FORMATION DE LA LANGUE ET DU STYLE DE P.-L, COURIER
choyent en nageant à quelque chose dedans l’eau », il est clair, dis-je, que l’évêque d'Auxerre commet une grave erreur, et que Courier doit être loué d’avoir rendu le grec avec cette exactitude : € Jamais bœuf ni vache ne se noyeroient, si la corne de leurs pieds ne s’amollissoit dans l’eau. »
Par malheur, l'officier helléniste s'est flatté de surpasser Amyot non seulement pour l'exactitude mais aussi pour le goût ; espérant par là mieux faire valoir sa propre traduction, il s’est montré, dans ses notes, d’une sévérité qui va souvent jusqu’à l’injustice révoltante.
Il n'est que sévère lorsqu'il signale les négligences relevées dans la version de son devancier. « Il ne fait, écrit-il, nulle atten- « tion au récit de son auteur. Il a traduit Longus, mais il ne l'a « point lu. »
Mais Courier cherche à Amyot d’autres querelles encore : il lui reproche « des gloses et des paraphrases sans fin ». C’est que la tournure d'esprit du vieil abbé de Bellozane est bien éloignée de celle de notre pamphlétaire. Ce dernier vise avant tout à la concision, à la brièveté élégante; et il se plaint de ce qu'Amyot, tel un régent de collège, a le défaut de vouloir tout expliquer et de ne rien laisser à deviner au lecteur.
Il va jusqu’à incriminer le traducteur de Plutarque parce qu’il n'a pas su varier les temps à l’exemple de Longus. « Faute de ces nuances la peinture est toute plate. » On sait l'importance attachée par Courier à ce changement des temps, et l’on verra plus loin comme il en use ; mais enfin il exagère l’inconvénient où tombe Amyot quand il l’accuse d’une « bévue énorme ».
Que dirons-nous des invectives brutales dontilémaille ses notes sur les Pastorales ? « Grossière sottise… image dégoûtante... quel « langage pour un homme de cour, un prélat, précepteur du roi! « Longus a peint des nudités, qu'Amyot rend toujours obscènes « dans sa copie par la grossièreté de l'expression. »
Outre qu'il est pénible de voir un grand écrivain ainsi malmené, on peut craindre que Courier d'habitude mieux averti, au demeurant si docte en vieux langage, n'ait mal compris l’époque d'Amyot et ne se soit pas rendu compte qu'il appelle en plusieurs endroits « grossièretés » des expressions fort honnêtes au xvi° siècle, qui ne se trouvent plus accommodées au goût étroit des modernes. Deux siècles de purisme ont égaré le jugement de Paul-Louis. Nous avons dû noter d'ailleurs que le sens historique lui fait défaut, même lorsqu'il s’agit de ses chers Grecs. N’aurait-
il pas commis lui-même une « bévue » en appréciant la traduction d'Amyot avec cette sévérité injustifiée ?
En vérité, toutes ces critiques sont si exagérées et si malveillantes que nous éprouvons le besoin, pour l'honneur de notre écrivain, d'expliquer l’état d’esprit où il s’est trouvé en jugeant ce qui avait été fait avant lui pour traduire Longus.
L'auteur de Daphnis et Chloé est un sophiste des plus habiles, passé maître en l’art d'appliquer tous les procédés de la rhétorique : or Amyot ne paraît pas s’en douter. Il néglige en tout cas d’en tenir compte ; sa simplicité, sa bonhomie ignore les artifices du subtil rhéteur : de là, un sérieux grief de Courier. Sa susceptibilité d’helléniste froissée lui fait résumer dans cette phrase ses jugements sur le naïf traducteur : « Le style de Longus périt « tout dans ses mains; c’est un tailleur de pierres qui copie « l’Apollon. »
Sans doute, ces duretés, cette attitude cassante, ce ton de dénigrement, manquent par trop d'élégance ; mais il faut avouer que Courier y était un peu condamné par le rôle même dont il s'était chargé. Si la traduction qu'il prétendait retoucher eût été un modèle de tout point accompli, et qu’il en fût tombé d’accord, on aurait pu blâmer son entreprise. Il se voyait donc réduit à censurer son devancier pour prouver l'utilité et jusqu’à la raison d’être de son travail.
D'ailleurs, quoique trop sévère, Courier a le mérite d’être sincère dans ses jugements ; s’il se montre trop dur pour les négligences qui le choquent, pour ces « longues traînées de langage » où la pensée s'embrouille, du moins il faut avouer qu'il est disposé à louer ce qui est excellent. En face des commentaires malveillants rapportés plus haut, nous tenons à mettre des éloges comme ceux-ci : € Amyot ajoute cela fort bien... La tournure est « belle... En quelques endroits il a aussi des tournures heureuses, « qui relèvent la pensée de l’auteur..….etc. » Enfin Paul-Louis a eu la sagesse de respecter ce qui était inimitable, c’est-à-dire une bonne partie de l'ouvrage. Ces « passages rendus avec tant de grâce et de précision qu'il ne se peut rien de mieux » ont contribué largement au succès de la nouvelle version.
Quant aux expressions qualifiées par lui de « dégoûtantes », nous voulons, sans souscrire le moins du monde à cette condamnation, en faire passer quelques échantillons sous les yeux du lecteur, en mettant en regard les tournures qu’il ya substituées. On verra qu’il s’est borné à effacer des façons de dire trop simples
et encore empreintes d’une certaine rudesse antique, et à les rem-
placer par des traits plus élégants.
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Texre DE CG
Mais revenant le jour, ils eurent même passion qu'auparavant.
puis il en parcouroit deslèvres tous les tuyaux d’un bout à l'autre afin de la baiser à demi, en baisant la flûte aux endroits que quittoit sa bouche.
(Daphnis) pose sa flûte pour à son aise la regarder et contempler.
Mettre la main sur Chloé.
(les hommes) en la voyant trépignoient comme des Satyres à la vue de quelque Bacchante.
long-temps demeurérent couchés de la sorte, se tenant bras à bras aussi étroitement comme s'ils eussent été liés ensemble.
Chacun avoit les siennes (chèvres) à soi et gardoit L A “ qu'autre ne fit tort à ses
amours.
Ainsi qu'ils mangeoient en-
semble, ayant moins de souci de manger que de s’entrebaiser.
(Dorcon) délibéra... mettre la main sur Chloé.
Texre D'Amyot
Mais quand le jour fut revenu, ils commencerent de rechef à estre passionnez comme devant.
… il la Juy ostoit des mains pour toucher de la langue et des lèvres là où elle avoit touché des siennes.
(Daphnis) posa tout beau sa fluste pour regarder à son ayse par tout et son saoul.
attenter de jouyr par force de
Chloé.
les hommes sautoyent après elle, comme feroyent les Satyres autour de Bacchus.
,. La …… comme s'ilz eussent esté collez ensemble.
Chacun avoit la sienne et gardoit qu'autre que luy ne la couvrist.
. et s’entrebaisoient plus de fois qu'ils n’avaloient de morceaux.
Dorcon délibera.… attenter de jouyr par force de Chloé.
Nous croyons inutile de prolonger ces rapprochements ; mais nous tenons à insister sur ce point, que Courier a corrigé Amyot non seulement en vue de l'exactitude et de la précision, mais encore pour donner à sa version une élégance tout antique.
Gnathon amoureux de Daphnis s'exprime ainsi: « Voyez-vous comme sa perruque est belle? » Sans doute, au temps d'Amyot, cette expression n'avait rien de ridicule. Mais combien elle semble
plate et banale, à côté de celle de Courier : « Vois-tu comment sa chevelure semble la fleur d’'hyacinthe ? »
Ailleurs Amyot a traduit avec assez d'exactitude, quoique trop longuement, cette phrase de Longus : exusev 4v vis «ai rà püha oüvra ninreuwy yapai, xal Tov Hhtoy œuÀGxahov Ovta mévraç dmoûverv, Par ces expressions : « L'on eust dict que les pommes amoureuses se « laissoyent d'elles mesmes tomber par terre, et que le soleil, « prenant plaisir à voir de belles personnes nues, faisoit chascun « despouiller. »
Comparons Courier : « On eût dit que les pommes d’elles-mêmes «selaissoient tomber énamourées,quele soleil amant de beauté fai- « soit chacun dépouiller. » Sans doute c’est à la version italienne d’'Annibal Caro qu'il a emprunté cette poétique expression : «il « sole, amator di tutte le bellezze, » mais il l’a faite sienne et l’a rendue exquise.
On voit par de tels exemples que Paul-Louis a tout mis en œuvre pour faire profiter la traduction de Longus de trouvailles d'expression, ou qui étaient siennes ou qui appartenaient à d’autres écrivains. Il a corrigé, en plusieurs endroits, la simplicité un peu fruste d'Amyot et a eu recours à des images plus nobles et plus poétiques.