IL. — Valeur littéraire de la traduction de Courier
Nous avons montré plus haut quelle ingénieuse sélection d'Amyot et des écrivains du xvi° siècle Courier avait composée, au point de vue du vocabulaire, des formes et de la syntaxe. Essayons maintenant d'apprécier la valeur littéraire de ce pastiche, en l’examinant sous sa forme définitive.
Une remarque préliminaire s'offre à nous : bien que, dans son ensemble, le style de Daphnis et Chloé ait assez d’unité, une leclure attentive nous montre, dans la traduction du fragment inédit, le vieillissement de la langue et du style réduit, pour ainsi dire, au minimum, C’est que, dans ce passage, Courier n’avait pas sous. les yeux le texte d'Amyot pour le soutenir. Cette mine féconde d'expressions savoureuses lui faisait défaut, et l’on s'en aperçoit.
Ces pages si élégantes, dignes à tous égards de leur réputation, n'ont qu'une teinte fort légère d’archaïsme. Quelques suppressions d'articles, quelques inversions peu usuelles, comme la postposition du verbe, voilà surtout à quoi se réduit le vieillissement du style. Pour le surplus, voici la liste des expressions
anormales qui se peuvent relever en ces huit pages : pensant que ce fût — pour voir d’être belle — doutant qui des deux avoit le corps plus délicat — de là en avant — toute seulette — et si n'ai perdu pas une de mes brebis — aussi sont les fleurs — aussi font les oiseaux — la dolente jouvencelle — cherchant que c’étoit d'amour — et si n’en pouvoit trouver le nom — étant jà dès cette rencontre féru de l'amour — à l’aventure (pour peut-être) — chapelets de fleurs — son plaisir étoit d’avoir que donner — car si falloit-il qu’il connût la détresse d'amour — là où Dorcon le premier parla — il n’a pas... tant seulement — ma fy —et si n’ai rien de leur senteur — et si vaut mieux — sautant en pieds — cherchoit autre voye à pouvoir — fors qu’il parlât — aucune fois.
À part ces expressions, fort claires d’ailleurs, rien qui n’appartienne au langage courant, rien qui ne soit parfaitement usuel, . sinon dans le style écrit, du moins dans la conversation.
Laissons de côté désormais le fragment découvert et traduit par Courier et attachons-nous à la partie du roman imitée d'Amyot. Or nous y trouverons des procédés de style, voulus et recherchés, qui se réduisent à un petit nombre, et dont voici l’'énumération :
1° La suppression de l'article défini ou indéfini ;
2° La suppression ou ellipse du pronom personnel sujet.
Ces deux procédés, dont le second fut surtout cher à Marot, ont été signalés à propos de la syntaxe. Si l’on veut juger combien la suppression des articles, définis ou indéfinis, donne de vivacité au style, que l’on compare, dans le morceau suivant, la traduction si nerveuse et si courte de Courier à celle d’Amyot, qui voulant tout exprimer ne laisse rien à deviner, rien à suppléer : « Femmes s’y « voyoient accouchant, autres enveloppant de langes des enfants, « de petits poupards exposés à la merci de fortune, bêtes qui « les nourrissoient, pâtres qui les enievoient, jeunes gensunis par « amour, des pirates en mer, des ennemis à terre... »
« Il y avoit des femmes grosses qui acouchoient, et d’autres qui « enveloppoient de langes leurs enfants, de petits poupards en « maillot exposez à la mercy de Fortune, des bestes qui les nour* « rissoient, des pasteurs qui les enlevoient ; une compagnie de « jeunes gens qui s’alloient esbatre aux champs ; des coursaires « qui escumoient les costes de la mer ; des ennemis qui couroient « le pais.. »
3° L'emploi du participe passé avec inversion au sens d'un participe absolu. — Nous en avons cité trop d'exemples, à la syntaxe, pour y insister de nouveau. Les phrases du type de celle-ci :
Finies en cette manière les obsèques de Dorcon,.…. ont l'avantage d'accélérer, pour ainsi dire, le mouvement tout en faisant repasser sous les yeux du lecteur la scène qui vient d'être décrite. Et Amyot, qui a écrit: Après que Dorcon fut enterré, Amyot a voulu être simple, il nous semble terne à côté de Courier.
Cette construction, qui est si chère à notre traducteur, offre la même grâce lorsqu'elle se fait au moyen du participe présent : mais revenant le jour, ils eurent même passion. B. C. (I. 449.) Courier, qui avait écrit dans F, « mais dès que le jour fut revenu » n’a-t-il pas introduit dans son texte une heureuse correction ?
4° D’autres emplois où le participe absolu, bien que n'étant pas accompagné d'une inversion, équivaut, comme dans les exemples précédents, à un ablatif. IX. 320. nature elle-même du reste l'instruisant assez ; IV. 79. Eux étant ainsi occupés, vint un second messager; IV. 51. Le verger étant tel d'assiette et de nature.
Remarque. — Courier affectionne aussi une construction où le participe est rapporté au sujet du verbe : IT. 290 (Lamon et Dryas) lesquels accourus, tous deux verts vieillards, ayant les mains rudes... prirent très bien sa défense.
5° Des inversions de toute sorte, depuis les plus simples, qui consistent à commencer la phrase par un adverbe ou bien une locution adverbiale jusqu'à des inversions hardies et peu usuelles qui portent sur des propositions entières : II. 306. Et ce qu'il y a dedans perdu pour nous combien pensez-vous qu'il vaille ?
6° Le changement des temps dans une même phrase. Courier y attache une importance capitale. « Le grand défaut de la version d’Amyot, écrit-il dans ses notes, c'est que les temps n’y sont point variés comme dans le grec. » C’est par des négligences de ce genre que « le style de Longus périt tout dans ses mains ».
Quant à lui, Courier s’étudie à varier les temps et par là il donne à son récit une merveilleuse vivacité; on en jugera par ces exemples : [. 79. La voulant châtier… il coupe un scion de franc osier, dont il fit un collet..., et s'en venoit... I. 370. Mais Dorcon... prenant le moment que Dryas plantoit un arbre, comme il le connoissoit déjà... le vient trouver, et d’abord il lui donna ses fromages ; puis fit tant qu'il tomba sur les termes du mariage. I. 415. les chiens. sentirent Dorcon...; si se prennent à aboyer, se ruent sur lui... etl'environnant mordent en furie la peau de loup, et tiroient à belles dents. I. 514. Quand elle eut vu l’arondelle. ; elle s’assura et frottoit ses yeux ; IV. 120. Si attendit la nuit, et... s’en va les arracher... puis se retire ; et avec changement
de sujet : [. 589. Chloé prit la flûte... et sonnant si haut qu'elle pouvoit, les vaches qui l’entendent reconnoissent aussitôt le son de la flûte.
Ainsi, tantôt un présent énonce un fait, tantôt un passé défini résume l'effet de l’action, tantôt un imparfait nous montre dans tout son développement l’acte que le sujet estentrain d'accomplir. On peut dire de ces tournures qu’elles expriment la vie, car elles font vivre, parler, agir les personnages sous nos yeux.
7° L’Asyndète, dont l'auteur fait un certain usage, à l'exemple de Longus son modèle ; ce qui est de la part du traducteur une exactitude de plus : II. 376. s’en vint débarquer où gardoient leurs bêtes Daphnis et Chloé, courut le pays ravit et pilla tout ce qu'il y trouva.
On voit que Courier s'est étudié à donner à son style le plus de variété possible ; ily parvientau moyen de tous ces procédés, inversions, asyndète, ellipses de l’article ou du pronom. On reconnaît en lui l'élève de Lysias et d'Isocrate, le lettré habitué à ciseler chaque phrase, comme dans son Eloge d'Hélène ou son Ménélas !, et comme plus tard dans le Simple discours. Il se flatte d’avoir varié « incessamment le rythme et la mesure » des périodes à l'exemple de Longus, lequel suivait «le précepte des maîtres et l'exemple des anciens ». Or, ajoute-t-il, dans un ouvrage tel que celui-ci, «les formes du style importent autant ou plus que le fond même des idées. »
Ainsi, d'une partil a suiviles subtils préceptes des rhéteurs anciens, d'autre part, en réalisant sa tentative de vieillissement du style, il a eu soin de choisir, parmi les tournures et constructions familières aux auteurs du xvi* siècle, celles qui pouvaient communiquer à son récit le plus de vivacité et de grâce alerte.