LIVRE IV
serviteur de la maison apporta dedans un bassin d'argent ces enseignes, et les montra de rang à chacun des conviés. Il n'y eut personne des autres qui les reconnût, fors un nommé Mégaclès, qui, pour sa vieillesse, étoit au bout de la table, lequel, sitôt qu'il les aperçut, les reconnut incontinent, et s'écria tout haut : «O Dieux!
a que vois-je là ! Ma pauvre fille, qu'es-tu « devenue? es-tu en vie? ou si quelque (c pasteitr a enlevé ces enseignes qu'il aura • « par fortune trouvées en son chemin? Je « te prie, Dionysophane, de me dire dont a tu les as recouvrées : n'aye point d'envie (c que Je recouvre ma fille comme tu as re- « couvre Daphnis. »
Dionysophane voulut premièrement qu'il contât dev0.nt la compagnie comment il avoit fait exposer son enfant. Adonc Méga-* clés, d'une voix encore toute émue : « Je « me trouvai, dit-il, long-temps y a, quasi <c sans bien, pource que j 'a vois dépendu a tout le mien à faire jouer des jeux puce blics, et à faire équiper des navires de a guerre ; et, lorsque cette perte m' advint, « il me naquit une fille, laquelle je ne vou- « lus point nourrir en la pauvreté oU j'é- « tois, %l pourtant la fis exposer avec ces ^ marqiie^ de reçonnoissan^e , sçachant
l6o DAPHNIS ET CHLOÉ.
« qu'il y a plusieurs gens qui, ne pouvant a avoir des enfants naturels, désirent être « pères en cette sorte, à tout le moins d'en- « fants trouvés. L'enfant fut po'rtée en la « caverne des Nymphes, et. laissée en la « protection et sauve-garde d'icelles. Dea puis, les biens me sont venus par chacun « jour en grande affluence, et si n'avois « nul héritier à qui je les pusse laisser; « car depuis je n'ai pas eu l'heur de pouce voir avoir une fille seulement : ffiais les « Dieux, comme s'ils se vouloient mocquer « de moi, m'envoyent souvent des songes, (( lesquels me promettent qu'une brebis a me fera père. »
Dionysophane, à ce mot, s'écria encore plus fort que n'avoit fait Mégaclès, et, se levant de la table, alla quérir Chloé, qu'il amena vêtue et accoutrée fort honnêtement ; et la mettant entre les mains de Mégaclès, lui dit ; a Voici l'enfant que tu as fait exce poser, Mégaclès; une brebis, par la proa vidence des Dieux, te Ta nourrie, comme a une chèvre m'a nourri Daphnis. Prendsa la avec ces enseignes, et, la prenant, re-^ « baille-la en mariage à Daphnis. Nous ce les avons tous deux exposés, et tous deux ce les avons retrouvés : ils ont été tous deux a nourris ensemble, et tout de même ont