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LA CRAINTE ET L'AUDACE

INTRODUCTION

Les deux passions d'irascibilité qui ont pour objet le mal futur : la crainte et l'audace.

Nous allons continuer l'étude des passions d'irascibilité.

Nous avons examiné les deux premières, l'espérance et le désespoir, (les passions ont pour objet le bien futur difficile à atteindre.

Après cet objet vient naturellement, par contraste, le mal futur difficile à éviter. Je dis : difficile à éviter, parce que ce caractère de difficulté est la marque propre de toutes les passions d'irascibilité ; c'est ce qui les distingue, vous le savez, des passions de désir ou de concupiscence.

De même que le bien futur provoque deux mouvements dans l'appétit irascible : l'un de ten-

dance vers lui, l'espérance; l'autre d'éloignement, le désespoir, si la difficulté est telle que le bien paraisse impossible à atteindre ; de même le mal futur, difficile à vaincre ou à éviter, peut causer clans l'âme deux mouvements : l'un direct, de retrait, d'éloignement, dans le cas où la difficulté semble à peu prés insurmontable, c'est la crainte ; l'autre, dans un sens opposé à la répulsion que produit par lui-même le mal, je veux dire dans le sens d'attaque, d'agression, contre le mal menaçant, c'est l'audace.

Ce sont ces deux passions, crainte et audace, que nous allons étudier dans cet entretien.

I. — Nature <!<• la crainte. L'animal a cette passion. Crainte naturelle, crainte non naturelle.

II. — Causes de la crainte. 1° Le mal, cause objective. La dépendance, même à l'égard eVun être bon, est cause de crainte. Explication delà crainte de la mort. Peut-on craindre de mal (aire? Peut-on craindre de craindre? Caractères du mal qui augmentent la crainte. 2° L'amour, par l'intermédiaire «In désir et de l'aversion. 3° La faiblesse de celui qui craint. 4» La force de ce que l'on craint.

III. — Effets de la crainte. I" Contraction de la vie 2° Trouble dans le jugement. 3° Réflexion fi prudence, si la crainte esl modérée. 1" Empêchement à l'action.

I. — La crainte esl une répulsion produite par un mal absent et imminent, qu'il est difficile d'éviter, auquel on ne voit guère possibilité de résister (1).

Si nous n'avions pas rencontré déjà des passions qui ont pour objet ou le bien ou le mal ab-

(1) Sicut enim objectum spei est bonum futurum, arduum, possibile adipisci, ita bbjectum timoris est malum futurum, difficile, cui resisti non potest (I-II, q. xi.i , a. 2). — Objectuni timoris est malum imminens, quod non de facili repelli notest (I-II, q. xi.ii, a. 5). 219

sent, vous me demanderiez peut-être comment un objet absent peut produire une passion dans l'âme. Il semble que, pour causer cet effet, il faille quelque chose de présent. Mais, si l'objet en lui-même est réellement absent, il est présent dans l'âme par la prévision, par l'imagination (1). C'est par cette présence dans l'être passionné que le mal absent peut produire la passion de crainte.

Nous nous sommes demandés, à propos du bien futur difficile à atteindre, si l'animal avait l'espérance. Nous pouvons ici poser une question analogue: L'animal a-t-il la crainte ?

Nous résoudrons ce problème comme celui qui a trait à l'espérance : l'animal a la crainte, par l'appréciation qu'il fait du mal futur au moyen de ce jugement instinctif dont je vous ai parlé plusieurs fois, jugement qui s'exerce à l'occasion d'une perception présente (2). L'ani-

(1) Sicut passio corporalis naturalis provenit ex corporali

prœsentia agoutis, ita passio animas provenit ex animali priesentia agentis absque praesentia corporali vel reali, impianlum scilicet malum, quod est futurum realiter, est prsesens secuuilum apprehensioncm anima? (I-II, q. xi.i, a. 1, ad 2).

(2) Sensus non apprehendit futurum ; sed, ex eo quod apprehendit prœsens, animal naturali instinclu movetur ad speran-

mal lie ce qu'il voit à ce qui peut arriver par un instinct que lui a donné la nature : par une appréciation subite et non raisonnëe il juge qu'un mal

le menace, et c'est ainsi que nait en lui la crainte.

Nous avons distingué, au sujet des passions de concupiscence, des désirs naturels et des désirs non naturels. Les désirs naturels sont ceux qui ont pour objet la satisfaction des besoins ordinaires de la nature tels que les animaux les ont; et les désirs non naturels sonl ceux que l'homme ajoute à ses besoins naturels: ainsi, il désire le luxe, les honneurs, la considération, la gloire.

Y aura-l-il de même des craintes naturelles et des craintes non naturelles-'

Vous conclurez facilement qu'il y a aussi des craintes de ces deux sortes! I). En effet, le mal

tl ii m futurum bonum vel limenctam futurum malum (I-II, q. xi.i, a. I, ad 8).

(1) Est enim, ut Philosophus dicit, in II Hlicl. , cap. v, tinuii- de malo corruptivo, quod natura refagil propter naluralc desiderium essendi; et talis timor dicîtur esse oaturalis;et ilcrum de malo contristativo, quod non' répugnât natura'. sed desiderio appetitus ; et talis timor non est naluralis ; sicut etiam supra, (| xxx, a. ;i, et q. xxi, a. 7, amor, concupiscentia et delectatio distineta sunt per naturale et non naturale (I-II, q. xi.i, a. 3).

ooo

LES PASSfONS ET LA VOLONTE

est le contraire du bien. Si nous désirons un bien non naturel, nous pouvons craindre de ne pas le posséder, et avoir ainsi une crainte non naturelle. Évidemment, comme on désire la richesse, on craint aussi de ne pas l'obtenir. De même, on craint de ne pas avoir les honneurs, de ne pas conquérir la considération des autres hommes.

Suivant Tordre d'exposition que nous avons employé jusqu'ici, nous avons à nous demander quelles sont les causes et ensuite quels sont les effets de la crainte : cet ordre est celui même de saint Thomas, et j'ai à cœur de vous faire connaître, non pas seulement ses idées, niais encore sa manière de les présenter.

II. — La cause objective de la crainte est l'objet même que nous avons indiqué fout à l'heure, le mal futur auquel on ne peut guère résister.

Mais, est-ce à dire que l'objet de la crainte soit nécessairement un mal ? Ne peut-on pas craindre un bien, une chose bonne ou un sujet bon en soi ?Oui, on peut craindre un être bon, s'il peut causer à celui qui est passionné un mal

imminent el difficile à vaincre! h. Par exemple, s'il s'agit d'un homme puissant, sous la dépendance duquel on se trouve ; évidemment, on peut craindre les effets de sa puissance; et, toute créatui e dépendant naturellement de Dieu, nous pouvons, nous devons même, craindre la puissance divine.

Axistote avait bien saisi que le principe de la erainte, dans le cas donl il s'agit, est la dépendance dont nous venons de parler.

Tout homme qui dépend d'unautre, qui s'appuie d'une ci Tlai ne manière sur un autre homme ou sur un être plus élevé, estsujetà redouter les effets de cette dépendance, quesaint Thomas désignait par une expression traduite d'Aristote : « Su lier alium esse, être sur un autre » (2).

I Comparalur bonum ad malurti ni causa ipsius, inquantum sciliccl aliquod bonum sua virtutc potesl inducerc aliquod m>cumentum in bono amalo. El ideo. . . timor ad duo respicit, sciliccl ad malum quod refugit, el ad illud bonum quod sua virtutc potesl infligera malum. Kl per hune modum Deuslimclur ab homine, inquantum potesl inlligcre pœnam vel spiritualem vel corporalem; el per hune etiam minium timetur potestas alicujus hominis, maxime quando esl laesiva, vel quando esl injusta, quia sir in promptu babel nocumenlum inferre (I— II, i|. xi. il, a. 1).

(2)Oo6spbv wç ïz\ to -o/,:j te ir.' x/./.m «ôxov v.w. Vr-.cp.. Il, y. . — item etiam timetur super aliu m es-

Aussi le meilleur moyen de se préserver de la crainte des hommes est d'être indépendant par situation ou tout au moins par caractère.

Aristote avait remarqué que cette dépendance se rencontre dans le mal comme dans le bien. Si deux hommes ont commis un crime ensemble, ils sont complices et se craignent l'un l'autre ; chacun d'eux tremble que l'autre ne le trahisse et ne livre le secret du crime : les voilà donc enchaînés ensemble par la peur.

Peut-on craindre un mal naturel ?

Il semble au premier abord que non. La nature ne se contredit pas d'ordinaire : or, quand elle amène elle-même un mal, il parait contradictoire qu'elle fasse naître dans les passions des hommes ou des animaux une crainte pour ce mal naturel. Cependant, il est manifeste que l'on craint la mort.

Aristote a inscrit dans l'Éthique à Nicomaque une sentence que saint Thomas traduit par ces mots : « Inter omnia terribilissimum est mors ; entre toutes choses, ce qu'il y a de plus

.se, id est inniti alii, ut sciliect in ejus poteslatc sit constitutum nohis nocumentum inferre ; sicut i lie qui est conscius criminis, timetur necrimen revelet (MI, q. xi.ii, a. 1).

terrible, c'est la mort » (1). Et pourquoi ? Évidemment, parce que la mort prive du bien naturel auquel nous tenons le plus : la vie.

Ce n'est pas, à proprement parler, la crainte de la mort qui est difficile à comprendre : c'est la mort elle-même ; c'est là qu'est le mystère. Il semble que tout ce qui existe devrait vivre.

Remarquons ici que la mort n'est pas toujours l'effet d'une loi naturelle ; ainsi, elle peut nous être imposée par un autre homme, un ennemi, qui en veut à notre vie (2). Dans ce cas, il est manifeste qu'on peut craindre la mort, sans violer une loi de la nature.

Mais, même pour la mort simplement naturelle, saint Thomas a bien vu que le principe de la crainte est que, si la mort est conforme aux lois de la nature universelle, néanmoins l'être particulier y répugne (3). La nature de chaque

(1) <&66epwTaTOv S* ô eâvaroç ('Hôrc. Nixojx., 111.

Vl). — Sed contra est quod Philosophus dicit, in III Etliic, cap. vi, a med. , qnod inler omnia terribilissimum est mors, qme est maliim natura; (III, q. xlii, a. 2).

(2) Aliquando vero maliim naturae provenit ex causa non naturali, sicut mors qua; violenter infcrtur a persecutore (I-II, q. xlii, a. 2).

(3) Mors et alii defectus natures proveniunt a natura universali, quibus tamcn répugnât natura particularis, quantum po-

f.ARDAIR. — LES PASS. ET LA VOL. — 15.

vivant est propre à ce vivant ; l'être de celui-ci lui appartient ; il a une loi de sa conservation individuelle, qui a sa place marquée dans l'ensemble de l'univers. Voilà comment les lois générales de la nature peuvent être contraires à l'inclination particulière d'un être. C'est ainsi que la morl est objet de crainte pour chaque vivant.

Gomment échappe-t-on à la crainte de la mort? Un moyen fréquemment employé, c'est de n'y point penser. Qu'est-ce à dire ? Suffit-il de détourner son attention, pour ne plus voir un mal si naturel qu'on ne peut éviter ? Oui, par distraction, le mal le plus naturel, dont on croit l'échéance éloignée, ne semble plus futur, et, partant, plus de crainte (1 ).

A l'opposé, le mal de la mort peut ne plus paraître futur parce qu'il est trop présent. Ainsi, Aristote avait observé que les condamnés à mort, quelquefois, même au moment où ils vont

test ; el sic ex inclinatione particularis naturae est dolor ri tristitia de hujusmodi inalis, quum sunt prœsentia, et timor, si immineant in futurum (I-II, q. xui, a. 2, ad 3).

(Ii Ut «-il i 1 1 1 l'iiilosophus dicit, in II Illiet. , cap. v, cire, princîp. , qic.c valde longe sunt non timentur: sciant enim omnes (jiwd morientur ; sed, quia non propeest, nihil curant (I-Il, q. xi.ii, a. 2).

l.\ CRAINTE ^21

mourir, perdent la crainte l I I. Fis peuvenl avoir de la dooleur, niais ils n'onl plus cette passion qui s'adresse à un mal absenl difficile à éviter: il n'y a plus difficulté, mais impossibilité absolue, parce qu'il esl évidenl que, pour eux, ce mal esl inévitable : el il esl comme présent, parce qu'il va immédiatement arriver.

Il faut donc que le mal soil vraiment futur et qu'il soit prévu comme tel, pour exciter la

crainte.

Poursuivons l'exposition «les objets de la

crainte, en nous inspirant de saint Thomas qui, lui-même, commente souvenl Aristote, même dans la Somme théologique, en le complétant par les principes chrétiens.

Peut-on craindre le mal d'une faute-? Pouvonsnous craindre de mal l'aire au point de vue moral ?

La solution de saint Thomas va peut-être \ous étonner. Il répond : A proprement parler, nous ne pouvons pas craindre de commettre

ih Alio modo sestimatur aliquod malum, quod esl futurum, nt non futurum, prepter necessitatem quse tarit ipsum sestimare utpraesens. Unde PkUosophus dicit, in 11 Rhei., caç.v, cire, iiicil. , quod Uli qui juin àecapitantur, non liment, videntes xiiii necessitatem morlis immmere (I-II, q. xlii, a. -).

nous-mêmes une faute. Pourquoi ? Parce que nous restons maîtres de bien ou de mal faire. Nous ne pouvons pas craindre d'abuser ainsi de notre liberté, puisqu'il dépend absolument de nous d'en user convenablement. Mais, ce que nous pouvons craindre, c'est une tentation venant d'une influence extérieure, par exemple de la société des méchants (1). Alors, ce n'est pas précisément la faute, comme dépendant de notre volonté libre, que nous craignons, c'est l'entraînement causé par une séduction du dehors. Il faut qu'il y ait une cause extrinsèque, pour que la crainte puisse naître dans l'âme. Je me permettrai d'ajouter, bien que saint Thomas ne le dise pas d'une manière précise, qu'à mon avis, nous pouvons craindre nos propres inclinations : soit nos passions sensibles, capables de nous pousser au mal, parce qu'elles

(1) Id quod omnino subjacet potestati et voluntati nostrœ, non habet rationcm terribilis ; sed illud solum est tcrribile, quod habet causam extrinsecam. Malum autem culpa; propriani causant habet voluntatem humanam, et ideo proprie non habet rationem terribilis. Sed, quia voluntas ab aliquo exteriori potest inclinari ad peccandum, si illud inclinans habeat magnam vim ad inclinandum, secundurn hoc poterit esse timor de malt» culpœ inquantum est ab exteriori causa, puta quum aliquis timet commorari in societate malorum, ne ab eis ad peccandum inducatur (I-II, q. xlii, a. 3).

LA CRAINTE l2l2?f

ne sont pas absolument subordonnées à ootre volonté libre ; soit même les penchants de notre volonté, qui amoindrissent notre libre arbitre, sans le détruire complètement. Ces tendances sont, au point de vue de la maîtrise de nousmêmes, des causes en quelque façon extrinsèques, et nous pouvons craindre qu'elles ne nous portant à mal faire.

Il y a donc une différence notable entre l'espoir et la crainte. Nous pouvons avoir l'espéraneede faire une bonne action. C'est là un bien futur,qui peut être difficile, mais qui n'esl pas impossible, puisqu'il dépend de notre volonté. < >r, le bien futur et possible, quoique difficile, esl l'objet propre de l'espérance, nous le savons. Au contraire, nous ne pouvons pas directement et proprement craindre de mal faire* I). En effet, pour provoquer la crainte, il tant un mal imminent qui nous menace malgré nous et que nous ne voyions guère possibilité d'éviter, < h*, une faute volontaire est un mal qu'il est mani-

(I) Spes potest esse de actu virtulis, c|ui est in potestate aostra constitulus ; sed limor est de malo quod non subjacel nostrae potestati; et ideo semper inalimi quod timetur, est a causa extrinseca; bbnuai autemquod speratur, potest esse et a causa intrinseca el a causa extrinseca il-II, q. un, a. •'!, ad 3).

lestement possible d'éviter, puisque nous sommes toujours libres de bien faire.

Mais, nous pouvons craindre certaines conséquences de nos fautes, comme la honte, comme la séparation d'avec Dieu, si nous croyons en Dieu (1). Ces effets viennent de causes qui sont extérieures à nous-mêmes : l'opinion des autres hommes, pour la honte ; la justice et la puissance divines, pour la séparation d'avec Dieu.

Dans le même ordre d'idées, demandonsnous s'il est possible de craindre la crainte ellemême. Peut-on craindre de craindre ?

Oui : en effet, Ton craint, non pas parce qu'on le veut, mais parce que l'on est dans une situation qui détermine la crainte. C'est la prévision d'un mal imposé du dehors qui nous force à éprouver cette émotion de frayeur, il s'agit d'un mal qui vient d'une cause extérieure et que nous ne pouvons pas facilement éviter. Donc, nous pouvons craindre de craindre (2).

(1) Separatio a Deo est quaedam pœna consequens peccatum, et ornais pœna aliquo modo est ab exteriori causa. . . Verecun- « lia non est timor de actu ipso peccati, sed de turpitudine vcl Ignominia quœ consequitur ipsum, quœ est a causa extrinseca (I-II, q. xlii, a. 3, ad 1 et ad 4).

(2) Timor autem partim provenit ex causa extrinseca, et parlim subjacel voluntati. Provenit quidem ex causa extrinseca in-

LA CRAINTE *2'-'y\

Observons que, pour apaiser ••clic crainte de la crainte elle-même, nous n'avons qu'à considérer l'empire que notre volonté libre possède sur nos propres passions. En pensanl que nous avons le pouvoir « 1 * * dominer nos mouvements passionnels, nous ne craindrons plus ou nous craindrons moins d'avoir peur.

Ouels sont les caractères du mal qui le rendent le plus terrible ?

D'abord, un mal qui l'ail irruption rapidement, subitement, est plus redoutable qu'un autre prévu de loin (1) : parce qu'un mal subit

quantum est passio qusedam conséquent phantastam imminénlis mali; et secundum hoc potest aliquis timere timorem, ne sciliect immineat ei nécessitas timendi propter ingruentiam alicujus excellents mali. Subjacet autem voluhtati inquantum appetitus inferior obedit rationi ; unde homo potest timorem repellere; et secundum hoc timor non potest timeri, ni dicit Augustinus, in lib. lxxxiii qusest. , q. 33 il-ll, q. xi.u, a. il.

(1)- Objection timoris est malum inîminens quod non de facili repelli potest. Hoc autem ex doobus coutingit, scilicel ex magnitudine mali et ex debilitate timentis. Ad utrumque autem borum operatur quod aliquid sit insolitum et repentinum. Primo quidem facit ad hoc quod malum imminens majus appari-at. . . Secundo aliquid esse insolitum et repentinum facit ad debilitatem timentis, inquantum subtrahit remédia quaehomo potest praeparare ad repellendum futùrum malum, quae esse non possunt quando ex improviso malum occurrit (I-II, q. xlh, a. 5).

paraît plus grand, étant moins connu; en outre, parce qu'il ne nous donne pas le temps de nous préparer à la défense et nous laisse plus faibles à repousser l'attaque.

Aristote avait déjà observé que les hommes calmes et rusés sont plus à craindre que les caractères emportés et violents (1), parce que les premiers cachent leur colère et nous menacent toiit à coup, au moment où l'on ne s'y attend point ; pour les seconds, au contraire, on prévoit leur emportement, on a le temps de se prémunir ; aussi, dédaigne-t-on leur colère.

Cependant, quelquefois, plus un mal nous menace lentement, plus il paraît terrible, parce que nous en considérons longuement tous les caractères qui nous épouvantent (2) : mieux vaudrait être assailli de suite que d'avoir cette crainte

(1) Il 1 ï qui habent irara acutam, non occultant eam ; et ideo nocunienta ab eis illata non ita sunt repentina quin pnevidcantur. Sed liomines mites et astuti occultant irara ; et ideo nocuinentum quod ab eis imminet, non potest prœvideri, sed ex improviso advenit ; et propter hoc Philosophus dicit quod laies magis timentur (I-II, q. xlii, a. 5, ad 2).

(2) Sed potest propter aliquod accidens contingere quod magnitudo alicujus mali lateat, puta quuni hostes se insidiose occultant; et tune verum est quod malum ex diligenti consideratione fit terribîlius (I-II, q. xlii, a. 5, ad 3).

prolongée, qui n'en est que plus troublante.

Et les maux qui n'ont pas de remèdes, sontils plus terribles ? Oui, parce qu'ils paraissent sans fin (1). Tout se multiplie dans le temps, à mesure que le temps augmente. Qn mal dont la durée nous parait indéfinie, nous semble le plus grand des maux et le plus redoutable.

Continuons d'examiner les causes de la crainte.

En voici mu' générale : c'est l'amour. Nous savons que l'amour es! la source de toute passion d'irascibilité, comme de concupiscence. C'est parce que l'on a quelque amour, que l'on peut avoir quelque désir ou crainte, et ainsi des autres passions. La crainte vient de l'amour, par ['intermédiaire du désir et de l'aversion (2). On

(1) Ba t'iiim quae -uni in tempore, Becufldtim durationem tcmporis quodammodomepsurantar. Inde, si pati aliqaid in tempore tanto est malum, pati idem in dupki tempore apprehenditur nt duplatum; et secundum hanc rationem pati idem in infinito tempore, quod est perpetuo pati, habet quodammodo induitum augmentant. Mala autem qu», postquam advenerint, non possimt habere remedium, veï non de facili, accipinntur ut perpétua vel diutaffla; et ideo maxime, redduntur limenda (l-II, q. xui, a. 6).

(2) Ex hoc enim quod aliquis amat aliquod bonum, sequilur quod privativum talis boni sit ei malnm ; et per consequens quod timeat ipsum tanquam malum (I-II, q. xi.m, a. 1). — Sirut spes causatur vel oritur a desiderio boni, ita timor est ex

désire le bien, on fuit le mal. La simple aversion pour ce qui est nuisible fait qu'on s'éloigne d'un mal qui se présente avec le caractère de difliculté propre aux objets des passions irascibles.

Tout défaut, toute faiblesse, qui rend le mal difficile à éviter ou à vaincre, est une cause de crainte (1) : c'est une cause d'infériorité pour le sujet craintif; de là vient une disposition ;ï redouter d'être blessé.

De même, la force, la puissance, dans celui qui peut nuire ou dans une chose qui peut faire du mal, est cause de crainte (2).

N'-y a-t-il pas, cependant, un défaut, dans l'être ou l'objet extérieur, qui puisse nous être particulièrement nuisible et, par conséquent, augmenter notre crainte? Oui, si ce défaut augmente, au moins en apparence, la puissance, la force, de ce que nous craignons (3). Dans un autre

l'uga mali ; fuga autem niali oritur ex desiderio boni (I-II, q. xu, a. "2, ad 3).

(1) Defectus per se loquendo est causa timoris; ex aliquo pnim defecta virtutis contingit quod non possit aliquis de faeili repellere imminens malum (I-II, q. xi.in, a. 2).

(2) Ex hoc enim quod aliquid quod apprehenditur ut nocivum, est virtuosum, contingit quod ejus effectus repelli non potest (I-II, q. xxiu, a. 2).

(3) Contingit tamen per accidens quod aliquis defectus ex

homme, un défaut moral, iniquité, mauvais penchant, nous t'ait spécialemenl craindre d'être lésé. Un dommage ('prouve ou redouté par une autre personne peut la porter à la vengeance ou

à l'attaque et. par là, nous donner de la crainte.

fil. — (Miels sont les effets de cette passion '!

C'est d'abord un ell'et physique ou physiologique. La crainte produit une contraction de la vie ( I ». Dans l'appétit, la faiblesse de l'âme, d'où naît la crainte, diminue l'extension de sa faculté d'agir: à l'imitation de l'âme, les forces du corps se rétrécissent, la chaleur abandonne les extrémités et se porte dans les régions internes.

Saint Thomas entre dans les détails les plus précis, au sujet de ees mouvements physiolo-

ista parte causât tinaorem, inquantum ex aliquo defectu contini;it quod aliquis velit nocumentum mferre, puta propter injusliliaui, vel quia ante lœsus fuit, vel quia timet lœdi (I-ll, q. xliii, a. 2).

(I) Quod autrui aliquid difficile possif repelli, provenif ex debilitate virtutis, ut supra dictum est. Virtus autem, quanto est debilior, tanto ail pauciora se potest extendere. Et iileo ex ipsa imaginatione, quœ causât timorem, sequitur qusedam contractio in appetitu. . . Et secundum similitudinem hujus con* tractionis, quai pertinel ad appetitum animalem, sequitur etiam in timoré ex parti' corporis contractio calofis et spirituum ad interiora (I-II, q. xi.iv, a. 1).

giques.' Je ne vous dirai pas qu'il faut suivre à la lettre toutes ses descriptions scientifiques : certaines paraissent assez vieillies; c'est à peu près la physique d'Aristote, et naturellement ce n'est pas tout à fait la science moderne. Vous me permettrez, cependant, d'en dire quelques mots, pour montrer avec quel soin saint Thomas étudie à la fois les mouvements physiques du corps et les mouvements passionnels de l'àme, avec la conviction que les uns et les autres ont leur racine dans la même substance, dans le même fond de l'être.

La pâleur, qui est visible dans la crainte, est produite, d'après saint Thomas, par le retrait de la chaleur vitale dans les régions internes, et il ajoute : dans les régions inférieures du corps.

Dans la colère et l'audace, au contraire, la chaleur monte vers le cœur, et il en résulte une dilatation de la vie, au lieu de ce resserrement, de cette contraction, qui est l'effet de la crainte (1).

(I) In iratis propter calorem et siibtililalcm spirituum, qûœ proveniunt ex appetitu vindicte, interius fit spirifuum motus ah inferioribus ad superiora : et ideo congregantur spiritus ci ealor circa cor, ex quo sequitur quod irati redduntur prompt' et audaces ad invadendum. Sed in timentibus, propter frigiditatem ingrossantem spiritus moventur a superioribus ad infe-

LA CRAINTE t>.'!7

Saint Thomas pense même que la difficulté de

parler, <]iic Ton constate dans la peur, est due au refroidissemenl des esprits vitaux, qui ne peuvent plus monter jusqu'à la bouche pour former la voix ( I >.

La honte l'ail rougir et la frayeur fail pâlir: cependant, la honte est une sorte de crainte. Comment expliquer ce contraste ? Saint Thomas en a cherché la cause ; voici la raison qu'il en donne (2). Dans la crainte d'un mal contraire à la nature physique, toutes les forces du corps sui-

riora; quse quidem frigiditas conlingiteximaginatione defectus virtutis : et ideo non multiplicantur calor el spiritus circa cor, sed magis a corde refugiunt ; el propter lioc timentes non prompte invadunt sed magis refagiunl (I-II, q.xLrv.a. I,ad I).

(1) In timentibus lit motus interioris calorie el spirituum .1 corde ad ioferiora, ut dictum est: et ideo timor contrariatur tbrmationi vocis, quœ lit per emissionem spirituum ad superiora per os; et propter lioc timor tacentes facit (l-ll, cj. xi.iv, a. I,ad«).

(2) Sic enim dispouitur animal ex imaginatione mortis contrahens calorem ad interiora, sicut quando oaturaliter mors imminel ; el inde est quod timentes mortem pallescunt, nt dr citur in IV Ethic., cap. vin parum a princ. Sed malum quod limet rerecundia, non opponitur nature, sed solum appetitui animali: et ideo lit quaedam contractio secundum appetitum aninialem, non antein secundum natnram corporalcm ; sed magis anima, quasi in se contracta, vacat ad motionem spirituum et caloris ; unde lit coruni diffusio ad exteriora ; et propter hoc verecundati rubescunt (I-II, q. xi.iv, a. 1, ad 3).

l2.')X LES CASSIONS ET LA VOLONTÉ

vent naturellement le mouvement de retrait de; la passion sensible : mais, quand il s'agit d'un mal propre à L'âme, comme dans la honte, l'âme se concentre en elle-même et emploie son énergie à mettre en mouvement les esprits vitaux, à pousser la chaleur de la vie yers l'extérieur.

La même contraction de vie dont nous avons parlé, produit le tremblement, par refroidissement des membres ; le cœur lui-même tremble, parce que la chaleur vitale descend, au heu de monter vers le cœur, et tous les organes liés à la poitrine participent à ce tremblement (1).

J'ai voulu donner ces détails pour taire voir combien saint Thomas s'applique à décrire et à expliquer les modifications physiques qui accompagnent les émotions de l'âme : vous trouverez des développements encore plus complets dans la Somme théologique.

(1) Sicut supra dictum est, in timoré fit quaedam contraclio afi exterioribus ad interiora ; et kleo exteriora tïigida rémanent: et propter hoc in eis accidit tremor, qui causatur ex dcbilitate virtutis continentis membra; ad hujusmodi autem deliililatem maxime facit defectus caloris, qui est instrumeutum quo anima movet, ut dicitur in II de. Anima. .. Quia in timon; calor deserit cor, a superioribus ad inferiora tendens, ideo timentibus maxime tremit cor, et membra quœ habent aliquam connexionem ad pectus, ulii est cor ( I-II, q. xuv, a. 3, corp. et ad 3).

La crainte 239

Un autre effel de la crainte, quand elle esl Intense, esl île troubler le jugement. Gela n'esl pas particulier à la crainte. Toutes les passions violentes amènent ce trouble, dans l'appréciation de l'espril 1 1 1. < î'esl que nous sommes naturellement portés à voir les choses à la manière de nos passions, à la mesure de nos impressions personnelles: cette proportion imposée entraîne unjugemehl faux, inexact. La peur fail paraître le danger plus terrible qu'il ne l'esl en réalité.

La crainte, par elle-même, porte à chercher le moyen d'échapper au danger; mais, si elle esl intense, elle met obstacle à une délibération raisonnable ; quand elle est modérée, elle peul aider à la réflexion, en mettanl en relief la grandeur du péril ; elle donne ainsi de la prudence dans la délibération et, par là, rend plus l'or! contre le malrJ).

(Ij Homini affecto secundum aliquam passionem videtur aliquid \rl majus vel minus quam sit secundum ici veritatem : sieut amanti videntur ea quœ amal meliora, ri limenti ea quafî timet terribiliora : el sic es defectu rectitudinis jndicii quaelibet passio, quantum esl de se, impedil facultatem bene consiliandi (I-II, q. xliv,. a 2).

(i) Quando timor fuerit fortis, vull quidem homo consiliari, scd adeo perturbatur in suis cogitationibus, quod consilium adinvenire non potcst: si autcm sit parvus timor, qui sollici-

Enfin, la crainte est un empêchement à l'action : d'abord, par suite de la contraction de vie, qui diminue les forces, et aussi par le trouble intellectuel que nous venons d'expliquer.

Toutefois, la crainte tempérée facilite l'action, puisqu'elle donne plus de réflexion, plus d'attention et de prudence dans la délibération (1).

Tels sont les effets de la crainte.

Il reste à étudier l'audace, dans sa nature, ses causes et ses effets.

tudiriem consiliandi inducat nec multum rationem conturbet, potest etiam conferre ad facultatem bene consiliandi ratione sollicitudinis consequentis (I-II, q. xliv, a. 2, ad 2).

(1) Ex parte igitur înstrumentorum corporalium, timor, quantum est de se, semper natus est impedire exteriorem operationem. propter defectum caloris, qui ex timoré accidit in exterioribus membris. Sed ex parte animae, si sit timor moderatus, non multum rationem perturbans, confert ad bene operandum, inqnantum causât quamdam sollicitudinem et facit bominem attentius consiliari et operari : si vero timor tantuni increscat, quod rationem perturbet, impedit operationem etiam ex parte animœ (I-II, q. xliv, a. 4).

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