‹ Les patriciens de Paris Charles d'HéricaultChapitre 2 sur 8 · UN CHEVALIER DE L’AUTRE MONDE · texte numérisé non relu

UN CHEVALIER DE L’AUTRE MONDE

Quatre mois environ après l’apparition de la belle lady Eilleen Mac Aura dans le salon de M me la marquise de Flavey, cinq personnages, déjà connus du lecteur, étaient en conférence, ver.;, sept heures et demie du soir, dans ce même appartement. Il s’agissait de remplir d’une façon convenable les salons d’un Russe de distinction qui venait d’arriver à Paris avec des lettres de recommandation pour M mc de Flavey. Celle-ci avait cherché d’abord les gens à qui elle avait des obligations, et qui seraient assez heureux d’être bien reçus chez le comte Paulowitch pour considérer la marquise comme à peu près quitte envers eux ; puis, comme le digne seigneur ne passait pas pour absolument naïf, la marquise, après avoir choisi ceux qu’il lui était utile d’inviter, se dit en soupirant qu’il fallait un peu songer à ceux que le noble Russe serait content de recevoir. La marchesa di Tabani, la comtesse Odrinska, miss Agnès Masterson et le chevalier de Les-

combart, avaient été appelés à ce conciliabule mondain.

La liste des invitations venait d’ètre à peu près arrêtée, lorsque M. de Lescombart se leva pour prendre congé. Mais la marchesa di Tabani ne paraissait pas décidée à le laisser partir encore.

— Vous êtes bien empressé de nous quitter, monsieur, lui dit-elle. Vous nous négligez beaucoup depuis quelque temps, et certes ce n’est pas de bon goût de choisir le moment où une jolie femme comme lady Mac Aura entre dans une société pour y devenir rare.

• — Vous me traitez avec une fort gracieuse injustice,

dit lg chevalier en souriant; du reste, je n’avais pas besoin de l’arrivée de lady Mac Aura pour trouver ici de quoi me réjouir l’esprit et les yeux.

— Alors, reprit la marchesa avec une moue significative, ce n’est plus l’accusation de mauvais goût que je vais porter contre vous, c’est celle d’ingratitude.

— Comment cela? dit le chevalier avec un air d’étonnement sincère, qu’il cacha presque immédiatement sous un sourire modeste.

— Sans doute, continua brusquement son interlocutrice; vous êtes depuis trop longtemps sorti du collège pour ne pas savoir, des premiers, quand une jolie femme vous distingue ! Et j’imagine que quand une femme fait de ces confidences-là à ses amies, il y a longtemps que l’homme qui en est objet les a devinées.

M. de Lescombart ouvrit les lèvres comme pour demander des explications, mais il s’arrêta en voyant fixés sur lui les yeux ingénus de miss Agnès ; il haussa légèrement les épaules et reprit froidement :

— Je vois que vous vous êtes promis de me faire manquer, à force de railleries, un rendez-vous que j’ai à cette heure-ci. Mais je vous demande grâce, et je suis sûr que vous me pardonnerez quand vous saurez que c’est avec le roi de ce temps-ci que je vais me rencontrer, je veux dire avec un agent de change.

Là-dessus il salua cérémonieusement chacune des femmes, puis s’esquiva.

— Voilà le trait lancé, et au bon endroit, se dit M 010 di Tabani. Pourquoi, continua-t-elle à haute voix en se tournant vers miss Agnès, pourquoi avez-vous empêché 'le chevalier d’écouter ce que je disais de lady Mac Aura ?

— Moi ? Qu’est-ce que c’est ? dit la jeune fille avec un grand calme.

— Il me semblait que vous vous étiez agitée d’une façon expressive quand je disais que notre belle veuve avait fort remarqué le chevalier.

— Je ne l’ai pas fait. Pourquoi l’aurais-je fait? Si cela est vrai, en quoi cela m’importe-t-il?

— Je crois que vous avez mal vu, marquise, dit M rae de Flavey ; la chère enfant n’a pas remué un cil, et j’ai même admiré son bon goût; car enfin, continua-t-elle en souriant avec la satisfaction d’avoir deviné une énigme, Agnès pourrait croire que vous faites la cour à M. de Lescombart au profit de lady Mac Aura, et ce n’est jamais agréable de se voir enlever un attentif.

— Moi ! dit M me di Tabani. J’ai voulu seulement ramener parmi nous un jeune homme dont vous regrettiez vous-même la rareté. Ne me l’avez-vous pas dit, chère marquise ?

— Mais voyons, reprit celle-ci, est-ce bien vrai ce que vous disiez au chevalier? Je n’avais vraiment pas remarqué que notre charmante veuve eût fait attention à lui. Elle me paraît, au contraire, d’une réserve, d’un bon ton, enfin charmante de tout point; n’était cette légère teinte de mélancolie qui vient de temps en temps assombrir ses beaux yeux bleus. Je l’ai mise quelquefois sur le sujet de cette tristesse qui me paraît de la magie noire ; je l’ai interrogée, poussant ma pointe autant, vous pensez bien, que les convenances le permettent entre gens qui ne sont pas du dernier intime ; elle m’a toujours répondu, d’un air

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un peu troublé, comme quelqu’un qu’on réveille en sursaut, quelle n’était pas bien triste. Mais, pour en revenir ' au chevalier — vous savez comme je suis friande de ces petits manèges — voyons, qu’est-ce qu’il y a de vrai là-dessus? Mais non, au fait, continuez vos arrangements; moi, il faut que je vous quitte et que j’aille présenter cette comtesse Paulowitch chez la baronne de Rouchinghem et chez la marquise de Bruneu. Allons, chères belles, à bientôt. N’oubliez pas, Agnès, que la petite Albertine est un peu souffrante; ne tardez point trop à aller voir comme elle va.

— Maintenant, dit la comtesse Odrinska, quand la marquise fut sortie, là, entre nous, est-ce bien vrai au moins que lady Mac Aura vous a chanté les louanges du chevalier? Je vous assure que je n’ai jamais remarqué la moindre attention particulière.

Mme di Tabani haussa les épaules.

— Mais enfin, dit-elle en éludant une réponse précise, quel mal pouvez-vous trouver à ce que ces deux gens-là s’aiment ! Est-ce qu’ils ne se conviennent pas bien, et cela ne ferait-il pas un beau mariage ? Quel crime commettrait-on quand on aiderait un peu à cette belle œuvre!

La grosse comtesse laissa échapper un geste d’étonnement; elle fixa ses petits yeux ronds sur la figure de son interlocutrice, et, saisissant sur ses traits contractés une légère expression d’amertume, elle ne put s’empêcher de dire :

— Mais vous avez donc quelque motif caché de haïr cette pauvre lady ?

— La haïr! Ce n’est pas gracieux pour le chevalier, ce que vous dites là, reprit la marchesa en riant; et je vois que vous n’avez pas compris ce que j’ai dit. La haïr ! N’est-elle pas la plus charmante, la plus belle, la plus distinguée de toutes les femmes de notre monde ? N’a-t-elle pas pris le cœur de tous, l’amitié de toutes les femmes, le

hommages de tous les hommes ? Moi, je fais comme tout le monde; seulement je veux lui témoigner ma tendresse d’une plus utile façon, et lui persuader de chercher son bonheur là où il est, c’est-à-dire dans les nobles sentiments de M. de Lescombart.

— Mais , dit miss Agnès d’une voix douce et en continuant tranquillement un point de broderie d’or qu’elle avait commencé après le départ de M rae de Flavey, pourquoi ne pas laisser chacun chercher son bonheur soi-même? Pourquoi voulez-vous persuader à ces deux personnes de s’aimer, si elles n’y songent pas ? Je sais que je ne suis qu’un enfant , mais si on organisait quelque complot contre la tranquillité du cœur de lady Mac Aura, je crois que ce serait un devoir pour ses amies de l’avertir.

. M rae di Tabani se retourna comme si elle venait d’être piquée.

— Ah ! s’écria-t-elle avec colère, c’est ainsi que vous interprétez dans votre naïveté les paroles des gens ! Vous * avez donc des prétentions bien arrêtées sur le cœur, comme vous dites, du chevalier?

— Des prétentions! je n’en ai sur personne. Je ne cherche pas à me marier, je ne cherche pas à fuir le mariage. Ma chère mère m’a dit que quand j’aimerai quelqu’un de toute mon àme, quand celui-là m’aimera ainsi, et qu’il m’aura prouvé qu’il est digne de toute ma tendresse, celui-là sera le mari que Dieu me destine. Je ne sais s’il sera riche ou pauvre, noble ou marchand ; j’attends tranquillement, sans y songer. Je n’ai de prétentions sur personne.

— Il faut un peu aider la destinée. Votre chère mère ne vous l’a pas dit, n’est-ce pas, ma pauvre enfant? C’est bien fâcheux. Mais, voyons, vous me poussez hors de moi ; soyez persuadée, puisque nous sommes sur un tel

sujet, que M. de Hangaraare, par exemple, est un mari autrement convenable pour vous que le chevalier.

— Y pensez-vous? marchesa ! reprit la comtesse avec vivacité. Je ne reconnais plus votre esprit ordinaire! Mais M. de Hangamare est tout épris de lady Mac Aura. D’ailleurs il est parti fort mystérieusement il y a quelques jours, et personne ne sait ce qu’il est devenu !

— Bah ! il n’a pas été enlevé par la reine Mab, il reviendra. D’ailleurs, c’était une plaisanterie pour punir un peu cette méchante Agnès de ses soupçons. Mais M. d’Escault n’est pas parti, lui ! Voilà, j’espère, continua la marchesa avec une émotion réelle, quoique à peine perceptible, un vrai type de noblesse ; eh bien ! je veux faire un autre mariage, outre celui de notre belle lady et du chevalier.

Miss Agnès ne put s’empêcher de tressaillir ; puis, comme si la conversation prenait un cours définitivement désagréable pour les oreilles d’une jeune fille délicate, elle se leva avec calme, dit froidement qu’elle allait voir com- * ment se portait Albertine, et elle quitta la pièce d’un pas si léger qu’un apprenti fantôme eût pu le lui envier. •

Elle s’arrêta dans la pièce voisine, située entre le salon et l'antichambre, et colla son oreille contre la serrure de la porte du salon. La conversation continuait entre les deux dames, mais d’une voix assez modérée pour qu’Agnès n’en pût saisir que quelques mots. Elle comprit qu’il s’agissait de trouver une série' de moyens destinés à forcer d’abord lady Mac Aura à accorder de l’attention au chevalier ; le reste viendrait selon l’occurrence. La jeune fille songeait à rentrer pour essayer de briser au moins quelques fils de l’iqjtrigue, quand certains mots qui, du fond de l’antichambre, arrivèrent à son oreille, lui parurent assez importants pour l’engager à se rapprocher de là.

— Sergent, disait Guillaume d’une voix avinée, je vous

dis que je vous connais comme si je vous avais porté dans mes entrailles. Oui, avec vos airs de muet, vous êtes un vieux curieux, curieux comme un ancien pharmacien. Seulement, qu’est-ce que vous voulez faire de votre curiosité, puisque vous ne parlez à personne et que vous vivez avec le général de Flavey, un vieux mystérieux qui ne voit pas un chien, excepté vous, car il ne voit même pas sa femme, n’est-ce pas, sergent ? Oui, qu’est-ce que vous voulez faire de votre curiosité ? Ça m’a bien chiffonné toujours. Car enfin il y a des gens qui sont curieux, et c’est un bon métier, brum, brum, je veux dire, vous comprenez, sergent, que ça leur rapporte des calottes. Moi, après tout, ça m’est égal que vous soyez curieux, puisque vous êtes le plus aimable des sergents ; et je veux bien vous répondre. D’ailleurs je n’aime pas à avoir ma langue dans le fond de ma gorge, ça n^ donne soif. C’est pas pour dire que vous soyez un ivrogne, mais j’ai toujours pensé que vous vous en donnez quelquefois une fière décoction, sergent, pour vous consoler d’être si muet que ça. Oui, voilà que j’y arrive ; ne vous emportez pas, sergent. Là, là. Voyons, vous m’avez dit : « Lescombart, connu? noble? riche? » Ma parole d’honneur, sergent, est-ce que vous appelez ça de la langue française? Vous êtes bien heureux, allez, que j’aie fréquenté autrefois à la barrière un sourd-muet ; sans ça, malgré toute mon intelligence, nous n’arriverions jamais à une conversation un peu compliquée. Voilà qu’il s’impatiente encore ! Quel homme ! une poudrière sans mèche ! D’ailleurs je vous ai déjà répondu un soir et je vous ai dit : « Sergent, connaissez-vous la géographie? Avez-vous jamais vu un endroit qui s’appelle Lescombart? » Répondez à celte heure solennelle, sergent; c’est là le nœud, le vrai, le nœud des nœuds, gordienne ! Eh bien ! moi qui la connais sur le bout des orteils, cette géographie, je vous dis que non, non, non, mille fois non ; il n’y a pas

de ville, de bourg, de village, de hameau, de cabaret, de cabane h chien qui s’appelle Lescombart. J’ai dit. J’ai répondu à toutes vos questions en un mot, en un clin d’œil, par un simple non. Vous voyez, sergent, s’il faut que je vous estime! Oui, je vous révère comme le plus révérable de tous les sergents qui ont jamais été décorés par la main des quarante siècles qui vous contemplaient aux Pyramides. Aïe, cré nom, sergent, lâchez donc, vous allez me casser le bras, lâchez ! Ou m’y repincera encore à vous dévoiler les secrets de la géographie ! On n’a pas le droit de voguer sans muselière quand on est comme vous, sergent, cria le drôle en s’esquivant.

La jeune fille rentra au salon, revint s’asseoir à la place qu’elle avait quittée et reprit son ouvrage avec la calme sérénité de quelqu’un qui vient de se rafraîchir le cœur par l’exercice de la charité. Les deux femmes continuèrent à échanger quelques mots à voix basse; puis, après avoir fait un signe d’assentiment à sa compagne, la noble Moldave se tourna vers la jeune fille avec son air paterne.

— Eh bien, chère miss Agnès, comment va cette mignonne petite?

— Elle va bien mieux ! Elle dormait si doucement, cher petit ange ! je n’ai pas voulu interrompre son sommeil ; et j’espère que notre chère marquise sera bien heureuse quand elle verra en rentrant ces petites couleurs rosée qui reparaissent sur les joues de la pauvre enfant.

Elle leva les yeux au ciel, sans affectation, et avec un geste charmant. Puis elle les laissa retomber sur son ouvrage, et il devint bientôt visible qu’il se passait en elle un léger combat. Enfin un mouvement de tête indiqua, autant que faire se pouvait, que la victoire venait de rester au bon sentiment; elle regarda la marchesa d’un air candide, et lui dit d’une voix légèrement suppliante :

— J’ai réfléchi auprès du lit d’Albertine à notre conversation de tout à l’heure, je suis forcée de me dire que j’ai

été sotte, et je vous demande pardon d’avoir été injuste vis-à-vis de vous; oui, et pour vous montrer tout mon regret, si vous ne craignez pas de vous fier à la discrétion d’une enfant maladroite et sans expérience, je vous assure que je serai très-lieureuse de voir le bonheur de lady Mac Aura et du chevalier de Lescombart.

— Tiens, tiens, voici un .revirement bien soudain, se dit la marchesa; d’oïl vient-il? que cache-t-il? Oh! la fine mouche , comme elle a bien mesuré ses paroles ! Nous verrons bien votre sincérité, ma belle! Ma chère miss Agnès, reprit-elle tout haut, laissez-moi vous remercier de votre bon cœur et féliciter votre bon sens. Je suis sûre que M me de Flavey, continua-t-elle en jetant à Agnès un regard expressif, s’est assez attachée à lady Mac Aura pour désirer la voir nous rester et tenir à Paris l’état de maison que sa grande fortune lui permet. Mais adieu. Vous prenez ici le thé, chère comtesse, je vous quitte. J’ai promis à ma mère de la rejoindre vers huit heures et demie chez madame Waiscoat.

Les trois jeunes femmes se serrèrent affectueusement *la main.

Avant de s’endormir, la bonne marquise de Flavey se vit tout importante au milieu des brillantes fêtes qui accompagnaient le mariage de lady Mac Aura et de M. de Lescombart ; elle arrêta le nombre de bals et de dîners splendides qu’ils devaient donner chaque saison. Elle s’étonna de n’avoir jamais songé à ce mariage avant ce soir. Mais au fait, par quel hasard une telle idée lui étaitelle venue plutôt aujourd’hui qu’un autre jour? elle se creusa en vain la tête pour le deviner : elle avait parlé de lady Mac Aura uniquement avec Agnès, et la chère enfant était trop naïve pour songer à marier qui que ce fût !

La conversation qui précède a laissé pressentir, au lecteur la place que lady Mac Aura occupait dans le monde de la marquise de Flavcy ; elle y avait pris la position principale, sans efforts et sans qu’elle parût s’en douter. Elle avait, dès son arrivée, attiré l’attention de tous, et depuis lors c’était autour d’elle que gravitaient toutes les préoccupations sympathiques ou jalouses.

Elle montrait dans toutes ses actions comme en toutes ses pensées un mélange d’élévation et de simplicité qui contrastait avec les habitudes de cette société parisienne où elle venait d’être introduite. La facilité de ses relations, le bonheur naïf qu’elle éprouvait à rendre service paraissaient étranges là où chacun semblait uniquement songer à ses intérêts, à ses intrigues, là où tout service était rendu avec poids et mesure, avec la clause tacite qu’il n’était qu’un prêt usuraire, là enfin où la bonté la plus, désintéressée sentait le besoin d’une mise en scène. La spontanéité de ses sentiments, la franchise de ses jugements étonnaient et effrayaient presque la bonne marquise de Flavey, qui avait été habituée à regarder le factice comme seul aimable, seul naturel dans Une société fonctionnant régulièrement. Cette pointe d’originalité qu’une vivacité native d’observation donnait aux idées de lady Mac Aura, ce quelque chose de plus intelligent, de plus poétique qu’elle apportait instinctivement dans toute causerie, avaient élevé le niveau de la conversation dans le salon de la marquise, et avaient rejeté dans l’ombre les lourds commérages de la comtesse Odrinska, les jolies scènes muettes de candeur de miss Masterson, le cailletage sec, épicé et méchant de M me di Tabani.

Ce qui frappait tout d’abord dans la belle Irlandaise, c’était son apparence de sérénité gracieuse. On ne lardait pas à comprendre que cette sérénité était le résultat de sa confiance en la bonne foi de tous , et bientôt encore sous cette sérénité on voyait paraître — comme les pointes d’herbe fraîche qui percent sous la gelée blanche au temps d’avril — quelques élans de poésie gracieuse , quelques bonds mal réprimés des doux et vagues rêves de la seizième année. Sans doute c’était ce parfum de poésie cachée, celte hésitante flamme de tendresse intérieure qui donnait à lady Mac Aura un attrait auquel les cœurs élevés ne savaient pas résister. Tout homme aux instincts délicats, à la nature .généreuse, se trouvait frappé par la distinction de son apparence, et lui restait attaché. Quant aux hommes vulgaires, ils la détestaient : elle était jeune, belle, noble, riche et veuve; elle avait là trois fois plus de qualités qu’il n’en fallait pour s’attirer la haine de ceux que la foule des porteurs d’hommages empêchait d’approcher.

Personne, du reste, n’avait encore déclaré publiquement la guerre à la belle lady. Mistress Hudifalse l’accablait de compliments mielleux, de leçons maternelles, de speech évangéliques; la comtesse Odrinska l’honorait fréquemment de ses visites à l’heure du dîner, et versait des larmes amères, après le porto, sur ses châteaux évanouis.

Pour miss Agnès, M. de Hangamare avait remarqué en elle un léger tressaillement le jour oh, pour la première fois, il avait annoncé que lady Mac Aura était la fille de sir Frédérick Sharphand;son attention éveillée par là avait pu constater encore une certaine inquiétude dans la jeune fille jusqu’au moment où le regard de la noble Irlandaise s’était reposé sur elle comme sur une étrangère. 11 avait expliqué ces mouvements, bien peu apparents d’ailleurs, par l’anxiété naturelle d’une jolie fille qui va se trouver en présence d’une belle femme, et depuis lofs miss Agnès

avait traité la nouvelle venue avec cette indifférente bienveillance qu’elle montrait à tout le monde. Peut-être seulement y ajoutait-elle un peu de cette déférence que toute fille bien élevée d’un gentleman campagnard doit à la femme d’un lord.

Mme di Tabani se tenait silencieuse en présence d’Eilleen. Celle-ci, qui avait entendu vanter en Angleterre le zèle biblique de mistress Hudifalse et qui avait été touchée des attentions de la vieille dame, avait voulu, par des paroles amicales, rendre à la fille ce que la mère lui avait donné. Mais M me di Tabani avait montré la plus grande réserve. Elle semblait pourtant dévorer du regard chacun des gestes de la belle Irlandaise, elle paraissait rassembler et fixer dans sa pensée chacune de ses paroles comme si elle eût voulu les revoir en son particulier et les étudier tout à loisir. Si M. de Hangamare avait connu plus à fond Mme di Tabani, il eût été à bon droit effrayé de cette conduite. Il eût compris que, pour une nature si haineuse, la raillerie et le sarcasme étaient une sorte de bienveillance relative, et que, là oùja marchesa se taisait, elle amassait dans son cœur une provision d’amertume que rien ne saurait arrêter le jour où son ennemie se trouverait accablée sous un coup sévère de la Providence. D’où pouvait venir une telle haine? Était-ce un sentiment d’envie implacable contre une femme qui avait reçu en partage une telle quantité des dons de Dieu? Était-ce ce sentiment bizarre qui porte les méchants de génie à voir dans les , bienveillants un troupeau d’esclaves, et qui leur fait haïr ceux d’entre eux qui, par position ou dignité de caractère, échappent à leur direction, comme si ces derniers avaient illégitimement rompu leur chaîne? La laide jeune femme se rappelait-elle ce. mouvement d’admiration qui avait saisi Charles-Jules d’Escault à la première vue de lady Mac Aura et qui lui avait, à elle Judith, serré le cœur par une sensation qu’elle eût voulu se cacher? Quelle qu’en

fût la raison, il est certain qu’elle avait déclaré au fond do sa pensée une guerre mortelle à la belle lady.

De tous les intimes de la maison où celle-ci était venue habiter, Eugène de Baltes était celui qui avait su lui être le plus promptement sympathique. Elle avait vite compris ce qu’il y avait en lui de bon, de droit et de sensible, et elle s’était laissée aller à sa sympathie, en devinant qu’elle n’aurait jamais à craindre de lui aucune tentative de galanterie.

Le chevalier de Lescombart lui avait fait éprouver un sentiment tout différent. II lui semblait qu’à sa vue son cœur se fermait, qu’un souffle froid se répandait sur toute son intelligence, et que toute son âme se concentrait comme si chacune de ses facultés eût voulu se tenir sur le qui-vive. Elle ne pouvait s’empêcher de constater que cet homme exerçait sur elle une légère influence magnétique, désagréable, mais contre laquelle elle avait besoin de toute sa volonté pour résister. Elle sentait qu’elle perdait tout son sang-froid en sa présence, et elle avait exagéré, pour lui, 'la froideur de son abord. Celui-ci, qui l’avait vue tout d’abord entourée d’attentions, s’était éloigné avec ce sourire de l’homme vraiment ferme, sans sensibilité et sans passion, qui attend du hasard une aide à laquelle il ne faudra pas. 11 s’était rapproché de miss Agnès, sans empressement excessif, comme un joueur qui s’exerce nonchalamment en attendant partie. 11 s’était du reste fait rare chez M me de Elavey, et il avait laissé le champ libre auprès de miss Agnès à M. d’Escault, qui se montrait pour elle plus empressé qu’il n’avait encore fait.

C’était bien lady Mac Aura qui avait sans le vouloir, à coup sûr, poussé Charles-Jules de ce .côté. Nous avons vu combien il avait été' frappé à l’aspect de la belle Irlandaise ; la réflexion n’avait fait que donner raison à cette admiration. Il avait senti s’agiter en son cœur, au

contact de cette exquise nature, quelque chose de suave et de poétique que son âme fière n’avait pas encore éprouvé. Tout vague que fût ce premier parfum de la pensée d’amour, il s’en était trouvé ému, et, chose bizarre, humilié. Pour la première fois de sa vie, cependant, il n’avait pas écouté complètement les conseils de son orgueil, il n’avait pas fui dédaigneusement, et s’était presque changé en homme gracieux.

Lady Mac Aura n’avait pas échappé à cette sympathie qu’elle inspirait. Elle avait deviné ce qu’il y avait de sincèrement noble dans cette nature ; les louanges qu’elle entendait faire du. vicomte d’Escault avaient un peu surpris son imagination ; la dignité extérieure de Charles, la netteté de ses idées, le tranquille respect qu’il avait pour lui-môme, l’absence de banalité dans chaque détail de sa conduite, tout cela avait séduit ce qu’il y avait en elle d’instincts aristocratiques. Enfin, elle aussi avait entendu au fond de son cœur quelques voix mystérieuses qui lui répétaient avec des intonations tendres les 'paroles que lui avait dites M. d’Escault. Elle l’avait néanmoins toujours accueilli avec une certaine réserve, à cause même de ce vif sentiment qu’elle avait ressenti tout d’abord pour lui.

Elle ne comprenait rien, en effet, à ce que, dans le • monde parisien, on appelle une intrigue. Elle ne songeait pas, il est vrai, à passer sa vie dans le veuvage, et ses rêves d’autrefois, auxquels elle croyait pouvoir sourire depuis qu’elle était redevenue maîtresse d’elle-même, la transportaient souvent dans les régions merveilleuses où l’on est aimé par les divins fantômes de la seizième année. Mais elle voulait que son amour fût aussi profond que poétique, aussi élevé que charmant, et elle s’était promis que son second mari serait digne de sa passion, dût-elle ne le trouver qu’au seuil de son âge mûr. C’était donc dans les occasions où elle entendait dans son cœur quelque

murmure de tendresse qu’elle devenait prudente ; et autant elle était facile, courtoise, coquette là où elle ne trouvait personne digne de toutes ses pensées, autant elle se faisait froide et discrète en face de ceux qui pouvaient prétendre à son amour.

Charles-Jules se sentit bientôt blessé du peu de sympathie apparente que lady Mac Aura lui accordait. L’intention qu’il mettait à ses soins lui en faisait du reste exagérer la portée; il n’était que poli là où il s’imaginait être gracieux, mais son orgueil lui disait qu’une attention de lui valait plus que l’hommage d’un autre ; et le peu d’habitude qu’il avait de jouer le rôle d’homme galant lui persuadait que la plus légère gracieuseté, parce qu’elle était pour lui chose nouvelle, devait être aux yeux de tous chose considérable. Il ne tarda pas à remarquer la bienveillance cordiale avec laquelle Eugène de Baltes était reçu ; il ne possédait pas assez d’expérience des sentiments féminins pour se dire qu’il y avait dans cette facile amitié une sorte de dédain protecteur; et son orgueil humilié le rejeta ‘vers la femme qui pouvait passer pour la plus enviable après lady Mac Aura.

Quoiqu’il n'éprouvât auprès de la jeune Anglaise aucune de ces vagues et gracieuses impressions que la fière Eilleen lui faisait ressentir, il s’était dit que miss Agnès était, selon toute apparence, la 'fille de quelque gentilhomme de vieille roche, pauvre peut-être, mais cela était une minime considération ; elle était jolie comme une des fées de Shakspeare, candide comme l’oisillon qui regarde les feuilles de son arbre avant de quitter le nid paternel, pure comme la goutte de rosée dans le calice des fleurs; il s’approcha d’elle tout courtoisement. La jeune fille ne tarda pas à lui laisser deviner qu’elle possédait encore, une autre qualité, le bon goût, c’est-à-dire un goût assez délicat pour admirer M. le vicomte d’Escault.

De tous les hommes qui approchaient lady Mac Aura, M. de Hangamare était celui qu’elle traitait avec la plus apparente faveur. Tout le monde était frappé de la joie affectueuse et presque respectueuse avec laquelle elle l’accueillait toujours. M me di Tabani lui avait une fois demandé d’où venait cette déférence pour un homme digne de toute estime sans doute, mais que son âge ne rendait pas encore vénérable. Lady Mac Aura l’avait regardée avec étonnement, puis elle lui avait répondu en souriant que M. de Hangamare ne lui paraissait pas un jeune homme; elle l’avait vu toujours le même depuis qu’elle avait l’âge de raison; il avait été l’ami de son père et de son mari ; il était lié à la pensée de tout ce qui avait été pour elle bon et protecteur, et il restait dans son esprit comme un type de bonté et de protection.

Tout cela était vrai.

M. de Hangamare appartenait à la plus ancienne famille de Normandie; sa généalogie remontait jusqu’à une sœur du duc Rollon. Un cadet de sa maison avait accompagné Guillaume à la conquête de l’Angleterre, il s’y était installé, et ses descendants avaient gardé jusqu’aujourd’hui un rang distingué dans la haute noblesse britannique. Ils avaient conservé de bonnes relations avec la branche aînée demeurée en Normandie; des alliances étaient venues, de temps en temps, resserrer les liens qui unissaient les deux maisons, et Henry de Hangamare avait eu pour grand’mère la seconde fille du marquis de Hastingstown, le chef de la branche anglaise de sa famille. 11 avait passé une partie de sa jeunesse dans les trois royaumes, où il était plus connu qu’en France. Il s’y était

lié avec tout ce que la pairie renfermait de plus recommandable, et avait formé de grandes relations d’amitié avec sir Frédérick Sharphand, et avec l’honorable Edward Harlegan, plus tard lord Mac Aura.

Il avait vu Eilleen Sharphand depuis sa naissance et l’avait fait cent fois danser sur ses genoux. Il l’avait un peu perdue de vue depuis qu’elle avait atteint sa quatorzième année, époque à laquelle il avait quitté l’Angleterre. Il avait appris, environ un an après, qu’elle venait d’épouser son ami Edward. Le hasard des voyages avait empêché Henry et Eilleen de se retrouver depuis lors, mais il s’était établi entre eux une correspondance. Lord Mac Aura, à qui l’odeur de l’encre donnait le spleen, n’avait pas été fâché de se débarrasser, au^étriment de sa femme, du soin d’écrire à ses propres amis, et la jeune femme avait gardé dans ses lettres à M. de Hangamare le ton simple, affectueux, plein de déférence dont elle avait contracté l’habitude en lui parlant au temps de son enfance. Plusieurs mois après la mort de son mari, elle lui avait annoncé qu’elle se décidait à faire un voyage en France, qu’elle le priait de lui chercher un appartement et de faire les arrangements qui pouvaient convenir à la position d’une veuve point du tout vénérable. M. de Hangamare avait, prié M me de Flavey de céder à lady Mac Aura une partie de son hôtel. Il n’était pas bien satisfait de la composition du salon intime de la marquise ; mais il connaissait la bonté et la vertu de celle-ci ; puis il s’était promis de prémunir sa jeune amie contre les inconvénients qui pourraient résulter d’une société aussi mêlée.

La jeune femme avait bien vite retrouvé en sa présence les sentiments de tendresse presque filiale qu'elle lui avait voués au temps passé, mais lui n’avait pas tardé à apprendre que son propre cœur ne la voulait plus voir comme k l’époque où elle lui faisait admirer les belles broderies de ses pantalons et les souliers de satin blanc

qui chaussaient son petit pied d’enfant. L’enfant était devenue femme, de gentille elle s’était faite belle, et ses qualités avaient fait comme elle, de naïves elles étaient devenues expressives. Le sourire de la petite Eilleen errait dans les beaux yeux de lady Mac Aura; les affectueuses et soumises pensées de sa petite amie d'autrefois arrivaient encore à Henry, mais en empruntant un charme divin aux yeux profonds et aux fines lèvres qu’elles traversaient maintenant. Tout parlait à la fois au cœur du gentilhomme, le souvenir de l’enfant aimante et la beauté de la * jeune femme qui s’oubliait elle-même à force d’estime pour lui. La dignité de lady Mac Aura, le respect et l’admiration qu’elle inspirait, faisaient ressortir et apprécier davantage encore les marques qu’elle lui prodiguait de sa docile affection. Il ne pouvait s’empêcher de se dire que les plus dédaigneux de tous ces jeunes élégants eussent volontiers donné un coup d’épée à leur meilleur camarade pour poser une seule fois leurs lèvres sur ce front poli, sur ces mains longues et blanches qui venaient d’ ellesmêmes s’offrir à ses caresses.

Chacune de ces caresses enlevait au cœur de Henry de Ifangamare ce qu’il pouvait y avoir de paternel, pour n’y laisser qu’un amour profond. 11 était vieux à trente ans vis-à-vis de l’enfant de treize ans; il redevenait jeune à quarante ans vis-à-vis de la femme de vingt-trois. C’était toute son histoire; il n’avait pas tardé à le comprendre.

Comme il était ferme, même en face de son propre cœur, comme il savait qu’il remplirait son devoir quand même, au lieu de nier, de s’effrayer, de se moquer de soimême, de chercher à s’étourdir, il s’avoua qu’il était amoureux, et se demanda ce qu’il en devait conclure. Il observa plus attentivement encore lady Mac Aura, et il crut qu’il n’aurait jafnais pu rêver une épouse plus digne de tout amour, de toute confiance.

11 réfléchit quelque temps à l’âge d’ Eilleen ; mais il la

voyait vertueuse, malgré son apparence mondaine, et il connaissait toute sa conduite vis-à-vis de lord Mac Aura, beaucoup plus âgé qu’il ne l’était lui-même ; il se sentit rassuré, et il s’abandonna à ses pensées d’amour. C'était la première fois qu’il aimait.

Dans cette noble et puissante nature, dans l’àme de cet homme qui était regardé comme le roi d’armes de l’honneur, le modèle de toute chevalerie, de toute loyauté, de toute délicatesse, parmi les pensées de celui qui avait employé la plupart de ses années au rude apprentissage des vertus chrétiennes, en une telle âme, au milieu de telles pensées, l’amour prit une belle et singulière physionomie inconnue aux poétiques de ce temps-ci. Il dissimulait cet amour du mieux qu'il pouvait, non par aucun motif qui lui fût personnel, — il était assez pur pour avoir le droit d’aimer, il se sentait au-dessus des sourires malins, dés chuchotements et des allusions spirituelles, — mais il ne voulait pas engager Eill«en aux yeux du monde. Il avait toujours pensé, d’ailleurs, que nul n’a le droit de s’approprier, même pour un peu, le nom d’une femme; il savait enfin que toute femme aimée devient, par cela même, la propriété des langues médisantes.

Quoi qu’il fit, cependant, son amour avait été deviné ; il n’y avait pas fallu grande adresse. Tout en lui avait changé presque subitement. Sa grave physionomie s’était ornée de sourires ; son élégance naturelle, voilée depuis tant d’années sous la calme roideur dii maintien, s’était débarrassée de ses liens; il s’était développé en lui quelque chose de gracieux, de jeune et d’animé, qui avait frappé les plus inintelligents de ses amis. Sa parole était devenue moins brève, et ses pensées s’étaient revêtues de tons chauds, de nuances variées ; on eût dit que son cœur et son imagination venaient de sortir tout d’un coup de l'engourdissement d’un long sommeil. C’était surtout dans la compagnie de lady Mac Aura qu’il se montrait ainsi

transformé. Chacun de ses^regards était une caresse, et tous ses sourires disaient à chaque minute combien les yeux de la jeune femme étaient doux, combien son âme était grande et son cœur bien-aimé. Ces louanges continuelles que chantait sa pensée, sa voix les répétait à chaque parole par la douceur de ses intonations. C’était pour F.illeen seule qu’il parlait dans le salon deM me deFlavey; et il se sentait tenté de devenir méchant contre ceux qui ne l’admiraient pas autant qu’il le faisait lui-méme. Il la voulait fêtée par tous, joyeuse et fière partout, et chaque éloge qu’il entendait d’elle lui soulevait le cœur d’une joie indicible.

Lady Mac Aura ne soupçonnait même pas l’amour de M. de Hangamare. 11 lui semblait avoir toujours été ainsi pour elle attentif et affectueux ; elle ne voyait en lui qu’un ami de son père. Elle était, d’ailleurs, toute préoccupée de mystérieuses pensées qui semblaient l’emgècher de jeter autour d’elle un regard perspicace.

Ces pensées, qiü devenaient de plus en plus fréquentes et de plus en plus sombres , inquiétèrent sérieusement M. de Hangamare. Il n’avait point voulu tout d’abord, et par discrétion, y faire allusion ; mais, en voyant augmenter les accès de mélancolie, il pensa qu’il ne fallait pas pousser la délicatesse trop loin, et il interrogea affectueusement sa jeune amie. Celle-ci, surprise dans un de ses moments d’abattement, garda quelque temps le si' lence. Le gentilhomme se leva et la pria de l’excuser ; mais elle vit dans ses yeux une telle tristesse, elle crut y saisir l’expression d’un si doux reproche, qu’elle fondit en larmes. Puis elle se leva brusquement, alla prendre la main de M. de Hangamare qui se retirait tout ému ; elle le ramena à la place qu’il venait de quitter, et, lui faisant un signe muet comme pour le prier de garder patience, elle retomba dans son fauteuil en sanglotant. Henry porta à ses lèvres la main d’Eilleen, comme pour essuyer les larmes dont elle était "couverte.

— il 5 -

— Vous savez si je vous suis dévoué, chère lady....

— Ne m’appelez plus lady ! Ces misérables qui veulent m’enlever l’honneur de ma mère et le nom de mon père...

— Que dites-vous ! s’écria M. de Hangamare en se levant brusquement.

La jeune femme ne répondit rien, renouvela le signe qu’elle lui avait fait pour le prier de s’asseoir, et resta quelques minutes encore comme accablée sous le poids de pensées amères. Puis, essuyant ses yeux avec un geste brusque, elle fixa sur son interlocuteur un regard ferme :

— Non, je ne suis pas folle, dit-elle, pas encore, du moins. Vous pe’nsez que je suis méchante d’avoir souffert sans vous demander conseil ou protection ; mais votre haute position, votre grand cœur, votre intelligence n’v peuvent rien. Vous n’ètes pas avoué ni avocat ; ce sont * les seuls personnages qui peuvent me protéger.

— Cependant, ma chère enfant...

— Voyons, laissez-moi vous raconter toute cette histoire. Je pense que peut-être je n’ai pas été bonne, et que j’ai trop oublié combien votre amitié est attentive et inquiète. Pardonnez-moi.

Henry s’inclina.

— C’est la première fois que je suis malheureuse, reprit la charmante femme avec un sourire déjà plus résigné, je suis timide dans cette nouvelle position. Je n’avais jamais traité mes amis qu’à l’aide de sourires ; ma gouvernante ne m’a pas appris à me servir de mes larmes, et j’avais peur, sans doute, de vous paraître bien maussade et bien laide.

— Allons, dit Henry de Hangamare en souriant à son • tour, voici la coquetterie, la consolation n’est pas loin, et le mal n’est pas aussi grand que je croyais.

— J’ai voulu, mon chevalier, vous remercier de cette humidité que j’ai surprise au bout de vos cils ; mais écou-

tez-moi, continua-t-elle en lui tendant encore la main avec un regard reconnaissant, vous verrez si je n’ai pas fait un rude apprentissage de la souffrance.

Mon père, sir Frédérick Sharphand, dit lady Mac Aura, dont nous résumons la narration, était le meilleur et le plus généreux des hommes, il n’avait qu’un défaut : il aimait exagérément la tranquillité, maudissait à chaque heure du jour tout ce qui lui apportait la moindre gène, •et couvrait d’imprécations tout ce qui tentait de le faire sortir de cette torpeur morale qu’il chérissait par-dessus tout. Il aimait sûrement sa fille, il l’avait traitée pendant tout le temps de son enfance avec l’indulgence la plus tendre, avec la plus caressante bonhomie ; mais quand elle eut atteint ses quinze ans, il changea complètement de manière d’être à son égard. Chaque fois qu’on la félicitait sur ses charmes, sur sa bonne santé, sur son apparence qui était celle d’une jeune fille de dix-huit ans, sir Frédérick commençait par murmurer des paroles inintelligibles, puis il entrait dans une colère singulière en demandant aux interlocuteurs quel intérêt ils pouvaient avoir à persuader à cette enfant qu’elle allait devenir une grande personne,

Enfin, après quelques semaines de regards sombres et de colères inexplicables, il fit venir sa fille devant lui : « Elle ignorait, sans doute, lui dit-il, que le plus lourd fardeau qui pût tomber sur les bras d’un père, c’était une grande fille qui avait perdu sa mère, lui il le savait; elle le saurait peut-être un jour. Pour lui, il ne craignait pas

— kl -

d’affirmer qu’il aimerait mieux avoir tous les jours à discuter avec la femme de charge, avec la cuisinière, avec le sommelier, sur le linge, la nourriture ou les bouteilles de la maison , que de penser qu'il liii allait, falloir courrr les bals , les concerts, les chasses, les pick-nick, pour produire sa fille dans le monde. Puis il faudrait faire des visites et en recevoir, aller à la cour du viceroi, donner des soirées et des dîners, mettre le château en révolution, sourire à des damoiseaux, sermonner sa fille sur le danger de la coquetterie, avoir l’œil sur elle, lire des histoires dans les livres sur les agréments de la " vertu, retenir ces histoires pour les lui raconter, lui rappeler de ne pas trop se décolleter, entendre des lamentations sur les modistes, s’informer des périls de la valse; non, c’était une vie insupportable! Il y pensait depuis près d’un an. 11 avait espéré que sa fille serait comme tant d’enfants qu’il avait connues (il en pouvait citer quinze qui n’étaient devenues des jeunes filles qu’à vingt ans) ; mais le diable s’était mêlé de ses affaires et lui avait joué" le plus indigne tour qu’on eût jamais entendu; tant et si bien qu’Eilleen, à l’âge de quinze ans, — qui est l’âge auquel on commence à jouer à la poupée avec intelligence, — Eilleen, par sa taille, par sa beauté, par sa maturité, par sa sagesse, le couvrait de honte. Tous les voisins, par les compliments qu’ils faisaient à sa fille, lui faisaient à lui, indirectement, le reproche de ne pas la mener dans le monde, et ils se persuadaient qu’il était le plus mauvais père des trois royaumes. Ces voisins-là, il appelait sur leur tête la colère divine! Non, il n’était pas un mauvais père ! Il avait même fait commander un habit de bal, avec des revers de satin blanc! il espérait bien qu’il ne le mettrait jamais, et que sa fille ferait tous ses efforts pour se marier le plus tôt possible. Il l’en priait instamment au nom de l’amour filial, il le lui commandait au nom de l’autorité paternelle. »

La jeune fille lui promit naïvement d’obéir à sa volonté; mais cette conversation bouleversa toutes ses idées. Elle n'avait pas encore songé aux choses de l’amour ; elle vivait dans une solitude presque complète, ne voyait que quelques amis de son père; M. de Hangamare était de beaucoup le plus jeune de tous. Elle n’avait jamais eu d’amie qui eût mis la conversation sur les secrets du cœur ; elle avait peu lu, et personne, à sa connaissance du moins, n’avait encore fait une attention particulière à elle. Tout son bonheur était de courir au grand air, dans les plaines, montée sur son poney, et suivie de son père ou d’un domestique de confiance. Elle avait sa serre, sa volière, sa harpe, c’était tout son amour. Quand elle se reposait au pied des grands chênes dans le parc, quand elle s'asseyait à l’ombre des buissons, en revenant de visiter quelque vieille femme du voisinage, elle souriait au ciel bleu, parce qu’il lui paraissait beau ; elle suivait les gambades des oiseaux et écoutait curieusement le chant de leurs provocations amoureuses, parce que ces chants étaient bruyants et mélodieux; mais au milieu de tout ce qui brille, de tout ce qui chante, de tout ce qui est parfumé, là où tant de jeunes cœurs ont trouvé la révélation de l’amour, elle n’avait rien trouvé que la chanson, la lumière et le parfum.

A partir de cette conversation, la pensée du mariage la frappa pour la première fois, et l’idée de l’amour s’offrit à son esprit. Les phrases tendres de quelques chastes romans qu’elle avait lus lui revinrent à la mémoire, et la rêverie s’empara de son intelligence. Ses idées ne prirent pas un corps et nul visage connu ne vint donner de la vie à ses rêves; mais elle bâtit de merveilleuses histoires où elle n’occupait plus toute seule la scène. Un autre était toujours là, qui la sauvait de mille dangers, qui faisait des prodiges de valeur, qui courait, pour lui plaire, aussi prompt que la pensée, aux quatre points de l’horizon. Cet

autre était beau, brillant, fils de prince, il possédait toute la puissance de l’art magique, et toujours il était son esclave. Mais cet autre ne ressemblait à aucun des hommes qu’elle avait vus; cet autre, c’était un fantôme, c’était l'amour, l’amour pur, sans corps et sans passion, tel que sa naïve pensée et sa candide ignorance le pouvaient comprendre.

Elle n’appuya pas beaucoup sur ces imaginations dans sa causerie avec M. de Hangamare; mais il put deviner que ses rêves avaient été aussi frais, aussi vagues que les nuages blanchâtres qui montent dans le ciel à la première heure du matin.

Elle passa quelques mois dans cette douce vie. Peu de temps svant sa seizième année, sir Frédérick retrouva sa bienveillante humeur. 11 annonça à Eilleen qu’il lui avait enfin trouvé un mari, et qu’il mettrait son habit -à revers de satin blanc, pour faire honneur à son gendre, le jour du mariage. Ce mari était son ancien ami, l’honorable Edward Harlegan, qui venait d’hériter de son qncle un titre et une fortune considérable. Lord Mac Aura avait quarante-cinq ans ; c’était un homme digne de tout respect et de toute affection. 11 avait une tournure distinguée, des manières courtoises, un grand ton, peu d’esprit, beaucoup de bon sens et de bienveillance naturelle. Son exquise urbanité, ses allures aristocratiques plurent à la jeune fille et lui rappelèrent ces nobles du siècle dernier qu’elle avait si souvent entendu vanter par son père comme les types parfaits de la distinction patricienne.

M. de Hangamare devina qu’elle ne trouva pas dans son mari la réalisation de ses rêves d’amour; mais elle les avait chassés résolûment. Elle fut aussi heureuse que peut l’être, sans amour et sans enfants, une épouse sage, pleine d’estime pour un mari respectable et bienveillant. Lord Mac Aura avait la passion des voyages, et Eilleen parcourut avec lui presque toutes les contrées de l’Europe.

Sir Frédérick, débarrassé de cette fille qu’il aimait tant, était redevenu le plus heureux des hommes. La mort de son gendre le plongea dans des perplexités autrement douloureuses que celles qu’il avait eues cinq années auparavant. Il sévit exposé à consoler d’abord, puis à surveiller, puis enfin à remarier une jeune veuve. 11 maudit son gendre de s’ètre laissé mourir si jeune, il se maudit luimême d’avoir marié si imprudemment sa fille. Il songea d’abord à abandonner Eilleen à elle-même et chercha à se persuader qu’un père n’est pas tenu de fournir deux maris à son enfant, puis il se fit honte de son égoïsme et engagea la jeune veuve à revenir à côté de lui.

La période de consolation se passa assez bien : il ne fit pas la moindre allusion au défunt lord. Eilleen était calme, silencieuse, presque toujours enfermée chez elle. Au bout>de trois mois, sir Frédérick se dit que la période de surveillance approchait : il avait vu un pâle sourire errer sur les lèvres de' sa fille, et il savait qu’elle avait repris ses promenades comme au temps où elle était enfant. Peut-être en effet les rêves d'autrefois essayèrent-ils de se représenter dçvant elle au milieu de ces buissons fleuris, dans ces sentiers solitaires où les jolis fantômes lui avaient si merveilleusement parlé. Mais la pauvre femme allait entrer dans l’âge douloureux de son existence, et les rêves gracieux ne devaient plus à l’avenir apparaître que pour sécher à grand’peine des larmes bientôt renouvelées.

Sir Frédérick mourut d’une attaque d’apoplexie, quatre mois après la mort de lord Mac Aura. Eilleen, privée ainsi des deux seules affections qu’elle eût jamais possédées, se sentit accablée par la pensée dé la solitude, et elle tomba dans une morne tristesse.

Elle avait confié l’arrangement de ses affaires au respectable M. O’Flahuttan; elle savait qu’il était regardé comme le plus bizarre, mais le plus honnête des avoués

irlandais, et il avait toujours suivi avec une grande intelligence les procès de sir Frédérick. 11 lui écrivit bientôt qu’il avait arrangé les détails des deux riches successions que la colère du ciel avait envoyées à milady à sa propre grande satisfaction, à lui, O’Flânuttan. Sir Frédérick avait laissé à Sa gracieuse Seigneurie une somme de 2,500 livres sterling de revenu; lord Mac Aura lui avait, par testament, abandonné tous ses biens, qui pouvaient représenter à peu près cinq autres mille livres sterling de rente. Sa Seigneurie, conclut-il, pourrait donc se dire qu’elle était veuve, sans doute, — et il voulait concéder que cela pouvait être triste, — mais la plus jeune et la plus riche veuve de toute l’Irlande, ce qui était une position distinguée, et que les plus honnêtes femmes seraient excusables d’envier. Il espérait que cette considération empêcherait Sa Seigneurie de se laisser abattre par la tristesse.

Quelque temps après l’envoi de cette lettre de consolation, le respectable M. O’Flahuttan arriva de sa personne à Honey-Hall. Il fut frappé de la pâleur de la jeune femme, et regretta amèrement de n’avoir pas envoyé Sam Tapetty, un habile coquin, son premier clerc, pour annoncer à lady. Mac Aura la mauvaise nouvelle qu’il venait lui apprendre. Il fallait se décider : il lui apprit donc, après beaucoup de circonlocutions, que le digne M. William Ilarlegan, parent de son mari, homme fort honorable, lui intentait un procès en annulation du testament du défunt lord Mac Aura. %

Il prétendait qu’en vertu d’une ancienne substitution, le défunt lord n’avait pas le droit de disposer de ses biens en faveur de sa femme. Comme le digne M. Ilarlegan avait toujours eu l’ambition d’occuper une place assez importante dans l’amirauté anglaise, et comme le principal obstacle à la satisfaction de ses désirs avait été le manque de fortune, il était acceptable, supposable, vraisemblable,

admisssible, naturel et logique, quill soutiendrait le procès avec vigueur. Il n’y avait pas, selon lui, James O’Flaliuttan, non, sur son honneur, de craintes sérieuses quant au résultat définitif, attendu que le texte de la substitution disait que l’aîné des Mac Aura ne pourrait pas déposer de sa fortune par contrat de mariage, de peur que les enfants à naître dudit mariage ne se trouvassent lésés; mais ces termes mêmes prouvaient que la clause prohibitoire avait été écrite uniquement en vue des enfants; -on en pouvait conclure aceeptablement, vraisemblablement, naturellement et logiquement, que cette clause permettait des dispositions testamentaires au cas, qui était le cas présent, — il demandait pardon à Sa gracieuse Seigneurie, — où nul enfant, soit mâle, soit féminin, ne serait sorti du mariage.

La délicatesse de lady Mac Aura se sentit légèrement blessée à l’idée de soutenir un procès contre un parent, même éloigné, de son mari, au sujet de la fortune de celui-ci, et, tout effrayée des ennuis que lui promettait cette affaire, elle montra à M. O’Flahuttan l’intention d’abandonner tous ses droits. Le vieillard bondit comme un tigre blessé; il demanda avec colère à milady pourquoi elle voulait le déshonorer ; il aimerait mieux tordre le cou à l’attorney de la partie adverse que de transiger dans un pareil procès ; c’était une chose illégitime , criminelle, une atteinte à la majesté de la loi; il n’avait plus qu’à mourir accablé sous les railleries de ses confrères. Il fit ensifite si énergiquement valoir le respect dû à la volon'é dernière de lord Mac Aura; il montra si bien qu’après tout le digne, trèsrdigne M. Harlegan n’avait aucun droit à cette fortune, que la jeune femme lui laissa toute liberté d’agir.

Le procès s’engagea et marcha avec la solennelle lenteur qui distingue la justice anglaise entre toutes les justices delà terre.

Quelques semaines après le vieillard revint. Il était cette fois sérieusement préoccupé ; il n’avait pas pensé, tant l’a (Taire était grave, à envoyer à sa place son habile coquin de premier clerc. Il re.sta deux jours au château avant d’oser mettre la conversation sur le sujet qui l’avait amené. L'a encore iKallait se décider. 11 s’agissait, dit-il à la jeune femme, d’un nouveau procès, mais celte fois d’un procès en même temps grave et odieux. Un misérable, un drôle, — il ne craignait pas de lui donner cette épithète, quoiqu’il eût l’honneur d’apparténir, de fort loin, .à la noble famille des Sharphand, — ce misérable, perdu de dettes et de débauches, — il demandait humblement pardon à Sa Seigneurie, — vivant dans la plus sale compagnie, ce misérable intentait à Sa Seigneurie un procès, — comment pourrait-il jamais le dire? le rouge lui montait au visage, — enfin, ce misérable affirmait que Sa Seigneurie n’était pas la fille lé...gi...time de sir Frederick.

Là-dessus l’honnête vieillard se cacha la figure dans les mains et demeura un instant comme anéanti. La jeune femme resta elle aussi, comme hébétée à cette * annonce. Puis la pensée de l’injure qu’on faisait à sa mère lui traversa l’esprit, et elle entra dans une de ces terribles et subites colères qui sont le résultat de l’exaspération intérieure impuissante à se venger. Heureusement cette crise ne dura pas longtemps. Les larmes avaient succédé à la colère, et le digne attorney profita de l’abattement qui suivit les larmes pour assurer à son interlocutrice que ce procès était insultant, qu’il ferait quelque scandale, mais qu’il n’y avait rien à craindre. Sir Frédérick s’était marié dans les Indes ; on n’ignorait pas que l’acte de mariage avait été brûlé dans une émeute avec la ville où il fut rédigé ; mais, fort heureusement, sir Frédérick en avait fait auparavant tirer une copie authentiquée, légalisée, et aussi valable que l’acte

lui-même. Lady Mac Aura devait savoir où se trouvait cette copie.

La jeune femme se leva brusquement ;-e!le quitta l’appartement sans dire mot, et revint bientôt suivie d’un domestique qui portait une cassette assez lourde. « C’est là-dedans, dit-elle, que se trouvaient tous les papiers de famille, là-dedans et nulle part ailleurs. Son père le lui avait répété quelques jours avant de mourir. Le contrat de mariage s’y trouvait avec le reste. Sir Frédérick lui avait scruvent montré l’enveloppe dans laquelle il était renfermé. x> •

On ouvrit la cassette ; lady Mac Aura, après un instant de recherche, saisit un sac de soie rose ; elle en desserra l’ouverture avec une agitation fébrile et en tira une enveloppe en papier fort, jaunie par le temps, sur laquelle était écrit de la main de sir Frédérick : <r Ceci est mon contrat de mariage. » Eilleen porta le précieux papier à ses lèvres, l’agita un instant d’un air de triomphe sous les yeux de M. O’Flahuttan, et, tandis que de nouvelles larmes coulaient sur son visage, elle le remit ' dans le sachet.

— Voulez -vous me permettre de le regarder, dit le vieillard ?

— Pourquoi ? ne vo^ez-vous pas l’écrit de mon père ? Jamais je ne l’ai regardé, et sir Frédérick lui-même, à qui cette vue rappelait un douloureux souvenir, ne l'a jamais ouvert depuis la mort de ma mère.

— Il faudra cependant qu’il aille devant les yeux des juges. Voyons, permettez-moi de le lire ; il faut que j’en connaisse le contenu pour ma réponse.

Lady Mac Aura lui passa l’enveloppe; il l’ouvrit, déplia lentement le papier qu’elle renfermait et retomba sur son siège : le papier contenu dans l’enveloppe était blanc. Il ne fallait même pas un minutieux examen pour voir qu’il

était de bien des années postérieur au papier de l’enveloppe.

Arrivée à cet endroit du récit qu’elle faisait h M. de Hangamare, la jeune femme sentit de nouveau ses paupières inondées de larmes. Le gentillomme lui prit la main avec un geste plein d’affection touchante.

— Et comment cette soustraction avait- elle pu être opérée? demanda-t-il après un instant de silence.

— Nous en sommes restés aux suppositions, réponditelle en essayant de triompher de son agitation. Quelques années auparavant, mon père s’était aperçu qu’il était indignement volé par cet intendant, Dick Martinn, que vous avez vu bien souvent à Honey-Hall, et auquel il avait donné toute sa confiance ; il le fit arrêter. Ce malheureux fut convaincu d’abus de confiance, de vol, de falsification et de soustraction de titres. On impliqua dans l’affaire un pauvre homme qui se nommait Cavanah, justement comme la femme de chambre de miss Masterson ; c’était un habile ouvrier serrurier, chargé de famille et, jusque-là du moins, fort honnête.

On l’arrêta, on l’accusa d’avoir fabriqué des fausses clefs, à l’aide desquelles Dick Martinn avait pu nous soustraire des papiers importants, des titres de propriétés, des baux, je ne sais plus quoi. Pad Cavanah parut d’abord fort troublé ; quelques jours après il reprit toute son assurance ; on ne trouva aucune preuve précise contre lui, et, son honnêteté précédente parlant en sa faveur, il fut acquitté. Pour Dick Martinn, les preuves étaient claires ; il fut condamné à être pendu, après restitution de sommes considérables. Mais il avait, paraît-il, fait passer quelque temps avant la plus grande partie- de sa fortune en Amérique, où il se préparait à émigrer. Le reste, remis par lui aux mains de son fils au moment où on vint. l’arrêter, servit sans do^te à corrompre le geôlier de la prison du comté où il était renfermé : un beau

matin on trouva celte prison vide, le geôlier et le prisonnier, comme on l’apprit ensuite, s’étaient embarqués pour l’Amérique.

M. O’Flaliuttan supposa qu’il avait enlevé ce contrat avec d’autres titres pour s’en faire comme une sorte d’otage contre la colère de mon père. Il supposa encore que notre misérable parent avait eu vent de cette soustraction; il n’y avait pas d’autre manière d’expliquer l’audace avec laquelle il intentait un tel procès. Le bon avoué me recommanda la plus grande réserve, le plus grand calme; il essaya de me donner de l’espoir, mais je vis bien que si ce papier -n’était pas retrouvé.-.. Enfin la froideur de mes voisins de campagne m’apprit bientôt que le procès était venu à leur connaissance. Ma situation devenait dès lors intolérable, et je me résolus à vous écrire pour vous prier de trouver en France une maison, je devrais dire un refuge. Mes deux procès marchent toujours; les lettres de M. O’Flahuttan deviennent de moins en moins affirmatives.

Vous comprenez maintenant d’où me viennent ces accès de tristesse : je me vois ruinée, — ce serait encore peu de chose, — mais, attaquée dans l’honneur de ma mère, sans pouvoir la défendre, déshonorée moi-même sans pouvoir lutter, c’est à devenir folle quand j’y songe. Je Vais perdre mon rang, ma dignité, mon nom, et Dieu sait, conclut-elle avec un sourir amer, ce qui restera dans trois mois de la belle, noble et riche lady Eilleen Mac Aura.

M. de Hangamare essaya de la reconforter par de bonnes paroles, elle les entendit en secouant la tète d’un air découragé ; mais elle lui promit de continuera accepter toute occasion de distraction comme elle l’avait fait jusqu’ici.

Quelques jours après cette conversation, elle reçut un Jaillet. M. de Hangamare était obligé de s’absenter pour

quelques jours ; il espérait qu’elle aurait bon courage ; elle devait compter sur la Providence, qui ne la laisserait pas sans appui. 11 lui rappelait sa promesse de ne pas se laisser aller au désespoir, et l’engageait surtout à se rendre à la soirée que devait donner la comtesse Paulowilch, et qui serait, dit-on, très-brillante.

Au moment où neuf heures sonnaient, le comte et la comtesse Paulowitcli, qui passaient une dernière fois en revue les arrangements de leur soirée, entendirent deux voitures s’arrêter à la porte de l’hôtel qu’ils avaient loué avenue Montaigne. La comtesse se dirigea vers le premier salon avec quelque émotion : c’était son début dans la vie parisienne. Le comte continua un instant encore d’admirer la savante organisation de son buffet. 11 ne se doutait pas, l’illustre étranger, qu’à peu d’heures de là son bordeaux serait trouvé plat, que ses pâtés de foie gras seraient mis au pillage, son champagne vilipendé, les houppelandes de ses gens raillées, et que son maître d’hôtel perdrait la tête jusqu’à envoyer chez le restaurateur voisin les plus respectables restes de ce somptueux festin. Il ne songeait pas qu’il se faisait l’intendant de tout ce monde à qui il voulait donner une brillante preuve de l’hospitalité russe, et que beaucoup de ceux qui viendraient déguster son madère et dévorer ses truffes, se croiraient forcés, pour soutenir l’honneur de l’esprit français, à chercher dans ses portraits de famille quelque face patibulaire, et à reconnaître parmi les chinoiseries de ses étagères le visage de sa femme.

Celle-ci, toute heureuse de l’éclat qui l’entourait, était allée s'asseoir solennellement dans un fauteuil. C’était uiu jeune femme de pure race slave, d’une beauté insignifiante, bonne sans dévouement, spirituelle par hasard sensible sans intelligence, coquette sans gracieuseté, for. bien élevée, du reste, et n’ayant de dignité, de tact, de délicatesse que ce que l’éducation lui en avait donné.

On annonça M‘ nc la marquise deFlavey, lady Mac Aura, miss Agnès Masterson; la marquise ayant beaucoup de monde à présenter avait tenu à venir la première. La comtesse Paulowitch lui fit une révérence fort digne, puis elle répondit à l’ancien salut de cour, arrondi, allongé, élégant que lui adressa lady Mac Aura, par ce salut à trois mouvements saccadés, dontCellarius venait de lui perfectionner la laideur, une heure avant, dans une suprême répétition. Le monde commença bientôt à affluer, et l’on vit entrer à peu d’intervalle la plupart des personnages avec qui le lecteur a déjà fait connaissance.

Eugène de Baltes, après sa présentation, vint saluer miss Agnès avec ce bon et joyeux sourire qui donnait à son regard une expression si sympathique. Ce n’était point, parut-il, l’impression qu’il fit ce soir-là sur la jeune fille, car, après quelques mots échangés, elle devint si obstinément muette, que le pauvre garçon s’en alla, le regard voilé et le visage contracté, se cacher dans un coin.

M. de Lescombart produisit son effet ordinaire; beaucoup de regards se fixèrent sur lui, et la comtesse Paulowitch voulut bien l’honorer de quelques minauderies qu’il accueillit froidement. Il adressa, avec une désinvolture un peu cherchée, quelques paroles à miss Agnès, et s’en vint fort respectueusement saluer lady Mac Aura. A ce moment, on annonça M. le vicomte d’Escault. Celui-ci s’arrêta à la porte, jeta un regard hautain et inquisiteur sur l’assemblée et ne s’avança que lorsqu’il eut vu la marquise. Mis»- Masterson, à côté d’elle, tenait les yeux

baissés; une charmante rougeur vint colorer ses joues à l’approche du jeune homme ; puis elle leva les regards sur lui avec une si naïve assurance qu’il fut difficile de décider ce qui était le plus gracieux ou de cette rougeur qui décelait le premier souffle de la tendresse, ou de cette candeur de regard qui montrait si clairement que cette tendresse était pure et s’ignorait encore elle-même. Charles-Jules, après avoir été présenté, revint avec la marquise s’asseoir auprès de la jeune fille. Il s’apprêtait à lui parler quand son regard rencontra celui de lady Mac Aura attaché sur lui avec une attention si réelle, qu’il sentit un mouvement de joie fièrelui traverser le cœur. Il se leva et se dirigea vers elle. A son approche, elle fit à M. de Lescombart une inclination de tête qui lui donnait momentanément congé, et accueillit Charles-Jules avec un peu plus de cordialité qu’elle n’avait encore fait.

Quand miss Agnès les vit s’asseoir à côté l’un de l’autre, elle dit à la marquise, d’une voix légèrement émue, qu’il commençait à faire bien chaud dans ce salon, et qu’elle serait heureuse d’aller prendre un peu d’air dans la salle voisine.

Charles-Jules avait été courtoisement reçu, et l’on put bientôt juger, par un sourire voltigeant sur ses lèvres, que la conversation se déroulait d’une façon agréable pour lui, quand la marquise de Flavey s’approcha précipitamment de lady Eilleen.

Quelques minutes auparavant, un domestique était arrivé jusqu’à elle en lui remettant une lettre dont la réponse était, disait-il, pressée. Elle rompit le cachet ; le billet était de M. de llangamare :

«Chère marquise, écrivait-il, j’arrive de voyage; j’ai passé' chez vous, j’ai appris que vous êtes ici ; mon impatience de vous voir est telle que je saute par-dessus toute étiquette et vous prie, à la chaude, de me présenter à la comtesse Paulowitch. »

La marquise, que l’imprévu et le mystère alléchaient toujours singulièrement, courut avec une vivacité d’enfant jusqu’à la porte du salon, où elle trouva M. Hangarnare. Celui-ci coupa court aux Comment? aux Pourquoi? aux Que vous êtes aimable ! et demanda à être présenté avant toute chose. On le conduisit, en lui faisant promettre pour le lendemain uneexplication de ses allures mystérieuses ; et tandis que le courtois gentilhomme s’arrêtait un instant auprès de la comtesse Paulowitch pour lui faire ses compliments sur quelques-uns de ses parents, à elle, qu’il avait rencontrés dans ses voyages, la marquise se précipita vers lady Mac Aura.

— Ma belle amie, lui cria-t-elle en coupant sans cérémonie la parole à M. d’Escault, je vous annonce une surprise, la plus agréable du monde ; je ne la devance que de quelques pas. Tenez, tenez, la voici qui apparaît entre deux portes.

La jeune femme, en apercevant M. de Ilangamare, ne put retenir un léger cri de joie. Elle se leva brusquement, puis, les yeux brillants et le sourire sur les lèvres, elle lit quelques pas à la rencontre de son ami. Charles-Jules se sentit blessé au delà de toute expression ; il lui sembla qii’on venait de lui faire. la plus grande injure. Il regarda pour voir si quelqu’un s’était aperçu de sa déconvenue. Personne ne s’occupait de lui.

Quand son regard rencontra miss Agnès, elle était seule, assise dans un fauteuil, les yeux baissés, la tète légèrement inclinée sur l’épau'.e, dans une pose triste et gracieuse. Ellé effeuillait une fleur de son bouquet de bal, mais il était facile de voir que sa pensée était loin de ce bouquet et de cette fleur. Charles-Jules se dit qu’il n’avait jamais rien vu d’aussi joli; elle était, pensa-t-il, cent fois plus charmante que cette malhonnête beauté qui venait de le quitter pour se jeter à la tète d’un autre. Après quelques pas faits dans la chambre voisine pour retrouver

Dinit izad bv Go ogle

son sang-froid, il s’approcha de la jeune fille. Si le petit miroir qui était au bout de l’éventail de miss Agnès eût pu parler, il eût assuré que sa maîtresse venait de lui envoyer un sourire de triomphe, et t.ussi les branches de l’éventail eussent pu jurer que la charmante ingénue n’avait pas perdu une nuance de la scène précédente. Mais Charles-Jules ne vit dans ses yeux qu’une expression candidement reconnaissante ; il sentit son amour-propre tout à fait consolé. 11 s’assit auprès d’elle, bien décidé à lui faire la’ cour de façon que nulle n’en ignorât.

— Comment donc ! mais quelle surprise! avait dit lady Mac Aura en s’approchant de M. de Hangamare.

— N’est-ce pas vrai 1 s’écria la marquise ; mais je vous laisse la primeur de son secret. Je suis ici sur la brèche, et voici la bonne Odrinska qui me cherche comme une personne déroutée. Adieu. Réservez-moi quelques rogatons de ce mystère.

— Voulez-vous me permettre de pousser mon inconvenance au comble, ma chère Eilleen? dit M. de Hangamare, quand la marquise fut rentrée dans le tourbillon. Je vous avouerai que je suis venu uniquement pour vous et qu’il faut m’accorder un rendez-vous dans un des coins les moins fréquentés de cet appartement.

— Vous savez bien que vous piquez trop ma curiosité pour que je puisse vous refuser ce rendez-vous, si scandaleux qu’il soit.

M. de Hangamare s'inclina, offrit son bras à Eilleen et

la conduisit dans un salon de jeu qui était encore solitaire.

— Je ne trouverai jamais de meilleure occasion pour vous faire une déclaration, dit le gentilhomme en souriant.

— Vous me l’avez faite il y a longtemps, et de la plus gracieuse façon, quand vous me pinciez les joues pour m’empècher de sauter sur vos genoux.

— Bien, chère méchante ; mais je coupe court, si vous le permettez, à ce souvenir de mon mauvais goût d’autrefois, et j’entre brusquement en matière en vous annonçant que je reviens d’Irlande.

— D’Iriande ! dit la jeune femme avec un léger soubresaut; et je suis sûre que vous vous êtes occupé de mes affaires.

— J’y ai été uniquement pour cela, répondit simplement M. de Hangamare.

— Ah ! vous êtes toujours le même, généreux et bon, s’écria-t-elle en lui prenant les deux mains, tandis que ses beaux yeux bleus s’illuminaient d’un éclair de reconnaissance.

— Vous me pardonnez donc cette joue pincée, autrefois ï Mais voyons, nous ne pouvons rester ici très-longtemps seuls, reprit-il en posant ses lèvres sur le bout des doigts d’Eilleen. J’ai voulu vous parler ce soir même pour enlever un instant plus tôt quelques soucis à votre cœur, et vous permettre de mieux jouir de la joie de cette fête.

La jeune femme se sentit encore plus touchée par celte marque de délicate amitié, qu’elle ne l’avait été par l’annonce du long voyage entrepris pour elle. Elle baissa la tète, pour cacher peut-être une larme bien douce qui se suspendait à ses longs cils ; elle lui tendit le front et dit, en lui faisant signe de s’asseoir auprès d’elle :

— Je vous promets d’être bien joyeuse ce soir, mais je

ne veux pas que vous m’attendrissiez davantage; cela compromettrait voire gravité, continua-t-elle en laissant voltiger sur ses lèvres un sourire malicieux. Parlez-moi de l’Irlande.

— C’est vous qui m’avez décidé à entreprendre ce voyage, quand vous m’indiquâtes cette place que désirait le parent de votre mari. A mon arrivée à Londres, j’allai voir un de mes parents, qui m’est fort attaché et qui occupe un des hauts postes du Conseil de l’amirauté. 11 vous importe peu de savoir comment je le mis dans mes intérêts et comment je parvins à obtenir conditionnellement cette place pour M. William Harlegan, dont la capacité et l’honorabilité étaient d’ailleurs parfaitement connues. Avec une telle promesse, je m’embarquai pour l’Irlande et je tombai comme une bombe dans l’étude du digne M. O Flahuttan. Je le trouvai dans une grande tristesse à votre sujet.

Il parut d’abord vouloir faire le discret ; mais quand je lui eus montré que je tenais de vous tous les détails de l’affaire, il m’avoua qu’il était fort perplexe. Le procès entamé avec le digne et respectable M. William Haélegan dépendait entièrement, me dit-il, du caprice de quelques bélîtres. Quand à l’autre procès, c’était pis encore ; et peut-être le comté tout entier allait-il bientôt apprendre cette terrible nouvelle : Le vieil O’Flahuttan est devenu idiot! Je lui fis longuement expliquer le fort et le faible de la première affaire, et je le quittai au moment où il voulait entreprendre l’explication de la seconde, en lui assurant qu’à chaque jour suffit son mal.

J’allai trouver lord Géraldine, un de mes anciens ami3 qui veut bien se croire mon obligé. Je le savais en bonne relation avec M. William Harlegan ; je lui demandai, à titre de service, de m’accompagner dans une visite que je voulais faire à ce dernier. Vous devinez que nous fûmes agréablement reçüs.

Dès le lendemain, je m’enfermai avec lord Géraldine et M. Harlegan; j’entamai l’affaire ; je montrai à votre adversaire l’injustice de son attaque, les chances de pertes, les dépenses considérables. Il m’écouta attentivement et me répondit avec simplicité qu’il ne savait pas s’il avait raison, mais qu’il ne savait pas non plus s’il avait tort ; il avait une nombreuse famille, il croyait de son devoir de père de profiter de toutes les chances de fortune. D’ailleurs, il savait qu’au gain de ce procès était attachée l’obtention d’un poste élevé auquel ses talents naturels l’appelaient, et où il pourrait rendre de grands services à son pays.

Je le laissai revenir à plusieurs reprises sur cette position qui était le rêve de sa vie. Je l’interrompis pour lui mettre sous les yeux une lettre du lord de l’amirauté, mon parent, lettre dans laquelle celui-ci me disait qu’il avait pleinement reconnu la capacité de M. William Harlegan; que j’avais fait valoir les droits de cet honorable gentleman avec une grande force ; qu’il était prêt h lui accorder l’emploi sollicité depuis longtemps, à la première demande que j’èn ferais, etc.

J’ajoutai que si M. Harlegan voulait se désister de la poursuite de ce procès, selon moi injuste et incertain, il pouvait se considérer comme nommé. Lord Géraldine se joignit à moi. Mais le digne gentilhomme avait été pleinement convaincu de la faiblesse de ses prétentions par la lettre de mon parent. Il me remit h l’instant même, avec une confiance qui me toucha, un acte de désistement. Il est inutile de vous dire qu’il est à cette heure en possession de l'ubjet de son ambition.

Je revins à Dublin, et le vieil O’Flahuttan faillit tomber faible dans les bras de ce digne coquin de Sam. son premier clerc, 'quand je lui présentai le papier que je rapportai de mon expédition. Je lui demandai afors ce qu’il prétendait faire pour terminer aussi heureusement l’autre

procès. Il me parut qu’il se perdait dans des détails de chicane, et cherchait à éterniser le procès plutôt qu’à le gagner. Je lui fis comprendre que votre dignité et votre délicatesse souffraient de l’ambiguïté d’une telle position et qu’il fallait aller au fond des choses.

— Comment, dis-je, notre adversaire a-t-il pu être amené à intenter un procès aussi absurde ?

L’avoué leva les yeux en l’air et essuya les verres de ses lunettes.

— Bah! par hasard, répondit-il. Il aura suivi le conseil de ce misérable Drumderring, qui ne cherche qu’à pêcher en eau trouble.

Sam, l’honnète coquin, se gratta le bout du nez avec sa plume en signe de pitié respectueuse pour la pauvreté de cette explication.

— Et vous, que pensez-vous? Parlez, monsieur Sam.

— Le voleur du papier, répondit-il laconiquement.

— Bravo! fis-je, c’est évident. Notre adversaire est en relation avec notre intendant voleur ou avec quelqu’un de ses représentants. Par là, seulement, M. Richard Sharphand a pu savoir que nous sommes désarmés contre son attaque. Il doit donc y avoir entre eux quelque relation. J’en conclus que ce procès peut être pour lady Mac Aura la source d’un bien réel. Il est évident, en effet, que si nous pouvons saisir le fil de ces relations, retrouver ainsi la trace de notre coquin d’intendant, nous devons espérer lui faire rendre à la fois l’acte de mariage et une grande partie du fruit de ses rapines. Il est nécessaire, avant toutes choses, de saisir ce fil. Voici ce que je propose : Richard Sharphand vit à Cork, au milieu de la plus mauvaise compagnie; il faut trouver un habile drôle qui s’introduise dans sa société, puis dans son intimité, et qui, par ruse, lui extorque le secret de ses relations. Nous fournirons à toutes les dépenses de cet habile homme, et il y aura fjO.OOO francs pour lui, le jour où. cet acte de

mariage, qui a été enlevé, rentrera entre les mains de lady Mac Aura. D’autre part, on a suivi autrefois la trace de Dick Martinn, l’intendant, jusqu’à New-York; afin de ne négliger aucune chance, nous allons envoyer en Amérique un homme intelligent qui se chargera, pour gagner une récompense considérable, de tâcher de retrouver les traces de notre voleur. Il est peu probable qu’il réussisse, je le sais, à cause du long temps qui s’est écoulé ; mais enfin, les proverbes disent que le hasard est grand, et avec quelque aide des circonstances, notre émissaire parviendra peut-être à suivre le gibier...

— De potence, murmura S3m.

— Jusqu’à sa remise actuelle. Connaissez-vous, monsieur O’Flahuttan, deux hommes qui puissent accomplir ces missions?

L’avoué regarda Sam, qui regarda le bout de ses bottes.

— Eh bien, dit enfin ce dernier, j’irai, moi, à Cork, et M. Richard Sharphand sera plus rusé que le vieux Nick, si d’ici à trois mois je ne suis pas devenu son propre frère pour la tendresse. L’autre émissaire sera un Yankee de ma connaissance qui n’a jamais jusqu’ici su rien faire de son esprit, sauf de la contrebande. Je lui prêche tous les jours, en dînant, la félicité d’une conscience pure; j’aurai le bonheur de le remettre dans le droit chemin en le lançant sur la trace d’un fripon. Que le Seigneur soit loné !

— Voilà le résultat de mes efforts, ma chère Eilleen. En résumé, vous êtes redevenue riche, c’est-à-dire en position de mieux protéger l’honneur de votre mère et la dignité de votre nom. Cela est déjà un résultat.

Les courtisans de la dame de pique commençaient à se laisser attirer vers ses attraits vainqueurs. Quelques respectables besicles d’or et quelques crânes luisants étaient déjà venus rôder d’un air indifférent autour des tapis verts.

Pour réchauffer ces froids amoureux, le comte Paulowitch entraîna le chevalier de Lescombart vers une table d'écarté. M. de Hangamare put constater que le chevalier se laissait conduire comme une victime, et que son visage protestait clairement contre cet abus slave de l’hospitalité. Le noble Normand haussa les épaules, et, offrant son bras à lady Mac Aura, il la reconduisit, sans vouloir écouter ses remercîments, dans les salons où l’on dansait.

Le salon que nos deux personnages avaient laissé, une heure auparavant, calme et un peu froid encore, s’était rempli de cette animation peu bruyante, mais joyeuse, qui caractérise les premières heures de toute réunion dansante. Les figures étaient fraîches encore et les yeux brillaient déjà ; l’esprit était, comme le visage et les yeux, sans fatigue et dans tout l’éclat de la première vivacité. Les pensées étaient heureuses : elles étaient encore dirigées par l’espérance ; la fatuité des hommes et la vanité féminine pouvaient bâtir des rêves sur tous ces regards, incertains mais déjà quêteurs, qui s’entre-croisaient.

La jolie miss Agnès, en l’absence d’Eilleen, était la reine du bal, et la bonne marquise était radieuse du succès de sa jeune amie. Eugène de Baltes avait dansé avec là jeune fille ; il s’était senti tout tremblant quand il avait vu cette blanche épaule si jvès de sa poitrine. Il n’avait guère parlé, mais l’enfant, si elle eût pu savoir ce que signifiaient les battements du cœur d’un homme, eût bien compris que ceux de ces battements, que le voisinage de sa main rendaient si énergiques, lui parlaient d’un amour

infini, respectueux et dévoué. Le jeune officier s’était sauvé, joyeux pour un instant, dans un salon voisin; il lui semblait qu'il allait savoir, pour la première fois, comment on cause avec des espérances. Il était bientôt revenu, et son regard n’avait pas tardé à devenir inquiet. Il ne fallait même pas être amoureux pour comprendre que la belle enfant songeait uniquement à Charles-Jules d’Escault, et Eugène de Baltes se dit qu’il venait d’être heureux comme un fou pour un sourire bien moins doux que celui qu’elle envoyait en réponse à chaque parole de son rival.

Ce dernier comprenait bien enfin toute la signification de ces sourires. Ils lui disaient, autant que sourires humains pouvaient le faire, qu’ils sortaient d’un cœur envahi, pour la première fois, par une irrésistible tendresse ; ils lui disaient encore que cette tendresse était pure et pourtant ardente commente premier rayon du soleil d’été ; ils lui disaient surtout que ce cœur était un cœur d’esclave, tout fier de la grandeur de son maître. Charles-Jules n’était pas encore subjugué, mais sa vanité était enivrée ; jamais son orgueil ne s’était senti aussi vivement caressé. Il oublia pour un instant sa froide réserve, et Eugène de Baltes put facilement constater que son rival avait en lui un charme d’élégance qu’on n’eût jamais soupçonné sous son masque habituel de dignité hautaine.

La physionomie du jeune officier en devint plus triste; il se sentit navré jusqu’au fond de l’âme, mais il n’avait pas le courage de quitter ce salon. Au moment où lady Mac Aura y rentra, Charles-Jules, qui venait de s’éloigner de miss Agnès, se rapprocha de la jeune fille d’un pas tranquille, dégagé et comme indifférent. Il tenait sans doute à bien constater aux yeux de tous son influence sur l’esprit de miss Masterson, en l’engageant pour une nouvelle polka au moment même où il venait d’en danser une avec elle.

Agnès hésita un instant avant de répondre à son invitation.

— Pensez-vous que je puisse le faire, monsieur le vicomte? dit-elle; je ne connais pas bien les habitudes de ce pays, et ne craignez- vous pas qu’on me blâme ?

Sa voix était si douce, elle paraissait si parfaitement se fier à la délicatesse de M. d’Escault, et si attristée de se voir dans l’obligation de refuser un tel plaisir ! Mais l’orgueil de Charles-Jules était tenace.

— De qui donc craignez-vous le blâme, mademoiselle, dans une circonstance où je suis nécessairement votre garant et votre défenseur ?

Miss Agnès, à ces mots, baissa la tête pour détourner sans doute de son vrai sens un signe de satisfaction qu’elle ne put retenir. Charles répéta sa question avec quelque impatience. Elle ne répondit rien encore; mais, par un mouvement qui parut bien involontaire à son interlocuteur, elle leva vivement la tête et jeta un regard rapide dans la direction d’Eugène de Baltes. Charles-Jules, en suivant ce coup d’œil, vit le visage sombre du jeune officier et ses yeux qui le regardaient avec une expression d’amère tristesse. 11 s’inclina alors froidement devant miss Masterson et fit quelques pas vers M. de Baltes.

Il rencontra en chemin M. de Hangamare, à qui il n’avait pas encore parlé, et qui venait lui serrer la main. Ils échangèrent quelques mots ; puis, comme si la calme et bienveillante physionomie du gentilhomme normand eût eu la vertu d’apaiser l’irritation deM. d’Escault, ce dernier se détourna , en le quittant, de la direction qu’il avait d’abord prise, et disparut dans une salle voisine. Il détestait d’ailleurs ce qu’il appelait les sottes querelles, celles qui commencent par un ton de défi, et qui finissent, après une légère discussion, par forcer l’agresseur à reconnaître son tort ou à persister dans un appel injuste. Le coup d’œil de miss Masterson lui semblait clair sans

doute, mais peut-être aussi l’avait- il mal interprété. D’ailleurs, M. de Baltes était un galant homme pour qui il s’était toujours senti estime et sympathie ; il ne convenait pas de le traiter légèrement ; il prierait donc plus tard miss Masterson d’expliquer la signification de son mouvement.

Celle-ci, qui avait vu d’un regard tranquille M. d’Escault se diriger vers M. de Baltes, paraissait maintenant toute contrariée. M me de Flavey abandonna la bonne Odrinska dans les environs du pâté de foie gras et vint trouver sa jeune amie.

— Eh bien, ma mie, qu’avez-vous donc? Vous voici toute noire !

— Oh! rien, je vous assure, chère marquise.

— Allons, vous ne savez pas dissimuler. Vous apprendrez plus tard qu’un « rien » comme cela veut dire « beau coup de choses. » Voyons?

Agnès secoua plusieurs fois la tête.

— Allons, ma douce enfant, vous savez que je vous aime comme ma fille. J’étais si heureuse tout à l’heure de vous voir gaie comme une linotte ! Point de cet air nébuleux ! Voyons, quoi?

— Je ne sais.

— C’est de l’enfantillage, Agnès. Je vais débrouiller tout cela. N’a-t-t7 pas été bien attentif, bien gracieux?

La jeune fille leva les yeux d’un air effarouché et suppliant tout à la fois.

— Je ne veux pas vous tourmenter, chère Agnès, mais il y a quelque chose. Je vous trouverai méchante d'avoir des secrets pour moi.

— Oh ! je ne veux pas que vous me croyiez méchante, et vous savez que je ne puis jamais cacher ce que j’ai dans l’esprit. Mais, vraiment, à ce moment, je n’y vois pas bien clair; seulement, M. de Baltes me regarde avec une telle persistance et un air si lugubre que je me sens toute

gênée. J’ai essayé d’étre aussi aimable pour lui que possible...

— Chère douce Agnès !

— Mais je vois que d’autres ont remarqué sa persévérance à fixer sur moi des yeux pleins de reproches. Qif est-ce que tout cela veut dire? je ne sais. Je vous en conjure, dites-moi ce que je dois faire.

— Bien, mon enfant, soyez tranquille, dit la marquise, après un instant de réflexion, je vais mettre ordre atout cela.

— Oh ! je vous en prie,, ne faites de peine à personne ! Et que dirait M. de Baltes s’il savait qne je suis préoccupée de ses regards?

— Quelle bonne et naïve enfant vous faites ! Mais, rassurez-vous, personne ne saura jamais que vous m’avez parlé de ceci ; je prends tout sur moi.

Elle se leva, fit quelques tours dans le salon, parla à dix personnes, prit le bras de M. d’Escault, le pria de la mener au buffet, oïi elle trouva la comtesse Odrinska occupée à féliciter le sommelier, qui était un bel homme, sur la finesse du marasquin qu’on avait mis dans la gelée. Elle lui dit à l’oreille que cela ne se faisait - pas, et, laissant M. d’Escault exposé aux regards langoureux de la digne Moldave, elle rentra au salon et s’approcha de M. de Baltes.

— Vous paraissez vraiment trop sombre, lui dit-elle, et je suis sûre que la comtesse Paulowitch se persuadera que vous trouvez son bal du dernier maussade.

— Sombre, vraiment non, répondit-il en s’efforçant de sourire. Mais je pensais justement que je suis demain de service, tenu comme un esclave toute la matinée, et celte pensée n’est pas faite pour...

— Je ne veux pas jouer au plus fin avec vous, reprit la marquise d’un ton sec ; mon âge et les longues relations que j’ai eues avec votre famille me permettent de parler

franchement : vous ne pouvez ignorer qu’on compromet une jeune fille par des regards aussi bien que par des paroles; j’espère que vous me comprendrez sans plus ample explication.

Là-dessus, elle le salua froidement et le quitta. Le pauvre garçon était resté comme anéanti ; il rougit, pâlit et alla tomber lourdement dans un fauteuil. Puis, oubliant le reste du monde, il prit son front dans sa main et resta un instant sans pouvoir mettre ordre à ses pensées. Ah ! s’il pouvait croire que cette insultante leçon eût été suggérée par son rival ! son rival heureux ! Oui, il venait de se promener avec la marquise. Mais non ; il fallait lui rendre justice : c’était un homme d’honneur, incapable de ces sourdes menées!

Il s’était levé d’un air égaré, mais cette dernière réflexion le lit retomber dans son fauteuil. Au bout d’un instant, il jeta timidement et furtivement les yeux vers Agnès. Celle-ci baissait la tète au moment même, et un observateur attentif eût pu remarquer encore ce même air de contrariété qui avait déjà rembruni son vis3ge au moment où Charles-Jules avait interrompu sa marche vers M. de Baltes.

Les regards perçants de M. de Hangamare avaient saisi quelques-uns des détails de cette scène; il fut tenté de se rapprocher d’Eugène de Baltes, qu’il aimait fort. Mais, pour la première fois de sa vie, il se sentit égoïste ; il était si heureux ! Eilleen lui avait dit en entrant dans le salon du bal :

— Je n’ai pas dansé depuis... bien longtemps; mais vous voulez que je sois joyeuse !

Et, légère comme les fées qui dansent au bord des fontaines de la verte Érin, elle se laissa entraîner. Mais, à chaque fois que la valse la rapprochait de M. de Hangamare-, celui-ci voyait, avec une joie indicible, son doux regard se fixer sur lui, en lui répétant :

— C’est vous qui me faites joyeuse.

Dix fois déjà il s’était dit qu’il allait partir, et toujours il se sentait comme enchaîné à sa place. Il voulait voir une fois encore, la dernière fois et encore la dernière, ces yeux bleus lui sourire comme dans un rêve, tant il trouvait une merveilleuse poésie dans ce regard furtif qui s’enfuyait après être venu jusqu’à son cœur.

Quand il parvint à vaincre ce mouvement d’égoïsme qui l’avait empêché de se rendre auprès de M. de Baltes, il se détourna pour oublier un instant cette enchanteresse qui lui faisait négliger ses amis. 11 vit le jeune capitaine, l’œil clair, le sourire sur les lèvres. Que s’était-il passé ? Bien peu de chose : le pauvre amoureux avait vu les yeux d’Agnès se fixer sur lui avec une douce expression, il avait compris qu’elle l’appelait. Il avait été auprès d’elle, l’avait engagée à danser avec lui le cotillon, et, fort aimablement elle lui avait accordé sa requête. Toute tristesse disparut. Il regarda un instant d’un air dédaigneux cette misérable foule qui ne connaissait pas le bonheur d’Eugène de Baltes, et il se rappela qu’il n’avait pas encore visité le bordeaux du boyard. « A l’assaut, une charge à fond de train pour venger la Pologne ! » ■

Il se croisa avec le chevalier de Lescombart, qui venait, lui aussi, de venger la Pologne, en gagnant cent Iouisa comte russe, et qui, après avoir jeté autour de lui le regard froid et impertinent qui lui était habituel, se dirigea vers lady Mac Aura. Celle-ci était si joyeusement surexcitée par les bonnes nouvelle^qu’elle venait d’aprendre, elle se sentait instinctivement si protégée par M. de Hangamare , qu’elle oublia pour un instant son anthipathie contre le chevalier et lui accorda en souriant la prochaine mazurka.

Ce sourire fit froid au cœur de M. Hangamare. Il resta un instant la tête penchée, comme s’il avait été saisi à l’improviste par quelque triste et profonde réflexion. Il

releva bientôt lo front ; on eût dit, à la contraction de ses paupières et au serrement de ses lèvres, qu’il venait de prendre une subite mais définitive résolution, il s’approcha de la belle bdy, et, en lui souhaitant affectueusement le bonsoir, il la pria de lui garder une heure pour le surlendemain : il avait à causer avec elle.

A ce moment, Charles-Jules, attiré à son tour par un regard furtif et naïvement caressant de miss Agnès, se rendit près d’elle et lui demanda de vouloir bien danser avec lfli le cotillon, à quoi elle répondit qu’elle en serait heureuse. Aussi M. d’Escault, après avoir prié son ami Francis de Bruneu de l’avertir en temps utile, abandonna le temple des futiles plaisirs pour aller rejoindre les gens à pommes d’or, les fronts chauves, les nez bourgeonnés, les ventres résignés, les penseurs, qui se disputaient les faveurs de leur dernière maîtresse autour du tapis vert.

Aux premières mesures de l’orchestre, Charles d’Escault et Eugène de Baltes se trouvèrent aux côtés de miss Agnès; ils se regardèrent d’un air étonné et avec une expression peu bienveillante. Puis, tousdeuxse baissèrent vers la jeune fille et lui. tendirent la main. Ils se redressèrent, s’interrogèrent des yeux, et Charles dit avec un léger mouvement d’épaules :

— Mademoiselle m'a fait l’honneur de me promettre...

— Mademoiselle m’a fait le même honneur.

M. d Escault laissa échapperun signede surprise; puis, se remettant, il ajouta avec hauteur :

— Qu’elle veuille donc tien décider qui de nous deux est le premier en date.

M. de Baltes s’inclina, mais la jeune fille les regarda d’un air effrayé et ne répondit point.

— Cela est évident, dit Eugène. Vous oubliez, monsieur, qu’avec une telle question, vous mettez mademoiselle dans la nécessité de blesser ou vous ou moi, et qu’elle n’y saurait répondre. J’ai l’honneur de vous répéter que

miss Masterson a bien voulu me promettre de danser le cotillon avec mob

— J’ai eu, moi aussi, l’honneur de vous dire que mademoiselle m’a fait la même promesse.

— Cela n’est pas possible, répliqua brusquement le jeune officier.

— Ah ! J’imagine, monsieur, que vous êtes peu capable de mesurer vos paroles.

Et M. d’Escault regarda fixement son interlocuteur.

— Veuillez imaginer seulement que je sais parler français.

— Bien.

A ce moment, la jeune fille laissa tomber sa tête sur le dos du fauteuil; et, après avoir lancé à Charles-Jules un regard qui disait clairement combien elle maudissait l’insistance de M. de Baltes, elle ferma les yeux comme pour échapper à la vue d’une physionomie pleine de colère. Eugène croyant évanouie celle qu’il aimait pardessus tout, perdit toute mesure, et, fronçant les sourcils, il dit d’une voix emportée :

— Voici une grande oeuvre, et digne d’un gentilhomme ! Venir par de telles scènes épouvanter une jeune fille 1

Charles-Jules, au contraire, en voyant la position se dessiner nettement, avait repris tout son sang-froid :

— Ce sont sans doute les veillées de caserne, réponditil avec une hautaine ironie, qui vous ont rendu si expert en fait de hon ton, monsieur le capitaine. Mais cela suffit. Nous laisserons à nos amis le soin de continuer une telle conversation.

Eugène ne l’avait guère écouté. Il s’était baissé vers la jeune fille avec une tendresse infinie, cherchant quel secours il pourrait lui porter. Mais celle-ci, ouvrant les yeux et repoussant sa main d’un geste de colère, se leva vivement et quitta le salon. Le pauvre garçon la regarda avec une figure si stupéfaite et si désolée, que Charies-

Jules se sentit touché; mais il avait été gravement insulté ! 11 se rapprocha de son adversaire et lui dit d’un * ton calme, en le saluant courtoisement :

— Je vous demanderai la permission, monsieur, d’envoyer près de vous mon ami, M. le marquis de Bruneu.

Eugène s’inclina.

— Maintenant, continua M. d’Escault, la position où je suis vis-à-vis de vous m’enhardit à demander une faveur que je regarderai comme toute de bienveillance et de courtoisie, c’est d’abandonner le droit que vous pouvez avoir à danser avec miss Masterson; moi, je vous promets de ne point faire valoir mes prétentions.

— Ce n’est point faveur, c’est justice, répondit le jeune officier d’un ton triste mais calme; la question reste pendante, comme disent, je crois, les avocats,, et ne saurait être décidée maintenant.

Les jeunes gens se saluèrent avec plus de gracieuseté qu’ils n’avaient fait de leur vie , et Charles alla trouver Fran cis de Bruneu. Celui-ci avait été quelque peu maltraité par les coquetteries de la dame de trèfle; mais en apprenant de quoi il s’agissait, son visage s’éclaircit ; de telles affaires étaient pour lui œuvre de fête; il se précipita dans le salon.

— Avant tout, salut à mon vieux camarade Eugène de Baltes, dit-il en tendant la main à ce dernier. Maintenant, je me transfigure, je me dépouille de cette enveloppe peu fortunée que l’écarté malmène, je suis la statue de l’honneur, je ne te connais plus. M. d’Escault vient de me raconter une histoire ; ce n’est pas horriblement grave, mais il faut que tu m’indiques deux amis avec qui...

— Il m’arrive, mon cher Francis, le contre-temps le plus ridicule, et j’étais dans des transes mortelles qu’un étranger fût chargé de ces arrangements. Je suis de service demain. Outre cela, des deux officiers que je dois prendre pour seconds, l’un est de service avec moi ; l’autre, parti

jusqu’à demain soir. Tu me connais, tu sais si je boude habituellement; mais si M. d’Escault voulait remettre le colloque à après-demain matin, j’en serais fort heureu? . S’il y a la moindre difficulté, je déserte avec mon ami, ce sera quinze jours de prison et les épaulettes de chef d’escadron au diable.

— Je te trouve plaisant, ma foi, de me parler de ton avancement quand je viens te proposer une affaire avec un fort tireur comme Jules d’Escault. Je vais communiquer la question.

Il revint un instant après.

— ivî. le vicomte d'Escault se trouve heureux de pouvoir rendre à M. de Baltes un service, si minime qu’il soit; il est très-honoré, connaissant la réputation de courage et de délicatesse de son adversaire, que celui-ci ait bien voulu, par là, lui donner une marque de confiance. Il est tout aux ordres de M. de Baltes. Maintenant, continua Francis, je me détransfigure. Après-demain, à six heures du matin ! Cornes don daine ! Qu’est-ce qui a inventé le cotillon ? Et moi qui m’étais toujours si bien promis de m’en garder, m’en voilà atteint ! Adieu. Je vais voir si ma transfiguration m’aura rendu la main plus heureuse.

Lady Mac Aura, que les politesses de M.’de Lescombart fatiguaient sans qu’elle pût comprendre pourquoi, ne tarda pas à faire demander à M ,nc de Flavey si elle était prête à partir. Celle-ci interrogea du regard miss Agnès, qui assura ne vouloir contrarier personne, et les trois femmes, menées par les chevaux fringants de lady Mac Aura, ne tardèrent pas à se trouver rue de Varennes.

— Enfin ! murmura miss Agnès quand elle se trouva seule dans sa chambre,

Elle avança un fauteuil devant le feu qui flambait, et s’y jeta après avoir soigneusement serré ses gants, sa coiffure et son bouquet de bal. Elle sonna. La vieille JMimi se présenta en annonçant qu’elle venait déshabiller mademoi-

selle, Honoria se trouvant dans le cabinet de toilette près de la chambre de madame la marquise, où elle veillait, en dormant sans doute, la petite Albertine. Agnès remercia la vieille femme, et elle retomba dans de profondes réflexions. Parfois elle souriait à de vagues pensées qui lui traversaient l’esprit, plus souvent sa tête s’agitait avec un geste d’incertitude et de malaise.

— Et on dit, murmura-t-elle, que ces Français sont vifs et hardis! Sotte nation! Il m’a fallu y revenir à trois reprises; mais je l’ai amené là où je voulais! Mais se croira-t-il assez compromis vis-à-vis de moi et moi assez compromise par lui, quand il se sera battu à cause de moi ? Vilaine nation ! Aucun de ces Français n’est vraiment gentleman ; aucun n’a le sentiment d’honneur et de loyauté ! Peut-être ne croira-t-il pas qu’il doit m’épouser ! Et si on le tue, faudra-t-il me contenter de cet officier misérable ? Puis, il n’est peut-être pas brave, ce vicomte, et il m’en voudra de l’avoir mis en cette position. Ah ! mon cher grand-père, que n’étes-vous là pour me donner un de vos conseils ! C’est beau un titre et soixante mille francs de rente. Ah! je ne retournerai jamais là-bas sans un riche mari, après les lettres que j’ai écrites, comme si je n’avais qu’un sourire à donner pour choisir le plus riche, le plus noble. Maintenant, que faire?

Elle resta quelque temps ainsi inquiète et pensive ; puis, comme si une idée lumineuse venait de surgir en son esprit, elle se leva vivement :

— Oui, oui, c'est cela, fit-elle en bondissant. Mon cher, bien cher grand-père, vous me l’avez toujours dit : on ne s’attache un ami que par les défauts de cet ami, et une femme n’est vraiment maîtresse que quand son prétendu ou son mari trouve en elle la satisfaction . de ses propres défauts. Je ne comprenais pas bien alors, maintenant je comprends. Ce vicomte est fier et vaniteux, il faut que l’officier flatte sa vanité et sa fierté, il faut qu’à mon sujet

il ait la plus grande satisfaction d’orgueil. Mien, oui, continua-t-elle en dansant, je deviendrai un souvenir agréable pour sa vanité, et alors il se croira compromis et lié h moi ! Ai) ! ali ! Sotte que j'étais de prendre ces gens-là par l’honneur!

Elle passa un peignoir, prit de l’eau, s’en frotta les yeux avec rudesse, et alla frapper à la porte de la chambre à coucher de la marquise.

Le lendemain matin, Charles-Jules d’Escault fut réveillé par un coup frappé discrètement à la popte de sa chambre à coucher.

— Entrez, fit-il en se frottant les yeux.

— C’est une lettre fort pressée, dit son valet de chambre en entre- bâillant la porte. J’ai pensé que monsieur le vicomte me pardonnerait de le réveiller. On a trèsinstamment recommandé que le billet fût remis immédiatement à monsieur le vicomte.

— C’est bien; donnez-moi. Que peuvent me vouloir ce papier commun et ce pain à cacheter?... Belle écriture, ma foi ! avec des pleins et des déliés tout classiques, des traits et des enjolivements, et une majesté de majuscules à ravir M. Prudhomme! C’est l’exploit d’un vieil écrivain public, élève de Brard et de Saint-Omer. Voyons :

« Monsieur le vicomte Charles-Jules d’Escault,

» Personne ne pourrait permettre qu’on expose une vie aussi précieuse... »

Bon, cela n’est pas clair, mais la maxime est acceptable.

« La personne qui vous écrit n’a pas l’honneur de jouir de votre connaissance intime... »

Je n'en suis pas humilié; je ne hante point ce genre de style. .

« Mais sans être connue de vous, elle vous connaît... »

Beau masque.

a Elle sait que vous devez combattre contre M. le capitaine de Baltes... »

Hein! Comment sait-il cela, cet écrivain? C’est un magicien, qui s’exprime en un langage belge pour dissimuler son esprit.

« Si vous saviez pour qui vous allez combattre ! Si vous êtes clairvoyant, comme on dit, il vous serait facile de voir qu’on se moque de vous, et que la jeune fille veut se faire marier avec vous... »

Ce patois devient drôle, murmura Charles en fronçant le sourcil.

« Et si vous êtes le gentilhomme fier que vous passez pour être, vous aimeriez mieux être mort que de vous faire tuer pour une telle méchante chose. Une nécessité empêche d’en dire plus. Mais je jure, sur Dieu, que je dis la vérité, et que j’ai pour intention d’empêcher un noble respectable de se laisser conduire par les ruses d’une diabolique indigne jeune fille. »

Bah! une lettre anonyme, se dit Charles-Jules en la jetant loin de lui. Pourtant, reprit-il après un moment de réflexion, il y a évidemment là quelque chose qui n’est pas banal. C’est un insigne baragouin, mais venant d’un personnage convaincu. Oui, continua-t-il après avoir relu la lettre, cela est certain. 11 est apparent encore que c’est une lettre dictée; il n’existe pas d’écrivain public qui se serve d’un tel idiome. Eh oui, c’est bien cela; oui, c’est une lettre dictée par un Anglais.

Digiltzecftiy GÔOgle

Il sonna.

— Qui a apporté cela, Arthur?

— Le concierge, monsieur le vicomte.

— Priez M. Ragatin de monter.

Quelques minutes après, M. Ragatin se présenta, la toque à la main, l’air respectueux et empressé, comme il convenait vis-à-vis d’un locataire fier et généreux.

— Voudriez-vous me raconter en détail comment ce billet vous est arrivé, monsieur Ragatin ?

— J’espère qu’en le recevant je ne suis pas répréhensible devant monsieur le vicomte. Monsieur le vicomte sait, continua le gras personnage en posant énergiquement sa toque sur son cœur, que je ne me pardonnerais pas, en aucun des jours de mon existence, de faire quoi ' que ce soit contre l’honneur de monsieur le vicomte.

— Je vous rends justice, monsieur Ragatin. Veuillez ne pas craindre d’être aussi long que possible.

— C’était sur les huit heures et demie, ou approchant, car les horloges de nos monuments de ce côté de l’eau sont traitées avec dédain par le gouvernement, pour cause d’opinion politique. J’étais à balayer le seuil de la maison avec le soin que j’apporte à orner une demeure illustrée par de tels locataires. En levant tout à coup la tète, que vois-je ? Une femme qui arrivait vers moi en regardant attentivement le numéro des maisons. Voilà, me disje, une personne qui cherche un numéro. Et comme je ne suis pas curieux de mon naturel, je me préparais à rentrer dans mon logis, lorsque cette personne s’arrêta devant moi et me dit : « N’est-ce pas ici que loge M. le vicomte Charles-Jules d’Escault? — J’ai cet honneur, » répondis-je. La femme me dit alors en me tendant une lettre :

« Je voudrais faire remettre cette lettre à M. le vicomte.

— Comment était faite cette femme? demanda Charles.

— Monsieur le vicomte, cette femme était un mystère pour moi. Je cherchai à le percer; mais elle avait un voile noir si épais; d’ailleurs un habillement sombre, pas riche, mais propre. Elle portait des gants, elle avait la voix douce; elle paraissait intimidée par mon aspect, de telle sorte que ses paroles avaient un accent étrange; j’en ai conclu qu’elle était jeune.

— Quel accent avait-elle ?

— Monsieur le vicomte, tant de peuples divers ont traversé mon seuil, que j'ai perdu la connaissance des langues. Elle m’a paru avoir l’accent d’une personne intimidée par ma présence. Je n’ai pas cru qu’il fût digne de mon âge et de ma position d’abuser de cette honorable timidité. J’avoue pourtant que je fus intrigué et je lui dis :

« Madame, vous pouvez monter au premier et remettre • la lettre au valet de chambre. » Si je parlai ainsi, ce ne fut pas pour manquer de respect à M. le vicomte ni à sa livrée, mais uniquement pour percer un peu ce mystère impénétrable. Elle secoua la tête. Dès lors j’ajoutai : « M. le vicomte ne se lève pas sitôt, et je craindrais... » Elle m’interrompit vivement : « On vous saura gré, me dit-elle d’une voix que je n’ose qualifier, de remplir cette commission. » Elle me remit ce papier dans la main et s’en retourna ; je la regardai, ejle était déjà loin.

— Je vous remercie, monsieur Ragatin; vous m’avez fait toucher du doigt toute cette aventure. J’espère que nous ferons de votre fils un huissier distingué. Vous pouvez compter sur moi pour l’y aider.

Il congédia d’un geste bienveillant l’éloquent portier qui se confondit en salutations dignes.

— Arthur, dit M. d’Escault après quelques instants de réflexion, vous allez chercher quel est l’écrivain public le plus voisin de l’hôtel de la marquise de Flavey. Vous en-

trerez chez cet écrivain, vous tâcherez de le faire parler, de savoir si quelqu’un n’a pas eu ce matin recours à ses services, Vous me rapporterez le plus de détails que vous pourrez là-dessus. Allez vite. Je m’habillerai seul.

Une heure après, le valet de chambre revient. 11 avait rencontré un écrivain public assez près de l’hôtel de la marquise; il paraissait être l’homme que M. le vicomte avait voulu désigner, mais il n’y avait pas moyen de tirer quelque chose de lui. « Un écrivain public est une tombe, » avait-il dit. Il avait même refusé de prendre un canon chez le marchand de vin.

Charles-Jules sortit bientôt et se dirigea d’un pas rapide vers la boutique de ce discret personnage. La lettre avait parlé vivement à son imagination et à sa vanité. Il trouva un petit vieillard, maigre, chauve, à la figure austère, au regard vif, qui fit remonter ses lunettes jusqu’au haut de son front en le voyant approcher.

— Monsieur, lui dit Charles d’un ton bref, je viens vous prier de vouloir bien me dire si c’est vous qui avez écrit cette lettre et quelle est la personne qui vous l’a fait écrire.

— Monsieur, répondit le vieillard, veuillez regarder mon enseigne. Qu’y voyez-vous écrit? Écrivain public. Il n’y a pas: Orateur public; j’écris et ne cause point.

— Bien ; voici cinq francs. Voulez-vous m’écrire deux phrases de votre plus belle écriture ? Bien. Maintenant vous avez répondu à ma première question ; c’est vous qui avez écrit la lettre, votre écriture l’indique. Voulezvous répondre à la seconde ?

— Monsieur, un écrivain public est une tombe. Voulezvous des pleins, des déliés, de la ronde, de l’anglaise, des oiseaux, des portraits, des cœurs percés de flèches et des bouquets de roses, je suis votre homme. Je suis un des premiers élèves de Brard et de Saint- Omer, monsieur, et je puis m’en vanter bien mieux

qu’un certain intrigant qui fait parler de lui dans les gazettes et les comédies. J’ai toujours méprisé les réclames, monsieur. Ma réclame, la voici : Le départ du beay Dunois, à la plume. Mais, encore une fois, j’écris et ne pérore point.

— Je le vois bien. Je n’ai pas envie d’ouvrir votre tombe gratis, monsieur...

— Sabailly.

— Monsieur Sabailly, je vous donnerai la préférence sur tous autres quand il s’agira défaire faire mon portrait, et quand j’aurai des cœurs enflammés à envoyer en ville, je vous jure que nul autre que vous n’y mettra le feu. Je vous promets, de plus, ma protection auprès de mes domestiques. Maintenant, voulez-vous répondre à ma seconde question ?

— Regardez mon enseigne, monsieur.

— Alors, dit Charles en faisant mine de partir, per- •mettez-moi de vous complimenter sur le maître qui vous a appris la langue française. Votre style doit être illustre auprès des porteurs d’eau qui vous honorent de leur conliance.

Le petit vieillard, piqué ainsi au vif de sa vanité, fut sur le point de se défendre en laissant échapper son secret.

— Ni par ruse, ni par argent, dit-il bientôt en clignant de l’œil.

— Allons, monsieur Sabailly, je vois que vous êtes un honnête homme et un homme intelligent. Je ne vous offre plus d’argent, je m’adresse à votre conscience, et je vous prie de répondre sincèrement à cette question, qui a pour moi, je vous l’assure, un grave intérêt. Croyez-vous que la personne qui est venue vous dicter cette lettre était sincère ? Vous avez dû acquérir de l’expérience, vous avez écrit bien des lettres anonymes, et vous devez pouvoir juger du sentiment qui pousse ceux qui ont recours à vous.

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L’écrivain jeta un regard scrutateur sur Charles, et, rassuré saris doute par l’expression grave et digne de cette physionomie, il répondit à son tour avec gravité :

— 11 m’a été difficile, par une circonstance particulière, de pouvoir juger dans ce cas aussi sûrement que je pourrais le faire d’habitude. Je crois cependant pouvoir assurer que la personne était sincère et voulait remplir un devoir.

— Sur quoi basez-vous votre présomption ?

. — Sur cent indices, insignifiants, si on les énumère un à un. Mais j’ai répondu à votre question, je ne dirai pas un mot de plus.

— Le vicomte d’Escault vous remercie, monsieur, dit Charles en s’inclinant.

Oui, se dit- il après être sorti, ce brave homme confirme mes suppositions. Il y a là l’accent d’une conviction réelle. Cela ne change rien au fond de l’affaire, c’est pouf moi surtout que je me bats. 11 faut que ce duel ait lieu ; mais si cette demoiselle a employé la ruse, M. de Baltes a pu avoir raison en soutenant qu’on lui avait fait une promesse; j’ai pu, rnoi-même, avoir un léger tort, et les conditions du duel doivent être moins sérieuses. Ah ! mon Dieu! mais j’y pense, il y a plusieurs mois déjà que M. de Hangamare m’a promis de me parler de cette jeune fille. J’ai vu qu’il regrettait sa promesse, et que sa chevalerie se révoltait à l’idée de bavarder, d’une façon peu flatteuse , peut-être, sur une femme. Je vais aller cependant le sommer de tenir sa promesse. La gravité de la situation lui fera comprendre mon insistance ; ce qu’il me dira me permettra de contrôler les assertions de ce patois convaincu.

Eugène de Balles, en rentrant de la manœuvre, avait trouvé à son adresse une lettre dont l’écriture lui serra Je cœur; il sentit le sang lui monter au visage, son nom lui sembla être tout d’un coup devenu illustre : oui, c’était bien l’écriture de miss Agnès, et elle avait bien écrit Eugène sans abréviation; c’était presque une marque de tendresse et d’aimable familiarité ! Jamais il n’eût cru qu'il pût trouver ce prénom si joli et si doux. J1 porta cette lettre h ses lèvres avec un respect que le grand Cvrus n’eût pas désavoué, et il la décacheta en tremblant d’émotion. Il la parcourut, et se laissa tomber tout pâle dans l’unique fauteuil que possédait sa ehambrette.

« J’ai appris avec un grand étonnement, cher monsieur, disait l’écriture de miss Agnès au nom de la marquise, que vous avez eu hier soir une querelle avec M. d’Escault, et que cette querelle doit avoir des suites sérieuses. La longue intimité qui me lie avec votre famille et ma position vis-â-vis de miss Masterson m’imposent le devoir de vous dire ce que je pense d’une telle discussion, où il ne m’est pas possible de douter que vous n’ayez pris la position d’agresseur. Je n'aurais pas cru que l’amitié avec laquelle vous avez été reçu chez moi dût être récompensée par le bruit scandaleux que vous allez attirer sur moi et les miens; je ne pensais pas surtout que la bienveillance, d’ailleurs digne et modeste, avec laquelle miss Masterson a bien voulu agréer vos attentions, pût aboutir à une offense compromettante au suprême degré. 11 n’est pas

besoin d’effort pour prouver le peu de délicatesse d’une telle conduite. Je pense qu’il suffira d’en appeler à votre jugement droit et h votre honneur pour que vous vous considériez dans l’obligation de faire que cette querelle n’ait aucune suite. Il peut y avoir là, je le comprends, une grande souffrance d’amour-propre, mais j’ai assez vécu parmi les gens d’honneur pour savoir que le premier devoir d’un gentilhomme est de ne point insulter ni compromettre une jeune fille. Je serais fâchée, d’ailleurs, d’être obligée de ne plus vous recevoir chez moi, et, outre cela, on a ici assez d’amitié pour vous pour qu’on ne désire pas que vous vous compromettiez dans une querelle injuste.

» J’espère que vous m’accorderez prochainement le plaisir de vous dire, cojpme autrefois, l’expression de mes meilleurs sentiments.

d Albertine Lenoncourt de Fi avey, »

Le pauvre garçon resta quelque temps comme hébété. Il n’avait pas envisagé sa position au point de vue que lui montrait la lettre de la marquise ; et comment une telle écriture pouvait-ellp ne pas avoir raison ? Mais aussi que lui demandait-on ! Offrir des excuses, après une provocation, était-ce possible? 11 y avait bien dans cette lettre quelques mots qui lui enlevaient le cœur au troisième ciel ; et cela écrit de sa main ! Fallait-il déshonorer aux yeux du monde celle qu’il aimait plus que sa vie, attirer sur lui la haine d’Agnès, au moment où elle lui disait de si gracieuses choses? Fallait-il s’interdire l’accès de ce salon, etconsentirainsià ne la revoirjamais? Maisfaire des excuses sans que le moindre coup d’épée fût intervenu, cela était intolérable. Son courage était connu, sans doute, il n’en était pas à sa première affaire ; s’il lui fallait blesser deux ou trois railleurs pour imposer silence aux

méchantes suppositions, ou profiter du premier regard distrait de M. d-’Escault pour lui persuader, l’épée à la main, qu’il avait insulté l’armée française, tout cela ne serait rien. Mais lui, Eugène de Baltes, que penserait-il de lui-même? Pourrait-il trouver une parole pour les excuses, et aurait- il jamais le courage de faire un pas • pour aller trouver son adversaire avec de telles intentions? Et son uniforme ! et ses camarades de régiment, solidaires de son honneur ! A qui demander conseil, et que décider ?

M. de Hangamare avait, lui aussi, reçu une lettre:

« Mon cher Hangamare, il y a eu rendez-vous pris entre M. de Baltes et M. d’Escault à propos d’une jeune fille qui est chez moi. Pour l’honngur de ma maison, Une faut pas que cette affaire ait lieu. Je vous charge de l’arranger. M.,jde Baltes est amoureux, il doit avoir tort. Si c’était, par hasard, M. d’Escault qui fût l’agresseur, racontez-lui ce que je vous ai dit. Cela le refroidira.

» Tout à vous,

» Flavey. »

Ce billet ramena M. de Hangamare sur terre, et le fit descendre de ces nuages roses que visitait si curieusement son imagination. Il n’avait guère dormi, malgré sa fatigue, et les sourires d’Eilleen lui avaient tenu compagnie durant sa veillée. Il secoua sa rêverie et ordonna qu’on fît entrer Pierre-Louis qui avait apporté la lettre ; il voulait avoir un commentaire sur ce billet si obscur. Il tombait mal. Pierre-Louis n’était pas fort commentateur de sa nature. Il gesticula un peu pour indiquer qu’il ne savait rien, et, après quelques hochements de tète solennels, il montra une si irrésistible envie de s’en aller, que • M. de Hangamare le congédia.

Henry trouva fort difficile à remplir la mission que lui

donnait le général de Flavey, et après avoir, pendant le déjeuner, débattu divers plans, il se préparait à aller chez M. d’Escault lorsque ce dernier entra chez lui.

— Voulez-vous me permettre, monsieur, lui dit Charles- Jules, de vous avouer que je suis venu près de vous dans un but tout d’égoïsme ?

M. de Hangamare s’inclina en souriant cordialement, et son hôte, entrant immédiatement en matière, lui raconta l’histoire de sa querelle avec M. de Baltes.

— Voici maintenant, continua-t-il, le service que j’ai h vous demander: vous avez bien voulu, il y a quelques mois, me promettre de me dire quelques mots sur M lle Masterson, qui est tombée un peu dans notre monde comme on tombe d’un toit, sans préliminaires ; je viens vous prier de daigner vous rappeler cette promesse. J’ai hésité jusqu’ici à vous la remémorer, connaissant votre profond respect...

— Oh ! je n’ai rien à dire qui puisse atteindre les qualités personnelles de miss Masterson.

— Laissez-moi insister cependant. Vous comprenez qu’en tout état de cause, la rencontre doit avoir lieu, à cause de l’offense qui m’a été faite ; mais vous comprenez aussi que l’offense n’ayant pas été des plus graves, les conditions de l’engagement pourront varier selon le plus ou moins d’importance qu’il faut attacher à la personne de cette inconnue.

— Je regrette profondément une détermination aussi arrêtée. Peut-être permettrez-vous à mon âge quelques observations.

— Si vous insistez, monsieur, je suis prêt à vous écouter, dit Charles-Jules en s'inclinant gravement. J’oserai pourtant vous affirmer que toute observation est inutile, et vous le devinez sans peine. Je sais tout ce que vous pouvez désirer me suggérer là-dessus. Ne voyez là rien de présomptueux de ma part ; mais je suis certain que je

pense comme vous sur de telles affaires. Mes opinions religieuses et ma raison, jusqu’à un certain point, les blâment, Je crois qu’il y aurait un courage plus réel et plus noble à s’affranchir de ce préjugé qu’à y obéir comme je le fais, en dépit de mon bon sens et de ma conviction. J’avoue que je n’ai pas ce courage et celte vertu. Si, au lieu de trois affaires j’en avais eu plus, je pourrais peutêtre me montrer moins chatouilleux et consentir à donner une certaine tournure inoffensive aux mots ; dans l'état présent, à mon âge, avec mes habitudes mondaines, c’est aussi impossible que de laisser mal parler de ma famille,

— Soit, répondit Henry de Hangamare, après quelques minutes de réflexion ; je vais vous dire le peu que M. de Fiavey m’a appris, à -cette condition, néanmoins, que vous me permettrez ensuite de vous présenter quelques considérations qui ne vous ont pas frappé sans doute.

Charles- Jules s’inclina.

— Et, reprit son interlocuteur, il n’est pas besoin d’ajouter que c’est à votre discrétion que je confie...

A ce moment la porte s’ouvrit. Le valet de chambre annonça M. Eugène de Baltes, qui entra aussitôt.

En apercevant Jules d’Escaulj, M. de Baltes avait fait un mouvement comme pour se retirer; mais M. de Hangamare alla au-devant de lui et dit en le prenant par la main .

— Restez, je vous prie. Vous êtes, l’un et l’autre, assez bons gentilshommes et assez braves pour vous conduire

comme il convient. Nous pouvons laisser aux fanfarons la crainte de rencontrer leur adversaire la veille d’un duel.

Eugène de Baltes resta un instant muet et pensif. Puis, la rougeur au front, mais le regard calme, il s’approchr de M. d’Escault et lui dit d’une voix grave et lente :

— Je reconnais que j’ai eu tort, monsieur, de mettre en doute une affirmation de vous.

Charles-Jules, malgré sa nature froide et son apparence compassée, avait à un haut degré l’enthousiasme pour les élans élevés et généreux du cœur humain. Il se sentit tout ému par la conduite de M. de Baltes. Il le savait d’un courage à toute épreuve, et il comprit qu’il y avait dans cette humiliation volontaire un sentiment vraiment grand. Il oublia à son tour cette rigueur d’étiquette qui lui eût conseillé de prendre, en face de cette déclaration, une miné indifférente. Il s’approcha du jeune officier, et, lui tendant la main, il lui dit avec un sourire affectueux :

— Je vous remercie d’avoir rendu justice non à ma véracité, mais à mon caractère, en me jugeant capable de comprendre la délicatesse de votre conduite. J’ai toujours cru que vous êtes un galant homme et je vous estimais. Je vous prie de me faire l’honneur de compter sur mon amitié.

— Allons, dit M. de Hangamare en leur prenant la main à tous deux, tandis que ses yeux brillaient d’un éclat joyeux, c’est moi surtout qui vous remercie. Noblesse n’est point morte, mes amis, et elle ne mourra pas sur cette terre de France aussi longtemps qu’elle sera représentée par des cœurs aussi élevés.

— Mais, dit Charles-Jules, en essayant par un instinct de délicatesse de changer la conversation, je ne vous tiens pas quitte de votre promesse, monsieur de Hangamare, et vous me devez une narration.

— Soit, répondit celui-ci en envoyant au jeune homme un regard approbateur. Voici ce que le général dé Flavey m’a raconté : « Miss Agnès Masterson est la fille d’un gentleman du Worcestershire, fort honnête homme, marié à une femme fort habile dans les voies de ce monde, et ayant donné à son mari une famille aussi nombreuse qu’une petite tribu. Vous savez que la marquise de Flavey est nièce du dernier Lenoncourt-Hardicourt. Il paraît que celui-ci, durant son émigration en Angleterre, avait fait connaissance avec une sorte de personnage un peu orfèvre, un peu agent d’affaires, et qui s’appelait Peter I.asham. M. de Lenoncourt, en quittant la France à la hâte, avait emporté, pour toute fortune, une partie de ses joyaux de famille. L’orfévre estimait qu’ils valaient une quarantaine de mille francs, mais il assurait qu’ils perdraient un tiers de leur prix si on voulait les vendre promptement, en bloc, sur le taux du poids de l’or et de la valeur intrinsèque des pierreries. M. de Lenoncourt, pressé de rejoindre l’armée de Condé et accordant confiance à cet individu, lui laissa les bijoux sur reçu. Ce reçu, que j’ai vu, portait que Peter Lasham, esquire, s’engageait à faire tenir au duc de Lenoncourt, dans l’espace de deux ans, la somme de trente-cinq mille francs pour le prix des joyaux. 11 lui donna cinq mille francs comptant, et le duc partit. Il n’entendit plus parler de Peter Lasham. Les recherches qu’il fit faire lui apprirent que ce personnage avait quitté l’Angleterre peu de. temps après lui, les uns disaient pour l’Irlande, les autres pour les Indes.

» Il y a deux ans, M me de Flavey apprit, par grand hasard — j’abrège — qu’il y avait un Lasham près delà ville de *“, dans le Worcestershire. Après quelques re- , cherches, il devint probable que ce Lasham était le fils du débiteur de M. de Lenoncourt. Il fut décidé que la marquise irait, de sa personne, pour essayer d’arriver

à restitution'. Elle se munit de lettres d’introduction. M. Lasham la reçut avec les plus grands égards, la présenta dans son voisinage, dans sa famille, à sa sœur, qui avait épousé le digne esquire Thomas. Masterson. M ,nc de Flavey, qui s’était promis de mener fort adroitement cette affaire, mit souvent la conversation suç les ancêtres de M. Lasham. Celui-ci parlait fort volontiers de quelques illustres gentlemen des temps éloignés, qui avaient probablement honoré le berceau de sa race, mais il était silencieux sur les Lasham modernes. 11 disait souvent : « Mon honorable père, » il n’en disait rien de plus; et quand la marquise risqua l’indiscrétion de s’enquérir des faits et gestes de cet auguste vieillard, elle apprit uniquement et de nouveau que M. Lasham, notre père avait toujours été le plus vénérable des hommes , et que maintenant fort vieux et infirme, il ne voyait plus personne. Elle ne tarda pas à voir, que M. Masterson était le seul dont elle pourrait tirer renseignement. Elle apprit, en effet, de celui-ci que son beau-père avait passé les premières années de sa jeunesse à Londres à titre d’homme d’affaires, qu’il était ensuite allé en Irlande sous un autre nom que le sien, qu’il s’était rendu en Amérique d’où il était revenu très-riche. 11 devenait vraisemblable que le débiteur de M. de Lenoncourt était bien la même personne que l’honorable père de M. Lasham.

» La-dessus, la marquise, prenant courage, alla trouver ce dernier, lui demanda un entretien sérieux, lui raconta, avec les plus délicates précautions, l’histoire de M. de Lenoncourt, et lui montra le reçu de son père. M. Lasham se mit dans une extrême colère et chassa presque la marquise. Elle ne se tint pas pour battue et vint revoir M. Masterson. Celui-ci murmura quelques mots, en assurant qu’il allait en causer avec sa femme.

» Que se passa-t-il entre eux et leur frère ? La marquise ne le put deviner; mais au bout de quelques

jours, M me Masterson vint la trouver; elle avoua que Mmo de Flavey ne s’élait pas trompée, du moins en fait, et que le vieux M. Lasham son *père lui avait souvent parlé de cette affaire ; on lui avait dérobé les bijoux ; il s’était trouvé fort honteux de la position que cela lui faisait, et n’avait osé ni rester à Londres, ni renouer alors avec M. de Lenoncourt; il avait toujours eu l’intention de rendre ces 35,000 francs. 11 avait fait prendre, plus tard, de renseignements sur M. de Lenoncourt, et fut informé qu’il ne restait personne de son nom. Il n’avait jamais parle de cette affaire à son fils, qui était toujours resté loin de lui, et ce dernier était irrité jusqu’à la folie par la pensée qu’on avait voulu accuser son père de vol. Elle pensait que si M ra ® la marquise de Flavey trouvait un moyen de prouver qu’elle n’avait pas voulu insulter les Lasham, la restitution se ferait bien plus vite. Mme de Flavey remercia la dame, promit de réfléchir et partit.

» Toute cette histoire se présentait assez bien. La marquise écrivit, il y a près d’un an, à M rae Masterson qu’elle ne pouvait donner meilleure preuve de son estime pour les Lasham qu’en engageant miss Agnès Masterson, dont elle avait apprécié la grâce et la candeur , à venir passer quelque temps en visite chez elle. La jeune fille arriva, notre amie se prit de passion pour ses belles qualités. C’est un enthousiasme. Voilà tout ce que je sais. »

Charles-Jules resta un instant silencieux, puis il se leva, remercia M. de Hangamare, serra cordialement la main à M. de Baltes, et il sortit le front haut, l’air froid, mais l’âme humiliée. Eugène vit bientôt que son hôte désirait rester seul, il le salua affectueusement et s’en alla le cœur rempli d’une joie profonde. Agnès était pauvre, de naissance vulgaire ; lui, sinon riche, du moins de race illustre : il se sentait un peu plus rapproché de cette reine de beauté; il ne croyait pas un mot de la coquinerie du vieux Lasham.

Pour M. de Hangamare, il fit défendre sa porte et passa le reste de la journée dans un bonheur infini. 11 réveilla une dernière fois dans son souvenir toutes les gentillesses de la petite Eilleen ; il les vit peu à peu croître et devenir les nobles et charmantes vertus qu’il admirait dans lady Mac Aura. Avec un cœur ému de reconnaissance, il remercia le Seigneur de lui avoir fait et de lui avoir gardé cette amante et cette épouse. Il comptait les heures qui le séparaient de. la certitude de son îwnlieur, et, en même temps, il les voyait s’enfuir avec tristesse. Il était si heureux de son rêve ! Et, tout en tendant les bras à Eilleen qui s'approchait , il jetait un regard de doux regret à ces gracieux fantômes qui s’éloignaient.

La tendresse orgueilleuse et la tendresse humble venaient de quitter cette maison , l’une trop hautaine pour savoir aimer, l’autre trop humble pour savoir être aimée ; il y était resté le véritable amour, élevé et doux, fier et enthousiaste, respectueux et protecteur ; et c’est bien à celui-là que toutes les Yoix de la poésie ont promis le bonheur en ce monde.

Le lendemain M. de Hangamare fit sa toilette avec une préoccupation qui étonna son valet de chambre. L’âge et la gravité du gentilhomme normand lui interdisaient habituellement un soin aussi minutieux ; et, à vrai dire, il n en avait pas besoin pour être un homme élégant dans le sens le plus élevé du mot. Les artifices de toilette pouvaient ajouter peu de chose à sa distinction naturelle,

mais ce jour-là il ne voulait rien négliger, sans doute pour qu’Eilleen aimât, non plus seulement son intelligence, son caractère et son cœur, mais sa personne tout entière. Il obéissait peut-être aussi à cette diplomatie instinctive de . notre cœur qui nous pousse à éloigner pour un peu de temps encore la réalisation d’une félicité que nous savons ne pas pouvoir nous échapper. C’est la coquetterie du bonheur et l’art poétique de la vie, et bénis ceux qui n’ont pas une telle soif de contentement qu’ils ne passent regarder dans leur verre les nuances du vin généreux qui leur est versé I Sages et prudents sont-ils aussi, car bien souvent la couleur et le parfum du bonheur sont tout le bonheur.

Mais quelque doux que fût son espoir, Henry de Hangamare pensa bientôt qu’Eilleen était plus douce encore, et, d’un pas allègre, quand il eut enfin combiné une toilette qui ne fût ni trop jeune ni trop austère, il se dirigea vers la rue de Varennes.

Lady Mac Aura l’attendait, lui fut-il répondu ; et il entra dans le boudoir de la jeune femme avec un visage calme et un regard clair, mais son cœur battait bien fort.

— Vous voici toute souriante aujourd’hui, ma chère Eilleen.

— Ne m’avez-vous pas fait promettre d’oublier toute chose pour m’occuper uniquement à être heureuse? C’est une douce occupation, je vous assure, et je veux y passer ma vie, pour vous obéir, continua-t-elle en faisant une demi-révérence.

# Puis elle reprit, en allant entr’ouvrir celle des fenêtres qui donnaient sur le jardin.

— Comment voulez-vous qu’on soit triste quand on a l’âme débarrassée de soucis et qu’on regarde un ciel si bleu? Je me suis aperçue ce matin seulement que nous sommes au printemps ; j’avais oublié que les arbres sont

verts et que le soleil est doux ; j’ai retrouvé le même soleil qu’à Honey-Hall. Vous voyez comme vous m’avez rajeunie, mon chevalier.

Elle sourit en appuyant sur le nom quelle donnait autrefois à l’ami de son père.

— Et je pense que je vous ai à peine remercié, repriteileen lui tendant la main avec un mouvement affectueux.

M. de Hangamare prit celte main et y porta les lèvres.

— Fi ! vous savez Lien que le ciel bleu m’a fait redevenir enfant, dit-elle en lui tendant le front.

M. de Hangamare hésita un instant ; il sentait bien que ce n’était pas l’enfant qu’il aimait, mais la jeune femme, et il lui semblait qu’il y avait quelque indélicatesse à mettre un baiser sur le front que l’enfant lui offrait.

— Eh bien ! reprit celle-ci avec une moue exagérée, ai-je cassé le bras à ma poupée, tiré les oreilles du chien, ou mis le chapeau du vieux Tom sur la tète du roi Georges, pour que mon chevalier veuille me punir ?* Et elle, avança de nouveau son front.

M. de Hangamare y posa les lèvres, mais c’étaient bien les lèvres d’un amant. La jeune femme releva la tète.

— Comme c’est une bonne chose de pouvoir encore penser qu’on a quinze ans ! Allons, venez vous asseoir près de cette croisée; je vous montrerai un arbre ressemblant à l’acacia qui grimpait jusqu’à la fenêtre de ma chambre de jeune fille; mais auparavant, il faut que je vous fasse un aveu. J’ai été un peu tourmentée par ce regard grave, presque sévère, que vous m’avez lancé avant-hier soir au moment où j’allais danser avec M. de Lescombart. Cela a un peu gâté mon printemps, tenez , comme ce petit nuage blanchâtre, là-bas, gâte le ciel.

M. de Hangamare ne lui répondit pas; il la regardait avec une fixité sérieuse ; on eût dit qu’il voulait interroger le fond de son âme. Eilleep t étonnée, quitta son sou-

rire, ses yeux se couvrirent d’un léger voile. Henry n’hésita plus.

— Mon regard pouvait être grave, mais il n’était pas sévère. Je pensais que vous ôtes bien jeune encore, bien candide, bien peu défiante, pour vivre au milieu de cette société. Ce chevalier de Lescombart, je ne le connais pas; mais, à première vue, j’éprouve pour lui je ne sais quelle antipathie. Je le vois spirituel, usagé, leste et brave, assurément ; mais je n’ai jamais rencontré dans ses jugements cette voix du cœur, cette droiture d’instincts, cette dignité de sentiments qui indiquent l’homme à qui on peut se fier. Je vous voyais confiante auprès de lui, et je me disais que cet homme, un aventurier peut-être, pouvait parvenir à séduire votre esprit. 11 représente une partie de ce monde dans lequel vous allez vivre, et je m’affligeais à la pensée des mécomptes où votre crédule bienveillance pouvait vous exposer.

— Vous avez raison, dit Eilleen devenue sérieuse. Parfois je me dis, moi aussi, que ce n’est plus là ma chère Irlande. Je vois qu’il y a ici plus de bonne mine que de bon cœur, plus de belles paroles que de beaux sentiments. Cela m’effraye, car il est toujours trop lard quand je soupçonne qu’on a pu être rusé ou intéressé. Mais vous serez toujours là, mon chevalier ; vous me dirigerez jusqu'à ce que je sois devenue bien prudente, bien défiante.

— Toujours? Non, je ne serai pas toujours là, Eilleen. Je ne vis à Paris qu’à titre d’étranger, et parce que ma position m’y oblige. Bien des intérêts sacrés, la politique, quelques vieilles relations, m’appellent tantôt ici, tantôt en Allemagne, tantôt en Angleterre. Mais ma vie, elle est dans mes champs, auprès de mes fermiers, au milieu des devoirs du grand propriétaire, qui doit ses exemples, ses bienfaits, ses conseils aux habitants de son domaine. C’est là que je me dois aux enfants de eerux qui ont respecté

mon père, et qui me respectent enoore, parce que je les aime et les aide comme mes aïeux, — plus sages, je l’avoue, que bien d’autres gentilshommes, — les ont aimés et aidés. C’est là seulement que je suis heureux, parce que c'est là que, de notre temps la noblesse peut encore être utile en suivant les plus saines et les plus fécondes de ses traditions. Pardon, ma chère F.illcen; mais vous savez que cette question est mon cheval de bataille. Vous voyez que je serai bien rarement près de vous.

— J’espère que je retournerai bientôt en Irlande, dit Eilleen avec une nuance de tristesse. Jusque-là, je tâcherai d’avoir l’esprit bien ouvert et le cœur bien fermé, et je tiendrai tellement les gens à distance que je serai respectée comme l’épouse du lord-maire.

— C’est une jolie vie que vous vous préparez là, ma pauvre enfant. Mais, voyons, vouiez -vous me promettre une franchise absolue que nulle considération, soit bonne, soit mauvaise, ne saurait influencer?

— Attendez que je me recueille pour voir s’il n’y a rien en moi que je doive vous cacher, répondit elle. Non, pas la plus petite ombre.

— Songez-vous à vous remarier?

Eilleen fit un soubresaut, et une légère rougeur lui monta au visage.

— Je ne mettrai pas la main devant les yeux, dit-elle, et j’essayerai de ne pas balbutier en répondant tout bas : Oui. Mais pas de sitôt, Je veux choisir, je veux être heureuse, je veux être bien, bien aimée.

— Et... que diriez-vous si... je vous offrais un mari, et... que ce mari... fût moi?

— Ah ! chevalier, je ne veus reconnais plus : me forcer à parler ainsi, pour me faire une telle plaisanterie !

M. de Hangamare fit à son tour un mouvement brusque.

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Il se sentit comme mordu au cœur. 11 passa la main sur son front. Peut-être avait-il mal compris la réponse d'Eilleen. Celle-ci avait pris un air roide et froid; elle était naturellement sensible à tout ce qui touchait sa délicatesse, et, comme toute femme, elle se sentait portée à exagérer cet instinct vis-à-vis de ceux qui, délicats eux-mêmes, étaient disposés à se montrer plus patients en face de cette petite comédie de dignité offensée. Mais elle était jeune encore, et elle respectait profondément M. de Hangamare; elle reprit bientôt son calme sourire.

— Vous ne vous moquerez plus de moi, n’est-ce pas ? dit-elle.

— Je n’ai aucune envie de railler, répondit Henry avec gravité. Non. Je ne suis plus assez jeune pour avoir le droit de vous parler un langage passionné; ce n’est jamais ainsi, d’ailleurs, qu’on doit parler à celle dont on veut faire sa femme. Cette séduction du cœur, si légère qu’elle soit, ne convient point à la grandeur, à la sainteté, ni surtout à la durée d'un tel lien. C’est froidement, c’est sincèrement que je vous demande : Voulez-vous vous marier? voulez- vous être ma femme?

Eilleen, étonnée, jeta sur son interlocuteur un regard furtif, mais vif. La figure du gentilhomme était grave, et son regard calme et doux semblait, par un instinct de délicatesse, de timidité peut-être, éviter de se fixer sur le visage de la jeune femme. Celle-ci baissa les yeux à son tour, et, sans répondre, elle s’assit dans le fauteuil qu’elle avait quitté pour aller regarder les lilas fleurissant sous ses fenêtres.

— Je ne veux pas vous expliquer, reprit M. de Hangamare, comment mon affection d’autrefois a grandi avec vos qualités, avec votre beauté, puisqu’il faut le dire. Je n’ai plus su retrouver en moi rien de paternel. Ce mélange de charme et de vertu qui est en vous m’a prouvé que je

— toi —

pouvais m’abandonner à mon amour. C’est la première fois que ce mot passe par mes lèvres, et puisque vous êtes seule, Eilleen, puisque vous avez appris à obéir à mon influence, ce sera la dernière fois que je le prononcerai, jusqu’à ce que vous soyez ma fiancée. Vous me connaissez de longue date, rien n’est changé en moi ; un nouveau sentiment y est venu, qui a illuminé et agrandi peut-être tous les autres. Maintenant, répondez-moi.

Eillein ne répondit point. Henry ne savait pas qu’il luj parlait le langage qui pouvait le plus l’éloigner. Cette gravité qui rappelait son père à la jeune femme, cette réserve qui la laissait froide, cette délicatesse que son esprit seul admirait sans que son cœur fût touché, toutes ces paroles nobles et bien senties, mais calmes et sensées, ne valaient pas pour elle une phrase follement passionnée, ni un élan d’ardeur amoureuse.

. — Vous m’avez entendu Eilleen? reprit Henry que la persistance de ce silence décourageait ; vous n’êtes plus une enfant et je ne suis pas un étranger ; je pense que vous pouvez me parler librement. Faut-il donc conclure de votre silence que je dois me retirer ?

La jeune femme ne répondit point encore.

M. de Hangamare devint pâle ; il se retourna lentement et se dirigea vers la porte.

— Ah ! ne m’abandonnez pas, s’écria Eilleen en s’élançant vers lui. Que voulez-vous que je devienne ici seule ?

Cette exclamation fut à Henry plus cruelle que le silence précédent. Il comprit nettement alors qu’Eilleen avait toujours vu en lui une protection, un agrément, une utilité, rien de plus. Mais il était par-dessus tout généreux, il revint sur ses pas. Eilleen était retombée sur sa chaise Elle leva lentement les yeux sur lui, elle vit une larme tomber de ces yeux qui depuis tant d’années l’avaient regardée avec une si caressante bonté. Elle se sentit émue,

elle aussi, cacha son front dans ses mains et fondit en larmes.

— Voyons, mon enfant ! vous savez si jamais j’ai pu résister à vos larmes ! Allons, je me suis lourdement trompé. Ne pleurez plus. Ce n’est pas votre malheur que je voulais. C’a été une légère folie. Oublions-la. Essuyez vos beaux yeux, mon enfant.

— Oui, vous avez toujours été bon, l’homme le plus digne d’un amour extrême; c’est pour cela que je ne puis être votre femme ! s’écria Eilleen avec une émotion sincère.

— Que me dites-vous donc là !

— Oui, je sais qu’il vous faut une épouse qui sache non-seulement vous apprécier — cela, je le fais — mais pour qui vous soyez tout. Ce n’est pas moi qui dois être votre femme, car moi... moi...

— Vous ?

— Moi, je ne vous comprends pas comme mon mari.

Là-dessus ses pleurs coulèrent plus pressés et plus

amères. Ses sanglots déchiraient le cœur du gentilhomme ; il comprenait clairement le sens de ses larmes ; elles lui disaient durement quel rêve insensé il avait fait en espérant, à force de tranquille dévouement, pouvoir gagner ce jeune cœur tout épris encore des rêves et de l’égoïsme de l’adolescence. Il sentit qu’il venait de perdre jusqu’à l’espérance des grands bonheurs de ce monde. Mais pour ceux qui sont habitués à la vie austère, le dévouement est devenu le premier instinct ; il s’oublia tout entier pour ne plus penser qu’à ces larmes qu’il avait provoquées.

— Allons, ma chère enfant, dit-il d’un voix grave, encore une fois n’y pensons plus; oubliez mes chimères, et songeons à vous rendre heureuse d’une autre façon.

— Oui, reprit Eilleen, avec une nouvelle explosion.

vous méritez d’être si parfaitement aimé! Ht c'est parce que je ne puis vous aimer ainsi, que je me sens si mal heureuse. Oh ! si je n’avais pas tant songé depuis quelques mois !

— Et qu’avez-vous donc songé, ma pauvre Eilleen?

— Je me disais que je voulais être bien heureuse, continua-t-elle à voix basse ; que je ne voulais plus d’un mai i que je respecte, qui me traite en enfant, que je n'oserais jamais contrarier. Laissez-moi tout vous dire : je veux un mari que je puisse tourmenter tout en l’aimant à la folie, et qui me tourmente aussi un peu ; car il me semblait parfois que j’allais mourir d’ennui à côté de cette bonté imperturbable de lord Mac Aura. Je veux un mari qui soit fou de moi ; qui soit quelquefois un enfant, quand je le serai moi-même ; auprès duquel je ne sois pas trop honteuse d’avoir des fantaisies extravagantes ; que je puisse parfois faire pleurer un peu, un bien petit peu, pour l’accabler ensuite de caresses ; un mari qui soit rempli de cette poésie que je lisais dans Byron, et de cette passion exceptionnelle que Roméo m’a tant de fois racontée ; oui, je rêve un mari qui me laisse être moi-même, qui me laisse vivre, qui me laisse même être malheureuse, mais malheureuse eu ayant la fièvre. Me comprenez-vous? Je n’ai rencontré dans mon père qu’un précepteur, dans mon mari qu’un père ; tous ceux qui m’ont entourée ont été des gens bienveillants qui m’ont constamment empêchée de marcher seule comme si je devais me rompre la tête en posant le bout du pied sur lq terre. Oui, oui, je veux enfin pouvoir être moi-même,.

— Pauvre Eilleen, pauvre chère folle !

— Je suis folle, je le sais bien, et bien méchante, n’est-ce pas ? Tout ce que je vous dis doit vous déchirer le cœur !

Et avec un de ces mouvements charmants de grâce et

de naïveté qui étaient irrésistibles en elle, elle saisit la raaindeM.de llangamare, et, la portant à ses lèvres, elle l’arrosa de ses larmes. 11 sentit s’agiter dans son cœur un mouvement d’amour; il retira sa main, et craignant jusqu’à l'ombre d’une espérance, il fit un pas comme pour s’en aller.

— Ah ! ne me quittez pas; je veux essayer, je veux tout faire pour vous aimer.

— Essayer de m’aimer ! fit Henry avec un accent d’amertume qu’il ne put réprimer. Espérez-vous y réussir au moins? reprit-il, après un instant de silence, et en se rattachant, malgré toutes ses résolutions, à cette dernière chance de bonheur.

Eilleen ne répondit rien. M. de Hangamare prit son chapeau et se dirigea à pas lents vers la porte. Eilleen regrettait déjà le mouvement généreux qui lui avait fait promettre d’essayer de cbesser ses rêves ; elle se sentait, au fond de l’àme, heureuse qu’il n’eût pas accepté cette espérance. Elle savait qu’elle n'avaît qu’un mot à dire, un geste à faire pour le ramener près d’elle ; mais l’é- • goïsme, qui avait cédé pendant une seconde, était revenu. Elle ne songeait déjà plus à celui qu’elle savait si bon, si noble, si généreux. Elle ne revit pas ce qu’elle avait entrevu un instant, combien plus assuré était le bonheur qu’il lui proposait. Elle ne pensa plus qu’à ellemême et au vague bonheur que son imagination lui avait promis.

Elle ne releva pas la tête. Henry hésita un instant. Puis elle entendit la porte se refermer doucement, et elle put entendre aussi les battements de son cœur qui servaient comme d’écho aux pas du gentilhomme.

Un léger soupir, de satisfaction sans doute, lui échappa quand tout fut rentré dans le silence. Les larmes cependant continuèrent à couler quelque temps encore. Un

rayon de soleil vint se jouer sur la broderie de son mouchoir; elle leva les yeux; il lui sembla que le ciel bleu, les feuilles vertes des marronniers et les Heurs blanches du cerisier la félicitaient de n’avoir pas encore une fois sacrifié la poésie de la vie et les vagues fantaisies de la jeunesse. Elle sourit au ciel bleu, à la feuille verte, à la fleur blanche et rose, et bientôt on entendit son boudoir retentir du chant joyeux des danses irlandaises.

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