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LETTRE A CHARLES A88EL1NEAU

A CHARLES ASSELIXEAU

Vous êtes parisien, mon ami, et fils de parisien. C'est à vous (]ue j'adresse mes Payens innocents, des méridionaux plus italiens que français et aussi espagnols qu'italiens, des demi-barbares, tranchons le mot, qui viennent hardiment chercher fortune en pays civilisé. Ils arrivent en droiture delà Vallée de Diane et du Pays de Minerve, deux contrées tout-à-fait inconnues à Paris. Les voici, pleins d'espérance et peut-être d'illusions ! Mais avant de les quitter, mon cher Asselineau, je voudrais leur montrer devant vous une bête curieuse, une espèce de monstre parisien qui, par sa cruelle franchise, jettera

peut-être dans leur ame une salutaire épouvante.

Vous le connaissez sans doute, ce terrible drôle, ce plaisant original, cet homme de lettres sans nom qui ressemble à s'y méprendre au Neveu de Rameau. En tout cas, regardez-le bien, il en vaut la peine. C'est un petit être malingre, répugnant et vif; un tourbillon de paroles, un ouragan de gestes, un volcan de sottise et d'esprit, une mitraille d'idées folles sagement exprimées, une avalanche d'idées justes follement rendues, un mélange incohérent de logique et d'absurdité, une sorte de fiacre à vapeur qui voudrait voguer sur la Seine, ou quelque navire à hélice qui essaierait de rouler sur le boulevard italien.

Je le rencontrai l'autre jour aux Champs- Elysées, rubicond, exalté, repu, la tête renversée, les cheveux en désordre et le nez hors de son siècle^ comme on se figure le nez de Danton ou celui de Mirabeau. Il s'était planté devant la façade du Palais de l'Industrie, et là il ricanait, il montrait le poing au monument avec cent contorsions bizarres qui attroupaient les promeneurs. Dès qu'il m'aperçut.

il courut à moi, et ramant de Tépaule et du coude, il m'entraîna comme un Ijrin de paille jusques sous la porte principale du palais désert. Il parlait à haute voix et gesticulait à outrance, la prunelle roulante et le poing tendu. — « Tant que cette infâme bâtisse subsistera, me disait-il, j'aurai du plaisir à renier mon titre d'homme de lettres. Oui, ce titre d'honneur, i>;aiïné à la sueur de mon front, je le méprise aujourd'hui, je le conspue, je le foule aux pieds et je m'en vante. J'assemblerai un congrès d'épiciers à l'Institut, et devant ce congrès je donnerai ma démission d'écrivain. Je suis las, à la fin, d'avoir chaque jour à rougir devant mon papetier et mon imprimeur , deux exposants de l'année 1855, et deux exposants couronnés, deux hommes illustres qui verront un beau matin leur buste inauguré sur la fontaine de leur village. Il a eu la médaille d'or, le papetier; il avait exposé des bronzes d'art. Quant à l'imprimeur... médaille d'argent ! 11 avait fait progresser son industrie. L'art et l'industrie ! Oui , c'est en effet pour eux , pour eux seuls, qu'on a réservé en 1855 cet inextricable réseau de galeries, où ces pan-

\res littérateurs n'ont pas même obtenu six pieds carrés, la place d'une pierre tumulaire ! Gloire à toi, papetier; mais ton papier boit, coquin 1 Monte au Capîtole, imprimeur, mais tes éditions sont pourries de fautes, brigand! Triomphez, artistes, triomphez, industriels, vous avez eu les honneurs et le profit d'une Exposition universelle, tandis que cette pauvre littérature...

— '; Vous auriez voulu, lui dis-je en riant, un Palais de cristal pour les gens de lettres?

— » Moquez-vous, moquez-vous donc, reprit-il avec aigreur. Est-il rien en effet de plus bouffon qu'une idée raisonnable? Eh ! que sommes-nous donc, je vous prie, si ce n'est des artistes et des industriels ? A part les Professeurs et les Vicomtes, espèces littéraires inventées tout exprès pour l'Académie, qui de nous, en secouant les épaules, ne fait pas voler en l'air la poussière de la boutique ou de l'atelier? Elle vole autour de Lamartine lui-même, cette poussière de l'art et de l'industrie. La littérature ne représente-t-elle pas, à tous les degrés, les cent mille variétés ou divisions de ce que les pâteux économistes appellent

le travail national ? Notre profession ne résume-t-elle pas toutes les professions ? On trouvera parmi nous, dès qu'on le voudra, non-seulement des sculpteurs, des peintres, des graveurs, mais encore des bijoutiers, des marchands de bric-à-brac , des tapissiers , mais surtout et partout, des MODISTES.

» Quand on a la mémoire de Nestor ou de Villemain, on se rappelle qu'autrefois il y avait, dans les lettres, un mouvement d'activité orénéreuse et désintéressée. Il v avoit, dit-on, des écoles et des chefs d'école, des partis et des chefs de partis, des systèmes en lutte, des courants et des contre-courants d'idées, des foyers d'inspiration et d'étude, une vie littéraire ardente, militante, qui passionnait à la fois le public et l'écrivain. Ah! vers 1830, je le sais, tous les gens de lettres se glorifiaient d'être les soldats d'une expédition, et pour toute publicité ils ne réclamaient , à l'ombre du drapeau, que les sonores appels du champ de bataille. On parlait alors de nos colonels, de nos généraux et de nos maréchaux. Que nous reste-il aujourd'hui de ces fiers panaches ? Nos devanciers combattaient , et

Mil

nous, nous fabriquons et vendons. Ce que je vois de plus clair, dans le désordre où nous sommes, c'est qu'à la place du champ de bataille il y a une myriade de boutiques et d'ateliers où se vendent et se fabriquent chaque jour les modes nouvelles et tout ce qu'en général on appelle f article-Paris .

» Quel est l'insensé qui aspire encore à la renommée, à la gloire, au succès légitime et durable; ? — Le succès c'est le bénef! me disait naguère un jeune romancier dans l'idiome exquis des faiseurs d'affaires. Il parlait pour lui, ce jeune homme, ef pour tous ces beaux esprits qui cherchent subtilement à devancer ou à suivre, à surprendre ou à flagorner le goût du public -, industrieux ouvriers toujours prêts à inventer une mode ou à la copier : car c'est ainsi qu'on arrive au bénef „ disentils. Esclaves de la circonstance, valets de l'occasion, espions de l'à-propos, flaireurs palpitants de l'actualité fugitive, les prend-on pour des hommes de lettres, par hasard? Non, ce sont des MODISTES!

» Oui, MODISTE est le mot qui convient à notre génération de penseurs et de rêveurs. Il

— I\ — en est parmi eux qui chiffonnent encore pour le monde élégant ; mais pour la plupart ils sont bien guéris de cette vanité. Plaire au gros public pour gagner de grosses sommes, voilà leur seul but et leur unique ambition . Croit-on qu'ils atteignent leur but ? Touchent-ils du moins la grosse somme ? Au théâtre, cela s'est vu ; chez les éditeurs, le cas est plus rare : les éditeurs les plus ingénieux se sont concertés avec le public pour inventer, aux dépens des auteurs, la boutique à cinq sous de l'esprit français.

» En littérature, comme ailleurs, la vogue est acquise au bon marché. Quel progrès s'est accompli depuis le dix-huitième siècle ! Il n'y a pas cent ans que ^Madame du Deffand s'écriait,avec la mélancolie de l'expérience: « Ah ! tout est trop cher au marché. » Si l'aveugle clairvoyante revenait aujourd'hui parmi nous, elle se verrait forcée de retourner sens dessus dessous sa petite maxime aigrelette : « Rien n'est assez cher au marché ; » dirait-elle , mais nous aurions bientôt fait de lui prouver qu'elle n'est qu'une sotte , puisqu'elle ne comprend pas les mérites de cette merveil-

leuse invention : la boutique à cinq sous.

» Quand on est de ce siècle, on l'apprécie tout naturellement, la boutique à cinq sous. En passant sur les boulevards, entre deux rangées de splendides magasins, je me sens très-fier pour mon temps d'avoir à constater cette vérité consolante. Les fabricants n'ont plus qu'une enseigne : Au rabais! Les marchands n'ont plus qu'une devise : Tout pour rien !

» Au rabais ! Tout pour rien ! C'est aussi la devise et l'enseigne de la librairie. Modes et librairie, le commerce est fort bon, à ce qu'il paraît. Voici d'un côté le roman à la mode, histoire scandaleuse de v otre amie ou de mon voisin^ et de l'autre, le drame à cent représentations, esquisse dialoguée de la vie deshonnête, et plus loin ce beau livre, tant vanté, de morale usuelle, pratique, progressive et facile à suivTe en voyage. Ah 1 public, gros public ! tu veux de l'actualité? tu veux de l'à-propos, de l'anecdote croquante, du scandale fondant et pimenté ; tu veux la biographie de la veille, la diffamation du jour, la philosophie du moment, le roman de ta gouttière, le drame de ton égout,

— \I — et à mesure que chaque événement te fait lever les yeux, une science de raccroc et d'occasion qui te permette de tout discuter, de tout embrouiller et de tout confondre ! Tu veux tout cela, cher public, mais à des prix doux, à des prix pourris : car il y a bien long-temps que le prix fort n'est plus qu'un souvenir, et qu'on en cause uniquement à Plaisance ou aux Batignolles, à la table des vieux négociants retirés. Eh bien, arrête-toi et contente ton envie; tiens, prends : c'est à vingt sous, c'est à cinq sous, c'est à quatre sous, c'est à cinq centimes ; prends tous ces chefs-d'œuvre aujourd'hui, et n'attends pas à demain. On te les donnerait, je gage, et tu n'en voudrais pas; car la mode en serait passée, même pour le modiste !

» 0 public, cher public ! Si tu pouvais apprécier à leur juste valeur les recherches savantes, les fatigantes études, les veilles laborieuses, les efforts de génie et d'esprit, en un mot tout ce travail si compliqué de sophistications et de compilations, de falsifications et de contrefaçons, de fraudes et de plagiats qu'on étale hardiment sous tes yeux comme des nou-

veautés que la mode vient de faire jaillir du bout de sa baguette !

» Quand tu les connaîtras, ces belles nouveautés , quand tu les connaîtras bien , les modistes littéraires n'auront qu'à changer d'industrie : ils travailleront pour les colonies, pour \esplacerSj pour les Etats à esclaves ; ils feront de la littérature de pacotille et d'exportation. Fort heureusement pour eux et pour leurs patrons, l'ignorance générale et le mauvais goût protégeront long-temps leur commerce. Qui oserait les attaquer? Les critiques eux-mêmes, vendus à vingt sous sur le comptoir comme les romanciers, respectent tout naturellement l'industrie dont ils profitent. Je connais pourtant un critique-né, un fanatique d'indépendance, un maniaque d'impartialité, qui s'est avisé d'écrire un livre pour châtier publiquement ce commerce parasite. Le manuscrit fut présenté un beau jour à M. Pierre, à M. Paul, à M. Jacques, éditeurs de nouveautés, et l'auteur reçut partout la même réponse : — Vous êtes un critique, incendiaire, et ma librairie n'est pas casematée. Imprimer votre livre, Monsieur, ce serait jeter une fusée

— \IIl

à laCongrève dans mon magasin. Ah! si vous étiez un de ces journalistes serviables et gracieux qui chiffonnent sans les froisser mes crêpes de Chine littéraires, si vous vouliez me jurer de ne jamais casser les vitres qu'avec un diamant! — Me prenez-vous pour un vitrier? repartit le critique fuséen. Et tournant aussitôt sur ses talons, cet homme incorruptible remporta fièrement son manuscrit ; ce qui fait que la race des modistes subsiste toujours.

» Oh ! modistes, modistes 1 vous êtes les rois du théâtre et du journal, les rois de l'affiche et de la réclame ! Vous êtes tout-puissants sur le public, mais vous ne pouvez rien sur vousmêmes. Du modiste au peintre de mœurs, il n'y a qu'un pas ; s'agit-il de le franchir, tout modiste est paralytique. Auteur de la Bourse, auteur de la Jeunesse j, auteur de la Question d'argent, de la Dame aux Camélias, du Fils naturel et du Demi-monde^ auteurs des Faux bons hommes et des Fausses bonnes femmes, auteur de la Fiammina et du Retour du mari, Ponsard, Augier, Dumas fils, et vous, Mario llchard, Capendu et Barrière , seriez -vous par hasard

des peintres de mœurs? \on , mille fois non, vous n'êtes que des MODISTES! ».

Après cette belle apostrophe, je m'étais incliné pour rendre mes devoirs à la verve tourbillonnante de mon improvisateur. Quand je relevai la tête, il avait disparu, voulant me laisser sans doute sous l'impression de son éloquence. Je le vis de loin qui gesticulait encore, tenant à la main une petite corde de soie noire qui se tortillait dans l'air comme un aspic ; c'était sa cravate qu'il venait d'arracher de son cou pour respirer.

Une Exposition universelle pour les gens de lettres, un Palais de cristal pour les auteursmodistes 1 ce fut là, dès que j'eus respiré moimême, la seule idée nette que je recueillis dans ce pêle-mêle singulier de déclamations et d'images, où s'étaient glissés pourtant, à travers une multitude de rapprochements forcés, quelques aperçus judicieux et quelques plaisantes boutades.

Hélas ! mon cher Asselineau, j'aurais beau me tâter, je ne réussirais jamais à trouver en

moi l'étoffe d'an auteur-modiste. Et vous, mes bons Païens innocents, quelle mine feriezvous dans les galeries d'une Exposition universelle? Un peu d'humilité, un peu de fierté, mes amis! Ce n'est pas pour vous qu'on bâtira le Palais de cristal des modes littéraires.

Pour moi, je l'avoue, si peu romancier que je sois, je n'ai nulle envie de coudoyer les peintres de mœurs qui seraient admis d'emblée à l'Exposition. Parmi les romanciers du jour, malgré ma bonne volonté d'être optimiste, je ne vois que gens de peine et gens de service des romanciers de la veille. Qui ne connaît le grand chasseur d'Alexandre Dumas, et le porteur d'eau de Balzac, et tous ces Figaro-Frontin qui ont tour-à-tour coiffé, poudré, habillé et déshabillé Mérimée, Stendhal , Balzac, Dumas ?

Ces gens-là, mon cher ami, comprennent le roman d'une façon bien singulière ! Prêtez , pour une heure, au premier venu de ces peintres de mœurs la Princesse de ClèveSj, Gil-Blas, Candide^ ou Manon Lescaut^ dès les premières pages, il se croira mystifié : « Vous moquez-

vous de moi? dira-t-il, sont-ce là des romans ? ^ Et vous de lui répondre, en toute bonne foi : « Oui certes, et des meilleurs ! » Ainsi le pensaient du moins Madame de la Fayette, Le Sage, Voltaire et l'abbé Prévost.

Se sont-ils trompés ? C'est possible ; mais alors, mettons leur illusion au compte de leurs contemporains, qui partageaient cette erreur avec une incroyable naïveté. Ces lecteurs d'autrefois, ces âmes d'enfant, ces esprits de l'âge d'or, voyaient et cherchaient le roman oii nous ne voyons aujourd'hui qu'une satyre sociale, une pastorale éthérée, un tableau de genre, un pamphlet. Dès qu'ils rencontraient un joli récit, léger d'allure, et qui donnait carrière à leur imagination, ils le baptisaient du nom de roman, sans prévoir le moins du monde qu'ils seraient un jour taxés d'ignorance ou de naïveté. Un roman, chez nos bons aïeux, un roman de l'ancien régime, n'allait pas sans un peu de romanesque, ou, ce qui est la même chose, sans un peu de merveilleux qui ravît doucement le lecteur au spectacle banal de la vie quotidienne. Oui, roman et féerie, ces deux mots, en ce temps-là, étaient à peu près

synonymes. Le conteur et le romancier étaient presque toujours des êtres à demi fantastiques. Ils faisaient songer au divin étranger des époques homériques, aux célestes visiteurs de la Bible, aux pèlerins inspirés du moyen-âge, à ces fdleuls de fée qu'une vie aventureuse a longtemps séparés du reste des honnnes. On les accueillait sur terre comme des esprits aériens ; on les écoutait parler, en levant les yeux, et quand le son de leur parole s'était évanoui, quand on avait entendu le dernier mot du roman, on était jusqu'au soir sous l'influence d'un rêve ; on avoit eu dans sa chambre une vision !

Le siècle a changé : le roman s'est agrandi outre mesure, et l'on n'étonnerait plus personne en lui appliquant désormais le mot de Tabbé Sieyès sur le tiers-état : « Qu'était le roman ? presque rien. Qu'est-il aujourd'hui ? presque tout ! » La bulle de savon est devenue un monde. On regrettera peut-être la bulle de savon.

Quoi ! les romans lyriques, épiques, historiques, apostoliques, sociaux, ne seraient donc pas un progrès sur le roman primitif !

— wiir —

Le roman de ce siècle enfante La Comédie Humaimy et il se trouverait encore des gens pour redemander les marionnettes et la foire Saint- Germain! Oui, les marionnettes, oui la foire Saint-Germain, plutôt que ces romans à grand fracas qui traînent le public à la barre des tribunaux, qui arrivent au succès par la porte du Palais de Justice !

Mon audace serait grande sans doute de venir après Balzac, après George Sand, après Mérimée, après Stendhal, contester les glorieuses conquêtes des modernes romanciers. Je ne les conteste pas, tant s'en faut; je sais que le roman a dû s'élargir, s'émanciper, se transformer, recueillir nécessairement l'héritage des vieux genres littéraires mis au rebut depuis trente ans. Je sais que le public actuel, étant le plus beau de tous les publics, aime passionnément à se mirer en famille dans ces immenses glaces qui ornent les cafés du boulevard ou que la main d'un tapissier littéraire dresse amicalement dans sa chambre à coucher. Je sais que n'ayant ni le goût ni le loisir d'étudier, il n'est pas fâché d'apprendre tant bien que mal la philosophie, la politique, l'éco-

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