nud. — 481. Nimphes
1. Amyot : « L'on eust dict. . que les pommes amoureuses se laissoyent d’ellesmesmes tomber par terre, et que le soleil prenant plaisir à voir de belles personnes nues faisoit chacun despouiller. » Ainsi, dans sa version de 1810, Courier suivait Amyot pas à pas; au contraire, il s’est inspiré, pour sa traduction de 1823, d’Annibal Caro, auquel il a emprunté cette poétique expression : le soleil amant de beauté ; il sole, amator di tutte le bellezze
caverne ; si accouroit incontinent, et lui Ôôtant sa couronne qu'il baisoit d’abord, se la mettoit sur la tête, et elle, pendant qu'il se baignoit tout nu, prenoit sa robe et se la vêtissoit, la baisant aussi premièrement. Tantôt ils s’entre-jetoient des pommes, tantôt ils aornoient leurs têtes et tressoient leurs cheveux l’un à l'autre, disant Chloé que les cheveux de Daphnis ressembloient aux grains de myrte, pource qu'ils étoient noirs, et Daphnis accomparant le visage de Chloé à une belle pomme, pource qu'il étoit blanc et vermeil. Aucune fois il lui apprenoità jouer de la flûte, et quand elle commençoit à souffler dedans, il la lui ôtoit ; puis il en parcouroit des lèvres tous les tuyaux d’un bout à l’autre, faisant ainsi semblant de lui vouloir montrer où elle avoit failli, afin de la baiser à demi, en baisant la flûte aux endroits que quittoit sa bouche.
Ainsi comme il étoit après à en sonner joyeusement sur la chaleur de midi, pendant que leurs troupeaux étoient tapis à Fombre, Chloé ne se donna garde qu’elle fût endormie : ce que Daphnis apercevant, pose sa flûte pour à son aise la regarder et contempler, n'ayant alors nulle honte, et disoit à part soi ces paroles tout bas : « Oh ! comme dorment ses yeux ! Comme sa bouche respire ! « Pommes ni aubépines fleuries n’exhalent un air si doux. Je ne « lose baiser toutefois ; son baiser pique au cœur, et fait devenir « fou, comme le miel nouveau. Puis, j'ai peur de l’éveiller. O « fâcheuses cigales ! elles ne la laisseront jà dormir, si haut elles « crient. Et d'autre côté ces boucquins ici ne cesseront aujour- « d’hui de s’entre-heurter avec leurs cornes. O loups plus couards € que renards, où êtes-vous à cette heure, que vous ne les venez « happer ? »
Ainsi quil étoit en ces termes, une cigale poursuivie par une arondelle se vint jeter d'aventure dedans le sein de Chloé; pourquoi l’arondelle ne la put prendre, ni ne put aussi retenir son vol, qu'elle ne s’abattit jusqu'à toucher de l'aile le visage de Chloé,
— 484. tout nud. — 486. ornoient. — 488. comparant. — 495. ils étoient. — 496. du midi. — 497 de garde qu’elle fut. — 498. posa sa flûte pour regarder à son aise partout et son saoul, comme celui qui n’avoit lors honte de personne, et disoit. — 500. comme ses beaux yeux dorment soevement ! que son haleine sent bon ! les pommiers ni les aubépines fleuries n ont point la senteur si douce. Et pourtant je n'ose la baiser ; car son baiser, etc. — 503. Et puis si je la baise, j'ai peur de l’éveiller. — 505. aujourd’huy.
497. de garde. — 498. pour la regarder à son aise, comme celui qui n’avoit lors nulle.
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dont elle s’éveilla en sursaut, et ne sachant que c’étoit, s’écria bien haut : mais quand elle eut vu l’arondelle voletant encore autour d'elle, et Daphnis riant de sa peur, elle s’assura, et frottoit ses yeux qui avoient encore envie de dormir ; et lors la cigale se prend à chanter entre les tetins mêmes de la gente pastourelle, comme si dans cet asile elle lui eût voulu rendre grace de son salut, dont Chloé de nouveau surprise, s’écria encore plus fort, et Daphnis de rire ; et usant de cette occasion. il lui mit la main bien avant dans le sein, d’où il retira la gentille cigale, qui ne se pouvoit jamais taire, quoiqu'il latint dans la main. Chloé fut bien aise de la voir, et l'ayant baisée, la remit chantant toujours dans son sein.
Une autre fois ils entendirent du bois prochain un ramier, au roucoulement duquel Chloé ayant pris plaisir, demanda à Daphnis que c'étoit qu'il disoit, et Daphnis lui fit le conte qu'on en fait communément. « Ma mie, dit-il, au temps passé y avoit une fille belle « et jolie, en fleur d'âgecomme toi. Elle gardoit les vaches et chan- « toit plaisamment ; et, tant ses vaches aimoïent son chant ! elle « les gouvernoit de la voix seulement : jamais ne donnoit coup « de houlette ni piqüre d’aiguillon ; mais assise à l’ombre de quel- « que beau pin, la tête couronnée de feuillage, elle chantoit Pan « et Pitys ; dont ses vaches étoient si aises qu'elles ne s’éloignoient « point d'elle. Or y'avoit-il non guère loin de là un jeune garçon « qui gardoit les bœufs, beau lui-même, chantant bien aussi, « lequel étrivoit à chanter à l'encontre d’elle, d’un chant plus fort, « comme étant mâle, et aussi doux, comme étant jeune : tellement « qu'il attire à travers le bocage et emmène avec soi huit des plus « belles vaches qu’elle eût en son troupeau. La pauvrette adonc « déplaisante autant de son troupeau diminué comme d’avoir été « vaincue au chanter, demandoit aux Dieux d’être oiseau avant
514. volletant. — 516..se prit à chanter. — 518. asyle. — 518. grâce. — 524. Et là dessus ils entendirent. — 529 Le point d'exclamation manque dans F. — 531. piqure. — 534 près de là un jeune garçon qui gardoit les bœufs ; il étoit beau, et chantoit bien aussi ; et un jour comme ils se piquèrent à chanter à l’envi l'un de l’autre, il faisoit entendre à son tour un chant plus fort, comme étant mâle, etc. 538. qu'il attira à lui six des plus belles vaches qu’elle eût en son troupeau, et les fit s'arrêter au sien ; de quoi la pauvrette fut si déplaisante, en partie pour voir son troupeau diminué, en partie pour avoir été vaincue au chanter. qu'elle auroit voulu, disoit-elle, devenir oiseau sauvage, pour s'envoler loin des autres bergers, plustôt que retourner.
513. scachant. — 514. volletant. — 518. asyle. — 518. grâce. — 534. guéres.
« que retourner ainsi à la maison. Les Dieux accomplirent son « desir, et en firentun oiseau de montagne, qui aime toujours àchan- « ter comme quand elle étoit fille, etencore aujourd’hui se plaint de «sa déconvenue, et va disant qu’elle cherche ses vaches égarées. »
Tels étoient les plaisirs que l'été leur donnoit. Mais la saison d'automne venue, au temps que la grappe est pleine, certains corsaires de Tyr s'étant mis sur une fûte ‘ du pays de Carie, afin qu'on ne pensât que ce fussent barbares, vinrent aborder en cette côte, et, descendant à terre armés de corselets et d’épées, pillèrent ce qu'ils purent trouver, comme vin odorant, force grain, miel en rayons, et même emmenèrent quelques bœufs et vaches de Dorcon. Or en courant çà et là, ils rencontrèrent de male aventure Daphnis qui s’alloit ébattant le long du rivage de la mer, seul; car Chloé, comme simple fille, crainte des autres pasteurs, qui eussent pu en folàtrant lui faire quelque déplaisir, ne sortoit si matin du logis,et ne menoit qu'à haute heure paître les brebis de Dryas. Eux voyant ce jeune garçon grand et beau, et de plus de valeur que ce qu'ils eussent pu davantage ravir par les champs, ne s’amusèrent plus ni à poursuivre les chèvres, ni à chercher à dérober autre chose de ces campagnes, mais l’entraînèrent dans leur fûte, pleurant et ne sachant que faire, sinon qu’il appeloit à haute voix Chloé tant qu'il pouvoit crier.
Or ne faisoient ils guère que remonter en leur esquif et mettre les mains aux rames, quand Chloé vint qui apportoit une flûte neuve à Daphnis. Mais voyant çà et làles chèvres dispersées, et entendant sa voix, qui l’'appeloit toujours de plus fort en plus fort, elle jette la flûte, laisse là son troupeau, et s’en va courant vers Dorcon, pour le faire venir au secours. Elle le trouva étendu par terre, tout taillé de grands coups d'épée que lui avoient donnés les brigands, et à peine respirant encore, tant il avoit perdu de sang : mais lorsqu'il entrevit Chloé, le souvenir de son amour le rani-
F 543. désir. — 544. et encore aujourd'huy chantant se plaint. — 546. Mais
quand l’arrière-saison de l'automne fut venue. — 552. comme force vin, force grain, force miel en rayons. — 553. du troupeau de Dorcon. — 554. ça. — 558. Les corsaires voyant. — 559. que tout ce qu'ils eussent pu
davantage. — 565. guères. — 565. ésquif. — 568. qu'il l’appeloit. — 571. donné. — 572. encore ; tant il avoit.
549. afin possible. — 563. appelait. — 564. pouvait. — 565. guères. — 568. qu'il l’appeloit.
1. L'édition Paulin (1834) donne flûte, grossière faute qui s'est glissée depuis dans les éditions postérieures.
LES PASTORALES DE LONGUS ol
mant quelque peu : « Chloé, ma mie, lui dit-il, je m'en vas tout-à- « l'heure mourir. J'ai voulu défendre mes bœufs, ces méchants « larrons de corsaires m'ont navré comme tu vois. Mais toi, Chloé, « sauve Daphnis ; venge-moi ; fais-les périr. J'ai accoutumé mes « vaches à suivre le son de ma flûte, et de si loin qu’elles soient, € venir à moi dès qu'elles en entendent l'appel. Prends-la, va au € bord de la mer, joue cet air que j'appris à Daphnis et qu’il t'a « montré. Au demeurant laisse faire ma flûte et mes bœufs sur le € vaisseau. Je te la donne, cette flûte, de laquelle j'ai gagné le prix « contre tant de bergers et bouviers ; et pour cela, seulement, « Je te prie, baise-moi avant que je meure, pleure-moi quand je « serai mort, et à tout le moins, lorsque tu verras vacher gardant « ses bêtes aux champs, aie souvenance de moi. »
Dorcon achevant ces paroles et recevant d’elle un dernier baiser, laissa sur ses lèvres, avec le baiser, la voix et la vie en même temps. Chloé prit la flûte, la mit à sa bouche, et sonnant si haut qu’elle pouvoit, les vaches qui l'entendent reconnoissent aussitôt le son de la flûte et la note de la chanson, et toutes d’une secousse se jettent en meuglant dans la mer; et comme elles prirent leur élan toutes du même bord, et que par leur chute la mer s’entrouvrit, l’esquif renversé, l’eau se refermant, tout fut submergé. Les gens plongés en la mer revinrent bientôt sur l’eau, mais non pas tous avec même espérance de salut. Car les brigands avoient leurs épées au côté, leurs corselets au dos, leurs bottines à mi-jambe, tandis que Daphnis étoit tout déchaux, comme celui qui ne menoit ses chèvres que dans la plaine, et quasi nu au demeurant ; car il faisoit encore chaud. Eux donc, après avoir duré quelque temps à nager, furent tirés à fond et noyés par la pesanteur de leurs armes ; mais Daphnis eut bientôt quitté si peu de vêtements qu'il portoit, et encore se lassoit-il à force, n'ayant coutume de nager que dans les rivières. Nécessité toutefois lui montra ce qu'il devoit faire. Il se mit entre deux vaches, et se prenant à leurs cornes avec les deux mains, fut par elles porté sans peine quelconque, aussi à son aise comme s’il eût conduit un chariot. Car le bœuf nage beaucoup mieux et pluslong-temps que ne fait l'homme ;
573. mais quand il entrevit. — 576. m'ont haché. — 578. soyent. — 579. prends-là ; va au bord de la mer ; joues. — 583. tant de bouviers et bergers. — 586. aye. — 592. leur élans. — 601. fonds.
574. tout à l'heure. — 575. méchans. — 593. chûte. — 599. nud. — 603. portait.