HORTENSE, HENRIETTE
HORTENSE
Ah çà! j’ai à te parler; (Elle va s’asseoir sur le canapé.) expliquemoi, s’il est possible, ce qui a pu te modifier ainsi, depuis ce matin, à l’égard de monsieur Prosper? (Mouvement d’Henriette. Chacun ici en sera ravi sans doute; mais encore faut-il comprendre un peu Son bonheur!... (Lui prenant la main et la faisant asseoir près d’elle.) Eh bien?... je t’écoute...
HENRIETTE
Modifiée... moi?
HORTENSE
Oui, toi ! nie-le ?... (Elle la regarde en face.)
HENRIETTE
Eh bien, non, je ne le nierai pas... cela est!
* HORTENSE
Ah ! — tu vas, alors, nous donner le mot de l’énigme?
H KNIUETTK.
Impossible!... c’est un secret.
HORTENSE
Pour moi?
HENRIETTE, lui serrant la main.
Ce n’est pas le mien !
HORTENSE, plus sérieuse.
Et tu veux qu’ente voyant changée, du matin au soir, et sans savoir pourquoi, ma mère et moi continuions à être ta caution, vis-à-vis de ce bon, charmant et digne jeune homme! mais nous l’exposerions ainsi à ne rencontrer qu’une impression passagère... en échange d’un sentiment plus tendre... et plus poétique que tu ne le crois!...
HENRIETTE, vivement.
Si fait, je le crois maintenant.
HORTENSE, de même.
Mais depuis quand?... car tu m’impatientes!...
LES PAUVRES D’ESPRIT
HENRIETTE, âpre* une lutte avec décision.
Eh bien ! depuis que j’ai lu quelque chose de lui, là!., (a pan.) Au fait, il ne faut pas me donner de secrets, à moi !
HORTE NSE.
Tu as lu quelque chose de lui ? et cela t’a décidée en sa faveur?
HENRIETTE
Ce n’est pas précisément ce que j’ai lu qui m’a décidée, mais cela m’a fait remarquer en lui, je l’avoue... beaucoup de délicatesse de cœur et d’esprit, que cette lecture venait de me révéler, et que j’ai retrouvée, depuis, dans son langage... ce qui m’a ouvert les yeux...
HORTENSE, railleuse.
En vérité?. . De façon que s’il n’avait pas écrit ce que tu as lu, ou si tu n’avais pas lu ce qu’il a écrit, lu n’aurais pas eu les yeux ouverts; et tu continuerais de le refuser, comme, il y a huit mois, tu refusais ce jeune architecte que tu appelais un entrepreneur en bâtiments, parce que le malheureux n’avait’pas encore bâti le Louvre... et qu’il te toiserait, disais-tu, une existence à petits compartiments bien réguliers et bien vides!...
(Mouvement d’Henriette.) L’aS-tu dit?...
Eh bien, oui... je l’ai dit !... et je suis en cela plus louable que tu ne penses. (Lui donnant la main.) Hortense!.. j’ai si peur de me tromper! songe donc!., un notaire, une étude... quel ennui !.. Et moi, vois-tu... il ne faut pas que je m’ennuie !...
» HORTENSE
Et tu crois que si ton mari était poète, ses vers apporteraient une grande somme de joie dans ta vie? ., oui, oui ; moi aussi, au début de mon mariage, je m’en disais autant; et, bon gré mal gré, je m’installais parfois près d’Albert, comme une Laforest, en robe de soie! mais je me fis vite casser aux gages, pour trouver tout magnifique! et penses-tu que ce jeu d’enfant eût pu longtemps lui plaire? Est-ce qu’un homme n’est pas poète pour le public, comme il est amiral pour le marin et général pour le soldat?.. Tu crains l’ennui dans la vie d’une femme qui a toute une existence d’homme identifiée à la sienne?... dont