‹ Les pastorales de Longus, ou Daphnis et ChloéChapitre 27 sur 74 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

affaire d'une corde dont on suspend la meule à presser le raisin, étant la sienne par aventure usée ou rompue, s'en vint de nuit au bord de la mer, et, trouvant le bateau sans garde, délia la corde qui le lioit, l'emporta en son logis et s'en servit à son besoin. Le matin ces jeunes gens cherchèrent partout leur corde ; mais nul ne confessoit l'avoir prise : par quoi, après qu'ils eurent un peu querellé avec leurs hôtes, ils tirèrent outre, et ayant fait environ deux lieues, vinrent aborder à ces ch^imps où se tenoient Daphni s et Chloé, pour ce qull y avoit, ce leur sembla, belle plaine à courir le lièvre. Or n'avoient-ils plus de corde pour attacher leur bateau, et à cette cause prirent du franc osier vert, le plus long qu'ils purent finer, le tordirent et en firent une hart, dont ils lièrent leur bateau à terre, puis, lâchant leurs chiens, se mirent à chasser et tendirent leurs toiles aux passages qu'ils trouvèrent plus à propos. Ces chiens, en courant çà et là et aboyant, effrayèrent les chèvres de Daphnis, lesquelles abandonnèrent in* continent les coteaux, et s'enfuirent vers la marine, là oîi, ne trouvant rien à brouter parmi le sable, aucunes plus hardies que les autres s'approchèrent du bateau et rongèrent la hart d'osier vert dont il étoit attaché.

La mer étoit un peu émue d'un vent de terre qui selevoit; le bateau une fois délié, les vagues le poussèrent, l'éloigrêrent du bord et le portoient en mer ; de quoi les chasseurs s'étant apperçus, les uns accoururent au rivage, les autres rappelèrent leurs chiens, et tous ensemble menoient tel bruit que les gens de là entour, pâtres, vignerons, laboureurs, les entendant, vinrent de toutes parts; mais ils n'y purent que faire. Car le vent, fraîchissant toujours de plus en plus, mena la barque au gré du flot si roide et si loin, qu'elle fut tantôt hors de vue.

Par quoi ces jeunes gens, dolents outre mesure, perdant leur bateau, biens et tout, cherchèrent le chevrier qui devoit garder les chèvres, et trouvant li Daphnis parmi les regardants, en chaude colère commencèrentà le battre età le vouloir dépouiller; même y en eut un d'entre eux qui détacha la laisse dont il menoît son chien, et prit les deux mains à Daphnis pour les lui lier derrière le dos. Lui, comme ils le battoient, crioit, imploroit l'aide d'un chacun, mais sur tous appeloit à son secours Lamon et Divli?, lesquels accourus, tous deux verts vieillards, ayant les mains rudes, endurcies du labeur des champs, prirent très bien

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sa défense contre les jeunes Méthymniens, en leur remontrant qu'il falloit entendre du moins ce garçon, pour voir s'il avoit tort, et que chacun dît Ises raisons. Ceux de Méthymne le voulurent, et d'un commun accord on élut pour arbitre le bouvier PhilétaS) à cause que c'étoit le plus ancien qui se trouvât là présent, et qu'entre ceux de son village il avoit le bruit d'être homme de grande foi et loyauté. Adonc les jeunes gens, prenant la parole, firent en termes courts et clairs leur plainte de telle sorte, devant le chef bouvier :

<c Nous étions descendus en ces champs (c pour chasser, et avions attaché notre bar- « que au rivage avec une hart d'osier vert ; « puis nous lious étions mis en quête avec <K nos chiens, et cependant les chèvres de « celui-ci sont venues, ont mangé Tosier (c dont notre bateau étoit attaché, et par « ainsi l'ont détaché. Vous mêmes l'avez « pu voir emporté en pleine mer. Et ce et qu'il y a dedans perdu pour nous, com- « bien pensez- vous qu'il vaille ? Combien a d'habits et d'équipages ! Combien de « beaux harnois pour nos chiens! et de « l'argent plus qu'il n'en faudroit pour « acheter tous ces champs! En récompense « de quoiy nous voulons emmener ce mé-

Daphnis et Chloéi j

a chant chevrier-ci, lequel entend si mal « le métier dont il se mêle, que de hanter K avec ses chèvres au long des plages de fa « mer, comme s'il étoit marinier. »

Voilà ce que dirent les Méthymniens.

Daphnis étoit tout moulu des coups qu'il avoit reçus ; mais, voyant Chloé présente, il ne s'étonna de rien, et leur répondit franchement : « Je garde bien mes chèvres, « et n'y a personne en tout le village qui « se soit jamais plaint que pas une d'elles a ait rien brouté en son jardin, ni rompu a ou gâté un bourgeon dans sa vigne. Mais « ceux-ci eux-mêmes sont mauvais chaste seurs, et ont des chiens mal appris, qui c ne font que courir çà et là, et aboyer tant « et si fort, qu'ils ont effarouché mes chè- « vres et les ont chassées de la plaine et de « la montagne vers la mer, comme eussent a pu faire des loups. Or à présent elles ont « mangé quelque osier : pouvoient-elles a emmi ces sables brouter le thym ou le a serpolet? Leur bateau est péri en mer:

a qu'ils s'en prennent à la tourmente, mes « chèvres n'en sont pas cause. Voire mais, il ce y avoit dedans tant de biens, des habits, « de l'argent : Et qui seroit si sot de croire « qu'un bateau portant^ tout cela n'eût « pour l'attacher qu'une hart d'osier? »

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