LIVRE III
a loup m'a poursuivi. — Et où en est la trace? « —Je suis venu chasser aux oiseaux. — Que « ne t*en vas-tu donc après que tu en as assez a pris? — Je veux voir Chioé. » Telle chose ne se pouvoit bonnement confesser à un père et à une mère. Ainsi n'y avoit-il pas une de toutes ces occasions-là qui ne portât quelque soupçon. » Mieux vaut, disoit-il, « que je m'en aille. Je la reverrai au prin- « temps : non cet hyver , puisque les a Dieux, comme je crois, ne veulent pas. »
Ayant fait en lui-même ces devis, et serrant jà ce qu'il avoit pris de grives et autres oiseaux, il s'en alloit partir; mais, comme si expressément Amour eût eu pitié de lui, voici qu'il avint :
Dryas et sa famille à table, le pain et la viande toute prête, chacun entendoit à boire et à manger, et cependant un des chiens de la bergerie, voyant qu'on ne se donnoit point de garde de lui, happe un lopin de chair et s'enfuit hors de la maison; de quoi Dryas courroucé, pour autant mêmement que c'étoit sa part, prend un, bâton et court après. En le poursuivant il vint à passer au long de ce lierre oU Daphnis avoit tendu ses gluaux, et le vit comme Il chargeoit déjà sa prise sur ses épaules,* prêt à s'en retourner; et sitôt qu'il Taper-
çut, oubliant et chair et chien : « Dieu te gard, mon fils! » s'écria-t-il; puis le vient accoler et baiser, le prend par la main et le mène en sa maison.
Quand vils se virent l'un l'autre, à peine qu'ils ne tombèrent tous deux, de grande aise qu'ils eurent. Ils se forcèrent toutefois de se tenir sur leurs pieds, s'entr'appelèrent, se donnèrent le bon jour, et se baisèrent, ce qui leur fut comme un.étai et appui qui leur vint à point pour les engarder de tomber.
Ayant ainsi Daphnis contre son espérance vu , et davantage ayant baisé sa Chloé, s'assit auprès du feu et déchargea sur la table ses grives et ses ramiers, contant à la compagnie comment, ennuyé de tant demeurer à la maison, il s'en étoit venu chasser aux oiseaux, et comment il en avoit pris aucuns avec des collets, d'autres avec des gluaux, ainsi qu'ils venoient aux grains de lierre et de myrte. Ceux de la maison le louèrent grandement de son bon esprjit, et le prièrent de manger à bonne chère de ce que le mâtin leur avoit laissé, commandant à Chloé qu'elle leur versât à boire, ce qu'elle fit bien volontiers, à tous les autres premièrement, et puis à Daphnis le dernier; car elle faisoit semblant d'être