tieptenibre
Nous voici encore clans le ciel-ouvert. Mon album est déployé sur mes genoux. Je cherche à terminer ce portrait d'Azam dont j'avais crayonné l'esquisse sur votre dos, mon cher René. Mion est très-froide pour moi dei>uis quelques jours. Pierre, ennuyé de poser, bâille avec d'énormes soupirs qui mettraient en branle une demi-douzaine de moulins à vent. Il n'est pas très-beau comme cela, notre ami Pierre : il a l'air d'une bête féroce mise en cage. Je le lui ai dit en plaisantant, mais il a fort mal pris la plaisanterie ; il s'est renfrogné , s'est gratté la tête avec les ongles, et me regardant d'un air barbare : « Qui m'a mis en cage, si ce n'est vous? » m'a-t-i] demandé les bras croisés sur la poitrine. Et à propos de moulins à vent, il m'a déclaré fort brusquement que si mon père , qui possède la plupart des moulins de Laurac, ne diminuait pas le prix exagéré des moutures, il dépenserait, lui, jusqu'à son dernier sou pour construire un moulin à vapeur. « Un moulin à vapeur ! ai-je dit, vous connaissez donc cette chose-là, bon Dieu ! — Parce que je ne sais rien, m'a-t-il répliqué, vous croyez peut-être que je ne connais rien ? J'ai vu des moulins à vapeur à Toulouse, en allant aux Pyrénées, et j'en ferai construire un à Laurac, à la barbe du juge de paix. » Il était sauvage tout à l'heure, et le voilà presque brutal. C'est peut-être ma faute. Je deviens chaque jour un peu plus réservée, après
avoir relu la lettre de ma tante, cette maudite lettre qui m'a tant désenchantée !
5 s^eptembie.
Aujourd'hui nouvel épisode dans notre lugubre roman. J'avais terminé le portrait : Pierre l'a arra- ■ché de mon album et l'a déchiré avec colère. « Vous l'auriez emporté un de ces jours à Paris, m'a-t-il dit, et vous auriez ri de moi avec votre tante , pendant que j'aurais pleuré ici votre départ. » Le portrait était bien venu : c'est une œuvre à recommencer.
iO sepiembio.
Plaintes et reproches, plaintes surtout : — «Vous ne m'aimez pas, vous ne [louvez pas m'aimer. Ceux qui ont vu la petite hachette dans les flancs de saint Sicre me l'avaient bien prédit. Ah ! tenez, j'aurais dti vous noyer dans le ruisseau des Tamarins, quand je vous portais comme une pierre au cou. » Cette terrible galanterie ne m'a pas déplu. J'ai souri de bon cœur; nous nous sommes réconciliés; j'ai recommencé le portrait.
U septembre.
Mion ne me parle plus; tout se gâte. J'ai eu le malheur, ce soir, de me moquer de la superstition •des Lauraguais, qui s'imaginent que les âmes de certains morts passent dans le corps des bêtes. A la vue d'un corbeau qui hante le toit de notre maison, je me suis écriée en riant : «Bonjour, monsieur l'ob-
284 PIERBE AZAM
bé, bonjour ; est-il vrai, comme on le dit, que vous soyez M. Reverdy, l'ancien curé de Tourouzelle, ce curé trop indulgent, qui... » Le corbeau est parti en croassant. «Taisez-vous, malheureuse! m'a dit Pierre Azam d'un air courroucé, vous insultez les âmes des morts : prenez garde, les morts se vengent, et le bon Dieu punit toujours ces outrages ! » Je me suis mise à chantonner, puis j'ai demandé à Pierre s'il croyait sérieusement aux revenants. Il m'a regardé avec surprise, comme si j'eusse nié sa propre existence. «Vous croyez aussi que les âmes des morts passent dans le corps des bêtes? Vous croyez qu'un mauvais prêtre devient corbeau, une mauvaise religieuse corneille?... Et vous voulez construire un moulin à vapeur?. . .Comment arranger tout cela? Pensez-vous encore, avec les Lauraguais, que M. Bellemanière deviendra un chien enragé? Mais cette croyance est horrible : elle n'est pas d'un chrétien. Et vous, mon cher Azam, que deviendrezvous? serez -vous quelque jour taureau ou lion? Je suis sûre que vous serez lion, et que vous ferez peur aux jeunes Lauraguais qui traverseront en pantalon rouge les déserts de l'Afrique. » Pierre s'est mordu les poings et m'a quittée sans un mot d'adieu. Mion s'est dressée comme un ressort et m'a demandé si j'étais folle. « Roseline, allez-vous-en, retournez à Paris, si vous ne voulez pas amener un malheur. » J'ai une furieuse envie de rester maintenant : que me conseillez-vous^
•20 soptenihre.
Je suis raisonnable, je pars, A l'heure où vous recevrez ce billet, je serai sur la route de Paris, en passant par l'Auvergne, que je veux voir, à cause de ses volcans éteints et de ses fontaines pétrifiantes. Je suis moi-même à peu près éteinte et, cela est triste à dire, quasi pétrifiée. Savez-vous bien, René, que votre sauvage ami a tenté hier de me noyer dans le puits au moment où j'allais encore sauter par-dessus, et que la tendre Mion, s'est écriée fort paisiblement que je n'aurais pas volé mon malheur? Ah ! l'aimable galant que M. Pierre! Ah ! l'excellente amie que cette Mion ! Quittez au plus vite cet afîreux pays, mon cher René; quittez les Lauraguais, ce sont des barbares ! Pour moi, je ne remettrai de ma vie l'ombre de mon pied à Laurac.
En foi de quoi, cher René, voici ma blanche main.
ROSELINE.
A cette nouvelle, je quittai Limoux à franc étrier. En arrivant à Laurac, je trouvai Mion et Toinet tout en larmes. Pierre Azam s'était rendu à Narbonne, avait pris du service dans un régiment d'Algérie, et laissé à Toinet l'ordre de vendre tous ses biens pour faire construire un moulin à vapeur sur l'emplacement de sa maison, en face même des croisées de M. Rellemanière.
— Tu n'épouses plus Roseline, n'est-ce pas? me dit ma mère en m'embrassant.
— Mais tu vas toujours étudier la médecine à Montpellier, et tu reviendras l'exercer à Laurac, ajouta mon père d'un ton souverain.
Un sourire de ma mère biffa sur-le-champ ce décret. Au bout de six semaines, mon père décida que j'étudierais la médecine et l'exercerais à Paris... Les rhumatismes de Laurac acceptèrent les soins de ' la faculté de Tourouzelle.
vni
Huit ans après ces événements, Pierre Azam était maire de son village, et Toinet, secrétaire de hi mairie ; on avait élu gar acclamation le nouveau magistrat à son retour d'Afrique le lendemain du 24 février 1848, et si la vallée de Diane eût obtenu le droit de nommer un représentant, on l'aurait envoyé siégera l'assemblée constituante. Pierre avait été décoré sur le champ de bataille d'Isly par le maréchal Bugeaud en personne, et le maréchal, qui connaissait la bravoure et la force prodigieuse de cet héroïque soldat, avait formellement dit en lui attachant la croix sur la poitrine :
— Voilà un gaillard qui a tué aujourd'hui plus de Marocains que Samson n'a jamais tué de Philistins.
Le seul ennemi de Pierre (et encore était-ce un ennemi secret), M. Zacharie Bellemanière, était mort de peur en entendant proclamer la Répubhque. Le moulin à vapeur d'Azam n'avait pas eu de peine
288 l'IERRE AZAM
à détrônor les moulins à vent du juge de paix. II fonctionne toujours à merveille, et, tout en reconnaissant la puissance du grand moteur, le filleul de Jean-de-l'Ours , le maire de Laurac, croit encore aux revenants de toute l'énergie de son âme.
— Sais-tu que M. Bellemanière revient? me ditil un jour avec mystère.
— Bah! et sous quelle forme? lui demandai-je en riant.
— Il marche à quatre pattes, il aboie à la lune.
— Et c'est un chien galeux, c'est un chien enragé?
— Tu parais étonné! Qu'y a-t-il de plus simple? Tout le monde l'a rencontré dans la campagne, à l'entrée de la nuit. Il est de couleur foncée, comme les redingotes de l'ancien juge de paix. Il éternue à chaque pas, comme s'il était condamné à priser do mauvais tabac. Et quand on lui dit : « Dieu vous bénisse ! » il remercie du bout de la patte, comme M. Bellemanière remerciait du bout des doigts.
— A-t-il une tabatière, une canne, des lunettes? Parle-t-il de son expérience, et dit-il à tout propos : En vérité, Mazette ? Enfin l'as-tu vu de tes yeux, toi le maire du village, toi le propriétaire d'un mouHn à vapeur, toi l'ancien africain du maréchal Bugeaud?
— Parfaitement vu, de ces yeux que voilà ! Et même j'ai été témoin d'un fait extraordinaire qui est connu de tous les gens de Laurac. Une jeune fille de Tourouzelle, une écervelée, une mauvaise langue, ayant rencontré le chien-fantôme, Ta menacé
SOUS le museau et Ta injurié : « Ah ! te voilà, misérable! tu pâtis en purgatoire, et tu voudrais qu'on chantât des messes pour le salut de ton âme ; tu n'en auras pas, tu n'en auras pas! »Le soir même, la méchante fille était cruellement punie de son péché. Depuis ce jour-là, elle aboie chaque nuit comme un chien.
— C'est un cas de zoanthropie.
— C'est une punition de Dieu.
— Tu n'as guères changé depuis huit ans, je le vois . Tu es revenu d'Afrique enfant de Laurac et filleul de Jean-de-l'Ours, tel que tu étais parti. Je te retrouve, mon cher Pierre, avec le même visage et les mêmes idées.
— Le même visage ?. . . sans doute ! . . . Les mêmes idées?... à peu près!... Il y a pourtant quelque chose de changé depuis huit ans. Comment suis-je parti pour l'Afrique ?. . . Tu l'as su, René, tu l'as su. . . Eh bien ! depuis ce temps-là, quand ma chandelle est éteinte, la nuit, je ne puis écarter de mes yeux une apparition, une vision : c'est une main de femme pâle comme la cire et toute brillante pourtant; la main qui a tenu ma baguette pendant l'orage, la main qui a balancé la hachette sur le front de Saint Sicre, la main qui m'a été tendue du haut d'un grenier, cette main longue et pâle qui a fait deux fois mon portrait I
— Roseline, Roseline !
290 PIEKRE AZAM
— Qu'est-elle devenue? l'as-tu revue par hasard à Paris ?
— Oui, c'est une artiste célèbre. Elle s'habille eu homme et méprisant sans doute le nom bourgeois de Bellemanière, elle s'en est fait un autre qu'elle a emprunté à notre village et à notre vallée : on l'appelle aujourd'hui Diane Laurac. Depuis la mort de sa tante, Diane a exposé des peintures qui ont obtenu un succès fou : ses meilleurs tableaux sont le Puits mitoyen et la Danse d'Hercule.
LA
— Vous avez connu mon oncle le Malédictin ?
— Si je l'ai connu, votre grand-oncle! Mais c'est lui qui m'a fait épelerle Tltijre, tu patulœ ; c'est lui qui m'a expliqué le Justum ac tenacem! Il me serait impossible de songer une seule fois à Horace ou à Virgile sans songer en même temps au révérend dom Bazin.
— Avouez , mon cher, que c'était un drôle de corps.
— Il a toujours passé pour un saint homme.
— Oui , mais un drôle de saint, convenez-en
J'étais son unique héritier : il meurt. Avant d'ouvrir le testament , j'endosse mon plus bel habit noir, je mets un crêpe à mon chapeau, et je donne solennellement une poignée de main au notaire. Il n'y a que les niais ou les parvenus qui accueillent un héritage avec des transports de joie. Le notaire me jette de bas en haut un regard fin : rien à dire sur ma tenue ; mes habits et ma figure étaient d'une tristesse irréprochable. Je portais mon deuil sans faiblir, mais je le portais convenablement. Quand le notaire, en me regardant toujours , dénoua gravement son rouleau , j'éprouvai une petite suffocation assez agréable ; il me semblait que j'avais avalé par mégarde une liasse de billets de banque ; le papierjoseph me chatouillait la gorge et me coupait la respiration ; j'étouffais délicieusement, moucher ! Mais pas un muscle de mon visage ne bougea ; un voile de mélancolie s'était abaissé sur mes yeux. Je promenai sur les assistants un regard vide et terne, j'avais pris tout-à-fait l'air d'un idiot de bonne maison ! Eh bien ! mon ami, savez-vous comment j'ai été remboursé de tous ces frais de douleur cérémonieuse?
— Le testament de votre oncle vous déshéritait?
— Non pas : j'étais au contraire proclamé légataire universel, à la charge par moi de payer ceci à l'hôpital, cela au séminaire, ceci aux frères de la doctrine chrétienne, cela aux sœurs de charité, ceci aux enfants trouvés, cela aux orphelins, le reste au
bureau de bienfaisance. Et quand j'ai eu tout payé , de l'immense fortune de mon grand-oncle il me restait... Devinez quoi !... Trois mauvaises toiles et trois petites statues représentant de vilaines saintes !
— De vilaines saintes ! m'écriai-je avec étonnement.
— Des croûtes, mon cher, de simples croûtes que je vous donnerai pour le prix des cadres, quand il vous plaira.
Là-dessus Maxime Bazin me laissa pour donner le bras à un jeune courtier marron. Les deux amis gravirent ensemble le perron de la Bourse, après avoir montré, au tourniquet, leurs cartes d'abonnés. Maxime s'en allait sans doute demander à la roulette des agioteurs le trésor qu'il n'avait pu saisir dans la cassette de son grand-oncle. Ah ! que dom Bazin avait eu raison de mystifier, à sa dernière heure, son coquin de neveu ! S'il avait livré ses écus à ce petit mal-vivant, à ce camarade des héros de M. Barrière , à ce compagnon des héroïnes de M. Dumas fils, ils auraient dansé une jolie sarabande , les loyaux écus de dom Bazin ! Avec cet argent mignon du chanoine, si longtemps gardé, couvé et accru, Maxime aurait hardiment spéculé sur les ballons roses de l'empire de Siam, sur les petites voitures du Sahara , sur le Pré-Catelan de Pékin, sur le crédit mobilier du Groenland, sur les chemins de fer de la lune, que sais-je? Et peut-être môme
le drôle aurait-il encore épilogue avec ses infantes, dans quelque brillant mauvais lieu , sur les rares et précieuses vertus économiques de son oncle le Malédictin.
Je fus enchanté, je l'avoue, en apprenant la déconvenue de Maxime, et je vis devant moi, comme dans une glace , le dernier sourire de dom Bazin signant de sa main blanche son malicieux testament. La figure ouverte et railleuse du chanoine ne me quitta plus : elle me poursuivit toute la journée malgré les distractions que je trouvais à chaque pas, dans la rue Vi vienne , dans les galeries du Palais- Royal, dans la rue Rivoli. J'arrivai sur les quais par le Louvre, en compagnie du chanoine, et je pris le parti de le mener aux champs tout le long de la Seine, afin de le laisser parler librement dans ma tête, avec la voix doucement tyrannique do mes souvenirs. J'eus bien quelque léger soupçon, le soir, que j'avais promené dom Bazin de Paris à Auteuil, et d'Auteuil àMeudon, et de Meudon à Saint-Cloud. Mais, en réalité, c'était lui qui m'avait enlevé pour me promener à sa guise dans les bois de hêtres et de châtaigniers, sur les bords du Clamons , entre Cabrespine et Castans , deux villages de la montagne Noire qui dominent de haut les plaines sans fin du Bas-Languedoc. J'avais passé quatre bonnes heures dans le Minervois , à deux cents lieues de Paris.
Comment s'y était donc pris mon Revenant pour
me dépayser à ce point , et si vite ? Oh ! très-simplement : il n'avait eu qu'à balancer dans mon esprit, comme des sons de cloche , les mots dédaigtieux de Maxime, à propos de son héritage : Trois vilaines toiles, trois méchantes statues, de vilaines saintes !
A force de tourner dans mon imagination où j'entendais, pour ainsi dire, la lumière chanter, ces mots de mépris devinrent tout à coup des mots de louange et de triomphe : Trois taldeaux merveilleux , trois statues magnifiques , trois saintes adorables !
Et je me souvins en effet qu'au village de Castans, dans la maison du chanoine, au premier étage, il y avait une chambre mystérieuse qu'on appelait la chambre des Belles Saintes. — C'est là que je veux t'emmener, murmura dans mon esprit dom Bazin. A partir de ce moment, je l'atteste, mon Revenant, qui n'avait d'abord été qu'un sourire, une figure, une voix, devint à mes yeux une physionomie, un caractère , une forme arrêtée, un homme vivant. Nous nous reconnûmes alors. — Tu n'es qu'un enfant, me dit-il, et je suis ton maître.
Je ne répliquai pas, car je m'aperçus que j'étais tout petit. Je suivis dom Bazin partout où il m'entraîna, tantôt docilement, tantôt avec une résistance d'écolier entêté ; mais il me sembla bientôt que je parcourais avec lui, sur des chemins dorés, une de ces existences antérieures dont on entre-
voit quelquefois en songe le lointain rayonnement. Je n'ai presque rien à raconter ; j'essaierai de peindre.
Cher Malédictin , doux fantôme ! que de fois j'ai tremblé dans mon enfance à la seule pensée de vous voir ou de vous entendre ! Vous avez été bien longtemps mon Croquemitaine , aimable dom Bazin ! Comme tous les enfants précoces, j'ai eu de bonne heure tous les privilèges d'un enfant gâté. Mes espiègleries ou ma paresse ne m'ont jamais attiré, que je sache, la plus légère punition. Ma famille aveuglée se contentait de me gronder en me caressant : « Flavien, méchant Flavien, disait-on, prends bien garde à toi. Si tu n'es pas sage, à ta première incartade, nous t'enverrons à dom Bazin. » Cette menace se répéta si souvent que je finis par la braver et que je m'échappai jusqu'à dire un jour : « Votre dom Bazin n'existe pas. C'est pour m'effrayer seulement que vous prononcez son nom. — Ah! dom Bazin n'existe pas î s'écria mon père ; eh bien , monsieur , demain, au point du jour, vous partirez pour Cas-
lans. » On appela Guillaume, notre domestique de confiance, et il reçut Tordre d'amener à sept heures du matin le chariot tout attelé devant la porte de la maison.
— Où m'envoie monsieur ? demanda Guillaume.
— Nous allons chez dom Bazin, à Castans, répondis'je moi-même avec un air de triomphe.
— Je crois, en vérité, dit tout bas mon père, que ce drôle-là est enchanté de nous quitter.
Ma mère attendrie me prit parle cou et me regarda fixement au milieu du front :
— Petit entêté, me dit-elle en frappant du doigt entre mes deux sourcils, petit entêté, vous partirez donc avec plaisir ? Vous ne nous aimez donc pas, Flavien, nous qui vous aimons si tendrement ?
— Je ne vous aime pas ! m'écriai-je avec des sanglots.
Palpitant de remords, les yeux noyés de larmes, j'étreignis ma mère de mes deux mains et je l'embrassai avec une espèce de furie ; puis je m'élançai vers mon père, je sautai sur ses genoux et roulai ma tête échevelée sur sa poitrine, en murmurant :
— Pardon ! pardon l
— Allons, tu resteras, me dit mon père. Guillaume, je n'ai rien ordonné.
Que se passa-t-il dans ma cervelle en ce moment? Je ne sais. Mais, par une espèce d'héroïsme enfantin , je me relevai tout glorieux d'une résolution soudaine que j'avais trouvée dans mon cœur. Les
larmes encore ruisselantes sur mes joues, les lèvres frémissantes d'émotion, et ma petite âme balbutiant sur mes lè\Tes ses premières paroles d'énergie, je dis bravement à Guillaume :
— Vous attelerez le chariot, entendez-vous *' Et à mes parents :
— Je vous aime bien, je vous jure ; mais je partirai, il le faut.
On ne me résista plus qu'en tremblant. Mes parents désolés essayèrent de me convaincre qu'habitué ù gouverner chez nous je ne pourrais mo plier à la volonté de dom Bazin, un homme terrible, ni aux fantaisies de la tante Bénigne, sa sœur, une vieille fille trop sévère peut-être pour les enfants ; que je périrais de langueur , à mon âge, entre ces deux figures de vieillard : que d'ailleurs, étant si frileux, je souffrirais du froid , même en automne, sur la montagne de Castans; que je ne trouverais pas un seul camarade à mon gré dans ce pays de loups et de chèvres, ou il n'y avait ni fleurs ni fruits, ni vignes ni jardins , mais rien que de grands bois noirs 1
— Bah I dis-je avec gaieté, ces grands bois de Castans ne sont pas aussi noirs que vous les faites : ils sont vert foncé, voilà tout ; il y a des fleurs, puisque j'ai vu dans nos foires de jeunes Castagnols qui avaient un muguet à la boutonnière, et le muguet sent si bon, n'est-ce pas, maman ? Il y a des fruits, puisqu'il y a des châtaignes, des nèfles, de petites
fraises, des pommes d'api , des poires d'hiver, des noix, des noisettes... Vous savez, maman, que je suis fou des noisettes ; je les aurai là meilleures qu'ici. Et puis, nous ferons des échanges, si vous voulez. On vous enverra les fruits de la montagne et vous nous expédierez les fruits de la plaine : les cerises douces, les figues, les grenades, les pêches, les raisins. Guillaume n'a pas oublié le chemin de son pays ; il ne l'oubliera pas davantage, je pense, lorsque je serai devenu Castagnol. Les raisins me paraîtront plus croquants et plus sucrés quand je ne verrai plus de vignes. Maman, maman, quand vous viendrez me voir à Castans, je serais vêtu en Castagnol , en Gavache (1 ) ; j'aurai une dalmatique de bure, un bonnet de laine, des sabots pointus et, sous mon bonnet , les cheveux sur les joues, tombant des deux côtés en tire-bouchons. Je dirai en gazouillant : Bondzour , Tzanette ; je ferai toutes sortes de grimaces en parlant gavache, et vous me trouverez gentil à croquer, c'est moi qui vous le dis. Voulez-vous parier qu'avant la fin de la semaine la tante Bénigne m'adore, et qu'avant un mois je trouve le moyen d'apprivoiser dom Bazin?
— Ah ! si lu réussis, dit mon père, ce sera un miracle.
— La tante Bénigne, peut-être! ajouta ma mère en caressant mes longs cheveux déroulés ; oui, la
(I) Gavache, du mot yave, torrent.
tante Bénigne, je le crois ; mais, mon pauvre petit, comment viendras-tu à bout de dom Bazin? Aucun de ses neveux n'a pu se faire aimer de l'oncle Malédictin. Il est vrai que les enfants de son frère l'ennuient: « Ce sont des héritiers, ce sont des mendiants, » dit-il avec dégoût.
— Puisque tu veux partir absolument, reprit mon père, je peux te garantir du moins que tu ne seras pas mal reçu ; j'écrirai à dom Bazin, et je n'aurai qu'à lui rappeler ce qu'il m'a dit vingt fois à Castans : « Envoyez-moi donc votre petit Visigoth ! »
— Il m'appelle Visigoth? Et pourquoi?
— Parce que, d'après lui, tous les noms terminés en ic sont des noms visigoths. Ne t'appelles-tu pas Flavien Méric, du village de Puicheric, sous le mont Alaric?
— Ah ! nous sommes des Visigoths dans la plaine! Et dans la montagne, que sont-ils? des Ostrogoths?
— Non, ce sont des Romains, comme le prouvent les noms de leur pays qui dérivent du latin : Castans vïenl de castanea, châtaigne; le Clamons, un joli nom de torrent par parenthèse, vient de Clamosus, bruyant. On pourrait en citer dix autres qui donnent complètement raison à dom Bazin.
Je savais, quoique très-paresseux, assez d'histoire romaine et de latin pour comprendre sans efforts ces rapprochements.
302 LA CHAMBRt DES BELLES SAINTES
— Ainsi nous sommes des Visigoths à Puicheric, et les Castagnols sont des Romains ! Eh bien, mon père, le Romain dom Bazin n'a qu'à se bien tenir; car le petit Visigoth s'en ra-t-en guerre chez les Romains !
Quoique je fusse bien déterminé à quitter Puicheric, la scène des adieux me navra. Quand je vis le chariot attelé, Guillaume sur le siège et le fouet en main, je n'osai plus lever les yeux vers la fenêtre où s'étaient accoudés mes parents, qui me criaient tout éplorés ! « Bon courage ! » Il me fallut autant de fermeté, j'en suis certain, pour monter en voiture, qu'il en faut à un jeune soldat pour affronter la première décharge de mousqueterie. J'enfonçai ma casquette pour cacher mon émotion. Durant cinq minutes, je n'aperçus que deux panaches blancs qui semblaient m'éventer à travers un brouillard avec un singulier bruit de grelots. Les mules de notre chariot trottaient régulièrement devant moi en agitant leurs queues ondoyantes et faisant sonner le carillon suspendu à leur cou.
— Nous sommes sur la grande route, me dit Guillaume en glissant familièrement s^n poing sous
mon menton. Relevez votre visière et plantez votre casquette sur l'oreille. Vous avez neuf ans passés, monsieur Flavien. A cet âge, on est presque un homme, que diable! Regardez en l'air, si vous vous sentez les paupières mouillées. Rien n'essuie la rosée comme le vent du matin.
Je suivis machinalement le conseil de Guillaume qui n'essaya pas de me desserrer les dents ; si l'on m'eût forcé à parler, j'aurais éclaté en sanglots. Guillaume le comprit sans doute, car il garda un instant le silence; mais le silence aussi me pesail, et déjà quoique soupirs me gonflaient la poitrine, lorsque mon compagnon de voyage, comme s'il eût lu dans ma pensée, se mit à siffler du bout des lèvres, en s*accompagnant de son fouet, une des plus jolies marches militaires que j'aie jamais entendues. Sans y prendre garde, je marquai d'abord la mesure, puis je chantonnai, je sifflai, me laissant bercer et me berçant moi-même au son de cette leste musique de régiment.
— En avant! nous voilà sauvés! s'écria Guillaume, qui était un ancien soldat de la grande armée. En campagne, rien ne vaut un peu de musique. Cela vous remet le cœur en place, n'est-ce pas? Allons, monsieur Flavien, chantez, chantez plus haut. Le chagrin s'en ira comme la fumée de ma pipe. Holà! hé! dia! voici que nous quittons la grande route ; tenez-vous bien aux ridelles, car ici les chemins commencent à devenir mauvais.
Mais, soyez tranquille, vous n'v perdrez rien, vous aurez à chaque secousse un morceau de pays nouveau, et, plus les chemins seront affreux, plus le pays deviendra magnifique. Vous autres gens des terres basses, tant que vous n'avez pas vu les montagnes, vous n'avez rien vu. Je ne méprise pas votre Puicheric, loin de là; mais, Dieu me damne! vous me direz ce soir ou demain ce que vous pensez de mon Castans.
« Du pays nouveau ! Dieu me damne! » La promesse de Guillaume m'était garantie par son juron ! Ce juron de montagnard, autrefois en honneur chez les marquis à rapière, m'annonçait énergiquement que nous ne tarderions pas à entrer dans la contrée des Gavaches. Un Gavache établi dans la plaine oublie peu à peu de jurer; il se met à sacrer par crainte du ridicule. Quand il s'en revient du paysbas, aux premières touffes de buis ou d'ajoncs, il respire à pleins poumons l'air natal et s'écrie à plein gosier : « Dieu me damne ! » Ce qoddam de la montagne Noire, comme le goddam des Anglais, se prête d'ailleurs à toutes les sensations : il exprime la joie, la colère, la surprise, le doute, le défi, mais la joie avant tout. Le contentement de Guillaume était presque de l'allégresse, de l'enivrement, do la folie.
— Ah ! si la montagne était riche, me disait-il, elle ne serait pas la servante de la plaine, mon mignon î Par malheur, elle ressemble exactement aux filles sans dot : elle n'a pour elle que sa bonne mine
et sa belle santé. Ce n'est pas que, pour mon compte, j'aie à me plaindre de mon sort. Votre père est un homme juste : il me traite plutôt en ami qu'en valet. Je le sers fidèlement depuis six ans, et je le servirai bien encore six autres années, pourvu qu'il s'en accommode, et quand je prendrai ma retraite. Dieu me damne ! soyez sûr que j'irai de grand cœur remercier dom Bazin, car c'est lui qui m'a pris par la main. Dieu me damne, pour me faire entrer chez M. Méric.
Quand Guillaume commençait à parler de sa montagne Noire et de Castans, il ne tarissait plus. C'était comme lorsqu'il entamait le chapitre de la campagne de Moscou. Chemin faisant, je lui demandai, pour entretenir sa verve, ce qu'il y avait de plus beau et de plus curieux à Castans.
— Tout est beau et tout est curieux, me réponditil. Mais ce qu'il y a de plus beau, c'est le Pavillon ; ce qu'il y a de plus curieux, ce sont les personnes qui habitent le Pavillon : la tante Bénigne et dom Bazin ! Je défie qu'à vingt lieues à la ronde on me montre une habitation aussi agréable et des êtres aussi étonnants. La tante Bénigne, lente et douce p comme l'huile, aimant les cachotteries et les chuchotteries, détestant le bruit, le grand jour, toutes les odeurs, même celles des roses et des violettes, ne pouvant souffrir ni le froid ni le chaud, malade l'hiver, malade l'été, simple et innocente comme un enfant qui vient de naître, et disant toujours qu'elle
s'en va mourir parce qu'elle est fatiguée de vivre, parce que les hommes sont méchants, parce qu'elle a trop vécu; Dom Bazin, au contraire, tout bouillant et tout pétillant comme le vin nouveau, aimant avec passion le bruit, le mouvement, les longues promenades au grand soleil, les mets épicés, les odeurs fortes, enchanté de vivre et ne songeant pas du tout à mourir. On ne conçoit pas comment ces <ieux êtres ont pu demeurer vingt-quatre heures ensemble. Mademoiselle Bénigne a pourtant suivi son frère eu Espagne et en Italie, au temps de la Révolution, pendant que les nobles et les prêtres s'enfuyaient de tous côtés à l'étranger. Dom Bazin, si je ne me trompe, était alors simple moine dans un couvent de Bénédictins, à la Grasse, et j'ai entendu marmotter, sans y rien comprendre, que, dans sa famille, aussi bien qu'au couvent, on lui avait donné, à cause de son esprit malicieux, le sobriquet de Malédictin. Ah ! ce sobriquet, il ne Ta pas volé, je vous en réponds. C'est bien le meilleur des hommes ; mais qu'il est méchant ! On le craint à l'évêché peut-être plus qu'on ne l'aime, car il a son franc-parler, surtout avec monseigneur, et pourtant monseigneur l'appelle souvent pour le consulter, d'abord parce qu'il est très-savant 'il a le nez toujours fourré dans les livres, comme s'il y avait entre les pages d'excellent tabac à priser), et puis parce qu'il n'est ni comphmenleur, ni flatteur. Oui, la franchise pure, et la vérité nue, la méchanceté
et la bonté même, voilà tout le portrait de dom Bazin !
— Et le Pavillon, Guillaume, vous ne me parlez pas du Pavillon ?
— Chut! nous sommes trop près du château de Villerambert. Tenez, le voilà devant vous, le château, avec ses deux grosses tours carrées. Il faut nous arrêter ici forcément pour remiser le chariot. De Villerambert à Caslans , on n'a jamais vu rouler une voiture. Il n'y a place sur la route que pour les pattes d'une chèvre ou les pieds d'un mulet.
Je ne jurerais pas assurément qu'aujourd'hui la montagne Noire n'ait comme la plaine ses routes impériales et ses chemins vicinaux. Mais, à cette époque, on abandonnait l'entretien des routes au sabot ferré des Gavaches qui ne remplissaient, hélas ! que bien imparfaitement les fonctions de cantonnier. Aussitôt que Guillaume, à califourchon sur sa bête, m'eût solidement planté sur la mienne, il se souvint de lui-même que j'avais l'oreille tendue, car il n'avait encore apaisé qu'à demi la curiosité qu'il avait éveillée.
— Maintenant que vous connaissez les oiseaux du Pavillon, me dit-il, vous désireriez bien, mon raignon, que je vous fisse plonger la main tout de suite jusqu'au fond du nid ? Eh bien ! non, vous en sauriez trop, et rien ne vous intéresserait en arrivant à Castans. Cherchez dans votre tête, réfléchissez,
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bâtissez en Fair quelque chose de très-joli qui soit tout-à-fait à votre gré : ce sera jusqu'à ce soir le Pavillon !
— Guillaume, vous vous moquez de moi. Comment voulez-vous que je devine?...
— Ce que c'est que le Pavillon ? En effet, la chose est un peu difficile, et je vais, par pure compassion, vous aider un tant soit peu. Figurez-vous donc ..
Guillaume débourra sa pipe, la bourra de nouveau, battit le briquet en mesure, enflamma l'amadou, le rapprocha lentement du fourneau, et se cambrant sur ses hanches, aspira et respira deux ou trois bouffées, la tête en arrière, les paupières closes, avec le recueillement voluptueux d'un extatique oubliant l'univers entier.
— Figurez-vous donc, reprit-il du ton nonchalant d'un homme qui s'éveille, figurez-vous donc...
Il s'était redressé, avait rouvert les yeux et les tenait attachés sur un point fixe.
— Ah! Dieu me damne ! s'écria-t-il, je ne peux pas vous laisser plus longtemps le bec dans l'eau ; car on aperçoit d'ici le Pavillon.
— Comment , comment donc , Guillaume ? ce n'est que cela? Une maison blanche à deux étages, tout unie, avec quatre fenêtres de façade seulement?
— Vous trouvez que c'est bien petit, n'est-ce pas ? Eh bieni c'était la résidence d'été de madame la marquise de Villerambert , qui s'en contentait, dit-
on, parce qu'elle avait des goûts simples. La marquise n'a guère dépensé pour celte maison qu'un© cinquantaine de mille francs.
— Cinquante mille francs, Guillaume, cinquante mille francs ! mais alors ce doit être un palais.
— Non pas, c'est une grange, dit Guillaume en affectant un air sérieux. Car madame de Villerambert a voulu en mourant faire cadeau d'une grange au meilleur de ses amis, à celui qui, soit en France, soit à l'étranger, n'a jamais cessé d'être son confesseur.
— Je m'étais trompé, Guillaume, j'avais fort mal vu. Je distingue maintenant des colonnes et des balcons, exactement comme à l'évêché. Oh I ma foi , c'est très-beau, très-beau î
— Enfin donc, la petite boîte vous plaît, ce n'est pas malheureux : elle vous plaira bien davantage, allez, quand vous tournerez autour et que vous la verrez par dedans. Il y a tant de belles choses dans les corridors, dans la salle à manger, dans le salon I Il vous faudra bien quinze jours, sans exagérer, pour passer en revue toutes les curiosités. Et encore, et encore, je me permettrai de vous avertir qu'il y en a une qu'on ne vous montrera pas... qu'on ne montre à personne... qui est inconnue à la tante Bénigne elle-même. C'est la chambre des Belles Saintes. Dom Bazin en a soûl la clef; il y entre seul... toujours seul !
Si Guillaume avait calculé , avec sa finesse de
LA CHAMBHE DKS BELLES SAINTES 311
gavache, qu'en jetant un brandon dans mon imagination , il me sauverait Tennui de la route et me ferait oublier les émotions du matin, il avait deviné juste, car, en arrivant à Castans, je ne songeais plus àPuicheric.
— Souvenez-vous bien , me recommanda mon mentor quand nous mîmes pied à terre, souvenezvous bien, avant de frapper à la porte du Pavillon, que la tante Bénigne déteste les gens bru^-ants et que dom Bazin n'aime pas les chuchoteurs. Si vous parlez haut à la tante , elle vous regardera comme un sacripant; si vous parlez bas à son frère, il vous traitera de sainte-nitouche. Maintenant vous êtes averti , le reste n'est pas mon affaire ; allez donc et n'ayez pas peur. J'entre à l'écurie avec les mules, et de là j'irai tout doucement flairer les marmites à la cuisine. Quant à vous, tenez-vous droit, Dieu me damne ! et présentez-vous tout seul au salon.
« .... Romancier mon ami, un peu de répit, s'il vous plaît ! Vous imaginez-vous par hasard que M. Fiavien Méric, 'professeur de botanique , puisse raconter ses impressions tambour battant, comme un Alexandre Dumas? Vous m'avez demandé avec instance l'histoire de dom Bazin le Malédictin, et je vous la donne bien volontiers, détail à détail, sans trop me presser et sans prendre la peine de rien inventer. Mais voilà que, dès les premières pages, tourmenté sans doute du désir de tout apprendre à la fois ou vous rappelant peut-être les sots contes que d'autres vous ont fait sur mon maître, vous me lancez étourdiment question sur question :
« — Est-il vrai que dom Bazin fumât la cigarette? Jurail-il par le nom de la Vierge comme les Espagnols, ou par le sang du Christ comme les Italiens? Quelles étaient bien précisément ses relations avec la marquise de Villerambert ? N'était-il pas un peu
irrégulier, un peu hérétique, un peu fou ? ne l'a-ton jamais interdit?
« — Il fumait la cigarette (soyez satisfait !) depuis son retour de l'émigration : mais quant à ses mœurs, à ses croyances, dom Bazin n'a jamais donné prétexte au plus léger soupçon. Il avait la tête fort bonne, et ne jurait pas plus en espagnol ou en italien qu'il ne jurait en français.
« Maintenant, je vous en prie, ne me troublez plus mal à propos. Ce n'est pas un récit cavalier que je vous donne : c'est une vision dorée qui se détache par degrés et lentement sur le fond lumineux de mes souvenirs. Vous voudriez déjà pénétrer dans la Chambre des Belles Saintes, et nous ne sommes encore, Dieu merci ! que devant la porte du Pavillon ! Je ne vous écoute plus, écoutez-moi vous-même, puisque vous m'avez prié de parler. >>
Sur l'indication de Guillaume , j'avais travers»' une vaste pelouse et m'étais arrêté un instant, pour respirer, devant l'entrée de l'ancienne demeure de madame de Yillerambert. Cette belle habitation , avec son perron de marbre blanc où s'appuient , deux à deux, quatre colonnes de marbre rouge, m'inspira un sentiment d'admiration et de respect, mêlé de je ne sais quelle appréhension involontaire. Etais-je réellement intimidé ? je l'ignore ; mais j'avais un peu d'inquiétude, j'hésitais, j'aurais voulu rétrograder, et je l'aurais peut-être fait s'il m'eût fallu soulever le marteau. Heureusement la porte était entrebâillée ; je me résignai à monter de côté les marches du perron , et , le front appuyé contre une colonne, je hasardai un regard entre les deux battants à demi clos. Mes paupières tremblaient, mes pieds fourmillaient. Si j'avais aperçu la soutane de dom Bazin, il est fort possible que j'eusse
rejoint Guillaume. A l'extrémité d'un large corridor ouvrant par une porte vitrée sur un grand jardin, et tout à fait au milieu d'un pâle losange dessiné sur le mur par le soleil couchant, j'aperçus une coiffe blanche et des lunettes bleues. La coiiïe avait exactement la forme d'une coquille d'œuf que vient de percer le bec d'un oisillon; elle encadrait le front, elle pressait les joues, elle cachait presque le menton d'une figure amaigrie dont on ne distinguait que les sourcils, le nez et la bouche. Sans les lunettes bleues, cette ébauche de figure eût très-bien pu, à distance, passer pour une vraie tête d'oiseau. Qui donc, excepté la tante Bénigne, avec son horreur du bruit, aurait eu l'idée de cloîtrer ainsi ses oreilles ? La coquille de mousseline devait avoir été inventée pour protéger une ouïe trop délicate. C'était donc la tante Bénigne qui m'apparaissait au fond du corridor.
Je glissai comme une anguille entre les deux battants de la porte, et, l'haleine suspendue, je m'avançai finement sur la pointe du pied. Une biche ne m'aurait pas soupçonné; la tante Bénigne poussa un cri d'alarme.
— Ah ! mon Dieu î qui est là ? dit-elle.
Et les lunettes roulèrent sur ses genoux qui se mirent à trembler, à se choquer, à sauter, ce qui fit que le cri de Bénigne fut suivi d'un petit son cristalUn. Les lunettes s'étaient sans doute brisées en tombant sur le parquet.
— Qui est là ? répéta dans le jardin une voix fine et sonore. A qui en avez-vous, sensitive ma sœur, à qui en avez-vous ?
— C'est, c'est, c'est... balbutia la pauvre fille effarouchée.
Mais sa voix défaillante se replia aussitôt dans une espèce de roucoulement.
— Voyons, ma tourterelle, est-ce quelque vautour? est-ce un ravisseur, est-ce un voleur?
J'entendis une chaise grincer sur le sable. Un homme en soutane parut à la porte vitrée du côté du jardin.
— Eh bien donc, qu'y a-t-il, plaintive? Fille de Sion, pourquoi gémissez-vous?
— Ce n'est rien, mon Dieu! ce n'est rien! ne vous dérangez pas, je vous prie.
— Comment? s'écria dom Bazin d'un ton sentimental et railleur. Mademoiselle Bénigne pousse un cri d'alarme, ses narines palpitent, ses genoux sautent, ses lunettes se brisent, et ce n'est rien ! Il y a un criminel, j'en suis sûr, il y a un criminel !
Comme dom Bazin riait des yeux et des lèvres, quoique sa voix parût courroucée, je marchai résolument vers lui, et, sans trop élever le ton ni trop l'adoucir, je me confessai du péché d'imprudence.
— Le criminel, monsieur, c'est moi. J'aurai, par mégarde, heurté quelque chaise en entrant : j'aurai, sans le vouloir...
— Allons, ne mentez pas, petit drôle ! me dit
dom Bazin en me tirant l'oreille, tandis que la tante Bénigne me lançait de son œil bleu un rayon de tendresse reconnaissante. Il est évident que vous n'avez pas pénétré ici comme une tempête. Regardez-le, ma sœur : il n'a pas la mine d'un ouragan, ce garçon-là !
— Oh ! sûrement non, roucoula Bénigne rassurée. Il a plutôt l'air d'un enfant docile et sage.
— Est-ce \Tai, marmot, que vous êtes sage et docile? Je ne m'y fierais pas; vous avez sur le front un épi rebelle qiu n'annonce rien de bon. Mais qui êtes-vous, mon fils? que me voulez-vous? je ne vous ai jamais vu, je crois. Et vous, Bénigne, le connaissez-vous?
— Je m'appelle Flavien Méric.
— Ah ! le fils de Méric ! le petit Visigoth de Puicheric ! Viens ici , pendard, viens sur mes genoux, et sens tout de suite les poils de ma barbe. Je ne suis pas un père Boniface, comme ton père, moi. Je suis un tyran, entends-tu bien ? et, puisque tu viens à mon école...
— Vous me donnerez le fouet si je le mérite. J'ai besoin d'être corrigé, je le sais.
— Bah ! vraiment! Et, sachant que je te corrigerais, tu es venu ici de ton plein gré ?
— Guillaume m'a accompagné, vous pouvez questionner Guillaume.
— Non, non, j'aime mieux te croire sur parole. Il ne faut jamais questionner les domestiques sur
leurs maîtres. Si tu m'as trompé, l'avenir me le dira. Comment se portent tes parents ? A merveille, n'est-ce pas? Tu ne serais pas à Castaus, si Puicheric était malade. Ah ! petit Visigoth, tu viens à l'école chez les Romains : gare à la férule, gare aux étrivières ! Sais-tu quelques bribes de latin, déjà?
— Un pou de latin, un peu d'histoire , un peu de géographie...
— Assez, assez ! D'ailleurs, peu importe. Il ne s'agit pas seulement d'instruction, il s'agit surtout entre nous d'éducation, 'c'est-à-dire de correction. Tu es un petit sauvageon qui croît de travers, à ce que dit ton père. Nous te grefferons, mon ami, nous te taillerons en éventail, en quenouille, ou nous te mettrons tout simplement en espalier, comme ces poiriers de mon jardin que tu peux voir d'ici crucifiés sur le mur.
— En éventail, en quenouille, en espalier... Taillezmoi comme il vous plaira, vous êtes le maître.
— Ah ! le gentil enfant ! dit Bénigne : voyez-vous comme il est résigné, comme il est docile !
— Ne le flattez pas, je vous en prie : son éducation va commencer, ma sœur ; et , par parenthèse , c'est vous qui aurez amené sa première punition.
Dom Bazin me fit mettre à genoux et tendre la langue. Il tira de sa soutane une boîte d'écaillé blonde remplie jusqu'au bord de pastilles rouges, vertes, jaunes, bleues, orangées, et il en suspendit une au bout de ses doigts, sur la pointe même de
ma langue déjà émoustillée par le rayonnement de ces sucreries.
— En entrant dans cette maison, me dit sévèrement dom Bazin, vous avez proféré un mensonge, et cela pour conquérir les bonnes grâces de la tante Bénigne, n'est-il pas vrai ^ Quel autre motif aurait pu vous inciter à soutenir'que vous aviez renversé une chaise? Il n'y avait pas de chaise au milieu du corridor, je l'ai fort bien remarqué, monsieur. Puisque votre langue a péché, nous al'ons punir votre langue, petit courtisan.
En voyant briller sous mon nez une pastille du plus joli rouge, il me fut d'abord à peu près impossible d'imaginer comment cette friandise pouvait se changer en instrument de supplice. Je la suçotai du bout des lèvres ; elle n'avait point d'amertume, elle était fondante et sucrée, elle sentait la menthe. Dom Bazin, les yeux étincelants de malignité, la promenait doucement sur ma langue tendue ; elle m'effleurait à petits coups , elle me chatouillait, m'agaçait, me piquait, en laissant de seconde en seconde à mes papilles un atome de sucre parfumé. A force de se promener, elle fondit. Dom Bazin en puisa dans sa boîte une seconde qui sentait le citron, une troisième qui avait le gotit du café, une quatrième qui rappelait la saveur de la vanille. La seconde passa sur ma langue comme une brosse, les deux autres comme un râteau ; elles me donnaient en fondant une double sensation de plaisir et de dou-
leur. A la fin, la douleur l'emporta : une chaleur cuisante brûlait mes papilles. Je retirai ma langue sucrée et gonflée, parfumée et écorchée. Le châtiment avait été plus violent que je ne pouvais m'y attendre; je me suis souvenu longtemps du supplice de la pastille.
— Tu ne mentiras plus' mon petit ami, me dit en riant dom Bazin.
— Vous ne mentirez plus, me dit Bé.aigne apitoyée sur mon sort ; non , je vous en prie , ne mentez plus, mon enfant, quand même ce serait pour me rendre service ou pour me faire plaisir.
Cette marque d'intérêt me toucha. Je baisai avec effusion la main glaciale de la bonne fille. Quant à dom Bazin, je le regardai sans rancune avec un mélange de déférence et d'étonnement. Ce n'était pas un maître comme un autre : il avait une manière si originale de punir, que je lui pardonnai d'avance l'autorité qu'il allait exercer à mes dépens ; je crois même que je me promis tout bas d'être quelquefois indocile ou rebelle par pure curiosité. Mon maître, je le devinai bientôt, m'estimait déjà pour le courage que j'avais montré en subissant mon supplice.
— Petit Visigoth, me dit-il, je suis content de toi, tu as supporté la douleur en vrai Romain.
Un peu de fierté me passa dans l'âme et y fit entrer un peu d'affection pour celui qui, tout en me
châtiant, trouvait le moyen , en ce moment même , do me rehausser à mes propres veux. Lorsque dom Bazin m'eut entraîné à sa suite dans les divers appartements de sa vaste demeure ; quand j'eus visité le salon tendu de vieilles tapisseries à personnages, la salle à manger ornée de sujets de chasse, les chambres du premier étage où les guirlandes fleuries couvraient les plafonds elles murs des couleurs les plus divertissantes ; quand j'eus admiré à loisir les commodes bombées en bois de rose, les épais rideaux de damas, les lourdes et riches tentures, les pendules émaillées, les tapis éclatants, l'argenterie et les porcelaines, il me sembla que je n'étais plus un étranger dans cette maison. Dom Bazin, qui avait compris mes extases, remit le lendemain à Guillaume une lettre pour mes parents , où il avait écrit ces propres mots :
a Laissez-moi Flavien pour un an, et ne venez pas le voir avant que je vous y autorise. Je vous le rendrai presque parfait, j'en suis certain, et je vous garantis qu'il n'aura pas une minute d'ennui dans ma maison. »
Pour moi, je vis repartir Guillaume sans le moindre serrement de cœur.
— Bien des compliments à Puicheric, lui dis-je du ton le plus joyeux.
J'avais assez bien profité en un jour des conseils et des indications de ce mentor gavache. Télémaque,
dont j'avais lu les aventures, me paraissait un niais auprès de moi. Et pourtant je n'avais pas encore vu la chambre des Belles Sai7ites.
Un an s'écoula. Je ne comptai ni les jours ni les heures : ce fut un éclair. Quel charme avait donc le Pavillon, quelle séduction la tante Bénigne, quelle chaîne puissante dom Bazin, pour me retenir sans regret loin de mes parents et me les faire presque oublier? Je n'ai pu me rendre compte que longtemps après de la magie de certains lieux et de certains êtres qui ont réellement la vertu d'enchanter. Pourquoi telle sohtude nous a-t-elle paru si peuplée? comment l'univers entier a-t-il tenu pour nous dans une maison des champs ? d'où vient qu'un ou deux êtres humains ont plus largement rempli notre existence que des milliers de visages connus et de noms illustres? Les poussières de la vie nous effleurent à peine ; mais , nous rencontrons un esprit, une âme : la vie a ses flambeaux !
Je fus réchauffé par Bénigne, je fus éclairé par ilom Bazin. Ils ne ressemblaient ni l'un ni l'autre
aux échantillons de l'espèce humaine que j'avais déjà vus. Bénigne avait Tinfluence sympathique d'un bon petit génie inoffensif qui ne peut qu'aimer et qui ne saurait nuire; c'était une fleur d'innocence édénique ; la simplicité d'un élément, la bêtise immaculée , une bêtise céleste, disait son frère. Dom Bazin jetait feu et flamme autour de lui : c'était un démon bienfaisant. Ils touchaient tous deux au monde surnaturel, à cause des traits singuliers qui les séparaient du monde ordinaire. Dans ce Pavillon isolé, je sentais instinctivement , et je retrouve encore , plus j'y songe, un peu de merveilleux, un peu de féerie.
Quand la tante Bénigne me disait : « En Espagne, oii l'on me nommait Bénigna, les femmes les mieux élevées fument comme les hommes , et les prêtres les plus respectables fument comme les femmes; » quand elle ajoutait à demi -voix en tordant le cou : « En Italie , un petit abbé à bas violets m'a adressé de jolis vers pour me demander à baiser ma main dans une église ; » quand elle me racontait naïvement qu'elle n'avait jamais pu terminer les bas qu'elle tricotait pour son frère depuis la première Révolution , parce qu'elle laissait tomber les mailles ou ne comptait pas exactement ses points , il me suffisait de fermer les yeux pour avoir des ailes et pour m'envoler aussitôt dans je ne sais quel monde invraisemblable ou fantastique. Dès qu'il faisait grand vent, elle s'écriait : « Les saints soufflent, »
comme si elle eut canonisé la troupe d'Eole. Si elle essayait de me peindre le caractère de son frère , elle se contentait de cette simple réflexion : « Dieu est bon, vois-tu, quoiqu'il tonne. » Comme elle demeurait toujours au rez-de-chaussée, et que dom Bazin avait l'habitude de se promener en lisant plusieurs heures par jour à l'étage supérieur, elle déclarait très-sincèrement qu'à force de lui marcher sur la tête, le chanoine avait fini par la lui aplatir. Elle n'en voulait pas d'ailleurs à dom Bazin ; il avait trop de sang dans les veines , ce qui le forçait à être sans cesse en mouvement, tandis qu'elle se voyait, au contraire , forcée de rester sans cesse clouée dans son fauteuil. Elle entendait des voix, elle était souvent troublée par des apparitions ou des visions. Les moindres circonstances de la vie ordinaire la jetaient de plein vol dans le monde du rêve. Elle allait chaque jour en enfer, en purgatoire, au paradis.
— Donnez-moi des nouvelles de Dieu le Père, lui disait parfois dom Bazin.
Aussitôt elle récitait couramment sa gazette du ciel : elle avait vu le bon Dieu dans une espèce de chaire, à mi-corps, comme on voit un homme à sa fenêtre. Un jour que le curé de Castans avait parlé sur les péchés capitaux, en rappelant que le juste lui-même pèche sept fois par jour, elle s'endormit après le dîner, la tète encore ébranlée par le sermon, et voici ce qu'elle nous dit à son réveil avec la candeur d'un enfant :
« J'ai vu le Père éternel, la Vierge Marie, le Saint- Esprit et saint Joseph. Notre-Dame avait sur ses genoux un chapelet en grains de raisin , jaunes comme l'ambre. L'Enfant Jésus et le Saint-Esprit se disputaient le chapelet. Déjà le Saint-Esprit, avec son bec rose, avait picoté quatre grains, lorsque le petit Jésus lui serra le cou pour lui faire lâcher prise. Le Père éternel courroucé leva la main sur son Fils; mais saint Joseph se plaça devant l'Enfant et reçut le soufflet. Quand je me suis éveillée, le petit Jésus disait à saint Joseph : « Présentez, s'il vous plaît, l'autre joue. »
Il résultait évidemment de ce rêve que les péchés capitaux avaient leur entrée au paradis. Le Saint- Esprit avait péché par gourmandise , l'Enfant Jésus par envie , le Père éternel par colère , et peut-être Notre-Dame par paresse , car elle aurait pu tout empêcher en mettant adroitement le chapelet dans son sein.
— Entends-tu cette païenne , me dit en clignotant dom Bazin. Sans savoir la mythologie comme nous, elle place innocemment le paradis dans l'Olympe, elle travestit le bon Dieu en Jupiter.
— Qu'est-ce donc que Jupiter? demandait Bénigne.
— Dites à Flavien de vous enseigner le latin , et vous le saurez.
— Le latin, répondait Bénigne, n'est pas nécessaire pour mon salut.
Alors dom Bazin entreprenait de démontrer que , pour être sauvé , il fallait entendre parfaitement le latin. Il développait à l'appui de sa thèse tant de bons arguments, que la pauvre Bénigne, à demiconvaincue, était prête à écouter mes leçons. Mais , hélas ! j'aurais été sans doute un professeur trèsinsuffisant. J'étais paresseux, je n'étudiais guère, et, comme j'avais un maître fort distrait , les journées se passaient en promenades, en explications de vive voix , en récits et en causeries , en lectures commentées au pas de course. On avait rarement le temps de me faire réciter mes auteurs ou de vérifier mes devoirs écrits.
Dom Bazin m'entraînait à sa suite, du matin au soir, tantôt vers les cimes de Xôre , du côté des domaines du maréchal Soult , tantôt vers la vallée de Caunes, au fond des carrières de marbre, tantôt vers la grotte de Limousis, ou nous dînions à la lueur des torches, au milieu d'étincelantes cristallisations. C'est ainsi que j'ai recueilli les meilleures leçons de ce maître singulier qui me défendait de rien apprendre par cœur, parce que la mémoire , disaitil , n'est que la servante de l'intelligence , et n'est bonne qu'à faire le ménage des autres facultés. Dom Bazin procédait volontiers par sentences , par saillies , par maximes , résumant brièvement des idées générales; il mêlait volontiers tous les sujets, allant do l'un à l'autre avec la plus capricieuse éloquence ; et si je ne le comprenais pas , si je l'interrogeais, il
m'imposait silence d'un geste ou d'un mot. « Taistoi, me disait-il, tais-toi ; je laboure , je sème et je plante ; il n'est pas nécessaire que le champ où je travaille comprenne à l'instant ce que je fais. » Il avait grandement raison , le Malédictin ! Ce qu'il a planté a grandi, ce qu'il a semé a mûri. Je me suis souvent émerveillé de retrouver dans mon esprit des fragments de conversation , des éiîlairs de raisonnement, des comparaisons ou des définitions lumineuses que j'avais à peine entendues autrefois , et que sûrement je n'avais pas comprises. Sur les Mathématiques, il me disait : « C'est Dieu quia inventé le système décimal, en nous donnant dix doigts ; » sur la Géographie : « C'est une science de surface, la science des courriers et des postillons! » Sur la Philosophie : « C'est la Religion mise à pied, sans ailes ; » Sur les Ordres monastiques : « Les franciscains étaient des mendiants, les jésuites des procureurs, les domiDicains des avocats, les bénédictins des savants et des hommes de lettres. » Quelquefois il m'interpellait sans motif; plus souvent il oubliait tout à fait ma présence, et cessant de parler brusquement, tombait en méditation ou en rêverie. Alors devant les torrents en poussière, devant les prés suspendus entre deux rochers , devant ces maigres petits champs où deux vaches étiques traînent la charrue , d'autres images s'élevaient à mes yeux des profondeurs de la plaine où je comptais d'en haut dix-huit clochers. Je revoyais entre la
rivière d'Aude el le canal du Midi, mon joli village de Puicheric avec ses toits rouges, ses jardins entourés de cyprès pour briser l'effort des grands vents, mon père et ma mère se promenant avec mon oncle Marc le long d'une immense pièce de terre, appelée Champ de la Barque, ou travaillaient à l'aise, en même temps, dix paires de mules fringantes. Plus souvent encore , je l'avoue . ma pensée se reportait vers Castans, vers le Pavillon, et dom Bazin m'ayant demandé deux ou trois fois par hasard : « A quoi songes-tu? » Il m'est arrivé de lui répondre presque sans m'en douter : « A la chambre des Belles Saintes ! » Dom Bazin se levait alors sans me répondre , ou me racontait toutes les catastrophes que le démon ■de la curiosité avait amenées , depuis la légende d'Adam jusqu'à celle de Barbe-Bleue.
Après le système d'enseignement du chanoine, ce qu'il y avait de plus curieux chez lui, c'étaient ses distractions. Elles étaient si involontaires, si fréquentes, si avérées, que la tante Bénigne en avait fait le sujet de ses meilleures plaisanteries : « Il prend le côté de l'Epitre pour le côté de l'Évangile. » Les méprises et les confusions de dom Bazin se renouvelaient presque tous les jours et de la façon la plus étrange. Il lui est arrivé devant moi de lire les odes d'Horace, croyant lire son bréviaire. Il faisait le signe de la croix en scandant ce vers :
0 fons Blandusife. splendidior viiii.:
Les poètes de l'antiquité grecque et latine lui étaient aussi familiers que les Pères de l'Eglise. Son front, séparé en deux parties, non par une ride (il n'en a jamais eu), mais par un sillon très-léger, renfermait (c'étaient ses propres paroles) d'un côté la science profane, et de l'autre la science sacrée. Les deux compartiments devaient communiquer sans doute. Il en prenait son parti gaiement, il en riait.
Son érudition abondante révélait tout de suite l'ancien moine ; il était resté moine d'ailleurs par ses préjugés contre le clergé séculior. Je l'entendis un dimanche, pendant que je jouais avec le tricot de la tante Bénigne , dire formellement au curé de Castans : « Vous autres, curés, vous êtes des igno rants, des ambitieux, des gens en place. Nous étions la noblesse de l'Église , vous n'en êtes que la bourgeoisie ; l'évêque est un préfet qui vous nomme maires ou adjoints dans une de ses paroisses. Et le chapitre lui-aiême , son conseil général , croyezvous qu'il soit très-propre à l'édifier sur les affaires du diocèse? Les chanoines devraient éclairer leur évêque : ils font la partie de whist avec monseigneur. — Vous êtes pourtant chanoine, répliqua doucement le curé. — H y a chanoine et chanoine , comme il y a fagots et fagots. — Je ne l'ignore pas, croyez-le bien ; il y a même tel chanoine qui serait digne d'être évêque. »
Dom Bazin ne répliqua pas, il rougit. Avait-il souhaité jadis la crosse et la mître? Ce qu'il y a de
certain, c'est qu'il les aurait noblement portées. Par sa taille élevée , par son embonpoint majestueux, qui rappelait le contour d'un beau vase antique , par ses blanches mains de velours, par sa haute mine impertinente que j'ai retrouvée plus tard dans le portrait du cardinal de Rohan , par l'ensemble de sa physionomie et la dignité naturelle de sa personne , dom Bazin était né prélat. Madame de Villerambert lui aurait obtenu un'siége, m'a-t-on dit , si la Révolution n'avait mis trop brusquement fm au crédit de la marquise. Quand il célébrait l'office divin aux solennités, on aurait cru qu'il officiait pontificalement.
Mais, en supposant qu'il eût été prélat, le Malédictin aurait-il gardé son originalité? Monseigneur Bazin ne serait-il pas resté au-dessous de dom Bazin? auraitil inventé le supplice de la pastille? m'aurait-il forcé de lui servir la messe un dimanche , en me traînant par le collet jusque sur les marches de l'autel , en face des assistants , pour me punir d'avoir refusé par vanité la calotte d'enfant de chœur? m'aurait-il contraint de casser devant six convives, à table, toute une pile d'assiettes de porcelaine tendre , parce qu'avec mon étourderie de sapajou j'avais renversé et brisé une soupière d'un coup de coude? Je faillis mourir de confusion ce jour-là , comme je faillis mourir de peur le jour oii il me surprit dans la chambre des Belles Saintes.
Cette chambre mystérieuse dont m'avait tant parlé Guillaume , la seule partie de sa maison que le révérend malédictin ne m'eût pas ouverte, cette chambre 011 Bénigne elle-même n'avait jamais pénétré, que de journées d'inquiétude elle m'a causées , sans compter les nuits d'insomnie ! J'avais observé qu'avant de se coucher, dom Bazin allait chaque soir méditer et prier dans cette chambre où il avait tous ses livres. J'entendais sa voix du corridor, je me creusais la tète pour inventer un prétexte qui me permît de frapper à la porte sans être grondé. Après mille hésitations, je frappais, dans l'espoir que la porte en s'ouvrant me laisserait voir des merveilles. Dom Bazin , pour toute réponse , me criait de l'intérieur : ^< Allez-vous-en , » et , le lendemain , il me traitait comme un étranger. Quand le démon de la curiosité s'est logé dans une cervelle de femme ou d'enfant, il faut que la curiosité soit satisfaite ou
que la cervelle éclate comme une chaudière à vapeur. Je résolus un jour, pour mon malheur, de céder à la tentation du démon.
Les croisées de la bibliothèque s'ouvraient sur le jardin. Or, au fond du jardin, il y avait un arbre assez haut, un sapin, si je ne me trompe, tout juste en face de ces croisées. Je grimpai sur l'arbre et ne vis rien ; mais j'avais été aperçu : dom Bazin condamna le sapin au feu. Tandis que cet arbre brûlait, je rêvais criminellement d'échelles, de ballons, de sauts périlleux, de tremplins élastiques. Après des efforts redoublés de combinaison , je m'arrêtai au moyen le plus simple : « 11 faut enlever la clef de la chambre pendant la nuit! » Comment la distinguer des autres clefs? où la trouver? Me voilà tout frémissant. Je me heurte le front , je regarde le ciel, je médite, je cherche , et, tout à coup , je devine en même temps, par un éclair de logique sauvage, que la clef doit être très-petite et qu'elle doit se cacher dans la poche la plus secrète de dom Bazin , dans le gousset de sa culotte. En elïet , c'est comme une clef de montre que je tâte au fond du gousset. Elle est dans ma main, ô triomphe! et dom Bazin repose, en ce moment , comme un bienheureux !
Je pénètre résolument dans la chambre, à la lueur d'un reste de bougie dérobé la veille au salon. C'était bien la chambre des Belles Saintes ! En face de la bibliothèque dont les rayons occupent tout le mur de droite, trois tableaux à cadre doré se détachent
33i LA CHAMBHE DES BELLES SAINTES
merveilleusement sur une tenture de cuir un peu sombre. Je lis sur les cadres : « sainte Louise, sainte Marie l'Égyptienne, sainte Madeleine.» La première, le front noyé dans une ombre vaporeuse , lance vers le ciel un regard oblique , ardent et voilé. La seconde , repliée sur elle-même , semble d'abord toute nue ; je me trompe ; elle est revêtue d'un habit de lumière , d'une de ces robes couleur de soleil que les fées donnent aux princesses dans les contes. La troisième... oh! la troisième, qui se mire dans une glace en tordant sa chevelure d'or, c'est assurément la sainte pécheresse, mais la pécheresse avant sa conversion. Au-dessous des trois tableaux se dressent trois figures de marbre blanc, trois jeunes filles en groupe, soutenues par une large console en forme de prie-Dieu. Une inscription en caractères noirs m'apprend que ce sont les trois Vertus théologales , la Foi , l'Espérance et la Charité. Qu'elles étaient gracieuses, les trois sœurs!
J'embrassais ou croyais embrasser la plus belle des trois, l'Espérance, quand j'entendis marcher derrière moi. Quelqu'un m'avait entendu et suivi. Je me retournai , c'était dom Bazin ; il avait l'air confondu de mon audace. Pour moi, je ne respirais plus, j'étais atterré. Dom Bazin, pâle de colère, me montra du doigt la porte et me dit : « Sortez à l'instant de cette chambre. Demain, vous sortirez de cette maison. »
La tante Bénigne pleura, supplia, demanda ma
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grâce au nom de tous les saints. Dom Bazin fut inflexible. Il me renvoya le lendemain à mes parents sans leur donner par écrit la moindre explication.
Après la mort du révérend malédictin, quand je rencontrai son neveu Maxime sur la place de la Bourse, et qu'il m'oiïrit à vil prix les trois tableaux et les trois statues qui formaient tout son héritage, vous imaginez si je m'empressai d'accepter. Quelle fut ma surprise, ou plutôt ma stupéfaction, lorsque, dans les Belles Saintes de dom Bazin, je saluai de très-bonnes copies du Corrége, du Titien et de Léonard; lorsque, dans ses trois Vertus théologales, je reconnus une reproduction du groupe classique des trois Grâces ! Les tableaux et les statues avaient été légués à dom Bazin par madame de Villerambert, qui, par une faiblesse de dévote un peu mondaine , avait canonisé de son chef la Monna Lisa, l'Antiope, la maîtresse du Titien , et travesti les Grâces païennes en Vertus chrétiennes , uniquement sans doute pour ne pas effaroucher les bonnes âmes de Castans. Dom Bazin avait-il pu ignorer celte pieuse
nis.e, lui qui dirigeait la conscience de la marquise ** Il s'était contenté de mettre sous clef tableaux et statues. Cependant, qui oserait le damner pour avoir médité devant TAntiope et pour avoir fait sa prière devant les trois Grâces'^
Il a trop honoré la beauté profane, il a trop aimé l'antiquité ; oui, ce fut un païen, si l'on veut, mais , comme tous les grands artistes de la Renaissance, un païen innocent.