LES PATRIOTES 2T
divine Providence qu3 je pourrai, à force de travail et malgré mon âge avancé, m'acquitter de mes obligations et payer ce que je dois. Mais indemnisez ceux dont on a détruit les biens à cause de moi ; il y a des centaines de braves gens aujourd'hui réduits à la misère, dont le seul crime fut d'avoir confiance dans l'homme qu'ils aimaient ; rendez à ces infortunés ce qu'ils ont perdu, indemnisez-les, je ne demande rien de plus."
Comme le Dr Nelson avait pris part à l'insurrection, donnons la parole à des Anglais dont le témoignage sera moins suspect.
Eépondant à M. Sherwood qui avait dit qu'on ne pouvait indemniser ceux qui avaient pris part à l'insun'ection, sans justifier leur conduite et inviter ouvertement à la révolte, M. Hincks (maintenant sir Francis Hincks), s'écria :
" L'honorable député s'est laissé emporter par son indignation contre les individus qui ont piis les armes en 1837-1838 ; mais je le demande : à qui la responsabilité de ces troubles si ce n'est aux députés qui sont en face de moi, et le parti qu'ils appuyaient alors ? Oui, et de l'aveu de deux lords d'Angleterre, la manière inconstitutionnelle dont le gouvernement se conduisait alors, justifiait pleinement la prise d'armes contre le gouvernement. Ces messieui's ont vi-aiment bonne grâce de s'indigner, quand il est notoire que les événements de ces joui-s malheui-eux doivent leui* être attribués..."
Un autre Anglais, un député du Haut-Canada, M» Priée, parla dans le même sens.
Puis vint M. Blake qui plaida la cause des patriotes avec une éloquence admirable et lança à leui's détracteurs des aposti'ophes qui les fii-ent bondir plus d'une fois sur leurs sièges. Voyons comme ces dernières paroles corroborent ce que nous disions au commencement de ce livre :
" Depuis les premiers jours de la conquête jusqu'au temps de lord Durham, toutes les espèces d'ojjpressions fuient librement exercées. L'administration de la justice, les di-oits les plus chers à l'homme étaient violés avec impunité ; les personnes n'étaient jîas même protégées ; et pis que cela, mille fois pis ; une loyale mais pitoyable minoiàté accaparait toutes les situations qui dépendaient de la couronne et méprisait journellement des hommes supérieurs à eux dans toute la force du terme. Et quel fut le remède proposé par lord Eussell dans ses huit propositions qui furent dénoncées par lord Brougham, dans un langage qui aurait dû faire impression sur les députés de l'opposition? Que disaient ces huit propositions ? De prendre au Bas- Canada par la force du sabre l'argent que la législature refusait de donner, pour l'appliquer aux besoins d'une autre province, et cela dans un temps où le ciel écrat^ait le Haut-Canada de ses malédictions,
" Je dii-ai à ces honorables et loyaux gentilshommes qui se sont si fortement offensés l'autre jom*, quand on les appela " rebelles," que je les appelle " rebelles," moi aussi, et qu'ils ne doivent pas s'attendre à avoir d'excuse de ma part."
M. Blake termina son discoui-s au milieu d'une véritable tempête d'applaudissements, de bravos, de sifflets et de grognements. L'excitation gagna les galeries où une rixe violente éclata.
M. Holmes, ancien bui-eaucrate, volontaire même de 1837, fit, en faveur du projet ministériel, un discoui-s énergique qu'il termina par les paroles suivantes sur lesquelles nous appelons l'attention d'un certain nombre de Canadiens-français plus dignes de pitié que de colère.
" On a beaucoup parlé de loyauté, des devoirs envers le souverain, on a prétendu que nuls actes de tyi-annie et d'oppression ne justifient les rebelles. On pourrait
insulter le peuple, lui ôter ses libertés, et il se laisserait dépouiller de tous ses di-oits sans rien dii-e.
" Je marchais de bonne foi avec les loyaux en 1837 et 1838, mais je n'avais pas suffisamment étudié les causes de la rébellion, si je les avais connues, j'aurais eu honte d'adopter ce parti, car je ne suis pas d'opinion que l'on doive se soumettre aux volontés de la coui'onne quand elles sont ti-op tyranniques. Je suis heureux de voir que nous devons à cette rébellion les bienfaits d'une constitution semblable à celle de la mère-patrie....''
Inutile de dire que pas un député canadien-français ne se leva alors pour dire ce que des compatriotes dévoyés osent publier de nos jours. Le pays tout entier se serait voilé la face si un seul Canadien-français avait eu l'audace de dénoncer ses frères, quand des étangers les défendaient avec tant d'éloquence.
M. Papineau prit naturellement la parole ; il dit en
terminant :
" Nul autre pays constitutionel, dans des circonstances semblables à celles où nous avons souffert, n'a été traité avec plus de barbarie. C'est le seul pays au monde où le di-oit criminel étant en force et les coui-s de justice accessibles à tous, de nombreux citoyens sans procès, sans le verdict d'un seul corps de jurés, aient perdu la vie et péri sur l'échafaud. Compatriotes infortunés, ils sont tombés victimes innocentes de la haine et des plus mauvaises passions I Ont-ils cessé pour cela d'être chers à ceux qu'ils ont laissés derrière eux sur le sol de la pati-ie ? Leui- mémoire est chère au peuple canadien et le sera toujom-s. Ils sont morts en braves comme ils avaient vécu, répétant à l'envie les mots : " Dieu, mon pays et sa liberté." Il faudrait bien peu de coui-age moral ou civil pour ne pas applaudir au patriotisme constant dont ils ont donné la preuve la plus éclatante..."
M. Papineau n'avait pas prévu qu'un jour viendrait
OÙ l'on ne pourrait applaudii* à ce patriotisme loué même par des Anglais, sans être accusé de sentiments révovolutionnaires, où des Canadiens-français oseraient flétrir la mémoire des héros de nos libertés politiques.
Après M. Papineau, M. Lafontaine fit un long et solide discom's dans lequel il déclara qu'il ne croyait pas à la légalité de la cour martiale et des condamnations qu'elle avait portées.
Enfin, après des jours et des nuits de discussion, d'interpellations et d'apostrophes sanglantes, de menaces et de tumulte, la loi fat votée paa* ime majorité de soixante et onze voix contre ving-t-cinq. Vingt-quatre député*, anglais votèrent avec la majorité.
Alors on assista à un spectacle étrange, alors on eut la preuve de la sincérité de tous les prêcheurs de loyauté et de respect à la loi. Prenant plaisir, en quelque sorte, à se confondi'e eux-mêmes et à venger les patriotes, que le sentiment au moins doit excuser, ils devinrent rebelles par fanatisme. Vaincus dans la Chambre, ils descendirent dans la rue, ces défenseurs du trône et de l'autel, et marchant sur les traces de Colborne et des volontaires de 1837-1838, eurent recours à l'outrage et à l'incendie pour se venger.
Le 25 avi-il, lord Elgin se rendit à la Chambre d'assemblée pour sanctionner le bill d'indemnité. Il fut accueilli, à son départ, par des cris de moii, des sifflets et les insultes d'une foule ivi-e de haine et de boïsson, qui le reconduisit jusqu'à sa demeure et le cc-uvrit d'œufs poui'ris.
Le soii', les émeutiers se réunirent sur le Charip-de- Mars et décidèrent d'adi-esser à la reine une rpguête lui demandant de désavouer le bill d'indemnité pt de rappeler lord Elgin. Enflammés par des discoiu^ incendiaires ces forcenés se dirigent vers le parlement ; ils pénètrent dans la Chambre en lançant une grêle le pierres sui" les députés qui fuient en désordi-e, brisent