‹ Les Pastorales de LongusChapitre 84 sur 91 · Littérature grecque. V. p · texte numérisé non relu

Littérature grecque. V. p

amour ingénu. Il a donc remplacé, dans l'expression de sentiments qui lui étaient étrangers, la sincérité par l'élégance, l’innocence par l'esprit. Il suit de là que le roman grec, quelque charme qu'il doive au sujet et au cadre dans lequel l'action se déroule, ne saurait être au fond qu’une œuvre maniérée et, quoique aimable, fausse à beaucoup d’égards.

Il a été si goûté toutefois chez les modernes (grâce aux traducteurs qu'il a eu la bonne fortune de rencontrer) qu’on ne s’est guère attaché à en montrer toute la fausseté '..M. Croiset (op. cit.) signale le vice radical de la conception de Longus : il consiste à « prêter simultanément à ses héros une ignorance prolongée et une curiosité incessante ».

Développant cette critique, nous observerons que deux jeunes pâtres curieux des choses de l’amour, et en faisant une véritable étude, pour vérifier les enseignements de Philétas, devaient trouver facilement à s’instruire en observant leurs boucs et leurs chèvres. En effet, ils les regardent et cherchent à les imiter (voir surtout le livre IIT) ; mais, chose inouïe, tout ce qu'ils voient ne sert qu’à les égarer et à prolonger leur incertitude. Ici, l’auteur, loin de s'attacher à la peinture vraie des mœurs champêtres, se détourne de la réalité, qu’il sacrifie au désir d'éveiller chez le lecteur des curiosités suspectes. C’est là que réside surtout la fausseté de l'ouvrage ; c’est là qu'est le vice au point de vue littéraire, comme au point de vue moral. La fausseté est, en outre, dans l’intrigue, dans le dénouement, avec cette excuse pour Longus qu'il imite les dénouements de la Comédie nouvelle. Enfin le cadre lui-même, si vanté par Gœthe, n’est pas d’une vérité sans mélange : qu'on se rappelle, au début du livre IL, la description imprévue d’un hiver de Scythie faisant, depuis la fin des vendanges jusqu'au retour du printemps, sentir ses rigueurs glaciales dans l’île de Lesbos !

À cette œuvre ou fausse, ou pour le moins totalement factice, l'entreprise était délicate de vouloir donner un air de simplicité rustique rappelant nos vieilles mœurs. D'ailleurs Courier, façonnant son style d'après les préceptes de la Rhétorique, y mettant tout l’art savant que les sophistes avaient enseigné à ses modèles les orateurs attiques, et que Longus lui-même a trop bien mis en pratique, Courier ne risquait-il pas de s'éloigner davantage encore de la nature ?

1: Seul, Huet y a signalé « un style de sophiste ». Lettre à Segrais.

Eh bien ! l'admiration unanime du public et des meilleurs critiques le lave de ce reproche ; son œuvre a été jugée exquise par les gens de goût. On n’y trouve, en dépit des apparences, aucun contraste entre le fond et la forme ; il semble donc qu’en littérature, si un peu d'art éloigne de la nature, beaucoup d’art y ramêne.

Mais il est juste d'ajouter que Courier doit beaucoup à son devancier ; car, avant lui, Amyota su «infuser » dans Daphnis et Chloé « un degré de naïveté ! » auquel Longus était fort incapable de pouvoir atteindre. Paul-Louis, de son côté, a donné à cette innocence champêtre plus de grâce, plus de pureté antique. Il a fait régner à travers ce roman un jour plus limpide ; grâce à lui, on croit y sentir passer le souffle parfumé de l’île de Lesbos. C’est que Courier a, pour ainsi dire, replacé l’œuvre dans son cadre. en la ramenant à ses origines grecques, dont le bon Amyot l'avait un peu trop éloignée ?.

Et ainsi, en retouchant, avec son sens de l'antiquité, la traduction du xvi° siècle, il a surpassé l'original, ce qui justifie la phrase de Sainte-Beuve placée en tête de cette étude.

La valeur littéraire de l’œuvre étant ainsi au-dessus de tout éloge, il convient de savoir gré à Paul-Louis d’avoir fait revivre, au siècle de Napoléon, l’âge de Rabelais et de Ronsard. Depuis Malherbe et Boileau, le seizième siècle n’était guère en honneur : ou bien on ne le comprenait plus, ou bien on ne le goûtait pas. Bien originale est la tentative de notre auteur qui cherche à remettre en lumière cette langue si pittoresque, si saine, si vraiment française malgré quelques italianismes.

Avant lui, quelques écrivains d'élite, échappant aux préjugés de leur siècle, avaient eu le même goût pour le parler de nos pères. La Fontaine doit être cité en tête de tous ceux que ce culte honore : ses Fables et surtout ses Contes doivent leur saveur à une langue empruntée aux contemporains de Marguerite de Navarre.

La Bruyère, de son côté, a témoigné dans son chapitre « de quelques usages » toute la sollicitude qu'il avait pour ce parler, en déplorant la perte d'une foule d'expressions que l’usage de son siècle rigoriste était en train de rejeter.

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