Expression de Sainte-Beuve (Nouv. Lundis, IV
2. Certains personnages du roman sont par Amyot travestis à la gauloise : Daphnis dont « la perruque » est si belle, Tytire qui « jette sa jaquette et s'en court tout nud en chemise ».
Il regrette précisément un certain nombre de mots et de tournures que Courier a eu soin d'accueillir : souloir, vilener, cure, gentil, si que, je sais que c'est, pour je sais ce que c’est, etc.
Enfin, il manifeste toute son affection pour le vieux langage en louant, presque à l'excès, deux rondeaux, l’un sur Ogierle Danois, l’autre sur Richard de Normandie. Or, ces deux pièces citées par La Bruyère ! n’ont pas l'antiquité qu'il leur attribue : ce ne sont que d’ingénieux pastiches répondant à une fantaisie analogue à celle qu'a eue Courier en faisant revivre dans la vieille langue les amours de Daphnis et de Chloé.
La tentative si originale de Courier n’est pas restée isolée au dix-neuvième siècle. Elle devait être imitée par un de ses plus illustres compatriotes, le Tourangeau Balzac, dans les Contes drolatiques?. Balzac rend hommage à notre auteur, qu'il a soin de citer en tête de son « Prologue » parmi les hommes de renom que la Touraine a fournis à la France.
Le qualificatif qu’il ajoute à son nom : «feu Courier de picquante mémoire » témoigne de son admiration pour le mordant pamphlétaire et pour l’écrivain dont la correspondance est hérissée des traits acérés de la satire.
Il a lu de très prèsles Pastorales de Longus, ainsi que le prouveraient quelques expressions qui en sont imitées ?, mais il les a bien dépassées en variété, en puissance, en abondance.
Pour être juste, il faut reconnaître que Balzac jouissait d'une liberté qui était refusée à un traducteur : il n'était pas limité, et pour ainsi dire enchaîné, par un texte ancien à reproduire. Ce sujet grec, ce cadre antique imposait à Courier l'obligation de viser à la sobriété, à la grâce, à l’atticisme, qualités qu'il a su atteindre à un degré éminent, mais qu'il ne faudrait point chercher chez Balzac. Ce dernier choisit ses sujets selon son goût et dans un sens conforme à son inspiration, peignant les mœurs du moyen âge ou du quinzième siècle, il peut, sans craindre aucun écueil, s’abandonner à sa verve parfois débridée.
Dès le premier abord, l’auteur des Contes drolatiques nous dé-
1. Ces deux rondeaux, si l’on en croit le Menagiana, seraient l’œuvre d’un certain évêque de Rieux. Sur cette question, voir les œuvres de La Bruyère, édition Servois.
2. Les Contes drolatiques forment le tome XIX de l’édition des œuvres complètes de Balzac, chez Calmann Lévy.
3. Courier : 1, 243, « ce penser là étoit commencement d'amour ». Balzac, Le péché véniel, «le bonhomme voulut chasser des pensées qui estoyent principe d'amour ».
payse par son orthographe. Nous avons vu le peintre de Daphnis et Chloé évitant avec soin, dans sa façon d'écrire les mots, toutes les étrangetés, toutes les complications de lettres qui auraient pu effaroucher l'œil du lecteur !. Balzac, au contraire, se montre curieux des formes archaïques les plus bizarres. Il cherche à s’approprier le style et parfois la manière de Rabelais, ainsi que l’annonce le titre même de l'ouvrage 2. Rien d'étonnant si, puisant dans le riche vocabulaire de la langue pantagruélique, il y ramasse tant de termes populaires #, grossiers le plus souvent, expressifs et comiques toujours.
Mais s’il a beaucoup de mots pittoresques et « drolatiques », en revanche, sa syntaxe offre peu de variété et d'intérêt. Il n’a, pour ainsi dire, rien pris de la syntaxe du xvi siècle, soit qu'il ait été incapable de s'en assimiler les tournures, soit qu'il ait craint de rebuter les lecteurs. Nous avons vu avec quelle adresse Courier a fait entrer dans son pastiche des tours qui donnaient à son récit cet air de naïveté qui caractérise pour nous les conteurs du temps de Rabelais et d'Amyot. Au contraire, l’imitation de Balzac se réduit à la recherche du vocabulaire, pour laquelle il fut aidé par une prodigieuse mémoire.
Ecrire une langue hors d'usage, une langue morte par conséquent, avec sa syntaxe, trouver les constructions et l’ordre des mots qui rendaient le mieux les nuances les plus délicates de la pensée, c'était un tour de force devant lequel le père du roman moderne semble avoir reculé, malgré sa puissance de travail. I] lui aurait fallu plus de loisir, des études prolongées plus patiemment, plus de méditation et d'intelligence pénétrante des phénomènes linguistiques.
Moins lettré et moins artiste que Courier, il est beaucoup plus puissant, même si l’on ne se place qu'au point de vue du style. La connaissance du vieux français dont il fait preuve paraît solide, mais il voudrait la faire croire plus étendue encore qu'elle n’est
1. Par exemple, il écrit les orteils au lieu de les arteuilz, taureau et non thoreau, etc.
2. « Les Contes drolatiques colligez ès abbayes de Touraine... pour l'esbattement des pantagruélistes et non aultres ».
3. Il dira par exemple des hallebotteurs de mots, il montrera le bon homme Bruyn « empaletocqué de ses grosses hardes » ; il emploie les verbes fagotter (au figuré), embobeliner, laborer, gallefreter, cupidonner, guallantiser, halle botter, graphiner, escharbotter, papelarder, sacquebuter, trupher, veigler (veiller), se desemberlucoquer l’entendement, s’estomirer, s’esclater de rire, matagraboliser la cervelle, etc.
réellement, et il puise à pleines mains, avec plus d’entrain que de discrétion, dans le riche fonds de la langue rabelaisienne.
A côté des Contes drolatiques, la traduction des Pastorales peut sembler d’abord un bagage un peu mince. En face de cette verve et de cette abondance de termes ingénieux, Pet expressifs et savoureux, l'essai de Courier, tout CAE qu’on le juge, pourrait paraître pâle, sinon fade.
Mais l'on s'aperçoit vite qu'on ne saurait comparer deux talents aussi différents sans faire tort à l'un et à l’autre ; et d’ailleurs, si Courier est écrasé de prime abord, par la richesse et la variété du vocabulaire de Balzac, il se relève par la considération de l’art savant qu'il a déployé et des qualités plus attiques que gauloises dont il fait preuve. l
Vu, LE 14 sun 1910.
Le Doyen de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris,