‹ Les passions des martyrs et les genres littérairesChapitre 5 sur 7 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

Lorsque la grande époque des fondateurs de l'hagiographie, ceux qui ont raconté avec sincérité ce que leurs yeux ont vu, fut définitivement close, et avant même que l'âge d'or de l'éloquence chrétienne nous ait envoyé ses derniers échos, au sein' d'une civilisation qui décline et parmi les signes les plus certains de la décadence intellectuelle, commence à s'élaborer une littérature anonyme, consacrée, elle aussi, à la glorification des martyrs, et qui fera oublier les chefsd'œuvre les plus indiscutés et les documents les plus authentiques de l'histoire des persécutions.

Le contraste des productions artificielles des nouveaux hagiographies avec les actes antiques est très accentué. Rien de plus aisé à reconnaître, rien de plus facile à classer. Ces passions offrent de telles analogies de composition, elles sont faites . de matériaux si semblables, qu' elles font penser à des constructions uniformes et sans style, dont les pierres, provenant d'une même carrière, seraient assemblées sur un plan uniforme. Il y a, entre les actes historiques écrits sous la dictée des événements et les récits de martyre qui leur ont succédé, la différence que nous mettons entre l'œuvre d'un maître et un produit industriel.

Cette conformité de traits et de caractère trouve son explication dans les circonstances. L'histoire du martyr n'est plus une page d'histoire contemporaine. Il faut travailler sur des souvenirs déjà lointains, sur de maigres données, bruits sans consistance et sans précision. Que restet-il alors à qui veut raconter le passé, sinon de recourir aux procédés de développement . au moyen de lieux communs, indiqués par la nature, codifiés par les sophistes et dont les orateurs sacrés ont fait une si brillante application à l'éloge des martyrs ?

Il y a, en effet, de réelles affinités entre les deux genres, et on ne saurait contester l'influence du panégyrique sur l'élaboration des prem iers modèles delà nouvelle hagiographie. De part et d'autre on substitue à une personnalité déterminée le type du martyr, et l'esprit de la méthode, le recours à l'amplification est identique de part et d'autre. Les grandes œuvres oratoires des Pères du IVe siècle ne se conservaient pas seulement dans les bibliothèques. On continuait à les lire au peuple, et nous savons par une lettre de Sévère d'Antioche qu'à Beyrouth et à Césarée de Palestine on faisait la lecture de l'homélie de Basile sur les XL Martyrs et du panégyrique de S. Pamphile ; que dans, beaucoup d'églises, et notamment dans la capitale, on lisait le panégyrique de S. Grégoire le thaumaturge et celui de S.Basile1. Est-il étonnant que les auteursde ces récits hagiographiques se soient inspirés de ces textes vénérables ?

Mais tout autre est l'allure d'un récit, tout autre

1 E. W. Brooks, The sixth Book of the scl.ect letters of Severus, L II (London, 1904), p. 393.

celle d'un discours. Bien différente aussi la portée de l'un et de l'autre. Le récit se donne pour de l'histoire. Dans le discours, à défaut du ton de l'orateur, il y a pour avertir le lecteur, disons pour le mettre en garde, le tour et l'agencement de la composition. On se souvient aussitôt que le rôle de l'éloquence est, comme celui de la poésie, de grandir les choses, de les embellir et de les faire valoir sous un aspect spécial. Une narration est plus généralement acceptée, sans arrière-pensée, comme l'expression de la réalité.

Il s'ensuit que, plus efficacement encore que les œuvres oratoires, la forme nouvelle de la passion, où l'histoire du héros est ramenée au développement d'un programme, a fixé pour des siècles l'image hiératique du martyr désormais substituée au portrait; mieux encore que le panégyriste, l'hagiographie fait comprendre que pour le chrétien, le martyr est ce que sont pour les peuples les héros qui, au prix de leur vie, ont fondé la nationalité.

Mais c'est un héros de race supérieure. La lutte dont il est sorti vainqueur l'élève au-dessus de tous les vaillants dont l'histoire a gardé le soutenir. Ce n'était pas un simple assaut à la force brutale. Il s'agissait de terrasser un ennemi plus redoutable, la puissance des ténèbres incarnée dans le paganisme. Dans cette lutte le martyr est le champion de Dieu qui combat pour lui et en lui et le rend invincible.

Voilà l'idéal élaboré par la pensée chrétienne. Le martyr n'est plus l'homme sujet à toutes les faiblesses, qui souffre lamentablement dans sa chair, tandis que son âme reste inébranlablement attachée à sa foi. C'est un être surhumain qui dispose à son gré de la force et

de la faveur divine. Ce mortel qui, avant même d'avoir consommé son sacrifice, est entré dans la gloire, c'est, dans des proportions grandies, le héros d'épopée.

Que telle est bien la conception qui guide les hagiographies, on le reconnaît aussitôt à toute la mise en œuvre, qui est celle de la poésie épique, moins les vers, moins la poésie elle-même et le talent qu'exigerait la réalisation d'une aussi grande pensée. Chaque fois que le héros entre en scène, il faut qu'il apparaisse, dans tous les domaines, supérieur au reste des hommes par l'intelligence, la force d'âme, par le prestige que donne la protection visible du Très-Haut. C'est pourquoi on le fera parler longuement et avec autorité, on prolongera ses supplices, on multipliera les interventions surnaturelles. Discours, scènes sanglantes, miracles, telles sont les parties essentielles des passions des martyrs. Et comme il n'est pas admissible qu'aucun d'eux reste en deçà de l'idéal commun, l'héroïsme atteint partout un même niveau ; sur les peintures les plus variées en apparence, il se répand une teinte uniforme, qui rend on ne peut plus monotone la lecture de ces récits où tout est pourtant calculé pour l'effet.

Voyons d'un peu plus près les éléments essentiels de ces passions : les personnages, les discours, ^les supplices^ le merveilleux, ainsi que la manière dont ils entrent dans la composition.

§. 1. Les personnages.

Autour du martyr évolue tout un personnel : l'empereur, le magistrat, les soldats, les bourreaux, des compagnons, des spectateurs ou des témoins. En gêné-

rai, tous ceux qui entrent en scène à la suite du héros, représentent, comme lui, non des individualités mais des types. C'est Dioclétien qui est nommé, mais c'est le persécuteur qu'on voit apparaître. Le proconsul s'appellera Dacianus, Anullinus, Arrianus ou de tout autre nom. C'est toujours le même instrument des colères impériales qui dirige les débats et requiert la peine.

Dans les actes historiques le nom de l'empereur figure, s'il y a lieu, dans la date consulaire ; d'autres fois il est cité comme l'auteur, des édits ou comme l'être d'essence supérieure auquel il est requis de rendre l'hommage qui ne revient qu'à Dieu.

Disons-le en passant, la manière de dater,' chez nos hagiographes, montre à elle seule à quel point ils sont indépendants de tout document historique. Le système de compter par les années de l'empereur fut, jusqu'à Dioclétien, propre à l'Egypte, qui suivait en cela une vieille tradition du pays '. Lorsque nos auteurs y ont recours, il faut commencer par se défier. La passion de S. Christophe commence ainsi : ërouç leTapiou Tfjç pacriXeiaç Aekîou 2. Tout le monde sait que Dèce ( 249- 251 ) n'atteignit pas sa quatrième année de règne.

Il n'y a pas lieu de s'y fier davantage lorsque l'année du règne n'est point précisée. Souvent le nom est pris au hasard parce qu'il est de règle de rattacher l'histoire à un empereur. La chronologie n'y est pour rien. S. Cyprien a été martyrisé sous Valérien ; sa légende le fait mourir sous Dioclétien, sous Claude ou sous

1 Wilcken-Mitteis, Grundzilge und Chrestomathie der Papyruskunde, t. 1, p. lvii-lviii.

LES PASSIONS EPIQUES 24I

Dèce |. L'histoire du martyre de S. Callistrate est datée delà persécution de Dioclétien et de Maximien. Mais son grand-père est un contemporain du Christ et arrive en Judée sous le gouvernement de Ponce-Pilate *. C'est sous les mêmes empereurs, en même temps que sous le pontificat de S. Corneille ( f 252 ) que se déroule l'histoire de S. Pancrace 3. L'empereur Antonin de la passion de sainte Prisca * est contemporain du pape Eutychianus. Dans la passion de sainte Ariadne," Adrien et Antonin le Pieux régnent ensemble % et ainsi de suite. On n'en finirait pas de relever les anachronismes des hagiographes aux endroits où ils affectent la plus grande précision. Ces dates impériales ont exactement la même valeur que celles qui supputent les années du roi Dadianos 6, et nous en apprennent autant que les formules plus simples et plus sincères : 'EKpdrei

Ta tfiç dae^eiaç ...., Kcrrà toùç Kaipoùç èxeivouç

Il ne faut donc pas s'attendre qu'il sera tenu le moindre compte des variétés si marquées du régime et de l'intensité de la persécution sous les divers empereurs. C'est toujours et partout la chasse aux chrétiens de tout rang, et les ternies de l'édit ne sont guère calculés. Voici des ordres impériaux pour impo ser à tous les fidèles l'usage des viandes consacrées : tujv uiapuùv aTTOY€ueo"9ai 0uoïuùv. Pour nous c'est la ca-

1 Voir Th. Zahn, Cyprian von Antïochkn, p. 93.

2 BHG. 291, n. 1, 3, P. G., t. CXV, p. 881, 884 .

5 BHL. 6430-27.

« BHL. 6920.

:i Passio S. Areadnes, BHG. 165.

6 Passio S. Georgii, BHG. 670 ;BHL. 3363.

ractéristique de la persécution de Dèce et de Maximin. On n' hésite pas à les attribuer aux Antonins, à Maximien, à d'autres encore '. Trajan est censé envoyer dans tout l'empire des lettres menaçantes : xpKTTiavoùç f) Gùeiv xeXeuovTa f) ttoikîXoiç Û7To|3à\\ea"9ai Tiuwpicuç *. Probus, dont on ne soupçonnait pas les instincts persécuteurs, rédige un édit pour forcer les chrétiens à sacrifier, sous peine de mort 3. Julien lui-même, si attentif, on le sait, à ne point poursuivre ouvertement les chrétiens, n'apparaît point différent des autres. lO avouoç outoç Kaxà Tracrav ttôXiv kcù x^pav èHéTTeuipe TrpocrràYuaTa, ujo"T6 TràvTaç OpncTKeùeiv toîç juaTaiotç 8eoîç Y\ un. (3ou\ojuévouç TUiwpîaiç biaqpôpoiç àveTaÉecrôai *.

Dans les actes historiques il n'y a point d'exemple d'un texte authentique d'édit impérial. Mais le pastiche d'édit est devenu un des ornements obligés des passions à couleur épique. Donnons des échantillons d'après quelques-uns de ces textes où le protocole est particulièrement soigné, et s'inspire parfois soit d'une inscription soit d'un rescrit authentique.

Passion de sainte Ariadne. BacriXeîç ueyctAoi kcù aù- TOKpâiopeç 'Abpiavôç koù 'Avtwvîvoç ae^aoToi eùcre(kîç ipoTiaioûxoi crwTfjpeç kcù KTtOToi rqç oiKouuévriç Tiâcrtv

1 P. Franchi de' Cavalieri, / martiril di S. Teodoto e di S. A~ readnc dans Studi e Testi, t. VI, p. 98-99.

2 Passio SS. Eudoxii, Romuli et soc, BHG. 1634, P. G. t. CXV, p. 630.

3 Passio SS. Trophimi Sabbutii et Dorymedontis, BHG. 1853, Act. SS., Sept. t. VI, p. 12.

1 Passio SS. Manuel, Sabel et Ismacl, BHG. 1023 » Act. S S., Iun. t. III, p. 290.

TOÎÇ ÙTTÔ TT]V (3aOïXeiaV f)UUJV ÙTraorncFTaîç KCÙ eUVOÏKUJÇ

è'xouaiv Tiepi Trçv 9pn.0"Keiav twv Geûrv x<*îpetv '.

Passion des SS. Trophimus, Sabbatius, Dorymédon. BacriXeùç T7pô(3oç oùyoucitoç bn.uapxtKfiç è£ouoiaç toîç Kaià éTTapxiav apxouaiv Kai ftouXeuTripioiç Kai Trâcri toîç €Vtuyxàvouai Twbe tûj vôuuj xa*P€lv "•

Passion de S. Mercure. BacnXeîç aÙTOKpdTOpeç rpo- TraioOxoi vtKnTai aepaoroi eùcrepeîç AéKioç Kai OuaXXepiavôç dua Tfj auTKXrjTif) ôuoqpwviu (touXf) 3.

Passion de sainte Heliconis. OXauioi Kai uTrépuaxoi afdivioi auTOUOTOi Kai briutoupYoi yfjç Te Kai GaXdacrnç OiXirmoç Kai Topbiavôç aÙTOKpdTOpeç Trâcri toîç KaTà rrjv oiKoujuévîiv imacmiaTaîç Kai eùvoïKujç è'xoucri Trpôç Trjv OpnOKeiav twv 8ewv xaPlÇ oia ^avTÔç '.

Passion de S. Procope. BacriXeùç uéyaç aÙTOKpaTWp AtOKXnTiavôç TtavTcç XaoO Kai è'Gvouç dvGpwTriuv qpuXwv Kai YXtuacrùjv beo"rrÔTnç Trâort toîç eùvoïKujç biaKeiuévoiç TT€pi toùç dnTTr|TOuç Geoùç xaipeiv J.

Passion de S. Georges. AïoKXnjiavôç uéyicttoç detcrépaOTOç aîiuvioç (3acnXeùç toîç KaTà Trâcrav èirapxiav Tfjç 'Pajuaiujv c/px^îç OTpaTnYOÎç te Kai njeuécriv Kai T°ÎÇ KOtT ê£oxr)v aTraaiv xa^P6lv G«

Passion des XLV martyrs. Aikîvioç aÙTOKpdTUip fié-

• BHG. 165, P. Franchi, p. 125.

« BHG. 1853, AcLSS., Sept. t. VI, p. 12.

ri BHG. 1274, Delehaye, Les légendes grecques des saints militaires,

« BHG, 742, Aci. SS.9 Maii t. VI, p. 738.

:> BHG. 1576, Les légendes grecques des saints militaires, p. 215. Le même édit a été transcrit par l'auteur de la passion de S. Asterius. Cf. Anal. BolL, t. XXII, p. 409.

' K. Krumbacher, Der hl. Georg, p. 42 ; cf, p, 60.

Yicttoç crePacrrôç toÎç KaTà Tr]v oiKOuuévnv à'pxouaiv Kpa- T6ÎV ' .

Passion de S. Barbarus. BacriXeùç 'louXiavôç iràon Trj oî- Kouuévn x^ipeiv 2.

Quiconque peut se résoudre à ne pas tenir compte seulement des en-tête, mais à lire ces édits dans leur texte intégral constatera que les hagiographies ne se sont donné aucune peine, non seulement pour les faire cadrer avec l'histoire, mais pour se mettre d'accord. Le même empereur a plusieurs manières de s'exprimer, au gré des rédacteurs 5.

On devine assez la manière dont les édits sont appliqués. C'est toujours avec la dernière rigueur, et les magistrats ne les ont pas plus tôt reçus qu'ils renoncent à toute autre fonction pour ne plus s'occuper que de la poursuite des chrétiens. C'est presque en ces termes que l'auteur de la passion des saints Trophimus Sabbatius et Dorymédon décrit la situation au début de l'imaginaire persécution de Probus : AeHàuevoi 6è KaTà Tiàcrav èTrapxiav 01 àpxovTeç Ta TrpocrràTuaTa, KaTa- Xeiipavreç Tàç bnuooïaç XPe^aÇ» TrePl Tôv oiujyuôv twv Xpio"Tiavd)V rjo"xo\r|9r|0'av 4.

D'ailleurs, telle est la crainte qu'inspire l'empereur que tout le monde s'empresse de dénoncer les chrétiens. Le fils est livré par son père, le frère par son

1 BHG. 1216, P.G., t. CXV, p. 324.

2 BHG. 219, Anal. Boll., t. XXIV, p. 289.

8 L'édit de la passion de S. Georges est différent de celui de la passion de S. Procope, et il varie même dans les diverses rédactions de cette dernière. De même l'édit de la persécution de S. Mercure. Saints militaires, p. 235, 243.

« BHG. 1853 , Act. SS., Sept. t. VI, p. 12.

frère, et l'amitié ne protège plus contre la délation l.

Pour donner plus de solennité à la scène de l'interrogatoire, les hagiographes jument à faire comparaître le martyr devant l'empereur en personne. C'est Maximien qui juge d'abord les saints Sergius et Bacchus. Éleuthère est cité devant Adrien. Maximin accourt à Alexandrie et prend au procès de S. Menas et de ses compagnons une part si active qu'il tue de ses propres mains l'un de ceux-ci, S. Eugraphus *.

Mais le plus souvent c'est le magistrat qui mène l'instruction et prononce la sentence. Parfois il n'est désigné que comme un tyran obscur et méprisable. Il arrive qu'il se présente avec un nom historique : tel Anullinus, le proconsul d'Afrique s, ou du moins avec un nom bien romain. L'hagiographe ne prend pas toujours la peine de témoigner par ce détail son souci de la vraisemblance. Il donne aux juges des noms bizarres ou des titres de fantaisie : le TrpeTTÔOiTOç BpiyKaç qui Juge S. Théodore, le consul des crétois Clatimeos, le roi KepKoMîvoç de l'île de Corcyre 4, l'njeuuuv KouuPptKioç, qui opère en plusieurs endroits 5.

1 Passio S. Athenogenis, BHG. 197, A. Papadopoulos-Kerameus, P. 252.

2 Passio SS. Sergii et Bacchi, BHG. 1624, Anal. BolL, t. XIV, p. 376 ; Passio S. Eleutherii, BHG. 573, AU. SS., Aug., t. I, p. 322, n. 4 ; Passio SS. Mmae, Hermogenis et Eugraphi, BHG. 1271, P. G., t. CXVI,-p. 412.

T> Ainsi Anuliinus reparaît en divers endroits et à diverses époques, à Lucques, à Milan, à Ancône, sous Néron, sous Valérien, sous Maximien, sous Dioclétien. Cf. Leblant, Les Actes des martyrs, p. 26. ^

4 Passio S. Thcodori, BHG. 1761, Les légendes grecques des saints militaires, p. 128 ; Passio martyrum decem Cretensium, BHG. 1195, Papadopoulos-Kerameus, p. 225 ; Passio SS. Iasonis et Sosipatri,

* Passio SS. Thyrsi, Leuci etCallinici, BHG. 1846, P. G., t. CXVI,

A voir à l'oeuvre tous ces personnages, on a peine à reconnaître le magistrat romain des sources historiques. Sans doute on en a vu qui avaient des instincts sanguinaires. Mais en général ces juges sont modérés ; ils sévissent pour remplir un devoir et souvent à regret '. Arrius Antoninus, proconsul d'Asie 2, Pérennis, celui qui condamna Apollonius 5, étaient des magistrats bienveillants. Ce n'est point le type qui plaît aux hagiographies. Ils ont besoin d'un juge sans entrailles pour mettre en pleine lumière la constance du martyr. Arrianus est un monstre qui n'a d'autre pensée que de faire du mal aux chrétiens. Olybrius n'a rien de plus empressé, en arrivant à Antioche, que de convoquer la noblesse et les sages pour décider de la meilleure manière de briser l'obstination de Marguerite. Tous ces juges manquent de calme, et se livrent à des accès de fureur. Le duc Sébastien, qui siège dans le procès de S. Hermias, n'est pas le seul que l'on entend rugir comme un lion : PpuHaç ubç Xéuuv *.

Dans les actes historiques, il y a des exemples de prévenus envoyés d'une juridiction à l'autre, d'ordinaire pour un motif 'assez apparent. Ainsi lorsque le

p. 509 ; Passio S. Marini, P. Franchi, Note agiografiche, fasc. 5 , Studi e testi, t. XXVII, p. 88.

1 Voici un témoignage de S. Ambroise (Epist. 25, 3.), lui-même ancien magistrat : Scio tain en plerosque gentilium gloriari solitos quod incruentam de administrations provincial* securim revexerint. P. L., t. XVI, p. 1040.

2 Tertullien, Ad Scapulam, 5.

r' Plus haut, p. 125.

* Passio Paphnutii, BHG. 1419, Act. SS., Sept. t. VI, p. 6S. n. 2I Passio S. Margaretae, BHL. 5308, Act SS., Iulii t. V, p. 36, n. 16 ; Passio S. Hermiae, BHG. 744, Act. SS., Maii t. VII, p. 427 ; Passio S. Theodori, BHG. 1762, Delehaye, p. 130, n. 4. ; Passio SS. XL Martyrum, BHG. 1201, n. 3, Gebhardt, p. 173.

droit de glaive n'appartenait pas au magistrat instructeur, comme dans le cas de S. Pionius, des saints Montanus et Lucius '. Nos hagiographes exploitent cett e circonstance dans un but visiblement différent. Il s'agit pour eux de multiplier les incidents et de prolonger les interrogatoires. Sergius et Bacchus sont renvoyés au duc Antiochus par l'empereur lui-même. Carpus et Papylus sont d'abord interrogés à Thyatire, à Sardes, à Pergame. S. Charalampe est transféré de Magnésie à Antioche de Pisidie. On promène S. Clément et S. Agathange d'Ancyre à Rome, de là à Nicomédie, de nouveau à Ancyre, puis à Amisos, à Tarse, et encore a Ancyre et les mêmes scènes se renouvellent partout. S. Tarachus et ses compagnons suivent le juge dans ses déplacements. Ils sont interrogés et torturés par lui à Tarse, à Mopsueste, à Anazarbe. A Rome d'abord, puis dans diverses villes d'IUyrie jusqu'à Drizipara, S. Alexandre comparaît devant le même Tibérianus 2.

Les martyrs renvoyés à un autre tribunal sont souvent précédés d'une lettre, et ces mêmes hagiographes,

1 S. Jean Chrysostome raconte l'histoire de deux chrétiens, dont l'un était prêt à tout souffrir pour la foi, et l'autre voulait bien se laisser couper la tête mais avait peur de tout le reste. lis furent pris. Le premier fut décapité par ordre du juge ; quant au second: éiceîvov bè dvapTrjaaç Kcnré£cuve koù oi>x ctTra? oùoè oeÛTepov à\\à udaaç irepiorrujv Tàç ttôXeiç. Hom. VI in Epist. ad Titum, P. G., t. LXII, p. 700. Le but didactique de ce récit est très clair. Ce n'est pas une histoire mais un « exemple », et l'orateur en parlant d'un martyr promené de ville en ville songe peut-être à une passion comme celle de S. Julien, qu'il avait lue. Voir plus loin.

2 Passio SS. Sergii et Bacchi, BHG. 1624, Anal. Boll.,t.XlV, p. 383, n. 11 ; Passio SS. Carpi et Papyli, BHG. 294 ; J'tssioS. Charalampi, BHG. 298, Act. SS., Feb* . t. II, p. 382-83; Passio S. démentis Ancyrani, BHG. 382 ; Passio SS. Tara ci Probi et Andronia'* BHG. 1574; Passio S. Alexandri. BHG. 48, 49.

qui connaissent si bien la teneur des édits, n'hésitent pas à faire croire qu'ils ont eu connaissance de la correspondance administrative. Ils en reproduisent le texte lorsqu'ils espèrent par là relever l'intérêt de l'histoire. Ils transcrivent une lettre de l'empereur Maximien au duc Antiochus !, une lettre du duc Lysias à Agricolaus 2, une lettre du vicaire au gouverneur de la Phrygie Salutaire 3, et bien d'autres 4. Ces missives sont moins concises que celle de Licinius dans les actes de S. Abibus, qui tient en une ligne, mais n'en est pas plus authentique pour cela 5.

Parmi les incidents qui se rattachent directement à la personne du juge, nous en signalerons deux, qu'on retrouve fréquemment dans les passions. Lorsqu'il soupçonne que le martyr pourrait, dans sa prison, recourir à quelque sortilège ou recevoir du secours, il met les scellés sur la porte. Cela se passe ainsi dans la passion de sainte Glycéria, dans celles de S. Théagène, de S. Mélèce, de S. Théodore, de S. Potitus et dans beaucoup d'autres. Ailleurs, comme dans la pas-

1 Mcrèiuicxvôç aîwvioç paaiXeùç kcù Tpcmaioûxoç aÙTOKpdxuup 'Avtiôxuj bouta x«îp£lv KT^- Patsio SS. Sergii et Bacchi, BHG. 1624, Anal. Boll., t. XIV, p. 383.

- TûJ u€YaXoTrpeTTeo"TdTUJ r|Ye,U0Vi 'AYpixoXdiy Auaiaç bout. Passio SS. EustratU et soc, BHG. 646, P. G. t. LXVI, p. 4S5, n. 19.

5 Bwdpioç tûj KpcrritfTiy f]Yeuôvi Opuyîaç laXouxapiaç x<*ipeivrassioSS. Trophimi, Sabbatii et Dorymedontis, BHG. 1853, Act. SS., Sept. t. VI, p. 14, n 6.

* Nous aurions à citer bon nombre d'exemples tirés de l'hagiographie égyptienne. Ce sujet sera traité à part.

8 Kai éKéXeuaev 6 Aikîvioç tûj fpreuôvi YP«HjaÇ oùtûj oûtujç . tôv TaOra ToXun.o"avTa "Kai àvGiarduevov tûj fiuerépiu irpoorâYuaTi -rrupi TrapaboGnvai KeXeùouev. Passio S. Abibi, BHG. 732, von Dobschutz, p. 68.

LES PASSIONS EPIQUES 249

sion de S. Macrobe, c'est sur la fournaise qui devra consumer le martyr que les sceaux sont posés *.

Un autre incident, assez vulgaire celui-là, que les hagiographies relatent parfois pour mettre fin à l'audience, c'est celui-ci: ô boù£ (mfjXGev em tô dpiOTov, le juge va déjeuner. On le trouve dans les passions des saints Sergius et Bacchus, de S. Georges, de S. Paphnuce, des saints Carpus et Papylus 2, pour ne citer que celles-là.

L'appareil judiciaire, comporte un certain nombre de figurants obscurs, assesseurs, gardes ou bourreaux, auxquels l'historien n'accorde en général aucune attention L'hagiographe s'oublie parfois jusqu'à les nommer par leurs noms, s'imaginant sans doute se donner par là les airs d'un homme bien informé. Fréquemment il leur fait jouer un rôle plus important, et presque de premier plan, c'est-à-dire qu'il en fait des conquêtes^du martyr ; ils le suivent dans son triomphe, lorsqu'ils ne le précèdent pas. C'est Anatolius et Protoléon dans les actes de S. Georges, Antiochus et Patricius dans ceux de S. Théodore, Aphthonius, un des bourreaux de S. Acindynus, -Félix l'officier envoyé pour capturer S. Eleu-

' Acta S. Glyceriae, BHG. 699, Act. SS., Maii t. III, p. 12*, n. 8; Passio S. Theagenis, n. 7, P. Franchi, Note agiograftche, fasc. 4, p. 182 ; Passio S. Meletii, BHG. 1249, Act. SS., Maii t. V, p. 453, n. 47; Passio S, Theodori, BHL. 1763, Delehaye, p. 130, n. 4; Passio S Potiti, BHL. 6908, Act. SS., Ian. 1. 1, p. 757, n. 15 ; Passio S. Macrobii, BHO. 583, Hyvernat, p. 240.

2 Passio SS. Sergii et Bacchi, BHG. 1629, Anal. Boll., t. XIV, p. 391, n, 23 ; fjv &è aipa toû àpiaxou kcù éiropeûGriaav oî pamXeîç eîç tô àpiarfiacn. Krumbacher, Der heilige Georg, p. 6; Passio S. Paphnutii, BHG. 1419, Act. SS., Sept. t. VI, pp. 684, n. 6, 20 ; Passio SS. Carpi et Papyli, BHG. 294 : KcnreXGubv àirô toû ôxn,uaT°Ç ° àvOÛTraxoç àrrriei diri tô âpiaTov aÙTOû (n. 11).

thère et plus tard trois autres, Denys et Callimachus, les tortionnaires qui déchirent le corps de S. Paphnuce '. Il n'est pas rare que ces convertis en entraînent d'autres à leur suite. Celsus, un officier de Licinius, confesse le Christ avec toute la troupe qu'il commandait ; de même Anatolius, dont le bataillon ne comprenait par moins de 3099 hommes. A la tête de leurs soldats, les tribuns Nicostratus et Anatolius se convertissent et subissent le martyre. Des épisodes comme ceux de la conversion des quarante-neuf soldats dans la passion de S» Callistrate 2 sont tout à fait ordinaires.

Mais c'est dans le peuple surtout que l'exemple et les exhortations du martyr, appuyés par des miracles, produisent des fruits. La scène du jugement ne se passe jamais devant un public restreint ; une foule immense, réunie à l'amphitéâtre ou sur la place publique, assiste aux débats et aux supplices. Comme le choeur dans la tragédie, elle intervient par l'acclamation : luéyaç ô 0eôç xPl0"Tiavwv, imitée du cri des Éphésiens dans les Actes des apôtres : uexdXn f] "Apieuiç, 'E(pecriujv3.Voir, par exemple, les passions des saints Boniface, Corneille, Cucufas, Eleuthère, Eustache, Érasme, Hermagoras, Marie la servante, Maximus, Pantaléon, Pontien, Prosdocimus,

1 Passio S. Georgii, Krumbacher, Der hcilige Georg, p. 6 et passim; Passio S. Theodori, BHG. 1751, Delehaye, p. 165 ; Passio SS. Acindyni et soc, BHG. 21, Act. SS., Nov. t. I, p. 471, n. n: Passio S. Eleutherii, BHG. 568, P. Franchi, p. 150, n. 3, 4 ; p. 159, n. 9 ; Passio S. Paphnutu, BHG. 1419, Act. SS., Sept. t. VI, p. 684, n. 5.

* Passio S. Theodori, BHG. 1751, Delehaye, p. 166 ; Passio S. Georgii, Krumbacher, Der heilige Georg, p. 6; Passio S. Procopii. BHG. 1577, Papadopoui.os-Kerameus, p. 14-17 ; Passio S. Calltstrati, BHG. 291, P. G., t. CXV, p. 888, n. 6.

5 Act. xix, 28 34.

Réparata, Thyrsus et autres qu'il serait trop long de citer. Le narrateur fait parfois le dénombrement de la foule. Au supplice des saints Primus et Felicianus assistent douze mille personnes sans compter les femmes et les enfants, et sur ce nombre quinze cents embrassent la vraie foi !. Il n'y en a que deux cent sept dans la foule qui entoure^Gorneille le centurion *, mais dans la passion de sainte Christine le chiffre monte à trois mille *f~ à dix mille deux cent trois dans celle de S. Christophe ', dan s celle de S. Quiricus à onze mille, suivant d'autres, plus précis, à onze mille quatre cent quarante 5.

Pour impressionner favorablement le lecteur, nos hagiographies introduisent volontiers dans leurs écrits un témoin, sous lequel ils se cachent eux-mêmes. C'est un compagnon inséparable du martyr, un serviteur, parfois son secrétaire, ou un des assistants qui raconte ce qu'il a vu. Nous donnons une liste de ces faux contemporains, en regard des noms des saints dont ils prétendent avoir rédigé les actes 6. Elle ne vise pas à être complète, et elle n'a pas besoin de l'être, car elle suffit amplement à montrer que la fiction littéraire du témoin bien informé a été fort en honneur.

Alexius : Floruset Laitrus ; Ampelianus : Irène ; Anth i-

1 Passio SS. Primi et Fdiciani, BHL. 6922, Ad. SS , Iun. t. II, p. 154, n. 6.

2 Passio S. Cornelii, BHG. 371, P.G., t. CXIV, p. 1304, n. 10.

3 Passio S. Christimze, n. 23, Norsa, p. 324.

* Passio S. Christophori, BHG. 309, Usener, p. 73.

5 Passio SS. Ciryci et Iulittae, manuscrit de la bibliothèque Nationale de Paris 5593, fol. 77V.

6 II est inutile d'indiquer chaque fois les textes, qu'on trouvera aisément en se référant aux noms des saints dans les deux répertoires BHG. BHL.

mus : Philaeterus et Eubiotus ; Athanasius : Aecaterina ; Audax : Torpes ; Augarus : Theodorus Stratelates ; Chaeromenos : Nicon ; Eusignius : Basiliscus ; Eustathius : Basileus Amasen.; Eutolmius: Galaction et Episteme; Eutycius: Theagenes ; Evagrius : Pancratius Tauromen. ; Florentius : Cassiodorus et soc. ; Gregorius ; Hermagoras ; Lucianus et Paulus : Heliconis f ; Maximianus : Victor Mediolanensis 2 ; Néon : Speusippus et soc ; Nilus : Theodotus ; OnesiriTus : Xanthippe ; Orosius : Eusebtus ; Pasicrates : Georgius ; Philippus : G ordianus et Epitnachus ; Terentianus : Iohannes et Paulus ; Theodorus et Barbus : Dormientes septem ; Theotimus : Margarita, Marina ; Thomaïs : Febronia.

L'hagiographie égyptienne connaît un fonctionnaire impérial, Jules d'Aqfas, chrétien, ami des martyrs, plus tard martyr lui-même, qui se trouvait toujours là à point nommé pour se faire raconter par les confesseurs ce qui s'était passé à l'audience, et qui en faisait une relation, complétée par le récit du dernier combat. Il existe toute une série d'actes dont il passe pour être l'auteur 3.

D'autres prétendus témoins, ne se nomment pas ; ainsi ceux qui avaient assisté au supplice de S. Ignace, ou qui auraient vu mourir sainte Justine, S. Phocas

1 Les actes d'HéJiconis, BHG. 742, sont rédigés sous la forme d'une lettre encyclique aux églises d'Asie, de Phrygie, du Pont et de Pamphylie. Act. SS., Maii t. VI, p. 738. N

2 Maximien se dit notaire de l'empereur Maximien. Il atteste la Sainte Trinité qu'il a assisté au supplice de S. Victor. Act. SS., Maii t. II, p. 388, n. 8.

3 Nous renvoyons à un travail sur les martyrs d'Egypte, dont jes circonstances ont retardé la publication.

LES PASSIONS EPIQUES 253

et bien d'autres. La plupart du temps il n'y a rien dans leurs récits qui soit de nature à donner le change à un lecteur instruit ; souvent la marque de fabrique est si visible, qu'il suffit d'être simplement attentif pour la découvrir. Nous sommes portés à juger sans indulgence des procédés qui paraissent n'avoir d'autre objet que de tromper le public. Pour nous les hagiographies qui les emploient sont des faussaires. Peut-être ne tenons-nous pas assez compte de la convention littéraire et de ce qu'elle autorisait à des époques éloignées de nous '. Le témoin oculaire était un des articles d'un programme d'ailleurs tout de fantaisie. On ne reculait pas devant les autres. Pourquoi aurait-on reculé devant celui-ci ? Nous nous préoccupons des conséquences morales de la fiction, parce que les textes dont il s'agit ont fini par acquérir une autorité qu'ils n'avaient pas, sans doute, dans le principe. Reprocherait-on à un romancier de nos jours de raconter, sous forme de mémoires personnels, une nouvelle tout entière sortie de son imagination ?

Pourtant, on pourra s'y tromper un jour et déjà parmi ses contemporains, il se rencontrera des lecteurs naïfs qui le croiront sur parole. Cette circonstance n'affecte pas, tout le monde en convient, la moralité de son acte. Est-il si difficile, après cela, d'imaginer qu'un hagiographie ait pu sans scrupule et sans remords tendre aux générations futures, pour lesquelles il ne croyait

* On lira avec intérêt les réflexions de A. Deissmann, Bibelstudien (Marburg, 1895), p. 199-202, sur l'usage des pseudonymes dans l'antiquité. Il s'occupe principalement des collections de lettres fictives. Les cas ne sont pas identiques, mais ils ne sont pas sans analogie.

peut-être pas écrire, un piège, qu'avec un moindre degré de candeur, elles eussent facilement évité ?

§. 2. Interrogatoire et discours.

En réalité rien n'était plus simple que le procès des chrétiens. Il ne fallait pas de longues recherches, pas de confrontations, pas d'auditions de témoins, pour établir le délit. Le prévenu'avouait simplement ou répondait par un refus à la demande qui lui était faite de sacrifier. L'interrogatoire, on l'a rappelé, commençait par les questions réglementaires en vue d'établir l'identité du prévenu : Votre nom ? votre pays ? votre ville natale? êtes-vous libre ou esclave ! ? Le martyr ne paissait souvent pas au magistrat le temps de remplir ces formalités. « Pourquoi me demander mon nom ? dit l'un d'eux ; je suis chrétien *. » — « Ma patrie est la Jérusalem céleste », dit un autre 3. Le juge essayait par la persuasion d'amener le martyr à résipiscence. « Ayez pitié de votre jeunesse », dit-il à l'un '. A un autre : c Respectez vos cheveux blancs5. » Parfois il a recours aux menaces ou à la violence. Mais devant l'attitude résolue du martyr, il abandonnait bientôt la partie et prononçait la sentence. Dans les actes historiques l'interrogatoiie est-bref et serré; les discours de quelque

1 Eusèbe, Hïsl. eccl., V, i, 20. Voir plus haut, p. 177.

1 Passio S. Maxim il iani, 5HL. 5813, n. 1.

"J Eusèbe, Mari. Palaest., XI, 1, Anal. Boll., t. XVI, p. 134.

1 Passio S. Maximiliani, BHL. 5813, n. 2.

3 Martyrium S. Polycarpi, IX, 2 : aibea0r)Ti aou xr]v f]\iidav kcù crêpa xoÙTOiç àKÔXo u0a, diç è"0oç cxùtoîç Xéfew. Cf. Eusèbe Hisf. eccl., VIII, 7; Tertullien, Scorpiac. 11 ; Apologet. 27.

étendue sont l'exception. Dans les passions épiques on pourrait dire qu'ils sont la règle. L'interrogatoire y revêt toutes les formes du dialogue. En beaucoup de cas le juge et l'accusé prennent bien le temps de développer leur pensée, et chacun attend son tour de parole, comme le fait voir ce passage des actes des saints Sergius et Bacchus.

« L'empereur leur dit : Comme je le vois, comptant sur mon amitié et ma bienveillance et vous fiant à ma protection que les dieux vous assurent, vous voulez mépriser la dignité impériale, déserter et vous conduire en ennemis des dieux. Mais je ne le tolérerai point, si toutefois ce qu'on me dit est exact. Approchez donc de l'autel du grand Jupiter; sacrifiez et goûtez aux offrandes mystiques, comme tout le monde. »

« Les vaillants soldats du Christ et martyrs Sergius et Bacchus lui répondirent : < Nous vous devons, ô empereur, le service terrestre de la milice corporelle ; mais dans le ciel nous avons un empereur qui est le véritable, l'éternel, Jésus le fils de Dieu, auquel nos âmes ont juré fidélité, qui est notre espoir, notre refuge et notre salut. C'est à lui que chaque jour nous offrons un sacrifice saint et vivant, l'hommage de notre esprit. Nous ne sacrifions ni à la pierre ni au bois. Vos dieux ont des oreilles, mais n'entendent pas la prière des hommes ; ils ont un nez, mais ne sentent pas le parfum des offrandes qui leur sont faites. Ils ont une bouche et ne parlent pas ; ils ont des mains et ne palpent pas, des pieds et ne marchent pas. Qu'ils soient comme eux, dit l'Ecriture, ceux qui les ont faits et ceux qui mettent en eux leur confiance *. »

• Passio SS. Sergii et Bacchi, BHG. 1634, Anal. Boll., t. XIV, p. 381, n. 6.

Ces discours, où sont indiqués les thèmes ordinaires des interrogatoires artificiels, sont relativement simples, comparés aux assauts de rhétorique que se livrent parfois le juge et le martyr, comme dans les actes de S. Vincent et dans une rédaction de la passion de S. Euplus '. Ce genre froid et académique nous éloigne complètement du style nerveux et concis comme aussi de la marche des procès authentiques. Il n'est pas toujours employé. Quelquefois les hagiographes imitent le style officiel et le dialogue rappelle les actes proconsulaires. Il peut se faire, lorsque le rédacteur a le bon esprit de s'en tenir à un échange rapide de questions et de réponses, que son pastiche réussisse à produire l'illusion. Mais il sait rarement se borner. L'interrogatoire se prolonge, languit, et dégénère en un colloque insipide, où le rôle du juge consiste à dire les banalités, qui amènent à peu près naturellement des répliques héroïques. Il s'interrompt de temps en temps pour donner des ordres et faire torturer la victime.

Quelle que soit la forme adoptée, il existe un moyen fréquemment employé pour allonger la partie dialoguée des actes. Après une première séance, le martyr est renvoyé en prison. Peu après on le ramène, et on recommence à l'interroger sur nouveaux frais, et ainsi de suite. Dans Jes passions du type de Clément d'Ancyre, de Tarachus et Probus, ce ne sont pas de simples séances qui se succèdent, ce sont des passions distinctes mises bout à bout. Chacune fournit au proconsul et à sa victime des occasions renouvelées de déployer le genre d'éloquence que requiert la situation.

1 Passio S. Vincentii, BHL. 3628-33 ; Passio S. Eupli, BHL, 2730.

Dans ces morceaux de convention la partie du juge est faite principalement d'exhortations, de promesses et de menaces. Assez ordinairement, avant de passer aux mesures de rigueur, il essaie les moyens de séduction. Il promet, de la part des empereurs, des titres et des honneurs considérables, comme, par exemple, dans les actes des saints Tarachus, Pancrace, Artémius, Claudius,' Astérius, Agathonicus, Menas, Cartérius, Marnas, Crépin, Abdon, dans ceux des Quarante martyrs l.

Une des offres qu'on fait volontiers miroiter à leurs yeux c'est celle d'un sacerdoce païen. Trajan dit à S. Ignace : ëarj àpxiepeùç toû ueyakou Aiôç koù pacriXeucreiç crùv èuoî *. Le juge de S. Théodore lut promet d'écrire aux maîtres du monde : aicrre dpxiepéa cre Y^véaGai 5. S. Théodote sera dpxiepeùç toû 'AttôMuuvoç toû ueficTTrjV è'xovToç èv toîç Oeoîç è£ouo*iav. A saint Nestor le juge

1 Passio S. Tarachi et soc, BHG. 1574, Act. SS., Oct. t. V, p. 568, n. 5; Passio S. Pancratii, BHG 1408, P. Franchi, p. m, n. 3; Passio S. Artemii, BHG. 170, Bidez, Philostorgius Ktrchengeschichte, p. iôgJ~Passio SS. Claudii, Aster H et soc, BHL., 1829, Act. SS., Aug. t. IV, p. 571, n. 2 ; Passio S. Agathonici, BHG. 40, Anal. Boll.,t. II, p. 101, n. 2; Passio S. Menue, BHG. 1250, Anal Boll., t. III, p. 262, n. 4 ; Passio S. Carterii, BHG . 296, Compernass, p. 10 ; Passio S. Mamantïs, BHL. 5198, Acta SS., Aug. t. III, p. 436 ; Passio SS. Crispini et Crispiniani, BHL. 1990, Act. SS., Oct. t. XI, p. 536; Acta S S. Abdon et Senntn, BHL. 6, Act. SS., lui. t. VII, p. 138.; Acta. SS.XLmartyrum, BHG, I2~>i, Gebhardt, p. 175, n. 5. Également dans le panégyrique des mêmes saints par S. Basile, P. G., t. XXXI, p. 512. Voir encore le panégyrique de S. Gordius, t. c, p. 501, n. 5, et l'homélie de S. Jean Chrysostome sur les saints Juventin et Maximin.

2 Acta SS. Ignatii, BHG. 814, Ligthfoot, p. 497, n. 3.

5 Passio S. Theodori, BHG. 1760, Dslehaye , p. 131, n. 6. Le trait ne manque pas non plus dans le panégyrique de S. Théodore par S. Grégoire de Nysse, P. G. t. XLVI, p. 744.

conseille de se décider à sacrifier : ut velocissime scribam ad dominum imperatorem ut princeps sis sine contradictions sacerdotum, ut omnia sub potestate sint et honores acceptas et munera. On promet de même un sacerdoce à S. Christophe, à S. Anthime, à l'évêque Quirinus : eris sacerdos magno deo Iovi. S. Lucillianus, ancien prêtre des dieux, sera rétabli dans ses fonctions '.

D'autres faveurs encore sont promises, tel que le titre d'amicus Caesaris 2. Le gouverneur Maximus est prêt à donner sa fille en mariage à S. Calliopius ; le vicaire Agrippinus propose sa nièce à S. Platon. A sainte Christine est offerte la main d'un grand dignitaire5. On le voit, le lieu commun des offres faites au martyr dans l'espoir d'ébranler sa constance est aussi fréquent qu'il est ancien. Dans le pseudo-Josèphe, le tyran dit au plus jeune des Machabées : TreiaGeiç 6è qpiXoç ëcrn Kdi tujv etti Tfjç {3aai\eiaç à(prrno"r) TrpcrfuàTwv '.

L'entretien entre le juge et le martyr ne continue pas longtemps sur ce ton bienveillant. Il devient bientôt trop évident que ces appâts grossiers ne peuvent réussir, et les invectives succèdent aux promesses. Si les répliques du martyr déplaisent, il est traité de ba-

1 Passio S. Theodoti, BHG. 1782, P. Franchi, p. 75, n. 23 , Passio S. Nôstorls, BHG. 6o63, Act. SS., Febr. t. III, p. 629, n. 7; Passio S. Christophori, BHG. 309, Usener, p. 65; Passio S. Anthimi, BHG. 135, Act. SS., Apr. t. III, p. lxii, n, 10, 11 ; Passio S. Quirini, BHL. 7035-37, Act. SS., lui. t. I, p. 382, n. 3 ; Passio S. Lucilliani, dans Anal. Boll , t. XXXI, p. 1S9, n. 3.

- Les textes dans Leblant, Les actes des martyrs, p. 7S-79.

3 Passio S. Calliopii, BHG. 287, Acta SS., April. t. I, p. lxxxiv, n. 2', Passio S. Platonis, BHG. 1550. P. G., t. CXV, p. 409, n. 7 ; Passio S. Christinae, Norsa dans Studi italiant difilologia classica, 1912, p. 323, n. 20.

* Liber de rationis imperio, BHG. 1006, Dùbner, p. 404.

LBS PASSIONS ÉPIQUES 259

vard, de diseur de riens, comme S. Tarachus. S. Oreste, S. Paphnuce, S. Mocius, S. Grégoire de Spolète *. L'empereur Carinus interpelle en ces termes les saints Cosme et Damien : « Je ne vous ai pas appelés pour faire de la rhétorique mais pour sacrifier aux dieux 2. > Réponse que se sont attirée, s'il fallait en croire nos hagiographies, beaucoup d'autres martyrs, qui certes n'avaient eu rien de recherché dans leurs propos 3. A une phrase fort courte des martyrs de Sébaste, le gouverneur Agricolaus donne une réplique assez inattendue : }xr\ TToXuXoYeÎTe *.

Plus fréquente encore que le reproche de bavardage est l'accusation de magie, et il est très peu de passions où la force d'âme et l'impassibilité du martyr n'arrache au juge un cri de rage: cet homme est un sorcier 5. Nous ne citerons que les passions de S. Ignace, de S. Corneille, de S. Georges, des saints Carpus et Papylus,, des saints Menas, Hermogène et Eugraphus, des saints Sergius et Bacchus, de S. Callistrate, de

' Passio S. Tarachi et soc, BHG. 1574, Act. SS., Oct. t. V, p. 567, n. 1, 3 ; Passio S. Orestis, BHG. 1383, Theophilus Ioannu, n. 5, 7 ; Passio S. Paphnutii, BHG. 1419, Act. SS. Sept., t. VI, p. 683, n. 5 (|uaKpo\oTeîç, TTaqpvoîme); Passio S. Mocii dans Anal. Boll. t. XXXI, p. 164, n. 2 ; Passio S. Gregorii, BHL.. 3677, Anal. Boll., t. XXVII, p. 379, n. 3.

* Passio SS. Cosmac et Damiani, BHG. 376, Deubner, p. 213, n. 8.

3 Une formule qui se rencontre souvent dans les passions est celles-ci : é'xepa àv8' érépwv \xr\ <rrroKp{vou, Passio SS. Trophitni et soc, BHG. 1353, n. 7. Leblant, Actes des martyrs, p. 84, cite encore les Actes de S. Tarachus, des SS. Léon et Parégorius, de S. Calliopius, de Stc Restitute.

1 Passio SS. XL martyrum, BHG. 1201, Gebhardt, p. 173, n. i.

:> Sur l'accusation de magie en général, Leblant, Les persécuteurs et les martyrs, p. 73-88.

S. Pantéléemon, de S. Athénogène, de S. Christophe, de S. Procope, de S. Laurent *.

Il n'est pas rare que le juge entame avec le martyr une discussion sur la religion. Calvinianus fait à S. Euplus un long exposé de la mythologie païenne 5. À S. Théodore le Conscrit on pose la question : « Votre Dieu a donc un fils ? engendre-t-il comme les hommes 3 ? » Maximien dit aux saints Sergius et Bacchus : « Comment osez-vous blasphémer les dieux par qui le monde jouit d'une profonde paix ? Ne savez-vous pas que le Christ, que vous honorez, est le fils d'un charpentier, né avant le mariage de sa mère, crucifié par ceux qu'on appelle juifs, parce qu'il causait parmi eux mille troubles et divisions, par ses opérations magiques et en se disant Dieu ? Tandis que la race de nos grands dieux est issue du mariage du grand dieu Jupiter avec la bienheureuse Junon '. »

Dans les actes du martyr Athanase, la discussion

1 Passio S. Ignatii, BHG. 814, Lightfoot, p. 511 ; Passio S. Cornelii, BHG. 371 ; P. G., t. CXIV, p. 1300-1301,11.7; Passio S. Georgii, Krumbacher, p. 14 ; Passio SS. Carpi et Papyli, BHG. 294, n. 11; Passio SS. Menae et soc, BHG. 1271, P.G., t. CXVI, p. 412, n. 36; Passio SS. Sergii et Bacchi, BHG. 1624, Anal. Boll., t. XIV, p. 392, n. 24; Passio S. Callistrati, BHG. 291, P. G., t. CXV, p. 889, n. 7 ; Passio S. Pantelcemonis, BHG. 1414, P. G., t. CXV, p. 465 ; Passio S. Athenogenis, BHG. 197, Papadopoulos-Kerameus, p. 255, n. 8 ; Passio S. Christophori, BHG. 309, Usener, p. 66 ; Passio S. Procopii, BHG. 1576, Delehaye, p. 224 ; Passio S. Laurentii, BHL. 4753, Mombritius, f. 51 v. Dans les Acta Pauli et Theclae, Gebhardt, p. 221, c'est le peuple qui crie, en voyant paraître S. Paul : Mctyoç èaxiv, alpe aùxôv.

2 Passio S. Eupli, BHL. 2730, Cat. hag. Brux., t. II, p. 311-12, n. 4.

3 Laudatio S. Theodori, BHG. 1760, P. G., t. XLVT, p. 741.

* Passio SS. Sergii et Bacchi, BHG. 1624, Anal. Boll., r XIV, p. 381, n. 8.

se fait à coups de textes, et le proconsul ne se laisse nullement battre sur ce terrain : < N'est-il pas écrit dans vos livres, réplique-t-il, rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ' ? » Ce proconsul n'est pas seul de son espèce et il n'y a que nos hagiographies à ne pas s'étonner de l'érudition théologique de plusieurs de ces magistrats.

Si dans les passions qui nous occupent le représentant de la justice parle avec plus d'abondance qu'on ne le faisait généralement dans les tribunaux romains, ce n'est pas lui, loin de là, qui a la palme de l'éloquence. Cet avantage est naturellement riservé au martyr, qui doit tenir en tout le principal et le beau rôle. Les discours qu'on lui met sur les lèvres sont de trois sortes : les répliques à l'interrogatoire proprement dit, les exposés de doctrine, et les prières.

Le thème de l'interrogatoire est toujours le même. Le martyr se déclare chrétien, et cette déclaration tient lieu de tout le reste. Les dieux auxquels on veut lui faire brûler de l'encens, sont l'œuvre de la main des hommes ; l'empereur auquel il est invité à rendre des honneurs divins n'est qu'un simple mortel. Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. Les tourments en perspective ne sont qu'une souffrance passagère, qui ne saurait être mise en balance avec des peines éternelles.

1 Passio S. Athanasii, BHG. 193, Papadopoulos-Kerameus, p. 365, n. 6. Tout aussi vraisemblable ce trait des actes de S. Paphnuce, BHG. 1419, n. 5, où l'on voit deux soldats se convertir à la vue d'un prodige et se mettre aussitôt à citer l'Ecriture : féypanTai fàp èv Tfj Qeiq YPaqpfj Twv xpitfTtavdùv ' un boxe tô crfiov xoîç Kuai kt\.

Réduite à' ces termes, la confession du martyr ne sort pas de la vraisemblance, et Ton en retrouverait sans effort tous les éléments dans les passions historiques. Où la main lourde de l'hagiographe se révèle, c'est dans la manière dont les réponses s'enchaînent, l'insistance avec laquelle on appuie sur des banalités, les proportions données à ces discours, le ton déclamatoire qui y règne.

Il est aussi telle de ces réponses authentiques qui, prononcée une fois, est devenue ensuite un lieu commun et que tout martyr est censé opposer à la proposition de sacrifier. Apollonius s'était ainsi exprimé à propos du sacrifice: Ouoiav àvaijuaKiov kcù xaGapàv dvaTTéuTTuu Korfùi xai Tràvieç xPl0"Tiav°i T{V TravroKpdTOpi 0ew '.. Cette pensée revient sous diverses formes dans une foule d'interrogatoires : èfùj tuj TraTpujqj uou Oew Xa- Tpeùuu oùk èv amerri 0uo~twv àXX' èv Ka9apa Kapbia , dit Tarachus 2. Typasius : Ego Christo sacrificium taudis txhibeo ; semper laits dus in ore mto 3. Un interpolateur fait dire aux martyrs Scillitains : cotidie sacrificium noslrae taudis offerimus * . Les saints Sergius et Bacchus, les Sept Dormants d'Éphèse ne parlent pas autrement* et beaucoup d'autres le disent avec cette nuance qu'ils se considèrent eux-mêmes comme la victime : Ipsi sa-

1 AUa Apollonii, BHG. 149, Gebhardt, p. 47.

2 Passio SS. Tarachi et soc, BHG. 1574, Act. SS., Oct. t. V, p. 567.

3 Passio S. Typasii, BHL. 8353, Anal. BolL, t. IX, p. 121.

4 Passio SS. mart. Scillitanorum, BHL. 7529, Anal. BolL, t. VIII, p. 6. 3 Passio SS.S ergiietBacchi, BHG. 1624, Anal. BolL, t.XIV, p. 380,

n.6; Passio SS. septem Dormicntium, BHG. 1594, P. G., t. CXV, P- 43*> n. 4.

crificium me offcro ' ; ego me obtuli sacrificium Deo in odorem suavitatis 5 . On pourrait citer d'autres traits qui sont désormais de style 3.

Nous ne pouvons omettre de mentionner un incident très curieux qui se répète assez souvent. Pressé par les instances du juge, le martyr se déclare prêt à sacrifier. Il le dit en termes exprès, comme S. Georges : Guctuj tw ueYdXuj 'AttôXXujvi ;, ou bien il emploie une phrase ambiguë : « Allons au temple », comme S. Procope. Le juge croit avoir gagné la partie et se livre à une joie débordante. Il fait proclamer l'événement à son de trompe. Mais ce n'était chez le martyr qu'une feinte. A sa prière, les idoles se brisent et la confusion de l'impie est complète V L'épisode se retrouve dans les actes de S. Théodore, de Se Christine, de S. Christophe, de S. Marinus, de S. Charalampe, de S. Erasme et ne revient pas moins de trois fois dans ceux de S. Thyrsus et de ses compagnons 6.

On peut rapprocher cette scène si fréquemment répé-

1 Passio SS. NaborisetFelicis, BHL. 6028, Act. SS., lui. t. III, p. 291 Leblant, Les actes des martyrs, p. 35, cite, en outre les passions des saintes Afra, Bonosa, Susanne, celles des saints Euplus, Restitutus.

2 Passio S. Laurentii, BHL. 4753, Mombritius, p. 52.

3 Cf. Leblant, t. c, p. 84-85.

4 Passio S. Georgii, Krumbacher, p. xi.

s Passio S. Procopii, BHG. 1579, Act. SS., lui. t. II, p. 566-67, n. 39-41.

''• Passio S. Theodori, BHG. 1750, Anal. Boll., t. II, p. 363,0.9; Passio S. Christinae, M. Norsa, dans Studi italiani di filologia classica, t. XIX, p. 324, n. 22 ; Passio S. Christophori, BHG, 389, Usener, p. 67; Passio S. Marini, BHL. 5538, Cat. hag. Bruxell., t. II, p. 189, n, 15; Passio S. CharalampU, BHG. 298, Act. SS.t Febr. t. II, p. 382, n. 23-26; Passio S . Erasmi, BHL. 2578, Act. SS., Iun. 1. 1, p. 215, n. 9; Passio SS. Thyrsictsoc, BHG. 1845, P. <5t., t. CXVI, pp. 521, 529, 536, nn. 12, 18, 24.

tée du martyre du septième des Machabées dans le pseudo-Josèphe. Antiochus engage la mère à lui persuader de ne pas imiter ses aînés. Le jeune homme demande d'être délivré de ses liens. «J'ai quelque chose à dire, ajoute-t-il, au roi et à ses amis. » Le roi et son entourage manifestent leur joie. Mais lui va se placer près du feu, et adresse au roi les plus violents reproches, puis se jette lui-même sur l'instrument du supplice '.

Il y a ici un autre point de ressemblance avec nos passions. C'est la vivacité du langage de la victime. Parmi les paroles authentiques des martyrs, on en relève qui ne témoignent pas d'une estime spéciale pour le persécuteur et où perce une indignation qui a peine à se contenir. Invité par le proconsul à maudire les athées — on entendait les chrétiens — S. Polycarpe promena le regard sur la foule des païens et, la montrant du doigt, il répétait : aïpe toùç dGéouç 2. Lorsque le gouverneur demanda au vieil évêque de Lyon, Pothin, quel était le Dieu des chrétiens, il reçut cette réponse : « Si tu en es digne, tu le connaîtras 3. » Celle de S. Procope à Flavien, qui lui ordonnait de faire des libations aux quatre empereurs, a une pointe d'humour: «Il n'est pas bon, dit-il, qu'il y ait plusieurs maîtres ; qu'il y ait un seul chef, un seul roi. » Cette citation de l'Iliade (B. 204) lui valut la mort •. Une certaine liberté de langage chez les martyrs ne les

1 Liber de rationis imperio, BHG. 1006, n. 12, Dindorf, p. 404. Cf. II Mach. VII, 25-40.

* Martyr ium Polycarpi, IX, 2.

5 Dans Eusèbe, Hist. eccl., V, 1, 30.

* Eusèbe, Mart. Palaest., 1, 1.

entraîne jamais au delà des justes bornes ; ils gardent leur dignité et le respect des convenances.

Cette réserve n'apparaît guère dans les interrogatoires artificiels dont nous avons tant de modèles. On prête au martyr un langage qui convient bien mal au rôle de victime résignée. Il traite le juge de fou et d'insensé ', de buveur de sang 2, plus cruel que toutes les bêtes sauvages, plus criminel que tous les assassins "°. S. Éleuthère lui crie : « Tyran, sépulcre ouvert, s'il vous faut de la cnair et du sang, prenez votre part avec Satan votre père *. » Agrippinus est gratifié par S. Platon d'une série d'épithètes choisies : aiuoTrôra kcù GnpiôxpOTre kcù, àvrijuepe kùuuv - dGXie kcù TaXanruupe kcù uicrdvGpujTre kcù dvr|,uepe kcù Trao^ç Trapavouiaç dpxnYé, dXXÔTpie tou Oeoû kcù ÙTTnpeTa toû Xcrrava kcù Tfjç yeéwriç, toû Trupàç KXnpovôue Kai iraonç beivfjç KoXdcreiuç d'Hie — dcxuuTTaGécTTa- T.e Kai TrdvTuuv Gripiiuv dfpiwTaTe \ Sainte Heliconis 6 S. Calliopius, S. Boniface, S. Artemius, sainte Charitina, S.Basile a'Ancyre, sainte Théodote 7 et beaucoup d'au-

1 Passio S. Sozontis, BHG. 1643, Act. SS., Sept. t. III, p. 17, n. 5.

2 Passio S. Adriani, BHG. 27, Act. SS-, Sept. t. III, p. 219,0.4. •" Passio SS. Tarachi et soc, BHG. 1574, n. 38, p. 580.

* Passio S. Eleutherii, BHG. 568, P. Franchi, p. 133, n. 5. Plus loin, n. 11, il l'interpelle ainsi : pbeXuyua xf|Ç épruaujaeujç, pouqpaia aapKoqp<rf€, ibid., p. 160.

s Passio S. Platonis, BHG. 1549, 1550, P. G., t. CXV, pp. 416, 417 420, nn. 12, 13, 15.

6 TTaOaai axpuuue, Treqn'uujao kùuuv, iraûaai Xuueujv, Treqnuujao pôppope buadibn.. Passio S. Heliconidis, BHG. 742, Act.SS., Maii t. VI, p. 741, n. 7.

7 Passio S. Calliopii, BHG. 290 Act. SS., Aprilis t. I, p. lxxxiv, n. 4; Passio S. Bonifatn, BHG. 280, RuiNART.p. 330 ; Passio S. Artemiiy dans Bidez, Philostorgius Kirchengeschichte, p. 172 ; Passio S. Charitinae, BHG. 300, P. G., t. CXV, p. 1000, n. 2 ; Passio S. Basilii. BHG. 243, Kraschbninnikov, p. 6; Passio S. Theodotae, BHG. 1780, Act. SS., Oct. t. X, p. 15, n, 12.

très ne reculent pas devant ce genre d'aménités. Il est à peine besoin de rappeler S. Laurent interpellant sur un ton sarcastique le bourreau qui le fait rôtir sur le gril. Le fameux : Assum est, versa et manduca a été répété et paraphrasé *.

On comprend que 1'hagiographe, poursuivant principalement un but d'édification, ne néglige pas l'occasion de donner plus d'autorité à son enseignement en le plaçant dans la bouche du martyr. C'est ainsi que l'interrogatoire dégénère si souvent en controverse ou en sermon. A la faveur de quelques questions posées par le juge, on glisse un parallèle entre les deux religions, on répond à des difficultés, on fait ressortir les contradictions des païens et les infamies de leur mythologie. C'est souvent une dissertation en règle, avec citations à l'appui.

Voici un fragment de l'interrogatoire de S. Eustrate qui donnera une idée du genre.

«S. Eustrate dit: A qui m'ordonnez-vous de sacrifier, à Dieu où aux dieux ?

Le gouverneur dit : A Dieu et aux dieux.

S. Eustrate dit : Au grand Dieu et aux dieux moindres ?

Le gouverneur dit : Oui. D'abord à Zeus, puis à Apollon et à Poséidon.

S. Eustrate, dit : Quels sont les sages ou les interprètes qui vous ont fait trouver qu'il faut les adorer ?

Le gouverneur dit : Piaton, Aristote, Hermès et les autres sages. Si vous les aviez pratiqués, vous hono-

1 Cf. P. Franchi, Note agiografiche dans Studi e Tcsti, 27, p. 63-93.

reriez leur mémoire. Ce sont des hommes admirables et divins.

S. Eustrate dit : Je ne suis pas sans être initié à leur doctrine ; je les ai tous pratiqués depuis ma tendre jeunesse. Je suis versé dans tous les arts. Mon père était un homme vertueux. Et si vous voulez, nous commencerons par Platon.

Le gouverneur dit : Nous voyons Platon, dans le Tintée1, aller au Pirée pour prier la déesse. Vous semble-t-il sage ou non ?

S. Eustrate dit : Platon condamne absolument votre dieu Zeus. Ecoutez ses propres paroles. Puisque vous avez commencé par le Pirée et les Politiques, on lit ceci dans le second livre: Comme Dieu est bon, il neserait pas la cause de toutes choses, comme beaucoup disent, mais d'un petit nombre seulement. Et nous disons que des bonnes choses il n'y a pas d'autre cause que Dieu ; pour les mauvaises, il faut en chercher les causes, mais en dehors de Dieu. Il ne faut donc pas écouter Homère, ni aucun autre poète, lorsqu'ils affirment que Zeus est l'auteur du bien et du mal ; et si l'un d'eux vient nous dire que lorsque chez les Grecs Pandare * a violé les serments et la trêve, c'est Athènè et Zeus qui y ont poussé, nous lui refuserons nos éloges : de même lorsqu'il s'agira de'" la querelle des dieux et de l'intervention de Thémis et de Zeus, que vous prenez pour des dieux; de même quand avec Eschyle on répétera que, lorsque Dieu veut détruire une

* Ce n'est pas dans le Timée mais dans la République I, i,quc se trouve ce texte.

* Le texte grec de la passion porte TTdvbuupoç.

famille il en fait naître l'occasion. Platon n'admet pas que dans sa république ni les jeunes ni les vieux disent ou entendent de pareilles choses É. Il est inadmissible que Dieu ait été parricide, comme l'a été le Zeus que vous honorez et qui précipita Cronos du ciel pour l'écraser ; ni qu'il se soit transformé en cygne pour tromper une femme mortelle et la corrompre 2. »

Le discours se poursuit, longuement, avec d'autres renvois à Platon et aux poètes. La mythologie fait ordinairement les frais de ces développements. Les sénateurs objectent à S. Ignace que les dieux sont immortels, et que le Christ est mort. « Il est mort, répond le saint, dans un juste dessein, mais il est ressuscité le troisième jour, tandis que vos dieux sont morts comme de simples mortels et ne sont point ressuscites. » Et il rappelle que Zeus a 5 on tombeau en Crète, Asclepios en Cynosura, Aphrodite à Paphos tandis que Héraclès a été consumé par le feu3. Ce sont là des lieux communs de l'apologétique chrétienne4. A propos d'Apollon, c'est le même jeu de mots qui revient régulièrement. A peine le juge Maxime a- t-il prononcé son nom que S. Tatien Doulas réplique: kqXûjç qutôv ei'pn.-

1 Citation libre de la République, II, 18, 19.

2 Passto SS. Eustrutiiet soc, BHG. 646, P. G., t. CXVI, p 489-92,

3 Acta S. Ignatu, BHG. 814, Lightfoot, pp. 499-500, III, 2.

i Voir les notes de Lightfoot au passage cité, les notes de Geffken à Athénagore, XXX, Zwei griechische Apologcten (Leipzig, 1907), p. 227-28, et à propos des actes d'Apollonius dans Nachrichten der kun. Gesellschaft zu Gvttingen, 1904, p. 273, note 2. Aussi G. Karo, dans Archiv fur Religions» issetischa/t, 1904, p. 117-156 ; F. Pfister, Der Reliquienkult im Altertum, Giessen(i909), p. 386.

kccc; 'AîTÔMujva, Trpocréxuuv T«P olùtûj àTruuXecraç, xriv aeautoû ipuxnv'. S. Basilisque de même : r\ Tipoorixopia tou 0eoO uuwv Triv aTrujXeiOiV tujv ttio"t€uôvtujv eîç aùrôv o"njjaivei 2. Le lieu commun a passé dans les passions latines où l'on est obligé d'expliquer l'étymologie 3. On fait aussi adopter par les martyrs la vieille explication des noms des dieux qui les réduit à de simples personnifications : tov uèv dépa èKà\eo"av "Hpav, tôv be Zeûv tô lr\v tujv àvGpuurrujv, comme te dit S. Tryphon *. S. Georges établit un parallèle entre les fausses divinités et les saints 5.

L'auteur de la passion de sainte Catherine a trouvé un autre moyen de prolonger les discours. C'est d'imaginer un colloque où la sainte aura à se défendre contre les plus savants hommes de l'empire 6. Cette mise en scène appelait tout naturellement un appareil d'érudition qui n'était point difficile à réunir 7. Plus importante encore est la grande dispute des Acta Silvtstri 8.

Outre les discours qu'il tient à l'audience, S. Callistrate dans sa prison, fait à ses compagnons tout un cours d'instruction religieuse, et les prie de lui poser des questions. Un certain Bibrachus lui demande com-

1 Passio S. Tatiani Dulae, BHG. 567, Act. SS., lun. t. II, p. 1044,

2 Ludkte, Dus Martyr ium des Bxsiliscus, dans Archiv fur slavischô Philologie, t. XXXV (1913), p. 49.

3 Apollo enim psrditio interpretatur. Passio S. Magni, BHL. 5154» Act. SS.jAug. t. III, p. 718, n. 2.

* Passio S. Tryphonis, BHG. 1856, P. Franchi, p. 71, n. 9. Cf. la note de l'éditeur p. 24, n. 5.

* Passio S, Georgii, Krumbachbr, p. 4. Cf. p. 127. fi Passio S. Aecatirinat, BHG. 31.

7 Cf. Bidez, dans Byzantwischc Zeitschrift, t. XI, p. 388-94.

8 Acta S. Silvistri, BHL. 7735-37.

ment le Christ, étant Dieu, a daigné se faire homme, souffrir les injures et les tourments, et mourir sur la croix. Callistrate répond longuement. Alors se lève Héliodore, qui voudrait savoir où ira l'âme séparée du corps et quel est son sort. Quand le martyr a donné la solution, Domitien lui pose une troisième question : Pourquoi les pécheurs ne sont-ils point punis en cette vie ? Le problème est aussitôt abordé avec la même assurance, et Callistrate, qui n'était qu'un soldat, traite ces hauts mystères avec la compétence d'un docteur !.

Les saintes pensées et les grands sentiments du martyr offrant à Dieu son sacrifice se traduisent tout naturellement par la prière. S. Polycarpe demande une heure pour prier avant de se livrer aux gardes. Il prie encore en se livrant au bourreau !. L'émouvante prière de Paul de Césarée, un instant avant d'être décapité, a été conservée par Eusèbe b, et lorsqu'on nous montre le martyr marchant au supplice en silence, on le devine abimé dans un entretien avec Dieu.

Les hagiographes se sont rendu compte du parti qu'il y avait à tirer de cette circonstance en vue de l'édification qui était le premier but à atteindre. Leur martyr prie toujours, et toujours à haute voix. Quand Mardarius quitte la maison dans l'espoir de prendre part aux combats où s'illustre Eustratius, il prie et se recommande à la Sainte Trinité '. Au lieu d'entrer avec Maximien dans le temple de Jupiter, les saints Sergius et Bacchus adressent une prière au Roi des Rois ;

1 Passio S. Callistrati. BHG. 291, P. G., t. CXV, p. 8S9-96, n. S-n.

2 Passio Polycarpi, VII, 2 ; xiv.

3 Mari. Palaest., vin, 9-12.

* Pmssio S. Eustratii et soc, BHG. 646, P. G., t. CXVI, p. 480, n. 13.

LES PASSIONS EPIQUES 271

ils prient en chemin, en prison, au milieu des supplices, au moment de recevoir le coup de mort '. Il est presque de règle qu'à l'ordre donné par le juge d'appliquer un nouveau supplice, le martyr réponde par une invocation.

On ne peut le nier, ces prières sont parfois assez belles, pour qu'on soit tenté de pardonner à l'hagiographie la gaucherie de ses récits en faveur de. la sincère piété qui éclate dans ces formules. Trop souvent cependant, elles ont l'air apprêté et d'un tour oratoire incompatible avec l'onction. Des textes choisis des psaumes en forment la partie principale. Quand ils sont énoncés sous forme d'oraison jaculatoire, il faut qu'ils s'appliquent à la circonstance, et que le martyr se distingue par l'à-propos de ses citations, comme S. Artémius, condamné à être écrasé sous deux pierres et s'écriant : èv Trérpa uipwo~àç ue, êcrrnKaç èm tté- Tpav toùç TTÔbaç uou 2. A moins qu'ils ne soient de ceux qui conviennent à toutes les circonstances, tel que le début du psaume XXXIII, Benedicam domimim in omni tempore, semper laus €ins in ore meo, que récitent S. Nestor 3, S. Théodore 4 et beaucoup d'autres. En se prolongeant, ces effusions deviennent facilement des centons, où se mêlent aux versets des psaumes des

'Passio SS. Scrgii et Bacchi, BHG. 1624, Anal. Boll., t. XIV, pp.

379. 38o, 384- 385, 386> 39*> 393» nn- 5> 7» x2, 14^ i~5> 34» 27.

* Bidez, Philostorgius Kirchengeschichte, p. 172.

s Passio S. Nestoris, BHL. 6068, Act. SS., ^ebr. t. III, p. 629, n.7. '

* Passio S. Theodori, BHG. 1761, Delehaye. p. 132, n. 6. Autres exemples de citations : Passio S. Platonis, BHG. 1549-50, P. G., t. CXV, p. 420, n. 15; Passio S. Panteleemonis, BHG. 1414, ibid., p. 476, n. 26; Passio S. Callinici, BHG. 287, ibid., p. 485,0. 8.

souvenirs bibliques, parmi lesquels les trois enfants dans la fournaise de Babylone et Daniel dans la fosse aux lions tiennent le premier rang *,

Arrivé au lieu où doit se consommer son supplice, le martyr demande quelques instants pour se recommander à Dieu. Cette dernière prière prend une forme assez singulière dans un bon nombre de passions. Donnons comme exemple celle de S. Cirycus : Domine, oro ut quicumque in nomine mto quidquam petierint, impetrent pro necessitatibus miscricordiae tuae dona et consolationem viiae. Daeis, Domine, mircedem qui me in hac vita honorifizaverint de sua substantia , vel a fructu terrae ipsorum ; benedicas vinum et oleunt, atque frumentum ipso- Yiim multipliées et omnem substanliam dilates. Quicumque coluerit vel scribi fecerit passionem mtam , vitae aeternae recipiat mercedem. In locum autem ubi fuerit tabernaculum martyrii, non veniat grando neque mortalitas hominum nec famés nec sterilitas et dazmonum incuvsus ; et qui coluerit vel invocaverit memoriam nominis mei. da eis mercedem bonam, et si habuevint peccata et ex toto corde paenituerint, absolvantur 2.

La prière de S. Georges est du même style, avec des variantes, dans le détail. Ainsi il commence par demander à Dieu de confondre Dadianus son persécuteur '. C'est par là aussi que commence S. Christophe: 'Attôc-oç tôv uiaGôv tuj (3aai\eî. ôttuuç ùttô baiuovoç, tiuopoùuevoç êo"9iu>v xàç éauToû cràpKaç dvil opiou outwç àva\w9f) 4. Puis il demande des bénédict ions spéciales

1 Par exemple Passio S. Ariiims, BHG. 165, P. Franchi, p. 131

2 Passio SS. Ciryciet Iulittae, BHL. 1802, Act. SS., Iun. t. III, p. 33, n. 22

3 Passio S. Giorgii, Krumbachbr, Dir hei'ife Gcorg, p. 15. * Passio S. Christophori, BHG. 309, UsEx\er, p. 74.

LES PASSIONS EPIQUES 273

et des faveurs temporelles pour ceux qui posséderont une parcelle de ses reliques et sur les endroits où l'on gardera ses uTTOuvriuara. Les imprécations peu chrétiennes contre le persécuteur disparaissent le plus souvent, et Pénumération des grâces demandées est très sujette aux variations. Le plus ordinairement le martyr prie pour ceux qui célébreront sa fête ou invoqueront son nom. Ainsi S. Athénogène ', S. Sozon 2, S. Athanase de Clysma. Celui-ci ajoute quelques intentions singulières. Il recommande à Dieu les futurs empereurs chrétiens des Romains et d'Ethiopie, et les saints habitants du désert d'Egypte3.

§. 3. Les supplices.

Le genre de littérature qui nous occupe en ce moment a contribué pour sa part à fausser les idées sur le caractère de la répression appliquée par les Romains au délit de christianisme. En outrant la réalité, en supprimant des distinctions nécessaires, en transportant à tous les temps et à tous les pays ce qui est propre à une époque ou à une partie de l'empire, nos hagiographes ont créé, pour le public instruit, une atmosphère de défiance qui tend à envelopper presque tous les actes de cruauté imputés aux empereurs et à leurs agents.

1 Passio S. Athcnogenis, BHG. 197, Papadopoulos-Kerameus, p. 256, n. 9.

2 Passio S. Sozontis, BHG. 1643, Act. SS.y Sept. t. III, p. 18, n. 8. z Passio S. Athanasii, BHG. 193, A. Papadopoulos-Kerameus,

On ne veut se souvenir que des époques où les Romains pouvaient, à la face du monde, vanter la modération de leur justice pénale : gloriari licet nulli Pentium mitiores placuisse poenas1, et l'on suppose que toujours et partout les magistrats s'en sont généralement tenus aux supplices classiques, la décapitation pour l'ordinaire, plus rarement la peine du feu, et dans des cas particuliers, notamment pour les esclaves, le crucifiement, l'exposition aux bêtes *. Ces méthodes d'exécution sont d'une douceur toute relative. Mais on aime à penser qu'elles étaient rapides et n'admettaient pas de raffinements de cruauté. Quant à la torture, elle était employée comme moyen d'inquisition, non comme châtiment.

Quoi qu'il en soit des temps antiques, une foule de textes de l'époque impériale -prouvent, qu'en fait de supplices, les Romains d'alors ne laissèrent pas grand chose à inventer. Sénèque évoque des spectacles terrifiants : Video istic cruces non uni-us quidem generis sed aliter ab aliis fabricatas : capite quidem couver sos in terrant $uspendere, alii per obscoena stipitem egerunt, alii brachia per patibula explicuerunt. Video fidiculas, video verbera, et membris sinpulis et articulis singula docuerunt machinamenta 3.

1 Tite Live, I, 28.

2 Summa supplicia sunt crux, crematio, decollatio. Paul, Sent. 5, 17, 2 ; cf. 5, 21, 4. Cf. Mommsen, Rumisches Strafrecht, p 911-44.

3 Ad Marciam, XX, 3. Et ailleurs : « Eculei et fidiculae et ergastula et cruces et circumdati defossis corporibus ignés et cadavera quoque trahens uncus, varia vinculorum gênera, varia poenarum, lacerationes membrorum, inscriptiones t'rontis et bestiarum immanium caveae. » De ira, III, 3, 6. « Flamma, eculeus, lamina. » Epist. mor., X, 2, 19.

En ces temps de civilisation affinée, des cruautés de cannibales étaient possibles. Caligula faisait scier en deux des malheureux qui lui avaient déplu ; il donnait l'ordre de couper la langue à un chevalier romain qui avait protesté de son innocence. Il fit mettre en pièces un sénateur, et ne fut satisfait que lorsqu'il vit entassés ses membres et ses entrailles, qu'on avait traînés par les rues de la ville *. Les sanglantes folies de Néron sont assez connues. Et on aurait tort de croire, qu'en dehors de ces caprices de tyran, la législation tendit à adoucir les pénalités. Parmi les pratiques courantes, Epictète signale la poix brûlante et la roue 2, et des lois de Constantin édictent des pénalités effroyables. Pour l'instigateur du rapt d'une jeune fille, du plomb fondu versé dans la bouche 3 ; le délateur aura la langue extirpée '.

A prendre isolément quelques textes, on serait porté à s'imaginer que les traitements d'un caractère particu-

1 Multos honesti ordinis, deformsttos prius stigmatum notis, ad metalla et munitiones viarum aut ad bestias condemnavit, aut bestiarum more quadripedes cavea coercuit, aut medios serra secavit. . . . Equitem romanum obiectum feris, cum se irmocentem proclamasset, reduxit, abscisaque lingua rursus induxit. . . Cum discerpi senatorem concupisset, subornavit qui ingredientem curiam repente hostem publicum appellantes invaderent, graphisque confossum lacerandum ceteris traderent : nec ante satiatus est quam membra et artus et viscera hominis tracta per vicos atque ante se congesta vidisset. Suétone, Caligula, 27, 28.

2 Epictète, IV, 13, 22 : oûk ëaxiv cxùtlL xP€^a Triacrriç r\ TpoxoO irpàç tô éHenreîv ci oîbev.

3 His poena immineat ut eis meatus oris et faucium qui nefaria hortamenta protulerit liquentis plumbi ingestione claudatur. Cod. Theod., IX, 24, 1 :

4 Cod. Theod., X, 10, 2 : amputata radicitus invidiae lingua

vellatur.

lièrement barbare ne furent appliqués aux chrétiens qu'assez tard. Le Pasteur d'Hermas mentionne simplement udcrrrraç, cpuXaKaç, GXiijjeiç ueYaXaç, oraupouç, 0r|pia *. Ce sont le plus habituellement les supplices classiques qu'énumèrent les vieux écrivains ecclésiastiques, tels que Justin 2 et Tertullien 3. Mais ils font allusion aux tortures : xai Ttàcraiç raîç dXXaiç [3ao"âvoiç, et omne carnificis ingenium in tormentis. On connaît d'ailleurs la protestation de Tertullien contre l'application de la torture aux chrétiens, contrairement à son institution *. Déjà à Smyrne, avant Potycarpe, on avait eu recours à toutes sortes de mauvais traitements et de menaces pour obtenir des apostasies s, et les martyrs de Lyon

* Visio III, 2, 1.

2 Dial. cum Tryphone, 110 : KecpaXoTouoûuevoi yàp kcù araupoûluevoi Kod Gripioiç TrapaPaXXôuevoi Kai beajuoîç koù Trupi Kai Trdacuç xaîç dWaiç Pacrctv oiç ôti oùk àqpiaTdueGa rf|ç ôuoXoYÎaç br|Xôv êariv. Otto, p. 390.

3 Ad mart., c. 4: Timebit forsan caro gladium gravem et crucem excelsam et rabiem bestiarum et summam ignium poenam et omne carnificis ingenium in tormentis. Oehler, p. 1. — De pudicitia: Puta nunc sub gladio iam capite librato, puta in patibulo iam corpore expanso, puta in stipite iam leoni concesso, puta in axe iam incendio adstructo. Reifferscheid, p. 271.

4 Apolog. II : Veritatis extorquendae praesides de nobis solis mendacium elaboratis audire. Hoc sum, inquit, quod quaeris an sim. Quid me torques in perversum ? Confiteor et torques : quid faceres si negarem ? Oehler, p. 120. — Ad Scapulam, IV : Quid enim amplius tibi mandatur quam nocentes confessos damnare, negantes autem ad tormenta revocare. Videtis ergo quomodo ipsi vos contra mandata faciâtis ut confessos negare faciatis. Oehler, p. 546. On explique parfois ce passage comme si le juge agissait arbitrairement contre ses instructions. Il est évident qu'il faut traduire : «contre la loi, contre l'esprit de la législation».

5 Passio Polycarpi, II, 5 : Oi eiç rà Gnpia xpiGévreç ÛTréu€ivav beivàç KoXdaeiç, Kripuxaç uTroaTpuuvvuuevoi Kai aXXcuç ttoikîXujv paadvuuv ibéaiç KoXa£ô|U€voi, ïva, €i buvnGeln., bià xr\<; éîTiuôvou xoXdaewç dç apvn,o"iv aùxoùç Tpéu^rj.

avaient été traités sans merci par des bourreaux sanguinaires l. Au début du IIIe siècle, Potamienne mourut à Alexandrie d'une mort affreuse : on lui versa de la poix bouillante sur tout le corps, des pieds à la tête et bien lentement 2. Les horreurs que l'on vit à Alexandrie sous Dece, où Métras fut percé de roseaux pointus, où Apollonia se vit arracher toutes ses dents, où Alexandre et Epimaque furent brûlés dans la chaux vive, sont le fait de la plèbe païenne, mais n'en sont pas moins attestés par l'histoire 3.

Et tout cela fut dépassé par ce que l'on vit durant la grande persécution. Lactance ne se contente pas de dire : tormentorum inaudita gênera excogitabantur 4, et de citer des faits à l'appui pour la persécution de Maximien. Il décrit quelques supplices atroces introduits par cet empereur dans la législation 5.

Le tableau le plus terrifiant de la grande persécution a été tracé par Eusèbe, qui parle souvent en témoin. Il raconte le martyre de Pierre de Nicomédie : on lui déchire le corps jusqu'à ce que les os soient mis à nu ; son corps meurtri est alors arrosé de vinaigre mêlé

1 Eusèbe, Hist. ceci. , V, 3, 2.

3 Eusèbe, Hist. eccl., VI, 5, 4.

3 Eusèbe, Hist. eccl., VI, 41.

4 De mortibus persecutorum, 15, 5.

■s De mortibus persecutorum, 21, 7-10 : Id exitii primo adversus christianos permiserat datis legibus, ut post tormenta damnati lentis ignibus urerentur. Qui cum deligati fuissent, subdebatur primo pedibus lenis flamma tamdiu donec callum solorum contractum igni ab ossibus revelieretur. Deinde incensae faces et extinctae admovebantur singulis membris, ita ut locus nullus in corpore relinqueretur intactus. Et inter haec suffundebatur faciès aqua frigida et os umore abluebatur, ne arescentibus siccitate faucibu cito spiritus redderetur : quod postremo accidebat, cum p^r multum diem decocta omni cute vis ignis ad intima viscera penetrasset.

2jS LES PASSIONS DES MARTYRS

de sel, puis brûlé à petit feu sur un gril1. Le martyre de toute une grande foule d'Egyptiens : « Les uns, après les ongles de fer," les chevalets, après une longue et cruelle flagellation et des tourments de toute sorte dont le récit fait frémir, étaient livrés au feu ; d'autres jetés à la mer ; d'autres tendaient leur tête au bourreau ; les uns succombaient aux tortures, d'autres a la faim ; d'autres étaient crucifiés à la façon des malfaiteurs ; d'autres, plus cruellement encore, étaient cloués au gibet la tête en bas, et on les gardait en vie jusqu'à ce que la faim les achevât \ »

Dans la Thébaïde, on les faisait mourir en leur déchirant le corps avec des coquillages. Des femmes étaient attachées par un pied et suspendues la tête en bas. On écartelait des martyrs en les liant par les pieds à des branches d'arbre violemment amenées, puis rendues brusquement à leur position naturelle 3.

La lettre de Philéas, qui fut lui-même une des victimes de la persécution, contient des détails non moins horribles. « Ce n'était pas, dit-il, comme pour les assassins, seulement les flancs, mais le ventre, les cuisses et les joues qu'ils déchiraient avec leurs instruments. D'autres • étaient suspendus par une main ; d'autres liés deux par deux à des colonnes et se faisant face, sans que leurs pieds touchassent terre... Il y en avait qui, après la torture, étaient mis aux entraves, les pieds écartés jusqu'au quatrième trou, de façon à être forcés de

1 Eusèbe, Hist. eccl., VIII, 6, 2-4.

« Eu-sèbe, Hist. eccl., VIII, S.

LHS PASSIONS EPIQUES 279

rester couchés sur le dos à cause des blessures dont leur corps était couvert '. *

Eusèbe connaît d'autres rigueurs encore. « On leur brisait les jambes, comme il arriva en Cappadoce. On les attachait par les pieds, la tête en bas, au-dessus d'un feu lent qui les suffoquait, comme en Mésopotamie. On leur coupait le nez, les oreilles, les mains, et on les dépeçait littéralement, comme à Alexandrie. A Antioche, on vit le supplice du gril calculé pour faire durer la souffrance 2. »

« Dans le Pont on leur perce les doigts en enfonçant sous les ongles des roseaux pointus. On leur coule du plomb fondu sur le dos. On s'acharne sur les parties les plus sensibles, et on invente des horreurs dont il est impossible de faire le récit 3. »

Le livre des Martyrs de Palestine est plein de détails horribles. Timothée est brûlé à petit feu. Romain a la langue coupée. A Apphien, accablé de coups jusqu'à ne plus présenter une face humaine, on entoure les pieds de linges imbibés d'huile et on y met le feu ; ses chairs coulent comme de la cire. Ulpien, après d'autres tortures, est enfermé dans un sac, avec un chat et un aspic venimeux, et jeté à la mer *.

On se demande ce qu'on peut ajouter à ces scènes d'horreur bien attestées, et qui n'épuisent pas tout ce que les documents historiques nous font connaître en ce genre. Il fallait les rappeler pour se rendre bien compte dans quelle mesure l'atrocité des supplices peut

1 Dans Eusèbb, Hist. eccl., VIII, 10, 5-9.

2 Eusèbe, Hist. eccl., 12, 1, 2 .

5 Eusèbe, Hist. eccl., 12, 6, 7.

* Eusèbb, De martyribus Palaestinae, III, 1 ; II, 3 ; IV,n-i3 ; V, x.

être invoquée contre la vraisemblance d'un récit. Que ces boucheries, où se révèlent des instincts féroces, choquent notre sensibilité, ce n'est pas une raison de les reléguer dans le domaine des fables. Mais nos hagiographies ont une manière de traiter ce thème qui ne permet guère d'hésiter sur la valeur et la provenance des détails.

En lisant les historiens, on a le sentiment que les cruautés dépassant notablement le niveau ordinaire sont présentées comme des cas isolés ou moins fréquents. Dans un tableau général, comme ceux d'Êusèbe, lorsqu'il s'agit de montrer jusqu'où pouvait monter la fureur de la persécution, les pires excès passent naturellement au premier plan. Tous notent d'ailleurs que, sous Dioclétien et ses collègues, cette fureur monta à son paroxysme, et qu'alors furent exercées des rigueurs inconnues jusque-là.

Telle est l'allure des récits épiques que les pires horreurs apparaissent comme la règle habituelle. N'importe où et n'importe quand, le magistrat, en ordonnant des supplices à faire frémir, ne fait qu'appliquer le code criminel édicté contre les chrétiens. En prenant au hasard un petit nombre de passions de ce style, on est sûr d'y retrouver tout ce que les juges et les bourreaux historiques les plus féroces ont été capables d'inventer. La poix bouillante, l'huile, le soufre, la résine, le plomb fondu versés sur le corps ou chauffés dans des chaudières où on plonge les martyrs, font presque toujours partie du programme. Nous ne citerons que les passions de S. Pantaléon, de S. Érasme, de S. Boniface, de S. Marin, de S. Hermias, de S. Thyrse, de S. Biaise, des saints Primus et Félicien, des saints Crépin et Crépi-

nien, de sainte Christine, des saints Jason et Antipater 4.

La terrible machine qui mit en pièces S. Georges 2, le Tpoxôç, ou la roue armée avec ses variétés, apparaît dans une foule d'actes. Sainte Catherine, S. Pantaléon sainte Euphémie, sainte Charitina, S. Timothée, sainte Christine, S. Paphnuce, S. Barbarus, S. Mocius 3 ont été soumis à ce supplice épouvantable.

Les martyrs qui ont eu la langue coupée ne sont pas une exception, Ou peut citer, par exemple, S. Eugène, S. Menas, S. Isidore, S. Potitus, sainte Christine, S. Polychronius, S. Térentianus. Le peuple s'oppose à ce que sainte Fébronie soit soumise à ce supplice : on se contente de lui arracher les dents *.

1 Passio Panteleemonis, BHG. 1414, P. G., t. CXV, p. 465, n. 17; Passio S. Erasmi, BHL. 2578, Act. SS., Iun. t I, p. 211, n. 5 ; Passio S. Bonifatii, BHG. 2S0, Ruinart, p. 329, n. 9 ; Passio S. Marini, P. Franchi, Note agiografiche, fasc 5, p. 88, n 5; Passio S. Hermiae, BHG. 744, Act. SS., Maii t. VII, p. 426 ; Passio SS. Tkyrsi et soc. , BHG. 1845, P. G., t. CXVI, p. 516, n.7; Passio S. Blasii, BHG. 276, P. G., t. CXVI, p. 824, n. 7 ; Passio SS.)Primi et Feliciani, BHL. 6922, Act. SS., Iun. t. II, p. 153, n. 5 ; Passio SS. Crispmi et Crispiniani, BHL. 1990, Act. SS., Oct. t. XI, p. 536, n. 2 ; Passio S. Christinae, M. Norsa, dans Studi italiani di ftlologia classica, t. XIX, p. 323, n. 21 ; Passio SS. Iasonis et Antipatri, BHG. 776, Mustoxidi, p. xix.

* Krumbacher, Der heilige Georg, pp. 5, 22 etc.

3 Passio S. Aecaterinae, BHG. 31, Viteau p. 61, n. 20; Passio S. Panteleemonis, EHG. 1414, P. G., t, CXV, p. 472, n. 22 ; Passio S . Euphemiae, BHG. 619, Act. SS., Sept. t. V, p. 269, n. 6; Passio S. Charitinae, BHG. 300, P. G., t. CXV, p. 1004 ; Passio SS. Timothei et Maurae, BHG. 1849, Act. SS., Maii 1. 1, p 741, n. 2; Passio S. Chrtsttnae, M. Norsa, p. 321, n. 14; Passio S. Barburi, BHG. 219, Anal. Boll., t. XXIX, p. 294, n. 6 ; Passio S. Paphnutii, BHG. 1410, Act. SS., Sept. t. VI, p. 687, n. 18; Passio S. Mocii, BHG. 1298, Anal. Boll., t. XXXI, p. 171, n. 8.

* Passio SS. Eusttaiii et sec, I KG. 646, P. G., t. C'XVI, p. 484, n. 17; Passio SS. Menae et soc, BHG. 1271, P. G., t. CXVI, p. 385, n. 14. ; Passio S. Isidori, BHG. 960, Act. SS., Maii

Les exemples de martyrs que le juge ordonne de scier par le milieu ne manquent pas non plus : S. Georges ', S. Boniface, sainte Euphémie, sainte Fausta, S. Thyrse, S. Marinus 2.

Bien qu'il y ait en tout cela de quoi contenter ceux qui ont le goût de l'horrible, les hagiographes ont réussi à trouver de l'inédit. Ainsi, le casque rougi au feu de S. Georges, de S. Christophe, de S. Mélèce, de S. Savinien, des Quarante martyres d'Héraclée 3; les cnémides brûlantes de S. Anthime 4 ; le taureau d'airain, imité, il est vrai, de celui de Phalaris, et qui reparaît dans les passions de sainte Pélagie de Tarse 5, de S. Antipas, de S. Eustache, de S. Bar-

. III, p. 73*, n.7; Passio S. Potiti, BHL. 6908, Act. SS , Ian. t. I, p. 757, n. 22 ; Passio S. Christinae, M. Norsa, t. c, p. 327, 'n. 29 ; Passio S. Polychronii, BHL. 6884, Mombritius, t. II, fol. 2i3v Passio S. Terentiani, BHG. 6884, Mombritius, t. II, fol. 329 ; Passio P.- Febroniae, BHG. 659, Act. SS., Iun. t. V, p. 28, n. 26. 1 Passio S. Georgii, Krumbacher} pp. 7, 73.

■ Passio S. Bonifatii, BHG. 281, P. G., t. CXV, p. 247, n. 5 ; Passio S. Euphemiae, BHG. 619, Act. SS., Sept. t. V, p.

266.; Passio SS. Faustaeet Evilasii, BHL. 2833, Act. SS., Sept, t. VI, p. 145, n. 4; Passio SS Thyrsi et soc, BHG. 1845, P. G. t. CXVI, p. 536, n. 35; Passio S. Marini, P. Franchi, p. 86,

5 Passio S. Georgii, Krumbacher, p. 10, 1. 25 ; Passio S. Christophori. BHL. 1767, Mombritius, t. I, fol. 2o6v ; Passio S. Meletii, /BHG. 1249, Act. SS., Maii t. V, p. 446, n. 29 ; Passiu S. Saviniani. BHL. 7438, Act. SS., Ian. t II, p. 940, ri. 6: Passio S S. XL muierum, 11, Anal. BolL, t. XXXI, p. 202, cf. 248.

* Passio S . Anthimi, BHG. 135, P. G , t. CXV, p. 177, n. 7.

•s Passio S, Pelagiae, BHG. 1480, Act. SS., Maii, t. I, p. 457, n. 18 ; Passio S. Antipae, BHG. 138, Act. SS., April. t. II, p. 966, n. 4 ; Passio S. Eustathii et soc, BHG. 641, Act. SS., Sept. t. VI, p. 134, n. 21 ; Passio S. Barbarae, BHG. 219, Anal. Boll., t. XXIX, p. 299, n. 10.

barus ; les chaussures hérissées à l'intérieur de clous pointus avec lesquelles on force le martyr de courir, tels S. Tryphon, S. Conon, S. Sergius, S. Trophime, S. Oreste, S. Eustratius, S. Callinicus, S. Basiliscus r. A sainte Fauste on enfonce les clous dans toutes les parties du corps *. On écrase les mains de S. Conon avec un marteau de bois s. Le supplice de S Hippolyte est renouvelé pour S. Oreste, S. Tryphon, S. Eleuthère*, attachés à des chevaux indomptés, qui les traînent par les ronces et les pierres aiguës.

Un autre moyen de renchérir sur la réalité consiste à faire appliquer toutes les peines avec un maximum d'intensité et de brutalité. C'est ainsi que la flagellation se prolonge de longues heures, comme pour S. Callistrate 5. si longtemps que les bourreaux doivent se remplacer 6. S. Acace est attaché à quatre poteaux, et frappé des deux côtés du corps par une

1 Passio S. Tryphonis, BHG. 1856, P. Franchi, p. 66, n. 8; Passio S. Cononis, BHG. 361, Papadopoulos-Keràmeus, p. 387, n. 6 ; Passio SS. Sergii et Bacchi, BHG. 1624, Anal. Boll., t. XIV, p. 391, n. 23 ; Passio SS. Trophimi et soc, BHG. 1853, Act. SS., Sept. t. VI, p. 14, n. 9 ; Passio S. Orestis, BHG. 1383, Theophilus Ioannu, p. 336, n. 12 ; Passio S. Eustratii, BHG. 646, P. G., t. CXVI, p. 479, n. 12 ; Passio S Callittici, BHG. 287, P. G., t. CXY, p. 484, n. 7 : Passio S. Basilisci, BHG. 241, Archiv fiir slavische Philologie, t. XXXV, p. 47.

* Passio SS. Faustae et Evilasii, BHL. 2833, Act. SS , Sept. t. VI, p. 146, n. 10.

3 Passio S. Cononis, BHG. 360, Act. SS , Mail t. VII, p. 7,

* Passio S. Orestis, BHG. 1383, Theophilus Ioannu, p. 337, n. 12; Passio S. Tryphonis, BHG. 1856, P. Franchi, p. 63, n. 7; Passio S. Eleutherii, BHG. 568, P. Franchi, p. 157, n. 8.

5 Passio S. Callistrati, BHG. 291, P. G., t. CXV, p. 885, n. 4.

6 Passio S. Acindyni, BHG. 21, Act. SS., Nov. t. I, p. 463.

équipe de six hommes, qui a besoin d'être relevée '. Quatre soldats s'acharnent sur S. Platon, des heures durant ; quand ils n'en peuvent plus, il en vient douze autres pour les remplacer*. Ceux qui sont chargés de battre S. Bacchus y mettent une telle fureur, qu'épuisés de fatigue, ils tombent comme morts. Le martyr n'a étéfrappé que sur le dos. On le retourne, et le même supplice recommence 5. S. Théagène est battu par dixhuit centurions, avec une telle fureur, que les bâtons volent en pièces comme de la paille *. Il ne suffit pas que S. Sébastien soit percé de quelques flèches ; il en est criblé comme un hérisson 5. Cloués à la croix, Timothée et Maura y agonisent durant dix jours 6.

Mise en scène de cruautés révoltantes," description de supplices extraordinaires, exagération énorme de la durée et du mode d'application des supplices connus, tels sont les moyens couramment employés par les hagiographes pour faire briller l'intrépidité du héros. Mais il est une autre ressource qu'ils se gardent bien de négliger. Succombant, dans des conditions à peu près normales, à la peine prononcée contre lui, le martyr pourrait sembler trop au niveau de l'humani-

« Passio S. Acaciiy BHG. 13, Act. SS., Maii, t. II, p. 764, n. 10.

i Passio S. Platents, BHG. 1549, 1550, P. G., t. CXV, p. 4C8, n. 4. Voir aussi Passio S. Christinae, BHL. 1758, Mombritius, t. I, fol, 203.

5 Pjissio SS. Sergii et Bacchi. BHG. 1624 : axpiç ou àroviaav- T€Ç ëîreaov xaMai xai éYtvovTO ibaei veKpoi. Anal. Boll., t. XIV, p. 388, n. 18.

* Passio S. Theogenis, BHL. 8ic6, Anal. BolL, t. II, p. 208, n. 4.

K PassTb S. Sebastiani, BHL. 7543, Act. SS., Ian. t. II, p. 278. n.85.

6 Passio SS. Ttmothei et Maurae, BHG. 1849, Act- SS., Maii t. I. p. 744, n. 19.

té. Le soldat du Christ, revêtu de la force d'en haut, est capable de souffrir autant et plus que plusieurs hommes ensemble. On épuisera donc sur un seul toute la série des cruautés que l'imagination peut suggérer et on fera se succéder des supplices do:it un seul viendra it à bout de l'endurance la plus robuste .

Quelques exemples. S. Eleuthère est étendu sur un lit d'airain ; on tire violemment sur ses membres, tandis qu'un feu est allumé au-dessous de lui. Puis on le met sur le gril ; on verse de l'huile pour activer le feu ; on apporte du plomb fondu. C'est ensuite une grande poêle à frire où l'on fait bouillir de la poix, de la cire et de la graisse ; après cela la fournaise ardente, garnie de pointes aiguës. On essaie encore de le faire mourir de faim en prison ; on le livre aux bêtes. Enfin il est égorgé *.

Les supplices infligés successivement à s-ainte Christine sont les suivants. Elle est frappie à coups de pieds par quatre hommes, jusqu'à ce qu'ils soient à bout de forces ; chargée de chaînes et d'un carcan, suspendue, raclée, déchirée, attachée à la roue au-dessus d'un grand feu alimenté par de l'huile, précipitée à la mer une meule au cou, jetée dans une poêle remplie de matières enflammées, enfermée durant cinq jours dans une fournaise ardente, exposée aux morsures des serpents. On lui coupe les seins, puis la langue ; des pointes sont enfoncées dans tous ses membres. Elle périt par le glaive 2.

1 Passio S. Eleutherii, BHG. 568, P. Franchi, p. 157, n. 8.

2 Passio S. Christinae, M. Norsa, dans Studi italianï di filologia classica, t. XIX, p. 316-26.

S Georges est suspendu, raclé jusqu'à faire sortir les entrailles, étendu et tiré par quatre machines, de nouveau raclé, aspergé de sel sur les plaies vives, cloué par les pieds à un échafaud, déchiré par six crocs, jeté dans un baquet et enloncé à coups de grappin. Il subit le supplice de la roue armée de glaives et de couteaux ; il est étendu sur un lit d'airain ; on lui verse du plomb fondu dans la bouche ; on lui enfonce soixante clous dans la tête; une pierre remplie de plomb est roulée sur sa tête et ses membres. Il est suspendu la tête en bas, une grosse pierre au cou, au-dessus d'une fumée épaisse qui l'étouffé. Il est jeté dans un bceuf d'airain. Il est scié en deux et précipité dans une chaudière de plomb et de poix fondue. Il est flagellé avec des nerfs de bceuf. On lui met sur la tête un casque rougi au feu. On lui racle les côtes, on le brûle avec des flambeaux. Le glaive enfin termine son martyre '. Il suffit de lire quelques-unes des nombreuses passions de cette catégorie pour s'assurer que les hagiographies ne tiennent aucun compte de la vraisemblance. Tout au plus sauvent-ils légèrement les apparences en espaçant les supplices. Le martyr est reconduit en prison, et lorsqu'il se trouve en état d'affronter de nouvelles souffrances, les bourreaux reprennent leur œuvre. Parfois c'est un changement de magistrat qui motive un nouvel interrogatoire et fait recommencer la série des supplices. Invraisemblance ajoutée à tant d'autres : on fait durer le martyre pendant des années. Sept ans pour S. Georges ', vingt-huit ans pour S. Clément d'Ancyre 3.

1 Passio S. G&orgii, Krumbacher, p. 3-16.

2 Ibid., p. 106, 107 etc.

3 Passio S. Clcmcntis, BHG. 352, Act. SS., Ian. t. II, p. 483.

Mais le grand moyen auquel on a recours, c'est le miracle, et c'est par une succession d'interventions surnaturelles que le martyr est mis en état de supporter les souffrances sans nombre et sans mesure qui l'accablent. Ceci doit être examiné de plus près.

§. 4. Les miracles.

On peut dire que c'est l'introduction de l'élément surnaturel qui donne aux passions épiques leur cachet propre. Il ne s'agit point, bien, entendu, d'une manifestation discrète de la puissance divine, telle qu'on peut la trouver dans quelques récits dont le caractère historique n'est point contesté. Nous voulons parler du recours permanent au miracle, dans le but évident de montrer le martyr élevé au-dessus du commun des hommes, et non moins pour permettre à J'hagiographe de donner libre carrière à sa fantaisie.

Dès que le martyr entre dans l'arène, on le sent enveloppé de la force du Très-Haut. Les bourreaux ne peuvent rien contre lui jusqu'à ce que Dieu, par un acte spécial, leur donne licence, et fasse au martyr la grâce de cueillir enfin la palme. Ce que cette immunité enlève à l'intérêt de l'histoire du martyr, il est superflu de le faire remarquer. La valeur morale de l'acte diminue dans la même proportion que l'effort et le danger, et on se lasse vite d'admirer des héros qui échappent aux conséquences naturelles de leur sacrifice ou reçoivent sur l'heure des .compensations suffisantes pour les faire oublier.

On conçoit plus d'une façon d'être garanti contre les

effets de la torture. L'hagiographe ne précise pas toujours. Le miracle le plus simple et le plus ordinaire consiste à conférer au martyr une complète insensibilité. Lorsque S. Tryphon est forcé de courir par la ville dans une chaussure garnie à l'intérieur de pointes aiguës, le juge lui demande s'il sent quelque chose, c Je sens, dit-il, qu'il y a des clous dans mes pieds, » mais il ne sent pas la douleur '. Victor est torturé atrocement : ista tormtnta dolorem tnihi non faciunt, répond-il 2. Pélagie de Tarse se précipite sur le taureau d'airain chauffé à blanc. La chair de ses mains se fond comme de la cire, mais elle n'éprouve aucune s ouffrance 3. Au juge qui la fait suspendre pa r les cheveux et déchirer avec des ongles de fer, sainte Glycérie crie : € Impie, vos tourments ne sont rien ; je ne sens rien; j'ai mon Dieu qui me sauve, par Notre Seigneur Jésus- Christ '. » On arrache à sainte Charitine les ongles des mains et des pieds, puis on lui coupe ces membres. Elle regarde faire comme s'il s'agissait d'un autre 5. Et S. Thyrse, frappé de verges, supporte les coups comme dans un rêve : KaBdrrep ôvap là TrapôvTa Trào"xuJV 6-

Sur le point d'être jeté sur un lit de fer rougi au feu, S. Oreste éprouve quelque frayeur. « Ne craignez rien, lui dit son compagnon Eustrate, il n'y a que la vue qui fasse de l'impression. Vous ne sentirez rien

• Pmssio S. Tryphonis, BHG. 1856, P. Franchi, p. 66.

2 Passio S. Victoris, BHL. 8559, Act. SS ., Maii. t. V, p. 267, n. 5.

3 Passio S. Pelaçiae, BHG. 1480, Act. SS., Maii t. I, p. 750, n. 18.

* Passio S. Glyceriae, BHG. 699, Act. SS.t Maii t. III, p. 13, n. 6. s Passio S. Charitinae. BHG. 300. P.G., t. CXV, p 1004, n. 3 :

djç érépou ixdaxovToq, c'est une phrase connue.

6 Passio SS. Thyrsi et soc, BHG. 1845, P.G. t. CXVI, p. 532, n. ao.

si vous y allez avec courage. Le Seigneur nous vient en aide et nous défend'.» On demande à sainte Maura, à qui les doigts viennent d'être coupés, ce qu'elle ressent. « Vous avez vu parfois, dit-elle, un homme tirer des plantes par la racine. Il en est ainsi pour moi. Je ne sentais rien, » Plongée dans une chaudière d'eau bouillante, elle plaisan te le gouverneur, qui lui fait prendre, dit elle, un bain, malheureusemeut un peu froid. Le gouverneur veut s'assurer par lui-même de la température de l'eau, et apprend à ses dépens que les ordres ont été bien exécutés 2.

Pour quelques martyrs, les supplices se transforment en véritables jouissances. Les pointes aiguës qui sont enfoncées dans toutes les parties de leur corps sont pour S. Ferréol et son compagnon tamquatn ros suavissimus 5 . Le plomb versé dans la bouche de S. Primus produit la sensation d'une eau délicieusement fraîche et il ne peut s'empêcher de s'écrier avec le Psalmiste : quam dulcia faucibus mets eloquia tua *. S. Victorin, soumis au traitement le plus barbare, éprouve une impression agréable 5.

Si les martyrs atteints par la morsure des instruments de supplice n'ont point le sentiment de la douleur, il

» Passio S. Eustratii et soc, BHG. 646, P. G., t. CXVI, p. 501, n. 28.

* Passio SS. Timotheiet Maurae, BHG. 1849, Act. SS., Maii t. I, p. 742-43» n. 10-12 .

'" Passio SS. Ferreoli et Ferrucii, BHL. 2903, Act. SS., Ian. t. III, p. 8, n 8. ^

* Passio SS.Primi et Feliciani, BHL. 6922, Act. SS., Iun. t. II, p. 152, n. 5.

s Passio S. Victorini, BHL. 8596 d , Anal. Boll., t. XXVIII,

arrive non moins souvent qu'ils soient miraculeusement préservée de leur atteinte. Les lois de la matière sont suspendues, les agents naturels perdent leur vertu propre ou un obstacle surgissant entre eux et le martyr s'oppose à ce qu'il soit touché.

Les charbons ardents sur lesquels marche S. Tiburce ne brûlent point ' ; la poix bouillante, sans cesser d'être liquide, se refroidit subitement 2. Si le plomb versé' sur le dos de S. Thyrse ne laisse aucune trace, celui qu'on introduit dans la bouche de S. Georges ne le touche même pas, et il se refroidit subitement à l'approche de S. Éleuthère 3. S. Mocius est condamné à être mis en pièces sur la roue : la roue se brise *. Dans les passions de S. Thyrse et de S. Marin, la chaudière préparée pour les martyrs éclate 5. Le feu qui doit consumer sainte Glycéria et sainte Charitine s'éteint 6. Sainte Christine passe cinq jours dans les flammes d'une fournaise et en sort intacte 7, de même S. Hermias, après trois jours, est retrouvé sans lésion aucune et chantant des psaumes 8.

1 Passio S, Sébastian*, BHL. 7543, Act. SS., Ian. t. II, p 277, n. 81.

2 Passio SS. lulianat et Pauli, BHG. 964, Act. SS., Aug. t. III, p. 449.

s Passio SS. Thyrsi et soc, BHG. 1845, P. G., t. CXVI, p. 517, n. 8; Passio S. Georgii, Krumbacher, pp. 6, 38; Passio S. Eleutherii, BHG. 568, P. Franchi, p. 153, n. 5.

* Passio S. Mocii, BHG. 1298, Anal. Boll., t. p. XXXI, 173, n. 8.

* Passio SS. Thyrsi et soc, BHG. 1845, P.G., t. CXVI, p. 521, n. 13 ; Passio S. Marini, P. Franchi, Note agiografichs, fasc. 5, p. 88, n. 5.

« Passio S. Glyceriae, BHG. 699, Act. SS., Maii t. III, p. 14*, n. 10 ; P.assio S. Charitinae, BHG. 300, P. G., t. CXV, p. 1004,

n. 5- 7 Passio S. Christinaô, M. Norsa, dans Studi italiani defilologia clas-

sica, t. XIX, p. 325, n. 25.

« Passio S. Hcrmiae, BHG. 744, Act. SS., Maii t. VII, p. 425.

Voici un autre genre de miracles. Les flèches ou les pierres lancées contre les martyrs n'atteignent point leur but. S. Philémon est suspendu à un arbre et environné d'archers qui le prennent pour cible. Mais les flèches tombent à terre, ou vont se fixer dans l'arbre. D'autres restent simplement suspendues en l'air '. On ne parvient pas à lapider S. Papylus, parce que les pierres, sans même l'effleurer, vont toutes se ramasser en un tas 2. Il en arrive de même pour sainte Glycéria 5. Lorsque les saints Cosme et Damien sont attachés à la croix, le juge donne l'ordre de les lapider. Les pierres ramenées en arrière, reviennent frapper les bourreaux. Furieux, le juge fait quérir des archers. Leurs flèches aussi se retournent contre eux et contre les spectateurs, faisant jusqu'à cinq mille victimes *.

Si l'on essaie de noyer les ^martyrs, la tentative ne tourne pas moins -à la confusion des persécuteurs. C'est ainsi qu'on prend la précaution d'enfermer bien étroitement S. Thyrse dans un sac, qu'on jette à la mer à trente stades du rivage. Le sac se déchire, et le martyr revient, marchant sur les flots comme sur la terre ferme \ S. Biaise est précipité dans un lac. Mais par la vertu du signe de la croix l'eau se durcit, et on voit le saint tranquillement assis sur la surface liquide.

' Passio SS. Thyrsi et soc, BHG. 1845, P. G., t. CXVI, p. 549,

2 Passio SS. Carpi et Papyli, BHG. 294, n. 17. :> Passio S. Glyceriae, BHG. 699, Act. SS. Maii, t. III, p. 13*, n. 4. * Passio SS. Cosmae et Damiani, BHG. 378, Ad. SS., Sept. t. VII, p. 470, n. 3-4.

s Passio SS. Thyrsi et soc.,. BHG. 1845, P. G., t. CXVI, p. 525, n. 16.

Soixante hommes envoyés pour le prendre sont aussitôt engloutis ; lui chemine à pied sec '.

La meule qu'on met au cou de sainte Charitine pour l'immerger se détache, et la sainte reparaît également en marchant sur l'eau. Il n'en est pas autrement de sainte Christine2. La meule de S. Quirinus surnage et ce n'est que sur sa prière qu'elle s'enfonce enfin avec lui 3. S. Paphnuce lui aussi est jeté dans le Nil, une meule un cou. La pierre ne descend point et Paphnuce s'assied dessus *. Non moins extraordinaire est la manière dont S. Callistrate est sauvé des eaux. Le sac qui le renfermait va se déchirer contre un rocher, et l'on voit apparaître Callistrate, en prières, semblable à Jonas dans le ventre de la baleine. Aussitôt deux dauphins s'approchent à la nage, soulèvent le saint sur leur dos et le déposent doucement sur la sable 5.

Les historiens profanes rapportent des scènes de l'amphithéâtre où l'on voit les bêtes respecter les condamnés \ Eusèbe lui-même, à Tyr, a vu ce spectacle des animaux féroces qui n'osent approcher des martyrs et se précipitent sur les païens qui cherchent à les exciter7. Il se représente dans une foule d'actes, mais avec des détails particuliers, qui ne laissent aucun doute sur

■ Passio S. Blasii, BHG. 276, P. G., t. CXVI, p. 828, n. 10.

2 Passio S. Charitinae, BHG. 300, P. G., t. CXV, p. iooi, n. 4 ; Passio S. Christinae, M. Norsa dans Studi italiani di filologia classica, t. XIX, p. 321, n. 15.

3 Passio S, Quirini, BHL. 7038, Act. SS., Iun. 1. 1, p. 383, n. 7.

* Passio S. Paphnutii, BHG. 1419, Act. SS., Sept. t. VI, p. 688, n. 22. s Passio S. Callistrate, BHG. 291, P. G , t. CXV, p. 888, n. 5. 6 Voir Leblant, Les actes des martyrs, p. 39. t Hist. eccl.yVlll, 7, 2.

LES PASSIONS EPIQUES 293

le caractère surnaturel de l'épisode dans la pensée des hagiographies.

Un ours des plus féroces, envoyé contre S. Andronic, se met à lécher ses plaies. Le martyr essaie lui-même de l'exciter, mais ne réussit qu'à apprivoiser davantage Tanimal1. A S. Marnas, de même aux saints Celsus et Julianus, les bêtes vont lécher les pieds 2. On fait jeûner les fauves qui doivent dévorer S. Thyrse, et ils sont affamés à ce point qu'ils ne refuseraient pas d'engloutir des pierres. Au lieu de se jeter sur le martyr, ils l'entourent et le regardent paisiblement. Il prie sur eux, puis leur ordonne de retourner d'où ils sont venus, sans faire de mal à personne. Aussitôt toute la troupe s'élance vers la forêt 3. Lorsque les XL martyres attendent dans l'arène le moment -d'être dévorées, un grand tremblement de terre glace d'effroi les bêtes qui allaient se jeter sur elles*. L'auteur de la passion de sainte Christine a su trouver mieux que tout cela. Des serpents qu'on jette à la martyre, deux courent se mettre à ses pieds, deux autres lui entourent le cou et essuyent sa sueur, tandis que deux vipères vont sucer son lait : dTr€Kpejuàcr9r|a'av eiç toùç uacrGoùç aùrfiç wç Troubla 9n\â£oucrai s.

La puissance miraculeuse qui préserve le martyr intervient dans les circonstances les plus variées et dé-

1 Passio SS. Tarachï et soc, BHG. 1574, Act. SS., Oct. t. V, p. 583, n. 43.

2 PassioS. Mamuntis, BHL. 5193, Mombritius, t. II, f. 70^71 ; Passio SS. Celsi et luliani, Mombritius, t. I, f. 318.

3 Passio SS.Thyrsi et soc, BHG. 1845, P. G., t. CXVI, p. 529, n. 30. * Passio SS. mulierum XL, n. 16, Anal. Boll., t. XXXI, p. 205.

5 Passio S. Christinae, M. Norsa, t. c., p. 325, n, 27.

joue tous les calculs de l'ennemi. Ici c'est l'effet du poison neutralisé par un mystérieux antidote, comme dans les passions de S. Georges, de S. Hermias, de S. Victor *. Là c'est le glaive qui s'amollit comme la cire lorsqu'il va s'abattre sur la tête de S. Pantaléon i ou se brise comme du verre au lieu de frapper S. Thyrse 5. Ailleurs c'est le bourreau frappé d'impuissance et incapable de mettre en mouvement la terrible roue qui doit démembrer la victime, sainte Charitine par exemple *. S. Thyrse est enfermé dans une caisse de bois pour être scié en deux. La scie devient si pesante que les exécuteurs ont peine à la manier. D'autre part elle ne parvient pas à entamer le bois. A la fin, la caisse s'ouvre toute seule. Le martyr en sort radieux, à la grande stupeur des bourreaux qui n'osent plus le toucher s.

Malgré la variété des circonstances qu'il peut imaginer à sa fantaisie, l'hagiographe sent bien que le recours continuel à la même catégorie de miracles, ceux qui rendent le martyr intangible, engendrerait la monotonie. Il comprend que, pour impressionner son lecteur, il faut qu'on sente l'odeur de la chair brûlée, que le sang coule, que les os soient mis à nu, que les entrailles s'échappent par une plaie béante. Le martyr est expirant, et l'on croit toucher au dénouement. C'est le moment de

1 Passio S. Georgity Krumbacher, pp. m, 129, 198 etc. ; Passio S . Hermiae, BHG. Act. SS., Maii t. VII, p. 4*5, n. 5 ; Passio S. Victoris, BHL. 8559, Act. SS., Maii t. III, p. 267, n. 4.

* Passio S. Pantaleemonis, BHG. 1414, /'. G., t. CXV, p. 476, n. 26.

5 Passio S. Thytsi, BHL. 8279, Act. SS., Ian. t. II, p. 819, n. 17.

4 Pussio S. Charitinae, BHG. 300, P. G., t. CXV, p. 1004.

» Passio S. Thyrsi, BHG. 1845, P. G., t. CXVI, p. 536, n. 25.

montrer jusqu'où peut aller la toute-puissance divine et de quelle sollicitude elle entoure le martyr. Ce corps exténué et souillé de sang est,en un instant, rendu à sa vigueur première, et le héros est prêt pour de nouveaux combats. Un envoyé du ciel paraît sur le lieu du supplice. Un ange dépose de la croix S. Théodore le stratélate ', remet en place les entrailles de S. Paphnuce -, guérit Aquilina jetée pour morte hors de la ville 3. Mais le plus souvent cette intervention se produit dans un autre cadre. C'est la nuit, dans la prison, où le martyr à bout de forces a été ramené, que l'on voit descendre le Christ glorieux ou les anges, et ne se retirer qu'après avoir fermé toutes ses blessures. L'épisode est devenu tout à fait banal, et nous ne citerons qu'au hasard les passions de S. Théodore, de S. Procope, de S. Mercure, des saints Sergius et Bacchus, de S. Menas, de sainte Barbe, de sainte Glycérie *.

Qui ne connaît ces romanciers qui, après avoir raconté la mort du héros dont les aventures ont fait leur fortune, trouvent le moyen de le faire reparaître en scène et de recommencer indéfiniment des récits que l'on croyait terminés ? Nos hagiographies ne reculent pas même devant ce procédé naïf, et il leur arri-

1 Passio S. Théodore, BHG. 1750, Anal. Boit., t. II, p. 365, n. 13.

2 Passio S. Paphnutii, BHG. 1419, Ad. SS., Sept. t. VI, p. 683, n. 5.

3 Passio S. Aquilinae, BHG. 163, Ad. SS., Iun. t. II, p. 676, n. 13.

* Passio S. Theodori, BHG. 1761, Delehaye, p. 130 ; Passio S. Procopii, BHG. 1576, Delehaye, p. 223 ; Passio S. Mercurii, BHG. 1274, Delehaye, p. 240, Passio SS. Sergii et Bacchi, BHG. 1624, Anal. Boll., t. XIV, p. 391, n. 24 ; Passio SS. Menue et soc, BHG. 1271, P. G., t. CXVI, p. 385, n. 15 ; Passio S. Barbarae, BHG. 213, Viteau, p. 95 ; Passio S. Glyceriae, BHG. 699, Ad. SS., Maii t. III, p. 14, n. 11 .

ve de faire revenir à la vie le martyr qui a succombé à ses blessures. L'exemple le plus célèbre est celui de S. Georges qui ressuscite jusqu'à trois fois *. Il n'est pas isolé. On peut citer encore les saints Menas et Hermogène, S. Apater, S. Paphnuce, S. Lacaron, S. Eusèbe, fils de Basilide, S. Sarapamon 8. On voit que la plupart des actes à résurrection sont de provenance égyptienne. Il y aura lieu d'examiner plus tard si l'honneur d'avoir introduit ce motif dans les passions des martyrs revient aux hagiographies de ce pays .

Incontestablement, le miracle opéré pour la préservation du martyr tient la première place dans les passions épiques et leur imprime ce cachet spécial qui les distingue de toute autre catégorie. Mais il est rare qu'il ne s'y ajoute point d'autres manifestations surnaturelles, à tout le moins quelque vision. Parfois, dès le début, les anges sont là pour annoncer au martyr le sort qui l'attend et lui donner l'assurance de la protection céleste. Ainsi, pour sainte Christine, pour les saints Sergius et Bacchus 3.

Le plus ordinairement l'apparition se place entre deux interrogatoires ou deux scènes sanglantes, dans la prison où le martyr a été ramené. Une lumière éclatan-

1 Passio S. Georgii, Krumbacher, p. 130-31.

2 Passio SS. Même et soc, BHG. 1371, P. G., t. CXVI, p. 408, n.33; Passio S. Puphnutii, BHG. 1419, Act. SS., Sept. t. VI, p. 687, n. 19 ; Passio S. Apa Lacaronis, BHO. 559, Balestri -Hyvernat, p 18 ; Passio S. Busebii, BHO. 292, Hyvernat, pp. Z3^ 34 î Passio SS. Apatri et Iraidis, BHO. 37, Hyvernat, p. 103; Passio S. Piroou, BHO. 994; Passio S. Sarapamonis, BHO. 1044, Hyvernat, p. 304.

3 Passio S. Christwae, M. Norsa, dans Studi italiani di filologia classica, t. XIX, p. 319, n. 8; Passio SS. Scrgti et Bacchi, BHG. 1624, Anal. Boll., t. XIV, p. 384, n. 12.

te remplit le réduit obscur, une suave psalmodie se fait entendre *. Le Christ en personne ou l'ange du Seigneur vient dire à son champion qu'il est content de lui, lui apporte de la nourriture et, s'il a déjà souffert, le guérit.

Non moins fréquente que la vision, qui frappe le regard, est la voix qui frappe l'oreille, voix qui sort de la nue et qui crie, comme autrefois à Josué et plus tard au grand S. Pelycarpe : ïo"xue kcù àv6pi£ou 2, une phrase que les hagiographies reprennent à leur compte et que tout martyr doit avoir entendue au cours de sa passion, sous cette forme exacte 3 ou quelque autre équivalente. Le moment choisi pour faire résonner l'avertissement céleste n'est pas toujours le même. S. Acindynus le perçoit au cours de sa passion *, S. Procopeau commencement et encore une fois à la fin s, S. Mercure à la fin 6. Il est de règle qu'à la dernière prière du martyr les cieux s'ouvrent et que

1 Landatio S. Theodori, BHG. 1760, P. G., t. XLVI, p. 745; Passio SS. Menae et soc, BHG. 1271, P. G., t. CXVI, p. 388, n. 17; Passw S. Calliopii, BHG. 290, Act. SS., April. t. I, p.Lxxxv; Passio S. Sozontis, BHG. 1643, Act. SS., Sept. t. III, p. 18; Passio S. Acacii, BHG. 13, Act. SS., Maii t. II, p. 765 ; Acta S. Glyceriae, BHG. 699, Act. SS., Maii t. III, p. 191, n. 3.

2 Passio S. Polycarpi, IX, 1. C'est une réminiscence scripturaire.

3 Passio S. Procopii, BHG. 1577, Papadopoulos - Kerameus, p. 22, n. 14; Passio S. Artemii, Bidez, Philostorgius Kirchengeschich- U, p. 171; Passio S. Nestoris, BHG. 1328, Aube, p. 509; Passio S. Sebastianae, BHG. 1619, Act. SS., Iun. t. VI, p. 67, n. 17 ; Passio SS. Severi et Memnonis, dans Anal. Doll., t. XXXI, p. 193.

4 Passio S. Acindyni et soc, BHG. 21, Act. SS., Nov. t. I, p. 466, n, 7.

5 Passw S. Procopii, BHG. 1577, Papadopoulos - Kerameus, pp. 17, 27, n. 11, 19.

6 Passio S. Mercurii, BHG. 1274, Delbhaye, p. 24a.

le Christ ou ses anges répondent que ses désirs seront exaucés. Voir les passions de S. Georges, de S. Pantéléémon, de sainte Christine, de S. Procope, de S. Eutrope, de sainte Aquilina, de S. Athénogène1.

A côté de ces miracles classiques, il y en a d'autres auxquels nos auteurs ont recours lorsqu'il s'agit d'animer leurs récits. Une colombe apporte à manger à S. Éleuthère 2, une nuée protège la pudeur de sainte Fausta 3, S. Érasme est transporté au loin par S.Michel *, et pour S. Canion se renouvelle le fait du prophète Habacuc 5. Le bœuf d'airain où est renfermé S. Barbarus s'anime et se met à marcher 6. Des martyrs à qui la langue vient d'être coupée parlent7, et ainsi de suite. Un motif qui a joui d'un certain succès est celui du

1 Passio S. Georgii, Krumbacher, p. 149 ; Passio S. Panteleemonis, BHG. 1414, P.G., t. CXV, p. 476, n. 27; Passio S. Christinae, M. Norsa, t. c, p. 337, n. 29; Passio S. Procopii, BHG. 1579, Act. SS., lui. t. II, p. 576, n. 75 ; Passio S. Eutropii, BHG. 656, Delehaye, p. 213, n. 12; Passio S. Aquilinae, BHG. 163, Act. SS., Iun. t. II, p. 677, n. 17 ; Passio S. Athenogenis , BHG. 197, Papadopoulos -Kerameus, p. 256, n. 9.

2 Passio S. Eleutherii, BHG. 568, P. Franchi, p. 156, n. 8.

s Passio SS. Faustae et Evilasii, BHL. 2833, Act. SS., Sept. t. VI, p. 146, n. 10.

* Passio S. Erasmi, BHL. 2578, Act. SS., Iun. t. I, p. 216, n. 13.

5 Passio S. Canionis, BHL. 1541, Act. SS., Maii t. VI, p. 32, n. 17.

6 Passio S. Barbari, BHG. 216, Anal. Boll., t. XXIX, p. 299, n. 10.

7 Passio S. Romani, BHL. 7298, Mombritius, t. II, p. 245v ; Passio SS. Ciryci et Iulittae, BHL. 1802, Act. SS., Iun. t. III, p. 32, n. 16; Passio S. Christinae, M. Norsa dans Studi italiani di filologia classica, t. XIX, p. 327, n. 30 ; Passio S. lsidori, BHG. 960, Act. SS., Maii t. III, p. 73*, n. 7 ; Passio SS. Ferreoli et Ferrucii, BHL. 3903, Act. SS., Iun. t. III, p. 8, n. 7 ; Passio S. Montant, BHL. 6oii, Act.SS., Iun. t. III, p. 279, n. 6.

lait s'échappant, au lieu de sang, des veines des martyrs *. Et l'on pourrait continuer l'énumération, car toutes les formes de l'intervention divine ont été épuisées pour montrer que le martyr est l'objet privilégié des faveurs divines.

Il faut ajouter que Dieu ne se contente pas de lui faire sentir les effets de sa toute-puissance. Il la communique au héros qui en dispose selon les circonstances. Le plus ordinairement elle est employée pour l'humiliation des païens par la destruction des idoles. C'est l'occasion pour l'hagiographe d'esquisser une grande scène rappelant la chute de Dagon devant l'arche d'alliance 2 ou l'exploit de Daniel contre Bel3.

A la prière de S. Corneille, un violent tremblement de terre renverse le temple et brise les idoles 4. S. Oreste souffle sur les statues des dieux et aussitôt elles tombent en poussière 5. S. Nicetas les pulvérise à coups de verges 6. S. Acindynus et ses compagnons les

1 PassioS. Blasii, BHL. 1370, Act. SS., Febr. t. I, p. 338, n. 11 ; Passio S. Christinae, M. Norsa, t. c, p. 326, n. 28; Passio S. Murtinae, BHG. 1176, Act. SS., Ian. t. I, p. 13, n. 19 ; Passio SS. Victoris et Coronae, BHG. 1864, P. G,, t. CXV, p. 268, n. 9 ; Passio S. Aecaierinae, BHG. 32, P. G., t. CXVI, p. 301, n. 21; Passio S. PantaUemonis, BHG. 1414, P. G., t. CXV, p. 476, n. 38; Passio S. Heliconidis, BHG. 742, Act. SS., Maii t. VI, p. 744, n. 10; Passio S. Sebastianae, BHG. 1619, Act. SS., Iun. t. VI, p. 69, n. 23; Passio S. Gratiliani, BHL. 3630, Act. SS., Aug. t. II, p. 729, n. 11.

2 I. Reg. V, 3-4.

3 Dan. XIV, 21.

* Passio S. Cornelii, BHG. 371, P.G., t. CXIV, p. 1300,0.7.

5 Passio S. Orestis, BHG. 1383, Theophilus Ioannu, p. 334, n. 9.

6 Passio S. Nicetae, BHG. 1343, Istrin, p. 253, n. 6.

jettent à terre par une simple prière l. Dans la passion de S. Georges, l'épisode est particulièrement dramatisé 2, comme aussi dans celle de sainte Christine, où l'on voit d'abord la statue d'Apollon se mettre en marche, sortir du temple et venir se placer près de la sainte, qui d'un mot la met en pièces 3. Ceci est un épisode de son martyre. Il avait été précédé d'un autre analogue, nullement miracul eux celui-là, puisque Christine se sert d'une hache pour abattre les statues d'or et d'argent de Zeus, d'Apollon, d'Aphrodite et d'Artémis, et, détail à noter, elle distribue aux pauvres les éclats de métal précieux 4. Des largesses comme épilogue à la destruction des idoles sont notées également dans les passions de S. Théodore le stratélate, de S. Georges, de S. Procope, de S. Sozon 5.

Dans certains actes, les prodiges succèdent aux prodiges. Le martyr guérit des malades, délivre des possédés, ressuscite des morts 6. Et Phagiographe ne recule devant aucun genre de merveilleux, non pas même celui

1 Passio SS. Acindyni, Pegasii &t soc, BHG. 21, Act. SS.t Nov. 1. 1, p. 496, n. 9.

2 Passio S. Georgii, Krumbacher, p. 12-13.

z Passio S. Christinae, M. Norsa dans S iudi italiani difilologia classica, t. XIX, p. 324, n. 22-23.

4 Ibid., p. 319, n. 8. Socrate, Hist. eccl., V, 16, 11, raconte que lors de la destruction des temples d'Alexandrie, l'empereur Théodose avait destiné le métal précieux, don t étaient faites les statues des dieux, au soulagement des pauvres.

5 Passio S. Theodori, BHG. 171, Delehaye, p. 159, n. 8; Passio S. Georgii, Krumbacher, p. 155 ; Passio S. Procopii, BHG. 1577, Papadopoulos - Kerameus, p. 8, n. 6 ; Passio S. Sozontis, BHG. 1643, Act. SS., Sept. t. III, p. 16, n. 3.

c Passio S. Georgii, Krumbacher, pp 113, 131, etc. ; Passio S. Charalampii, BHG. 298, Act. SS., Febr. t. II, p, 384, n. 13, 14 ; Passio S. Nicetae, BHG. 1343, Istrin, p. 255, n. 9. #

des contes populaires. La passion de S. Georges peut servir de type. On y lira l'histoire d'un taureau partagé en deux, celle d'un bœuf ressuscité, celle des quatorze sièges de bois qui germent, celle de la poutre qui fleurit ' Parmi les épisodes extraordinaires de la passion de sainte Sébastienne, il y a un long entretien de la martyre avec le lion envoyé pour la dévorer 2. Un des chevaux qui traînent S. Charalampe reproche aux soldats leur cruauté 3.

Une classe spéciale de miracles semble destinée à donner satisfaction à une préoccupation d'ordre moral. Plus le martyr est élevé au-dessus des autres hommes et l'objet de la prédilection divine, plus ses persécuteurs sont coupables. Il est donc juste qu'ils soient punis en proportion de leur forfait, et le peuple aime que cette punition lui soit rendue sensible. Delà l'épisode spécialement dramatique où l'on voit la vengeance céleste s'abattre sur le magistrat inique qui fait tourmenter les saints ou sur les bourreaux qui exécutent ses ordres. Le proconsul, qui condamne S. Cucufas, tombe mort 4 ; celui de la passion de S. Mocius est dévoré par le feu avec neuf prêtres des idoles b. Urbain, le père de sainte Christine, qui est aussi son juge, meurt durant la nuit au milieu d'atroces souffrances, et c'est sa fille qui

1 Passio S. Georgii, Krumbacher, pp. 5, 7, 9.

2 Passio S. Scbastianae, BHG. 1619, Act. SS., Iun. t. VI, p. 68, n. 19, go.

3 Passio S. Charalampii et soc, BHG. 298, Act. SS., Febr. t II, P- 383 n. 9.

* Passio S. Cucufatis, BHL 1997, Act. SS., lui. t. VI, p. 161, n. 3

et 5-

s Passio S. Mocii, BHG. 1398, Anal. Boll., t. XXXI, p. 168-

a appelé sur lui la vindicte divine l. L'empereur Maximin, après le martyre de S. Menas et de ses compagnons, est sur l'heure frappé de cécité, flagellé par les anges et expire peu de jours après 2. Le gouverneur Lucianus, qui s'est oublié jusqu'à cracher au visage de S. Charalampe, a la tête retournée sur ses épaules 3. Le feu qui épargne le martyr est souvent fatal aux soldats et aux spectateurs païens * ; les flèches qui lui sont destinées vont frapper ceux qui les envoient 5. Baudos fait mettre sur la tête du diacre Amraon un casque d'airain rougi au feu. Les compagnes du martyr se mettent en prières et le casque brûlant va coiffer l'impie Baudos lui-même fi.

Le châtiment le plus fréquemment infligé aux persécuteurs c'est la perte de la vue. Le juge de sainte Épistème et tout son entourage, les soldats qui frappent S. Victor deviennent aveugles7. L'incident se termine ici, comme la plupart du temps, par un nouveau miracle. A la prière du martyr ils recouvrent la vue.

Le dénouement logique est la conversion du juge touché par la main de Dieu et sauvé par la charité de sa victime. Il se produit quelquefois, et c'est ainsi

1 Passio S. Christinae, M. Norsa, t. c, p. 322, n. 19.

2 Passio S. Menas et soc, BHG. 1271, P.G , t. CXVI, p. 416, n, 41.

^ Passio S. Cliaralampii, BHG. 298, Act. SS., Febr. t. II, P- 383, n. 4.

* Passio S. Christinae, M. Norsa, t. c, p. 321, n. 14. 8 Plus haut, p. 291.

6 Passio SS. XL mulierum, 11, Anal. Boll., t. XXXI, pp. 202,

7 Passio SS. Galactionis et Epistemis, BHG. 665, Act. SS., Nov. t. III, p. 40, n. 14; Passio SS. Victoris et Coronae, BHL. 8559, Act. SS., Maii t. III, p. 267.

LES PASSIONS EPIQUES 303

que le fameux Arrianus, après avoir fait couler à flots le sang des martyrs d'Egypte, retrouve à la fois, comme dit le biographe, les yeux du corps et ceux de l'âme *. Mais ce n'est pas la conclusion ordinaire. On dirait que les hagiographes sont embarrassés par leur propre invention et sentent que, pour être logiques jusqu'au bout, ils devraient renoncer en même temps à faire mourir le martyr. Ils sont acculés à une suprême invraisemblance, dont on a jusque deux exemples dans les actes de S. Quirycus. Le juge se sent atteint, et implore la clémence du martyr. « Je sais bien, dit celuici, que vous ne croirez pas, mais j'aurai pitié de vous, en vue de ceux qui croiront. » Et il le guérit. Alors ce misérable se met à crier : « Je rends grâces à mes dieux ; c'est d'eux que j'ai reçu cette faveur5.» Le tyran Timothée, devenu aveugle, se recommande à S. Janvier, qui consent à intercéder pour lui, uniquement en considération de la foule. Il recouvre aussitôt la vue, mais par crainte de ses chefs, et pour que le serviteur de Dieu ne fût pas frustré, ne famulus Domini Ianuarius corona fraudaretur, titnens iussa principum, il donna l'ordre de le décapiter 3.

1 Passîo SS. Thyrsi et soc, BHG. 1845 p. 552, n. 39. Dans les actes, de Fausta et Evilasius, BHL. 2833, les deux magistrats qui ont torturé Fausta se convertissent successivement et meurent avec elle. Act. SS., Sept. t. VI, pp. 145, 146.

2 Passio SS. Ciryci et Iulittae, BHL. 1802, p. 31, n. 12 ; p. S3i n. 20, 21.

5 Passio S. Ianuarii, BHL. 4115-19, Act. SS., Sept. t. VI, p. 867, n. 7, 8.

§. 5. Les ENSEMBLES.

Aux éléments communs qui entrent dans la composition de nos épopées, se mêlent les données propres à chacune d'elles. On peut les réduire à la personnalité du martyr d'une part, de l'autre à certains thèmes d'allure historique ou légendaire, qui servent d'ornement et parfois de support au récit.

Quelque peu tranchée que soit dans les passions épiques l'individualité du héros, il est nécessairement distingué de plusieurs autres par sa condition ou par ses antécédents. Il est évêque comme S. Anthime, clerc comme S. Procope, cabaretier comme S. Théodote, intendant comme S. Boniface, berger comme S. Marnas, soldat comme S. Théodore. Ce n'est pas assez, qui en douterait? pour créer un personnage. On voit bien surgir des incidents variés en harmonie avec la situation de chacun; mais il faut autre chose pour dessiner un caractère. Représenter un homme avec l'attribut de sa fonction n'est pas faire son portrait. La classe sociale à laquelle on rattache le martyr déteint rarement sur le fond et n'a guère d'influence sur la forme.

Un fait historique ou réputé tel peut influer sur le dessin général d'une passion. La physionomie du centurion Corneille était fixée par les Actes des Apôtres. Il était impossible à l'auteur de sa légende de ne pas en tenir compte l. C'est ainsi encore que la tradition locale, qui faisait des XL martyrs de Sébaste des soldats et les soumettait à un genre de mort inusité, don-

' Passio S. Cornelii, BHG. 371.

LES PASSIONS EPIQUES 305

ne à la passion de ces martyrs un cachet particulier qui l'élève au-dessus de la banalité du genre et a pu faire illusion sur sa valeur1. Sans vouloir discuter ici le bien fondé de cette histoire, nous ne pouvons nous empêcher d'y signaler les traits essentiels des passions épiques.

Certaines localisations entraînent des adaptations de souvenirs historiques familiers aux* gens du pays, des allusions inspirées par la vue des monuments. C'est ainsi que, dans la passion de S. Corneille, dont l'action est placée à Scepsis en Troade, on voit figurer un Démétrius, Aîiurrrpiôç tiç qpiXôcroqpoç *. Est-ce un hasard qu'il y avait précisément un philosophe de ce nom originaire de Scepsis ?

La passion de S. Melétius est placée à Tavium en Galatie, et a été écrite dans cette ville. C'est ce qui explique, qu'en dépit d'un anachronisme des plus criants, l'évêque Dicasius se trouve mêlé au récit s. Ce sont des traits intéressants pour nous. Ils peuvent éblouir un instant et égarer la critique. Ils n'ajoutent rien à la valeur historique de la composition.

Il n'est pas toujours facile de décider si certains motifs qui sortent du cadre habituel proviennent de la tradition orale plutôt que d'une source littéraire Plus d'une réminiscence classique a été relevée dans nos

1 Passio SS. XL martyrum, BHG. 1201. Elle a été admise par Gebhardt dans ses Acta martyrum seUcta. Il faut dire qu'il l'appelle un « in dieser Gestalt minderwerthiges Martyrium ».

2 Signalé par A. Brinckmànn, dans Rheinisches Muséum, N.F. t. LX ^1905) p. 634-35.

3 Passio S. Mcletii, BHG. 1249. Cf. Anal. Boll., t. XXXVIII, p. 374.

passions. Rappelons S. Hippolyte et son supplice renouvelé de l'Hippolyte de la fable, Ariadne disparaissant, comme Daphné, dans les flancs du rocher, les pendants chrétiens d'Anaxarque et de Furius Camillus, Lucien, nouvel Arion, porté par un dauphin L. Ces légendes ont-elles couru parmi le peuple avant d'être fixées par l'hagiographe ou bien celui-ci a-t-il mis à contribution les souvenirs de ses lectures ? On ne saurait répondre, la plupart du temps. Mais bien des fois, des emprunts littéraires formels se constatent à l'évidence. Dans les passions de sainte Ariadne et de S. Tryphon, ont été relevés des passages d'une valeur intrinsèque trop supérieure à la moyenne du texte pour n'être pas de provenance étrangère 2. Un fragment d'une passion de S. Trophime, comprenant une partie d'interrogatoire moins décousue que beaucoup d'autres morceaux semblables, n'est autre chose qu'une apologie de la providence et de la justice divine appuyée sur des citations de philosophes païens. Ces passages n'ont pas été recueillis directement par l'hagiographe. Ils sont déjà dans Clément d'Alexandrie, dans Eusèbe, dans Théodoret. Mais l'écrivain ne les a pris dans aucun de ces auteurs. Il doit avoir eu sous les yeux un écrit que nous n'avons plus et dont Théodoret paraît s'être servi 3. L'auteur d'une passion de sainte

1 Sur ces exemples et d'autres analogues voir P. Franchi de Cavalieri, dans Studi e testi, t. XIX, p. 123-141.

2 P. Franchi, dans Studi e testi, t. VI, p. 108-119; t. XIX, p. 29-40.

5 G. Mercati, Un apologia antiellenica sotto forma di martirio, dans Studi e testi, t. V, p. 307-36.

Catherine ' transcrit un recueil de citations apparenté à celui que Bentley a publié sous le titre de Xpr)0"uoi kcù GeoXoYi'ou éWrjvuiV Kai cpiXocrôcpiuv 2.

Combien pourrait-on, avec un peu de patience, découvrir de pièces de rapport dans toute cette littérature. Ne retrouve-t-on pas du Thucydide dans la passion des Dix martyrs de Crète 3 ?

Ces thèmes variés peuvent faire l'office de simples accessoires. D'autres fois ils seront le noyau autour duquel viennent se ramasser les éléments communs du genre, dosés au gré de l'hagiographe. Les combinaisons de la matière banale varient en effet suivant des proportions très différentes. Telle passion est presque toute en discours. Les crocs, la roue et le gril n'y semblent figurer que pour interrompre des tirades démesurées et reposer d'une faconde décidément trop monotone. Dans d'autres on ne voit que chairs meurtries et plaies saignantes. La variété requise est obtenue par quelques bouts d'interrogatoire, de subites apparitions, des voix d'en haut. C'est surtout le merveilleux qui éclate dans certains récits, rejetant au second plan les paroles et les gestes des acteurs humains du drame. Il est de ces histoires de martyrs qui sont la formidable concentration de toutes les recettes hagiographiques. Nous songeons à Georges, à Cirycus et Julitte, à Macaire et à bon nombre de passions égyptiennes. D'autres au contraire se composent d'une partie des ingrédients prescrits. Elles dévelop-

1 Passio S. Aecattrinae, BHG. 31.

2 J. Bidez, dans Byzantinische Zeitschrift, t. XI, p. 388-94.

3 Bkinckmann, dans Rheinisches Muséum, t. c, p. 632.

pent de préférence le thème propre et ne laissent qu'une part accessoire à la matière commune. On en connaît enfin, qui ne sont que des squelettes impossibles-à rattacher à une espèce sans un effort de la pensée. En général la distribution des matières* est réglée d'après un plan uniforme indiqué par la nature du sujet et les nécessités du genre, et de ce chef encore cette littérature manque essentiellement de variété. Généralités sur la persécution, introduction du héros, arrestation, interrogatoire, refus -de sacrifier, tortures, renvoi en prison, vision céleste, nouvel interrogatoire, nouvelles tortures, nouveau séjour en prison et ainsi de suite jusqu'à l'exécution, tel est le programme que l'hagiographe essaiera en vain de modifier en répétant certaines scènes, en introduisant quelques incidents, en répartissant diversement les interventions miraculeuses. Il n'y a pas de différence essentielle entre les passions de S. Théodore, de S. Procope, de S. Mercure et celle de S. Georges. Il n'y en a guère non plus entre ces dernières qui sont des récits continus et les passions divisées en plusieurs actes. Les passions des saints Tarachus, Probus et Andronicus, de S. Clément d'Ancyre, de S. Victor, de S. Macaire et de plusieurs autres martyrs d'Egypte ', dans lesquelles les divisions matérielles distinguent plusieurs passions, ne font que souligner le caractère de pièces à tiroir qui leur est commun avec beaucoup d'autres '.

1 Actes de S. Victor dans E. A. W. Budge, Coptic martyrdoms in the dialect of Upper Egypt (London, 1914), p. 1-101 ; Actes de

S. Macaire, BHO. 578.

2 Ainsi encore la passion des saints Carpus et Papylus, BHG. 294, celle de sainte Christine, publiée par M. Norsà dans Studi italiani di filologia classica t. XIX, p. 316-327.

A côté des actes isolés, il faut mentionner les groupements de passions ayant quelque rapport à un même personnage, les cycles épiques comprenant des récits d'importance inégale qui rayonnent autour d'un nom célèbre. Dans l'hagiographie d'Asie Mineure, où ce genre fut moins cultivé, on pourrait citer le cycle de S. Théodore '. A Rome nous en connaiss ons plusieurs, par exemple les cycles de Domitille, de S. Sébastien, de S. Laurent a. Les plus considérables appartiennent à l'Egypte. On peut dire que les cycles de Basilide ou de Dioclétien, de Victor, de Jules se partagent la majeure partie des passions égyptiennes 3.

Apparentées par les éléments dont ils sont composés et par la disposition générale des matières, nos passions le sont également par le style, et l'étrange uniformité qui en résulte rend pénible et rebutante la lecture prolongée de ces textes incolores et sans relief. On finit par avoir l'impression de relire toujours la même histoire, redite à peu près dans les mêmes termes.

Il n' y a pas à s'en étonner, vu que les auteurs de ces récits ne se contentent pas d'imiter quelques modèles, mais qu'ils se pillent les uns les autres. Lisez la plus ancienne légende de S. Procope : vous aurez dès les premières lignes le sentiment d'avoir rencontré ailleurs les mêmes phrases. Et en effet, la préface est un em-

1 Voir Les légendes grecques des saints militaires, p. 40-43.

2 Passio SS. Nerei et Achillei, BHL. 6058-6066; Passio S. Sebastiani, BHL 7543; Passio SS. Polycronii et soc, BHL. 6884 et suivants.

3 Nous devons renvoyer le lecteur au travail sur les martyrs d'Egypte, dont il a été question plus haut.

prurit aux actes de Perpétue et Félicité l. La passion d'Alphius et Philadelphius provient des actes de S. Georges 2. Il y a des passions dans lesquelles on découvre des extraits de plusieurs textes analogues. Voir les passions de S. Boniface, de S. Longin, de S. Tryphon 3. Dans les actes de S. Pancrace de Rome, on distingue des lambeaux qui ont l'air de provenir des actes de sainte Cécile, de sainte Agnès, de sainte Afra, de S. Sébastien, et de la vie de S. Antoine *. Il est à peine besoin de rappeler que les hagiographes ne reculent pas devant le plagiat intégral, que les saintes Martine, Tatiana, Prisca, ont des actes identiques, de même S. Procope, S. Ephysius, S. Jean d'Alexandrie, ou encore S. Gordius et S. Menas, et que l'emprunt sur une aussi large échelle n'est pas rare du tout 5.

Mais c'est là un cas extrême. Ce qui, au point de vue du style, donne à la littérature des passions sa teinte monochrome, c'est l'usage continuel des réminiscences, des formules de convention, des expressions toutes faites dans une foule de textes qui ne dérivent certainement pas d'un même original. Ces ressemblances s'expliquent le plus souvent par le fait qu'une phraséologie de convention avait fini par se constituer à l'usage des hagiographes, et. que l'emploi de certaines formes de langage faisait désormais partie du métier. La source dernière, les œuvres qui ont

1 BHG. 1576. Cf. Les légendes grecques des saints militaires, p. 79.

2 BHG. 57. Krumbacher, Der heilige Georg, p. 164.

3 P. Franchi, Hagiographica dans Studi e tcsti, t. XIX, p. 23-40

4 P. Franchi, ibid., p. 90-96.

6 Les légendes hagiographiques, ae éd., p. 115-117.

donné le ton pouront se découvrir. Mais cette recherche serait la matière d'un travail spécial que nous ne pouvons entreprendre ici '. On arriverait sans doute à indiquer un petit nombre de modèles qui ont créé la langue, le style, les procédés spéciaux devenus familiers à la foule des imitateurs. Dès maintenant on , peut citer les actes de Polycarpe, de Thècle, de Tarachus, Probus et Andronicus comme ayant exercé l'influence la plus étendue, soit directement soit par l'intermédiaire d'autres dérivés.

Il reste d'ailleurs beaucoup de questions à élucider par rapport aux origines de cette branche littéraire dont la fortune fut si grande et si imméritée. Le manque de données chronologiques certaines nous condamne à rester dans le vague. Ces récits anonymes si nombreux, si semblables, si souvent retouchés — nous reviendrons sur cette circonstance capitale — se laissent difficilement situer dans le temps. Si l'on veut ne point sortir des généralités et s'en tenir au genre plutôt qu'à des passions déterminées, il y a quelques indices à recueillir. Les progrès de la critique hagiographique contribueront à les multiplier et permettront de resserrer les dates.

Les manuscrits sont un point de repère insuffisant. En utilisant tous les menus fragments et les palimpsestes, on n'arrive pas, la plupart du temps, à dépasser le VIe siècle. Nous avons l'assurance qu'à cette époque existaient les passions de S. Sébastien, de S.

1 Bien qu'elles aient été entreprises dans un tout autre esprit, les recherches de Leblant, Les actes des martyrs, ont abouti à grouper d'utiles matériaux.

Georges, de sainte Christine, de S. Paphnuce. Les manuscrits remontent jusque-là, mais quelques-uns des textes sont probablement plus anciens. Un hasard heureux a conservé dans un manuscrit du Ve siècle la traduction syriaque d'une passion grecque de sainte Agnès ', qui dérive elle-même d'un texte latin.

L'étude des versions anciennes, poursuivie avec méthode, amènera sans doute des résultats. La passion de sainte Ariadne 2 ne doit pas être postérieure de beaucoup au IVe siècle, puisqu'on a une adaptation de la version latine 3, en si bon style qu'elle ne peut guère descendre plus bas que le Ve ou le VIe siècle 4.

Qu'avant la fin du IVe siècle, il existât un bon nombre de passions du modèle épique, on peut l'affirmer avec assurance après la lecture de Prudence, des pères Cappadociens, de S. Jean Chrysostome et d'autres auteurs. Quelques hymnes du Peristephanon sont la traduction poétique de textes de cet ordre. Le poème de S. Vincent, de sainte Eulalie, de S. Laurent ne laissent aucun doute à cet égard. La longue histoire du martyre de S. Romain pourrait être donnée comme spécimen du genre tout entier 5. S. Grégoire de Nazianze lisait certainement les actes fabuleux de Cyprien d'Antioche 6. S. Basile et S. Grégoire de Nysse

1 BHG. 45. Cf. P. Franchi, Note agiograficht, fasc. 5, dans Studi c ttsti, t. XXVII, p. 24.

* BHG. 165.

'•> Passio S. Mariue ancUlae, BHL. 5422.

i P. Franchi, dans Studi e testi, t. XIX, p. 131.

•s Peristeph. X.

,; Laudatio S. CyPriani, BHG. 457. Cf. Zahn, Cyprian von Aniiochien (Erlangen, 188*), p. 86-93.

LES PASSIONS EPIQUES 313

connaissaient une passion des XL Martyrs ', et dans le panégyrique de S. Théodore nous reconnaissons, tracées avec la plus grande netteté, les lignes principales d'une légende épique i. Dans le panégyrique de S. Julien 5, S. Jean Chrysostome reproduit la substance d'une légende de la même catégorie, et son œuvre en accuse d'autres traces. Il n'y a pas jusqu'aux petits poèmes de Damase, si obscurs dans leur concision, qui ne laissent passer quelque reflet de ses lectures. Lire par exemple l'inscription de S. Eutychius, qui est un récit complet, condensé en quelques lignes *. Indiquons encore le chapitre Trepi 'AttoMwvîou udpTupoç de VHistoria Monachorum, simple résumé d'une passion des saints Apollonius et Philémon, bien connu de quiconque s'est occupé d'hagiographie égyptienne 5.

Il ne fallut donc pas plusieurs siècles, comme on aimerait à se l'imaginer, pour franchir l'abîme qui sépare les émouvants récits créés dans le feu de la persécution de la littérature insipide et prétentieuse qui les a fait trop souvent oublier. D'où nous vient- elle ? Encore un problème qui attend sa solution, et que l'état actuel de la recherche permet à peine d'aborder.

Les grands centres de production hagiographique, après l'âge d'or, sont l'Asie Mineure, à laquelle il faut ajouter la Syrie, puis 1' Egypte et Rome.

Ce n'est pas de Rome que viennent les modèles. Les grands cycles et la plupart des passions isolées se rap-

1 BHG. 1205, 1206-1208.

4 Ih'm, Damasi Car mina, 27.

s C. XXI. Prkuschen, Palladius und Rufinus, p. 80-82.

portant aux martyrs de la ville éternelle ne remontent pas à une si haute antiquité. C'est vers le VIe siècle que se place, à quelques exceptions près, la composition des légendes romaines appelées à une si grande popularité.

On peut donc hésiter entre l'Asie Mineure et l'Egypte. Le groupe asiatique est fort ancien. Il se distingue en général par des formes modérées. Ce n'est pas là pourtant une caractéristique exclusive, car les passions de S. Georges et des saints Cirycus et Julitte en font partie.

C'est dans l'hagiographie d'Egypte que le genre a été le plus cultivé et qu'il affecte les allures les plus outrées. Ce n'est peut-être pas une raison suffisante pour déclarer que, s'y étant le mieux développé il est là sur son terrain naturel, d'où il a été transplanté ailleurs. Pour donner à cette hypothèse un appui suffisant, il faudrait au moins pouvoir dire que quelques uns des principaux éléments du genre épique sont, en Egypte, des produits indigènes. Je ne vois pas qu'il y ait moyen de le démontrer péremptoirement.

Il ne sera pas sans intérêt, toutefois, de rappeler qu'un récit célèbre, étroitement apparenté à nos passions et assez ancien pour avoir apporté sa contribution à la formation du genre, semble être de provenance Alexandrine. Nous voulons parler du IVe livre des Machabées, attribué à Josèphe1. Le surnaturel mis à part, l'histoire des sept frères renferme à peu près tout ce qui donne aux actes épiques leur physionomie si recon-

1 Charles, The apocrypha and pscndepigr*pha of the Old Testa, menti t. II, (Oxford, igiz\ p. 653.

naissable : longs discours du persécuteur, réponses non moins prolixes et souvent virulentes des victimes, tourments épouvantables, non pas il est vrai, concentrés sur un seul mais répartis sur plusieurs sujets. Ici aussi les menaces sont précédées de promesses, et dans l'avantdernier épisode se retrouve le curieux incident de la feinte qui donne au persécuteur un moment d'espoir, bientôt déçu par l'attitude plus décidée que jamais, je dirais, plus provocante du martyr.

Il est difficile de croire que ce livre, qui eut tant de lecteurs et qui fut si souvent commenté par les orateurs chrétiens, n'ait exercé aucune influence sur les hagiographes. Mais sa vogue n'a pas été restreinte à l'Egypte et son action a rayonné au loin. En quel endroit du monde chrétien a-t-il inspiré l'hagiographe qui fut l'ancêtre d'une race si nombreuse ?

Que les plus anciennes histoires apocryphes des apôtres aient contribué, pour une part, à constituer le genre épique, ne fût-ce que pour l'élément merveilleux et fantastique, on ne peut guère- le nier. Dire exactement ce que nos hagiographes ont pu leur emprunter, nous ne pouvons l'essayer ici. Mais nous ne voulons pas non plus, pour renforcer l'hypothèse de l'origine égyptienne du genre épique, nous appuyer sur l'opinion qui reconnaît cette même origine aux fables apostoliques1. C'est une thèse qui est loin d'être démontrée.

1 S. Reinach, dans Revue d'histoire et de littérature religieuses, t. IX (1904), p. 319; Cultes, mythes et religions, t. I, p. 408-409.

Page 1