JEAN-BAPTISTE DUMOUCHEL
M. Dumouchel naquit à Sandwich, province d'Ontario, on 1784, et vint dans le Bas-Canada, à l'âge de onze ans. Après quelques années passées au collège de Montréal, il entra, comme commis, chez M. Alexis Berthelot, marchand de Sainte-Geneviève. Yers l'année 1810, il ouvrit un magasin à Saint-Benoît, et épousa Mlle Marie-Yictoire Félix, sœui* du curé de cette paroisse.
M. Dumouchel était un de ces anciens Canadiens, au caractère franc, aux manières polies, à l'hospitalité proverbiale, dont nos campagnes deva-aient conserver aussi longtemps que possible le souvenir et les tradiditions. Il était connu et respecté, dans le Nord, comme les Drolet, les Franchère et les Cartier dans le Sud. Sa maison était moins bruyante que celles de ces riches marchands de la rivière Chambly, mais elle était aussi reraai-quable pai* l'hospitalité qu'on y recevait, et son commerce, quoique moins étendu, était aussi prospèi-e et plus sûr. Il fut accablé de charges publiques, et pai-vint au grade de major dans la milice, sous le lieutenant-colonel Nicolet-Lambert Dumont, seigneur des Milie-Isles.
Les faveurs du pouvoir ne l'empêchèrent pas de devenir l'un des plus ardents et des plus distingués patriotes du comté des Deux-Montasrnes. Beau-frère de
M. Girouard, ami des Papineau, des Viger, des Morin et des Labrie, il fut aussi l'un des plus dévoués partisans de ces grands citoyens dans leur lutte énergique en faveur de la liberté. Il fut un de ceux qui, n'ayant à gagner, mais tout à perdre dans l'agitation populaire, donnèi-ent la preuve la plus éclatante de leur sincérité par des sacrifices continuels.
Lorsque le gouvernement se décida à sévir contre les patriotes qui avaient pris part aux assemblées publiques, en leur enlevant les positions qu'ils occupaient dans la milice et dans la magistrature, il fut l'une des premières victimes des bureaucrates.
Il vint un moment où un certain nombre de patriotes
zélés crurent prudent de conseiller à leurs amis' et au peuple de ne pas sortir des voies constitutionnelles pour se lancer dans ceiles de l'insurreotion. De ce nombre fut l'un des fils de M. Dumouchei, devenu plus tard sénateur. Mais M. Dumouehel, rpas plus que le Dr Ohénier, ne voulut prêter l'oreille à ces conseils instpirés par l'amitié et la prudence, et, comme le héros de Saint-Eustadie, il crut que la résistaoee aux mandats d'arrestation était possible, que, dans toais les cas elle était devenue une nécessité, un devoir même.
Après le désastre de Saint-Eustache, c'est chez lui
que les chefs patriotes de Saint-Benoît se réunirent pour conseiller à leurs partisans de se soumettre et aviser aux moyens d'échapper eux-mêmes à la vengeance des bureaucrates.
M. Dumouchei s'enfuit, mais il fut trahi, à quelques milles de Saint-Benoit, par un individu qu'il avait protégé, et livi-é aux soldats de Colborne, qui l'amenèrent, les mains liées derrière le dos, à Montréal, et l'incarcérèrent dans la vieille prison.
Il fut bientôt rejoint par ses deux fils, Hercule et Camille, qu'on arrêta à la Mission des Sauvages, dans
9îi LES PATRIOTES
une cabane où ils s'étaient cachés, par M. Girouard, le Dr Masson, M. Damien Masson, etc.
M. Dumouchel supporta patiemment les ennuis et les privations de la prison. Il se mit de giûce au régime du pain et de l'eau et encouragea ses compagnons à en faire autant.
Lorsque le colonel Simp?^on fut envoyé par lord Dui'ham auprès des prisonniers pour leur annoncer que, si quelques-uns d'entre eux consentaient à signer un document par lequel ils se reconnaissaient coupables de haute trahison, tous les autres prisonnière seraient amnistiés, M. Dumouchel se montra disposé à signer ce document. Cette nouvelle preuve de dévouement et de générosité émut profondément les autres prisonniers. Le Dr Masson ne se montra pas moins généreux; il empêcha M. Dumouchel de signer en lui disant:
— Vous êtes père de famille, déjà vieux, ne vous sacrifiez pas. Pour moi, je suis jeune, que lord Darham fasse de moi ce qu'il voudi-a. Peu m'importe, j'aurai du moins sauvé le reste de mes compatriotes de l'exil et de l'échafaud.
M. Dumouchel ayant été mis en liberté, retourna à Saint-Benoit au milieu de parents et d'amis nombreux qui manifestèrent de mille manières touchantes le bonheur qu'ils avaient de le rovoii".
Inutile de peindre les scènes émouvantes qui se passaient dans les familles, quand, après des mois d'angoisses, après avoir entendu dire mille fois que tous les prisonniers devaient être fusillés ou envoyés à l'échafaud, on voyait reparaître un mari, un j>ère ou un frère chéri.
Mais les joies du retour n'empêchèrent pas le chagrin d'entrer dans l'âme de M. Dumouchel, quand il contempla les ruines de ses propriétés et calcula l'étendue des pertes qu'il avait subies. Il se remit au travail ; mais, affaibli par les privations et les ennuis de la
prison, il ne retrouva plus son énergie d'autrefois. Ses forces disparui-ent graduellement, malgré les soins et les tendresses d'une famille qui le chérissait profondément, et il mourut en 1844.
LE DR L.-H. MASSON El M. DAMtEN MASSON
Le Dr Luc-IIyaeinthe Masson et son frère, M. Damien Masson, étaient, en 1837, deux gros et grands garçons, aux yeux noirs, au teint bronzé, aux épaules robustes, au caractère déterminé. Ils étaient fils de M. Louis Masson, capitaine de milice et marchand, de Saint-Benoit. Le premier avait vingt-six ans et l'autre vingt-un ans.
Après un bon coui-s d'études au séminaire de Montréal, le Dr Masson avait étudié la médecine sous le célèbre Dr Eobei't Nelson, qui n'eut pas de peine à inculquer à son jeune élève ses principes politiques comme sa science médicale. Pendant le choléra de 1832, son patron, étant tombé malade, le chargeait de le remplacer auprès des émigrés à la Pointe-Saintr Charles, et, le 1er août, on l'envoyait à Beauharnois prendre la place du Dr Fleming, qui venait de succomber à l'épidémie. D'un caractère et d'une constitution à toute épreuve, le jeune étudiant en médecine avait accepté avec plaisir les missions difladles et dangereuses qu'on lui confiait.
Il fut reçu médecin en 1833, demeura quelques années à Beauharnois, et alla s'établir à Saint-Benoît. Il arrivait bien : la paroisse était en feu. Il eut bien garde d'amortir ce feu ; il l'activa, au contraire, en s'enflammant lui-même.
La parole et l'exemple des Girouard et des Chénier, dont il devint l'ami intime, ne pouvaient manquer de surexciter une nature aussi hardie. Il ht si Lien, qu'au
bout de quelques mois, il était considéjé connue l'un des chefs des patriotes du comté des Deux-]\Iontagiio.s.
Le 10 juin 1837, il était nommé secrétaire de la grande assemblée tenue à Sainte-Scholastique, sous la présidence de Jacob Bai'celo, poui- protester contre les propositions de lord John Eussell.
Le 6 août 1837, il allait^ à la tête d'une centaine de patriotes des Deux-Montagnes, à l'assemblée du comté de Yaudreuil, et prenait la parole à la suite d'O'Callaghan et d'Ovide Perrault, le jeune et poi)ulaire représentant de ce beau comté.
Comme le doctem- était commissaire des petites causes et juge de paix pour le district de Montréal, il reçut une lettre de M. "Walcott, le secrétaire de lord Gosford, lui demandant compte de sa conduite aux assemblées de Yaudreuil et des Deux-Montagnes.
La réponse fut courte.
M. Masson i-épondit qu'en sa qualité de sujet anglais, il avait le droit constitutionnellement d'exprimer ce qu'il pensait de l'administration des affaires publiques.
Cette réponse fut suivie d'un ordre général qui annulait dans tout le pays les commissions dea officiers de milice, commissaires et juges de paix, dont la loyauté était suspecte.
Deux joui's après, des mandats d'aiTestation étaient émis.
Deux huissiers se rendirent à Saint-Benoît pour arrêter le Dr Masson et quelques autres chefs patriotes ; mais l'accueil peu rassui'ant que le peuple leui* fit, quand il apprit le but de leur voyage, les effraya, et ils s'en retournèrent comme ils étaient venus, sans tamboui- ni ti'ompette, heureux d'en être quittes à si bon marché.
Dans l'après-midi du 14 décembre 1837, au moment oii l'héroïque Chénier tombait sous les balles des bui-eauciates, Girod arrivait à coui'se de cheval à Saint-
Benoît, se rendait chez M. Girouard et disait qu'il venait de Saint-Eustache chercher des secoui's. Le Dr Masson et son frère Damien lui reprochent d'avoir quitté le champ de bataille, et le traitent de lâche et de poltron. Girod, furieux, tire un pistolet, mais le Dr Ma s >n l'aïu-ait assommé d'un coup de tisonnier si son fjère ne lui eût pas arrôté le bras.
■ — Nous n'avons pas de temps à perdre, dit M. D: mien Masson à son frère, allons au secours de Chénioiavec tous ceux que nous pourrons soulever et entraîner, nous emmenons Girod avec nous.
— Oui, dit le Dr Masson, qui avait une carabine à la main, allons, Gii'od, nous verrons qui est un lâche.
Ils partirent, Girod avec eux, enrôlant tous ceux qu'ils pouvaient rencontrer. AiTÎvés à mi-chemin, ils s'arrêtèrent chez un nommé Inglis. Pendant qu'ils se chauffaient, Girod se glissa furtivement dans une chambre de la maison, s'élança par la fenêtre dans la cour, monta dans la voiture d'un cultivateur, et se sauva au grand galop du cheval, du côté de Sainte-Thérèse. On sait que, poursuivi et trahi, il se faisait sauter la cervelle, quelques jours après, à la Pointe-aux-Trembles, au moment où il allait être arrêté.
Inutile de dire combien la fuite de Girod consterna ceux qui avaient eu confiance en lui. Bientôt, les p: triotes échappés au massacre de Saint-Eustache, commencèrent à an-iver et racontèrent les tristes événements dont cette paroisse venait d'être le théâti'e.
Chénier mort... Girod disparu... on comprit que tout était fini, et on décida qu'il fallait déposer les armes et recevoir les troupes, le drapeau blanc à la main.
Les chefs ayant résolu de quitter Saint-Benoît avant l'arrivée des troupes, afin d'échapper à la vengeance des bui-eaucrates et de rendre plus acceptable la soumission des gens de cette paroisse, le Dr Masson et
son frère Damien pai-tii-ent, lorsqu'il n'y avait plus un moment à peixire, et se dirigèrent vers le sud, du côté des Etats-Unis. Ils avaient traversé le fleuve, à la tête du canal de Beauhai-nois, et se croyaient en sûreté, loi*8qu'ils fui-ent arrêtés par un parti de volontaires stationné au fort du Coteau-du-Lac. Ils avaient été vendus par un batelier, un traître et un lâche, qui, les ayant reconnus, était allé, après avoii' reçu leur argent, avertir le colonel Simpson.
M. Masson et son frère Damien furent conduits au corps de garde du Coteau où ils passèrent la nuit. Le capitaine Mcintyre, qui commandait les volontaires, étant tombé de son cheval, s'était blessé assez gravement. Il demanda au Dr Masson de le saigner. Les volontaires anglais jetèrent les hauts cris ; ils ne pouvaient comprendre que le capitaine consentît à se faire saigner par un rebelle. Le capitaine, qui était un homme d'esprit, se fit saigner quand même, et ti-ou va que le docteur avait la main aussi sûi-e qu'un bureaucrate.
Pendant la nuit, le Dr Masson fit semblant de dormir afin de tout voir et de tout entendi-e. A chaque instant, des volontaires entraient dans l'appartement où il était couché, lui mettaient presque la chandelle sous le nez pour l'examiner, et disaient en le regardant :
— Quel dommage 1 c'est un beau jeune homme. Je ne voudrais pas être à sa place.
— Non, disaient les autres, car notre colonel vient d'avoir la nouvelle que les prisonniers, en ai rivant à la ville, seront jugés par la coui* martiale et fusillés, une demi-heure après.
M. Masson n'aurait pu s'empêcher de rire parfois, s'il n'avait pas fini par croire que ces volontaires disaient la vérité. H le crut tellement, que, le lendemain matin, il demanda au colonel Simpson s'il n'y aui-ait pas moj-en de le faire fusiller dans l'enceinte du
fort, afin d'en finir plus vite. Le colonel le rassm-a en lui disant qu'il ne fallait pas ajouter foi à toutes ces histoires de fusillades.
Le lendemain, M. Masson fut conduit avec son frère à Montréal. En arrivant dans le vestibule de l'ancienne prison de Montréal, ils ti-ouvèrent M. l'abbé Blanchet, ]« curé patriote de Saint-Charles, qui venait d'être aiTêté. Après quelques poui-parl ers entre le procureur généi-al Ogden et le shérif, les prisonniers fui-ent attachés avec des cordes les uns aux auti-es, et escortés jusqu'à la prison par une compagnie de carabiniers sous le commandement du major C. Sabrevoia de Bleury.
M, Masson trouva dm* d'être enfermé dans une cellule à peine assez grande pour le contenir, avec une livre et demie de pain par jour et le plancher nu pour Ut.
Un jour, il demanda au shérif qui lui avait ôté tout son argent, de lui remettre quelques piastres dont il avait absolument besoin ; le shérif refusa. Alors le Dr Masson, qui faisaitde la bile depuis longtemps, jugea que c'était le temps de s'en débarrasser ; il fit au shérif une terrible semonce qui l'impressionna, oai* il alla aussitôt s'en plaindre à M. Girouard.
— M. Masson ne vous a rien dit de trop, se contenta de répondre M. Girouard.
Les prisonniers, fatigués de cette vie de privations et d'anxiété, demandaient vainement qu'on fit leur procès et qu'on décidât de leui* sort. Colborne hésitait, retardait. Enfin, lord Durham an-iva, et l'on sait comment il régla cette épineuse question. Le Dr Masson fut exilé aux Bermudes.
Permission ayant été donnée aux exilés, la veille de leur départ, de voir leurs familles, Mme Masson se rendit à la prison pour faire ses adieux à ce fils qu'elle aimait tant.
C'était une noble femme. Elle avait résolu de fortifier son fils par son courage et sa résignation, au lieu de l'attrister par le spectacle de ses larmes. Elle tint parole ; dominant son émotion, elle lui dit en le quittant :
— Mon fils, tu pars pour l'exil, tu as voulu te sacrifier pour tes compagnons de prison. Sois courageux jusqu'à la fin. Je suis fière de toi. Je me consolerai dans ton absence en pensant que Dieu m'a donné des enfants aussi bons patriotes et dignes de moi.
Les femmes de Sparte n'étaient pas plus héroïques.
Le Dr Masson, après son exil, alla se fixer à Fort- Covington, dans l'état de New-York, revint dans le pays, quelques années plus tard, pratiqua comme médecin, fut élu député du comté de Soulanges, et mourut à un âge assez avancé.
PIERPE AMIOT
C'était un dur régime que celui de la prison de Montréal en 1837 et 1838, un véritable régime de prison d'Etat, qui tue plus lentement, mais presque aussi sûrement que l'échafaud.
Sans les secours généreux donnés aux prisonniers par des parents ou des amis, un grand nombre aui-aient succombé. On leur donnait poui* toute nourriture une livre et demie de pain par joui- et un gallon d'eau, une cellule où un homme pouvait à peine se retourner quand il était couché, point de lit ni de paillasse, pas même une couverture.
Il est facile de s'imaginer l'effet que produisait un pareil régime sur des hommes habitués à bien vivi-e, et en proie aux angoisses les plus douloureuses. Parmi ceux qui ne purent y résister, il faut placer au premier rang M. Pierre Amiot.
Fait prisonnier près du champ de bataille de Saint*
Charles, où il s'était battu bravement à côté des Marchesseault et des Hébert, il tomba malade peu de temps après son entrée dans la prison.
H était reconnu par tout le monde, constaté par les médecins, que c'était le régime de la prison qui le tuait, que le bon air, une nourriture saine, et les soins de la famille le rendraient à la santé. Toutes les démarches tentées pour le faire sortir furent inutiles. Il avait montré trop de dévouement à la cause nationale pour exciter la pitié de ses geôliers.
Il ne sortit comme les autres qu'au mois de juillet 1838, en vertu de l'amnistie proclamée par Durham.
La liberté, les soins les plus empressés, les sympathies les plus touchantes le ranimèrent un peu, mais ne purent le sauver; il mourut au mois de janvier suivant.
M. Amiot était, en 1816, un bon cultivateur de la paroisse de Yerchères, lorsqu'il fut élu pour représenter, dans la Chambre d'assemblée, le comté de Sm-rey, qui comprenait alors les comtés de Verchères et de Chambly.
Les patriotes crurent qu'ils auraient en lui un défenseur énergique de leurs droits, un vaillant soldat dans la lutte que les Papineau et les Bédard soutenaient contre la bui'eaucratie.
Ils ne se trompèrent pas.
Pendant vingt ans, il fut fidèle au di-apeau, combattit sans relâche, et se distingua par des actes de sacrifice et de courage. Ayant, en 1827, agi comme vice-président d'une assemblée publique convoquée à Verchères, dans le but de demander le rappel de lord Dalhousie» le gouverneur lui demanda compte de sa conduite.
Il refusa de répondre et fut destitué comme capitaine de milice.
En 1830, lors de la division du comté de Surrey, il fat élu par le comté de Verchères, et le gouvernement
lui donna le grade de major dans la milice. H continua de mériter la confiance des pati-iotes et fut de nouveau destitué pour avoir assisté à l'assemblée de Saint- Charles.
Prêchant d'exemple comme de parole, il prit l'e fusil en 1837, et se rendit à Saint-Chai'les pour faire le coup de feu. Il se distingua pai-mi cette poignée de braves qui, mitraillés à bout portant, entourés par les soldats de Wetherall, sans chef et sans munitions, se battirent à la fin à coups de crosse de fusil. Quand il jugea que tout était fini, lorsqu'il eut vu tomber à côté de lui presque tous ses compagnons d'armes, il chercha son salut dans la fuite et réussit d'abord à faire son chemin à travers les balles et les boulets. Mais il fut bientôt arrêté, enchaîné et conduit à la prison de Montréal, où, comme nous l'avons dit, l'humidité, le mauvais aii" et les privations détruisirent en peu de temps sa constitution.
Mieux eût valu poui' lui moun-ir sur le champ de bataille, que de s'éteindre si tristement dans les murs d'une prison ; c'est ce qu'il disait quelquefois, mais il ajoutait que ce n'était pas sa faute si les balles l'avaient épargné à Saint-Charles.
M. Amiot n'avait pas beaucoup d'instruction ; il ne savait à peu près que ce qu'il avait appris de lui-même; mais c'était un homme d'un esprit solide et sui-tout d'un caractère d'airain. Comme cet autre patriote de 1837, auquel le geôlier demandait ironiquement qui il était, il aurait pu répondre : — J'su-t-un homme.
Oui, c'était vn homme, et c'est tout dire.
LOUIS LAÇASSE
Parmi les patriotes de 1837, et au premier rang de ceux qui se sont distingués à la bataille de Saint-Denis, il faut placer M. Louis Laçasse. C'était un homme brave, déterminé, un véritable patriote qui n'hésita pas
à sacrifier la belle position d'assistant-shérif qu'il occupait en 1837, et à risquer sa vie comme sa fortune pour la cause de la liberté.
Tout jeune, il avait fait la campagne de 1812-1813, sous M. de Joliette, et avait montré pom* défendre le di*apeau anglais le même courage qu'il déploya plus tard conti'e ceux qui voulaient faire de ce drapeau un emblème d'oppression.
La guerre terminée, Louis Laçasse, dont la conduite avait été plus d'une fois remarquée par ses chefs, se retii-a avec le titre d'enseigne, et retourna à Saint- Denis où il se maria, et se fit une excellente position. Lorsque la lutte éclata entre les bureaucrates et les patriotes, il ne put s'empêcher de prendre part à l'agitation, et de tout sacrifier plutôt que de subir en silence les injustices et la tyi'annie d'une bureaucratie violente.
L'expérience et le goût des armes qu'il avait acquis dans la guerre de 1812, firent que le Dr Nelson jeta les yeux sui' lui pour organiser, conjointement avec le capitaine Jalbert, la petite armée destinée à se battre contre les vétérans de "Waterloo.
A la bataille de Saint-Denis, il fit son devoir à la tête de sa compagnie. Il était à côté de Saint-Germain lorsque celui-ci fut tué, avec deux autres Canadiens ; il fut lui-même blessé par un éclat de pierre arraché au mur de la maison au premier coup de canon.
Yers le milieu de la joui'née, le capitaine Laçasse Bortit de la maison pour se battre plus à l'aise.
La bataille finie, il regagna sa maison où il ne trouva personne. Sa femme et ses enfants étaien t allés au presbytère se metti-e sous la protection de M. l'abbé Demers.
Du grenier, les enfants avaient vu tout le combat,
et l'une des petites filles, agenouillée dans la fenêtre, avait prié Dieu tout le temps.
Obligé, comme les autres, de fuir après la défaite de Saint-Charles, il se dirigea du côté des Etats-Unis, et mit dix-huit jours à atteindre la frontière. Il eut beaucoup à souffrir pendant sa fuite du froid et de la taim.
Quand il vit, en 1838, qu'on méditait une nouvelle insurrection, il enti-eprit de retourner au Canada pour se mettre de nouveau au service de la cause. La frontière était garnie de sentinelles ; il eut recoiu's à toutes sortes de stratagèmes poui" tromper la vigilance, simulant la folie, faisant le sourd-muet. A un certain endroit, il put passer à travers une compagnie de soldats, grâce à son beau-frère, M. Germain Lespérance, qui le cacha sous une charge de foin et de légumes.
Eendu à Saint-Denis, il s'installa dans le grenier de sa maison, et réussit, pendant trois mois, à se dérober à la vengeance des bureaucrates. Ceux-ci vinrent plus d'une fois dans sa maison pour obtenir des renseignements, et ils les entendit souvent dire à sa femme qu'ils ne le ménageraient pas s'ils mettaient la main sur lui. La nuit, il sortait poui- prendre part à des réunions de patriotes.
L'insurrection de 1838 fut si courte qu'il n'eut pas le temps, heui-eusement pour lui, d'y prendre part; toutefois, il fut obligé de se réfugier de nouveau aux Etats-Unis. L'amnistie ayant été accordée aux patriotes de '37, il revint au Canada, heiu'eux de revoir son pays bien-aimé, mais pauvre, inquiet sur l'avenir de sa famille. Il ne regretta pas ce qu'il avait fait pom- la cause de la liberté ; il était de ces hommes à qui les nobles satisfactions du patriotisme et du devoir accompli suflSsent; mais il lui fallait bien reconnaître que son dévouement avait brisé son avenir. Il ne put jamais refaire sa situation, renouer complètement le fil de sa
destinée. Après avoir tenté la fortune en divers endroits, il retourna dans sa chère paroisse de Saint-Denis où il moui-ut en 1868, à l'âge de 75 ans.
SIMÉON MARCHESSEAULT
Siméon Marchesseault était, en 1837, huissier de la com' supériem-e pour le district de Montréal, et demeurait à Saint-Charles. C'était un homme de bonne %ui-e et de bonne mine, intelligent, actif, chaud patriote. Ayant passé quelques années au collège de Montréal, et enseigné à Saint-Charles, il avait une assez bonne éducation qui lui donnait de l'empire STU- le peuple. Il en profitait pour prêcher partout la cause populaire et surexciter les esprits contre le gouvernement et la bureaucratie. Présent à toutes les assemblées qui précédèrent l'insurrection, toujours prêt à appuyer les propositions les plus énergiques, partisan enthousiaste de Papineau et de Nelson, il brillait au premier rang parmi les patriotes du comté de Chambly-
Il ne se contenta pas, comme quelques uns, de pousser le peuple à la révolte par des paroles enflammées ; il fut l'un des premiers à prendre le fusil et à organiser le camp de Saint-Charles.
Il se distingua par son dévouement et son activité dans les joui-s qui précédèrent la bataille, et, lorsque le canon commença à gronder, il donna l'exemple du sang froid et de la bravoure à ceux qui l'entouraient.
C'est lui qui prit le commandement des patriotes renfermés dans le camp, après le départ du général Brown pour Saint-Denis.
Ils étaient là, une centaine de braves, derrière des remparts formés de troncs d'arbres, se battant en dé. sespérés contre des troupes aguerries et trois fois plus nombreuses. Bientôt le camp fut entouré, les boulets brisèrent les remparts, et le massacre commença.
Marchesseanlt chercha alors, ainsi qne plusieurs autres, son salut dans la fuite.
Il lança son cheval au milieu des soldats anglais et reçut, en franchissant les remparts, une balle qui alla se loger dans une liasse de papiers qu'il avait dans sa poche d'habit.
H se dirigea vers le village, entra dans sa maison qui était déjà en feu, j prit des papiers importants, courut à son étable mettre en liberté ses animaux afin de les empêcher de brûler, et passa plusieurs fois, sans être reconnu, heui"eusement, au milieu des soldats qui avaient mis le feu.
Il put alors se cacher facilement, et, quelques jours après, il partait, avec le Dr î^elson et quelques autres patriotes, poui* les Etats-Unis. Après avoir souffert de la faim et du froid, s'être égaré plusieurs fois dans les bois et avoir échappé à mille dangers, ils furent arrêtés sui' la frontière par des volontaires, et conduits à la prison de Montréal.
Marchesseault, toujours dévoué, fut un des huit qui consentirent à se sacrifier pour leui'S compatriotes, et il fut exilé aux Bermudes. Lorsqu'il revint au Canada, il s'établit à Saint-Hyacinthe, et reprit ses anciennes fonctions d'huissier.
M. Marchesseault était né à Saint-Ours ; son père et sa mère étaient descendants d'Acadiens.