RAPPORT
Sur les Mémoires relatifs au Canal maritime de Suez, présentés à l’Académie par M. Fenmiwan De Lessers.
. Commissaires, MM Cordier, Elie de Beaumont, Dufrénoy, Amiral Du Petit-Thouars, Baron Charles Dupin rapporteur.
« Messieurs,
» Vous avez fait choix d’une Commission composée de MM. Cordier, Élie de Beaumont, Dufrénoy, amiral Du Petit-Thouars et moi, pour examiuer les Mémoires et les études présentés par M. Ferdinand de Lesseps, sur le projet d’un canal maritime à travers l'isthme de Suez. |
» Les travaux dont nous allons vous rendre compte intéressent au même degré les nations de l'Orient et celles de l'Occident; ils sont relatifs à la plus grande entreprise qu'on ait encore proposée pour ajouter aux voies naturelles de communication maritime. Il s’agit de restituer à la Méditerranée la route que le commerce avait suivie dès la plus haute antiquité; route qu'il a perdue, depuis bientôt quatre siècles, par la découverte du cap de Bonne- Espérance. |
» Le concours des sciences et des arts peut seul rendre praticable une révolution de cet ordre dans la navigation moderne. Pour la produire, il ne faudra pas moins que les progrès qui caractérisent notre époque, dans l'exécution des travaux hydrauliques les plus importants, dans les con-
(2) structions navales perfectionnées et dans l’art de naviguer soit à la voile, soit à la vapeur.
» Les peuples de l’antiquité ne considéraient pas avec autant de grandeur qu’orr l’a fait de nos jours les communications commerciales à créer par la voie que nous venons d'indiquer.
» Ils bornaient leur ambition à joindre par un canal la mer Rouge avec le Nil : ce qui suffisait pour assurer les communications entre l'Égypte et
l'Arabie.
» Cette œuvre fut commencée par le Pharaon Néchos, fils de Psammi-
tichus.
» S'il faut en croire Hérodote, sous le seul règne de Néchos, cette entreprise aurait coûté la vie à 120,000 ouvriers. Malgré la grandeur d'un tel sacrifice, le Pharaon n’acheva pas le canal de Suez. Ce prince ayant voulu consulter un oracle, il en reçut la réponse qu’accomplir un pareil ouvrage, c'était travailler pour les barbares. Les Égyptiens, et les Grecs à leur exemple, appelaient barbares tous les peuples qui ne parlaient pas leur langue.
» L'oracle dut être satisfait qu’on n'exécutât point le canal, par respect pour sa prévoyance; mais il dut être affligé que les barbares, c'est-à-dire les conquérants, arrivassent précisément par la direction que devait suivre le canal.
D Vingt-quatre siècles plus tard, à Constantinople, précisément aussi pour le même motif, un oracle de nos jours fait ajourner le canal maritime dont nous entretenons l'Académie:
» Darius, le fils du Conquérant, voulut reprendre le projet du Pharaon Néchos; il en fut détourné par de prétendus savants. Ceux-ci lui persuadérent que la mer Rouge était d’un niveau très-supérieur à celui de la Méditerranée ; et qu'elle aurait, à ce que rapporte Diodore de Sicile, inondé la basse Égypte si l’on eût ouvert à ses eaux une voie qui communiquât avec le Nil inférieur.
» Les Ptolémées, inspirés par les idées d'Alexandre le Graad, ont achevé ce que les Égyptiens et les Perses avaient les uns commencé, les autres continué.
» Enfin, après la conquête des Romains, Adrien a perfectionné l’œuvre des Grecs pour communiquer entre la mer Rouge et la branche la plus orientale du Nil.
» Omar, le compagnon de Mahomet, ayant conquis la vallée du Nil, son lieutenant Amrou lui présenta l’idée d’un canal direct de Suez à l’éluze. Ce canal, en joignant les deux mers, devait être pour la patrie de Mahomet le
(3) principe d'une prospérité nouvelle; mais un conquérant ignare, qui brülait la bibliothèque d'Alexandrie comme inutile ou dangereuse, cet esprit borné n’était pas fait pour comprendre une si grande idée. Au lieu de voir, dans une pareille entreprise, le moyen de conduire plus vite les Arabes à la conquête de l'Occident, Omar eut peur que cette voie ne conduisit trop aisément en Orient les flottes européennes.
» Plus tard, un autre musulman, El-Mansour, fit obstruer le canal de Suez au Nil, pour empêcher qu’on transportât les blés de l'Égypte à la Mecque, à Médine, qu'il se proposait d'affamer.
» Ainsi fut abandonnée, pour n'être jamais rétablie, la voie pavigable entre la mer Rouge, le Nil et la Méditerranée.
» Cependant, lorsqu'à la fin du siècle dernier un autre Alexandre eut à son tour conquis l'Égypte, son soin le plus empressé fut d'aller à la recherche des vestiges du canal terminé par les Ptolémées, vestiges qu’il découvrit Je premier. Il chargea l'ingénieur Le Père d'étudier la topographie des contrées qui séparent la mer Rouge et le Nil, d’en exécuter le nivellement et de préparer le projet d’un canal complet.
» D’autres destinées rappelérent à Paris le conquérant de l'Égypte, et les Français perdirent l'idée de canaliser dans cette contrée. En définitive, les conceptions de Le Père n’eurent d'autre réalité que leur publication dans le grand ouvrage, monument immortel d’une conquête passagère.
v On serait injuste en se montrant trop sévère à l'égard de l'ingénieur Le Père, pour l'erreur qu'il a commise dans un nivellement qu’il dut accomplir au milieu des circonstances les plus difficiles, avec des moyens insuffisants, et sans contrôle praticable d’une double opération. Il eut l’infortune de trouver à la mer Rouge une élévation beaucoup trop grande au-dessus de la Médirranée.
» Mais ses études sur la grande vallée qui, du nord au midi, marque l'antique connexion de la mer Rouge à la Méditerranée, et sur le vallon transversal qui réunit à celle-ci la vallée mème du Nil, de telles études n’en étaient pas moins précieuses. Elles mettaient en relief la pensée de rétablir une canalisation depuis longtemps disparue : Le Père en proposait l'extension jusqu’au port d'Alexandrie.
» Ces conceptions se trouvent consignées dans le grand ouvrage sur lequel la postérité ne pourra jamais fermer kes yeux. En moins d’un demisiècle elles ont porté les plus heureux fruits. Le célèbre Méhémet-Ali, le destructeur des Mameluks, étant devenu maître de l'Égypte, il s'inspira de nos traditions. C'est d’après elles qu'il creusa le canal de Mahmoudieh, qui
(4) conduit d'Alexandrie au Caire : ce canal rétablit entre ce port et les lieux où fut Memphis une communication aquatique impraticable depuis des siecles.
» Tandis que Méhémet-Ali fondait sa fortune en Égypte, les Anglais doublaient la leur en Orient. Lorsqu'ils eurent acquis cent millions de sujets dans les bassins du Gange et de l'Indus, ils furent les premiers à sentir le besoin d’établir, entre leur métropole et l'Inde, une communication moins détournée, moins lente et moins périlleuse, que la voie du grand Océan par le cap de Bonne-Espérance.
» Des études approfondies les convainquirent à tel point des avantages que présente la direction de Suez, qu'ils ne voulurent attendre l'exécution d'aucun ouvrage d'art entre la Méditerranée et la mer Rouge. Ils établirent deux navigations accélérées par la vapeur ; la première, depuis l'Angleterre jusqu’au port d'Alexandrie; la seconde, depuis Suez jusqu'a Bombay, à Calcutta, à Syngapore, à la Chine. Pour compléter chaque voyage, les dépéches, les voyageurs et les trésors furent transportés sur des chameaux, ces navires du désert, entre Alexandrie et le Caire, entre le Caire et Suez.
» À partir de ce moment, tous les efforts des Anglais tendirent à créer un moyen de communication moins imparfait et moins lent que celui des bètes de somme, pour franchir l’isthme de Suez.
» Dès 1830, entre Manchester et Liverpoul, le génie britannique avait produit une révolution complète dans la construction et la circulation des routes, par l'application de la vapeur à la traction des voitures. Il fallut cependant près de vingt années avant qu’on entreprit un chemin de fer dirigé d'Alexandrie vers le Caire, en attendant le chemin complémentaire qui doit le prolonger jusqu’à la mer Rouge.
» Lorsque cette voie sera terminée, on aura résolu l’un des problèmes désirables pour communiquer entre l’Europe et l'Inde. En apparence, on aura réduit le parcours au minimum de la durée. Cent jours de navigation par Île cap de Bonne-Espérance auront été remplacés par vingt à vingt-cinq jours, y compris la traversée par terre de l'isthme de Suez.
» Cependant, au moyen de ces innovations, on n'aura conquis la rapidité qu'aux dépens de l’économie. On ira quatre fois plus vite, mais avec une dépense double, au moins, de celle qu'exige aujourd'hui la navigation qui fait le tour de l'Afrique avec le seul secours du vent.‘ |
» Cette aggravation de la dépense, un peu trop souvent secondaire aux veux des gouvernements, est très-grave aux yeux du commerce. Elle a suffi pour que la plus grande partie des transports maritimes continuât de s’effectuer par la route la plus longue.
(5) » Aujourd’hui le chiffre qui représente le tonnage total des bâtiments expédiées de la Grande-Bretagne vers l'Orient, se subdivise ainsi qu'il suit :