‹ Les patriciens de Paris Charles d'HéricaultChapitre 8 sur 8 · IX · texte numérisé non relu

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A l’heure qu’il est, le marquis de Flavey est maire du village de Flavey, membre du conseil général et président d’une société d’agriculture. 11 a eu quelque temps à lutter contre un gros raffineur de sel qui espérait trouver dans un civisme ardent un paratonnerre pour sa fabrique.

Les événements politiques ont fait un peu vieillir le mot civisme ; le raffineur comprend que l’épithète d'aristocrate a perdu de sa vigueur; il attend que son journal — nous ne le nommerons pas — lui fournisse une nouvelle épithète qui lui permettra de triompher de son antagoniste. Nous prions nos lecteurs de ne pas enseigner à ce raffineur le mot patricien.

Lady Mac Aura habite souvent Paris. Elle voit un monde mélangé.

M. le vicomte Charles-Jules d’Escault ne permet pas qu’on dise qu’il a eu quelque sympathie pour elle. Il a, du reste, épousé Louisa, la fille aînée du marquis de Fla- • vey. Louisa est très-douce, et très-simple. Elle a assez d’intelligence pour voir que son mari est un Dieu, et elle est assez femme pour savoir donner quelque, valeur à son adoration. Charles-Jules lui a fait longtemps la cour. Le mariage était arrêté en principe, depuis que Louisa avait atteint ses dix-huit ans. Mais Charles-Jules voulut attendre. Il assure que les jeunes filles changent fort entre dix-huit et vingt et un ans. et que les meilleures, les plus douces, les plus pures, les plus gracieuses, deviennent parfois, à cette époque critique, impertinentes, sottes et coquettes. Il n’est pas possible de discuter la valeur de cette théorie, qui repose sans doute sur quelques expériences particulières faites par M. d’Escault. Ce qui est certain, c’est que Louisa de Flavey se tira de cette épreuve à son avantage, et que Charles- Jules est le plus heureux des hommes.

M me Odrinska est morte d’une façon subite et assez mystérieuse. On sait seulement que ce ne fut pas d’une indigestion.

Mistress Hudifalse et sa fille sont en Australie. On assure que M ,np di Tabani s’y est remariée, après avoir obtenu une sorte de divorce. M. di Tabani a reparu à Paris. Il ne peut plus passer pour émigré; la campagne d'Italie lui a enlevé son gagne-pain. Il déteste l’armée française, mais il espère que la bigamie de sa chère femme lui rapportera quelques menus dépens.

Miss Agnès Masterson, voyant que l’innocence ne lui avait pas rapporté un mari, est entrée dans la grande coquetterie. Elle quitte souvent sa famille; elle a habité

Londres, où on a parlé d’elle en fort mauvais termes.

Elle est maintenant h Paris, où les mauvais termes l’ont suivie. Francis de Bruneu la rencontre parfois dans des parties de jeunes gens. Il assure qu’elle songe encore à se marier, et il jure que, pour un jour si solennel, elle Honor

retrouverait toute son innocence d’autrefois. On n’ose T»nde prévoir quand ce bonheur lui arrivera. Mais il pourra lui Achète

prendre, pour quelques jours, un accès de modestie, et «te %

Francis, qui prétend connaître le monde, assure que cela quelque

suffira pour pousser à l’autel quelque jeune niais ou tte\ p

quelque vieux libertin. Nous pouvons promettre à notre pâlir cl

lecteur, du reste, que les personnages de cette histoire, nouvel

et surtout Agnès et Eilleen, n’ont pas disparu pour tou- Vautre

jours. ïun

M. de Lescombart est au Mexique. Il a un nom espa- oépri

gnol; il est à la tête d’une bande assez sagement équipée. item

Il attend que les conservateurs et les libéraux se soient tomb

exterminés réciproquement pour se découper une répu- l’am-

blique dans les provinces éloignées du centre. On dit que apçr

sa république aura une constitution fort libérale, avec reu>

un dictateur chargé de protéger et d’interpréter cette fcuç.

constitution. • . ,

On n’a pas de nouvelles de Guillaume. On soupçonne be

qu’il est rédacteur en chef d’un journal hardi dans une ils

petite ville de Belgique. • la

Honoria a épousé un neveu de Pierre-Louis. Elle affirme que son mari ressemble presque à M. Charles-Jules d’Es- r

cault, dont elle parle, du reste, à cette heure sans aucune . <3

rougeur à son mari et «à ses quatre enfants. Dans cette 1

imagination celtique, Charles deviendra bientôt un personnage légendaire. Honoria se trouve, ainsique son mari, au service de M. de llangamare.

Celui-ci ne se mariera pas. Il s’est lié d’une grande amitié avec un autre célibataire, le lieutenant-colonel

Eugène de Baltes. Ce dernier est revenu de Crimée avec ce grade, la croix d’officier de la Légion d’honneur et des états de service superbes. 11 est en ce moment en congé de semestre. 11 ne quitte pas M. de Hangamare.

Honoria raconte qu’elle a souvent les larmes aux yeux quand elle les voit tous deux assis h chacun des coins de la cheminée, regardant silencieusement voltiger les étincelles et levant parfois la tète pour sourire tristement à quelque vague souvenir. Jamais le nom d’Eilleen ou d’Agnès n’est prononcé entre eux; mais on -les voit tressaillir et pâlir chaque fois que le hasard leur apporte une preuve nouvelle des coquetteries de l’une et des galanteries de l’autre. Ces deux nobles cœurs souffrent moins des regrets d’un amour dédaigné que de la nécessité où ils sont de mépriser celles qu’ils ont aimées. Ils rougissent pour eux- • mêmes de voir l’une s’abaisser et l’autre complètement tombée ; ils leur restent attachés et dévoués, quoique l’amour ait complètement disparu de leur cœur, et, s’ils apprenaient qu’elles se sont relevées, qu’elles sont heureuses et respectables, peut-être les verrait-on sourire encore.

M. de Hangamare paraît bien vieux ; il est chauve; son beau front s’est ridé. Ses yeux seuls n’ont pas changé : ils ont gardé leur expression calme, sereine et bienveillante.

Eugène de Baltes a reçu quatre blessures; ses camarades ne comprennent pas comment il n’a pas été tué. Nul d’entre eux ne peut expliquer son étrange témérité. Il est un peu courbé et son bras gauche n’est guère robuste ; mais son regard est devenu vif et brillant, et sa voix a acquis les intonations brèves d’un homme habitué au commandement.

L’un des deux gentilshommes songe à Dieu ; son regard a pris quelques-uns de ces doux reflets du ciel auquel il

pense souvent ; l’autre attend une nouvelle guerre, et il espère que, celte fois, il sera... plus heureux.

Si la bonne Honoria n’avait pas quatre enfants à soigner, elle pleurerait plus souvent encore en voyant la fière et tranquille résignation de ses deux maîtres, comme elle dit. Mais elle ne les regarde jamais longtemps sans se sentir entraînée à aller embrasser son mari en lui disant :

— Je pense, Pierre, que les femmes sont bien sottes et méchantes aussi; et, quand je vois ces deux hommes si bons, si nobles, si. aimants, je voudrais avoir été lady Eilleen, et, oui, je voudrais avoir été même miss Agnès; je les aurais bien aimés. Toi, au moins, je t’aimerai bien, afin qu’il y ait dans cette maison quelqu’un heureux par l’amour, et une femme qui sera peut-être sotte de trop aimer, mais qui ne sera pas méchante.

Pierre, qui est un jeune gaillard sain de corps ët d’esprit, ne demande pas mieux que d’être bien aimé. Il songe au temps où il se retirera au pays d’Artois, dans quelque petit bien acheté avec les économies combinées de l’oncle et du neveu, et, en attendant, il s’en va gaiement mener les chevaux de M. de Hangamare à la promenade, en chantant la chanson que la jolie Nora lui a apprise :

Si douce était Katlileen, Kathleen, ma petite Kathlecn, Kathleen O’Moore.

Quant à l’oncle Pierre-Louis, il est toujours muet. Ses neveux, les enfants de Nora, lui tirent les oreilles et la moustache sans la moindre modération. Mais, dans le village de Flavey, il est la terreur des petits enfants et l’effroi du gros raffineur de sel, auquel il a parfois jeté des

regards sombres en apprenant que celui-ci avait parlé lestement du général.

Nos lecteurs sont de nouveau priés de ne point enseigner à ce gros raffineur le titre de cette histoire, à peu près véritable, car il jetterait un jour traîtreusement ce titre à la face du vieux sergent, qui serait douloureusement ébahi en apprenant qu’il a joué un rôle parmi les Patriciens de Paris.

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