LIVRE II
a vrai; ce jeune garçonnet qu'il a vu en a son jardin, c'est lui-même qui jadis ap- « parut à nos pères et leur dit en songe « qu'ils nous envoyassent garder les bêtes a aux champs. Comment le pourra-tron a prendre? Il est petit et s'enfuira; de lui a échapper n'est possible, car il a des ailes oc et nous atteindra. Faut-il avoir recours <c aux Nymphes? Pan n'aida de rien Philéta^ « quand il aimoit Amaryllide. Essayons '< les remèdes qu'il a dit, baiser, accoler, a coucher nue à nu. Vrai est qu'il fait a froid; mais nous l'endurerons. » Ainsi leur 'étoit la nuit une seconde école en laquelle ils recordoient les enseignements de Philétas.
Le lendemain au point du jour ils menèrent leurs bêtes aux champs, s'entrebaisèrent l'un l'autre aussitôt qu'ils se virent, ce qu'ils n'avoient oncques fait encore, et, croisant leurs bras, s'accolèrent; mais le dernier remède..., ils n'osoi^nj, se dépouiller et coucher nus. Aussi eût- ce été trop hardiment fait, non pas seulement à jeune bergère telle qu'étoit Chloé, mais même à lui chevrier. Ils ne purent donc la nuit suivante reposer non plus que l'autre, et n'eurent ailleurs la pensée qu'à remémorer ce qu'ils avoient fait, et regretter ce qu'ils
6o DAPHNIS ET CHLOÉ.
avoient omis à faire, disant ainsi en euxmêmes : a Nous nous sommes baisés, et de « rien ne nous a servi ; nous nous sommes a l'un l'autre accolés, et rien ne nous en a est amendé. Il faut donc dire que cou- « cher ensemble est le vrai remède d'amour; « il le faut donc essayer aussi. Car pour « sûr il y doit avoir quelque chose plus « qu'au baiser. »
Après semblables pensers, leurs songes, ainsi qu'on peut croire, furent d'amour et de baisers, et ce qu'ils n'avoient point fait le jour, ils le faisoient lors en songeant, couchés nue à nu. Dès le fin matin donc ils se levèrent plus épris encore que devant, et chassant avec le sifflet leurs bétes aux champs, leur tardoit qu'ils ne se trouvoient pour répéter leurs baisers, et de si loin qu'ils se virent, coururent en souriant l'un vers l'autre, puis s'entre- baisèrent, puis s'entre-accolèrent; mais le troisième point ne pouvoit venir; car Daphnis n'osoit en parler, ni ne vouloit Chloé commencer, jusqu'à ce que l'aventure les conduisit à ce faire en cette manière.
Ils étoient sous le chêne assis Tun près de l'autre, et ayant goûté du plaisir de baiser, ne se pouvoien t saouler de cet te vol upté. L'embrassement suivoit quant et quant pour