance : il ne parlera que de la naissance spirituelle dans l'Esprit : revoç 5è tô
|uèv dv0puuTriv6v d\\o d\\ou • to bè TTveujuaTiKÔv cev dTrdvTWV '.
A propos de S. Marnas il reprend les idées exprimées dans le sermon sur S, Gordius. Marnas était un simple berger. « Nous ne pouvons le faire valoir, dit- il, en suivant les règles de l'éloge profane. Il n'y a aucun avantage à tirer de l'illustration de ses parents et de ses aïeux. Car il serait inconvenant de couvrir d'ornements étrangers celui qui tire sa gloire de sa propre vertu, ainsi qu'on a coutume de le faire dans les éloges 2. » Au lieu donc de passer sous silence ce qui ne peut être mentionné, faute de matière, l'orateur se croit obligé de rappeler l'usage qu'il prétend condamner. En réalité, il s'excuse de ne pas s'y être conformé, et en s'excusant il s'y conforme.
L'attitude de S. Grégoire de Nysse n'est pas différente. Il repousse, au nom du christianisme, tous les ornements étrangers par lesquels on chercherait à relever les grands sujets, telle que la gloire des XL Martyrs, et cela après s'en être servi, mais par manière de prétention 3. Ailleurs il se défend de louer Grégoire de Césarée Kcnà rr)V êHuu 0"uvn.9eiav tcûç Texvixaîç tajjv €ykwuîujv èHôboiç *, et on pourrait multiplier les exemples de cette feinte indépendance.
2 Où yàp e'xo.uev aùxôv Kotxà xôv vôuov xujv ë£w9ev eykwiuîuuv diroaeiuvûveiv • ouk ëxoiuev Xèyeiv iraxépaç Kaiitpcrfôvouç irepiqpaveîç. Aîaxpàv yàp dAÀoxpiotç KÔajuotç Koa,ueîa9ai xôv xf| oÎKeîa dpexf) biaqpavf] auvri9eîaç yàp vô,uotç xà xoiauxa ëv xoîç eYKuujuîoiç -rrapa- Xaupdvouaiv. P. G., t. XXXI, p. 592 A.
5 Aîaxûvexai Y<*p xPl(JTlavôç \ôyoç drrô xOùv ëHaj xfjç iriaxeujç xoîç qpi\oxpio"xoiç xàç eûcpr|uîaç xaP^a^ai> wo'irep oi xrjv otaàv xoO dptaxéaiç irpô xûjv xpoîraiaiv ae,uvùvovxeç. P. G., t. XLVI, P- 753 B.
On rencontre dans Grégoire de Nazianze des déclarations analogues, qui attestent du moins la préoccupation de dégager, autant que la nature des sujets le permet, la louange des saints des cadres de l'éloquence profane.
Le passage le plus curieux à citer est celui où, à propos des Machabées, il renvoie à un livre ceux de ses auditeurs qui se préoccupent de ces superfluités. Oùtoi riveç uèv ôvreç koù Ô8ev koù è£ oïaç ôpuiuuevoi tô aTrapxnç œfuiYfjç koù TTaibeùcxeujç eîç toctoûtov àpeifjç t€ xai bô£n.ç 7rpoeXriXù0acriv... f] irepi aÙTujv pMfiXoç briXwcrei toÎç cpiXouaGécri koù cpiXoirôvoiç f\ Ttepi toû aÙTOKpaTOpa eivai tuùv ttcxGujv tôv Xôyov qpiXocroqpoûo"a '. Le livre est très clairement désigné. C'est le pseudo-Josèphe, TTepi aÙTOKpàiopoç XoyicT|uoû 2. Mais c'est en vain qu'on y chercherait de quoi suppléer au silence du panégyriste. Sa phrase n'a d'autre portée que de rappeler que les formes consacrées ne lui sont pas étrangères, mais qu'il entend ne pas en être esclave 3.
Quelles étaient ces formes imposées par l'école et contre lesquelles l'entraînement de la mode ne permettait de s'insurger que timidement ?
C'est reprendre un sujet banal que de répondre à cette question. Mais ce ne sera pas sans profit pour
1 P. G., t. XXXV, p. 913.
2 BHG. 1006.
5 Cf. T. Sinko. De Gregorii Nuzianzeni laudibus Macchabacorum, dans Eos, t. XIII (1^07), p. 10. Dans l'oraison funèbre de Gorgonia, Grégoire s'exprime ainsi : âXAoç uèv ouv Trarpioa xf)ç àTre\9ouoT|ç. éTraiveiru» koù yévoç, vôuouç éYxuuuiujv aibouuevoç. P. G., t. XXXV, p. 792. Dans l'éloge de Basile il traite de gens terre à terre, xauctl pX^TTOvreç, ceux qui se préoccupent' de la naissance et d'autres semblables avantages, ce qui ne l'empêche pas de vanter ses ancêtres et la patrie Cappadocienne. P. G., t. XXXVI, p. 497.
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nos recherches, car il est certain qu'on n'a pas tenu assez compte, jusqu'ici, de l'influence de la sophistique sur le développement de l'hagiographie !.
Le théoricien par excellence de l'éloquence d'appara't est Ménandre, qui écrit, vers la fin du IIIe siècle, un traité TTçpi èTnbeiKTiKÛJV 2. Le sujet a été traité également par Théon. sophiste d'Alexandrie, dont les TTpOfUUvâcrjucua s'étendent longuement sur le chapitre Trepi eYKiuuiou kcù ujôyou \ et par d'autres rhéteurs, qui ont apporté leur contribution à un art que les sophistes du IIe, du IIIe et du IVe siècle cultivèrent avec prédilection.
Nous n'avons pas à les suivre dans toutes leurs classifications, qui ne pèchent généralement pas par la simplicité, ni à nous préoccuper des catégories qu'ils établis-
1 Plusieurs auteurs ont, dans ces derniers temps, examiné la question générale des rapports de l'éloquence patristique avec la sophistique contemporaine. Nous avons essayé de tirer parti de ces travaux de valeur inégale dont nous citerons ici les plus importants J. Bauer, Die Trostreden des Gregorius von Nyssa in ihrem Ver. hdltnis zur antiken Rhetorik, Marburg, 1892 ', Th. Sinko, Studia nazianzenica, dans les dissertations philologiques de l'Académie de Cracovie, sér. II, tome XXVI (1906), p. 249-312. Il faut y ajouter l'article cité plus haut dans Eos, t. XIII, p. 1-29 ; X. Hùrth, De Gregorii Nazianzeni orationibus funebribus dans Dissert. philolt Argentoratenses selectae, t. XII (1907), fasc. 1 ; F. Norden, Antike Kunstprosa -Leipzig, 1898, p. 550-73 ; L. Méridier. L'influence de la seconde sophistique sur 'œuvre de Grégoire de Nysse, Paris, 1906 . M. Guignet, Saint Grégoire de Nazianze, Paris, 1911 ; F. Boulenger? Grégoire de Nazianze, discours funèbre en l'honneur de son frère Césaire et de Basile de Césarée, Paris, 1908 ; F. Rozynski, Die Leichenreden des hl. Ambrosius insbezondere auf ihr Verhclltnis zu der antiken Rhetorik, Breslau, 1910 ; A. Bretz, Studien und Texte zu Astcrios von Amasea, dans Texte und Untersuchungen,t. XL, fasc. 1.
2 L. Spengel, Rhetores graeci, t. III, p. 331-446.
3 Rhetores graeci, t. II, p. 109 -112.
sent dans les éloges, d'après que ceux-ci s'adressent à des vivants, à des morts ou à des dieux. Tous les discours dont il peut être question ont pour objet des morts glorieux. On pourra voir dans Ménandre le détail des subdivisions. Les deux classes d'éloges qu'il nous importe de distinguer avec lui sont celles-ci: éloge, prononcé à l'occasion d'une mort récente ; éloge d'une personne dont la mort remonte assez haut pour ne plus évoquer un vif sentiment de douleur. Le premier genre d'oraisons funèbres, qu'il prenne la forme de la monodie, du TrapajuuGnTiKÔç Aoyoç ou de rèTrrrâqpioç proprement dit, mêle le pathétique à la louange, dans des proportions variées qui caractérisent les espèces. L'autre, qui écarte les images de deuil et néglige les motifs de consolation, se réduit au i<a8apôv eYKwuiov, l'éloge pur et simple Sa structure est en définitive celle du (tacriXiKÔç Xôyoç, dont Ménandre a soigneusement tracé le plan *. Bien que cette construction littéraire nous soit familière par une foule d'exemples, il est utile d'en rappeler la disposition et l'agencement.
Voici donc comment le parfait rhéteur doit traiter
l'èYKUJUlOV.
En tête un préambule, à la fin un épilogue, et entre les deux l'éloge proprement dit, d'après une série de lieux communs, tôttoi , soigneusement déterminés.
Le Trpooiuiov est essentiellement une amplification, faisant ressortir l'importance du sujet : aiïHn.criç. On y insiste sur la difficulté de le traiter dignement, sur l'impuissance de l'orateur, sur la nécessité d'affronter la tâche. L'idée est développée avec emphase, au
1 Rhetores çraeci, t. III, p. 368-377.
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moyen de comparaisons convenablement choisies ; l'image de la mer sans limites y lait bon effet. Pais l'auteur invite à constater que les voix d'Homère, d'Orphée et des muses seraient -à peine à la hauteur du sujet. Enfin il simule l'embarras : par où faut-il commencer ?
Après ces préambules nous passons à l'èy kujjliiov proprement dit. L'orateur considérera successivement :
i° Le pays, la ville, le peuple à qui revient l'honneur d'avoir produit le héros: rraxpiç , ttôXiç , eGvoç.
2° Sa famille : y^voç.
3° Sa naissance : Ta Trepi Tqç fevéaevjç notamment si elle est entourée de quelque signe miraculeux.
4° Ses qualités naturelles : xà Trepi qpvjoeuuç.
5° Son éducation : dvaxpoqpri.
6° Son enfance : Traibeia.
7° Son genre de vie, ses occupations : éTTixr|6eujuaxa.
8° Ses actes : rcpotéeiç.
9° Sa fortune : xà xfjç Tuxnç.
io° Des comparaisons : oirfKpicreiç.
Les comparaisons sont appelées par chacun des xôttoi qui précèdent. Il peut y avoir aussi, avant les èrriXoYOi, une comparaison portant sur l'ensemble.
L'art du rhéteur consiste à énoncer, à propos des principales rubriques ci-dessus, des considérations qui tournent à l'honneur de celui qu'il a entrepris de célébrer, et c'est son triomphe de parvenir, à force de rapprochements ingénieux, à tirer des motifs de louange des sujets les plus maigres.
On prévoit le cas où la pénurie des données défierait toute l'habileté des sophistes. Il se peut, par exemple, qu'il n'y ait vraiment rien à dire par rapport à la patrie ou à la race. Alors on passe sous silence ces
tôttoi, ou mieux encore, on tire parti de l'omission pour exalter celui dont la gloire est assez éclatante pour dédaigner de pareils avantages *.
Nous avons vu que les éloquents panégyristes des martyrs ne dédaignaient point cet artifice. Mais ce n'est pas par le détail seulement qu'ils se montrent fidèles aux principes de leur éducation littéraire. Dans quelques-unes de leurs homélies, la charpente du Ka0apôv èYKuuuiov se reconnaît aisément. Parfois, lorsque le sujet est particulièrement stérile, ils se contentent de quelques tôttoi choisis, non sans les mêler savamment à des développements que la rhétorique n'a point prévus, mais que^ le milieu et les circonstances appellent tout naturellement. Si, profitant de la latitude que laissent les préceptes, ils ne remplissent qu'en partie le programme d'un eYKûjjuiov complet, s'ils cherchent aussi à faire plier les vieux cadres aux nouvelles exigences, il est rare qu'ils quittent complètement la ligne tracée par les rhéteurs, et, lorsqu'ils s'en écartent, ce n'est point sans éprouver quelque scrupule ou sans dire leurs raisons.
Voici le panégyrique de S. Marnas par S. Basile. Marnas était un saint du pays, dont, visiblement, on savait fort peu de chose. Il était berger, et avait souffert pour la foi ; c'est probablemeut tout ce que la tradition avait retenu.
1 Pour la patrie et pour la race: èàv bè un,T€ rj^-Trarpiç ui']T€ tô ëOvoç tuyx0^'] Trepif3\eTTTOv, àqpnaeiç uèv toûto... Pour la famille on peut dire : oi ,uèv oûv à\\oi -févn, Koaueiiurnav, Xeyôvtujv irepi aÙTÛv a PoûXovtcu, éyuj bè u.ôvov e'Ttouve'cRu xoijpov aveu toO •fe'vouç ' àpxeî y<*P aùtôç x^pk é'ireiadKTOU tivoç eùqpn.uiaç è'SuuGev. Mén andre, dans Rhetores gtaeci, t. III. p. 370.
LES PANEGYRIQUES 199
Dès les premiers mots, nous sommes transportés en
pleine sophistique : Oùk cxyvouù tô uéyeGoç tuùv ûttô Tfjç
TravriTÙptujç èYKwuiiuv ■ à\\' wcrrrep toûto èTricrraïuat, outu)
Kai xfîç do"6eveiaç Tfjç èjuauroû 6TTaio"9dvo|uai *. Grandeur
du sujet, faiblesse de l'orateur, c'est tout l'essentiel de l'exorde prescrit.
Le tôttoç de la famille est déclaré ne point être de mise 2, mais en réalité longuement traité par des développements que l'enseignement chrétien suggérait sans effort.
Des antécédents du martyr, Basile ignorait à peu près tout. On n'avait certainement aucun détail sur les circonstances de la naissance de cet homme simple, ni sur ses premières années, ni sur sa physionomie morale et ses qualités personnelles. Mais il avait mené la vie pastorale. C'est donc sur le lieu commun des èTTtTnbeùuaTa que l'orateur se rejettera. Il décrit cette existence humble, pauvre et isolée du contact des hommes, excellente école de vertu. Il était berger, dit-il, ne rougissons pas de l'avouer, comme feraient les païens: uri toùç e£u>0ev uuOottoiouç uiuu>jue0a 3.- C'est toujours la préoccupation de l'école, qui ne prévoyait pas de pareils sujets et n'aurait guère trouvé, dans une profession aussi vulgaire, matière à louange. Et l'orateur reprend son développement par le procédé spécialement recommandé de la cruYKpicriç;. L'humble
1 P. G., t. XXXI, p. 589 B.
2 Où yàp è'xo)nev aùràv Karà tôv vôuov tujv ëEuuGev éYKUip{uuv àiroaeuvûveiv • oùk ëxo|uev Xéyeiv Traxepaç Kai TrpoYÔvouç irepiqpaveîç * aiaxpàv fàp àMorpîoiç KÔajuoiç KoajueîaGai tôv xf| oiKeia âperf] biaqpavf|. T. c, p. 592 A.
métier de notre martyr n'a rien de méprisable. Avant lui Abel, Moïse, Jacob, le roi David menèrent paître les troupeaux. Et le Christ lui-même ne s'appelle-t-il pas le bon pasteur ? C'est par cette transition que l'évêque, abandonnant son premier thème, passe à la partie doctrinale du discours.
Le panégyrique de S.Théodore par Grégoire de Nysse est un de ceux où l'on suit le plus aisément la marche de l'èYKuuuiov sophistique ',
L'exorde est une longue amplification sur la grandeur et la puissance du nom de Théodore, lui qui attire des foules innombrables, délivre le pays de l'invasion des Scyth es, répand toutes sortes de grâces parla vertu de ses reliques. C'est sous une forme nouvelle, suggérée parles circonstances, une aùHrjOïç en règle.
L'éloge proprement dit débute par les tôttoi, souvent négligés ailleurs, de la Trarpiç et du yévoç. Théodore était du pays qui regarde l'Orient ; il était de noble race, comme Job.
Comme c'était le cas ordinaire, l'orateur n'était point renseigné sur la naissance et l'éducation du martyr. Il passe aux eTTiTribeOuaTa : Théodore était soldat, — puis aux TrpdHttç : Théodore refuse d'adorer les dieux et défend vigoureusement sa foi devant les juges ; il profite d'un répit qu'on lui accorde pour mettre le feu au temple de la Mère des dieux. Menaces et promesses sont sans effet sur lui, et il est condamné au supplice du feu.
L'épilogue prend la forme d'une longue prière, dans
1 MÉRID1ER, t. C, p. 242-43.
LES PANEGYRIQUES 201
laquelle est indiquée, mais non développée, la aÙYKpitfiç avec les plus grands saints : Pierre, Paul, Jean.
Plus intéressant encore, au point de vue de la fidélité aux règles de l'èYKUjjUiov, est le panégyrique de S. Grégoire le Thaumaturge. On ne peut pas, il est vrai, le considérer comme l'éloge d'un martyr. Mais c'est là un détail accessoire, puisque nous ne sortons pas du genre. Ce discours est d'ailleurs d'autant plus important qu'il se présente comme une des premières vies de saints,
et qu'il n'a pas cessé d'être lu comme tel '.
L'allure sophistique s'accuse dès l'exorde : au£n.o"iç
pour relever l'importance du sujet, difficulté de le traiter convenablement ; l'auteur est pénétré de son insuffisance, mais les faits parleront assez haut.
L'orateur aborde l'éloge en feignant de se dégager complètement de l'usage profane, notamment en rejetant les tôttoi de la patrie et de la race. Mais il y revient et s'attarde même à propos de la iraipi; , à expliquer la signification du nom de Pont-Euxin, non sans s'appesantir encore une fois sur l'inanité de tous les sujets de louange qui ne sont pas tirés de la personnalité elle-même.
C'est la transition pour passer à la qpucriç. Puis vient la TTOubeia, où le saint est comparé à Abraham. Ensuite les èTrnT)5eiJjuaTa et les irpàHeiç, souvent interrompus par la cruYKpiO'iç tant prônée par les sophistes.
A propos d'un miracle du saint, Grégoire s'élève encore une fois contre la manie des rhéteurs de grossir
1 II fait partie de la collection de Métaphraste. On le lit le 17 novembre sous le titre de Bioç kcù iroXixeîa tou ëv âyioiç Traxpôç y)\jlvjv TpriYopiou kt\. voir BHG., éd. altéra, p. 282.
démesurément les choses : ZiYaTuu îrpôç TaÛTa iràaa TexviKiq tujv XoYOYpdqpuuv Tiepîvoia Taç èrrauHncfeiç twv 6aujudtujv bià tivoç pnTOpeîaç èîri xo ueîcov èHaipoucra '. Or ce qui suit n'est précisément autre chose qu'un de ces développements qu'il vient de repousser. Vains efforts de l'homme qui sent toute l'inanité des procédés auxquels son éducation l'a asservi, et qui ne réussit pas à secouer le joug.
Dans l'éloge de S. Ephrem il parvient à détailler, sans souci d'éviter les termes techniques, tout le squelette de l'èYKiujutov complet, en faisant sonner bien haut que ce n'est pas là un programme pour louer un saint homme : Ou tô ïévoç , koù ttjv èveYKauévnv, koù TrpOYÔvujv Trepiqpdveiav, koù ï£VvnTÔpuuv eÙKXeîav, koù Yévvn- CFiv, koù àvaTpoqpr|V, koù aù£no"iv fiXiKiaç , koù 0"uuuaTiKr]V èTTiTribeiÔTnia, Kai xùxrjv, Kai Téxvaç , koù Ta Xoirrà twv è'Hw XoYOYpâqpwv èpavi£ôueva toîç è-rrarvoiç aeuvoXoYri.uaTa rrepiTTÔv eîç uécrov à'Yeiv ÙTTOTorrrio"avTeç 2.
Il n'est pas nécessaire de multiplier les exemples ; car c'est un fait désormais établi que les Pères de l'Église adaptèrent à l'usage chrétien le schéma des sophistes dans les panégyriques des martyrs et dans les oraisons funèbres. La démonstration n'est plus à faire pour Basile, Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse, ni même pour Astère d'Amasie. Ce serait un intéressant sujet d'étudier par la même méthode les panégyriques de S. Jean Chrysostome. Chez lui le flot d'éloquence franchit plus aisément les digues de la convention et l'adaptation est plus entière et plus géniale Si lui aussi
'P. G. , t. XLVI, p. 907 C. 2 P. G. , t. XLVI, p. 824 A.
veut se souvenir parfois de sa première éducation., il montre constamment, par sa souvera ine maîtrise, qu'il trouve en lui-même le ressort nécessaire pour intéresser et émouvoir ses auditeurs. Chez tous d'ailleurs, à des degrés divers, la recherche de l'efiet est tempérée par le souci d'élever les âmes vers les biens célestes ; l'élément doctrinal et pathétique s'introduit dans le vieux cadre de l'éloge, et la topique elle-même subit l'influence du milieu et des sujets spéciaux qu'elle est appelée à féconier. Ainsi la matière de la crÙYKpicfiç est empruntée de préférence aux livres saints, et dans le panégyrique d'un martyr, le récit de ses souffrances et de sa mort devient la forme obligée du chapitre des TrpdHeiç.
On le comprendra mieux en étudiant le style de nos orateurs, où se révèle, plus clairement encore que dans les méthodes de composition, souvent un peu lâches, l'influence de la sophistique. Celle-ci, on le sait, met à leur disposition de multiples recettes, dont l'application donne à leurs ouvrages une couleur caractéristique. Une étude complète de ces procédés devrait porter sur la construction de la phrase, l'agencement des périodes, la recherche de la symétrie et du rythme ; sur une foule de règles minutieuses que chaque auteur observe dans la mesure de son talent et de son goût. Des recherches de ce genre ont été fanes avec succès, et il est d'autant moins nécessaire de les reprendre que nous cherchons simplement à fixer la place du panégyrique dans la littérature, entre le document historique et l'œuvre d'imagination, et à démêler son influ* ence sur le développement de l'hagiographie. Nous pou-
vons donc nous en tenir à quelques particularités qui éclairent ce côté des choses.
Il est à remarquer d'abord que nos panégyristes cultivent avec complaisance l'hyperbole, cette figure préférée des rhéteurs. Les plus modérés en abusent étrangement, et il faut avouer que la plupart du temps leurs exagérations sont sans conséquence Lorsque S. Basile proclame qu'il n'aurait pas assez de quarante langues pour célébrer dignement les vertus des martyrs de Sébaste ', on regrette de trouver en défaut la sûreté de son goût, et personne ne prendra à la lettre le développement où se laisse entraîner S. Grégoire de Nysse à propos du don des larmes dont S. Ephrem était favorisé : « Comme les autres hommes ont la faculté de respirer, et cela sans interruption, Ephrem avait celle de pleurer. Ni le jour, ni le soir, ni la nuit, pas une heure, pas le plus petit moment son œil n'était sec -. » Il est évident aussi que dans certains cas les orateurs attribuent à leur héros des paroles qui ne sont que la traduction, dans le langage des sophistes, d'un sentiment qu'ils lui prêtent. Par exemple quand S.Basile fait dire par S. Gordius : « Quel malheur pour moi dé ne pas pouvoir mourir un grand nombre de fois pour le Christ 3! » Personne ne s'avisera de croire que la mère des Machabées, malgré tout son héroïsme, ait tenu
• P. G., t. XXXI. p 507 C.
2 Où YÔp riiuépa, où vùE, où |H€0"ovûktiov, oùx lûpa, où axrfufïç tô \€TTTÔTaTov ôx€ tr|pôç 6 toutou àvûo"TaKTOç ôq>6a\uôç Ka9uupâT0. P. G., t. XLVI, p. 829 D.
ri Oia ,uev oùv aimoûiuai, ùiroqrôdaaç enrev ô Tôpbioç, jar] buvdjuevoç ùirèp XpiOTOÛ ttoMcikiç à-rroBaveîv. P. G., t. XXXI, p. 500 B.
le discours que S. Grégoire de Nazianze lui met clans la bouche, après qu'elle a vu tous ses fils succomber dans les tourments : « Je regarde les bourreaux comme des bienfaiteurs. C'est à peine si je ne remercie pas le tyran d'avoir voulu pareil ordre dans les supplices et de m'avoir réservée pour la fin ... Je ne m'arracherai point les cheveux, je ne déchirerai pas ma tunique, je ne m'enfoncerai pas les ongles dans la chair, je ne ferai point commencer les lamentations, je n'y appellerai pas mes compagnes, je ne m'enfermerai pas dans les ténèbres pour que l'air même pleure avec moi, je n'attendrai pas de consolateurs, je ne servirai pas le pain funèbre. Tout cela est pour les mères dégénérées, pour celles qui ne sont mères que selon la chair, celles dont les enfants partent sans aucune action digne de mémoire '. » Le discours se prolonge avec la même emphase, puis la mère va rejoindre ses fils et court au bûcher comme à la chambre nuptiale2. S. Jean Chrysostome a trouvé une autre image pour peindre l'ardeur au martyre du plus jeune des Machabées : « Il se précipite dans la chaudière comme dans une source d'eau fraîche 3. »
Un des sujets que les panégyristes traitent avec prédilection, c'est l'invincible constan ce des martyrs. Ils vonc au supplice comme à la fête : ùjcrrrep xopeùovieç êtti xàç pacràvouç rjecrav ue9' f|bovr]ç *. Couchés sur le gril,
• P. G A. XXXV, p. 928 A.
» P. G., t. XXXV, p. 929 B.
s 'Qç eîç Trrppiv va|udTUjv ij/uxpwv ouxuuç eîç toùç \é(3r|Taç énu- (Jicrra. Homil. de Maccabaeis, II, 2, P. G. , t. L, p. 625.
4 S. Jean Chrysostome, Or. de martynibus, BHG. 1188, P. G. , t. L, p. 707.
pendant que leur sang coule et que les chairs brûlées
se détachent, ils sont comme sur des roses, et regardent avec volupté ce qui se passe : oi bè crpoi KaGdrrep èiri pôbuuv Keiuevoi tOùv dvGpdKwv, oùtuu ueG' f)bovfjç Ta yivôueva èGewpouv '. Cette idée que le martyr assiste à son propre supplice comme à celui d'un autre est devenue courante. On la retrouve chez S. Grégoire de Nysse à propos de S. Théodore: ô bè è'iyaXXev wç à'XXou tivôç ùcptcTTauévou thv Tiuwpiav 2, chez S. Grégoire de Nazianze : wo~Trep èv dXXoTpioiç crùjuamv 5, chez S. Ephrem : ujorrep èv dXXoipioiç crûjjuacriv irdcrx0VTeÇ 4. Et l'orateur montre les martyrs apostrophant les juges : « Eh bien, où sont vos menaces et vos supplices ? Votre feu est froid, vos tourments sans efficacité, vos bourreaux sans vigueur ; vos glaives sont de bois pourri 5. »
Voici le langage que S. Jean Chrysostome fait tenir au démon, en quête d'un nouveau supplice qui ne tourne pas à sa confusion comme tant d'autres : « J'ai jeté des charbons sous leurs pieds, et eux couraient comme sur des roses ; j'ai allumé le feu, et ils s'y jetaient comme dans des sources d'eau fraîche ; j'ai labouré leurs côtes, y ouvrant de profonds sillons et les inondant de sang ; ils étaient glorieux comme s'ils avaient été couverts d'or ; je les ai jetés dans les précipices,
2 P. G., t. XLVI, p. 745 B.
» Contra Iulianum I, 69, P. G., t. XXXV, p. 589 B.
'• In martyres, Assemani, t. II, p. 307 E.
5 Oi bè àvT€qp9dYY0VT0 irdXiv toîç fiYenôcn ' ttoû y^P eiaiv àirei- \ai tôiv Ko\daeuuv uuuùv ; tô y-àp irûp ûuwv vyuxpôv, ai pdcravoi àbpaveîç, oi tùtttovt6ç cxtovoi , rà Hiqpn HûXa aaGpd. Ibid. -p. 327 F. A rapprocher cette phrase du Martyrium Polycarpi, II, 3 : xai tô irOp r\v aÙToîç ipuxpôv tô tujv àTTavGpunrwv f$aaavio"TUJV.
LES PANEGYRIQUES 207
noyés dans la mer ; ils n'y tombaient point comme dans un abîme, mais avaient l'air de monter au ciel, et exultaient d'allégresse ; on aurait dit une danse dans une procession ou des jeux dans les prés verts. C'est ainsi qu'ils acceptaient les supplices, non comme des supplices mais comme des fleurs printanières dont ils se couronnaient, me prévenant par leur ardeur et leur empressement '. »
Lorsque nos orateurs parlent ainsi, ils veulent mettre en relief le mépris de la souffrance et le courage, surhumain dont les martyrs ont fait preuve. Il ne trouvent point de paroles pour exprimer leur admiration, et c'est ce qui les amène à employer des expressions qui dépassent notablement leur pensée. Ils n'entendent point dire que le martyr, miraculeusement protégé contre la cruauté des bourreaux, est insensible aux tourments, nullement ; mais, pendant que son corps souffre, son âme reste maîtresse d'elle-même et se montre supérieure à tout ce qui n'affecte que la partie terrestre de leur être. «De même que le diamant ne cède ni ne s'amollit sous les coups, mais brise le fer qui l'attaque, ainsi les âmes des saints, au milieu de ces tourments n'éprouvaient aucun malt mais brisaient l'effort de ceux qui les frappaient, les réduisant à se retirer du combat honteux, confus et couverts de blessures2. >
Telle est, à n'en point douter, l'idée qui se trouve au fond des expressions hyperboliques dont se servaient les panégyristes et des développements à l'appui. Est-il bien certain que les auditeurs ne s'y soient jamais
{ Or. do S. Romano, I, 2, P. G. , t. L, p. 609.
2 S. Jean Chrysostome, Or. de martyribus, P. G. , t L, p. 708.
laissé tromper ? N'est-il pas probable, au moins, que les générations suivantes, en les relisant, les ont souvent pris à la lettre ? Il y a de bonnes raisons de le croire, et l'on voit ici que les procédés recommandés par la rhétorique peuvent parfois présenter des inconvénients.
Une figure décidément plus innocente que l'hyperbole est la périphrase, non moins chère aux rhéteurs, et dont l'usage immodéré donne à leur style quelque chose de maniéré et de précieux, qui est le contraire de la nature. Nous ne songerions pas à reprocher à nos orateurs de ne pas toujours nommer les choses par leur nom, si au moins ils n'affichaient point l'horreur des noms de personnes. Mais c'est là une des fâcheuses exigences de la rhétorique, et l'on voit un historien, comme Eusèbe, généralement soucieux de la précision et respectueux du document, devenir infidèle à ses principes lorsqu'il aborde la vie de Constantin, qui n'est .en somme qu'un long panégyrique. On a remarqué que non seulement Arius et Alexandre d'Alexandrie ne sont jamais nommés dans le texte, mais que les noms des empereurs, comme Dioclétien, Maximien, Galère, Maximin font totalement défaut. De Licinius il est si souvent question qu'il n'y avait vraiment pas moyen d'éviter son nom. Mais Eusèbe semble ne se résoudre qu'à regret à le prononcer, et dans toute la longue histoire de la guerre contre Constantin, le nom de Licinius est supprimé ou remplacé par une périphrase.1.
Dans les panégyriques des martyrs on chercherait en vain, je ne dis pas le nom du magistrat qui a pronon-
1 G. Pasquali, dans Gôttingische gelehrte Anzeigefl, 1900, p. 285.
LES PANEGYRIQUES 209
cé la condamnation, on pouvait l'ignorer, mais celui de l'empereur, auteur responsable des édits de proscription. Il est vaguement désigné comme ô KpaTujv tôte ', ô xôfe apxwv , ô TnviKaÛTa Kparuùv elç ujv to»v TroXuGéujv l. S. Basile savait fort bien dans quelle persécution était tombé S. Gordius, mais il prend soin de ne pas le dire ; ô tôt€ TÙpavvoç est la formule choisie pour désigner l'empereur 3. A propos des XL Martyrs nous apprenons seulement qu'ils avaient mérité de recevoir des empereurs les premières distinctions : jàç TrpujTcxç e?xov irapà (3a0ïXéuuv Tiuàç *, et quant à l'édit dont ils furent les victimes, il. est résumé en ces termes on ne peut plus vagues : tô dOeov eKeîvo kcù ào"e{3èç Kripuyao, jur] ôuoXoYeîv tôv Xpicrrôv r| kivouvouç èKÔéxecrGai s. Il serait difficile de tirer un indice chronologique de cette phrase de S.Jean Chrysostome à propos de S.Julien: 'EîTeibr] be tô ordbiov dvéïyre Trjç eùcrepeiaç; Kaî irpôç toùç dGXouç aùiôv ô Kaipôç èKdXei, TrepiTrÎTTTei tuj x^e™ 0r|piuj tuj TÔie biKaZovTi 6. Dans l'homélie en l'honneur de S. Babylas, il est question de la Trpôç tôv (3acriXéa rcappn,cria du martyr, mais on ne sait à quel empereur il est fait allusion. Plus loin l'orateur développe longuement un épi-
1 S. Basile, Or. de XLmirt. P. G., t. XXXI. p. 512. S. Grégoire de Nazianze s'est également pénétré de la règle qui commande d'éviter les noms propres. F. Boulenger, Grégoire de Nazianze Discours funèbres en l'honneur de son frère Ces lire et de Basile de Césarée, p. xxxvi - XXXVIII.
2 S. Grégoire de Nysss. Or. deXL. m%rt., P. G., t. XLVI, p. 776 B.
3 P. G., t. XXXI, p. 493. n. 2. • i Ibid., p. 509, n. 2.
s Ibid., p. 509, n. 3.
sode de l'histoire posthume du saint, qui s'est passée sous Julien. Cette fois il le nomme, mais une fois seulement et comme à regret *, et lorsqu'il a à raconter le martyre des SS. Juventin et Maximin, qui appartient à ce règne, il a recours à une circonlocution : èYéveTÔ tiç (3ao"i\eùç èm Tfjç Yeveâç Tfjç f]ueTépaç, àffefkia viKn.o'aç toùç Éu7rpoa8ev âîravTaç, Trcpi ou kcù TTpujnv bieXéxôrjv ûuîv '. Cette dernière phrase est pour rappeler l'homélie sur S. Babylas.
On s'étonne que S. Grégoire de Nysse, qui se garde si soigneusement de laisser deviner quel peut être le cruel tyran auteur de l'édit infâme contre lequel s'insurgent les XL Martyrs 3, ait pu s'oublier, dans le panégyrique de S. Théodore, jusqu'à prononcer cette phrase : oi fàp duqpi MaHiuiavôv tôtc Tfjç pacnXeiaç f\f oûvto * Car l'école pousse très loin l'horreur des noms propres, et on peut citer des panégyriques très importants où le nom même du héros est entièrement passé sous silence et resterait ignoré s'il n'y avait pas le titre pour nous l'apprendre. C'est le cas des SS. Juventin et Maximin : OTpaTiwTUJv Huvujpiç àYiwv, Huvuupiç uapTÛpwv 5, des saintes Bernice, Prosdoce et Domnina : ai YuvaÎKeç 6, et d'autres encore.
En lisant les orateurs, et n'importe quels écrivains
3 L'empereur : ô Tr|viKaÛTa xpardùv, le magistrat : 6 toO Picûou vôjaou TupavviKuuTepoç ÙTTriperriç. P.G., t. XLVI, p. 776 C.
5 P. G., t. L, p. 571. On sait que Baronius fut trompé par cette périphrase et introduisit une sainte Xynoris dans la première édition du Martyrologe romain. L'erreur fut corrigée dans l'édition suivante.
«P.G., t. L, pp. 635,644.
quand ils se laissent assujétir aux préceptes de la sophistique \ il ne faut donc point perdre de vue que le silence est souvent le résultat du système, non de l'ignorance, et qu'on risquerait de s'égarer en leur appliquant l'argument négatif.
Il est presque superflu de dire que la comparaison est un des ornements obligés du panégyrique, qu'elle est cultivée avec plus d'intensité que ne l'exigent les règles générales de l'art d'écrire, et que plusieurs d'entre elles sont devenues des lieux communs que l'on adapte aux sujets les plus divers. On a cité celle de la prairie couverte de roses, de violettes, de lys et d'autres rieurs printanières, qui n'est pas seulement dans S. Jean Chrysostome 2, et on s'est demandé avec raison si ces répétitions n'attestaient point l'existence d'une source commune.
Deux catégories de comparaisons méritent d'être signalées, fort nombreuses toutes les deux, celles qui sont empruntées aux jeux, et celles qui rappellent la vie militaire.
Les martyrs sont des athlètes : riva ouv poùXeaGe twv èirrà àTioXâpwjuev à6\n,Twv ; dit S. Jean Chrysostome en parlant des Machabées 3, et après avoir choisi comme sujet spécial de son éloge le dernier des sept frères, il mon-
1 Même Eusèbe, dans les passages d'un caractère plutôt oratoire, où il trace des tableaux d'ensemble. Ainsi Hist. Eccl., VIII, 12, 3, il parle lui aussi de sainte Domnina et de ses filles, mais sans dire leurs noms : kcu tiç îepà koù 0auuaaîa xr)V Tf)ç vjjuxf|ç àpexriv, tô bè aujua fWY] kcù rà a\\a tOùv èir' 'Av-noxeiaç ttXoûtw koù yévei koù eùboSlia Trapà -rrâcn pe^oriuévri Traîbwv Êuvwpiba TrapGévujv Tf| toO aubuaroç aipa koù àKuf| bicurp€Trouo'wv Geo*|uoîç. eùaepeîaç àva- 9pev|iauévr|.
* Hom. de S. Ignttio. P. G., t. L, p. 587. Cf. Méridier, t. c, p. 126.
tre les autres déjà couronnés comme les juges des jeux olympiques : ècTTeqpavuuuévoi jàp êi<à0r|VTO KaOcnrep êv toîç 'OXuuTriaKOÎç à-fûjcriv oi c-ixaOTaï '. S. Grégoire de Xazianze, qui désigne les panégyriques de S. Basile sous le nom de dGXriTuùv èYKuûuia 2, compare lui aussi la mère des Machabées à un vainqueur aux mêmes jeux : djOTcep tiç 'OXuuTnoviKriç % et ce n'est pas l'unique exemple de comparaison d'une femme avec les athlètes. On la trouve dans S. Grégoire de Nysse appliquée à sainte Macrine : KaGdîrep tiç àOXnTriç Yevvaîoç4.
Lorsque le martyr Gordius se décide à paraître dans l'arène, il est, au dire de S. Basile, « comme un athlète qui se sent suffisamment exercé et comme frotte d'huile avant la lutte par les jeûnes, les veilles, la prière et la méditation sans trêve des oracles de l'Esprit Saint 3. »
Après avoir raconté le supplice de la langue coupée infligé à S. Romain, S. Jean Chrysostome apostrophe le démon, et lui reproche cet excès de cruauté comme une lâcheté et un aveu de sa défaite. « C'est, dit-il, comme si quelqu'un voulant lutter au pancrace, y recevait des coups terribles, puis voyant qu'il n'y a plus moyen de résister, donnerait l'ordre de coupelles mains de l'adversaire. Faut-il une autre preuve, et n'est-ce pas évidemment le lutteur ainsi mutilé qui a remporté la victoire 6 ? » Dans l'homélie sur les mar-
' Oratio de S. Basilio, n, 67, P. G., t. XXXVI, p. 585.
s P. G., t. XXXV, p. 925.
'P. G., t. XLVI, p. 978.
s P. G., t. XXXI, p. 496.
LES PANEGYRIQUES 213
tyrs, il montre les anges courant au devant d'eux comme le peuple au devant d'une troupe d'athlètes '.
Quant aux images guerrières, les panégyriques des martyrs en sont pleines. Le martyr est le yevvaioç o~Tpa- TiùbTrjç, sa tente est son tombeau, sa cuirasse la justice, son bouclier la foi ; il porte ie casque du salut, les cnémides de l'évangile, le glaive de l'esprit2. S. Jean Chrysostome se plaît dans ces développements minutieux suggérés par les saints Livres, et il sait les poursuivre dans les applications.
Je ne m'adresse pas seulement aux hommes, dit-il, « les femmes aussi peuvent revêtir la cuirasse, se couvrir du bouclier, lancer les traits, que ce soit en temps de persécution ou en tout autre temps qui réclame de la fermeté d'àine ~°. » Ailleurs il compare la persécution à une guerre qui réunit tous les maux de la guerre extérieure et de la guerre civile *.
Nous n'avons pas à multiplier les citations. On sait assez que les écrivains de cette époque n'ont fait en cette matière que développer les idées que la lecture de S. Paul avait depuis longtemps rendues familières s. Mais ils l'ont fait avec une prédilection marquée. On ne peut nier qu'ils aient beaucoup contribué à associer à l'image du martyr celle du soldat ; peut-être sontils pour quelque chose dans la multiplication des passions de saints militaires.
2 S. -Jean CaitYso.sro ki, Hmil. di S. B.irLiam, P. G. , t. L, pp. 680, 681.
3 Ibid., p. 681.
1 Hom. de SS. Bemice ci Pr)%doz&, 4, P G., t. L, p. 634. 5 Surtout 11 Cor. 10, 3-6 ; Ephes. 6, 10-18 II Tim. 2, 3-5.
Parmi les agréments du discours prônés par les sophistes il faut compter l'ecphrasis, dont les théoriciens compliquent la définition, mais qui n'est au fond que la description '. C'était, pour nos orateurs, un des grands moyens de relever l'éclat de leurs éloges, et l'on voit, au soin qu'ils apportent à tous les détails, que l'auditoire se complaisait à ces tableaux, qui ne sont pas toujours réclamés par le développement logique du sujet. Les rhéteurs s'attardaient à décrire les paysages, les saisons, les personnes, les fêtes, les œuvres d'art, les monuments. Presque toutes ces catégories d.e descriptions se trouven t représentées chez les panégyristes.
Les èKqppdcreiç de personnes sont relativement rares. Grégoire de Nazianze indique plutôt qu'il ne décrit les avantages extérieurs de Césaire, et c'est sous forme de prétention 2. Dans un curieux développement, il énumère les ornements de la beauté féminine dont sa sœur Gorgonia avait su se passer 3. Dans le panégyrique des XL Martyrs Grégoire de Nysse insiste longuement sur la beauté de cette phalange, dans tout l'éclat de la jeunesse *. Le portrait de S. Gordius, se montrant tout à coup dans l'amphithéâtre devant tout le peuple assemblé, est saisissant.' On voit apparaître « cet homme d'aspect sauvage, portant sur son visage ravagé la trace d'un retraite prolongée dans les montagnes ; sa barbe est longue, son vêtement sale, tout son corps est des-
1 Les règles de rèxqppaaiç dans les Progymnasmata de Nicolas le sophiste, Spengel, Rhetores grâce i, t. III, p. 4c/ 1-93. \P. G., t. XXXV, p. 760.
'■> P. G., t. XXXV, p. 800.
* P. G., t.. XLVI, p. 760-61.
LBS PANEGYRIQUES 215
séché ; il porte un bâton et une besace. Mais tout cela était relevé par je ne sais quelle grâce qui était le reflet de son âme'.» Ne dirait-on pas que Basile a assisté à la scène ? Pourtant il n'en est rien et l'imagination seule a fourni les couleurs de son tableau. Et que d'autres sujets sollicitent la verve descriptive des orateurs. Le peuple d'Antioche, conduit hors ville par son évêque pour célébrer la fête de sainte Drosis, rappelle à S.Jean Chrysostome les troupeaux menés par le berger au pâturage et il décrit poétiquement cette scène champêtre 2. Ailleurs il s'arrête à peindre une bataille. Les armées en présence sont les martyrs d'une part, et les persécuteurs de l'autre 5. Voici, d'après S. Basile, ce qui se passa lorsque S. Gordius fut conduit à la mort. * Toute la foule quitta le théâtre pour le suivre, et tout le peuple qui était resté chez lui se répandit devant les remparts pour assister au spectacle de cette grande lutte qui faisait l'admiratio.n des anges et de la création entière, le désespoir du ^diable et l'épouvante des démons. La ville se vida de ses habitants, la multitude se précipita comme un fleuve jusqu'au lieu du supplice. Pas une femme qui voulût se priver du spectacle, pas plus jf qu'aucun homme de condition obscure ou illustre. Ceux qui gardaient les. maisons les abandonnaient ; les boutiques des marchands restaient ouvertes ; les marchandises restaient abandonnées au marché ; l'unique et universelle sauvegarde était que tout le monde était
' P. G., t. XXXI, p. 497-
3 P. G , t. L, pp. 707, 708.
2l6 LES PASSIONS DES MARTYRS
parti en même temps et que pas un malfaiteur ne restait dans la ville. Les esclaves abandonnaient leur service, et tous, étrangers et indigènes, étaient là pour contempler cet homme. On vit alors les vierges soutenir les regards des hommes, les vieillards et les infirmes surmonter leur faiblesse; tous étaient sortis de l'enceinte !. » Le caractère artificiel d'un pareil morceau ne saurait laisser le moindre doute.
L'occasion de décrire un monument se présente parfois a&sez naturellement. Dans le panégyriquede S. Théodore l'orateur convie son auditoire à admirer les beautés de la basilique et les œuvres d'art qu'elle renferme 2. L'homélie de S. Astère sur sainte Euphémie n'est qu'une longue tKqppaaiç de la basilique et des peintures représentant le martyre de la sainte.
Un exemple assez inattendu et assurément fort curieux est la description minutieuse d'un monument païen, représentant une danse de Ménades, que S. Grégoire de Nazianze n'a pu introduire dans une homélie sur les martyrs qu'en sacrifiant délibérément aux traditions de la sophistique 5.
Le thème à description, vraiment classique dans les éloges des martyrs, c'est celui des supplices, et nos panégyristes l'ont exploité sous diverses formes. La constance du martyr est mise tn relief principalement de deux façons : tantôt par le détail des tourments que le persécuteur lui inflige, tantôt par l'étalage des
< P. G., t. XXXI, p. 501.
2 P. G., t. XLVI, p. 737.
" Orat. II, P. G., t. XXXVI, p. 260 C. Rappelons aussi la célèbre description de l'église bâtie par le père de S. Grégoire, Ortit. XVIII, 39, P. G., t. XXXV, p. 1037.
LES PANEGYRIQUES 217
instruments de torture dont on le menace et auxquels il ne daigne pas donner un regard.
Comme scène de martyre, on peut rappeler le supplice de Marc d'Aréthuse dans Grégoire de Nazianze ', celui des Machabées dans les divers panégyriques, qui leur sont consacrés 2, celui des XL Martyrs dans S. Grégoire de Nysse 3. Ce dernier sujet, la mort par la congélation, est ainsi traité par S. Basile. « Le corps exposé au froid devient d'abord tout livide et le sang se coagule. Mais bientôt il s'agite et entre en ébullition ; les dents claquent, les nerfs sont tirailles, les muscles se contractent irrésistiblement. Une souffrance aiguë, une douleur indicible pénètre jusqu'aux moelles et cause une sensation intolérable. Les extrémités tombent comme dévorées par le feu. Car la chaleur se retire à l'intérieur du corps, tue les parties qu'elle abandonne, torture celles où elle se réfugie, jusqu'à ce que peu à peu le froid de la mort achève son œuvre '\ »
S. Jean Chrysostome dans l'homélie sur S. Barlaam revient à plusieurs reprises sur la variété des tourments inventés par le démon lui-même pour perdre les chrétiens. Ces passages sont à retenir. D'abord le tableau d'ensemble comme d'un vaste amphithéâtre où se déroulent toutes 1 es scènes de la cruauté païenne. « Voyez donc la méchanceté du démon. Il jette les saints sur le gril, il en précipite d'autres clans des chaudières bouillantes ; il leur racle les côtes ou les jette dans la
2 In Iulianum I, 88, 89, P. G., t. XXXV, p. 620. 5 S. Grégoire db Nazianze, P. G., t. XXXV, p. 917 ; S. Jean Chrysostome, P. G., t. L, p. 621.
i P.G., t. XLVI, p. 780.
5 P.G., t, XXXI, p. 516. v
2i8 LES PASSIONS DES MARTYRS
mer ; il les livre aux bêtes ou les enferme dans la fournaise ; il déboite leurs membres ou les écorche vivants ; il place sous leurs corps ensanglantés des charbon s ardents, dont les étincelles vont mordre leurs ulcères plus cruellement que ne feraient les bêtes féroces. Pour d'autres encore il invente des tourments plus terribles1. » Tout cela n'a pas épuisé la rage des persécuteurs. Pour Barlaam ils ont imaginé ce supplice : un grain d'encens est placé sur sa main qu'ils l'obligent à étendre au-dessus du brasier. Barlaam "sacrifie sa main, mais il était prêt à faire davantage ; par sa volonté il a enduré tous les tourments. « Cet homme qui a livré sa main, aurait donné sa tête, présenté ses côtes, et se serait exposé au feu, aux bêtes, à la mer, aux précipices, à la croix, à la roue et à tous les supplices dont on a jamais entendu parler. Il a souffert tout cela non en réalité mais d'intention 2. »
Lorsqu'à la fin du discours l'orateur exhorte les chrétiens à suivre l'exemple du martyr par le mépris des biens terrestres, il revient une fois de plus sur le même thème. « Proclamez bienheureux non les riches,
1 Tûjv àYÎuDv toùç |uèv r|Y<XY€v eVi xi^fava, toùç bè eiç \épv|Taç évéfiaXe xoû Tiupôç aqpobpôrepov Ééovraç" Kai tûjv ,uèv Tàç irXeupàç KCtTéïlcnve, toùç bè eîç irèXaroç KaT€irôvTio*ev, àXXouç 0npioiç TrapébuuKev. erépouç eîç K(i|uivov eiaiiraxe, K«i Twv u£v eSeuôxXeuae rà àp9pa, tûjv bè Tàç bopàç en Zûjvtujv àîrèaupev. éTépwv toîç aujuacnv yjuaY.uévoiç ûiréBnKev àv9paKaç, kcù oî 0"TTiv9fïpeç €TreTcnbaiv toîç ëXKeai, 0n,pîou Travrôç bpiuûrepov Ta TpaùuaTa boÎKvov- Teç • àXXoiç àXXaç ènevàei xa^6TTUjT^PaÇ Tiuwpiaç. P. G., t. L, p. 677-78.
* cO Tr]v x6îPa frpoboùç outoç Kai Tt]v Keqpa\i'iv éizébujKev àv Kai Tàç TrXeupàç irpouGriKe, Kai "irupi Kai 9r|pioiç Kai TreXdTei Kai Kprçuvûj Kai OTaupCù Kai Tpoxw Kai Trpôç Trdaaç Tàç àKOuaSeiaaç TTOTè Tifiaipiaç irapeTaHaTO Kai TrdvTa ëira9ev, ei Kai ur| tvj ireipq àXàX Tf) irpoGéaei. P. G., t. L, p. 680.
LES PANEGYRIQUES. 2IQ,
mais les martyrs, non' pas ceux qui sont dans les délices, mais ceux qui sont étendus dans la poêle ; non pas ceux qui sont assis à une table bien servie, mais ceux qui sont dans la chaudière bouillante-; non pas ceux qui sont tous les jours au bain, mais ceux qui sont dans les terribles fournaises, non pas ceux qui se parfument, mais ceux dont la chair brûlée laisse échapper une acre fumée ] . »
A S Lucien comme à S. Barlaam, les persécuteurs avaient réservé un nouveau genre de supplice : celui de la faim. De lui aussi, on peut dire qu'il a supporté, en les acceptant d'avance, toutes les souffrances que les usages barbares de ces temps-là pouvaient ménager à un accusé. C'est encore le démon qui est mis en scène : « Voyant que le martyr se moquait des supplices et des châtiments quels qu'ils fussent, et que ni le feu de la fournaise, ni la profondeur des abîmes, ni la roue, ni le chevalet, ni les précipices, ni la dent des bêtes n'auraient jamais raison de la philosophie du saint, il invente un tourment plus cruel 2.
Le spectacle de la variété des supplices s'étale plus naturellement dans les discours en l'honneur de tous les martyrs. S. Jean Chrysostome affectionne ce tôttoç,
1 MaKCtpiffov toùç .uaprupoûvraç, \xr\ toùç èv rpuqpf) à\\à toùç èv toycxvoiç • (lik| toùç èv Tpairé^r) iro\uTe\eî à\\à toùç èv \éPnTl £éovTi ■ |ur) toùç èv (3a\.aveioiç Ka9r|uepivoîç à\\à toùç èv xapivoiç XaXe-rroîç ■ }ày\ toùç |uùpwv ô£ovraç à\\à toùç Kdirvov Kai Kvîaaav àirô tF)ç aapKÔç ÔTTTiu,uévr|ç dqpiévraç. P. G., t. L, p. 6Si.
2 Xuvibubv yàp éKeîvoç on irdo"r|ç Tifiaipiaç Kai KoXdaeuuç eïbouç KaTeYé\aae, Kai oùre Kd.uivov dvdiyaç, oute f3dpa9pov ôpùtaç, oûtê Tpoxôv feùrpeTtioaç, oùre eiç £ù\ov dvaxaYàjv, oùtê eiç Kpr||uvoùç piiyaç, out€ eîç 9r|piwv ôbôvraç ë|ut3a\.ùjv ïo~xuae -rreprfevéaGai Tfjç toO âYÎou qpiA.oaoqpiaç é'Tepov èuevor]ae xa^eTrdjTepov tpôttov. P. G., t. L, p. 523.
dont l'histoire des persécutions lui fournissait les éléments. « Ils attachaient les martyrs au chevalet, leur déchiraient les flancs y ouvrant de profonds sillons comme s'ils labouraient la terre et non un corps humain. On voyait les entrailles étalées, les côtés béants, les poitrines défoncées. Et là ne s'arrêtait pas la fureur de ces bêtes sanguinaires. Les martyrs étaient descendus du chevalet et étalés sur une échelle de fer audessus de charbons ardents. Spectacle plus cruel que les précédents ; de leur corps s'échappaient comme des ruisseaux de sang et de chairs en dissolution '. > En terminant l'orateur engage les fidèles à s'imprimer dans la mémoire ces images cruelles. « Fixons conc dans notre àme la peinture de martyrs couchés sur le gril, ou étendus sur les braises, ou jetés dans les chaudières, ou précipités dans la mer, les uns déchirés, les autres brisés par la roue, ou poussés dans les précipices ; les uns combattant contre les bêtes, les autres conduits vers Kf- gouffre, d'autres encore mourant chacun à sa manière'2 . »
1 Kcù yàp -npoaébiiaav cùtoùç tûj tùXiy kcù Tàç uXeupàç biujpuTtov, éupaGûvovxeç aùXctKaç KaGcbrep Y'"iv àpoTpiiJùvTeç. àXX' où o"uj- (uara cxilovxec, ■ kcù )]v ibeîv Xcrfôvaç àvaTreTTÉTaouèvaç, irXeupà àvfcurrÔTGi, arrjBri bifpprpfuéva, xai oùbè evTaûBa tP|ç paviaç ëarriaav oi ahiopôpoi 9f|peç ÉKeîvoi. àXXà duo toû EùXou KaGeXôvreç ùtrèp tujv àvGpdKiuv ëiri oibripâç KXtpaKoç ëxeivov ■ kcù rjv ibeîv, TrdXiv TTiKpôxepa tujv TrpoTtpujv GeajuaTCt, burXdç KaTaqpepouévaç (JTcrfôvaç éK tujv aujadriuv, Tàç pèv toû aïuaToç peôvTo;, Tàç bè tujv aapKujv T)iKo,uévujv. P.. G., t. L, p. 708.
- ZuJTpaqpuùpev toîvuv èv Tf| vjjux1] toùç u.èv ^ttI TnYGtviuv K€i,u€vguç, toùç bè ùttô dvGpdKUJv T€Tauevouç, toùç bè eiç XèpnTaç KuPiaTUJVTaç, toùç bè eiç GdXaooav KaraiTOVTiLOuévouç, trèpouç Heou.évouç, àXXouç Im Tpoxôv KauTTTOuévouç. àXXouç eîç Kpiipvôv piTTTopévouç ' Kai toùç pèv Gripioiç TTUKTfcùovTaç, toùç bè èm tô pdpaGpov dYouévouç, toùç bè ujç é'KCtOTOÇ ëruxev, KCtTCtXûaaç tôv pîov. P. G., t. L, p. 712.
LES PANEGYRIQUES 221
Ces descriptions sont monotones. Elles ne sont pas sans intérêt pour quiconque veut se souvenir de l'époque où elles furent écrites. Les méthodes cruelles de répression qu'elles supposent, paraissent si atroces, que nous sommes portés à nous demander si les orateurs ne les exagèrent pas en vue de l'effet à produire. Sans doute ils donnent l'impression que toutes ces tortures étaient journellement et partout employées et ces généralisntions ne répondent pas à la réalité. Mais il leur était difficile, devant des auditoires à qui les procédés de la justice étaient familiers, de charger outre mesure la description de l'appareil des exécutions. Ils sont ici. dans une certaine limite, des témoins, et nous aurons l'occasion de constater qu'ils ne sont point en désaccord, le plus souvent, avec les attestations des contemporains dégagés des liens de la convention et racontant simplement ce qu'ils ont vu. .
Un genre d'outrance que l'on ne constate pas dans les panégyriques, consiste à accumuler sur une seule tête tous les maux imaginables. On nous fait simplement admirer l'héroïsme de ceux qui bravaient les édits sanguinaires, sachant ce qui les attendait. Si parfois l'orateur nous montre les victimes lassant les bourreaux par leur endurance, cela ne va pas jusqu'à épuiser sur elles tout les genres de souffrances qu'un homme peut endurer. Il était réservé à d'autres d'ajouter ce trait, comme aussi d'abuser des interventions surnaturelles.
On ne peut qu'être frappé de la place restreinte réservée au merveilleux dans les éloges des martyrs. Les orateurs sacrés n'omettent point, lorsque l'occasion s'en présente, de faire valoir la puissance du
martyr entré dans la gloire, de raconter les grâces obtenues par son intercession, quelquefois les guérisons miraculeuses. Citons l'homélie sur S. Babylas \ les panégyriques de S. Marnas 2 et- des XL Martyrs 5 par S. Basile, et celui où S. Grégoire de Nysse rapporte la guérison du soldat boiteux 4. Mais combien discrètement tout cela est raconté. Il y a lieu de s'étonner, que la rhétorique ne s'empare point de cet élément pour en faire une partie obligée du panégyrique. Et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que le merveilleux n'intervient guère dans l'histoire du martyr telle que la racontent nos orateurs. Sans doute, l'assistance divine lai est assurée, et S. Jean Chrysostome en décrit l'efficacité à propos de sainte Pélagie 5. Mais le martyr lui-même ne fait point de miracles et Dieu n'en fait point pour le soustraire à la mort ou à l'horreur des supplices. La psalmodie céleste et la lumière qui éclaire la prison de S. Théodore 6, la vision des XL Martyrs 7, la parole rendue à S. Romain après l'extir" pation de sa langue 8 sont des prodiges d'un autre ordre, et l'on a de bonnes raisons de croire que ce sont des traits empruntés à des récits hagiographiques.
2 P. G., t. XXXI, p. 589.
3 P. G., t. XXXI, p. 519.
' P. G., t. XLVI, p. 784.
5 P. G., t. L, p. 580: où fàp f]v êvbov |aôvr|, à\\5 €\%e aûupouXov "IriaoOv • éxeîvoç aÛTf| irapfiv, ^Keîvoç Tf\ç xapbiaç aùxfiç rJTTTCTO, €Keîvoç rx]v ipuxviv TrapeGdppuvev, £k€Îvoç iuôvoç tôv qpôpov èzèfiaXev
" P. G., t. XLVI, p. 745 C.
? P. G., t. XXXI, p. 519.
LES PANEGYRIQUES 223
A côté des descriptions de scènes sanglantes, il faut signaler le tableau de la persécution, motif classique dont nous avons un modèle fameux et souvent imité dans le panégyrique de S. Gofcàius par S. Basile, où nous avons relevé tant d'autres traces de l'influence de la sophistique. Elle s'accuse dès la première phrase du morceau, c Le tyran qui régnait alors avait tourné contre l'Eglise toute l'âpreté et la dureté de son âme, et levait une main impie contre la religion. Partout sur les places publiques se proclamaient des édits et s'exhibaient des décrets défendant, sous peine de mort, d'adorer le Christ; ordre étant donné à tous d'adorer les idoles et d'honorer comme des dieux la pierre et le bois travaillé par quelque artiste : ceux qui n'obéiraient pas étaient menacés de peines terribles. Toute la ville était sens dessus dessous et la population chrétienne était soumise au pillage. On s'emparait de leurs biens, leurs corps étaient déchirés, les femmes étaient traînées par la ville. Nulle pitié pour la jeunesse, nul respect pour les vieillards ; des gens qui n'avaient fait aucun mal étaient soumis au traitement des malfaiteurs. Les prisons étaient trop étroites, les maisons les plus opulentes étaient abandonnées, et le désert était rempli de fugitifs. Et tout le crime de ces malheureux était la piété. Le père livrait son enfant, le fils dénonçait son père, le frère poursuivait son frère, l'esclave se dressait contre son maître. Une nuit noire envelop. pait toute l'existence, et saisis d'une folie diabolique les hommes ne se connaissaient plus entre eux. Les maisons de prière étaient démolies par des mains impies, les autels renversés. Plus d'oblation, plus d'encens, plus
d'endroit pour l'offrande ; une profonde tristesse s'étendait partout comme un nuage. Les adorateurs de Dieu étaient mis en fuite, toute la compagnie des hommes religieux était frappée d'épouvante, mais les démons exultaient et remplissaient tout de fumée et de sang ' . »
On se tromperait beaucoup en s'appuyant sur cette description comme sur un document historique pour peindre l'état des esprits dans la ville de Césarée au temps de la persécution de Dioclétien. Re marquez que l'évêque aurait pu recourir au souvenir des anciens, témoins du martyre de Gsrdius -. Quelques incidents caractéristiques, qui ne devaient pas être effacés de toutes les mémoires, auraient donné de ces temps d'épreuve une idée bien plus nette, et produit, du moins à notre goût, une plus vive impression que les descriptions les plus brillantes. Basile a préféré, pour s'accommoder sans doute à son public et suivre la mode, s'en tenir aux banalités d'un récit oratoire construit d'après les méthodes élémentaires de développement.
La persécution dont furent victimes les XL Martyrs, est décrite en termes analogues. « Après la promulgation de cet édit imp;e et criminel défendant de confesser le Christ sous peine de courir les plus grands dangers, les chrétiens furent menacés de tous les genres de supplices et la fureur bestiale des juges d'iniquité se déchaîna contre eux. On leur tendait des pièges insidieux, et on imaginait des tourments variés. Les bourreaux se montraient implacables, le feu était allumé,
• P. G., t. XXXI, 493-95-
5 Basile cite xr\v qpuuvnv éKeivr|v, fjç uéxpi toO vOv eiai Tiveç oî dKoûaavTeç, P. G., t. XXXI, p. 407.
le glafve aiguisé, la croix plantée, la fosse, la roue, les fouets étaient prêts. Les uns prenaient la fuite, d'autres succombaient, d'autres se montraient indécis... Quelques-uns se laissèrent intimider par les seules menaces; d'autres, en .présence des tourments, furent pris de vertige; d'autres encore, engagèrent le combat, mais incapables d'aller jusqu'au bout, perdirent courage au milieu de la lutte, comme ceux qui sur mer, durant la tempête, perdent dans le naufrage ce qu'ils avaient réussi à garder jusque-là â. »
S. Jean Chrysostome n'est pas plus fidèle à l'histoire dans la peinture qu'il fait des épreuves de l'Église au temps de S. Ignace d'Antioche.^ « Une guerre sans merci fut déclarée aux églises ; une tyrannie cruelle semblait peser sur le monde. Les hommes se voyaient arrêtés en pleine place publique, non pas qu'ils fussent accusés de quelque nSéfait. mais parce qu'ils avaient répudié l'erreur pour embrasser la vraie religion; parce qu'ils avaient abjuré le culte des idoles pour reconnaître le vrai Dieu et adorer son Fils unique ; et ce qui eût dû leur mériter des couronnes, des éloges et des honneurs, leur attirait des châtiments et des supplices de toute sorte. Tel était le sort de tous ceux qui avaient embrassé la vraie foi, mais surtout des chefs des églises. Car le démon, être malfaisant et exercé à toutes les ruses, se promettait qu'une fois les pasteurs écartés, il disperserait sans peine le troupeau.... Mais là ne se borna point la méchanceté du démon ; il trouva autre chose encore. Au lieu de faire mourir les pasteurs
1 P. G., t. XXXI, p. 512.
dans leur ville épiscopale, il les faisait conduire dans une ville étrangère, dans le but de les priver des secours nécessaires et dans l'espoir de les affaiblir par les fatigues du voyage. C'est ce qu'il pratiquera à l'égard de notre bienheureux l. »
Il est facile de voir que cette page ne suppose pas un édit spécialement dirigé contre les évêques, ni aucune disposition générale ordonnant leur déportation. C'est une simple amplification suggérée par le cas particulier de S. Ignace. On retrouve le même procédé dans l'homélie sur les saintes Bernice et Prosdoce 2.
Une forme d'amplification que la rhétorique suggère aux panégyristes et dont ils se servent pour soutenir l'intérêt consiste à faire parler leurs personnages.
Le panégyrique des Machabées par S. Grégoire de Nazianze n'est pour ainsi dire qu'une suite de discours. Ce sont d'abord les sept frères qui s'adressent au tyran 3 ; ensuite ils s'animent entre eux à lutter généreusement i ; puis c'est la mère qui les exhorte ; et c'est elle encore qui fait leur oraison funèbre s : oi if^ç unipôç (Xôyoi) mi TTapaKXrrriKoi TTpôiepov ' uarepov èmTdqpioi « Quels furent donc les discours des enfants ?» se demande-t-il, « car il est utile de vous les rappeler pour que vous ayez un exemple non seulement du courage des martyrs mais de ce qu'ils disaient dans ces circonstances B .» Suit une harangue selon toutes les rè-
s P. G., t. XXXV, p. 920-21, n. 5, 6.
' Ibid.f p. 924, n. 7.
■'• Ibid.f p. 935-929, n. 8, 9,
0 Ibid., p. 920.
gles de l'art, où l'on donne comme modèle de l'éloquence des martyrs des apostrophes comme celle-ci : « O bourreaux, qu'attendez-vous ? Pourquoi tarder ? Pourquoi attendez-vous des ordres moins sévères ? Où sont les glaives ? Où sont les chaînes } Qu'on fasse vite. Qu'on active le feu, qu'on amène des bêtes plus féroces ; qu'on prépare des tourments plus raffinés ; que ce soit royal et grandiose. Moi je suis l'aîné : je veux le premier recevoir la consécration. Moi je suis le dernier : que l'on change l'ordre. Qu'il y ait aussi parmi les premiers un des suivants, pour qu'il y ait de l'égalité dans la distribution des honneurs1. »
Devant les cadavres de ses sept fils, la mère des Machabées trouve la force de lutter d'éloquence avec ceux qui viennent de mourir, et s'il fallait en croire le panégyriste, ce n'aurait pas été sans prendre une pose théâtrale. « Lorsqu'ils eurent tous expiré, et qu'elle se vit tranquillisée sur leur sort, elle dressa la tête d'un air radieux, comme un vainqueur aux jeux Olympiques, et, pleine de grands sentiments, elle étendit les mains et s'écria d'une voix claire : Je vous rends grâces, père saint... 2 »
S. Basile lui aussi tombe dans la déclamation quand il fait parler S. Gordius devant le magistrat : « Lorsque le martyr eut dit son lieu de naissance, sa famille, son grade, la cause de sa fuite et de son retour : me voici, dit-il, pour montrer et mon mépris de vos ordonnances et ma foi au Dieu en qui j'ai mis mon espérance. J'ai appris que vous surpassez tous les au-
1 Ibid., p. 921 B, C.
2 Ibid., p. 925 C.
très en cruauté; j'ai donc cru le moment venu d'atteindre le but de mes désirs. Ces mots enflammèrent la, colère du gouverneur, qui se déchargea sur le martyr : Appelez, dit-il, les bourreaux. Où sont les plombs? Où sont les fouets ? Qu'on l'attache à la roue, qu'on le tourmente sur le chevalet, qu'on amène les instruments de torture, les bêtes, le feu, le glaive, la croix, qu'on prépare une fosse r. >
Plus loin nous voyons le martyr provoquer les bourreaux : « Qu'attendez-vous ? pourquoi restez-vous immobiles ? Déchirez mon corps, tourmentez mes membres acharnez-vous à votre gré, mais ne m'enviez pas le bonheur que j'espère. Plus vous multiplierez les mauvais traitements, plus grande vous m'assurerez la récompense. Tel est le pacte entre nous et le Seigneur. Pour les meurtrissures qui apparaîtront sur notre corps, nous serons couverts, dans la résurrection, d'un vêtement lumineux. Pour les ignominies, nous aurons des couronnes ; pour la prison, le paradis ; pour avoir été confondus avec les malfaiteurs, nous vivrons en compagnie des anges. Semez en moi abondamment, pour que la récolte soit plus abondante encore 2. »
La réplique des XL Martyrs, aux promesses du juge 3 n'est guère conçue dans un ton plus naturel et, pour n'être pas aussi déclamatoires, les réponses des SS.Juventin et Maximin à des amis bienveillants, qui essaient de les ramener à la raison, n'en sont pas moins des. lieux communs K
1 P. G., t. XXXI, p. 500 A, B.
« Ibid., p. 500 C - 501 A.
•" Ibid., p. 513 A-C.
LES PANÉGYRIQUES 22g
D'un dialogue suivi entre le magistrat et l'accusé, rappelant ceux que rapportent en si grand nombre les passions des martyrs, il n'y a guère d'exemple que dans le panégyrique de S. Théodore ; le passage semble extrait d'un écrit de cette catégorie '. Citons aussi, dans l'éloge de S. Basile par Grégoire deNazianze, l'entrevue du grand évêque avec le préfet Modeste 2. Dans son ensemble, on peut le croire, ce n'est pas un morceau de fantaisie. Il serait excessif, toutefois, de se porter garant de toutes les répliques, dans une composition d'où le lieu commun 5 n'est nullement absent.
Les indications sommaires qui précèdent, suffisent à faire comprendre ce que les panégyriques des saints empruntent à la rhétorique. Il convient de se demander aussi ce qu'ils doivent à l'histoire.
Question d'autant plus embarrassante que les, anciens en général sont d'une discrétion excessive sur le chapitre des sources qu'ils ont exploitées, et parmi eux aucune catégorie d'écrivains n'évite le sujet avec plus de soin que les orateurs. On dirait que, volontiers, ils voudraient faire croire qu'ils ne doivent rien à personne, eux qui en réalité vivent d'emprunts. Si, dans le panégyrique des Machabées, S. Grégoire de Nazianze cite le pseudo-Josèphe, ce n'est pas pour nous apprendre que c'est de ce livre qu'il s'est inspiré presque exclusivement, mais pour y renvoyer le lecteur qui voudrait en
' P. G., t. XLVI, p. 741 B-D. * P. G., t. XXXVI, p. 557-64, n. 48-50.
:> Celui-ci par exemple : irOp bè kcù Hiqpoç koù Qf\peç kcù 01 xàç aripKaç Téuovxeç dvuxeç. Ibid., n. 50.
savoir davantage *. Et cette réserve ne s'explique point par un usage analogue à celui qui était en vigueur dans les églises d'Afrique, où les passions des martyrs faisaient partie du cycle des lectures liturgiques, de manière à permettre au prédicateur de procéder par allusions. Le jour de la fête des XL Martyrs, S. Gré-, goire de Nysse se pose cette question : « Laquelle des leçons que vous venez d'entendre fera l'objet de mpn discours ?» et il énumère le livre de Job, les Proverbes, l'épître aux Ephésiens, les Psaumes. Il préfère remettre à plus tard ^explication de ces lectures pour prendre un sujet plus spécialement adapté à la circonstance 2.
C'est donc en partie pour des raisons d'esthétique que les orateurs s'abstiennent de citer des sources, et nous en sommes réduits à recueillir de vagues indices, insuffisants presque toujours, pour être fixés sur les provenances. Nos auteurs ne s'attardent qu'exceptionnellement à des récits circonstanciés. Ils touchent légèrement le sujet pour s'échapper en considérations moraies, à moins qu'il ne devienne aussitôt un prétexte à amplification. Rarement on oserait décider si les faits précis qu'ils rapportent sont puisés à quelque relation écrite ou vivaient simplement dans une tradition.
En lisant les panégyriques des saints Juventin et Maxirnin, de S. Lucien, de S. Ignace, de S. Romain, des saintes Bernice et Prosdoc.e, de S. Julien, on ne se défend pas de l'impression que S. Jean Chrysostome se souvenait d'avoir lu des actes ou des chroniques. Des particularités comme celles-ci : le médecin appelé
' P. G., t. XXXV, p. 913 B.
2 P. G., t. XLVI, p. 749 B, C.
LES PANEGYRIQUES 23 I
pour couper la langue de S. Romain, les pérégrinations de S. Julien à travers la Cilicie, les étapes de la fuite des saintes femmes d'Antioche ne sont point de la catégorie des traits qui s'impriment dans la mémoire populaire. Sans le dire expressément, S. Grégoire de Nazianze donne à entendre qu'il a lu un écrit relatant l'histoire de Cyprien et de Justine * ; le récit du martyre des Quarante dans S. Basile, l'histoire de S. Théodore accusent également une ossature plus solide que celle d'une simple tradition orale.
Dans d'autres cas, il n'est pas interdit de penser que l'orateur n'est que l'écho de ce qu'on raconte autour de lui. S. Basile rappelle que S. Marnas était berger. C'est un trait aussi simple que frappant, qui peut avoir été retenu dans le pays durant quelques générations. L'acte de Pélagie, qui se précipite du haut de son toit pour sauver sa virginité, n'avait pas besoin, à Antioche, d'être fixé par l'écriture. On se montrait la maison, théâtre de ce drame mémorable. S. Grégoire de Nazianze a appris certaines choses par ouï-dire': ibç bè tfd) Tivoç trouera 2- A Césarée on n'avait gardé aucune relation écrite du martyre de S. Gordius, et bien que la génération contemporaine de l'événement n'eût pas complètement disparu, il n'en restait qu'un souvenir assez vague: duubpà fâp tiç qpriun npôç f]udç oiebôOrj
1 II résume la prière de Justine en ajoutant cette réflexion : xaÛTa koù irXeiuj toûtwv êTricpriuiÉouaa kt\. P. G., t. XXXVI, p. 1181. Sur la dépendance de Grégoire de Nazianze par rapport à la légende de Cyprien, voir Th. Zahn, Cyprian von Antiochkn (Erlangen, 1883),' p. 85-93. L'auteur exagère peut-être l'influence de la tradition orale.
* P. G., t. XXXVI, p. 1184B.
tciç eTTi twv aYwvwv àvbpaYCiGiaç toO àvbpôç 01ao*iJb£oucra '. Si S. Jean Chrysostome avait eu entre les mains une passion de S. Babylas, aurait-il donné, pour réserver le récit aux anciens et à l'évêque Flavien, cette raison : Ta yàp àpxouÔTepa twv TTpaYUcrnjuv oi yeTripaKÔxeç ùuîv buvavTai oin.Yeîo"6cu xaXwç * ?
Il est vrai que c'est peut-être moins une raison qu'une formule, dont il ne faudrait pas tirer toutes les conséquences. Ce qui paraît ressortir le plus clairement de l'ensemble des panégyriques qui nous restent, c'est que l'élément- fourni par l'Histoire y occupe l'arrière-plan. Il faudrait, sans doute, les étudier chacun en particulier pour se rendre compte exactement de la place qu'on lui laisse, et saisir le moment 'où le document cède le pas à l'amplification. Combien ce moment est parfois insaisissable, un exemple emprunté à S. Basile achèvera de le montrer.
Le martyr Gordius, décidé à confesser spontanément la foi, fait son apparition au milieu de la foule assemblée dans le stade, et s'écrie d'une voix forte : « J'ai été trouvé par ceux qui ne me cherchaient point ; je me suis montré à ceux qui ne me demandaient point. » S. Basile en appelle au témoignage des survivants qui assistèrent' à la scène: àTpéTTTUJ Tfj 7rappn.cria èHepôricre Tr)v qpwvriv eKeivnv, n.ç uéxpi toO vûv eîai nveç oi dicoucravTeç 3. On serait porté à conclure de là qu'une parole authentique du martyr nous a été conservée. Mais il n'en est rien. C'est l'orateur qui lui met dans la bou-
' P. G., t. XXXI, p. 493 A.
3 P. G., t. XXXI, p. 497 B.
chc un texte de circonstance tiré de l'Écriture (haïe, 65, 1), texte bien choisi pour peindre la situation, mais qu'aucune vraisemblance ne permet de placer sur les lèvres d'>un soldat s'adressant à une foule en grande partie païenne. S. Basile n'a voulu dire qu'une chose : « Gordius fit retentir alors cette voix que quelques-uns d'entre vous ont entendue de leurs oreilles. » Il ne prétend pas s'être fai't renseigner par eux sur la phrase
alors prononcée.
Si donc nous retenons que les orateurs sacrés, à qui
nous devons les premiers modèles du panégyrique, se sont médiocrement souciés de l'histoire mais ont travaillé sous l'influence des préceptes de la rhétorique, nous n'aurons pas de peine à apprécier au point de vue de la fidélité du portrait du martyr le genre qu'ils ont créé. Il faut dire simplement qu'il ne saurait être question de ressemblance individuelle.
Le genre épidictique, tel qu'il est compris par les sophistes, par ceux qui furent les maîtres de nos orateurs, tend à effacer les traits personnels et concrets pour les remplacer par des qualités abstraites. La méthode du développement par les lieux communs est la substitution de l'universel au particulier, et il y a la même différence entre le héros du panégyrique et celui du document historique qu'entre le portrait authentique pris sur le vivant et l'image hiératique où tous les détails sont idéalisés.
Dans les œuvres oratoires dont nous venons de nous occuper, le fond du tableau est toujours le même : la persécution déchaînée par des monstres de cruauté qui versent le sang à torrents. Sur ce fond se détache le martyr, un héros accompli, éclairé dès ici-bas de l'au-
réole de son triomphe. Si les orateurs ne s'abstiennent pas toujours de rapporter quelques incidents particuliers qui donnent un peu de relief aux personnages, ils ne le font qu'avec une discrétion qui nous désespère, et montrent assez qu'ils n'attachent guère d'importance à connaître et à dépeindre la physionomie exacte du saint.
On voit bien qu'à l'époque de ces éloquentes effusions le culte des martyrs est arrivé à sa pleine expansion, que les églises locales se glorifient moins d'avoir produit telle personnalité illustre que d'être représentées dans le candidatus exercitus qui est l'honneur de l'Eglise universelle.
Un mot de S. Jean Chrysostome, une de ces saillies éloquentes qui ouvrent soudainement des horizons, met bien en lumière le sens profond que le peuple chrétien attache au titre de martyr. Il vient de dire toute l'horreur que lui inspire un édit ordonnant aux parents euxmêmes de livrer leurs enfants. Bernice et Prosdoce et leur mère sont en fuite. Le père les poursuit avec des soldats, et les atteint. Un tel homme mérite-t-il le nom de père et de mari? «.Mais épargnons-le », ajoute le saint : koù yàp Trcnrip éïéveTO uccpTÙpwv kcù dvf]p udpiupoç1. Tel était le respect qu'inspirait ce seul nom et le rayonnement surnaturel qu'il répandait autour de lui.
Le panégyrique est donc un témoin attestant le culte local d'un martyr, attestant aussi la ferveur du culte rendu à tousles martyrs dans l'Église entière. Nous y trouverons parfois davantage: un vestigedes traditions, écrites ou non, qui avaient cours dans les églises particulières
par rapport au martyr, à ses antécédents, à son genre de mort. Rien n'indique que nos pieux orateurs se soient préoccupés de les vérifier et d'en démêler l'origine. Mais nous aurions tort de les négliger, car ce sont souvent les plus anciennes qui nous soient parvenues et elles offrent le genre de garantie qu'un témoignage peut puiser dans son antiquité.