‹ Les pauvres d'esprit comedie en trois actes, en proseChapitre 62 sur 79 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

les joies, les tristesses, l’honneur môme sont doublés des joies, des tristesses et de l’honneur d’un autre!... Et si j’ajoutais... car je voudrais te sauver... (s’arrêtant.) Mais comment te dire, à toi, qu’il est dans notre destinée une heure où tout s’éclaire pour nousd’un jour nouveau... une minute qui nous livre, enfin, le sens, le mot, la grandeur de la poésie de la vie... telle que Dieu nous l’a faite!.. (Lui prenant ta main.) N’as-tu donc jamais , en voyant une mère embrasser un bel enfant blanc et rose... rêvé au bonheur d’en avoir un pareil... à embrasser aussi, à soigner, à chérir?...

HENRIETTE, naïvement.

Oui!

HORTENSE, baissant la voix.

Eh bien !... à une heure. ..choisie là-haut... il arrive que vous êtes bénie, et que ce rêve n’est plus qu’une attente. Oh ! comprends-tu comme, de ce moment, tout change d’aspect dans la vie?... quels milliers d’idées, d'images, de projets remplissent les heures de nos jours et de nos nuits ; et quelle joie cela est seulement de s’enfermer dans sa chambre... pour broder en cachette, une de ces chères dentelles qui couvriront bientôt cette tète adorée?... Ab ! crois-moi : le père n’a pas besoin alors d’être poète pour qùe notre àme se sente fière de lui, et heureuse de vivre !.. et ses plus beaux vers, pour nous, ne s’élèveront jamais à la cheville de ces petits pieds d’ange à presser sous nos lèvres! ..

HENRIETTE, pénétrée.

Hortense!... ah! quel charme de t’entendre!... et si j’étais homme... comme je raffolerais de toi!...

HORTENSE

Enfant! il ne s’agit pas de moi... mais de toi... mais de lui !.. Voyons... l’aimes-tu?..

HENRIETTE

Je ne sais encore... mais...

HORTENSE

Si, va! aime-le au nom de ton bonheur; et tu apprendras bientôt de lui, chère enthousiaste, que cette vie prosaïque, tant redoutée, a des splendeurs où nul rêve ne peut atteindre; et que

les plus beaux chants d’amour sont encore ceux qui restent sans lecteurs, enfantés et perdus entre deux âmes!,.

MADAME DELA IJ K E, entrant.

Ah ! Hortense, je te chercheis.

HORTENSE

Quoi? ma mère...

MADAME DELAURE, bas.

Tout à l’heure.— Henriette, ton oncle est en bas avec ces messieurs; tu devrais aller leur tenir compagnie. Monsieur Prosper te montrera un magnifique album qui renferme un fort joli point de vue du château d’ Arques.

HENRIETTE

Eh bien ! je le copierai : ce sera un petit souvenir de Dieppe.

HORTENSE

Du moment que nous sommes coquette, cela va bien.

HENRIETTE

Moi, coquette? par exemple!

MADAME DELAURE.

Va, Va ! (Henriette sort.)

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