‹ Les patriciens de Paris Charles d'HéricaultChapitre 7 sur 8 · UN MÉLODRAME DE SALON · texte numérisé non relu

UN MÉLODRAME DE SALON

Nous passerons rapidement sur les quelques semaines qui s’écoulèrent depuis la première visite de M. de Lescombart. Ses visites devinrent fréquentes, puis longues, puis journalières. Il fut bientôt connu que le chevalier Poignavant de Lescombart était accepté comme fiancé par lady Eilleen Mac Aura.

Tout le monde revint à elle; elle rentra dans sa société ordinaire, et nul ne parut se rappeler le toile général qu’on avait poussé peu de temps avant.

Elle ne se sentait pas cependant complètement heureuse. Dans son amour même il y avait des nuages , et parfois le souvenir de l’antipathie qu’elle éprouvait jadis contre celui qui était maintenant son fiancé lui venait serrer le cœur. Le chevalier était attentif et respectueux , doux et aimant aussi; certes on ne pouvait rêver un ca-

ractère plus élevé, plus généreux que celui qu’il montrait en toute circonstance ; mais quelquefois son regard prenait de ces lueurs fauves qui avaient tout d’abord frappé Eiileen ; sa voix avait des intonations sèches; ses gestes étaient heurtés et dominateurs. D’autres fois encore, il semblait s’oublier, et une nuance d’ironie venait grimacer derrière les délicates et nobles idées qu’il avait pris l’habitude d’émettre.

La jeune femme ne rencontrait pas en lui cette suavité dans la générosité, cette chaleur de conviction que développait si naturellement M. de Hangamare. Elle ne voyait pas non plus cette dignité simple et sans recherche, cette tranquille maîtrise de soi-même, cette distinction facile, cette limpidité de regard qui l’avaient frappée dans Charles d’Escault. Une ombre passait dans son esprit quand elle songeait à tout cela ; mais le chevalier ne tardait pas à deviner cette impression fâcheuse, et il savait la chasser par un gracieux élan de tendresse.

Un jour, Eiileen reçut un mot du général :

« Milady Mac Aura s’engage trop, » disait laconiquement le billet.

Elle se sentit le cœur serré, et elle devint plus réservée vis-à-vis de son fiancé. Mais alors elle vit renaître partout la froideur : les figures s’allongèrent ; la marquise de Flavey devint cérémonieuse; la comtesse Odrinska raconta quelques allusions méchantes; mistress Hudifalse ramena dans les salons la statue de la déesse Astarté; Judith et Agnès jetèrent des regards tristes, après des colloques mystérieux; M. de Lescombart se montra accablé de tristesse, et il sut si bien toucher Eiileen par un mélange de généreuses pensées, de tendres paroles et de physionomies abattues, que la jeune femme revint à lui plus attachée que jamais.

Elle se dit qu’elle l’aimait, et elle pensa que c’était heu-

reux qu’il en fût ainsi, car elle était liée à lui par l’opinion publique ; elle ne pouvait s’en éloigner sans voir recommencer, plus douloureuses que jamais, toutes les scènes qui l’avaient désespérée.

Elle avait d’ailleurs besoin de cet amour, car ses affaires d'Irlande prenaient la plus méchante tournure. Le digne M. O’FJahuttan lui avait écrit plusieurs lettres depuis quelque temps.

« Le temps solennel approche — il était obligé de le rappeler à milady — le temps fatal, le jour qui pouvait être considéré comme un second jour de naissance pour lady Mac Aura, car, selon la rencontre, ou occurrence, ou enchaînement des circonstances, milady deviendrait un tout autre être — s’il osait s’exprimer ainsi — que l’être qu’elle avait cru être jusqu’ici, et, de l’état de femme noble, de femme vénérable (il pouvait le dire); elle allait devenir quelque chose d’inexprimable, sans nom, sans position sociale, sans mère et sans père. — 11 parlait légalement et au nom de la loi, car il n’ignorait pas qu’au point de vue du langage vulgaire il se servait d’une image peu commune et d’une expression énergique en disant sans père et sans mère. — Sans père et sans mère ! cela' était horrible à penser. 11 rappelait ces considérations à milady pour lui persuader qu’il les avait toujours eues devant les yeux, et qu’il pouvait être, par conséquent, tenu logiquement comme ayant agi avec tout le soin nécessaire.

» 11 devait reconnaître cependant que tout allait au plus mal. On n'avait rien fait, sinon dépenser beaucoup d’argent, assez d’argent pour élever dix familles d’enfants légitimes, assez d’argent pour qu’il fût souvent obligé de s’essuyer le front quand il songeait à la somme placée au bas du mémoire qu’il présenterait à milady.

» L’honnête Sam, son commis, qu’il avait envoyé à

Cork pour tâcher d’extorquer le secret de M. Richard Sharphand, l’honnête Sam pouvait être dorénavant considéré comme un insigne coquin, et quand on songeait qu'il était ainsi devenu coquin pour remplir noblement son devoir de clerc d’avoué, la pensée se perdait dans la contemplation des voies inattendues dont l^Providence peu t se servir pour pousser les avoués à la perdition.

» En fait, Sam n’avait, réussi à autre chose qu’à devenir coquin. L’honorable M. Richard Sharphand avait toujours accepté à manger, à boire, à jouer, à... — Il laissait le reste à l’imagination de milady, — mais il n’avait jamais desserré les lèvres sur le point important, qui était de savoir avec quels personnages il s’était mis en relation pour avoir l’idée de ce procès — car milady se rappelait que c’était là le but du séjour de l’honnête Sam à Cork : il fallait arriver à deviner en quelles mains se trouvait l’acte de mariage* du très-honoré père de milady.

• » Au milieu de ses tribulations il avait eu, lui O’Fla-

huttan, une de ces consolations qui ravissent les esprits philosophiques et les âmes honnêtes, c’était de voir avec quel zèle et quelle intelligence le très-honorable chevalier de Hangamare s’était jeté dans cette affaire. Cet illustre gentleman — dont on peut dire à sa louange qu’il eût été digne d’être clerc d’avoué — était depuis quelque temps à Dublin, et il avait remué ciei et terre. On eût dit qu’il s’agissait de son propre honneur et de sa propre famille. Il écrivait, lui, O’Fiahuttan, ce mot. famille, simplement, avec la candeur d’une jeune fille et sans vouloir indiquer que milady songe à épouser M. de Hangamare. Celui-ci avait fait les plus merveilleuses offres à l’honorable M. Richard Sharphand pour savoir de lui où l’on pourrait trouver ce fameux acte de mariage. Tout avait été vain. M. Sharphand s’était obstiné à affirmer qu’il ne savait de quoi l'on voulait parler, puisque l’objet du procès était justement de prouver que cet acte n’avait jamais existé.

— • 9hl —

» Il était donc obligé de rappeler que l’affaire allait mal et que le temps solennel, le temps fatal, le jour du jugement approchait. »

Eilleen s’était sentie rougir en apprenant que M. de Hangamare était à Dublin et qu’il continuait à prendre un tel souci de ses affaires. 11 est vraisemblable que cette rougeur était causée par quelque sentiment- de confusion et de reconnaissance à l’aspect d’un tel dévouement; mais ce fut tout. Elle était trop habituée à voir en lui toute bonté, toute générosité, toute grandeur d’àme, pour être sérieusement touchée.

Elle reçut bientôt de M. O’Flahuttan une nouvelle lettre qui donnait un léger espoir. Il était évident cependant, au ton bref de l’épître, que le bon avoué était de plus en plus découragé.

« J’ai reçu, disait-il , plusieurs lettres du drôle que nous avons envoyé en Amérique. Dans les premières il me disait que ses efforts étaient peu récompensés, et que chercher à New-York un coquin d’Anglais, c’était, comme on dit, chercher un particulier grain de sable sur le bord de la mer. Enfin, la dernière missive m’annonce qu’il a découvert une chose de quelque importance. — Comment l’a-t-il découverte? c’est ce qu’il ne m’explique pas bien correctement.

» 11 a appris que l’intendant Dick Martinn avait en effet débarqué à New-York, qu’il y avait vécu quelque temps sous le nom de Robert Godricb, et que sous ce nom il s’était associé avec un respectable marchand yankee , pour l’achat et la vente des terrains dans les nouveaux pays. Son associé avait eu à se p'aindre de sa probité. Il n’avait pas tardé, du reste, à apprendre que le nom de Godrich était faux et cachait Martinn, lequel n’avait pas su si bien se dissimuler qu’il n’eût été reconnu par des Irlandais émigrés. L’association avait été rompue, et Marti

tinn s’était embarqué, le 18 mars 18.., sur le navire the Star, capitaine Terrier, en partance pour Liverpool.

» Le digne marchand yankee, touché par l’éloquence de notre envoyé, et encore exaspéré par les coquineries. . de son ex-associé, n’avait pas hésité à fournir toutes les preuves constatant que Robert Godrich et Dick Martinn étaient le même personnage. A la suite de ces nouvelles, M. de Hangamare est parti pour Liverpool dans l’espérance d’apprendre ce que sera devenu ce Godrich à son arrivée en Angleterre.

» J’espère que le Star 1 apportera quelque lumière, et je prie milady de se rappeler que neque semper arcum, et d’excuser cette tentative de gaieté inspirée par la première bonne nouvelle que je reçois dans cette merveilleuse affaire.»

Malgré cette lueur d’espérance et cette tentative de gaieté britannique, Eilleen comprit le peu de chances favorables que présentait son procès. Les préoccupations tristes qu’elle était parvenue à chasser depuis quelque temps revinrent avec une nouvelle âpreté. Elle était surtout affligée de voir l’affaire devenir assez grave et sa position assez compromise pour quelle dût loyalement l’exposer à M. de Lescombart.

Elle hésita longtemps. Elle craignait de perdre cet amour qui faisait actuellement toute sa joie ; et surtout sa nature délicate ne pouvait s’empêcher d’être humiliée à la pensée de cette insulte sur laquelle il allait falloir s’appesantir. Elle se décida enfin et raconta en rougissant les détails du procès.

M. de Lescombart parut écouter avec une grande indifférence. « Il avait, dit-il, une fortune qui... »

Là-dessus, Eilleen l’interrompit et lui assura que sa

1 Star, étoile.

fortune rie serait que médiocrement ébranlée, le résultat devint-il défavorable.

Le chevalier continua comme s’il n’avait pas compris cette interruption : « Sa fortune était suffisante pour donner une position convenable à la femme qu'il épouserait. Il ne possédait que des parents éloignés, n’avait à rendre compte de sa conduite à personne. Lady Mac Aura, quelle que pût être sa position de famille, était telle, que tout honnête homme devait être fier d’être accueilli par elle. C’était elle qu’il avait recherchée, elle qu’il 3imait ; toute autre considération disparaissait à ses yeux. »

Eilleen voulut continuer. Il lui adressa un sourire plein de noblesse, et, lui prenant la main, il la baisa avec une ardeur charmante.

— Gardez-moi, dit-il, votre bienveillante faveur; c’est là, croyez-le bien, mon unique préoccupation.

Eilleen rougit de bonheur. Pour la première fois, elle lui offrit ses joues à embrasser, et,, à partir de ce jour, les quelques hésitations intérieures qui la troublaient parfois encore disparurent.

A quelques jours de là, les deux amants se trouvaient l’un à côté de l’autre, bien près l’un de l’autre. Eilleen brodait en or, sur un fond de velours pourpre, les écussons des Lescombart et des Sharpharui ; le chevalier lutinait d’une main caressante une longue boucle des cheveux

de sa fiancée, et, quand les blonds anneaux lui échappaient, ses lèvres allaient les chercher jusque sur le cou blanc et rond de la jeune femme souriante. Elle se retournait parfois, pour gronder peut-être, peut-être pour rencontrer au passage ces lèvres qui venaient poursuivre, jusque sur les siennes, les paroles grondeuses.

On annonça M. de Hangamare. Le chevalier bondit ; Eilleen se leva en fronçant les sourcils et en regardant M. de Lescombart, qui avait repris son sang-froid.

Le gentilhomme normand s’avança grave, triste et bienveillant, vers la jeune femme, qu’il salua profondément.. Il ne semblait pas avoir aperçu M. de Lescombart. Eilleen lui rendit son salut avec froideur, et, lui désignant de la main le chevalier :

— Permetlez-moi de vous présenter M. de Lescombart, que vous n’avez pas vu, je pense.

M. de Hangamare salua légèrement.

— Je suis venu, milady, vous parler d’affaires fort graves, qui vous sont personnelles et qui n’eussent pas bien été traitées par lettres.

11 attendit. M. de Lescombart paraissait chercher son chapeau.

— Restez, monsieur le chevalier, dit Eilleen, vous n’ètes pas de trop là où il s’agit de mes affaires personnelles. — Vous pouvez parler, monsieur, continua-t-elle en se tournant vers Henry , M. de Lescombart a tout droit d’assister à notre entretien. Il ne convient pas que j’aie des secrets pour mon fiancé.

Elle releva fièrement la tête en jetant sur Henry un étrange coup d’œil, souriant et âpre, et qui pouvait indiquer la joie d’un sentiment de cruauté satisfait. Les yeux de M. de Lescombart laissèrent échapper un regard de triomphe. Henry avait fait un pas en arrière, comme s’il

avait été frappé au cœur. Il reprit bientôt tout son sangfroid.

— J’aurai donc, milady, l’honneur de vous écrire.

Et il se préparait à quitter la place, quand M. de Lescombart, s’approchant d’Eilleen, lui dit a qu’il ne voulait mettre nul obstacle à des explications mieux faites, paraissait-il, pour être données de vive voix que par écrit. Il avait, du reste, un rendez-vous d’affaires vers cette heure. »

Eilleen lui tendit la main avec un sourire qui disait plus d’amour qu’un baiser n’en pourrait dire, et elle le reconduisit, comme si elle eût voulu, par cet excès de tendresse et de mauvais ton, continuer à blesser cruellement M. de Hangamare.

Quand elle rentra, celui-ci la regarda de ses yeux calmes et doux, et la jeune femme ne put s’empêcher de constater qu’il était bien changé depuis deux mois. Les fils d’argent couraient plus nombreux au milieu de sa chevelure; son front s’était un peu dégarni et ridé; une expression de fatigue couvrait ses traits nobles et austères. Mais il avait le tort de rester amoureux quand il n’était pas aimé; la jeune femme le méprisait instinctivement pour cette lâcheté de son cœur; il avait, à côté de cela, le tort d’être digne de bien plus de tendresse que l’amant préféré n’en pourrait jamais mériter; Eilleen le sentait sans s’en rendre bien compte, et c’est ce sentiment qui, en éveillant en elle une sorte de haine et de désir de vengeance, l’avait disposée à la cruauté. Il était peut-être surtout coupable d’avoir interrompu un entretien d’amour. Ainsi, la jeune femme qui avait toujours été coquette et égoïste et qui devenait méchante, non-seulement ne se sentit pas én.ue par tout ce qui lui disait combien elle avait été aimée, mais elle ne songea même pas à lui savoir gré des efforts qu’ilfaisait pour son bonheur h elle, depuis si longtemps et avec un si touchant dévouement.

— Monsieur, lui dit-elle d’un ton aigre, je dois vous remercier du soin que vous prenez de mes affaires. Je vous avoue pourtant que je n’ai pas reconnu en cela la délicatesse que vous aimez à voir vanter en vous. Si un de vos amisjn’eùt interrogée en votre nom, je lui eusse dit qu’il valait mieux ne pas forcer une femme à une reconnaissance pénible. Je lui eusse dit qu’une femme délicate ne peut avoir rien de commun avec un homme qui s’est mis vis-à-vis d’elle dans une fausse position.

M. de Hangamare se sentit blessé vivement par cette marque d’injustice et d’impertinence.

— En êtes-vous tombée là, ma pauvre enfant! dit-il.

Puis, avec un geste d’autorité, imposant silence à

la jeune femme qui préparait une insolente réponse :

— J’ai deux mots à vous dire; je serai bref, et je vous prie de voir en moi un homme que respectait votre père. Je ne vous demande nulle reconnaissance ; j’ai travaillé pour l’honneur de sir Frédérick Sharphand, pour l’honneur d’une femme, votre mère, que je vénérais. Vous n’avez nulle dette à me payer. Ma position ne peut plus être fausse vis-à-vis de vous, continua-t-il en montrant d'un geste tranquille la porte par laquelle Eilleen avait reconduit M. de Lescombart. J’ai d’ailleurs mal réussi dans nion ambassade. O’Flahuttan vous a dit où en étaient vos affaires. J’ai été à Liverpool. J’ai pu retrouver le capitaine Terrier. 11 se rappelle parfaitementjjodrich. 11 sait qu’il a acheté un domaine en Angleterre. Ce Terrier avait un second qui servit de témoin, d’agent à Godrich, pour cet achat. Ce second lui a dit autrefois que Godrich prit encore, en achetant ce domaine, un autre nom, lequel il n’a pas su ou ne se rappelle plus. 11 a promis de chercher cet ancien second, pour retrouver, avec ce nom, la trace de Godrich. Il y a peu de chance qu’il réussisse; l’affaire ne serait pas, du reste, gagnée encore, quand nous pourrions mettre la main sur cet intendant voleur; le temps

presse d’ailleurs, et, d’ici à dix jours, le procès sera jugé et probablement perdu.

— Cette parole vous venge, n'est-ce pas ? dit Eilleen avec ironie.

— Je vous ai prié de respecter en moi l’ami de votre père; ce souvenir même ne m’a pas protégé. Je vous plains. Si je voulais me venger, je n’aurais qu'à vous abandonner.

— Cet abandon, ainsi que vous dites, je l’exige; et je considérerai comme une indélicatesse toute nouvelle immixtion de vous dans mes affaires.*.

— La fille de Frédérick Sharphand ne saurait émouvoir ‘ma colère. Mon amitié veille sur vous, malgré vous, et ma protection vous enveloppe jusqu’au jour où vous serez hors de péril.. Adieu, dit-il, en renouvelant ce geste qui avait déjà imposé silence à Eilleen ; attendez quelques jours, et je vous laisserai libre de me dire cette injure que je vois dans vos yeux et qui se presse sur vos lèvres.

Eilleen haussa les épaules. Henry la salua encore et sortit après avoir jeté sur elle un regard fixe et plus rempli de compassion que de tristesse.

M. de Hangamare avait quitté le salon de lady Mac Aura en se sentant pour la première fois guéri de son amour, et en remerciant la Providence qui l’avait éloigné de cette méchante femme. Il se dirigea vers l’appartement du général; mais celui-ci était absent.

Il n’était pas arrivé depuis dix ans à M. de Flavey d’étre hors de chez lui à pareille heure. Depuis près de huit jours, il menait une vie étrange. Il sortait parfois de grand matin pour ne rentrer qu’à la nuit close. On assurait même qu’on l’avait rencontré à cheval, suivi de Pierre-Louis, et galopant sur la route de Sceaux. Était-il devenu tout à fait fou !

M. de Hangamare laissa un mot qui demandait à M. de Flavey rendez-vous pour le soir même.

En traversant l’antichambre, il rencontra Honoria qui tenait une lettre, et qui, en passant devant lui, couvrit avec ses mains ses yeux remplis de larmes. 11 l’interrogea de ce ton bienveillant et doux qui lui ouvrait tous les cœurs. Nora le regarda, et, avec un sanglot convulsif, elle lui tendit la lettre, qui était de sa mère et ne contenait que quelques mots :

« Chère fille, ton père est sur le lit de mort. Il veut qu’on t’écrive, afin que tu demandes pour lui au Seigneur Jésus la force d’accomplir un devoir qui nous déshonorera peut-être tous, mais sans quoi le prêtre ne veut pas lui donner l’absolution de ses péchés. »

— Mon enfant, lui dit M. de Hangamare, ne vous désespérez pas. Votre père guérira peut-être. Quant à ce pénible devoir, j’espère qu’il le remplira. C’est là toute la vie : remplir son devoir, quoi qu’il arrive. Vous, ma bonne Honoria, ne craignez rien, vous savez que vous pouvez toujours compter sur nous.

Il lui remit sa lettre, et, la regardant avec un sourire mélancolique :

— Pleurez, mon enfant; c’est bon de pleurer. Les douleurs qui provoquent les larmes, murmura-t il en s’éloignant, ne sont pas celles qui durent éternellement.

Il était bien guéri de son amour, mais il n’était pas consolé de n’avoir pas été aimé. Et Dieu seul savait quand ce pauvre cœur, désormais solitaire, pourrait oublier cet espoir d’amour qui n’avait pourtant vécu que le temps de créer un regret !

Le marquis de Flavcy, durant ces derniers jours avait, nous l’avons dit, rompu avec ses habitudes ordinaires. Il paraissait être devenu aussi actif qu’il était resté jusqu’ici sédentaire. 11 quittait son appartement dès le matin; on le rencontrait partout. On ne l’avait pas seulement vu sur la route de Sceaux, ou galopant dans les environs de Fontenay; M rae Odrinska assurait l’avoir entrevu aux alentours de la rue de Jérusalem, et Eugène de Baltes l’avait remarqué entrant chez le ministre de l’intérieur. Cette activité, à laquelle M me de Flavey n’avait pu s’empêcher de faire allusion dans son cercle intime, dura huit jours. Fuis le général rentra dans ce sanctuaire mystérieux dont nul étranger, sinon M. de Hangamare, ne connaissait les secrets.

Le résultat de toutes ces courses ne fut pas connu. Mme de Flavey, interrogée naïvement pas miss Agnès, assura, avec un accent de sincérité facile à reconnaître, qu’elle ignorait complètement quel avait été le but et quelles pouvaient être les conséquences de ce déplacement. Seulement, le lendemain de son entrevue avec M. de Hangamare, Eilleen reçut une lettre du général. Il était toujours fort concis :

v Madame,

» Vous m’avez fait l’honneur de me demander conseil. Je vous engage formellement à abandonner le projet de mariage dont j’ai entendu parler. 11 y va de vos plus chers

intérêts. Croyez-en un homme qui n’a pas l’habitude de dire à la légère d’aussi expressives paroles.

» Flavey. »

Eilleen vit l’influence de M. de Hangamare dans l’idée qui avait dicté ce billet,- elle s’en sentit offensée et ne répondit pas. Elle le communiqua immédiatement à M. de Lescombart. Celui-ci, malgré son sang-froid ordinaire, ne put s’empêcher de tressaillir, et son regard se porta avec un froncement de sourcil, et à plusieurs reprises, sur ces mots : à la légère, qui étaient soulignés dans la lettre.

— Oui, lui dit Eilleen, ce billet est absurde et blessant, n’est-ce pas? C’est un vieillard. Et pour M. de Hangamare, qui doit être la vraie cause de cette lettre, il faut lui pardonner pour beaucoup de causes, le pauvre homme, continua Eillen avec un regard coquet.

— Et qu’avez-vous décidé ? demanda le chevalier d’un ton un peu brusque.

— Belle question, monsieur le sceptique ! Que voulezvous donc que je décide ? Mais qu’avez-vous donc, chevalier, est-ce qiie cette lettre contient quelque mot fascinateur? Vous la regardez comme si elle vous enjoignait de comparaître devant un tribunal de la Sainte-Vehme. Je vous montrerai cette physionomie dans le roman d’Anne de Geierstein. Ah! j’ai toujours oublié de vous demander si vous conaissiez à fond Walter Scott, et à laquelle de ses héroïnes vous trouvez que je ressemble..

Le Chevalier, qui lui avait jeté un regard perçant quand elle avait parlé de la Sainte-Vehme, sourit en entendant ces derniers mots.

— Je connais assez Walter Scott, dit-il, pour savoir que nulle de ses héroïnes ne m’a jamais paru ni si belle ni si

adorable que vous. Mais, ma lady, vous n’avez pas répondu précisément à ma question. Qu’avez-vous décidé après la lecture de cette lettre ?

— Encore ?. dit Eilleen en lui tendant la main et én avançant le front devant ses lèvres. Me croyez-vous un enfant, et ne savez-vous pas que les efforts de nos ennemis m’attachent à vous plus que vos plus aimantes paroles? Les paysans de ma chère Irlande disent que les chênes croissent mieux dans le vent et que la tempête qui déracine les petits arbrisseaux fait prospérer les arbres robustes. Je voudrais, continua-t-elle en s’animant, que tout le monde vous attaquât, car, plus on essayerait de me tirer loin de vous, plus je Inférais pour me rapprocher ile vous, et nous verrions qui se lasserait le plus tôt, ou de ma sympathie, ‘ou de leurs efforts. Du moins, p’est ainsi que j’ai rêvé qu’il faut aimer, conclut-elle avec une rougeur charmante.

Puis, comme effrayée de l’énergie de son sentiment, ■elle baissa les yeux en rougissant et reprit d’une voix contenue :

— Mes rêves m’ont-ils trompée ! Vous le savez, je n’ai d’autre expérience en amour que ces rêves, et peut-être me trouvez-vous une véritable sauvage.

Le chevalier se précipita sur ses mains et les couvrit de baisers passionnés.

Il la quitta bientôt, et Nora, qui se tenait sans cesse aux aguets, put saisir sur ses lèvres un sourire dont l’expression diabolique, comme elle le dit plus -tard, la fit frissonner.

« Oui, se disait le chevalier, je crois que celle-ci est bien à moi. La partie a été rude à gagner, et n’était ce coquin de Guillaume qui a disparu et dont il m’a été impossible de retrouver la trace, je pourrais chanter victoire. Allons, il aura eu peur et se sera sauvé en quelque

province éloignée. Je soupçonne cependant que je vais avoir quelque dernière bataille à livrer au vieux général. C’est un fou, dit-on, un maniaque, et pourtant je ne sais si c’est le mystère qui l’environne et que nul de nous n’a pu percer, mais il m’a toujours semblé qu’il doit être un rude homme. Je me suis dit tout d’abord qu’il est le seul, dans cette société imbécile, qui soit de taille à lutter avec moi. Les autres, Hangamare, d’Escault, Baltes, caractères froids, gens réguliers, vertus inaltérables, fit-il en ricanant, probité que rien n’entame ! Ils sont forts pour la résistance, non pour l’attaque; je ne les crains pas ! Leur respect des usages, la frayeur du scandale, les empêcheront toujours de lutter à armes égales avec moi : ils n’o<seront jamais faire le bruit qu’il faut pour m’attaçjuer en face et me vaincre. Mais ce fou ! Il ne craint rien de ce que le monde appelle une bizarrerie, une inconvenance, une folie! Oui, je dois le redouter partout! Enfin, je serai sur mes gardes. Allons, mon étoile, encore huit jours de protection, et je prendrai en ce monde la position que je veux. Ah! j’aurais dù viser à plus haut que cela! »

Honoria s’était promis de faire part h lady Mac Aura de ce sourire qui l’avait effrayée dans les yeux du chevalier. Mais elle n’en put trouver l’occasion favorable dans le courant de cette journée, et le lendemain matin elle reçut une nouvelle qui lui fit oublier toute chose : son père était mort. On ne lui donnait aucun détail; on lui annonçait seulement qu’elle ne tarderait pas à recevoir une lettre du prêtre qui avait assisté son père à ses derniers moments, et- que cette lettre devait avoir la plus grande importance.

La jeune fille alla s’enfermer dans sa chambre, qu’elle ne voulut pas quitter pendant deux jours.

La lettre annoncée arriva. Nora la lut avec toutes les marques de l’étonnement et de la colère plutôt que de la douleur. Et, chose bizarre, à peine l'eut-elle achevée,

qu’elle courut comme une folle à l’appartement du marquis de Flavey. Chose plus bizarre encore, à peine eut-elle dit quelques mots à Pierre-Louis, que celui-ci, oubliant sa gravité habituelle, courut précipitamment auprès de son maître et en revint avec l’ordre d'introduire la jeune fille.

Un quart d’heure après, Pierre-Louis sortit avec cette même hâte qui paraissait étrange en lui. 11 rentra en compagnie de M. de Hangamare.

Quand Honoria vint rejoindre lady Mac Aura, un sourire de triomphe qu’elle pouvait à peine dissimuler courait sur ses lèvres et formait un contraste avec ses yeux rougis qui paraissaient à chaque parole prêts à verser de nouvelles larmes.

Pour M. de Flavey, il avait à coup sûr perdu complètement la tète, pensa miss Agnès, car on le vit apparaître sur le seuil du boudoir de sa femme, qui faillit tomber en faiblesse. Il y avait sûrement plus de dix ans qu’il ne «s’était présenté là à pareille heure. Il indiqua poliment à miss Masterson qu’il désirait parler sans témoin à la marquise.

Agnès, en rentrant, après le départ du général, la trouva presque atterrée. Que s’était-il passé entre eux? Miss Masterson essaya en vain de le savoir. Pour la première fois de sa vie, M n,e de Flavey opposa une impénétrable discrétion aux plus adroites questions de la jeune fille. Mme di Tabani et M. de Lescombart ne tardèrent pas à apprendre qu’il se passait ou qu’il allait se passer quelque chose d’étrange. Que pouvait-ce être! Eux aussi essayèrent en vain de le découvrir.

Quelques heures après qu’il eut quitté sa femme, le général avait envoyé Pierre-Louis porter des billets à l’adresse de la plupart des personnes qui composaient la société intime de la marquise. Ils contenaient quelques mots de la main même du marquis et priaient chaque personnage de se rendre à l’hôtel de Flavey le surlendemain à trois heures précises.

Le jour suivant, M me de Flavey resta obstinément renfermée ; Agnès et Judith firent en vain mille efforts pour, pénétrer jusqu’à elle.

Le lendemain, quelques instants avant l’heure indiquée, elle se rendit dans son salon ; elle reçut les invités de son mari avec une agitation fébrile qu’elle s’efforçait de dissimuler ; et quand tous les personnages attendus furent entrés, elle alla s’asseoir pâle et émue.

Le salon, dans lequel nous avons plusieurs fois déjà introduit le lecteur, mais que nous devons maintenant plus minutieusement décrire, pour l’intelligence des scènes qui vont suivre, le salon était une chambre oblongue dont les croisées, au nombre de trois, donnaient sur le jardin. On entrait de l’antichambre par une porte^ deux battants; une portière de velours cachait cette porte, qui faisait face à la fenêtre du milieu. La cheminée se trouvait dans le fond à droite, en entrant par l’antichambre. Vis-à-vis, c’est-à-dire dans le fond à gauche, on voyait

une porte qui communiquait avec l’appartement de M. de Flavey.

Des deux côtés de la cheminée, on avait placé, perpendiculairement à la muraille, par conséquent en face l’un de l’autre, deux grands canapés. La marquise alla s’asseoir au milieu de celui qui se trouvait à la droite de la cheminée, à peu près vis-à-vis la porte à deux battants. Elle avait à sa gauche lady Mac Aura, à sa droite deux des plus vénérables femmes du grand monde parisien, la baronne de Rouchinghem et la marquise de Bruneu. La comtesse Paulowitch avait pris une chauffeuse adossée au montant droit de la cheminée et se trouvait ainsi à la gauche de lady Mac Aura. Sur le canapé vis-àvis étaient placées la comtesse Odrinska, mistress Hudifalse, miss Agnès Masterson et la marquise di Tabani.

C’était M rae de Flavey qui avait désigné toutes ces places.

Mme di Tabani n’avait pas cessé depuis son arrivée de chercher la raison de cet arrangement et elle avait plusieurs fois jeté un regard interrogateur à M. de Lescombart. Celui-ci se trouvait à sa gauche, à deux pas d’elle, un peu en arrière, de telle sorte qu’il touchait presque cette portière qui cachait la porte d’entrée.

Le chevalier était le seul homme qui eût pris place de côté. Il jetait parfois un regard perçant sur le groupe qui se trouvait en face de lui et qui se composait de Henry de Hangamare.de Charles d’Escault, d’Eugène de Baltes, d’un vieux compagnon d’armes de M. de Flavey, le général Odard, et d’un parent éloigné de lady Mac Aura, M. Sharphand ^Ayrlie, membre de la Chambre des Communes d’Angleterre.

M. Beaumont-Vernon et le comte Paulowitch se tenaient derrière ce groupe dans l’embrasure d'une croisée. Us étaient, de tous les personnages présents, les seuls qui

s'abandonnassent à une conversation suivie; les autres paraissaient livrés à une préoccupation inquiète et se bornaient à échanger quelques mots brefs.

Quand trois heures sonnèrent, le général de Flavey ouvrit la porte du fond et s’avança jusqu’au milieu de la pièce. Il vint se placer k un pas en avant du groupe dont nous venons de parler, k peu près vis-à-vis de M. de Lescombart dont il était séparé par une distance de sept k huit pas.

C’était un homme d’environ soixante ans, d’une taille moyenne, maigre, à la démarche ferme, au geste saccadé. Ses cheveux gris, taillés en brosse, sa moustache et sa barbiche blanches, sa taille cambrée, son cou roide, son port de tête hautain, tout indiquait en lui le vieux soldat et l’homme habitué à commander. Son front élevé et proéminent, sa longue figure osseuse, ses pommettes saillantes faisaient involontairement songer à ces anachorètes préoccupés de pensées profondes, tandis que ses yeux gris aux regards perçants et presque toujours inquiets indiquaient l’amour de l’observation.

Il s’était avancé avec une gravité austère et presque triste. Chacun se sentit ému. Presque tous, par un mouvement instinctif de l’àtne, rentrèrent un instant en euxmêmes pour se demander en quoi pouvait les atteindre cette menace encore vague que révélait le front plissé du vieux général. Tous devinèrent, k leur émotion intérieure, qu’ils devaient jouer un rôle plus ou moins grand dans les scènes qui allaient se passer.

Pierre-Louis entra par la porte à deux battants. Il referma soigneusement la portière, jeta à son maître un regard qui était une réponse, et il se tint debout à la gauche de M. de Lescombart, à cinq ou six pas de distance.

M. de Flavey avait baissé la tète ; on eût dit qu’une

amère pensée le faisait hésiter. Puis il releva le front et jeta autour de lui un regard empreint de sérénité. La, baronne Odrinska ne put s'empêcher de dire à mistress Hudifalse :

— Il est beau encore avec toutes ces croix et ce ruban de commandeur qui lui entoure le cou. Cela fait bien sur une cravate blanche.

— Le Dieu des armées dissipa les chariots sans recourir à ces vains hochets, qui sont la monnaie dont Baal-Zébub, le prince des mouches, paye ses esclaves.

Pendant que sa mère triomphait ainsi de l'armée française, M me di Tabani avait laissé tomber son mouchoir. M. de Lescombart s’était baissé pour le ramasser, et la marchesa lui avait dit :

— OEil ouvert ! Avez-vous vu le signe échangé entre le vieux fou et son domestique ?

Le chevalier avait haussé les épaules et s’était redressé. Le regard du général était fixé sur lui avec une autorité et une acuité telles que le jeune homme, malgré son audace naturelle, fut obligé de détourner les yeux. Mais cet acte de faiblesse ne dura qu’un instant.

— Ah ! tu veux bien m’avertir, vieil imbécile, murmura-t-il.

Et il lui envoya un coup d’œil qui était une véritable déclaration de guerre.

Il sembla que ce coup d’œil eût définitivement chassé les dernières hésitations du vieillard.

— J’ai réuni chez moi les amis de ma famille, dit-il d’une voix ferme, aux intonations brèves et saccadées ; les amis de ma famille, répéta-t-il avec une nuance d’amertume. J’ai à éclaircir devant eux divers points dans lesquels l’honneur de ma maison est indirectement engagé. Il faut que je fasse un récit. Je demande qu’on m’écoute avec patience et attention. On ne me deman-

dera pas, à moi, de respecter ce qu’on appelle le bon ton. Mon âge, ma position, mes habitudes m’autorisent h être uniquement franc. Ceux à qui je dois le respect, continua-t-il en s’inclinant du côté de M me de Roucliinghem, savent que les circonstances sont telles que je dois passer par-dessus toute considération. Je me préoccupe seulement de ce qui est juste.

11 a couru dernièrement de méchants bruits sur une jeune femme qui habite mon hôtel. Ces bruits portaient une grave accusation. La qualité de la personne attaquée, la façon intime dont elle avait été reçue chez moi, sa position de fille d’un de mes vieux amis, surtout l’estimeque j’avais prise pour elle, m’ont imposé le devoir de remonter 'a la source- de ces bruits. J’ai dù chercher en quoi et jusqu’à quel point elle pouvait être coupable.

Eilleen, qui était devenue toute rouge et qui avait commencé par baisser les yeux, releva la tête à ce mot. Mais le vieillard, dont le regard interrogeait presque à chaque phrase les figures qu’il avait devant lui, le vieillard fit un signe et ajouta :

— Je déclare, sur mon honneur, que lady Mac Aura a été victime d’un guet-apens.

Une sorte de frissonnement parcourut l’auditoire. Le cercle des hommes placés debout derrière le général se resserra. Eilleen fit un geste de stupéfaction, et tandis que la comtesse Paulowitch se rapprochait d’elle, la marquise de Flavey lui prit la main et lui jeta un regard affectueux qui était presque une demande de pardon. La bonne Odrinska baissait la tête; mistress Hudifalse restait les yeux à demi clos, comme insensible et perdue dans ses austères réflexions. La marchesa, miss Agnès et le chevalier étaient calmes, mais d’un calme qui était loin de présenter les mêmes caractères ; la marchesa se faisait évidemment violence pour paraitre indifférente ; la naïve Agnès tenait ses yeux fixés sur le vieillard avec cet intérêt

bienveillant qu’on accorderait à un conteur de légendes de l’autre monde ; pour M. de Lescombart, il gardait un sourire dédaigneux qui ressemblait à un défi.

— Vous savez tous, reprit le général, à quoi je fais allusion. Les détails préliminaires sont inutiles. Lady Mac Aura, j’en parle comme un juge, a été sans doute imprudente. Elle a été légèrement coquette. Elle n’a pas commis d’autre faute.

Vous savez tous, je disais, en quelle société elle se trouvait à Sceaux. Deux hommes qui étaient à cette partie ne s’inquiétèrent pas d’elle. Ce fut un tort. Ils eussent pu déjouer le complot. Ses deux compagnes l’avaient prise en haine. Elles s’étaient promis de la perdre. Cela pour des raisons que je sais, continua-t-il en jetant un regard de mépris sur Judith et Agnès qui soutinrent ce regard sans baisser les yeux. Le meilleur moyen de la perdre, c’était de la compromettre et de la forcer à se donner à celui dont elles s’étaient faites les complices. Elles prirent toutes les précautions pour partir sans elle. Lui, acheta la connivence des gens de l’hôtel où ils se trouvaient. La jeune femme crut qu’il n’y avait nul moyen de quitter Sceaux à cette heure avancée. Elle redouta le scandale d'une nuit passée au dehors. Elle fut forcée d’accepter la voiture, la compagnie, de...

M. de Lescombart fit un geste.

— N’est-ce point là la vérité, milady ? demanda le vieillard.

Eilleen ne répondit point; mais ses yeux brillants de colère et le regard rempli de mépris qu’elle jeta sur la marchesa donnèrent aux assertions du général une confirmation plus éloquente que toute parole.

— Quelle était alors l’intention de celui que je ne nomme pas encore. Je le sais. Il se réservait de décider, d’après les circonstances, jusqu’à quel point il était nécessaire de

compromettre sa compagne. Son but était d’en faire sa femme. Il lui suffisait que cette grande fortune ne pût lui échapper. Il crut d’abord plus habile de se l’attacher par des apparences chevaleresques. Un accident dérangea ce plan. Cet accident lui fit craindre qu’un drôle, son dodomestique, ne parlât et...

M. de Lescombart tressaillit à cette allusion.

M. de Flavey le regarda :

— Je parviens à vous intéresser.

— Peut-être, répondit le chevalier, et il reprit son attitude calme.

— 11 se décida à lier sa compagne indissolublement à lui par le déshonneur.

— Cela est faux ! s’écria le chevalier; celui auquel vous voulez faire allusion, c’est moi ; chacun le sait. Accusezmoi franchement, me voici. Puisque vous ne pouvez comprendre que celte scène que vous avez préparée, cetle scène de l’autre monde, n’a pu venir qu’à un esprit troublé, soyez brave au moins, monsieur le général, et ne m’accusez pas avec les précautions oratoires d’un avocat qui attaque et qui ne veut pas qu’on se défende. Qui a pu vous mettre ainsi au courant de mes pensées? Vous vo\ez que je suis calme; vous voulez argumenter, j’argumente.

— Ah ! cela est faux ! répliqua le général avec un sourire amer. Comment je sais vos pensées? Attendez. Vous vous êtes trouvé à Bagneux ; vous avez conduit Mac Aura dans une maison; vous vous y êtes rendu quelque temps après elle. C’était le hasard qui vous avait menés là. Vous n’aviez pu choisir votre hôtesse. Cette hôtesse était une honnête femme. Lady Mac Aura, à la suite des émotions de cette nuit, tomba dans une crise nerveuse. Par un sentiment de défiance que vos chevaleresques attentions n’avaient pu vaincre, elle avait songé à parler à cette hôtesse. Elle lui dit que vous étiez un compagnon de voyage

qu’elle redoutait. Elle l’assura que le hasard seul vous avait mis sur son chemin. Elle la supplia de vous empêcher de la voir jusqu’au malin. Elle supplia avec une telle énergie, que la brave femme, convaincue, lui jura solennellement qu’elle exécuterait cet ordre. Elle ne la quitta point. Vous vous présentâtes à la porte de la chambre où lady Mac Aura était étendue à peu près sans connaissance. Vous vous disiez son mari.

Le chevalier haussa les épaules en ricanant.

— Vous vous disiez son mari ; vous ajoutiez qu’elle était folle; vous inventiez je ne sais quel roman d’infidélité conjugale pour expliquer la conduite de votre prétendue femme. L’hôtesse tint bon. Elle eût cédé, vous ne seriez pas arrivé à votre but. Il y avait dans la chambre voisine quelqu’un que j’avais envoyé, moi, oui moi! Celui-là veillait. Il s’est tu pour éviter plus de scandale...

— Un homme brave ! dit le chevalier avec un sourire railleur.

— Un homme brave ! je le dis, et je m'y connais. Vous voulez savoir comment je suis renseigné sur tout cela ? J’ai fait ce que d’autres plus jeunes, aussi intéressés, eussent dù faire : j’ai été à Sceaux ; j’ai été partout. J’avais interrogé votre domestique...

— Ah ! c’est vous qui l’avez séquestré ! Un misérable ! Et c’est sur sa foi que vous avez dressé cet acte d’accusation ?

— C’est lui qui m’a donné les premiers éléments de cet acte d’accusation. Avec ces notions, j’ai arraché votre secret aux domestiques de l’hôtel de Sceaux; j’ai interrogé votre hôtesse ; j’ai,..

— Finissons cette scène ridicule ! Eh bien, oui, il y a quelque apparence de vérité dans ces allégations, continua le chevalier après avoir jeté un regard profond sur Eilleen, qui lui sembla plus étonnée qu’irritée. Quoi donc!

depuis quand l’amour est-il un crime? J’aimais cette jeune dame; ne mérite-t-elle pas toute passion? Je l’aime encore, et elle connaît la grandeur et le dévouement de cet amour.

Eilleen avait baissé la tète ; mais se rappelant peut-être la douceur de ces jours de tendresse qui venaient de s’écouler, elle releva le front; puis, enivrée sans doute par l’expression de cette physionomie qui n’avait jamais été ni plus fière, ni plus belle qu’en ce moment, elle jeta au chevalier un regard furtif qui lui disait d’espérer et d’aimer.

— Je veux la fortune de cette jeune dame , dites-vous. C’est au moment oh elle est à peu près ruinée que je lui ai demandé sa main. Ma fortune est assez grande, mon nom est assez noble, ma position est assez belle pour que je n’aie pas besoin de déshonorer une femme afin de l’attacher à moi. J’ai agi en dehors des règles ordinaires de la société; j’aurais dû envoyer mon notaire demander la main de lady Eilleen à... M. de Hangamare, l’ami de son père, n’est-ce pas? Car vous, monsieur le marquis de Flavey, vous ôtes invisible ; vous n’êtes sorti de votre solitude que pour cette... parade chevaleresque; et l’on ne dit pas dans le monde, pas même, il me semble, dans votre famille, que vous soyez un homme à qui il est sage de demander un conseil.

Le général, que ces sarcasmes n’avaient point paru émouvoir, lui dit gravement :

— Il en est temps encore, quittez cette maison; quittez Paris ; prouvez-moi que vous n’y reviendrez pas ; et j’en reste là.

— Pourquoi donc ? reprit le chevalier d’une voix tranquille. Mon entrée en matière a pu être cavalière et hardie, mais je n’ai fait que ce que vos ancêtres et les miens ont fait souvent au temps passé, à ce que disent les his-

toires. Votre généalogie doit vous apprendre, conclut-il en ricanant, qu’on n’a jamais reproché à un chevalier d’enlever sa belle.

L’audace railleuse de cette réponse avait stupéfait tous les hommes qui entouraient le général. Agnès et la marchesa avaient, au contraire, applaudi de leurs plus fins sourires.

Le chevalier comprit qu’il devait profiter de cette approbation et de ce silence où il avait réduit ses adversaires.

— Madame, dit-il en se tournant vers Eilleen, à vous seule j’ai à demander excuse de ma conduite. Pardonnezmoi ce que cette mise en scène de ma tendresse a eu de trop bizarre. Et si je suis arrivé à ne pas vous déplaire, quel que soit le moyen que j’aie employé et quels que soient mes ennemis, je suis le plus innocent et le plus heureux des hommes.

— Cela est trop fort, dit le marquis, d’une voix qui, au grand étonnement des auditeurs, était plutôt triste qu’irritée. Encore une fois, reprit-il, après quelques secondes de silence, je voudrais vous épargner. Vous êtes brave, vous auriez fait un bon officier. Vous vous défendez bien. J’ai pitié de vous. Voulez-vous quitter la France?

— C’est une manie, paraît-il, répondit le chevalier en haussant les épaules.

— Soit donc.

Vous avez parlé de voire nom, de votre position, de votre caractère, de votre fortune; vous ayez parlé de vos ancêtres que vous avez eu l’audace de comparer aux miens. Votre position? Vous êtes un enfant trouvé ! Voulez-vous partir maintenant ? Vous voyez que je sais tout.

— Fuir devant cette grotesque comédie! s’écria Lescombart qui avait pâli cependant.

— Cette comédie tourne au tragique , je vous en avertis.

, — Ah! Je l’espérais. Je reste.

— Vous avez été élevé par une de ces femmes qui exploitent la prostitution...

— Misérable ! s’écria Lescombart en faisant un pas.

— Taisez-vous, malheureux, vous feriez croire que cette femme était votre mère !

Lescombart recula et se mordit les lèvres; mais ses yeux inquiets et sa figure pâle prouvaient que l'émotion le gagnait. Le général s’était animé à son tour et les pommettes de ses joues se coloraient vivement. L’anxiété la plus poignante commençait à gagner presque tous les auditeurs de cette' étrange conversation.

— Vous avez été élevé convenablement, noblement n’est-ce pas? Il fallait faire honneur au nom de Lescombart que vous alliez prendre et qui est le nom d’un vieil officier supérieur, mort sans enfants. La mort vous enleva votre protectrice. Vous étiez beau, fier et' brave, adroit et rusé; vous étiez un diplomate redoutable dans les grandes comme dans les petites circonstances de la vie. Votre nom vous donna entrée dans notre monde. Vous y prîtes un rang distingué.

Vous avez parlé de votre fortune ! Vous n’avez nul patrimoine. 11 ne vous reste plus rien du gain ignoble que

voire prolectrice vous avait laissé eu héritage. Vous étiez un habile joueur. Une fois la fortune vous abandonna durant quelques mois; la maladie vous prit en même temps. Vous fîtes un faux. La police, qui vous guettait', mit la main sur vous. Depuis lors vous êtes un espion.

Un cri de douleur s’éleva; Eilleen tombait évanouie; un murmure d’étonnement et d’indignation remplit la salle. Lescombart avait fait un bond vers le vieillard.

— Arrêtez, cria celui-ci en le clouant à sa place par un geste d’autorité, ce n’est pas tout. Vous, bâtard! vous, escroc ! vous, espion ! vous avez pris le nom d’un brave militaire pour le. déshonorer. Vous êtes venu parmi nous pour' vendre nos secrets, dévoiler nos faiblesses, ou calomnier notre vie. Je laisse le reste. Mais vous avez voulu déshonorer cette femme qui est la fille de mon ami d’enfance. Vous avez même porté vos vues jusqu’à ma fille, en vous promettant de la corrompre si nous résistions. Oui, je sais ce détail aussi. Pour tout cela, il ne suffit pas que vous soyez chassé.

11 fit un geste à Pierre-Louis. Celui-ci se baissa, et avant que Lescombart , étourdi par cette véhémente apostrophe, eût le temps de reprendre ses esprits, le vieux sergent lui avait coupé la figure de deux coups de cravache. *

— Ah! s’écria le chevalier, je me retrouve. Je l’avais pensé. Voici ma vengeance !

Et, portant vivement la main à sa poche, il en lira un revolver.

Pierre-Louis était près de lui, les bras tendus; la portière devant laquelle se trouvait Lescombart était agitée comme par les mains de gens cachés derrière elle.

— Que personne ne bouge, cria le général, tout n’est pas dit. Qu’on attende !

avait baissé les yeux, et l’on voyait ses épaules soulevées par une agitation qu’elle essayait de dissimuler. Seules, la baronne de Bouchinghem, par la longue habitude de la dignité, et la jeune Agnès, par le privilège de son innocence, étaient restées calmes et attentives comme à un spectacle.

Mi Beaumont-Vernon s’était enfoncé dans l’embrasure de la croisée, tandis que le comte Paulowitch, ému par un instinct de curiosité sauvage, s’était levé pour mieux voir cette scène qui devenait tragique. Le général Odard mordillait ses moustaches en serrant les poings; M. Sharphand Ayrlie restait immobile, comme un homme qui a entendu la discussion de beaucoup de budgets. Charles d’Escault et Hangamare s’étaient jetés au-devant de M. de Flavey comme pour le protéger ; mais celui-ci les repoussa d’un geste brusque.

— Oui, reprit-il, je vais dire comment je sais toute chose. Quand deux drôles — maintenant je puis me servir des mots convenables, continua-t-il en indiquant le pistolet du regard — quand deux drôles s’associent, l’un vend toujours l’autre. C’est la loi de la justice providentielle. Votre complice Guillaume faisait dans nos antichambres le même métier que vous dans nos salons. Ce coquin songea, pour s’entretenir la main sans doute, à pénétrer vos secrets. Quand il se vit en notre pouvoir, la frayeur le fit parler. Celui-là est hors de vos atteintes. Il ne nous servit guère, du reste.

Vous aviez perdu une lettre — Ah ! ceci agite votre pistolet. — Cette lettre était explicite. Elle vous était écrite par un de vos anciens associés de libertinage et d’escroquerie, maintenant retiré en Belgique où l’a appelé un héritage inespéré. Il se plaignait vivement des demandes d’argent que vous lui faisiez et vous donnait des conseils. Voici des extraits de cette lettre :

« Je ne comprends pas la vie honnête que tu mènes : elle te conduit à la ruine, mon vieux. Tu me dis que tes projets sur la veuve irlandaise t’imposent une grande retenue, que tu es obligé de négliger tes vieilles, et de cesser de gagner toujours, afin que tu ne sois pas soupçonné de vivre de ton gain. C’est de l’ingratitude vis-à-vis de la bonne dame de Pique dont tu as su fixer les faveurs, heureux coquin. Agis vis-à-vis de ta niaise veuve comme tu as agi vis-à-vis de ladite dame de Pique; les femmes aiment ça, elles ont besoin d’une douce violence, et, crois-en un philosophe, qui n’est pas devenu tout à fait Belge, un peu de scandale vaut mieux que toutata chevalerie. On pleurera légèrement — il faut bien respecter les usages — mais après on sera à toi, et les écus avec, et on ne demandera plus qu’à repleurer delà même façon. Il me semble que Romulus ne fut pas trop maltraité par les jeunes Sabines qu’il honora de ses faveurs.

» Dépêche-toi; l’hypocrisie ne te va pas longtemps. Aurais-tu perdu la seule vertu que je t’aie jamais connue : la brutalité’ Prends garde, c’est signe de décadence.

» Tu me dis que tu es en délicatesse avec. Son Excellence ; que ton monde, le grand monde, s’endort de plus en plus; et que, comme Son Excellence a moins besoin de toi, elle te met à la portion congrue ; raison de plus pour brusquer l’enlèvement de la Sabine. Au fond, cela ne me sent pas bon. Es-tu bien sûr qu’elle ne t’ait pas jeté, la douce veuve, un peu de poudre d'or aux yeux ? Ta marchesa italienne et ton innocente aux yeux candides t’ont donné sur sa fortune les meilleurs renseignements, dis-tu. Moi, je me défie, mais, là, complètement, de ces deux vipères. L’Agnès surtout me parait d’une jolie force; nous l’enregistrerons un jour dans le régiment des hommes libres, elle fera bien notre partie, mais raison de plus pour être sur ses gardes. Je ne comprends pas bien l’intérêt qu’elles peuvent avoir à déshonorer l’Irlandaise. Ne serait-

il pas possible plutôt qu'elles s’entendissent à elles trois pour te mettre dedans? Mon bonhomme, avise.

•» Moi, je préférerais ton premier projet : la fille aînée de ton vieux fou de général te convient toujours mieux. Moins d’écus, mais une position superbe dans le grand monde. Il y aura du tirage. Mais tu me dis que la mère est un tonton que la vipère italienne et l’innocente aux gros yeux naïfs font tourner comme il leur plaît; il me semble que tu as toujours au moins un moyen de mettre ces deux gaillardes-là de ton parti. Et puis, quant à cette fille aînée, si les parents ne sont pas sages, eh bien, toutes les Sabines n’ont pas été enlevées par les compagnons de Romulus... »

Le général fut interrompu par un murmure d’indignation qui sortait de presque toutes les lèvres.

La pauvre Eilleen, après avoir relevé la tète, était retombée dans une sorte d’hébétement.

La marchesa avait mordu ses lèvres pâles.

Pour Agnès, elle gardait toujours son attitude tranquille.

Lescombart paraissait avoir pris son parti de toutes les injures. 11 attendait, le bras à demi tendu; il semblait heureux de tout ce qu’il y avait d’insultant dans celte lettre pour ses ennemis, et un sourire de haine satisfaite voltigeait sur ses lèvres.

Pierre-Louis restait indifférent à tout bruit ; il était littéralement en anét, les yeux fixés sur la main qui tenait le pistolet; on devinait qu’il avait fait le sacrifice de sa •vie et qu’il était décidé à se jeter sur le chevalier au premier mouvement de cette main.

— J’en reste là de cette horrible correspondance, reprit M. de Flavey. Elle est claire. Cela ne nous suffit pas. Un de mes amis partit pour la Belgique. Le correspondant fut effrayé de cette pièce de conviction que nous

avions entre les mains. Il nous raconta toute la vie de son ancien associé. Il nous communiqua toute la correspondance...

— Et qui fit cette belle ambassade ? demanda Lescombart.

— Que vous importe ? Vous êtes ici pour être flagellé. Qui vous permet de m’interroger, drôle ?

— Celui qui a fait cette ambassade, c’est moi, dit Hangamare en s’avançant. Et si la parole du général avait besoin d’une caution, je suis cette caution.

— Bien, cela me suffit, s’écria Lescombart. Je sais ce que je voulais savoir. A mon tour. Imbéciles, qui croyez me connaître et qui supposez que je me laisserai prendre dans ce ridicule filet I Vous m’avez attiré dans un guetapens; vous m’avez battu, moi qui serais mort cent fois pour éviter un regard railleur; vous êtes prêts à recommencer ; vous êtes dix contre un. Misérables ! Voici la réponse du bâtard, de l’escroc, de l’espion !

Et tandis que des sanglots et des cris d’angoisse sortaient de toutes les lèvres féminines, repoussant par un geste violent du bras gauche Pierre-Louis qui s’était jeté sur lui, Lescombart dirigea son pistolet sur le général, dont le regard calme et méprisant semblait l’exaspérer.

Une main vigoureuse s’abattit sur son poignet.

— Trop tard pour le début, mais à temps pour le dénoùment, paraît-il, lui cria d’une voix railleuse Francis de Bruneu, en lui serrant le poignet avec sa petite main nerveuse.

Lescombart avait fait un bond, puis, reprenant immédiatement son sang-froid, il prit l’arme de la main gauche; mais avant qu’il eût le temps d’ajuster, il se sentit saisi par les épaules. Deux camarades de Pierre-Louis venaient de sortir, eux aussi, de derrière la portière.

Lescombart rugissait. On put croire un instant qu’il

parviendrait à se dégager. Il était comme fou ; des larmes de fureur coulaient le long de ses joues ; ses lèvres écornantes lançaient les malédictions les plus insensées et les plus horribles blasphèmes, et ses yeux, injectés de sang, couraient du général à Hangamare, de celui-ci à Pierre - Louis avec des éclairs de haine inexprimable. Il produisait sur tous ceux qui le regardaient cette impression qui naît à l’aspect d’une bête fauve furieuse et enchaînée.

— Làchez-le, cria Francis de Bruneu en le regardant avec pitié.

Pierre-Louis et ses camarades obéirent, après s’être assurés, malgré les gestes impatients de Francis que Lescombart n’avait plus sur lui aucune arme.

— Monsieur je ne sais qui, dit Francis, regardez-moi, je vous prie, et laissez ces hommes mûrs. 11 paraît que vous avez fait beaucoup de métiers; je n’en reprendrai pas l’énumération, -mais je sais que vous êtes brave ; vous avez eu tout à l’heure un mot qui m’a serré le cœur. Pauvre diable ! Tenez, vous me touchez, j’ai pitié de vous.

Et s’approchant de lui tranquillement, il le souffleta.

— Ah ! misérable lâche ! toi, du moins, tu ne m’échapperas pas! cria L^scombart.

Use rua sur Francis. Mais celui-ci se dégagea un peu, le saisit par le poignet droit, et, le faisant tourner sur soimême, il l’envoya dans les bras de Pierre-Louis qui le saisit et le maintint.

— Je suis un héros bien incompris, dit Francis gravement. Je viens pourtant de faire un acte digne des anciens chevaliers.

Puis, fronçant le sourcil, il se rapprocha de Lescombart et lui dit avec un accent de dignité souveraine :

— Vous ne comprenez pas que je veux bien, pour l’honneur de la bravoure, me battre avec vous. Et quel

prétexte le marquis de Bruneu aurait-il pour croiser son épée avec la vôtre, s’il ne vous avait pas cruellement insulté.

— Francis ! s’écria M me de Bruneu.

— Ah ! ma mère, pardon ! fit le jeune homme en se précipitant à ses genoux ; dans l’émotion de cette scène et dans l’enthousiasme de ma belle action, j’avais oublié votre présence. Mais soyez tranquille, ma chère mère, continua-t-il en l’embrassant, ce malheureux ne saurait me tuer.

— D’ailleurs, dit le général Odard, il n’a pas demandé son reste et le voilà parti.

— Oui, dit alors le marquis de Flavey, et vous avez fait de l’héroïsme inutile, monsieur de Bruneu. 11 est parti, et avant deux heures il aura quitté Paris. Ses services ne peuvent plus être utiles, continua-t-il avec un sourire amer, il est démasqué.

— Ah ! alors, je regrette bien vivement de l’avoir insulté. 11 est vraiment brave; c’est tout ce que j’avais trouvé pour le consoler un peu, dit Francis en s’élançant vers la porte. Il faut que je le rattrape.

— Restez, dit le général. Je vous remercie pour mon pauvre Pierre-Louis. Tu n’avais pas dit ton dernier mot, n’est-ce pas, vieux dogue ? Tu n’aurais pas laissé tuer Hangamare, hein? Je croyais avoir pris toutes les précautions pour éviter les plus graves des inconvénients de cette scène nécessaire. Sans vous, pourtant, mon cher Francis, je ne sais pas si mes vieux camarades, continua-t-il en souriant aiix trois soldats, fussent venus à temps. Vous pouvez partir, mes amis, je n’ai plus besoin de vous. Pierre-Louis, je te les recommande.

— Madame, dit le général en s’adressant à la marchesa di Tabani, il y a, sur vous, dans la lettre que je viens de lire, un qualificatif tiré de l’histoire naturelle. Il me paraît sage de ne rien ajouter à cette épithète. Le drôle que nous venons de chasser et son associé avaient sans doute des raisons graves pour vous bien apprécier. En qualité de complice, vous avez dû leur ouvrir votre âme. Je vous dis, à vous, ce qu’il nous est défendu de dire à une femme : Sortez. Je compte que madame votre mère et votre amie, madame Gdrinska, voudront bien vous accompagner et oublier le chemin de cette maison.

Mistress Hudifalse leva les yeux au ciel et elle se préparait à lancer quelques extraits des Lamenta tions, quand la marchesa cria de sa voix aigre :

— Notre place n’est pas ici, je le sais, et nous n’ambitionnons pas l’honneur de vivre dans une' société où trône la fiancée d’un espion.

— Ah! méchante, méchante! s’écria Eilleen, que Dieu vous punisse, vous qui m’avez poussée vers ce misérable!

— Moi, grand Dieu! vous oubliez que ce sont vos coquetteries seules qui ont encouragé ce misérable, que vous couvriez encore, ce matin peut-être, de vos plus tendres baisers. C’est moi sans doute aussi qui vous ai engagée à passer une nuit entière à côté de ce charmant cavalier. Car c’est la vérité, malgré l’ingénieux roman que ce vénénérable chevalier vient d’inventer. Qui me démentira

quand je dirai dans le monde tous les détails de cette nuit... sentimentale?

— Moi ! dit M. de Hangamare, moi, qui ai passé cette nuit à veiller sur elle. Et quand Henry de Hangamare niera, quelle valeur auront les affirmations de madame di Tabani ?

Eilleen s’avança alors vers Henry et lui tendit la main. Le gentilhomme la regarda avec bienveillance et s’inclina courtoisement, mais sans prendre la main qu’on lui offrait.

Eilleen, oubliant sa conduite* passée, se redressa avec colère et, lui lançant un regard haineux, elle quitta l’appartement.

La marchesa s’éloigna en ricanant, suivie de sa mère et de la grosse Moldave, dont les soupirs étaient vraiment désespérés. Tant de dîners perdus pour toujours!

— Monsieur Beaumont- Vernon, dit le général, vous ferez. bien, je crois, d'accompagner ces dames. Les hommes comme vous sont faits pour servir de metteurs en œuvres aux ruses féminines.

Le gentleman anglais prit une pose grave et digne. Le général lui montra la porte avec colère, et le pauvre sire s’en alla la tête haute, en murmurant le nom de l’ambassadeur d’Angleterre, dont il allait réclamer la protection pour venger l’insulte à lui faite.

Il ne tarda pas à être suivi du comte et de la comtesse Paulowitch.*

— Miss Masterson, vous pouvez aller emballer vos robes. Demain matin, vous partirez pour l’Angleterre. Je vous mettrai sous la garde d’une matrone vénérable.

— Ah ! dit la jeune fille en souriant joliment ; voici le roi Léar qui se tourne vers moi. Mais, reprit-elle avec un accent touchant de dignité, j’espère bien qu’il y aura ici quelque gentilhomme qui vous dira, malgré le respect qu’on doit à votre folie, que c’est une infamie de chasser

la fille d’un gentilhomme anglais, une honnête fille, comme si c’était une institutrice scandaleuse. C’est vous qui ferez cela, si vous êtes vraiment noble, monsieur le vicomte d’Escault.

— Moi ! dit Charles-Jules avec un calme plein de mépris, je n’oserais, mademoiselle, vous disputer au correspondant de M. Lescombart. Il parait que ces gens-là seuls sont assez forts pour faire votre partie, comme ils disent.

— Vous l’entendez; il n’est pas un vieillard, lui, et il m’insulte de la plus grossière façon, dit la jeune fille en se tournant vers Eugène de Baltes.

Et elle donna à son regard une de ces expressions pleines de provocation voluptueuse et enivrante, que nul n’aurait jamais cru pouvoir convenir à ces yeux habituellement si chastes et si candides.

Eugène, attiré par les promesses de ce regard lascif, fit un pas vers elle, puis il s’arrêta, baissa la tête en murmurant : — Cette lettre !

Il se détourna pour cacher les larmes qui roulaient dans ses yeux.

. — Allons ! je suis aise de pouvoir redire en mon pays que les nobles, comme les soldats, sont des lâches en France. Mais au moins, moi, je vous domine tous, car seule j’aurai ma vengeance. Oui, continua-t-elle — et ses yeux si doux prenaient une expression nouvelle, une expression d’âpreté, de méchanceté froide et implacable. — Oui, je hais cette Irlandaise, car elle est l’ennemie de ma famille ; oui, j’ai cherché à la jeter dans la boue, et j’y parviendrai, en partie du moins, Car peu importe ce que vous ferez, elle est pour longtemps déshonorée en France, et, avant quinze jours, en Irlande, elle sera dé clarée fille illégitime. Ah ! vous ne saviez pas cela, cher roi Léar ; ni vous, pauvre amoureux mûr et éconduit ;

ni vous, fier vicomte, auquel on a préféré un chevalier d’industrie. Quant à vous, monsieur l’officier langoureux, je puis vous dire pour adieu que je me suis toujours moquée de vous. Je vais vous donner à tous la preuve la plus sûre de mon mépris : en vous interpellant tout à l’heure, monsieur de Baltes, je n’avais d’autre but que de vous faire donner un coup d’épée à votre ami M. d’Escault. Je n’ai pas plus réussi cette fois qu’il y a quatre mois. Ah ! j'en ris encore! Mais tous je vous défiede protéger contre moi votre Irlandaise.

Cette effronterie, ces aveux insolents, qui prouvaient en effet un profond mépris de ceux qui étaient là présents, avaient mis dans tous les esprits un mélange de stupéfaction et de dégoût. Le général seul écoutait celte déclaration de guerre avec une satisfaction bizarre.

— Allons, le ciel est juste, dit-il. Messieurs, veuillez vous asseoir. Voici la- comédie qui vient après le drame.

L’air calme et souriant avec lequel il prononça ces paroles augmenta l’étonnement de tous. Miss Agnès le regarda avec une sorte d’inquiétude.

— Mademoiselle, entre autres aveux, nous fait celui de la haine que sa famille porte à la famille de lady Mac Aura. Je vous avoue que depuis bien des années je n’ai pas été tenté de rire, et cependant je viens, à grand’ peine, d’échapper à une pareille tentation. La famille de miss Masterson ! cela ressemble, mais complètement, à la noblesse de M. Lescombart ! Le grand-père de mademoiselle était domestique desirFrédérick Sharphand, père de' lady Mac Aura, et la famille de mademoiselle déteste la famille de milady, parce que le grand-père de mademoiselle a volé le père de milady.

La jeune fille avait tressailli à cette déclaration. Puis, reprenant son sang-froid, elle avait jugé que le seul sentiment qui fût de mise, en face d’une telle injure, c’était

une indignation forcenée ; elle avait bondi comme une panthère vers le général. •

Celui-ci lui avait pris les deux poignets en fronçant les sourcils, et, la ramenant à sa place, il lui dit avec une froideur glaciale :

. — Cette comédie est inutile. Concentrez toute votre attention. Écoutez avec s3ng-froid. Le cas le requiert.

Votre position est grave, je vous le jure.

Puis il reprit son ton railleur :

— Le grand-père de mademoiselle, qui s’appelle aujourd’hui M. Lasham...

— Mais il est mort peu 3e temps avant mon arrivée en France, s’écria Agnès.

— Non pas. Nous savons qu’il est vivant. Il est paralytique et fort soigneusement caché dans une aile du chà teau de votre oncle, le frère de votre mère. Vous voyez que je suis informé. N’interrompez plus, et point de bonds de tigresse. 11 n’y a ici personne qu’ils puissent convaincre. Vous avez une intelligence de premier' 1 ordre.

Vous aile? juger vous-même de la gravité de la position.

Dick Martinn, votre grand-père, intendant de sir Frédérick, a été, comme voleur, condamné à être pendu, il y a un certain nombre d’années. II s’est réfugié à New- York, où il a fait un assez vilain commerce sous le nom deGodrich. Il est revenu en Angleterre.il a acheté une propriété dans le VVorcestershire, où il a été connu, jusqu’à sa prétendue mort, sous le nom de Lasham. •

— Quelle fable grotesque ! dit Agnès en s’efforçant de prendre un ton railleur.

— Écoutez, chère demoiselle, dit le vieillard avec un ton de bonhomie qui exaspérait et effrayait la jeune fille ; nous avons des certificats d’une authenticité incontestable, émanés de diverses personnes honorables, qui prouvent jusqu’à l’évidence que Dick Martinn, Godrich et Lasham

sont le même personnage. Ce n’est pas tout : le père « d’Honoria Cavanah est mort.

— Comment ? s’écria Agnès.

— Oui, bien mort. Il a déclaré devant plusieurs personnes qu’il était l’ouvrier employé par Dick Martinn pour fabriquer les fausses clefs qui avaient servi à voler les papiers de sir Frédérick. Il ajouta que ce Martinn, autrement dit Godrich, autrement dit Lasham, était enfermé dans son château et gardé à vue par son fils, parce qu’il a la manie de vouloir faire des aveux pour soulager sa conscience; que lui, Pad Cavanah, n’avait jamais osé parler, les Lasham ayant entre les mains des papiers qui prouvaient sa participation au vol. Il avait passé une vie misérable; lui, sa femme, ses enfants, et surtout la pauvre Nora, avaient été traités comme des esclaves par ces Lasham. « Il avait bien un papier (que nous possédons aujourd’hui, miss Agnès) prouvant la culpabilité du vieux Lasham ; mais, redoutant la puissance que la richesse pouvait donner à ces gens-là, il n’avait pas osé s’en servir. A celte heure, pour obéir au prêtre, obtenir un plein pardon du Seigneur Jésus et de lady Eilleen, il voulait révéler, etc., etc. »

Tout ceci doit vous paraître assez significatif. Nous ne manquons pas d’autres preuves. Je vous dis donc — écoutez-moi bien :

Il nous est indifférent que votre grand-père soit pendu, et que la gentilhommerie des Lasham soit troublée dans sa source, au détriment du futur mariage de miss Masterson. D’autre part, nous n’y tenons point et ne voulons pas vous condamner au célibat ou à épouser un convict. Mais si d’ici à dix jours on n’a pas rendu l’acte de mariage de sir Frederick, si d’ici à un mois on n’a pas restitué les sommes volées audit sir Frédérick et la valeur des bijoux volés à l’oncle de M mo de Flavey, votre grand-

père se du jugei averti vote 0' quittez M auxpc pas ; Mit latte, en, ci laie ceur nuta A du

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père sera appréhendé — vous comprenez — en vertu du jugement qui le condamne ; ses biens seront vendus en vertu de ce môme jugement qui l’oblige à restitution ; votre oncle sera poursuivi comme complice. Maintenant, quittez ce salon.

N’oubliez pas que nos hommes d’affaires se sont établis aux portes du château de votre oncle. 11 ne peut faire un pas sans mettre le feu aux poudres. La haine de votre famille contre la famille de lady Mac Aura est-elle satisfaite, et votre vengeance est-elle complète? Allez-vousen, continua-t-il avec un geste de dégoût ; je m’oublierais. J’ai eu pitié de Lescombart.Je puis jurer sur mon honneur que je n’ai jamais rencontré un caractère qui m’ait autant révolté que le vôtre.

Agnès s’en alla la tète basse ; mais arrivée à la porte du salon, elle se retourna, et s’adressant au général :

— Qui, vous m’avez battue ; mais je suis satisfaite pourtant. Je puis dire que, depuis mon arrivée ici, votre femme n’a pas eu une pensée qui ne lui ait été suggérée par moi. La pauvre femme ! je lui ai fait faire assez de sottises et. de méchancetés, malgré toute sa bonté, pour que je puisse sourire encore longtemps après que vous aurez dépensé à payer vos dettes l’argent que nous serons — peut-être — obligés de vous rendre. Puis elle m’a parlé assez intimement de son mari pour que je puisse, durant longtemps aussi, en égayer tout le Worcestershire.

Là-dessus, elle disparut.

Chacun comprit qu’il n’y avait pas à s’appesantir actuellement sur les bizarres scènes qui venaient de se passer, et le général resta bientôt seul avec sa femme.

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La physionomie du général changea ; l’expression aus- Li

tère de son visage fit place à un sourire doux et plein I**

d’une affection caressante. Il s’approcha de la marquise qui était restée comme accablée sous le coup des demie- rôt

res paroles de la jeune fille. Il s’assit à côté d’elle et, lui Ion

prenant les mains, jl les embrassa avec un mélange de ce

courtoisie respectueuse et de tendresse sincère. toi

— Cette scène a été pénible pour toi, ma pauvre en- • tri fant, dit-il , je le craignais; mais il était nécessaire qu’il au

en fût ainsi. Je n’ai jamais eu qu’un reproche à te faire, tu le sais, un reproche bien doux et par cela même diffi- Ü

cilement accepté : je t’ai toujours dit de prendre garde à r

ta bonté, et aussi, quoique cela soit pénible à dire, je t’ai i

mis en garde contre ton jugement qui est facile à égarer. Tu as ainsi accordé ta confiance à des femmes indignes, et elles ont fait de toi la complice de leur méchante politique. Là-dessus, je suis obligé de te dire une parole dure: retiens bien que rien n’est dangereux, dans cette société, comme la bonté quand elle est faible, comme l’honnêteté quand elle n’est pas intelligente. Tu peux comprendre maintenant que jamais ces indignes femmes ne fussent parvenues à mettre lady Mac Aura au banc de l’opjnion publique si chacun ne se fût dit : Telle est l’opinion de la marquise de Flavey, qui est bonne, digne de tout respect, de toute croyance. Miss Masterson i’a donné là -dessus une

leçon sur laquelle je ne veux pas m’appesantir. Que tout eela soit oublié entre nous, ma chère Albertine.

Il l’embrassa sur le front, se leva et se promena dans le salon, la tête inclinée, les sourcils froncés, puis il revint se placer devant sa femme. Sa voix avait repris le ton bref et l’accent de commandement qui paraissaient lui être habituels.

— Dans un mois nous aurons quitté Paris, dit-il, et pour toujours.

La marquise leva la tête avec un geste d’étonnement, presque de frayeur.

— Cela sera. Notre place n’est pas ici. Nous n’y saurions rester avec dignité, avec honneur. Je le sais depuis longtemps. C’est cette préoccupation qui explique tout ce que ma conduite présente de bizarrtj. J’ai voulu que toi aussi tu le saches, afin que nul regret ne vînt t’attrister. J'attends depuis des années la scène qui a lieu aujourd’hui.

Je t’avais proposé, il y a longtemps déjà, de nous retirer dans nos terres de Picardie. Là nous eussions été riches, ici nous sommes pauvres. Tu ne l’as pas désiré. Tu m’as fait remarquer que l’avenir de notre fils et l’établissement de nos filles nous imposaient le séjour de Paris. C’était une considération grave. Je me suis dit que peut-être tu avais raison. J'ai cru qu’il était convenable de sacrifier mes goûts, ma fierté, un peu de notre considération à l’avenir de ces enfants. J’ai bientôt compris que nous sacrifierions de cette considération plus qu’il n’était tolérable.

Pour briller un peu, pour tenir une sorte d’état de maison, il a fallu laisser le confortable, se soumettre à la stricte économie, même à la gène. Cela n’était rien. Mais pour voir du monde autour de soi, il fallait accueillir beaucoup de monde, presque tout le monde. Notre petit

état de maison ne nous permettait pas de trier les gens que tu t

qui étaient ou paraissaient être de notre classe. Pour tescm

briller un peu, je le répète, il fallait accepter tout ce qui ces mal

avait apparence nobiliaire, tout ce qui se présentait bien.

11 fallait n’ètre pas bien difficile sur le fond de la position, disais-jf

et ne pas trop s’enquérir de l’honorabilité et de la bonté m'jh’i

des gens. Nos parents, nos alliances, notre nom, nous noire r

faisaient aux jours de grandes réceptions un cercle bril- parue

lant, et deux ou trois fois par an, tout ce qui est vraiment scanda

noble à Paris venait ici. Mais, comme nous ne pouvions éta

donner des dîners, ni recevoir bien souvent; comme nous p n i 0lir

n’avions pas grande influence, ni un bel équipage, ni une ; ,i ,

loge aux Italiens; comme, enfin, notre petite fortune nous rangeait parmi les derniers des gens de notre qualité, bien

nous avions nécessairement dans notre intimité, outre t a ^.

quelques vieux amis, des personnages qui voulaient s’in- I -

troduire dans notre monde sans y avoir droit, et qui pas- Nçr

saient par notre porte, la moins hérissée d’obstacles. C’est |

l’histoire de notre château de Picardie, qui a de belles tours anciennes, qui avait un pont-levis et des fossés, Uf

mais dont nous avons utilisé les fossés en y plantant un T \,

jardin légumier, et dont nous avons, par économie, rem- ,

placé le pont-levis par un pont ouvert qui n’empêchera .

jamais les maraudeurs d’entrer chez nous. Tu comprends tout cela, ma chère Albertine. I

Puis, pour utiliser les plus importantes de nos connais- f .

sances au profit de nos enfants, il fallait beaucoup d’habileté, de politique, de ruse même. ,

Tout me blessait dans cette vie qui nous était imposée.

Je me suis retiré avec la réputation d’un original et même d’un fou. Je n’ai pris aucune part à cette société que tu avais formée autour de toi. Je surveillais attentivement pourtant tout ce qui se passait ici. Rien ne m’échappait.

J’espérais que les plus dangereuses conséquences dé cette fausse position seraient évitées. J’ai éloigné de toi, sans

que tu t’en doutes, bien des ennemis, des calomnies et des scandales. Je savais que je n’éloignerais pas toujours ces malheurs. Je me consolais en pensant qu’au moins alors la leçon serait complète. Tu comprendrais enfin, me disais-je, qu’il n’est pas honnête, qu’il n’est pas digne, qu’il n’est pas possible pour des gens de notre nom et de notre médiocre fortune, de vivre au milieu de la société parisienne. Tu vois le mal qui a été fait ici! Tu vois le scandale! Tu vois les méchants, les misérables, qui étaient parvenus à former la partie la plus active de ton entourage! Il devait en être ainsi. C’est la loi de notre position qui a des côtés brillants et des misères cachées. Tu me comprends bien, n’est-ce pas, mon enfant? Tu vois bien qu’au fond notre maison n’oITre ni une large hospitalité, ni un centre brillant; tu sais que nous avons besoin pour nous-mêmes des gens utiles qui peuvent s’y trouver; tu ne peux pas te dissimuler qu’on aperçoit souvent ici l’économie. Et ainsi, nos amis les plus distingués se font rares, nous gardons autour de nous seulement quelques natures d’élite ou bien ceux qui ne peuvent monter plus haut. Nous nous exposons ttux railleries que méritent ceux. qui veulent jeter delà poudre aux yeux, et qui portent, par ostentation, des bijoux en cuivre doré. Enfin nous risquons d’être déshonorés par des amis comme ce Lescombart, d’être poussés au mal par des amies comme cette Agnès Masterson ou cette marchesa di Tabani.

Avant un mois nous aurons quitté Paris. Dans notre domaine nous serons vraiment dignes, vraiment respectés. Nous pourrons exercer pour le bien, pour l’honneur de la noblesse, pour le soutien des bonnes doctrines, l’influence à laquelle les bienfaits de nos ancêtres nous donnent droit, l’influence que notre fortune, là, très -convenable , nous conservera. Peut-être mon fils avancerat-il moins facilement. Peut-être mes filles se marieront-elles plus lentement. Au moins, Édouard ne

risquera pas d’estimer une Odrinska, et ma fille ne sera Ladj pas exposée à être aimée par un Lescombart. monde

Je sais que parfois, tu t’ennuieras ; je crains aussi que M. 1

tu ne te plaignes. Mais l'a scène de ce jour te reviendra ^

en mémoire. Tu te rappelleras que la vie de campagne , du res là vie de province , la vie de propriétaire foncier est la seule qui convienne de nos jours à une famille noble. fttg

Oui, c’est là le seul moyen qui reste à la noblesse de estas

conserver une position digne et de reconquérir une po- ata

sition influente. . mr j

Là-dessus, le général se leva et embrassa de nouveau jttei!

sa femme. • attei

— 4 un mois, ma chère ; moi je pars dans quelques ta

jours, afin que tu ne trouves pas le château trop nu, ni ^

le parc trop sauvage. ïj ei

sot

val

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