ASSEMBLÉE DE SAINT-CHAELES
De toutes les assemblées publiques qui précédèrent l'insui-rection, celle de Saint-Charles fut la plus impor- A tante. Elle précipita le dénouement en activant l'agitation et en décidant les autorités à intervenir. C'était l'assemblée des six fameux comtés confédérés de Eichelieu, de Saint-Hj acinthe, de Eouville, de Chambly, de Verchères et de l'Acadie. Papineau, O'Callaghan, les chefs les plus distingués et les orateurs les plus populaires de la cause libérale, y avaient été invités.
Tous les centres d'agitation populaire y étaient représentés par des délégués. On y comptait treize représentants du peuple, et cinq ou six mille personnes venues de dix et douze lieues à la ronde, malgi-é des chemins affreux. Un grand nombre se rendii-ent au village de SaintrCharles, la veille, le dimanche. On y voyait des femmes et des enfants que toui-mentait depuis longtemqs le désir de voir et d'entendi-e pai-ler Papineau.
M. Papineau était alors au zénith de sa populai-ité, dans toute la splendeur de son talent ; on ne jui-ait que par lui ; son nom remplissait toutes les bouches, et ses paroles étaient des oracles. On l'appelait l'O'Conneîl lu Bas-Canada, et on avait poui- lui autant d'enthousiasme que les Irlandais en ont pour leur immortel tribun.
L'endroit choisi pour l'assemblée était une vaste
pi-aii-ie appartenant à M. le Dr Duvert.
On y avait élevé une colonne sm-montée du bonnet de la Liberté, et portant cette inscription : " A Papineau, ses compatriotes reconnaissants, 1837." A midi, quand l'assemblée s'ouvrit, le coup-d'œil était imposant. On ne pouvait regarder, sans être impressionné, ces milliers de têtes pressées les unes contre les autres —
mer immense qu'agitait le souffle puissant de la liberté— au-dessus de laquelle flottaient de nombreuses bannières aux couleurs les plus brillantes, aux inscriptions les plus patriotiques.
L'élite des patriotes du Bas-Canada était là, représentée par des bommes au corps vigoureux, à la figure énergique et intelligente, presque tous habillés d'étoffe du pays. Us étaient là, tous ceux qui devaient, quelque temps après, prouver sur les champs de bataille, dans les prisons et sui- l'échafaud, la sincérité de leurs convictions, l'amour de leui" pays et de la liberté, les gens de Saint-Denis comme ceux de Saint-Charles, Ovide Perrault et Chénier, Cardinal et de Lorimier.
Une compagnie de miliciens, sous le commandement des capitaines Laçasse et Jalbert, entourait la colonne de la liberté, et donnait à la démonstration un cachet militaire qui ne manquait pas de signification.
Le Dr Wolfred Nelson fut nommé président de l'assemblée ; M. le Dr Duvert et M. F, Drolet, viceprésidents ; MM. Girod et Boucher Belleville, sécrétai l'es.
Alors, M. Girod s'avança vers l'estrade, à la tête de la députation du comté de l'Acadie, et présenta au président de l'assemblée une adresse pour demander que le comté fût admis dans la confédération. La proposition souleva une tempête d'acclamations enthousiastes et fut saluée par des salves de mousqueterie.
Le Dr Nelson prit ensuite la parole. Il exposa le but de l'assemblée, dans un langage véhément, et donna le ton aux discours qui suivirent, en déclarant que les procédés de lord John Eussell et la proclamation de lord Gosford qui interdisait les assemblées publiques, devaient engager le peuple à s'organiser pour résister à la violence par la violence. Il termina en présentant M. Papineau à l'assemblée.
Lorsque le chef populaù-e du Bas-Canada paj'ut, il
fut accueilli par une immense acclamation ; l'enthousiasme illumina toutes les figures, souleva toutes les poitrines.
Il parla longtemps et fut souvent inteiTompu par les applaudissements. Il exposa, suivant son habitude, les griefs du pays, protesta en termes sarcastiques conti'e la conduite violente et les menaces du gouvernement impérial et de lord Gosford ; mais il fut plus modéré que les autres orateurs, et conseilla aux gens de rester sur le terrain de l'agitation constitutionnelle. Ce fut à ce moment, dit-on, que M, Nelson s'écria :
— Eh bien I moi, je diffère d'opinion avec M. Papineau ; je prétends que le temps est arrivé de fondre nos cuillères pour en faire des balles.
Après M. Papineau, vinrent M. L.-M. Viger, ** le beau Yiger " comme on l'appelait, représentant du comté de Chambly, M. Lacoste, M, Ed. Eodier, député de l'Assomption, le I>r Côte, T. -S. Brown et Girod.
M. Eodier, le tribun populaire des Fils de la liberté, fut très éloquent comme de coutume. Le plus violent fut le Dr Côte, de l'Acadie, qui termina une harangue éehevelée en disant : " Le temps des discoui-s est passé, c'est du plomb qu'il faut envoyer à nos ennemis maintenant."
Ti-eize propositions furent faites et secondées par les patriotes dont les noms suivent :
lo Le Dr "Wolfred Nelson et le Dr Davidson, de Sainte-Marie ;
2o Eené Boileau, de Chambly, et le capitaine Yincent, de Longueuil ;
3o Louis Marchand, de Saint-Mathias, et Jean-Marie Tétreau, de Saint-Hilaire ;
4o L. Lacoste, de Longueuil, député, et Timothé Fi-anchère, de Saint-Mathias ;
5o J.-T. Drolet, de Saint-Marc, député, et le Dr Duchesnois, de Varennes ;
60 Lo Dr Duvert, de Saint-Charles, et le Dr Aîlard, de Belœil ;
7o P. Amiot, député, de Yerchères, et le capitaine Bonin, de Saint-Oui-s ;
80 Frs Papineau, de Saint-Césaire, et le lieutenant Bonaventm-e Viger, de Bouchei-ville ;
9o Jean-Marie Cormier, de Contrecœur, et M. Gosselin, de Saint-Hilaire ;
lOo Ls Blanchard, de Saint-Hyacinthe, député, et Jos. Séné ;
llo Laui-entBédard, de Saint-Simon, et S. Boudreau, de Sainte-Marie ;
12o Côme Cartier, de Saint-Antoine, et Siméon Marchesseault, de Saint-Charles ;
13o Le Dr Dorion, de Saint-Ours, et Eustache Gratton, de Sainte-Marie.
Chaque proposition fut accueillie par des hourras frénétiques, et saluée par une salve de mousqueterie.
Ces propositions commençaient par une déclaration des di'oits de l'homme, affirmant le droit et la nécessité de résister à un gouvernement tyi-annique, engageaient les soldats anglais à déserter l'armée, encourageaient le peuple à ne pas obéii* aux magistrats et aux officiers de milice nommés par le gouvernement, et à s'organiser à la manière des Fils de la Liberté.
Elles cadi-aient peu, il faut l'avouer, avec les déclarations pacifiques de M. Papineau et de quelques autres chefs patriotes, qui voulaient rester sui* le terrain constitutionnel.
L'adoption des propositions fut suivie d'une scène qui rappelait les fêtes démocratiques du Champ-de-Mars, pendant la révolution française.
M. Papineau fut invité à se rendi-e auprès de la colonne de la Liberté, et le Dr Côte faisant, par instinct, les fonctions de pontife, se prosterna devant le monument et en fit l'offrande à M. Papineau. M. Papineau
répondît en quelques mots, et un chœur de jeunes gens chanta un hymne en l'honneui* de la liberté. Le Dr Côte s'avança alors à la tête de ces enthousiastes jeunes gens, et tous tendant la main vers la colonne, ils jui-èrent d'être fidèles à ieui* pays, de vaincre ou de moui'ir.
Il était tard quand l'assemblée se dispersa. Les fusils des miliciens étaient bi-ûlants, les voix fatiguées, mais l'enthousiasme avait toujours été augmentant. On ne pouvait se lasser d'acclamer et d'écouter les orateui-s patriotes.
Cette assemblée eut un immense retentissement; elle activa le feu populaire et fut suivie de plusieurs autres réunions bruyantes et d'émeutes qui décidèrent le gouvernement à lancer des mandats d'arrestation contre la plupart des chefs patriotes du district de Montréal.