DOMINATION DE L'EGYPTE PAR LES PASTEURS
Jusqu'à présent nous manquons absolument des moyens d'identifier le nom du roi sous lequel les Pasteurs s'emparèrent de l'Egypte avec aucun des cartouches royaux que nous ont livrés les monuments. Ce nom que les manuscrits de Josèphe donnent sous les formes Timaos, Timaios, Amunlimaios, et qui est transformé en Amoulhartaios par Eratoslhènc, a bien une physionomie égyptienne. On pourrait facilement le rétablir en hiéroglyphes de plusieurs manières; mais il faut s'abstenir, en pareille matière, de proposer même une hypothèse vraisemblable. Je veux seulement faire observer qu'il s'agit, selon toute probabilité, d'une combinaison dans laquelle entre le nom du dieu Ammon. Si, par exemple, le cartouche égyptien était Amon-ti-ma (Ammon donnant la justice), il a pu arriver que, par abréviation, le monarque ait été quelquefois désigné par les deux syllabes ti-ma, seules, de même que Sessou-Ra a été souvent appelé Sessou tout court '). Je ne suis nullement convaincu que les choses se soient passées de la sorte, bien que celte supposition rende parfaitement compte des noms manéthoniens Timaios et Amunlimaios. Mais, sans accepter un Ammon-ti-ma, que les monuments ne nous ont pas encore rendu, il faut surtout éviter de confondre Amunlimaios avec l'un des Amenemha, ce nom étant plusieurs fois rendu par les listes sous la forme Amenemès, Ammenemès et Amman emès.
Ce que nous savons des commencements de la domination des Pasteurs est limité au récit de l'historien Josèphe, que j'ai rapporté clans Tune des sections précédentes 2). D'après cet historien, c'était un peuple de race ignoble, qui, se jetant à l'improviste sur l'Egypte, la subjugua sans combat; puis signala sa haine contre le peuple égyptien par d'abominables cruautés: il incendia les villes, renversa les temples, et massacra la population
1 ) Voir Voyage d'un Egyptien, p. 22. Au papyrus Abbott, le prénom Serka-Ba, d'Amenophis I est aussi abrégé en Ser-Ka.
■) Voir page 11.
ou la réduisit en esclavage. Les six premiers rois de ces Barbares, mus par la même animosité politique, firent constamment la guerre, comme pour anéantir la race égyptienne.
Tel fut le régime, qui pesa pendant deux cent cinquante ans sur l'Egypte, au dire de Manéllion. Si ces faits sont exacts, il n'est pas surprenant que la série monumentale nous présente une lacune à l'époque correspondante. Mais il est tout naturel aussi que cette désastreuse époque ait laissé chez les Egyptiens un souvenir plein de haine.
On comprend aisément, dès lors, le motif qui leur a fait employer, pour désigner leurs cruels oppresseurs, le mot aat, fléau, peste, un nom à la fois de détestation et de terreur. Cette circonstance m'avait paru très-caractéristique. Je l'ai signalée dans un Mémoire spécial 1 ). Mais, depuis lors, les textes historiques publiés par M. Dùmichen, nous ont révélé une nouvelle allusion aux malheurs, qui avaient frappé l'Egypte sous la domination des Pasteurs.
Apres le récit de l'invasion des Libyens et de leurs confédérés dans la Basse~Egypte, le texte décrit leur défaite par l'armée du pharaon, la terreur et la fuite de leur chef, et le riche butin fait après la victoire. »Lc chef «ennemi précipite sa fuite, avec un nombre de ses misérables soldats (qui «n'étaient pas) tombés frappés par le glaive. Alors les officiers qui étaient »sur les chars du roi se mirent à leur poursuite, les (abattirent) avec leurs «glaives et les massacrèrent tous. On n'avait pas vu cela, dit alors le scribe «égyptien, au temps des rois de la Basse-Egypte, lorsque ce pays d' Egypte » était en (leurs mains), et que le Fléau s'y tenait, à l'époque où les rois »de la Haute-Egypte ne pouvaient pas les repousser 2)."
On voit que, dans ce texte curieux, l'Egyptien, triomphant d'une victoire récente, reporte sa pensée à l'époque où d'autres Barbares trouvèrent sa patrie au dépourvu, et la réduisirent à une longue impuissance. Cette différence dans le développement de la force nationale était sans aucun doute pour le roi Ménephtah un éloge des plus flatteurs, malgré ce que pouvait avoir d'amer le souvenir des revers éprouvés plusieurs siècles auparavant par
') Les Pasteurs — La Peste, Mélanges Egyptol. I, p. 29.
-) Diïmichen, Inscr. hist. pl. 4, 'à~l et sqq. Les mots entre parenthèses correspondent à îles lacunes du texte. Comparez: De Rougi', Mémoire sur les attaques etc., tirage à part, pag. 10.
l'Egypte. Ce qu'il y a d'important pour nous dans cette relation, c'est qu'elle appelle encore les Pasteurs de ce nom iVaat, Fléau, qui, s'il ne nous donne pas le nom national de ces Barbares, nous confirme au moins le rapport de Manéthon en ce qui concerne le traitement cruel, qu'ils firent subir à l'Egypte.
Mais il ne faut pas perdre de vue que l'annaliste égyptien attribue tout spécialement ce régime barbare au temps de la conquête et aux six premiers règnes des rois Pasteurs. A cette période de lutte sans trêve de ces envabisseurs contre les Egyptiens dispersés succédèrent des temps plus calmes, pendant lesquels la paix subsista entre les deux races. Cette nouvelle période dura environ deux cent soixante ans. Les Egyptiens paraissent avoir mis à profit cet intervalle de répjj pour s'organiser dans le midi. Lorsqu'ils se sentirent assez forts et que les Pasteurs égyplianisês eurent perdu la rude énergie qui faisait leur force, les chefs nationaux entreprirent de délivrer leur patrie du joug étranger. Après cinq siècles d'oppression, l'Egypte secoua sa torpeur, et commença celte guerre rude et longue, à laquelle le pharaon Ahmès 1 mit une heureuse fin.
La domination des Pasteurs sur l'Egypte doit être conséquemment partagée en trois époques distinctes. Relativement aux deux premières, celle de rétablissement violent de leur autorité, et celle de leurs rapports paisibles avec les Egyptiens refoulés, les monuments originaux ne nous ont encore rien appris, si ce n'est le souvenir haineux qu'en conserva la nation vaincue et humiliée. Mais nous sommes un peu mieux partagés relativement à la troisième époque, celle de la délivrance de l'Egypte. C'est ce que nous allons étudier dans le paragraphe suivant.