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Les patriciens de Paris Charles d'Héricault

Quand huit heures et demie sonnèrent à l’horloge des Invalides, Honoria Cavanah, la femme de chambre irlandaise, monta sur un tabouret pour hausser la mèche de la lampe suspendue au milieu de l’antichambre de de Flavey. C’était l’ordre de miss Agnès Masterson, la jeune amie de M me la marquise. Pierre-Louis rentrait à ce moment; il s’avança sans bruit, tira une barbe du petit bonnet que portait la jolie fille, et quand elle se retourna avec un léger cri de surprise, il lui mit gracieusement sous le nez un des paquets qu’il portait et qui contenait des babas au rhum. Il lui fit un clignement d’yeux plein de bonhomie, comme un père qui donne à son enfant une douce odeur à sentir, et d’un pas grave et mesuré il continua sa route vers l’intérieur de l’appartement.

— M. Pierre-Louis, fit la jeune fille après quelque hésitation.

Le vieux sergent se retourna tout d’une pièce.

— Est-ce que monsieur... Non, ce n’est pas cela que

je veux dire. Avez-vous porté beaucoup d’invitations ce soir?

Pierre-Louis regarda au plafond, en se demandant quel intérêt elle pouvait avoir à faire cette question. Puis il fixa sur elle ses gros yeux calmes qui semblaient s’être imposé la mission d’observer toute chose. Honny 1 baissa la vue, elle sentit une légère rougeur envahir ses joues fraîches et son front blanc.

je veux dire, monsieur Pierre-Louis, reprit-elle

après une nouvelle hésitation, si... tous ceux à qui vous avez porté des invitations viendront ce soir? *

Le vieillard recommença sa pantomime, puis agita plusieurs fois son index devant son nez en secouant la tête:

Mère de perdition pour les jeunes filles, dit-il à haute

voix. Et il disparut.

Le père Mac Dwell me fera encore honte, se dit Ho-

noria, en sautant à bas de son tabouret, de penser si souvent à ce jeune noble qui ressemble plus à un roi d’Irlande qu’à un homme. Qu’est- ce que je puis faire dans cette prison? Mes pensées courent, courent si loin à travers la mer. J’ai voulu d’abord les retenir ici, pour cela il m’a fallu penser à quelque chose qui fût beau, et maintenant j’y pense trop î Lui, il ne m’a jamais regai dée; quand il entre ici* il a toujours la tète si i^iaute ; il n’a jamais baissé les yeux jusqu’à mes yeux ! 11 croit peut-être que je suis la vieille Mimi!

Et la jolie fille jeta un joyeux éclat de rire.

Cela m’est égal, pourvu que j’aie une douce pensé©’

qui se trouve entre moi et l’Irlande, et qui me garde compagnie dans ce pays étranger. Bien, je ne le regarderai plus; mais je veux auparavant qu’il sache que je ne suis pas la vieille Mimi, et quand mes yeux auront une fois rencontré les siens, jamais plus je ne les lèverai. Le père

i Honny, Hon or, Nora, diminutifs d 'Honoria.

Mac Dwell ne saura pas sur quoi me faire un long sermon, il sera bien embarrassé.

La folle et variable enfant poussa un nouvel éclat de rire.

— L’hiver est partout, reprit-elle en entr’ ouvrant les rideaux, et la neige tombe ici comme en Kerry.

— Que faites-vous là à la fenêtre, Honor, paresseuse bête? cria une voix douce et harmonieuse qui sortait du salon, dont la porte venait d’être entr’ouverte.

Honoria, surprise, répondit avec un tremblement qui ressemblait à de l'effroi :

— Miss Agnès, je...

— Je..; quoi? Taisez-vous, stupide mendiante. Prenez garde que votre guipure soit finie pour le temps que je vous ai dit, ou bien... Vous savez ce qui retombera sur votre mère et sur vos sœurs.

La porte se referma, Ilonor vint s’asseoir et se mit à remuer son crochet avec ardeur. Une larme glissa le long de ses joues.

— Non, dit-elle un instant après, en jetant son ouvrage avec colère contre la muraille, je ne saurais jamais finir pour la nouvelle année. Mes pauvres yeux se perdent à travailler dans cette demi-obscurité. Mais que deviendrai-je ? Ma mère m’a dit qu’il fallait obéir à miss Agnès, car elle peut tuer mon père et nous déshonorer tous. Dieu est bien sévère pour nous autres, pauvres Irlandais. Pourquoi nous a-t-il ainsi rudement punis ? Mon père n’a pas été ivrogne, jureur, ni impie; il n’a jamais négligé la messe, ni refusé l’argent du prêtre ; jamais il n’a fermé sa porte à un étranger et il a partagé avec le pauvre passant sa dernière pomme de terre. Pourtant il lui a fallu quitter l’Irlande, et venir dans le Worcester, auprès de la ville où demeurent les parents de miss Agnès. Que peut-il avoir fait qui le mette ainsi dans les mains de miss Agnès et de sa famille ! Et moi, me voici à laisser tomber mes larmes sur cette guipure au lieu d’être une jeune femme dans

une petite ferme de Kerry, avec Mick mon fiancé, et de jolis enfants gras et roses. Je n’aimais pas beaucoup Mick, mais j’étais une heureuse jeune fille et je pouvais choisir... Miss Agnès est bien belle, tout le monde dit qu’elle est bien douce, son père est un respectable gentleman, et pourtant... Je voudrais être morte.

Honoria laissa retomber ses mains sur ses genoux ; son regard flotta dans le vague et s’arrêta dans un coin obscur de l’appartement, comme s’il voulait y évoquer les souvenirs de la patrie absente. Elle reprit bientôt son ouvrage en secouant la tête, et pendant que ses doigts glissaient sur la broderie, ses lèvres agitées, comme malgré elle, par quelque mystérieuse harmonie venue de la Terre des Chants, fredonnèrent la douce et mélancolique chanson de Kathleen O’Moore :

Elle trayait la vache aux taches jaunes,

Qui jamais ne pensait h bouger ;

Car, méchante pour tout autre,

La vache aux taches jaunes était douce pour elle.

Si douce était Kathleen,

Kathleen, ma petite Kathleen,

Kathleen O’Moore.

Un coup de sonnette vint interrompre la chanson d’Honoria, qui s’empressa d’aller ouvrir.

Une petite grosse femme entra d’un pas vif, se débarrassa de sa mante, ôta son capuchon, et laissa voir une gorge énorme, une taille carrée où le corset essayait en vain d’indiquer quelques sinuosités entre les hanches et

les épaules. Ses bras, que se disputaient le froid et la poudre de riz, se partageaient en bandes, les unes d’un rouge écarlate, les autres d’une blancheur éclatante. Ils se terminaient par des petites mains larges et rabougries, parfaitement gantées. Les gens du monde ne savaient rien de ses pieds.

La nouvelle venue portait une figure fraîche et jeune. La pâle lumière de l’antichambre ne permettait pas d’admirer dans ses détails l’habile peinture de ce visage ; le dessin était, du reste, si parfaitement fait, le rouge et le blanc de perle disposés avec une si adroite modération, la couleur brune des cils et des sourcils si soigneusement choisie, que, même dans tout l’éclat des lumières, nul autre que le peintre-parfumeur qui avait vendu une figure à M me la comtesse Odrinska, n’eût eu le droit de lui donner plus de vingt-huit ans. La seule chose qui fût authentique en elle, outre ses mains et les bandes rouges de ses bras, étaient ses cheveux d’un blond ardent.

La comtesse Odrinska, dans la comédie du monde, jouait le rôle de la bonhomie. Ce rôle était dans ses moyens. Elle y réussissait à l’aide de sa tournure vulgaire ; elle y était terrible, grâce à sa taille épaisse et à sa figure carrée. Son langage, lourdement étranger, l’y aidait encore. Mme d e piavey la défendait courageusement contre la grave et respectable partie de son monde, qui ne pouvait la souffrir : « Elle est si bonne, disait-elle, si dévouée à ses amis et si inoffensive ! »

Cette noble étrangère avait eu le temps de remettre en ordre quelques plis de son corsage, qui s’obstinaient à remonter. Elle passa légèrement le bout de son doigt sur son sourcil, regarda si son gant gardait quelque trace de cette caresse, et lissa ses cheveux, qu’elle portait à la Marie Stuart :

— Je viens tôt, n’çst-ce pas, ma belle ? dit- elle à Honoria. Voyez, la première agrafe de la robe, la première en

haut, n’a-t-elle pas cédé? Non; bon. 11 n’y a personne encore, n’est-ce pas? Bon. Alors, je n’ai pas besoin de vous demander un miroir?

Elle lui donna une petite tape sur la joue, ouvrit ellemême la porte du salon, et disparut en essayant un air dégagé.

La jeune fille vint reprendre sa place et son travail, mais elle fut bientôt interrompue par un nouveau coup de la sonnette tirée violemment.

Les deux nouveaux personnages qui entrèrent étaient la trcs-vénérable mistress Hudifalse et sa très-spirituelle fille aux yeux blancs et aux dents blanches, la marchesa di Tabani. L’invitation de M me de Flavey portait : a 0 heures, » et mistress Hudifalse arrivait à neuf heures, « parce que, disait-elle, il sera demandé compte, au jour de la venue de Christ, des paroles oiseuses et du temps perdu. » La digne personne présentait le plus singulier contraste avec la grosse comtesse qui venait de passer. Elle était longue, maigre, sèche, le tout au delà de l’expression. On ne lui 3 vait jamais vu faire un geste en causant ; à vrai dire, elle ne causait jamais, elle prêchait. Sa conversation était toujours grave, froide et sévère ; ses paroles tombaient lentement, ses lèvres même semblaient ne pas remuer. Avec sa taille inflexible qui n’empruntait jamais le secours d’un dossier de fauteuil, avec ses longues mains sèches croisées sur ses genoux auguleux, ses longs discours où chacun des mots semblait se détacher avec regret du fond de sa pensée austère, avec ses yeux qu’elle gardait toujours fermés elle représentait dans un salon français un fort bizarre personnage. Cette dernière habitude, je veux dire son usage de fermer les yeux en parlant, était la seule chose qui la rendit supportable, en lui permettant de prêcher dans le désert. Aussi les citations bibliques de la vénérabledame ne s’adressaient-elles fréquemment qu’aux fauteuils du voisinage.

Son puritanisme était-il un rôle camme la bonhomie de la comtesse moldave? M mp de Flavey répondait làdessus que mistresslludifalse appartenait bien réellement à une des plus vieilles familles de la gentry écossaise. D’ailleurs, personne ne cherchait à inquiéter de trop près la mère de la marchesa.

Celle-ci possédait, avons-nous dit, les plus ternes yeux et les plus belles dents du monde ; elle avait le visage aussi pâle que celui de sa mère était bourgeonné. Quant au reste, elle lui ressemblait entièrement, et il était difficile de décider laquelle des deux était la plus anguleuse. Elle avait rencontré, l’année précédente, un Italien cumulant le titre de marquis avec la charge de chevalier d’industrie ; d’ailleurs émigré jusqu’à la corde, et vivant de cette émigration qui en avait fait mourir tant d’autres ; bon homme' au demeurant, expert en macaroni et sommeillant toujours bercé dans son triple mentom II se réveillait à de longs intervalles, uniquement pour parler des biens immenses qu’avaient possédés les Tabani. Les Tabani n’avaient jamais possédé. ces biens que par tradition, et l’origine de cette tradition se perdait dans la nuit des temps, car les Tabani était inscrits depuis des siècles au catalogue de la gueuserie italienne. Mais les dernières révolutions leur avaient été favorables, en leur offrant, sous prétexte de confiscation, une occasion vraisemblable de mendier. Miss Judith Hodifalse avait été tentée par le titre de marquise. L’obèse marquis avait vu danser dans ses rêves tout le chœur des pouddings britanniques; puis on parlait d’une amnistie qui l’eût ruiné, en le faisant rentrer dans les biens de sa famille. Il hésita longtemps à sacrifier sa douce vie de martyr politique et de mendiant titré; il commençait à veillir, l’amour de la propriété l’emporta. Les joies de la vie de famille faillirent le rendre fou; il essaya de résister à sa femme à force d’inertie; et son triple menton l’eût peut-être sauvé; mais sa bellc-

mère déjoua toutes ses tentatives de somnolence. Il s'enfuit un beau matin en emportant quelques breloques d’or en souvenir de la vieille dame, ainsi qu’un médaillon renfermant le portrait de sa femme et orné de plusieurs diamants. La marchesa di Tabani fut inscrite sur le livre dr-s victimes de la cruauté de l’homme. Elle s’empara avec habileté du rôle de femme abandonnée, et sa méchanceté ne connut plus de bornes. « La pauvre enfant ! elle avait tant souffert ! disait mistress Hudifalse; Dieuetles hommes devaient lui pardonner de n’avoir pas les idées aussi joyeuses que David dansant devant l’arche. »

Il fallait, en effet, qu’elle eût bien souffert, pour se faire pardonner les plus bienveillantes de ses paroles. Les incriminations odieuses, les jugements cruels, les insinuations déshonorantes, tombaient de ses lèvres comme l’eau noire tombe des toits lavés par la pluie d’orage. Elle n’avait pas seulement la volonté de la méchanceté, elle en avait l’étude, la science et le génie.

— Ma fille, dit la vénérable mistress Hudifalse à Honoria Cavanah, veuillez m’ôter mes caoutchouc. Je ne vous demande pas ce service à titre de domesticité ; Christ est venu nous apprendre que nous sommes tous égaux — sauf la différence que mettent entre nous nos fautes, — mais je vous demande ce service, parce qu’il est écrit : « Tu ne jetteras pas de la boue sur les cheveux blancs. » Ma pauvre fille, aveuglée par les ténèbres de la superstition, laissez mes caoutchouc, et allez à la porte, car voici qu’on sonne, et, quoique vous ayez vendu vos services pour une bien légère partie du veau d’or, il est écrit que l’esclave respectera son maître, et il est juste que vous alliez voir à la porte de votre maîtresse avant de retirer mes caoutchouc.

Honoria ouvrit la porte à M. le capitaine Eugène de Baltes, simple et modeste jeune homme au cœur aimant et dévoué. Il entra sans bruit, s’avança sans apparence

prétentieuse, quoiqu’il fût d’une des plus anciennes familles du Hainaut, salua profondément les deux dames et entra au salon.

— Ma fille, dit la vieille dame, maintenant que ce servi leur de Baal est entré, vous pouvez m*ôter mes caoutchouc. C’est bien. Allons, Judith, ma douce et infortunée enfant, chère femme si éprouvée, entrons dans le palais des rois moabites.

— Si douce était Kathlcen,

Kathleen, ma pclilc Kathleen,

. Kathleen O’Moore,

murmura Honoria après avoir fermé la porte sur les deux personnages. Peut-elle être toujours avec les paroles do la Bible à la bouche, cette vieille... Oh ! voici neuf heures qui sonnent! et la jeune fille courut s’asseoir à sa place.

La porte de la salle k manger s’ouvrit et livra passage à la vieille Mimi et à son fils. Celui-ci venait d’allumer les bougies du salon ; il détacha un morceau de cire qui était resté collé à son ongle, et, avec une chiquenaude, l’envova sur la joue de la jeune Irlandaise. Puis, le drôle se mit à siffler un air gaillard dont il avait maintes fois essayé de réciter les paroles à la gentille Nora. La vieille Mimi jeta un regard fureteur autour de la pièce ; avec une activité qu’on n’èût pas attendue de son vieux corps cassé, elle grimpa sur un tabouret, et baissa la mèche de la lampe en murmurant des imprécations contre les gueux qui ouvraient la bouche toute grande quand il s’agissait du pain

jogle

d’autrui. Elle s’assit et se mit à tricoter avec une ardeur sans pareille.

Guillaume, son fils, un coquin qui jouera quelque rôle dans cette histoire, occupait dans la maison un poste assez peu définî; on l’appelait le valet de pied, mais il était surtout un valet de fantaisie. 11 était si peu payé, il devait trouver si peu de chose à dérober, qu’on ne comprenait pas bien ce qui pouvait le faire rester chez les Flavey. Il est vrai qu’il se croyait tenu d’y faire fort peu d’ouvrage, et qu’ayant ainsi la plus grande partie de son temps à lui, il pouvait s’occuper de ses petites affaires, comme il disait. Quelles étaient ces affaires? personne ne le savait. Il avait été un peu républicain dans le pillage des Tuilerie?, un peu étudiant dans les manifestations des Écoles; il avait failli, disait-il, être chef de club-. Il avait envoyé des articles, disait-il toujours, à un journal trèsspirituel, et il aimait à répéter qu’il avait beaucoup vécu autrefois dans la société des rédacteurs du Rasoir incorruptible, journal de l’avenir, l’honneur de l’esprit français. On l’avait vu laquais dans d’honnêtes maisons ; il les avait quittées, toujours à la hâte et sans raisons plausibles. Il avait vendu diverses choses extravagantes dans les rues les plus fréquentées; M me la comtesse Odrinska, à qui sa bonhomie permettait de s’occuper des gens de l’antichambre, assurait qu’elle l’avait .vu acteur dans un petit théâtre et qu’il était assez bel homme.

Pierre-Louis entra quelques instants après la vieille Mimi, et se tint debout, roide, les bras croisés, la tète droite et immobile dans le coin le plus obscur de l’antichambre. Guillaume se pencha négligemment sur le dossier d’une chaise, et tint ses yeux fixés sur la jeune Irlandaise avec une expression cynique.

— Nous ressemblons à une veillée de Bretagne, sergent, ma parole d’honneur, dit-il après un instant de silénce. Vous, sergent, vous êtes le bonhomme, vous pen-

sez à vos péchés que vous devez dire à M. le curé lors du prochain Pardon ; la bonne femme, la voilà ; elle roupille dans un coin en marmottant des orcmus à saint Mistigri ; moi, je suis le jeune gars, et voilà ma fiancée ; eh ! miss Canevas? Diable! qu’est-ce qui sonne comme cela? Je parie que c’est le chevalier de Lescombart. Si j’étais sftr que c’est lui, je le laisserais resonner, et nous verrions, malgré son insolence, s’il oserait me parler plus haut que le ton. C’est une expérience que je ferai un jour ou l’autre pour savoir comme il s’en tirera, et si c’est vraiment un homme fort, comme ils le disent, les autres.

Guillaume prononça cette dernièré phrase à voix basse, et il ouvrit la porte d’un air grave. Un beau jeune homme entra d’un pas ferme et hardi. Guillaume s’approcha de lui comme pour l’aider à retirer son pardessus, et le regarda en ricanant; mais un coup d’œil menaçant chassa de son visage toute expression impertinente, et ce fut presque en tremblant qu’il tendit les bras pour recevoir le vêtement qu’on lui jeta au visage.

— Hum ! fit-il en lui-même, on se reverra ; mais il ne faut pas s’y fier, à ce qu’il parait.

Le jeune homme arrêta son regard sur Honoria, qui, après un coup d’œil furtif, avait repris fort tranquillement sa broderie. Il était évident que le P. Mac Dwell n’aurait jamais aucun sermon à faire à propos du présent personnage. C’était pourtant, comme je l’ai dit, un fort beau jeune homme, remarquable de distinction et d’élégance. Sa taille, un peu au-dessous de la moyenne, mais fine et souple, ses pieds minces, ses petites mains maigres qu’il achevait de ganter avec un soin nonchalant, ses habits, d’une coupe un peu roide mais hardie, ses cheveux blonds bouclés et épais, ses petites moustaches, blondes aussi, sa figure ovale, aux joues fraîches, fermes et arrondies, tout en lui indiquait une nature jolie et nerveuse tout ensemble. On comprenait, dès le pre*?

mier abord, qu’il devait être fort, énergique, audacieux, et qu’il vivait au milieu des hautes classes de la société.

— Annoncez M. le chevalier de Lcscombart, dit-il à Guillaume d’un ton sec.

— C’est un rude gaillard, miss Cave-Noire , dit celui-ci, quand il eut refermé la porte du salon ; il vous a des yeux qui vous feraient rentrer un limaçon dans sa stalle. Sergent, êtes-vous fort en géographie ? Je parie qu’oui. C’est une belle science. Vous avez traîné vos guêtres dans pas mal de poussières ; avez-vous jamais rencontré le château de Lescombart ? Moi, j’ai visité beaucoup d’endroits ; les hasards de mon existence orageuse m’ont jeté sur bien des rivages, — une phrase que je recommande à votre admiration, miss Caravane, — eh bien ! je n’ai jamais trouvé un morceau de terre grand comme votre balafre, sergent, qui s’appelât Lescombart. La morale de la fable, c’est que, M. Poignavant de Lescombart mène un train de cinquante mille francs de rente, et je veux que le diable emporte le porreau que vous avez sur la joue gauche, miss Honorable, si j’ai jamais pu savoir d’oü il tirait le premier décime de ces rentes, et il y a beaucoup de décimes dans cinquante mille francs ; je vous l’apprends, si vous ne le savez pas, belle étrangère. Il va dans les ambassades, chez les ministres, les banquiers, dans tout le Faubourg. 11 a tué plus de gens que vous, sergent, qui êtes un vieux du premier, de la seconde, de la troisième de la vieille. Il a un équipage avec des bonshommes sur les panneaux, des laquais et un petit nègre qui pourrait servir à jouer au bouchon, des breloques qui valent un établissement de marchand de vin, des habits qui ne sont pas achetés à la Belle-Jardinière, et fiez-vous h lui pour trouver la pie, Ho-ny. Il y a bien des douairières qui ont passé quatre heures de plus à leur toilette en son honneur; je vous montrerai des veuves, commençant à moisir, qui, à cause de lui, ont fait damner leur femme de

chambre jusqu’à la consommation des siècles; il y a aussi beaucoup de jeunes filles pudiques qui ont fait des neuvaines à saint Chose et à saint Machin pour lui faire prononcer* le oui fatal devant l’écharpe tricolore du dixième arrondissement.* Eh bien ! sergent, je ne vous dis que ça, cherchez grand comme votre nez de terre qui s’appelle Lescombart! Oh! lagéographie est unebelle chose ! — Bien, bien, on y va, sac... — Ne trouvez-vous pas, sergent, que cette sonnette a un son agaçant, ce soir ? On ne peut pas dire un petit mot tranquillement et converser sur des matières philosophiques, drinn, drinn ; le plus grand génie ne pourrait conserver le fil de ses idées ! Je crois bien que je n’arriverai jamais à la hauteur de Voltaire, si je continue à être suspendu à cette cloche, ma parole d’//onor. • , ,, '

Malgréi sa mauvaise humeur, il s’inclina respectueusement devant le nouvel arrivant. C’était un homme d’un

âge mûr, de haute taille, d’un port digne et aisé. Son visage grave, sans morgue et sans hauteur, n’offra't rien de fin; mais son expression était remarquable. Elle indiquait une nature calme, portée. à la réflexion, droite, inflexible, mais bienveillante; et sa physionomie, dans les moments même où elle était le plus austère, était adoucie par une nuance de tristesse à la foisfière et sympathique.

On disait de lui qu’il était le représentant de la noblesse et de l’honneur, mais il paraissait savoir qu’il représentait deux principes maltraités en ce monde , raillés par la fortune et peu en accord avec les destinées du temps présent.

Pierre Louis s’était approché de lui, et, repoussant Guillaume avec rudesse , il s’était empressé de l’aider à retirer son paletot.

— Ah! c’est vous, mon ami; merci, dit le nouveau venu à Pierre-Louis. Je vois toujours votre figure avec plaisir, mon vieux camarade.

Le vieux soldat, dans sa reconnaissance, grimaça quelque chose de touchant à regarder.

— Il me semble encore vous voir clignant de l’œil, quand je commandais un faux mouvement à mes débuts dans la garde royale. Comment se porte le général de Flavey? Tant mieux. Présentez-lui mes bien respectueux compliments. Venez me dire quand il pourra me faire la faveur de me recevoir. — M. deHangamare, dit-il à Guillaume.

— M. de Hangamare ! dit ce dernier en revenant s’asseoir à sa place. Comme si je ne le connaissais pas, mai qui ai été six mois son valet de chambre. Dites donc, sergent, vous êtes brusque ; vous bousculez un ex-quasi chef de cluh comme un simple sans-culottes. C’est égal; je suis <• t ", connu pour ne pas aimer les aristocrates ; eh bien ! malgré y'rrr tout, je dirai que s’ils étaient tous comme CQjui— là, le t progrès pourrait rester encore longtemps occupé à cirer r' ' les bottes; parce que si les nobles étaient ce qu’ils devraient être, quelle raison pourrions- nous inventer pour prendre leur place et entrevoir dans les flancs de l’avenir le jour où ils tireront à leur tour le cordon de l'humanité? M. de Hangamare est un homme dangereux. Vous lui mettriez un canon devant le nez, avec des espingoles tout autour, s’il dit non , ce sire de Hangamare, jamais vous ne lui ferez faire oui. Vous lui offririez une couronne, une vraie couronne, pas félée, sans le moindre représentant du peuple pour la changer en ruolz, avec une Californie, à fleur de terre, et la main de la reine Margot, que vous ne lui feriez pas dire peut-être , s’il croit que c’est non. Je suis bien sfir qu’une femme qu’il aimerait, comme feu Werther, il ne lui toucherait pas le bout du petit doigt, quand il resterait cent ans bec à bec avec elle dans une île déserte, à moins qu’elle ne lui dise : « Pille. » Et puis, le jour où il verrait qu’elle ne mérite plus sa flamme, quand il devrait se couper la langue et se crever les yeux,

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il ne lui parlerait plus et ne la regarderait pas. Il passe ici deux ou trois mois, tous les ans, et il y est toujours triste ; puis, il retourne dans ses biens de Normandie, Là, il cause avec les paysans, établit des écoles, des secours, des réunions de fermiers sur l’agriculture ; il donne des livres de sacristains, des journaux d’aristocrates; il fait là la pluie et le beau temps. Allons, bon, sac... les voilà toutes deux maintenant, les sonnettes du diable ! Je ne peux pas aller au salon et à la porte en même temps.

— Allez au salon, dit Honoria, avec une rougeur à peine perceptible ; j’irai à la porte.

— Tiens, tiens, tiens; nous espérons donc mieux que M. de Baltes et que M. de Lescombart. Eh! eh!

Un second coup de la sonnette du salon hâta sa marche. Honoria était déjà à la porte. Pourquoi son cœur batlait-il si violemment? et pourquoi détourna-t elle la tète en passant près du vieux soldat?

M. le vicomte - d’Escault entra la tète haute et le front plissé; on l’avait fait 'attendre à la porte plus longtemps qu’il ne l’avait jugé convenable. Honoria était devenue pâle, et elle porta ses mains tremblantes sur ses yeux pour ne point voir cette expressipn de colère qui lui avait paru s’adresser à elle; ce n’était pas cette figure que ses rêves lui montraient! Charles-Jules ne la regarda pas, il ne savait pas qu’elle existait ; il ne croyait pas qu’une femme de chambre fût une femme. Il se dirigea vers la porte du salon, précédé d’Ilonoria, qui essayait de reprendre sa présence d’esprit.

— M. le vicomte d’Escault, lui dit-il.

Et la jeune fille, dont la voix tremblait encore légèrement, annonça :

— M. le vicomte Charles-Jules d’Escault.

Charles-Jules était un si joli nom ! Et puis , peut-être

remarquerait-il cette adjonction ! Elle reprit sa place le cœur allègre. Charles-Jules avait, en effet, remarqué

cetle variante, qui lui parut légèrement impertinente, et l'affaire d’une fille qui ne savait pas son service.

L’atmosphère brillante, douce et légèrement parfumée du salon contrastait avec la froide nudité et la presque obscurité de l’antichambre. Le changement étaitsi brusque que mil ne songeait à remarquer l’extrèmè sévérité de l’ameublement et la simplicité un peu bourgeoise des ornements. L’œil n’était pas frappé tout d’abord par l’absence de riches cadres, de tout 'meuble de boule et de marqueterie; l’éclat des bougies dissimulait les marques que le temps avait laissées sur les tentures et les rideaux de velours cramoisi.

M. d’Kscault était arrivé h cette science du monde qui ne se laisse guère influencer par les circonstances extérieures î il était d’ailleurs préoccupé de la mise en scène de sa fierté, et du soin de faire comprendre à tous le culte fervent dont il honorait sa dignité. Il entra le front haut, l’air indifférent, le port roide. Il jeta un rapide coup d’œil autour du salon, pour chercher sans doute comment étaient groupés les amis et les ennemis; il était urgent, d’ailleurs, d’aviser à ce que nulle hésitation n’embarrassât la retraite qu’il devait faire après s’être incliné devant la maîtresse de la maison. Peut-être cherchait-il autre chose encore ; car, après cette rapide investigation, ses traits se détendirent un peu, son air devint moins fier, sa démarche plus simple, ce qui signifiait, hélas! qu’il n’y avait là personne à qui il désirât particulièrement plaire.

La marquise de Flavey se tenait dans le coin du foyer, serrée de près par miss Agnès Masterson, et par la

bonne Odrinska, qui s’était réfugiée, comme un oiseau effarouché, sous la protection de son amie. Charles-Jules s’approcha de ce groupe et s’inclina devant M me de Flavey selon toutes les règles d’un salut cérémonieux tempéré par une nuance d’intimité. PourM me la comtesse Odrinska, il lui fit un .salut si léger qu’il pouvait passer pour un faux pas.

— Vous êtes aimable, monsieur d’Escault, et je vous sais gré de n’avoir pas trouvé que mon invitation était faite bien à la hâte. Eh bien! continua la marquise eu se penchant vers miss Agnès, eh bien! chère belle, n’avaisje pas raison? il est venu.

La bonne marquise accentua ceWi d’une façon particulière ; elle l’accompagna d’un fin coup d’œil lancé h Charles, et dirigé doucement de Charles à la jeune fille. Cet il lui semblait devoir établir un trait d’union définitif entre les deux jeunes gens; il lui paraissait un mot de maître. Charles-Jules chercha sa réponse dans cette catégorie de locutions impertinemment polies qui semblent avoir été inventées pour l’usage des pauvres célibataires assiégés dans les salons par les bifiets de loterie de toute espèce. Il se trouvait blessé de penser qu’on pût songer à quelque trait d’union entre miss Agnès et lui. Il avait enfin rencontré une phrase fine et acérée à point ; mais au moment d’ouvrir les lèvres, il vit les yeux de la jeune fille fixés sur lui avec une expression si calme, si innocente et si flatteuse en même temps, qu’il craignit de se montrer injuste et ridicule. Il s’inclina de nouveau en serrant les dents. Il avait complètement manqué son entrée, cela était sûr, et le signe de tête qu’il fit à M. de Lescombart fut certainement plus hautain encore qu’il ne l’eût été s’il avait trouvé occasion de semer quelques grains brillants de la fine fleur de courtoisie. 11 alla faire une légère révérence â la marchesa et se dérida un peu en jetant un coup d’œil sur son ami, M. Eugène de Baltes.

L’honnête garçon avait eu, en effet, l’imprudence de s’approcher de mistress Hudifalse, qui l’avait pris maternellement par les mains et l’avait forcé à s’asseoir auprès d’elle. Doux, bienveillant, respectueux, il ne savait comment échapper h de puissantes considérations sur la trompette de Jéricho. Il lança un regard attendrissant à Charles- Jules, qui lui répondit par un sourire contenant une sorte de promesse de venir bientôt le délivrer.

Il voulait auparavant aller toucher la main à M.de Hangamare, qui,- seul, debout près du piano, semblait un étranger au milieu de cette société. Il paraissait attendre quelqu’un ou quelque chose, et la légère agitation de ses mains et de ses traits prouvait que cette attente était liée aux plus intimes, aux plus chères peut-être de ses pensées.

Que pouvait-il cependant attendre de plus gracieux, que pouvait-il désirer de plus charmant à voir que les yeux de la jolie miss Agnès, qui se levaient fréquemment vers lui avec une expression si chastement caressante ? Ce charme était perdu pour lui. La méchante marchesa, seule, admirait les délicates nuances que prenaient ces regards touchants, selon qu’ils se portaient sur chacun des hommes présents. M. de Lescombart causait alors avec Agnès ; mais lui aussi paraissait attendre quelqu’un, il était parfois légèrement distrait ; ces distractions permettaient aux yeux de la jeune fille de quitter l’expression d’admiration naïve et voilée par une réserve pudique, avec laquelle ils souriaient aux mots spirituels de ce hardi gentilhomme. Ils étaient naïfs aussi quand ils suivaient, avec une attention qui semblait involontaire et s’ignorant ellemême, la fière démarche du vicomte d’Escault ; mais cette naïveté n’était plus accompagnée de cette réserve pudique qui excite le cœur blasé, elle indiquait la flatterie instinctive et la docile soumission qui ravit toute nature amoureuse de domination. Naïfs encore étaient ses yeux, quand

ils se levaient avec une confiance si touchante versM. de Hangamare; mais, là encore, cette naïveté se mélangeait d’un sentiment d’affection presque filiale, d’abandon craintif et d’innocente tendresse. Que pensait. la marchesa de ces fines nuances de naïveté, parlant à chacun de ces hommes un langage si divers, mais si approprié au caractère et à la faiblesse particulière de chacun d’eux'? Hélas ! la marchesa était bien méchante ; en ce moment, les plis de sa lèvre railleuse étaient souriants, et c’était d’un cruel augure quand la marchesa souriait franchement.

Miss Agnès était trop parfaitement jolie pour n’avoir pas d’ennemis, c’était bien cela que pensait Eugène de Baltes dans son cœur, qu’il avait tout entier donné à la belle enfant, sans que ses lèvres eussent jamais voulu en faire l’aveu à qui que ce fût. Il était pauvre, timide et loyal ; il se demandait fréquemment où le mèneraient ses amours; il se promettait de ne plus aller chez Mme de Flavev ; pourtant il y revenait toujours. A cette heure il dévorait du regard la douce Agnès, et il était le seul qu’elle ne regardât pas. Ainsi va l’existence. Cela lui importait peu en ce moment, pourvu qu'il la vit, pourvu qu'il pût admirer ce type adorable de jeune fille. Fleur à peine éclose, colombe qui prend sa première volée jusqu’aux hautes branches de l’arbre son berceau, nuée rose montant à l’aube pour servir de compagne au soleil d’une matinée de printemps, perle de rosée suspendue à la fleur d’aubépine, bien souvent le pauvre garçon vous avait mises en rimes pour peindre sa bien-aitnée ; car bien souvent, fleurette, gouttelette, et vous, colombelle, le jeune amoureux avait songé à vous en regardant Agnès ; bien souvent, nuage rose, il vous avait regardé en songeant à son amour, et vous lui aviez valu de vertes réprimandes de son vieux colonel, qui jurait diables et tempêtes contre les songe-creux à l’exercice du matin. Le vieux colonel était riche et célibataire; qu’eût-il dit en

voyant les yeux d’Agnès fixés sur lui avec une quatrième nuance de naïveté? 11 eût juré diables et tempêtes qu’elle était bien le plus charmant portrait de jeune fille anglaise qu’il eût jamais vu dans les Keepsake. Gela était vrai. Pour tous elle était la fleur modeste et parfumée d’Albion, la douce Miranda, la gentille rose de Tully Veolan, la fée voilée par cette vague et pudique poésie qui enveloppe les jeunes filles d’Ossian.

Ses cheveux blorids aux reflets clairs et pâles tombaient en boucles épaisses, molles et comme languissantes. La marchesa assurait qu’ils avaient été créés par la nature aussi roides que les fils de chanvre, et il avait fallu, selon elle, une longue série d’expériences pour arriver à cette ondoyante chevelure qui encadrait si .parfaitement ce visage candide et qui dissimulait si gracieusement la grosseur du col. Mais à coup sûr sa figure ronde, ses lèvres mignonnes, son menton si fin, ses joues roses, ses sourcils déliés, son front un peu large, mais poli et pur comme le front de l’enfant endormi, toutes ces beautés défiaient la critique. On ne voyait pas ses pieds, ses mains étaient un peu ramassées, Eugène de Baltes lui-même n’en pouvait disconvenir ; mais il secouait dédaigneusement la tête à l’énumération des pâtes perfectionnées qui travaillaient chaque matin à la blancheur de ces mains. Que lui importaient d’ailleurs ces détails, ravi qu’il était dans la contemplation de ces yeux bruns, vagues et hésitants, à l’expression si innocente, et qui semblaient se cacher dans le voile de leurs longs cils jusqu’au moment, bien éloigné encore, où le cœur de la jeune fille se réveillerait pour songer à la passion. Maintenant ils annonçaient, d’une façon touchante, que l’enfant ignorait toute chose, et qu’elle savait de la vie uniquement ce que les leçons de sa mère lui avaient appris.

Elle ignorait sans doute que ses yeux étaient doux à voir ; car, en ce moment même, elle les tenait baissés

avec une modeste persévérance ; elle ne les levait qu’à de rares intervalles, et ils semblaient poursuivre dans un coin désert du salon les derniers reflets d’une angélique vision. M. de Lescombart venait de lui faire remarquer cependant que les yeux de M. de Hangamare et de M. d’Escault étaient fixés sur elle, et que sûrement les deux gentilshommes parlaient d’elle avec quelque préoccupation. Comment cette remarque avait-elle rendu Agnès évidemment indifférente à la conversation du chevalier ? Comment cette remarque avait-elle évoqué une vision angélique? Qui dira les merveilles de la naïveté chez les jeunes filles ?

Charles-Jules s’était en effet approché de M. de Hangamare, qu’il respectait infiniment, sans guère l’aimer : il avait cru apercevoir en lui quelque intention de conseils, quelque projet de direction morale ; cela avait suffi pour mettre sa personnalité en garde, sa fierté en émoi.

— Monsieur, lui dit-il, je vous avoue que je me suis déjà souvent approché de vous avec une arrière-pensée de curiosité. Je reviens, vous le savez, d’un assez long voyage, et je me suis promis de savoir de vous, ce soir, ce que peut être cette jolie jeune fille qui est un jour ici tombée des nues et sur laquelle la marquise est d’un mystère impénétrable.

M. de Hangamare le regarda avec un léger embarras :

Me voici, je le crains, mis au pied du mur, dit-il,

car j’ai pour principe, je l’ai souvent avoué, qu’il est sage d’établir sincèrement la position des gens avec qui l’on est appelé à se trouver dans un monde aussi mêlé que la société parisienne. La vérité, d’ailleurs, est beaucoup moins désagréable que le peu adroit mystère de la marquise pourrait le faire supposer. Je capitule. Vous comprenez cependant qu’il est bien difficile d’exposer des histoires intimes dans un salon où les oreilles sont si fines. Je vous dois une visite, permettez-moi de remettre jus-

que-là à vous parler des choses que vous désirez savoir.

Charles-Jules comprit aisément que son interlocuteur avait quelque raison pour désirer d’élre seul.

— Je me suis engagé, dit-il en souriant, à aller délivrer M. de Baltes, qui ne trouve pas, j’en suis sûr, dans le récit des exploits des Àmalécites, le même charme que je rencontrerais dans votre conversation.

Les deux gentilshommes se saluèrent, et Charles se dirigea vers mistress Hudifalse.

— Il chassera de devant nous les Chananéens, et les Héthéens, et les Hévéens, et les Phéréséens, et les Gergéséens, et les Amonhéens, etles Jébuséens ; oui, monsieur le capitaine, vous avez confiance, ainsi que le disait le saint docteur des temps nouveaux, le révérend Josuah * Hatepeas, vous avez confiance, vous autres officiers terrestres, dans vos épaulettes et dans vos éperons, dans vos chars et dans vos coursiers, dans vos flèches et dans vos boucliers, mais une seule trompette...

Charles-Jules s’avançait alors à la rescousse du bon M. de Baltes, qui se leva, salua la vieille darne et s’esquiva.

M. d’Escault essaya de lier conversation avec mistress Hudifalse ; mais la vénérable personne ne parut pas disposée à continuer sa dissertation. Elle redoutait l’esprit froid, positif et railleur du nouveau venu, et Charles-Jules ne tarda pas à la quitter pour aller s’asseoir dans un coin solitaire du salon.

Ses yeux se fixèrent bientôt avec attention, presque avec tristesse, sur la marquise de Flavey, qui paraissait si heureuse entre M«® Odrinska, une aventurière, pensait-il, miss Masterson, une inconnue, et M. de Lescombart, un personnage équivoque. « Cette marquise de Flavey, se disait-il, dans ses réceptions officielles, elle est entourée des plus grands noms de France ; mais elle n’est pas bien riche, elle ne peut toujours recevoir offi-

ciellement, et son intimité, la voici ! Que serait donc une telle femme, si elle était pauvre? l’amie de ceux qui sont aujourd’hui ses fournisseurs? Pourtant, si quelqu’un a le droit de représenter l’aristocratie, de posséder les avantages naturels de cette aristocratie, c’est bien M“e Albertine de Lenoncourt, marquise de Flavey ! La noblesse ne serait-elle donc autre chose que la richesse constituée? N’aurait-elle pas une vertu particulière que le hasard des choses peut bien obscurcir et faire incliner h la fièvre et au mal, mais qui existe cependant et doit se relever tôt ou tard ! Ah! fit Charles avec un soupir, après quelques instants de tristes réflexions, cette noblesse, je la comprends bien pourtant, où est-elle et qui me la montrera ? » Un léger bruit se fit entendre à l’extrémité du salon, il entendit une voix grave qui annonçait : « Lady Eilleen Mac Aura. » Il leva les yeux et tressaillit. Il put croire que la Providence venait de lui donner la réponse à ses questions. 11 eut comme une légère et fugitive hallucina tion causée par le choc qui l’arrachait à ses tristes pensées ; la belle jeune femme qui se détachait, d’une façon indécise encore, du fond noir de la chambre voisine, lui fit presque l’effet d’une apparition. 11 lui sembla que cette ombre jetait un regard d’une majesté sereine autour du salon, et que ce regard s’arrêtait un instant sur lui avec une bienveillance souveraine. Ce vertige ne dura qu’une seconde. Il reprit vite son sang-froid et la nette lucidité de son esprit. Cependant quand il vit la belle Irlandaise s’avancer avec son calme gracieux, avec sa démarche simple et fière, mais doucement fière et naïvement imposante, il se dit qu’en effet, si la noblesse extérieure existait quelque part, c’était là, dans ce corps élégant et souple, dans cette taille haute, fine et ronde, dans, ce port de reine dont la roideur naturelle était dissimulée par l’aisance de la démarche, et rendue gracieuse par la rondeur des épaules et les courbes parfaites de la gorge et

des hanches. Il admirait surtout les airs de cette tête qui s’attachait si noblement à ce cou flexible et onduleux. Mais M. de Hangamare et M. de Lescombart, en s’avançant avec empressement vers lady Mac Aura, ne permirent pas à Charles d’observer plus complètement la beauté de la jeune femme. Il regagna le siège qu’il avait quitté sans presque s’en douter, et remit son masque de hautaine indifférence.

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