‹ Les pauvres d'esprit comedie en trois actes, en proseChapitre 26 sur 79 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

MADAME DELAUR E.

HORTENSE

Ali ! je ne l'accuse pas !... je ne veux pas l’accuser !... mais je vous eu supplie, ne vous hâtez pas de me donner tort! Je ne suis ni excessive, ni faible : j’ai appris, à l’école de mon père... et à la vôtre, une raison qui ne me ferait pas défaut... pour les plus chers intérêts de ma vie ; et si vous me voyez amenée à ces

confidences intimes, sur un incident, futile en apparence ,

c’est que bien des choses m’inquiètent... et ce n’est pas d’aujourd’hui!

. MADAME DEL AU R e'.

Comment?

HORTENSE

... Deux mois... trois mois , a peine apres mon mariage , j’ai tremblé, s’il faut vous le dire, à le voir reprendre ses trouvaux.

MADAME DELAURE.

Voulais-tu donc?...

HORTENSE

v Je fus la première, je vous le jure', à encourager le retour d’un esprit comme le sien vers les nobles préoccupations de sa carrière ! mais là où je n’attendais que le complément d’une vie digne du nom que je portais avec orgn il,je dus voir bientôt un élément envahissant, absorbant tout à son profit !... Je crus, d’abord, que ces œuvres d’imagination avaient des périodes de crise qu’il fallait respecter, et je subis; en silence, ces lacunes dans notre bonheur, me disant : la crise passera ! Mais la crise durait et déjà modifiait ses allures. Son esprit, si prodigue, semblait se faire avare d’un bien qu’il dépensait ailleurs; son humeur, si égale , perdait de sa douceur, et son regard même et ses traits se ressentaient de cette tension extrême ! Alors , je le suppliai de se ménager... il céda par amour! mais il devint bientôt distrait, soucieux , triste... comirï^si son intelligence se sentait exilée de sa sphère et atteinte d’une sorte de nostalgie du travail! — De ce moment, je mesurai le danger! je compris que j’étais en face d’une puissance capable, si je voulais lutter corps à corps, de briser non-seulement mon bonheur, mais le sien!

Cette pensée me fil frémir!. .je cédai à mon tour. Mais je vous le dis, ma mère, j’ai l’Ame profondément inquiète, et ne puis le voir sans effroi... respirer avec tant d’ardeur cet air brûlant qui, déjà, avait atteint ses forces, et tourmentait sa mère, quand le ciel nous le lit rencontrer! — Que m’importe à moi que cet air féconde son talent, s'il doit dévorer toutes ses joies et les miennes... et menacer sa santé... et son cœur! ! ! — Lui ! ! !

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