ACTE DEUXIEME. o
la base glorieuse de sa fortune et de sa renommée : c'était l'hiver, dans son cabinet, où, en l'absence de ma mère, il m'avait gardée près de lui. Absorbé dans son travail, il me laissait jouer à ses pieds, avec un journal qu'il m'avait donné pour faire... ce que les enfants appellent : des cocottes — il y avait près de moi, sur une chaise, cinq ou six grands feuillets de beau papier, couverts de notes, de chiffres, de calculs, pressés à l'infini, de son écriture fine et serrée; là, étaient tous les éléments de son grand édifice! — Deux de ces feuillets ayant glissé de la chaise sur le tapis, je m'amusai à les déchirer en vingt morceaux, pour en faire des petits bateaux... que je jetais dans l'àtre de la cheminée, à mesure qu'ils étaient achevés, ou que j'en avais assez !... Les deux feuillets furent suivis de deux autres... puis de deux autres encore!... enfin, au bout d'une heure, le fruit de tant de veilles, de tant de mois, de tant d'années, peut-être... n'était plus qu'un amas de cendres, dont l'odeur finit par attirer son attention! Il se retourna, reconnut, à terre, un morceau informe de ce papier... puis jeta vivement un regard vers la chaise vide! — Oh! pauvre père!... quel cri douloureux! « .Malheureuse enfant! » fit- il! — Je me reculai bien vite, effrayée de sa pâleur!., il se tut; regarda de nouveau la chaise... puis la cheminée, oîi voltigeaient et disparaissaient, en flocons noirs, les derniers lambeaux de ces feuilles sur lesquelles s'était si laborieusement épanché son génie!... puis, il laissa tomber sa tête dans ses mains!...
Pauvre homme !
MONFORT
HORTENSE
Je l'avais fui! mais un instinct me disait qu'il était bien malheureux... et malheureux par moi! — Je l'aimais déjà beaucoup; il était si bon!... — J'eus, alors, un grand élan de tendresse... comme un héroïsme d'enfant: j'osai me rapprocher de lui; je posai bien doucement ma main sur son genou ; il tressaillit! mais son œil, encore sombre, ayant rencontré mes yeux suppliants et tristes... il resta immobile, laissa son regard profond se noyer dans les miens, sembla y puiser je ne sais quelle
douceur!... puis, me prenant dans ses bras : « Je t'ai. fait peur, ma pauvre fille, me dit-il; pardonne-le-moi! » et il me serra bien fort sur son cœur; et il me couvrit de mille baisers... comme si son génie eût chargé son amour d'acquitter le désastre; et son regard consolé semblait dire : c'est elle qui pouvait être brûlée!
M ON FORT, ému.
Chère Ilorlense!...
HORTENSE
Le trouves-tu, la, plus grand que Newton ?
MOXFORT.
Oui!
Sens-tu, comme lui, mon Albert, que je pourrais aussi briser, moi, ta femme, le plus légitime enfant de ton orgueil; et que ces yeux qui te regardent, trouveraient également grâce devant ta tendresse?
MOXFORT.
Oui ! (U lui serre la raaiu.)
HORTENSE
Oh! je n'en ai pas envie, va!... nulle, plus que moi, n'est fièrede les œuvres!... mais, je t'en fais l'aveu, tout ce qu'il y a
là (Elle lui frappe doucement le front.) n'CSt riCH enCOre à mCS yeUX,
auprès de ce cœur, qui est mon bien ; et parfois, (Lui touchant le front.) je tremble que ce beau seigneur riverain n'empiète sur mon domaine, et n'y motte mon amour h l'étroit!... Cet amour est si grand, vois-tu, qu'il lui faut beaucoup de place!...
MONFORT, in'-notré.
Tu es un ange!... et je t'aime, chèro Ilortense, plus que tout au monde!... crois-le bien!...
IIOIITENSE, nvoc bonheur.
Oh ! je le crois.
MONFORT
l'rends garde!