AVANT-PROPOS
C'est la découverte fortuite d’un fragment inédit du texte de Longus qui a permis à Courier de donner le premier une édition complète de Daphnis et Chloé en grec et en français. Mais, malgré les apparences, cette publication n’est point une œuvre due au hasard des rencontres. Tout jeune, Paul-Louis songeait à faire revivre et à «redire en prose française les amours naïves de Daphnis et Chloé. » « Puisse Longus, s’écriait-il !, retrouver en moi un traducteur digne de lui ! »
Le jour où tomba sous ses yeux, à la bibliothèque des moines de la Badia, le manuscrit de Florence, qu'il ne put examiner que quelques instants, il crut bien s’apercevoir qu'il ne s’y trouvait point cette lacune signalée dans le premier livre par les éditeurs, tant il était familiarisé avec le texte grec ; et s’il n'eut pas, dès cet instant, une certitude absolue, c’est que, comme il le dit fort bien, «il faut être sorcier pour lire » ce manuscrit.
Cette passion ancienne pour ce joli roman s'explique fort bien. Quand on se remémore la jeunesse du pamphlétaire passée à la campagne, sa vie à la Véronique et à la Filonnière, on comprend sans peine que certains épisodes des Paslorales, certaines descriptions aussi, aient frappé son imagination, en lui rappelant
1. Dalayrac, Un an de la vie de P.-L. Courier. C’est à Toulouse, en 1796, que Courier, âgé de 24 ans, faisait ainsi des projets d'avenir, C’est en 1809 qu’il put copier le fragment inédit de Longus.
des scènes qui s'étaient gravées dans sa mémoire d'enfant. Par exemple, le début du deuxième livre évoquait dans son esprit les vendanges en Touraine, auxquelles il prit part chaque année, jusqu’à son entrée à l'École militaire de Châlons, et plus tard entre ses deux séjours en Italie.
Voilà pourquoi il faut envisager le Daphnis comme une œuvre écrite avec amour, puis mûrie à loisir etlaborieusement retouchée, commeune œuvre en un mot vraiment personnelle, malgréle texte de Longus et malgré la version d’Amyot, qui devait pourtant apporter tant de secours au nouveau traducteur. Nous nous proposons donc de l’étudier comme ouvrage original et d’y rechercher ce qui caractérise l’art de Courier, nous autorisant de ce célèbre jugement de Sainte-Beuve, qui est resté sans appel: « C’est peut- « être la seule traduction dont on ait le droit de déclarer sans flat- « terie qu’elle est mieux que l'original et qu’elle le supplée avan- « tageusement sans rien lui dérober. »
Or l'étude minutieuse du Daphnis français est pleine d'intérêt pour la connaissance du style de l’auteur. Ceux de ses manuscrits qui existent encore sont jalousement gardés par sa famille ; dans ces conditions, il était impossible de suivre le style de Courier dans son évolution, c’est-à-dire en tenant compte des corrections que la réflexion a pu lui suggérer au cours de longues années. Grave perte aux yeux des lettrés, pour qui ce style savant, ce style «artiste », a tant de saveur !
Mais le travail, impossible aujourd’hui sur les manuscrits, peut dans une certaine mesure s’accomplir grâce aux imprimés. En effet, Courier ayant publié hâtivement à Florence, en 1810, une traduction du roman de Longus qui n’était guère que le texte d'Amyot retouché et corrigé, ne pouvait se flatter d’avoir amené son œuvre à la perfection. « Quelqu'un, disait-il en sa courte « préface, en pourra faire une traduction plus soignée. » Ce quelqu'un, ce fut lui-même. Retiré, sous la Restauration, dans sa triste ferme de la Chavonnière, la composition de ses Pamphlets ne suffisait pas à absorber toute son activité littéraire. Aiguisant, polissant, perfectionnant chaque jour son style, il voulut que sa chère Chloé, sa première œuvre importante, bénéficiât de ses progrès. [I lui était impossible d’ailleurs, en publiant une nouvelle édition de ce joli roman, de laisser subsister toutes sortes de fautes qui s'étaient glissées dans le texte de Florence.
Les corrections qu'il fit alors sont de deux sortes : les unes améliorent la traduction de Longus au point de vue de l'exactitude;
elles sont donc de nature à intéresser surtout les hellénistes. Les autres, au contraire, ont pour effet de rendre le style plus court, plus nerveux, plus pittoresque, plus « artiste », selon le cliché actuel; ce sont ces dernières qui retiendront principalement notre attention. Elles nous montreront un Paul-Louis qui a pris conscience de son talent et que le succès a mûri.
Le parti, une fois pris, de suivre Amyot et d’imiter son vieux langage engageait Courier à s'approprier un style «un peu vieilli à la gauloise » qu’il appliquera désormais «à d’autres traductions, et même à des sujets tout modernes ! ».
Il est naturel, en effet, qu'un inventeur veuille profiter de sa découverte : le traducteur de Longus ayant, par une longue et patiente étude, acquis l’art d'écrire en vieux français, désire utiliser ce talent spécial au profit de sa réputation. Sans doute, en plein dix-neuvième siècle, il était malaisé, suivant la remarque de Villemain, de composer une œuvre originale dans la langue d'Amyot. Mais les écrits, quels qu’ils soient, qui sortiront désormais de la plume de Courier devront leur cachet d'originalité à cestours vieillis dont il avait bonne provision, et les Pamphlets seront, pour ainsi dire, tout parfumés d’archaïsmes. Le style de Daphnis et Chloé, pour original qu'il puisse sembler, n’est donc point, à proprement parler, une exception dans son œuvre.