LEUR DOMINATION EN EGYPTE
Lors même qu'on supposerait que les Pasteurs, après leur défaite, auraient fait un retour offensif et repris possession d'Avaris, le récit de Josèphe n'en serait par moins inexact, puisqu'il passe sous silence la première réduction de cette ville par Ahmès, et tendrait à faire considérer la forteresse des Pasteurs comme ayant résisté, même sous un Thothmès, aux armes de l'Egypte. Un pareil arrangement des faits est absolument contredit par les monuments et ne saurait être accepté. Cependant il serait possible que, dispersés sur la frontière du nord-est, les Pasteurs eussent fait quelques nouvelles tentatives contre l'Egypte, et renouvelé ces incursions en vue desquelles Amenemha i avait pris des mesures1). On pourrait canséquemment songer à attribuer aux Pasteurs l'invasion que relats' la dixième section de notre texte. L'ennemi y est désigné, comme les Pasteurs dans le papyrus Sallier I, par le nom de Fléau, calamité2). Cette qualification injurieuse était de mode alors; il s'agis-
1 ) Voir ci-devant, page 27.
2) L'orthographe, un peu différente en ce qui touche les voyelles, n'est par une objection; il existe d'ailleurs une troisième forme du même mot.
sait, d'ailleurs d'une invasion accompagnée de cruautés et de profanations comme l'avait été celle des Men-li. Mais le texte nous dit positivement que c'était un ennemi venu au midi, et qui avait exercé des violences contre les dieux du midi, ou d'une localité du midi ( ^ ^ ). Ce n'est pas de ce côté que les Pasteurs pouvaient recommencer leurs attaques. Du reste un détail du récit d'Ahmès nous porte à croire qu'il s'agit d'une peuplade de Nègres. Cet officier dit qu'il prit de force sur le navire de l'ennemi deux Maka; or, ce nom désigne de jeunes Nègres d'après l'inscription de Samneh puldiée par M. S. Birch dans son travail sur l'Inscription des mines d'or. On sait que les pharaons de la douzième dynastie avaient établi des postes militaires au sud de l'Egypte aussi bien qu'au nord, et qu'à la hauteur de Semneh, en Nubie, les barques des Nègres étaient arrêtées, à l'exception de celles qui transportaient des vivres '). Cette précaution avait pour but d'empêcher des incursions telles que celle, que nous relaie notre dixième paragraphe. Nous voyons celle-ci se terminer à la crique de Tent-to-Kabou (sans doute une anse du Nil) par la capture de tons les envahisseurs. A l'occasion de celle victoire tous les marins, et noire Ahmès en particulier, furent gratifiés d'une certaine quantité de terres.
L'extermination complète d'une autre horde ennemie est racontée dans la onzième section; cette peuplade est désignée par le nom de Teta-an ou Talan,. que je n'ai pas encore rencontré ailleurs. Rien ne permet de décider s'il s'agit ici du midi ou du nord. Le texte nous apprend seulement que des insensés s'unirent à l'envahisseur. Après la victoire notre officier obtint encore un lot de lenes, plus des esclaves.
Tels sont les événements, qui se réfèrent au règne d'Ahmès I dans la biographie de notre personnage. Ahmès Penneb fit aussi une campagne sous ce prince, mais l'indication de la localité a disparu dans une cassure de la pierre qui nous rapporte ce fait 2).
11 est conséquemment permis de conclure qu'après l'expulsion des Pasteurs, Ahmès I ne fut pas sérieusement inquiété dans son autorité rétablie sur l'Egypte entière; il n'eut plus à pourvoir qu'à des expéditions sans importance et sans danger réel pour l'indépendance nationale. Il dut avoir le
') Lopsius, Denhn II, 130, t.
'*) Voir ci-(!ev: M, p
temps de s'occuper de la réorganisation de l'Egypte et de la restauration des édifices ruinés par l'invasion. Deux inscriptions trouvées dans les carrières de Massara constatent, en effet, qu'il entreprit dans la vingt-deuxième année de son règne, la reconstruction du temple de Ptah à Memphis et de celui d'Ammon à Thôbes ').
Le règne de son successeur Amenliotep-Serka-Ra (Aniénophis I) ne paraît pas avoir été exposé à des troubles graves. Bien que les monuments de celte époque ne soient pas nombreux, il en subsiste suffisamment pour démontrer que les pompes royales et religieuses avaient dès lors pris un grand développement 2). Aniénophis 1 ne négligea pas les travaux du grand sanctuaire de Karnak, commencés par son prédécesseur 3). Nous no connaissons pas d'autres guerres entreprises par ce pharaon, que l'expédition contre l'Ethiopie mentionnée dans la douzième section de l'inscription d'Ahmès, H s'agissait, comme l'a bien fait remarquer M. Brngsch ''), d'une guerre de conquêtes et non pas de la répression d'une rébellion ou d'une attaque contre l'Egypte. Cette circonstance nous montre qu'Aménophis I, tranquille du côté du nord, ne craignait pas d'entreprendre en personne la direction d'une expédition militaire dans l'extrême sud. Le roi remonta le Nil, sous la conduite de notre capitaine de marins, mais l'ennemi fut attaqué sur terre, et notre officier se trouva chargé du commandement d'une troupe de fantassins. L'ennemi vaincu et massacré, Ahmès ramena le roi vers l'Egypte et reçut en recompense de sa vaillance un collier d'or et plusieurs esclaves. Puis on le nomma Combattant du Roi, c'est-à-dire qu'il fut admis dans l'escorte armée du pharaon. C'est ce que nous apprend la treizième section de l'inscription.
Nous trouvons dans les états de service d'Ahmès Penneb une mention de la guerre contre l'Ethiopie entreprise par Aniénophis I, et nous y apprenons en outre que le même pharaon guerroya aussi contre un peuple nommé Autukehak, dont la situation ne nous est pas connue. On a pensé qu'il devait exister une certaine relation entre ce peuple et les Kehak, nation du nord de
1 ) Lepsius, Denhm. III, pl. 3 Hrugsch, Histoire d'Egypte, p. 85.
2) Ibid., pl. 4.
) Ibid., pl. 2, b, c.
4j Histoire d'Egypte, p. !-(5.
l'Afrique. Quoiqu'il en soit, il n'y a pas à songer aux Pasteurs. Dans l'intervalle d'environ trente-trois ans qui s'est écoulé entre la prise d'Avaris et la mort d'Aménophis I, nous rencontrons la mention de cinq campagnes des années égyptiennes, dans lesquelles los Men-ti-Sati ne furent aucunement mêlés. Ils ont complètement disparu de la scène. Si Ahmès I et son successeur immédiat avaient eu à les combattre, nul doute que notre capitaine de marins, vétéran de la guerre d'indépendance, n'eût été appelé à fournir encore ses excellents services, puisque beaucoup plus tard, il fit encore une campagne en Syrie et en Mésopotamie.
Tliotbmès I, succeseur d'Aménophis I, fut un prince belliqueux. Le marin Ahmès le conduisit par le Nil à Khenthannefer, dans la Haute-Nubie; les Egyptiens attaquèrent d'abord l'ennemi sur l'eau; il n'est pas sûr que les mentions de la deuxième inscription suivent sans lacune celles de la première; mais qu'il s'agisse de la même campagne ou d'une seconde expédition de Thothmès ï, les détails donnés à la quinzième et à la seizième section de l'inscription concernent toujours les Petti de Nubie. Le roi les subjugua et rapporta, sanglants trophées de sa victoire, des ennemis suspendus la tête en bas sur les barques qui le ramenèrent en triomphe au palais de Karnak.
Après avoir ainsi terrassé le sud, Thothmes I porta ses armes dans le pays de Ruten (la Syrie) et en Naharina (la Mésopotamie). Notre officier, qui avait été élevé au grade de Her-Khennou (Commandant de Marins) à la suite de l'expédition contre Khenthannefer, reprit dans la guerre d'Asie le commandement d'un corps de fantassins. Cet emploi ne le privait pas cependant du litre de Her-Khennou, par lequel il est désigné dans son inscription funéraire.
Cette campagne, qui fut la dernière de notre héros, lui valut son septième collier d'or; il s'était emparé d'un char de guerre et des hommes qui le montaient. Le reste de sa vie s'écoula paisiblement; il nous dit lui-même qu'il a atteint la vieillesse et qu'il va bientôt reposer dans la tombe qu'il s'est préparée.
Ahmès Penneb avait également servi dans les expéditions de Thothmès l ;ontre Cousch et contre la Mésopotamie. De même que son homonyme, il s'était signalé par sa valeur et dans sa dernière campagne, il avait tué vingt-un ennemis et pris un char de guerre. ïl n'est pas question à cette époque de chars, ni de chevaux employés à la guerre par les peuples situés au midi de l'Egypte; mais les peuples de l'Asie centrale s'en servaient corn-
munément. Les bois d'Asie étaient recherchés par les Egyptiens pour la confection de leurs chars.
Sous Thothmès I le style officiel des inscriptions militaires commence à prendre la forme ampoulée, qu'il n'abandonna plus jusqu'aux plus basses époques. Ce pharaon fit inscrire le récit de ses exploits et ses prétentions à la domination universelle sur un rocher de l'île de Tombes '), au sud de Dongola. 11 s'y vante de percevoir des tributs sur les peuples du midi et sur les peuples du nord, ainsi que sur la terre entière; il a saisi les Barbares; pas un n'a échappé à la torsion de sa chevelure; les Petli de Nubie sont tombés sous ses coups; il a fait reculer leurs eaux; il a inondé leurs vallées comme un déluge, comme des eaux qui montent. Le roi est devenu semblable â Horus, lorsqu'il eut pris sa royauté éternelle; tous les pays du grand pourtour de la terre entière étaient sous ses pieds.
Sans doute il faut faire une large part à l'exagération de ce style ambitieux; mais tout au moins nous devons quelque confiance au renseignement, que nous donne le même texte concernant les limites de l'Egypte. La frontière du midi avait été portée à l'île de Tombos, non loin de l'Ethiopie; l'inscription, qui le constate, servait en quelque sorte de borne internationale. C'est l'eau, qui entoure la terre (c'est-à-dire l'océan), qui est désignée comme formant la frontière septentrionale. Ceci indique au moins que le domaine de Thothmès 1 s'étendait jusqu'à la Méditerranée. Du reste le texte insiste fortement sur la circonstance, que le pharaon possède à la fois le partage d'Horus et celui de Set, la totalité des deux mondes (des deux Egypte), et qu'il est assis sur le trône de Seb, couvert de la couronne blanche et de la couronne rouge 2).
La campagne d'Ethiopie fut accomplie pendant les deux premières années du règne de Thothmès I.
Ce prince n'eut pas alors à guerroyer dans le nord; en l'an lî de son règne, la frontière de l'Egypte, dans cette direction, était celle qu'avait laissée Aménophis 1. Plus tard i! porta la guerre en Asie, jusqu'en Syrie et en Mésopotamie, mais sans avoir eu à compter avec les Pasteurs, qui, si l'on s'en rapportait à Josèphe, auraient eu dans la région d'Avaris,
') Lepsius, Denkrn. III, pE 5, a.
J) Ces couronnes symbolisent la royauté sur la. Haute- et sur la Basse-Egypte.
LETTERK. VERH. DER KOMNKE. AKADEMIE. DE EL IV.
à l'entrée de l'Egypte, la disposition d'une armée de plus de deux cent mille hommes. Evidemment le fait rapporté par l'historien juif, démenti par les livres de l'Egypte, ne peut en aucune manière se concilier avec les renseignements historiques sagement déduits des inscriptions monumentales.
A l'exemple de ses deux prédécesseurs, ïhothmès ï, dans l'intervalle de ses guerres, se livra aux travaux de la paix; il continua la construction du grand temple d'Ammon à Thèhes, devant les portes duquel il érigea deux obélisques '). A Memphis, il fît élever un palais, appelé de son nom la demeure de Aa-Khcper-Ka- Ra, dans lequel Seti 1 fit emmagasiner des grains, en l'an II de son règne 2).
Après la campagne victorieuse de Tholhmès I dans l'Asie Centrale, l'Egypte paraît avoir joui d'une paix de quelque durée. C'est alors que le capitaine de marins Ahmès cessa son service actif. Le règne de Thothmès II, successeur de Thothmès I, ne fut pas signalé par de grands événements militaires. Ce pharaon put continuer les travaux des temples thébains. Son épouse, la reine Ma-ka-Ra, hérita de son autorité et la conserva pendant les premières années de Thothmès III.
Cependant, dès la première année de son règne Thothmès II avait eu à réprimer un soulèvement des tributaires de l'Egypte en Nubie et en Ethiopie. Le monument, qui nous relate ce fait 3), est sous le rapport do l'emphase un digne pendant de l'inscription de Thothmès I à Tombos. Le pharaon s'y glorifie à l'aise de sa domination incontestée sur la terre entière. Les Menti, dont la mention se retrouve ici, pour la première fois depuis Ahmès I dans un texte historique, viennent au roi ainsi que les Petti de Nubie, chargés de présents; les Nègres de Khenthannefer avaient été repoussés; le chef de Cousch était accouru pour se soumettre; d'autres peuplades avaient été châtiées sans miséricorde. On y avait exterminé tous les mâles, à l'exception de l'un des fils du chef Couschite. Le résultat de la campagne avait réplacé le pays sous l'autorité royale, comme autrefois.
Une inscription gravée sur le troisième pylône méridional de Karnak glorifie de nouveau Thothmès II à propos de la même campagne 4). Le roi y
') Lepsius, Denhm. III, pl. 6.
») Pap. Rollin, N°. 1885, Bib. Imp.
*) Lepsius, Denhm. III, 16, a.
*) Lepsius, Denkm. III, 18.
est représenté comme ayant agrandi les limites de l'Egypte et frappé les chefs des nations révoltées. Sa teneur se répand en tous lieux. Du côté du sud, l'empire égyptien s'étend jusqu'à Ap-lo (la corne du monde). Kémi et Tesher, c'est-à-dire la vallée fertile du Nil et les déserts qui l'avoisinent, sont entièrement placés sous l'autorité du pharaon.
Plus tard Thothmès II eut à porter la guerre en Asie. Il envoya une expédition contre les Shasous, mais il ne paraît pas l'avoir dirigée en personne. Ce fut Ahmès Penneb qu'on chargea de ramener en Egypte les prisonniers faits à cette occasion '). Son inscription constate expressément qu'il les ramena du pays des Shasous. Ces nomades n'avaient donc pas envahi le territoire égyptien; l'armée du pharaon les avait attaqués chez eux; elle avait conséquemment franchi sans obstacle la frontière du nord-est 2), et n'avait pas craint d'être coupée au retour par les deux cent quarante mille hommes que les Pasteurs, au dire de Josèphe, auraient entretenu dans l'inexpugnable Avaris.
Ainsi donc, sous ce règne, de même que sous ceux de Thothmès I et d'Aménophis I, nous chercherions vainement des traces historiques de la présence, sur le sol égyptien, d'une force très-considérable de Pasteurs, installée dans une forteresse que les armes des pharaons auraient été incapables de réduire. Les monuments qui "se rapportent à l'autorité exercée par la reine Ma-Ka-Ra sont tout aussi négatifs en ce qui concerne ce fait réellement inadmissible. Cette princesse règne comme régente après la mort de Thothmès II et pendant la minorité de Thothmès III. Son cartouche accompagne celui de ce dernier prince dans une inscription de Wadi-Maghara au Sinaï, datant de l'an XVI de leur autorité combinée 3). Mais c'est elle qui porte les titres royaux. Thothmès III, représenté comme un tout jeune homme, n'y reçoit que ceux de Dieu bon, seigneur des deux mondes. Les communications de l'Egypte avec ses établissements du Sinaï n'étaient donc nullement interrompues à cette époque. Loin de tenir sous leur domination une portion quelconque du territoire égyptien, les Men-ti n'avaient plus même la force de s'opposer aux entreprises industrielles organisées dans les déserts, que leurs hordes pillardes avaient de tout temps mis à contribution.
') Voir ci-devant, p. 23.
2) Voyez Voyage d'un Egyptien, p. 113.
2) Lepsius, Benkm. III, 28, 2.
Thothmès III, le plus grand conquérant parmi les souverains de l'Egypte,, à peine arrivé à la virilité, commença la longue série de ses campagnes victorieuses. En l'an XXII de son règne, il partit de la ville frontière de Djor. Le texte malheureusement mutilé, qui relate ces événements importants, mentionne ensuite la ville de Sharohan, celle-là même qu'Ahmès 1 assiégea après la prise d'Avaris. Nous sommes bien dans la localité, qu'occupaient les Pasteurs, mais ceux-ci ont disparu, et Thothmès III n'aura à combattre que des peuples de la Palestine et de la Syrie.
L'histoire des guerres de Thothmès III formerait un gros livre. C'est un sujet qui ne se rattache plus à celui que je traite spécialement. J'avais seulement à faire ressortir la circonstance que, pas plus que ses prédécesseurs, Thothmès III n'a eu à faire la guerre aux Pasteurs. S'il eût été la libérateur de l'Egypte, s'il eût le premier chassé d'Avaris les Pasteurs, il n'aurait pas manqué d'ajouter ce fait glorieux au récit de ses conquêtes sculpté d'après ses ordres sur le palais de Karnak.