LIVRE ni
fâchée contre lui de ce qu'étant venu si près, il s'en étoit voulu aller sans la voir ni parler à elle ; et néanmoins /avant que lui présenter à boire, elle. but un trait en la tasse, puis lui bailla le demeurant, et lui, encore qu'il eût grand'soif , but lentement et à longue haleine, pour en avoir tant plus de plaisir.
Si fut tantôt la table vide de pain et chair, et lors, assis, ils lui demandèrent nouvelles de Myrtale et Lamon, disant qu'ils étoient bien heureux d'avoir un tel bâton de leur vieillesse ; desquelles louanges Daphnis n'étoit pas marri, mêmement qu'on les lui donnoit en présence de sa Chloé. Mais quand ils lui dirent qu'ils le retenoient ce jour et celui d'après, à cause qu'ils dévoient le lendemain faire un sacrifice à Bacchus, peu s'en fallut qu'il ne les adorât au lieu de Bacchus. Si tira de son bissac force gâteaux, et des oiseaux qu'ils habillèrent pour le souper. Ainsi fut derechef le feu allumé , le vin tiré , la table dressée, et sitôt qu'il fut nuit close se mirent à manger, après quoi ils passèrent le temps, partie à faire des plaisants contes, et partie à chanter, jusqu'à ce que sommeil leur vint ; et lors ils s'en allèrent coucher, Chloé avec sa mère, Daphnis avec Dryas.
Daphnis et Chloé. 7
Chloé n'eut autre bien la nuit que de penser à son Daphnis, qu'elle verroit le lendemain tout le jour, et lui se repaissoit d*une vaine volupté, tenant à grand heur de coucher seulement avec le père de sa Chloé; de sorte que plus d'une fois il l'embrassa et baisa, croyant en rêve embrasser et baiser Chloé.
Le matin il fit un froid extrême, et tira un vent de bise si âpre qu'il' brûloit et perçoit tout. Quand ils furent levés, Dryas sacrifia à Bacchus un chevreau d'un an, alluma un grand feu et apprêta le dîner.
Adonc, cependant que Napé entendoit à cuire le pain, et Dryas à faire bouillir le chevreau, Chloé et Daphnis, étant de loisir, sortirent tous deux de la maison et s'en allèrent sous le lierre, oti ils dressèrent des collets, tendirent des gluaux et prirent encore grand nombre d'oiaeaux^ en s'entre-baisant parmi continuellement, et tenant tels propos amoureux : « Je suis venu pour toi, « Chloé. — Je sais bien, Daphnis. — ^A cause « de toi. belle, je t|ie ces pauvres oiseaux, a Qu'est-il de nos amours ? m'as-tu point « oublié ? — Non, par les Nymphes que je «c t'ai jurées dans cette grotte oti nous nous « reverrons dès que la neige sera fondue.
« — Ah ! Chloé, qu'elle est haute cette neige !