LES PASTEURS LEUR NOM LEUR RACE
Toutes les listes grecques s'accordent à donner à ces farouches conquérants d'Egypte, le nom de noi/uevfg, qui signifie pasteurs. Ce nom paraît être une traduction du mot, par lequel les Egyptiens les désignaient. Mais quel était ce mot?
Nous avons vu que le Papyrus Sallier 1 se sert, pour nommer les Pasteurs, du mot Fléaux, en égyptien, 1) ^^77 > AàT- ^'a' monl!'é que ce groupe, déterminé par l'hiéroglyphe de la mort ou par celui du mal, exprime l'idée malheur, calamité, fléau, germe pestilentiel Il n'est pas nécessaire de revenir sur ce point philologique, qui est au-dessus de toute discussion, mais il faut bien faire ressortir cette circonstance, que les Egyptiens ne se bornaient pas à rappeler l'époque des Pasteurs comme une époque de calamité; ils donnaient le nom de Fléaux aux Pasteurs eux-mêmes. C'est ce que prouvent les phrases: l'Egypte était aux Fléaux; les Fléaux étaient à la ville des Amous. Mais cette qualification haineuse n'a évidemment jamais servi d'ethnique.
L'inscription du chef des marins Ah mes emploie pour désigner le peuple, qui fut chassé d'Avaris la dénomination de Men-Sati, ou Men-ti-Sati. Je ne suis pas certain qu'il ne faille pas comprendre Men-ti et Sati; dans ce cas, il deviendrait nécessaire d'admettre que les Pasteurs appartenaient à deux races distinctes. On trouve, en effet, ces noms de peuples employés indépendamment l'un de l'autre, et de plus ils sont quelquefois rapprochés dans des textes, où ils ne conservent pas moins leur indépendance; par exemple, au papyrus magique h Marris, où le dieu S hou est invoqué comme l'iinmolateur du Men-ti et du Sali *).
On trouve aussi la combinaison Petti- Sati et même celle de Petti- Menti 3), qui ne me paraissent pas être autre chose que l'accouplement des noms de peuples différents: les Petti et les Men-ti; les Petti et les Sati. Je crois même' que ces trois désignations Men-ti, Sati et Petti, s'appliquent plutôt à
') Mélanges Egypt. I, p. 29.
s) Pl. 2, lig. II.
s) Pour la lecture Petti au lieu de Haiinu, voir Zeitschr. fur aeg, Spr, 1867, p. 78.
des races, à des familles de peuples, qu'à des nations bien définies. C'est dans tous les cas la désignation la plus ancienne des peuplades voisines de l'Egypte, vivant avec elle dans un état habituel d'hostilité. Les Men-ti caractérisaient les ennemis qui menaçaient sans cesse la frontière du Nordest. Les Petti de Nubie exerçaient leurs déprédations au midi.
Cet emploi de ces deux dénominations est rendu manifeste par une inscription de l'an I de Thotmès II '); on y lit: »Que tous les Barbares «étaient abattus aux pieds du pharaon; qu'à lui venaient les Menti avec » (des tributs) 2) et les Petti de Nubie, avec des fardeaux, que la frontière «méridionale avait été portée à Ap-to et la frontière septentrionale aux extrémités les plus reculées." On remarquera facilement ici l'intention antithétique du texte, qui oppose les Men-ti aux Petti de Nubie, comme le sud au nord.
Ainsi donc le double nom Men-ti-Sati donné aux Pasteurs par l'inscription d'Ahmès nous apprend seulement que ces Barbares faisaient partie de deux groupes de peuples de race asiatique. J'avais admis que le premier de ces noms men ou menti 3), se trouvant quelquefois déterminé par le signe du pasteur, est le thème antique du copte j^oomç, pascere. Cette dérivation est possible et même probable. Toutefois il y a lieu de remarquer qu'à la place de ce dé termina tif on trouve parfois l'homme muni d'une espèce de pioche, et que dans ce cas le mot men se dit du travail de la terre ou de la pierre 4). D'un autre côté, le signe du pasteur, même dans la désignation des ennemis de l'Egypte, est souvent accolé à d'autres noms que celui de men. Je le trouve notamment employé à propos de peuplades méridionales dans l'inscription de Thotmès II, citée plus haut 5).
II n'est pas bien certain en définitive que les anciens Egyptiens aient attribué le sens de pasteur à cette dénomination ethnique; les déterminatifs n'ont qu'une valeur relative; lorsqu'ils se contredisent dans un même groupe de signification unique, on ne doit pas y attacher d'importance.
') Denhn. III, pl. a.
*) Lacune.
3) Ti est une particule de redoublement, qui indique le plus souvent que la lettre ou la syllabe précédente doit être répétée deux fois. Le nom pourrait donc être articulé menmen.
'•) Voir Pap. Mag. Harris, loc. cit.; Anastasi I, pl. 1, 8; Sallier II, pl, 4, IK
5) Denhn. III, 16, a, lig. 7 et 13.
liETTEBK. VERH. DER KONINKL. AKADEMIE. DEEL IV,
Si l'on accorde quelque confiance au récit de Manéthon, rapporté par Josèphe, on est d'ailleurs amené à reconnaître que le mot égyptien rendu par noïjueveç, était de la forme sôs. A la vérité nous ne connaissons
aucun mot hiéroglyphique de cette forme, ayant cette valeur; mais le copte a conservé ,igu>c, pastor, auquel conviendrait parfaitement la transcription grecque aag. Malheureusement la citation de l'historien juif témoigne, comme je L'ai déjà fait remarquer, d'une ignorance absolue de la langue égyptienne '). Manéthon n'a jamais pu hésiter entre l'acception roi et l'acception captif pour la première syllabe hik du nom de Hyksos. On ne comprendrait pas d'ailleurs la composition de ce nom, au moyen de deux mots empruntés l'un à la langue sacrée, l'autre à une prétendue langue vulgaire, qui aurait été en usage même sous l'Ancien-Empire. Comment d'ailleurs supposer que le peuple tout entier des Pasteurs ait pu être appelé rois pasteurs? Que le mot Hik signifie roi ou qu'il signifie captif, il ne resterait pour exprimer l'idée Pasteur que la syllabe Sôs, que nous ne rencontrons pas, non plus que la combinaison Hik-sôs, dans les documents originaux relatifs aux Pasteurs.
11 existe bien un peuple nommé Shasu, qu'on a voulu identifier avec les Hyksos. Mais les textes assez nombreux qui nous parlent de ce peuple s'opposent rigoureusement à cette assimilation 2). Je crois qu'aucun égyptologue ne persiste à la proposer. Au surplus, si le nom de Hyksos est formé de deux mots égyptiens, il n'appartient pas à coup sur à la langue des Pasteurs. Ce serait une qualification égyptienne de la race, mais nous n'y retrouverions pas l'ethnique que nous cherchons.
Les commentaires des abréviateurs grecs sérient de si près les notions réellement empruntées à Manéthon, qu'il est très difficile de s'y reconnaître. Aujourd'hui, grâce à la connaissance que nous avons de la langue égyptienne, nous pouvons cependant distinguer les causes de certaines confusions. Dans le cas spécial qui nous occupe, par exemple, il est aisé de voir que Manéthon, dans le cours de son histoire, a pu, d'après les expressions des Livres sacrés, nommer les rois des envahisseurs de l'Egypte: Hyk-shôs, rois
l) Voir ci-devant, page 14.
*) Voir Voyage d'un Egyptien, p. 111 et suivantes. Le capitaine Ahmès Penneb fit une cam pagne contre les Shasous sous Tliotmès II. Voyez ci-devant, p. 23.
vils, et leur peuple, surtout après sa défaite, Haq-shôs, captifs vils. Ainsi s'expliquerait la double traduction fautive donnée par Josèphe, historien que préoccupait surtout le désir de faire considérer les Pasteurs comme les ancêtres du peuple hébreu. Toutefois il ne paraît pas attacher lui-même beaucoup de valeur à ce nom de Hyksos, que seul il rapporte entre tous les abréviateurs de l'annaliste égyptien. Dans tout son récit, il ne se sert, à l'exemple d'Eusèbe, d'Africain, etc., que du nom de Ttoî/uevsg, pasteurs. Nous n'avons aujourd'hui aucun motif de changer cette dénomination, qui a au moins le mérite de laisser la question ouverte pour une solution définitive, si de nouveaux documents nous viennent en aide.
Quoiqu'il en soit de la forme exacte de leur nom, il est au moins certain que les Pasteurs appartenaient à ce groupe de peuples asiatiques, nommés Menti et Sati, si fréquemment cités par les monuments égyptiens. Ils apparaissent l'un et l'autre sous l'Ancien-Empire. Un papyrus de la XIIe dynastie parle de la muraille que le roi avait fait élever pour repousser les incursions des Sati '). Amenenha I se vante ailleurs de les avoir fait courir comme des chiens de chasse -). Quand aux Men-li, ils sont cités sur les inscriptions du Sinaï dès les premières dynasties, de même que les Pelti 3)„
Si nous ne rencontrons ni sur les monuments, ni dans les auteurs, le nom véritable des Pasteurs, nous ne sommes pas plus heureux en ce qui touche la détermination précise de la race, à laquelle ils appartenaient. D'après les extraits, Manéthon les aurait regardés tantôt comme des Phéniciens, tantôt comme des Arabes. Mais, à en juger d'après les noms donnés par les listes, il est difficile de voir en eux un rameau de la famille chananéenne ou de la famille ismaëlienne. Ces noms: Sala lis ou Saïtes, Bnon ou Béon, Pakhnan ou Apakhnas, Staon, Arkhlès, Aphobis, etc., ont une physionomie particulière, qui ne permet pas de les rapporter aux langues syro-araméennes.
La seule chose que nous puissions tenir comme vraie, c'est que les Pasteurs venaient de l'orient de l'Egypte. Sis avaient forcé la frontière égyptienne, précisément sur le point où Amenemha I l'avait fortifiée contre les incursions des Sati. Nous sommes conséquemmont encore amenés à les assi-
') Voir Chabas, Papyrus de Berlin, p. 38 et 52.
J) Pap. Sallier, II, pl. 3, 1.
3) Denkm, II, 39 en /,■ Ibid. pl. 2 en c
miler aux Men-ti et aux Sati, et à conclure que selon toute probabilité, ils formaient des tribus errantes occupant les déserts situés à l'est du Delta, dans la péninsule du Sinaï, dans l'Arabie-Pétrée et dans l'Arabie déserte.