‹ Les patriotes de 1837-1838 [microforme]Chapitre 31 sur 56 · LE PROCÈS JALBERT · texte numérisé non relu

LE PROCÈS JALBERT

Mardi, 3 septembre 1839, le capitaine Jalbert comparaissait à la barre du Palais de justice de Montréal, après une incarcération de près deux ans, pour répondre à l’accusation d’avoir mis à mort, le 23 novembre 1837, le lieutenant Georges Weir, du 32ème régiment de Sa Majesté.

Les juges Pyke, Rolland et Gale étaient sur le banc ; le procureur-général Ogden et le solliciteur-général Andrew Stuart représentaient la couronne ; MM. Walker et Charles Mondelet occupaient pour l'accusé. Le jury était presqu’entièrement composé de Canadiensfrançais.

On trouve, dans un excellent compte-rendu de ce fameux procès, publié dans le temps, sous les initiales A. R. C., le portrait suivant de l'accusé :

‘“ M. Jalbert annonce un homme qui touche à sa soixantième année. Ses traits, sa physionomie, ses manières, tout denote cette fermeté et cette franchise que l’âge n'éteint jamais dans un homme naturellement brave et respectable. Sa contenance est mâle, sa taille est moyenne. Ses yeux bleus annoncent de la douceur et de la vivacité. Il jette de temps en temps un regard sur l'auditoire qui l’environne, et sourit, d’un air calme, à ses amis et à ses connaissances, Il porte surtout bleu, veste noire et pantalon rayé noir. ”

Le patriote Jalbert était capitaine de milice à Saint- Denis depuis 1813, et jouissait de l'estime publique dans cette paroisse. Il avait été élu marguillier, syndic pour les écoles et son opinion en toutes choses était considérée. C'était un homme doux, paisible et respectable, au caractère ardent et mobile, à l'esprit inquiet, passant facilement de l'abattement à l’exaltation.

Il était intelligent, mais sujet, dit un témoin, le père Cadieux, à des absences d'esprit; le moindre chagrin le troublait et le rendait incapable de vaquer à ses affaires. Il se jeta, tête baissée, dans l’agitation populaire en 1837, envoya au gouvernement sa démission comme colonel de milice, et se mit à la disposition de Papineau et de Nelson. C'était le sergentinstructeur des patriotes. Il parut à la grande assemblée de Saint-Charles, à la tête d’une compagnie de fusilliers dont la bonne mine et la discipline furent admirées,

Il était à Saint-Denis, et c’est lui que Nelson chargea de faire conduire le lieutenant Weir à Saint-Charles, quelques instants avant la bataille de Saint-Denis, Accusé de la mort de cet infortuné jeune homme, il avait été arrêté, dans les premiers jours de décembre, près de la frontière américaine, et il y avait deux ans qu'il languissait dans les cachots de la prison de Montréal, lorsqu'on se décida à lui faire subir son procès.

Le 30 août précédent, M. Charles Mondelet avait fait, devant la Cour du Banc du Roi, une motion demandant qu'il fût permis au prisonnier de retirer son plaidoyer de ‘non coupable, ” et d’y substituer un plaidoyer spécial fondé sur l’amnistie proclamée, le 28 juin 1838, par lord Durham.

La substance de ce plaidoyer était que, le 25 juin 1838, lord Durham avait lancé une proclamation d’amnistie générale pour tous crimes de haute trahison et autres offences de cette nature; qu'en vertu d’une ordonnance, publiée le même jour, le prisonnier, accusé du meurtre de Weir, avait été excepté, et que cette ordonnance ayant été désavouée depuis par Sa Majesté, la proclamation d’amnistie générale devaits’appliquer sans exception à tous les délinquants, y compris le prisonnier. Après une vive et habile discussion entre MM. Mondelet et le solliciteur général Stuart, la motion

avait été rejetée par le tribunal, et le procès de l'accusé fixé au 3 septembre.

L’acte d'accusation était porté contre Frs Jalbert, le prisonnier à la barre, J.-Bte Maillet, Joseph Pratte, et Louis Lussier, et renfermait quatre chefs distincts : “ 10 Que le prisonnier Jalbert avait porté un coup de sabre au défunt, et qu'il était alors aidé, assisté et encouragé par les trois autres ; 20 Que le nommé Jean-Baptiste Maillet ayant un sabre à la main, le prisonnier, accompagné des deux autres, l’aidait, l’assistait et l’encourageait à commettre le meurtre ; 30 Que le nommé Joseph Pratte, ayant un sabre à la main, le prisonnier, ainsi que les deux autres, étaient là présents, l’aidant, l’assistant et l’encourageant à commettre le meurtre; 40 que le nommé Louis Lussier, ayant tiré un coup de fusil sur le défunt, Jalbert et les deux autres étaient là présents, l’aidant, l’assistant et l’encourageant à commettre le meurtre, etc. etc.”

Les antorités n'avaient pu, malgré leurs efforts, mettre la main sur les accusés Maillet, Pratte et Lussier, qui s'étaient refugiés aux Etats-Unis.

Le solliciteur général Stuart ouvrit la cause dans un discours assez modéré, et rappella comme suit les circonstances du crime dont le prisonnier était accusé :

‘“ Vous vous rappelez probablement, dit-il, qu’en novembre 1837, un détachement de troupes, sous le commandement du colonel Gore, marcha sur Saint-Denis. Le lieutenant Weir, du 32ème régiment de Sa Majesté, qui était alors à Montréal, reçut ordre d’aller à Sorel, ayant avec lui des dépêches pour le colonel Gore. Il partit donc, le 22 novembre, par terre, dans l'espoir de se rendre à Sorel avant le colonel Gore, qui était parti par eau. Empressé de le rejoindre, il prit une voiture dans l'intention de rattraper les troupes sur leur route à Saint-Denis. Il est bon de vous faire remarquer, qu’à la distance d’environ quatre mille de

Sorel, le chemin se divise en dex branches dont l’une est plus longue que l’autre. 4e lieutenant Weir présumant sans doute que le colonel Gore avait pris le chemin le plus court, passa par ce chemin, mais le colonel Gore ayant pris l’autre, le lieutenant Weir ne put le rejoindre. Chemin faisant, il fut arrêté par une garde et conduit comme prisonnier chez le Dr Nelson. Ce dernier donna ordre qu’on le menât à Saint-Charles sous la garde de Jalbert et des autres. Arrivé chez le Dr Nelson, on lui lie les mains, puis on le fait monter dans un wagon. Peu de temps après on lui délie les mains. Près de l’église, M. Weir saute hors de la voiture et est frappé par le nommé Maillet qui avait un sabre à la main. Jalbert, qui était en ce moment à cheval et qui avait un sabre à son côté, criait aux autres: ‘“Tuez-le! tuez-le! le déserteur !” Au même instant, Jalbert lui donne un coup de sabre sous lequel le défunt écrase. Les autres suivent son exemple et le défunt succombe sous une grêle de coups. Le monde se rassemble, et le défunt respirait encore, quand on entend de tous côtés des voix qui crient: ‘“ Rachevezle! rachevez-le!”” Le prisonnier était de ceux qui criaient ainsi. Le nommé Lussier arrive et décharge un coup de fusil ou de pistolet sur le défunt pour le rachever. Plusieurs jours après l'engagement des troupes, on fait la recherche du corps que l’on trouve à une certaine distance dans la rivière, couvert de blessures et horriblemerit mutilé. ”?

Le procès dura sept jours, quinze ou seize témoins furent entendus, et les faits avancés par la Couronne furent en général établis. Il fut prouvé que Maillet, Pratte et Lussier avaient frappé à coups redoublés le malheureux défunt, mais il y eut contradiction au sujet de la participation du capitaine Jalbert à ce crime. Plusieurs témoins affirmè-ent que Weir était mort, quand Jalbert arriva sur les lieux.

Un témoignage important fut celui de Mignault, celui-là même qui conduisait la voiture où 8e trouvait l’of ficier, Nous avons cru devoir le reproduire en entier :

François-Toussaint Mignault,—Interrogé par le solliciteur général Stuart :

“ Je suis natif de Saint-Denis. J'y suis maître de poste depuis quinze ans, et aubergiste depuis, à peu près, le même nombre d'années. Je connais le capi. taine Jalbert depuis longtemps. Je sais, que le 23 novembre 1837, un officier des troupes de Sa Majesté vint à Saint-Denis. Comme je sortais de chez moi, avec ma voiture, sur les huit heures ou huit heures et demie du matin, pour aller chez un voisin, je rencontrai le nommé Jean-Baptiste Maïilet, sergent de milice, armé d’une épée. Ilétait accompagné de deux hommes, aussi armés, et dont l’un était, je crois, le nommé Pierre Guertin. Ils me commandèrent de me rendre de suite chez le Dr Nelson, pour de là conduire un officier prisonnier à Saint-Charles. Je leur répondis que je n’avais pas de voiture. Ils me dirent qu'ils avaient un waggon de prêt. J’allais donc chez le Dr Nelson, où je vis, en effet, le waggon qui attendait à la porte, En arrivant, je ne vis pas d’abord l'officier, mais je vis le Dr Nelson qui me dit: ‘Vous êtes l’homme qu'il faut pour conduire l'officier à Saint-Charles.” J’entrai dans la chambre, et je vis l’officier ; il était entouré d’un bon nombre de personnes. Je demandai au Dr Nelson si l'officier était armé, ajoutant que je n'avais pas même un canif sur moi. Il me répondit que non. L'officier était assis. Il avait, je crois, sur lui, quand je suis entré, un gilet blanc, et en partant, je lui aidai à mettre un surtout bleu. Je suis resté une dizaine de minutes chez le Dr Nelson, avant de partir. Je n'avais aucun ordre quelconque du Dr Nelson; il est probable que le sergeftt en avait. C’est moi qui devais conduire le waggon. J'embarquai à droite, sur le devant de la

voiture, et je fis mattre l'officier à mon côté. Guertin était assis sur le derrière, à droite, et Maillet à côté de lui, à gauche. Quand nous fûmes avancés à environ un quart d’arpent de l'endroit d’où nous étions partis, je fis débarquer Guertin, en conséquence des mauvais chemins, et vu que je pensais que nous étions assez de deux pour reconduire l'officier; ce dernier m'’avant auparavant donné sa parole d'honneur qu’il ne s’'échapperait pas; puis, nous continuâmes à marcher. Il avait les mains liées ; et m'étant aperçu qu'elles lui devenaient bleues par le froid, je lui donnai mes gants, ajoutant qu'il n'avait rien à craindre, qu'il était sous ma protection, et que je le conduirais sain et sauf jusqu’à Saint. Charles, Il ne me répondit pas. Je crus qu'il ne me comprenait point; je lui parlais en français, et lui disais quelques mots en anglais, essayant de mon mieux à me faire comprendre delui. Rendu à un quart d’arpent de l’église, le sergent Maillet lui passa autour du corps la strappe qui servaitauparavant à lui lier les mains. Je ne crois pas que le prisonnier se soit aperçu qu'il était ainsi retenu par derrière. L’officier ayant sauté hors de 1a voiture, la strappe que tenait Maillet le fit tomber à genoux, la voiture continuait à marcher. Maillet avait alors avec lui une ancienne épée française, d’environ un demi pied de long. Il sauta hors de la voiture, et se mit à frapper, tant sur le waggon que sur l'officier. Je crois qu'il frappa avec le plat de l'épée; l'épée cassa. Je crois qu’il ne fit que couper le collet de l’habit de l'officier. Il donna trois ou quatre coups: Je ne puis pas dire s’il frappa avec le tranchant, ou avec le plat de l'épée. Je ne crois pas qu’il ait infligé de graves blessures au défunt. Maillet demanda mainforte. J'étais transporté et excité. Ma voiture marchait toujours; de sorte que je me trouvai à trente ou quarante pieds de ‘officier, qui s'était avancé un peu, en voulant gagner iles troupes. Les troupes étaient

actuellement à dix ou quinze arpents eu bas du village. L'officier, en sautant hors de la voiture, avait dit: Let me see the soldiers, et Maillot lui avait répondu que non, qu'il avait le temps de les voir, Après avoir arrêté mon cheval, je revins près de l'officier, et je trouvai le nommé Joseph Pratte qui faissait dessus avec un gros sabre de dragon. Illui avait donné douze à quinze coups. L’officier était tout haché. Je repoussai Pratte et relevai l'officier. Je crus voir qu’il avait trois doigts de la main droite coupés, et plusieurs blessures à la tête. En arrivant là où était l'officier, je vis Pratte frapper plusieurs coups sur lui; l'officier avait déjà reçu plusieurs autres blessures. J'étais environné de monde. Après que j'ai été descendu du waggon, j'ai vu porter des coups sur l'officier, par Maillet ; et c’est en arrivant vers l'officier que j'ai vu Pratte qui le frappait, Jusque là, la foule m'avait empêché de voir. Jalbert n'était pas encore arrivé alors. Quand je relevai l’offeier, je lui dis en mauvais anglals: What you want do ? TI promised you my protection, but I cannot helpit,; I believe some body will shoot you in a minute. (Que prétendez-vous faire ?—Je vous ai promis ma protection ; mais je ne suis plus le maître: je crois que quelqu'un va venir vous fusiller dans l'instant.) J'ai repoussé Pratte en arrivant, pour l'empêcher de frapper de nouveau. Plusieurs criaient : ‘ Rachevez-le ! rachevez le!” Ilse mourait alors. Sur ces entrefaites, arrive le capitaine Jalbert; il était à cheval, un sabre à son côté, un pistolet dans sa selle. Il est probable qu'il a commandé, lui aussi, de le finir, Jalbert était à dix ou douze pieds de moi, à cheval. Je le connaissais depuis longtemps. Je n'ai pas entendu le capitaine Jalbert dire: ‘“ Rachevez-le ! Rachevez-le | ”” mais d’autres le disaient. Jalbert était du nombre de ceux qui le disaient. Je ne puis pas dire si Jalbert a commandé, Je crois que Jalbert adit: ‘“ Rachevez-le! Rachevez-

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