III. — Effets du désespoir : la douleur et l'abattement
I. — Je n'ajouterai que quelques mots sur la passion de désespoir, dont j'ai été amené à parler déjà en traitant de l'espérance. Os deux émotions sont tellement connexes que saint Thomas les étudie ensemble dans la même question, cependant peu étendue, de la Somme théologique.
Le désespoir est une répulsion produite par L'impossibilité apparente ou réelle d'obtenir un bien ardu. Il n'a pas pour objet le mal, niais comme l'espérance, le bien difficile à atteindre. Seulement, ici, le bien est prévu, non pas uniquement comme difficile, mais comme impossible à acquérir (1).
(1) Objectum autem spei, quod est bonum arduum, habet
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210 LES passions i:t [.A volonté
Ainsi, le désespoir est contraire à l'espérance, non par son objel fondamental, qui est le bien ardu comme pour l'espoir, mais par le sens inverse du mouvement de l'âme à l'égard de ce bien : l'espérance va au bien ardu, estimé possible; le désespoir s'en éloigne, parce qu'il est jugé impossible.
Le désespoir, il est vrai, peut avoir indirectement en vue le mal, en tant que le mal rend le bien impossible à atteindre ; mais non direclement, en tant que le mal est mal, c'est-à-dire en le considérant en lui-même comme privation'de bien (h. Pour se convaincre que l'objet propre du désespoir, comme de l'espérance, c'esl le bien, il suffit d'observer que le déses-
(fiiîdciTi rationem attractivi, prou4 consideratur cum possibiiî?tate adipiscendi ; et sic lendit in ipsum spes, quœ importât ([uemdam aecessum. Sed, secundum quod consideratur cuni impossibititate obtinendi, habet rationem repulsivi, quia, ut dii-iinr in III Elhic, cap. m a med. , quum ventum fuevit ml nlitjuid impossibile, tune homines discedunt; et sic respicit hoc nlijectum desperatio. Unde importât motum cujusdam recessus; cl propter boc contrariatur spei, sicut recessus accessui ( I-II, q. xl, a. 1).
(I) Desperatio non respicit malum sub ralione mali; sed per accidens quandoque Fespicit malum, inquantum tarit impossibîlitatem adipiscendi ; potest autem esse desperatjo ex soin super exeesau boni ( I-II, q. xl, a. i, ad 2).
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poir peul naître par la persuasion qu'un bien est inaccessible comme trop élevé au dessus de nous : dans ce cas, il esl manifeste que cette passion s'adresse au bien.
II. — Le désespoir suppose le désir comme l'espérance ( I ». L'indifférence ne serait pas cuise de désespoir.
L'expérience produit le désespoir lorsqu'elle détruit l'espérance, en faisant ressortir la difficulté insurmontable d'atteindre le bien.
Toute faiblesse qui rend impossible l'acquisition du bien, porte à désespérer.
L'irréflexion amène aussi le désespoir en grossissant l'apparence d'impossibilité : et, en sens inverse, la réflexion l'ail désespérer, eu mettanl en relief une impossibilité réelle.
III. — Les effets du désespoir son! la douleur ei l'abattement.
L'âme, en s'éloignanl de ce bien qu'elle ne voit pas possibilité d'atteindre, éprouve une
(h Desperatio prsesupponil desiderium, sicul el >|>rs; de eo cnini quod sub desiderio nostro mm cadit, neque spem neque desperationem habemus ; et propter hoc etiam utrumque eorum est de bono, quod sub desiderio cadit ( i-II, q. xi., a. i,
ad II).
douleur, comme si l'impossibilité, qui la prive de ce qu'elle désire, était un véritable mal présent. Cette douleur peut aller jusqu'à l'abattement complet, jusqu'à anéantir les forces de l'âme et même les forces du corps: c'est alors une véritable stupeur ( 1 ).
L'espérance et le désespoir sont les deux premières passions de l'appétit irascible, parce que ces émotions ont trait au bien. L'objet Je plus primitif de passion est, en effet, le bien, puisque le mal n'en est que la privation . Les mouvements d'irascibilité qui se rapportent au bien . espérance et désespoir , viennent donc avant ceux qui ont en vue le mal, crainte, audace, colère. Or, le mouvement premier que suscite le bien, est une tendance vers lui : voilà pourquoi l'espérance, qui va au bien malgré la difficulté, est avant le désespoir, qui se détourne du bien, parce qu'il est trop ardu (2).
(1) Si vero superexcrescat vis mali in tantum ut spem cvasionis excludat, Unie simpliciter impeditur ctiam interior motus animi angustiati, vit ncque hac neque illac divertere valeat; et quandoque etiam impeditur exterior motus corporis, ita <|iiod remaneat homo s tupi dus in seipso (I-II, q. xxxvn, a. 2).
(2) Oportet quod passiones quarum olijectum est bonum, sci-
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Dans la prochaine leçon, nous verrons les deux passions d'irascibilité qui ont trait au mal alisent el imminent : la crainte, qui s'en éloigne; l'audace , qui l'attaque pour en triompher . Nous étudierons, à ce propos, les rapports du désespoir avec la crainte, et de l'espérance avec l'audace : ce que nous aurons à dire de l'irascibilité relative au mal imminent, achèvera d'éclairer ce que nous avons dit des émotions que le bien provoque dans l'appétit irascible.
licel spes <•( desperatio, sint naturaliter priorea passionibus quarum objectum est malum, scilicet audacia et timoré: ita (amen, quod spes est prior desperationc ; quia spes est motus in bonura secundum rationem boni, quod de sua ratione esl attractivum, et ï • 1« *« » est motus in bonum perse; desperatio autem est rccessus a bono, qui non competit bono secundum quod est bonum, sed secundum aliquid aliud, undc est quasi peraccidens (MI, q. xxv, a. 3).