LIVRE III
aux branches des arbres. A terre elles avoient meilleure senteur, aux branches elles étoient plus fraîches; les unes sentoient comme malvoisie, les autres reluisoient comme or.
Parmi ces pommiers , un, ayant été déjà tout cueilli, n'avoit plus ni feuille ni fruit, l Les branches étoient nues, et n'étoît demeuré qu'une seule pomme à la cime de la plus haute branche. La pomme, belle et grosse à merveille, sentoit aussi bon ou mieux que pas une; mais qui avoit cueilli les autres n'avoit osé monter si haut, ou ne s'étoit soucié de l'abattre; ou possible une si belle pomme étoit réservée pour un pasteur amoureux. Daphnis ne Teut pas sitôt vue qu'il se mit en devoir de Taller cueillir. Chloé l'en voulut garder; mais il n*en tint compte; pourquoi elle, peureuse et dépite de n*étre pas écoutée , s'en fut oti étoient leurs troupeaux, et Daphnis, montant au fin faîte de l'arbre, atteignit la pomme, qu'il cueillit, et la lui porta, et, la voyant mal contente, lui dit telles paroles : « Cette «c pomme, Chloé ma mie, les beaux jours « d'été l'ont fait naître , un bel arbre la « nourrie; puis, mûrie par le soleil, for- « tune l'a conservée. J eusse été aveugle « vraiment de ne la pas voir là , et sot,
« l'ayant vue, de l'y laisser, pour qu'elle '( tombât à terre, et fût foulée aux pieds « des bêtes, ou envenimée de quelque ser- « pent qui eût frayé au long; ou bie-n, a demeurant là-haut, regardée, admirée, <c enviée, eût été gâtée par le temps. Une « pomme fût donnée à Vénus comme à la « plus belle; tu mérites aussi bien le prix, ce Ayant même beauté l'une et l'autre, a vous avez juges pareils. Il étoit berger, a lui ; moi je suis chevrier. »
Disant ces mots , il mit la pomme au giron de Chloé, et elle, comme il s'approcha, le baisa si soevement, qu'il n'eut point de regret d'être monté si haut, pour un baiser qui valoit mieux à son gré que les pommes d'or.