ODELLTOWN
Les patriotes, partis de Napierville le 9 au matin, an-ivèrent à LacoUe, le soir, vers cinq heui-es. Leur marche ne fut troublée que par quelques coups de fusil qu'ils reçurent en passant sur le pont de Lacolle. Comme ils étaient fatigués, ils accueillirent avec plaisir l'ordre de se préparer à passer la nuit à Lacolle.
Un incident fâcheux leur causa beaucoup de malaise. Yers huit heures, lem* général, le Dr Nelson, leur était ramené prisonnier, pieds et poings liés, par un détachement de patriotes qui prétendait l'avoir an-êté, lorsqu'il était en train de passer la frontière.
Les chefs du détachement avaient eu l'intention de le livi'er immédiatement à l'ennemi, et il eut toutes les peines du monde à se faire ramener au camp ; sans les capitaines Nicolas et Trudeau, il n'y serait pas revenu.
La confiance des patriotes fut ébranlée, et, un moment, ces pauvi'es gens se croyant trahis, eurent l'idée de se débander, mais Nelson protesta avec tant d'énergie conti'e les intentions odieuses qu'on lui prêtait, qu'il les convainquit de son innocence. Il ne manque pas de gens qui croient encore que, pris de découi-agement et effrayé de la responsabilité qu'il assumait, il voulut réellement s'évader. En l'absence de preuves certaines, mieux vaut croire qu'il était allé en avant poui' faire, comme il le prétendit, une reconnaissance. Nelson jura à ses soldats qu'il leur prouverait sa sincérité en les conduisant, le lendemain matin, à Odelltown, où l'ennemi les attendait.
Odelltown, situé à trois milles de Lacolle, est un point sti'atégique important, une base d'opération précieuse dans une guerre enti'e le Canada et les Etats- Unis.
Odelltown et Lacolle au pouvoir des bureaucrates, c'était la ruine des plans de Nelson qui se trouvait privé de ses communications avec les Etats-Unis pour avoir des secoui-s ou opérer sa retraite en cas de défaite. Tous les patiuotes, convaincus de l'importance d'enlever ce poste à l'ennemi, se couchèrent satisfaits de la résolution qui venait d'être prise. Le lendemain, 10 novembre, ils furent sur pied de bonne heure et partirent pom* Odelltown au nombre de quatre à cinq cents, armés, comme nous l'avons dit. Il était entendu que les pati'iotes qui n'avaient pas de fusils prendraient ceux des ennemis qui seraient tués pendant le combat.
Les volontaires, au nombre de trois cents, étaient bien armés, pourvus de munitions, en possession d'un canon, et fortement retranchés dans l'église d'Odelltown. Les chefs patriotes virent bien que le combat serait rude, la victoire difficile à gagner ; mais il était trop tard pom* reculer, il fallait marcher.
La petite armée s'avança en trois colonnes, celle du centre sous le commandement du major Hébert, la di'oite commandée par Hindelang, qui avait pour lieutenant M. Hypolite Lanctôt, et la gauche sous les ordres du général en chef Nelson.
Ce fut la colonne du centre qui essuya, la première, le feu de l'ennemi ; le cheval du major Hébert, atteint légèrement jjar un boulet de canon, renversa son cavalier et s'élança à bride abattue à travers les champs. Hébert se releva aussitôt, et, voyant le danger auquel la colonne qu'il commandait était exposée en suivant le chemin public, donna ordre à ses soldats de se diviser et de se joindi-e aux colonnes de la di-oite et de la gauche, qui s'étaient embusquées, l'une derrière une
grange, et l'autre derrière une clôture construite partie en bois et partie en pien-e. De ces deux postes les patriotes entretinrent pendant près de cinq heures un feu noui-ri sm* les volontaires qu'ils atteignaient difficilement, et seulement, lorsque pour tirer, ceux-ci apparaissaient aux fenêtres de l'église.
Il y avait parmi les patriotes des chasseui's dont le tii- était admii-able, et qui, répétant ce que les Laflèche et les Boui-dages avaient fait à Saint-Denis, culbutaient chaque soldat qui se présentait, la mèche à la main, pom- faire partir le canon placé devant l'église.
Les volontaii-es, fui-ieux des ravages que faisaient parmi eux les balles des patriotes embusqués derrière la clôture et sui-tout derrière la grange, résolui-ent de leui* porter un coup mortel en mettant le feu à cette grange. Après plusieui'S tentatives qui leui* coûtèrent la vie de sept ou huit hommes, ils réussirent ; bientôt la grange s'écroula, et les patriotes, privés de cet abri, allèrent joindre ceux qui combattaient derrière la clôture, où la position n'était pas aussi avantageuse.
Pour comble de malheur, vers quatre heures, les munitions des patriotes étaient presque épuisées, les volontaires recevaient un renfort de cent hommes de Caldwell Manor, et, quittant l'église, se préparaient à cerner les pati-iotes.
*' Nous sommes perdus," dit le brave major Hébert à ceux qui l'entoui'aient. Un conseil des officiers fut improvisé à la hâte, et l'ordre de retraiter fut donné. La retraite se fit en assez bon ordre ; les volontaires, fatigués du combat, ne jugèrent pas à propos de poursuivre les vaincus.
Quelle fut la conduite de Nelson pendant cette journée ? Il est étonnant que les opinions soient si partagées à ce sujet ; les uns disent qu'il s'enfuit au commencement de la bataille, les autres affirment qu'il se comporta bien pendant l'action et ne disparut qu'à la fin du
combat. Il paraît certain, malheui-eusement, qu'il partit plus tôt qu'il n'aurait dû le faire, cherchant son salut dans la fuite, pendant que les pauvi-es gens qu'il avait jetés dans l'insuiTcction se battaient et tombaient en braves.
Parmi ceux qui se distinguèrent le plus il faut citer, Hindelang, qui, s'exposant au feu de l'ennemi avec le plus grand sang-froid, disait à ses hommes : '* En avant, mes amis, ne craignez rien, les balles ne vous feront pas plus de mal qu'à moi."
M. Hypolite Lanctot eut un de ses parents tué sous ses yeux, et un autre blessé grièvement, pendant qu'ils se battaient tous deux avec bravoure.
Les patriotes comprenant qu'après cette défaite tout était fini, se débandèrent à quelques milles d'Odelltown. Un bon nombre furent arrêtés en voulant franchir la frontière ; plusieurs pai-vinrent à s'évader ; les aut)-es s'en retoui-nèrent dans leurs foyers. Il y en a qui vécurent pendant des mois dans leurs caves, leurs gi*eniers ou leurs granges afin d'échapper à la vengeance des bui'caucrates.
Environ deux cent pati'iotes, commandés pai- l'énergique Malhiot, avaient formé un camp à la montagne de Montarville ; ils se dispersèrent avant l'arrivée des ti-oupes envoyées de Sorel poui* les soumettre. Les patriotes de Beauharnois en firent autant ainsi que nous l'avons déjà dit.
Aloi's commença l'œuvre de la vengeance.
EXPIATION ET TENGEANCE
Bureaucrates, volontaires et soldats parcoururent en tous sens les comtés situés au sud du Saint-Laurent, pillant, dévastant et bi-ûlant les maisons et les granges des patriotes, accablant les femmes et les enfants de mauvais traitements et les lançant sur le chemin public par des temps affreux, obligeant de pauvres mères d'aller, pendant la nuit, suivies de leurs enfants, mendier l'hospitalité. On pouvait suivre Colborne et ses farouches soldats à la lueur des incendies qui illuminait leur marche triomphale. Ils furent sans pitié et d'autant plus braves et insolents que les hommes ayant fui pour ne pas tomber enti-e leurs mains, ils ne rencentraient partout que de pauvres femmes et d'infortunés enfants sans défense et sans protection.
Que de larmes ! Que de scènes de désolation 1
Tous les jours, pendant le mois de novembre, des escouades de dix à trente prisonniers traversaient les rues de Moatréal.
Ces braves gens, des hommes respectables en général, l'élite de la population, étaient accueillis par des vociférations, des menaces de mort d'une populace enragée que la force armée était obligée de contenir pour l'empêcher de se porter à des voies de fait.
Il y avait trois bâtisses sei'vant de prisons : une à la Poinle-à-Callières près du couvent des Sœurs-Grises, était une espèce de hangai-d malpropre, froid, où l'air était insupportable ; une autre — l'ancienne prison — était située sui- la place Jacques-Cartier, à peu près à l'endi'oit où se trouve maintenant le Palais de justice;
et la ti'oisième était la nouvelle prison au Pied-du- Courant où presque tous les prisonniers furent ti'ansportés après un certain temps. On en mit une centaine dans les cachots, et on logea les deux à trois cents autres dans les étages supérieui'S de la prison.
Dans les commencements, les prisonniei'S fui'ent ti-aités dui'ement; ils souffi-irent du froid, et le pain — leur seule nourriture — était peu abondant. Plus tard on adoucit le régime, on leur permit de se voir et de se parler dans les corridors, de recevoir leurs parents et leurs amis, et d'en accepter des secours. Quelques personnes charitables, s'intéressant au sort de ceux qui n'avaient personne poui* les soulager, allaient de porte en porte dans la ville demander pour eux des vivres, du linge et de l'argent qu'elles leur por. talent. Il en est deux surtout qui méritent une mention spéciale et que les prisonniers de 1838 n'ont jamais oubliées : — Mme Gamelin, qui devient plus tard fondatrice de la Providence, et Mme G-auvin, mère du Dr Gauvin qui prit part aux événements de 1837, et fut un des membres les plus actifs de l'association des Fils de la liberté.
Le shérif, à cette époque, était M. de Saint-Ours. M. A.-M. Delisle, était grefiSer de la Couronne, M. Leclerc, magistrat, M. TVand, geôlier, et le vieux Dr Arnoldi, médecin de la pi'ison.
On n'a jamais pardonné aux Canadiens-français qui se trouvèrent obligés pai* leurs positions de sévir conti-e leui*s compatriotes. Il n'y a pas de doute qu'il y eut alors, ainsi qu'il arrive toujours en temps de révolution, des délateurs, des lâches ou des traîtres, mais on s'accorde à dire qu'à moins de renoncer à leurs charges, ceux que nous venons de nommer ne pouvaient agir autrement qu'il n'ont fait. Mais si on ne doit pas trop les blâmer, on peut les plaindre d'avoir été obligés de remplir des devoirs si pénibles. Ajoutons
que plnsietu's, M. Leclerc en particulier, profitèrent de leur position poui* favoriser en certaines circonstances les patriotes, que souvent ils fermèrent les yeux pour ne point voir ce qui se passait.
Le mois de novembre 1838 fut triste pour les pauvres prisonniers.
Ils ne savaient pas ce qu'ils allaient devenir ; mais les cris de mort qui retentissaient partout, les écrits sanguinaires des joui-naux anglais, l'organisation de la cour martiale, les sinistres proclamations de Colborne faisaient assez prévoir le sort qui leur était réservé. A ces angoisses venait se joindi-e la pensée de leui*s demeures incendiées, de leui's propriétés détruites, de leurs femmes et de leurs enfants sans pain, sans abri, sans protection. Et ces pauvi-es femmes, ces enfants infortunés naguère si hem-eux, aujom-d'hui eiTant suiles chemins publics, mendiant un asile et du pain, combien lem* situation était lamentable I On vit des femmes dévouées partir de quinze ou vingt lieues par des temps et des chemins affreux, ai-river à la prison, attendi-e des heui-es à la porte, essuyer tous les affronts, pour voir leurs maris, un instant, connaître leurs besoins et leur donner le peu d'argent ou de hardes qu'elles avaient obtenus de la charité publique.
Les entrevues étaient tristes, la séparation cruelle. On n'était jamais sûr de se revoii*.
Nous avons dit que la loi martiale avait été proclamée le 4 novembre. Le 8, Colborne lançait une proclamation suspendant l'opération de la loi relative au writ d'Habeas Corpus; le 27, il constituait la cour martiale et nommait les avocats chargés de représenter la Couronne, et le 28 les procès commençaient.
La cour martiale était présidée par le major général Clitherow, et se composait de quinze des principaux officiers des régiments anglais venus dans le pays
pour combattre rinsuiTection. Il y avait parmi eux des jounes gens peu en état d'apprécier la gravité de leurs devoirs et la responsabilité de leui* position. Leur conduite pendant les procès, leur attitude insolente ou ironique et leui's cruelles plaisanteries montrèrent qu'ils n'avaient pas plus de cœur que d'intelligence. On assure que plusieui's s'amusèrent à faire au crayon, sur des morceaux de papiers qu'ils se passaient en riant, des échafauds où l'on voyait suspendus à des cordes, les malheureux qui subissaient leui'S pi'ocès devant eux.
Les avocats de la Couronne ou les juges-avocats, ainsi qu'on les désignait, étaient l'honorable Dominique Mondelet ( un Canadien-français I ) Charles Dewey Day ( devenu le juge Day ) et le capitaine Edward MuUer, un officier anglais.
Voici les noms des patriotes qui furent appelés les premiers à comparaître devant ce tribunal : — Joseph- Narcisse Cardinal, notaire ; Joseph Duquette, étudiant en loi ; Joseph L'Ecuyer, cultivateur' ; Jean-Louis Thibert, cultivateur; Joseph G-uimond, cultivateur; Léon Guérin dit Dusault autrement appelé Blanc Dusault, cultivateui" ; Edouard Thérien, cultivateui* ; Antoine Côté, cultivateur ; François-Mauiice Lepailleui', huissier de la Coui* du Banc du Eoi ; Louis Lesiége autrement appelé Louis Lesage dit Laviolette, — tous de la paroisse de Châteauguay, et Léon ou Léandre Duchanne, de Monti-éal.
Les patriotes eurent pour les défendre un jeune avocat, qui devint l'un des premiers hommes du pays, et dont le souvenir sera éternellement lié à celui de cette époque. Nous voulons parler de M. Drummond, qui après avoir fait tout ce qui était possible pour ses nobles clients, resta fidèle à leur mémoire et n'ou» blia jamais leurs familles.
D ne put obtenir la permission de plaider devant la corn* martiale, mais on lui permit de produii*e des plaidoyers écrits dans lesquels il s'applique à démontrer l'illégalité des procédui'es prises contre les patriotes.