‹ Les payens innocentsChapitre 5 sur 6 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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rible vent d'ouest s'était déchaîné, qui m'envoyait des poignées de poussière dans les yeux et dans la gorge. Aveuglé, suffoqué, moulu, je demandai timidement à me rafraîchir. On me passa une bouteille garnie d'osier que je portai comme un fiévreux à mes lèvres ; mais, tandis que je me désaltérais, la voix de Toussaint Ploz murmurait à mon oreille :

— Laboureur mon ami, tu te mires amoureusement dans le goulot de ta bouteille, et tes bœufs inquiets se retournent vers toi d'un air méprisant. Si ces animaux pouvaient parler...

La bouteille s'échappa de mes lèvres à cette nouvelle citation de mon homélie, et, je vis en effet, à ma grande confusion, que les bœufs me regardaient de travers en soufflant et reniflant. Cependant le soleil montait dans le ciel; une chaleur accablante brûlait mon sang , et je sentais dans mon crâne comme une épée de feu. Il était midi. Je tombai dans le sillon auprès de ma charrue. Avec la fatigue, j'éprouvais dans tous mes membres un irrésistible besoin de sommeil.

Quand je m'éveillai de ma sieste, on me servit une assiette fumante de soupe aux choux rouges. Trois grands verres de vin, avalés coup sur coup, me rendirent une bonne partie de mes forces. Je déclarai alors que j'étais prêt à continuer ma journée. On me livra sur-le-champ un coin de luzerne à faucher ; puis, alin que la leçon fût complète sans

doute, on me dirigea sur l'immense pièce de terre appelée la Côte-Rousse, une pièce qui t'appartient, Raoul, et où travaillaient en ce moment une douzaine d'émotteuses, armées de petites massues de bois.

Ces femmes étaient-elles dans le secret de la grand'bande? Je l'ignore. Ce qui est certain, c'est qu'elles m'accueillirent avec de bruyantes démonstrations de joie. Il se trouvait parmi elles une fille d'une hardiesse naïve, un peu trop glorieuse de sa beauté du diable, une fille sage pourtant, quoiqu'on l'appelât dans le village une débridée, une dépareillée, une rieuse, une gaillarde...

— Vous voulez parler de la Séraphine, s'écria Raoul, autrement dit la Chèvre, autrement dit la Salamandre?

— Justement, reprit M. Labatut. Une ûlle blonde comme l'or et vive comme une flamme ! Elle avait mis, ce jour-là, dans ses cheveux des grappes de mûres rouges entremêlées de ces épis de viorne qui ressemblent à de petites plumes frisées. Le poing sur la hanche, le bonnet sur le chignon, elle vint à ma rencontre en me regardant fixement de ses terribles yeux bleus qui font baisser les yeux noirs.

— Monsieur le curé, me dit-elle, je vais faire votre toilette d'émotteuse.

Elle me noua sa coiffe sous le menton, son fichu à la ceinture, et me passa au doigt une .bague de

corail. Cette fille capricieuse ne paraissait jamais contente de ma parure : elle me coiffait et me décoiffait avec cent grimaces et cent sourires. Il y eut un moment où ses cheveux fouettèrent mon visage, où elle appuya, sans y prendre garde, le bout de son pied nu sur mon soulier. Quand j'étais enfant, on me mit un jour sur la langue une pastille brûlante, une étincelle sucrée. Telle fut à peu près mon impression en ce moment. Je me mis à trembler comme la feuille, en répétant tout bas ce verset du Pater : « Et ne nos inducas in tentationem. » Mes genoux fléchissaient ; je cherchai à me retenir à la taille de Séraphine, qui s'écria méchamment :

— Monsieur le curé, vous me serrez trop !

— Donnez-moi une massue ! donnez-moi une massue ! m'écriai-je à mon tour.

Pendant deux heures de suite, je pulvérisai silencieusement des mottes de terre, comme saint Jérôme portait sur sa tête des corbeilles de sable brûlant.

vu

— Eh bien ! monsieur le curé, me dit à la fm de la journée maître Jeanti Gazel, le chef de la grand'bande, en me rendant ma soutane et mon tricorne, sommes-nous encore des paresseux ? Trouvez-vous que les pauvres journaliers fassent dans ce monde un métier de fainéant ^

« — Je te répondrai au prône dimanche. » Depuis ce jour-là, je l'avoue, je prêche un peu plus contre les riches que contre les pauvres.

— Je l'ai bien remarqué, dit Raoul, et, avec ces nouvelles homélies, vous ferez peut-être assassiner les honnêtes gens de la commune, par cet affreux temps de révolution.

M. Labatut haussa les épaules de pitié.

— Un prêtre de Minerve a-t-il le droit, oui ou Qon, de prendre pour modèle Notre-Seigneur Jésus- Christ? Consulte, si tu veux, M. Prosper Mérimée sur ce point ; mais ne discute plus avec moi sur

notre sainte patronne, et surtout fais-Qioi l'amitié de ne plus me parler de révolution : car tu en parles exactement comme M. de Combalzonne. Tu es antiquaire, mon enfant, et je suis curé. La paix, mon ami, la paix !

La soirée s'avançait; M, Labatut se leva et nous reconduisit gracieusement jusqu'à la porte du presbytère. Voilà bientôt dix ans que je ne l'ai revu, cet homme pacifique ; mais il m'apparait souvent tel qu'il m'apparut d'abord, avec sa pintade favorite et ce magnifique sérail de Cocbinchine, gouverné despotiquement par un coq d'Umérapoura.

Que Dieu prête de longs jours au curé de Minerve, et que sainte Minerve dore la houlette de monseigneur des Oliviers !

LE DERNIER FLAGELLAXT

L'automne s'ouvrait ; les ricochets de la chasse m'avaient entraîné dans les Serres-Lisses , montagnes brûlées oii mûrit, en chantant, une fine race de perdrix qui avait mérité sous l'Empire la haute estime de M. rArchichancelier. Dans un pli de ces montagnes jetées en travers du bas Languedoc, et souvent décorées par la vanité provinciale du nom ambitieux de Petites-Pyrénées, se détache sur un fond de terres cendrées le pauvre village de Rabastens. Le recteur de ce village était un ami de ma famille ; je m'établis sans façon chez le recteur comme un Cambacérès en disgrâce, qu'on aurait doucement

exilé dans un pays giboyeux, en considération de ses anciens services politiques.

L'abbé Pascalot me suivait dans mes courses ; il m'indiquait les retraites friandes du gibier , et, ne pouvant lui-même brûler de la poudre à cause des lois de l'Eglise, il avait auprès de moi l'air désolé d'un braconnier qui verrait chasser un gendarme.

— Allons, curé, brûlez une amorce, lui disais-je quelquefois en riant.

— Ne me tentez pas, j'ai les bras liés, me répondait-il en serrant son bréviaire contre sa poitrine. Mais si tout à coup j'armais mon fusil, à ce petit bruit sec les mains de l'abbé tremblaient sur sa robe, il levait les yeux au ciel avec un soupir, et quand le coup partait, il laissait tomber son livre.

— Bien tiré ! s'écriait-il alors en voyant tourbillonner dans l'air la perdrix rouge ; et tandis qu'il allait tout enfiévré ramasser ma perdrix, je me baissais tranquillement pour ramasser son bréviaire.

A chaque coup de fusil, c'étaient les mêmes cris et les mêmes bonds, le même enthousiasme et le même abattement. Il était né chasseur, ce bon abbé Pascalot, sur le revers de ces montagnes brûlées ! Mais sa pauvre famille l'avait fait prêtre en se ruinant pour avoir un bâton de vieillesse. Je l'avais surnommé dans nos courses l'abbé Tantalot, à cause du supplice mythologique que me rappelaient ses émotions. Il avait accepté de très-bonne grâce ce surnom d'amitié qui le caractérisait du* reste assez

bien dans le petit ensemble rebondi de sa joyeuse personne trottinante. Rien ne m'amusait, en plein champ, comme de le voir marcher du bout des pieds, la ceinture au vent, le cou tendu, ou de l'entendre parler du bout du nez en écarquillant les yeux. Quand je faisais mine de le congédier pour le rendre à ses ouailles, il me disait tout bas d'un ton câlin : — Encore deux petites heures ! Je ne vous suis à la chasse que pour me mortifier. — Ainsi que tous les pénitents raffinés, mon ami Pascalot commençait à trouver un aiguillon de volupté dans ses mortifications quotidiennes.

Un matin cependant, il entra dans ma chambre la queue de la soutane tortillée dans sa main, ce qui était chez lui l'indice d'une grande contrariété.

— Je ne pourrai, me dit-il, vous accompagner aujourd'hui : j'ai un mariage à faire à dix heures.

— Un mariage dans les Petites-Pyrénées ! cela doit être curieux.

— Oui, pour un Parisien comme vous, il y a certainement de quoi rire. Allez voir un peu les simagrées que font nos montagnards avant de se rendre à l'église.

Je flairai, dans ce mot de simagrée, le parfum excitant de quelque vieille coutume locale, et je m'acheminai gaiement vers la maison de la fiancée. Perdu dans la foule qui en assiégeait les abords, j'assistai sans être remarqué à une cérémonie des plus pittoresques.

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La fiancée, au milieu de ses parents, tenait du bout des doigts un petit brin d'osier qui frémissait dans sa main comme un éventail. Elle était debout, en robe blanche, sur une sorte d'escabeau; la fleur d'oranger tremblait sur sa tête à chacun de ses mouvements.

— Suzanne, voici Michel, cria un enfant dans la rue.

Suzanne s'appuya sur l'épaule de sa mère, et le fiancé entra suivi de deux compagnons. C'était un jeune montagnard qui, sur un grand corps athlétique soutenu par des pieds énormes, balançait en minaudant une tête menue comme celle d'un oiseau. Il avait dans ses manières une sorte de fatuité champêtre qui le faisait ressembler à un incroyable du Directoire déguisé en paysan. La gloriole des jolis sauvages scintillait dans ses yeux. Il vint se planter devant l'escabeau sans dire une parole; mais, comme il regardait fixement Suzanne, celle-ci après avoir bien compris ce regard, se mit à jouer l'indifférence et à dire très-froidement : — Il y a là, ma mère, un garçon qui veut me parler. Savez-vous d'où il vient, qui il est , et ce qu'il demande ?

— Ah ! Suzanne, tu me connais bien ! s'écria le jeune homme. Je suis ton fiancé Michel, du hameau de Paulignan, et je demande à passer par la verge d'osier.

— Allumez le feu, dit la mère.

Les deux compagnons de Michel battirent en-

semble le briquet, et se mirent ensemble à genoux devant la cheminée. Dès que le sarment pétilla, Michel quitta son habit en souriant. On put voir alors qu'il portait sous ses bretelles rouges une belle chemise neuve, roide comme une planche. Un grand drap blanc fut déroulé sur le sol au milieu de la chambre, et Michel s'y étendit, la face tournée contre terre, les bras déployés en croix. Puis il releva la tête et dit : — Je suis prêt.

Du haut de l'escabeau, Suzanne s'inclina vers Michel, et de sa baguette d'osier lui caressa doucement les épaules.

— Au nom de Dieu, frappez ! cria Michel ; c'est pour le salut de mon âme.

Mais la petite main, qui semblait fatiguée, laissa tomber aussitôt le brin d'osier. En se relevant, Michel le ramassa et le jeta au milieu des flammes. Alors la jeune fille battit des mains, sauta au cou de Michel et l'embrassa sur les deux joues.

— Oui, je te connais, dit-elle, regarde-moi bien maintenant ! Je suis ta fiancée Suzanne, du hameau de Rabastens ; et puisque la verge d'osier est brûlée, je veux bien devenir ta femme.

Après avoir béni le mariage, l'abbé Pascalot me demanda d'un air plaisant si la comédie de ses paroissiens m'avait mis en gaieté pour le déjeuner.

— Mon cher abbé, lui répondis-je très-sérieusement, cette comédie que vous trouvez si ridicule m'a paru très-simple et très-belle. Il y a là un sou-

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venir de galanterie chevaleresque ennobli par les anciennes doctrines d'expiation religieuse. Cela fait songer en même temps aux gracieuses séances des cours d'amour et aux terribles cérémonies des pénitents du moyen âge.

— Galanterie chevaleresque..., cour d'amour..,, voilà des mots, dit l'abbé, qui ne sont pas dans le catéchisme , et auxquels je n'entends rien. Mais vous avez beau dire , rien n'est moins religieux que cette cérémonie. Il y a, ne vous en déplaise, une grosse indécence et une grosse bêtise. Qu'est ce donc, je vous prie, que cette jeune fille qui fouette son futur époux? Cela n'est -il pas indécent? et le futur époux, qui, après s'être laissé battre, jette au feu la branche d'osier..., cela n'est-il pas le fait d'un imbécile ? La religion n'entend pas cela : elle n'a jamais dit que, dans un bon ménage, le mari porterait la cotte et la femme le culotte.

— Tantalot, Tantalot, vous n'avez pas l'âme tendre ! m'écriai-je avec un accent de raillerie amicale. Fénelon, le pieux Fénelon, compatissait au malheur de Calypso, qui ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. Vous, vous auriez traité de pécore la nymphe Calypso l Saint François de Sales, dans un élan de naïve bonté, appelait le lapin mo7i frère et la perdrix 7na sœtir. Vous, vous rêvez sourdement d'exterminer jusqu'au dernier les lapins et les perdreaux de ce canton. Je ne m'étonne pas que vous restiez insensible devant cette belle allégorie

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de la verge d'osier. Cette allégorie pourtant devrait faire tressaillir une âme chrétienne, car elle signifie qu'avant de s'unir à une vierge, l'homme doit être purifié, châtié, et que la vierge, devenue femme, doit être régie par l'amour et non par la force. N'y a-t-il pas là une pensée ^Taiment évangélique?

— Ta, ta, ta, quel galimatias ! — Oh ! pardon, mon ami, reprit l'ahbé tout confus. Traitez-moi de lourdaud, d'ignorant, de paysan; j'ai la tête dure, soit ! et même, si vous voulez, le cœur sec. Mais tenez, franchement, cette belle allégorie qui vous enchante ne vaut pas un vieux dicton montagnard, que mon oncle le bossu, veuf de trois femmes, répétait sans cesse aux nouveaux mariés : « Jeunes gens, jeunes gens, disait-il, battez la jupe de vos femmes; et si vous me demandez pourquoi, ajoutait-il en ricanant, c'est qu'ayant beaucoup de plis, elle amasse beaucoup de poussière. »

Que répondre à cette logique de bossu? L'abbé Pascalot n'en connaissait pas d'autre ; il ne sentait pas le charme de la vieille coutume allégorique, et ne s'inquiétait guère d'en savoir l'origine. Pour moi, qui voyais encore frémir le brin d'osier dans la petite main de Suzanne, je devinais qu'il y avait là -dessous quelque belle légende ignorée. Mais cette légende, ou la découvrir? Comme j'étais venu pour faire la chasse aux perdrix rouges, et non aux énigmes historiques, je jugeai à propos d'abandonner celle-ci au hasard. Le hasard me servit à souhait.

Une semaine s'était écoulée depuis mon arrivée à Rabastens. Chrétien et chasseur, je fêtai volontiers le dimanche, après six jours de course dans la montagne. L'abbé Pascalot me trouva dans mon lit à dix heures, buvant avec délices la chaleur amicale de l'automne qui faisait voluptueusement bâiller mon chien, étendu à mes pieds. Les croisées de ma chambre étaient ouvertes, j'admirais dans le lointain, par dessus les Serres-Lisses, les cimes bleues des Pyrénées ; la cloche de l'église, — une vraie petite cloche d'ermitage, — dansait et babillait dans l'air lumineux ; je me croyais au paradis, et j'y goûtais dans ses molles douceurs la sainte paresse des anges.

— J'espère, me dit l'abbé, que vous voudrez bien assister à la grand'messe. Si vous n'y veniez pas, on m'accuserait de recevoir chez moi- un huguenot.

Ceux qui ont reçu Fliospitalité chez un prêtre, dans un de ces cantons du Midi où pullulent encore les catholiques à la Charles IX, comprendront aisément qu'il me fut impossible de résister à l'invilation de mon hôte.

— Prêcherez-vous, Tantalot ? demandai-je avec la mélancolie d'un condanmé qui craint de voir s'aggraver son supplice.

L'abbé disparut sans répondre , me laissant méchamment sous le coup d'une vague crainte qui ne devait pas se réaliser. La messe fut chantée rondement, selon le goût des montagnards, qui, en fait de musique sacrée, ne supportent pas les fioritures. Les gens de la plaine, au contraire, aiment comme les Italiens que leur curé soit un musicien raffmé , car la messe est pour eux une sorte d'opéra religieux, dont l'Epître et l'Evangile, le Pater et les Kyrie, la Préface et les Agnus sont les grands morceaux à effet. Il y a dans ce pays là de jeunes prêtres qui s'entendent merveilleusement à velouter un Oremus et à fder un bel Amen ; mais ces ténors en soutane seraient fort mal vus à Rabastens, oii, quoique bons catholiques, les fidèles quittent l'église avant que le prêtre n'ait quitté l'autel.

Dans les contrées méridionales, la sortie de l'église offre toujours un spectacle curieux. Le peuple des campagnes, accouru aux offices, bourdonne et s'agite d&vant le porche, étalant au soleil ses costumes originaux, et formant au hasard des groupes mo-

biles où la parole fermente et bouillonne comme les gros vins capiteux. Les femmes passent rapidement, mais les hommes tiennent séance, appuyés sur leurs bâtons : il y a là du mouvement et du bruit pour une heure : c'est une espèce de petit forum ! Le forum de Rabastens était ce jour-là très-animé. Je m'arrêtai un instant sous le porche à considérer cette bruyante agitation.

Sur la place, à vingt pas de moi , une bande joyeuse de garçons endimanchés barrait obstinément le passage aux filles. Les drôles avaient établi, en joignant leurs mains robustes, une chaîne circulaire qu'il fallait couper en deux points pour descendre au village. Jeunes ou vieilles, belles ou laides, fières ou modestes, toutes les filles de la paroisse étaient invitées à entrer dans le cercle. Quelques-unes résistaient ; celles-là, on les enlevait sans ménagement et on leur infligeait les honneurs d'un triomphe ironique. Les autres, sans se faire prier, abaissaient gaîment la barrière des bras tendus; celles-ci, on les recevait avec toutes les cérémonies de la politesse montagnarde. Il y en eut une qui, sans crier gare, prit tout à coup son élan, frappa du pied le sol, et sauta lestement par dessus les mains jointes. Ce bond imprévu de chèvre sauvage fît éclater une tempête d'applaudissements. Tout cela n'allait point sans quelques accidents inévitables : baisers d'un côté , soufflets de l'autre, tabliei^s chiffonnés, cravates déchirées. Deux ou trois coiffes

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même s'envolèrent, laissant ruisseler sur des cous brunis de magnifiques crinières blondes, tressées en cordes de fouet. Je demandai autour de moi quel était ce jeu galant.

— Oh ! Monsieur, ce n'est pas grand'chose , me répondit un laideron qui semblait desséché par une dévotion niaise : c'est la mère Flagel qui vend ses petits fagots.

— Et vous n'en achetez pas, car ils sont trop verts ! siffla derrière elle un diablotin que j'avais vu à l'église en costume d'enfant de chœur.

Ces petits fagots, si dédaigneusement traités par la dévote, n'étaient autre chose que des verges d'osier, exposées en vente dans une sorte de marché aux fiançailles qui se tient tous les ans à la même époque. Il y en avait de plusieurs formes et de plusieurs prix. La plupart étaient coquettement liés par des rubans roses, et, parés de feuilles encore vertes, ressemblaient à des bouquets. Chaque garçon achetait un de ces bouquets enrubanés pour Toffrir à une jeune fille qu'il choisissait dans le cercle. Si elle acceptait ce cadeau, elle était par là même fiancée au galant , sauf l'agrément des deux familles. Un grand garçon, blond comme un épi , avait acheté trois verges d'osier. Il se promenait en les agitant sur sa tête, et chantant à pleine voix qu'il avait trois cadeaux à faire, trois promesses à donner, mais qu'il demandait un an pour remplir la première, deux ans pour la seconde et trois ans pour

la troisième. Les filles, irritées, crièrent au scandale : on le poursuivit en l'appelant Barbe-Bleue. Il fut brutalement dépouillé de ses bouquets, accablé de coups et d'injures, et ce fut au point que je craignis un instant de voir ce nouvel Orphée déchiré par de nouvelles Ménades. Sur ces entrefaites, passèrent Michel et Suzanne qui revenaient de l'église. On offrit un bouquet par plaisanterie aux nouveaux mariés. Suzanne rougit et Michel se fâcha.

Tous ces épisodes , on le pense bien , avaient réveillé dans mon esprit la curiosité qu'y avait déjà fait naître la cérémonie de la flagellation symbolique. Le hasard ramenait deux fois en huit jours la même énigme sous mes yeux. Me donnerait-il enfin le moyen de l'expliquer? Tandis que je rêvais indécis 5 une voix intérieure me dit tout à coup : — Voilà le Sphinx! — Je venais d'entrevoir, accroupie sur le sol, la marchande d'osier, qui jusque-là m'avait été cachée par un tourbillon d'acheteurs. - Elle était si vieille , si vieille , qu'à son aspect la crainte et l'espoir m'agitèrent à la fois. — Pour le coup je tiens ma légende , pensai-je. Mais ce fantôme pourra-t-il m'entendre et me répondre ? Ne va-t-il pas disparaître à ma première parole?

La mère Flagel, enfouie dans une vaste cape noire, tenait les yeux fermés, les lèvres scellées, les pieds et les mains immobiles. Son visage pétrifié avait la couleur d'une peau de tambour usée par les baguettes. Rien ne trahissait dans ce corps la présence sourde

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Je la vie. Cï-tail une petite fille de dix ou douze ans qui vendait les verges d'osier et qui en recevait le prix dans sa jupe. Elle allait et venait autour de la vieille femme , comme un lézard qui frétille autour d'une statue. J'appelai l'enfant quand la foule se fut un peu éclaircie. Elle m'apporta une verge d'osier que je payai d'une pièce blanche. — Grand'mèresera bien contente , dit-elle, éblouie par le reflet argentin. — Grand'mère aime donc l'argent? — L'argent ? Je ne sais pas ! — Grand'mère parle- t-elle ?. . . entend-elle ? — Je la fais parler quand je veux : mais elle ne parle pas à tout le monde. Elle n'entend pas beaucoup , mais elle me comprend bien ; et quand elle n'entend pas du tout , c'est qu'elle ne veut pas écouter. — Est-ce toi qui arranges ces bouquets? — Oh! non, il faut que ce soit elle, parce qu'elle y met des fleurs qui portent bonheur, et que je ne saurais pas trouver. — Elle est donc un peu sorcière? — La petite fille m'échappa sur ce mot, et revint en sautillant près de son aïeule. Celle-ci gardait toujours son immobilité de statue. Plus j'examinais sa tète hâve, plus j'étais frappé de je ne sais quelle empreinte ascétique cruellement gravée sur ce masque de parchemin. Je ne songeais déjà plus à ma légende ; l'énigme avait désormais à mes yeux moins d'intérêt que le Sphinx. Aussi , quand je rentrai au presbytère , mon premier mot au recteur fut celui-ci : — Mon ami , qu'est-ce que la mère Flagel ?

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— Mon ami, le potage est froid ! répondit majestueusement le curé. — Nous vous avons longtemps attendu , ajouta sèchement la servante. Vous ferez un triste dîner : car tout ce qui n'est pas froid est brûlé , et tout ce qui n'est pas brûlé est gelé.

Pénétré de mes torts, je m'humiliai sans répliquer devant la soupière refroidie. Mais après le potage , un peu consolé du double sermon , je m'enhardis au point de renouveler ma question dans les mêmes termes : — Mon ami , qu'est-ce que la mère Flagel?

L'abbé Pascalot, cuirassé jusqu'au menton d'une belle serviette blanche , tourna vers moi un regard dolent et suppliant. Il avait la mine affligée d'un officiant qu'on dérangerait à Tautel. — Je vous en conjure , laissez-moi dîner, me dit-il avec le sérieux le plus comique. Nous causerons au dessert tant qu'il vous plaira.

Ainsi que beaucoup de méridionaux , le digne curé ne savait pas causer la fourchette à la main. S'il se mêlait quelquefois à la conversation , il oubliait alors de servir et de manger , en sorte que ses convives s'impatientaient, et que lui-même quittait la table affamé. — Enfin , je respire ! s'écria-t-il après un long entr'acte de silence , et frappant la nappe avec le manche de son couteau : — Voici le fromage et le vin blanc, poursuivit-il d'un ton sacerdotal ; du fromage de Roquefort comme vous n'en avez point à Paris, et de la blanquette de Limoux qui griserait votre vin de Champa^e ! main -

tenant si vous voulez discourir, je suis votre homme. Et par un geste décisif, il détacha sa blanche cuirasse , qui retomba toute plissée sur ses genoux.

— Je n'aime pas beaucoup cette mère Flagel , mo dit l'abbé Pascalot en rapprochant ses gros sourcils. Elle est un embarras pour la paroisse , et mon plus grand plaisir serait de la reléguer dans un hôpital. Mais, quand on veut l'arracher de son trou, elle se met à hurler comme une bète fauve. Son vrai nom est Jeanne Sidobre ; elle appartient à une famille de gens bourrus , pauvres et fiers , sobres et tristes , qui vivent entre eux comme des loups , et mettent leur honneur à n'avoir jamais besoin de personne. Ils ne volent pas, ils ne mendient pas , ils ne sont ni méchants ni insolents ; cependant ils m'ont toujours inspiré de la répugnance. Je m'en défierais volontiers ; car, après tout , ce sont de fort mauvais chrétiens. Je les vois à la messe le dimanche, et ils ne se confessent pas. On assure qu'ils récitent des prières qui ne sont pas les nôtres. Ils lisent la Bible, l'Apocalypse, et, dès qu'ils ont un peu d'argent , ils font dire des messes pour le repos des âmes du purgatoire ; on prétend qu'ils s'entretiennent la nuit avec les morts. Les hommes jeûnent souvent , et les femmes se donnent la discipline ; il y a toujours parmi elles quelque vieille fée , comme Jeanne , qui garde le privilège de vendre aux paysans des verges d'osier, comme celles que vous avez vues sur la place

aujourd'hui. Au reste, celle singulière famille s'éteint peu à peu , hébélée par l'isolement. Depuis utie dizaine d'années , Jeanne Sidobre n'existe ellemêaie que par miracle. Elle se nourrit de lait, de miel ou de fruits, et c'est à peine si elle a l'usage de ses sens. Elle ne se réveille de sa léthargie que lorsqu'elle entend crier dans les rues ; — « Un flagellant ! un flagellant ! »

— Comment? un flagellant ! Il y a encore des flagellants? vous avez vu des flagellants, cher ïantalot ?

— Sans doute! reprit tranquillement l'abbé, un peu surpris de mon exclamation. Ces oiseaux de malheur n'osent plus descendre dans les plaines , mais ils continuent à s'abattre sur nos montagnes. Dès qu'une épidémie éclate , ou que nos contrées sont désolées par une calamité publique , inondation , grêle , gelée , sécheresse , ouragan , aussitôt le flagellant paraît ! Il s'arrête au fond d'un vallon , dans une auberge isolée , loin des grandes routes , criant, aux quatre vents du ciel, qu'il s'est chargé de tous nos péchés, et qu'il vient répandre son sang pour fléchir la colère divme. Des messagers parcourent la montagne , la nouvelle se répand , elle arrive enfin jusqu'aux oreilles de Jeanne Sidobre. Alors la morte ressuscite , comme si elle entendait la trompette du Jugement dernier. Elle parle , elle marche, elle court , serrant de ses doigts crispés la sainte discipline qui va labourer le dos du flagel-

lant. Et quand sa besogne est accomplie , si on lui reproche doucement cette sanglante exécution : ^— « Que me voulez-vous? dit-elle avec orgueil, je viens de mettre en fuite le péché; j'ai soulagé, grâce à Dieu , une pauvre âme soufïrante î » Vous comprenez maintenant pourquoi on l'a surnommée la mère Fia gel.

— Ah ! Tantalot , soupirai-je après ce récit, vous ne savez pas l'égoïste pensée qui m'a traversé la cervelle en vous écoutant. Faut-il vous l'avouer ?.. Oui, n'est-ce pas ? Eh bien , je me disais que si une épidémie ou tout autre fléau eût visité cette année votre pays , j'aurais eu peut-être le plaisir de contempler le dernier flagellant. Voyons , cher ami , cherchez bien dans votre mémoire. X'avez-vous pas eu dans ces derniers temps quelque jolie fièvre maligne, ou quelque bonne petite grêle orageuse, ou tout au moins une de ces gracieuses inondations qui changent brusquement le lit des rivières ?

— Non, rien de tout cela, mais nous avons eu en revanche la maladie des pommes de terre et la révolution de février, deux calamités qui valent bien une demi-douzaine de fléaux, et qui , d'un jour à l'autre , pourraient certainement nous amener le triste divertissement que vous souhaitez.

Comme le curé achevait de parler, un étrange murmure s'éleva sous nos fenêtres , et nous entendîmes presque aussitôt retentir le cri lugubre : — « Un flagellant ! un flagellant ! » Le curé pâlit

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comme si , racontant une histoire de revenant, il eût vu tout à coup paraître un fantôme. Pour moi , j'avais la vue obscurcie et l'haleine suspendue ; mes oreilles tintaient. Je me crus d'abord le jouet d'une hallucination ; mais , à Taspect de la population tout entière qui s'élançait hors du village , mes doutes furent bien forcés de s'évanouir. — « Un flagellant ! un flagellant ! >y répétait la foule en redoublant ses cris.

Si mon imagination était en jeu dans ce récit, j'aurais en ce moment de terribles craintes. — Voilà, me dirais-je , un incident mal préparé ; qui croira sur ma parole à ce coup de théâtre? — Heureusement je n'admets ici que des souvenirs très-exacts, et j'espère que le lecteur ne m'abandonnera pas si, chemin faisant, j'ai la naïveté de ne pas bouder l'imprévu.

— Allons , suivez la foule , me dit l'abbé , elle vous conduira à l'auberge du Crucifix. C'est toujours là qu'ont lieu ces horribles scènes de flagellation. Quant à moi , je vais chanter les vêpres pour les oiseaux de mon jardin , car je prévois que je ne trouverai personne à l'église, pas même le sonneur ou le bedeau.

L'auberge du Crucifix est située au beau milieu d'un îlot de verdure, à une petite lieue de Rabastens. Trois vallées de prairies y aboutissent. Elle tire son nom d'un grand crucifix sculpté dans le roc par un tailleur de pierre, et planté sur un tertre au point de jonction des trois vallées. Derrière ce tertre consacré s'étendent quelques arpents de vigne qui font la fortune de l'hôtelier, car il y recueille une liqueur généreuse qui, sous le titre catholique de vin du crucifix, attire chez lui tous les bons chrétiens des environs. Il m'était arrivé deux ou trois fois, enchâssant, de m'arréter pour goûter. de ce fameux vin. Aussi étais-je déjà en excellentes relations avec l'aubergiste Mercadié, qui, sans se soucier de mon vrai nom, m'appelait loupurs Monsieur de Paris, ne se doutant pas, assurément, qu'il me traitait en archevêque. Dans nos conversations, il se moquait très-agréablement de mon patois, et il avait

raison. Je prononçais adiusias comme Racine, et qu'es-aco comme Marie-Antoinette. Cependant il m'a souvent avoué qu'il entendait mieux ma prose que les vers de son compatriote le perruquier Jasmin.

— Ah ! ah ! vous venez aussi au spectacle ! me dit-il du plus loin qu'il m'aperçut, en me saluant comme une vieille connaissance La soirée sera bonne pour votre serviteur Mercadié, ajouta-t-il en clignant de l'œil et se frottant les mains entre les deux genoux. Et, sans quitter la borne où il était assis, il me fit signe de regarder dans la cuisine par la fenêtre entr'ouverte. Sur une immense table de bois figuraient en lignes des poulets et des canards que la broche allait transpercer. Les fourneaux allumés ressemblaient à des soupiraux volcaniques, les flammes ronflaient dans la cheminée ; des files de bouteilles cachetées encadraient, sur le buffet, des colonnades d'assiettes blanches ; les servantes allaient et venaient, croisant les marmitons. Et, — brochant sur le tout, — l'hôtesse décoiffée, enrouée, ahurie, plumait des pigeons avec fureur, grondait les marmitons, pinçait les servantes, interpellait son mari, et se plaignait de ne pouvoir compter sur personne, en prenant Dieu à témoin de la fainéantise universelle.

L'aubergiste fumait sa pipe, adossé à la croisée ; il avait la placidité railleuse d'un maître jovial qui berce son oisiveté de cette pensée consolante : « Tout

le monde travaille pour moi! je puis dormir. » Dans sa large poitrine athlétique , Mercadié logeait et choyait l'âme paresseuse d'un roi d'Orient. Sa figure rusée exprimait un dédain profond de toute activité, un détachement complet de toute idée de travail. S'il lui arrivait de remuer les bras, ce ne devait être que pour battre sa femme et ses valets, ou pour soulever un fardeau qui accusât la puissance de ses muscles. Sa physionomie seule agissait : sous le bonnet rayé des Catalans pétillaient des yeux d'émourliet, éveillés, inquiets et avides. Des favoris arrondis en faucille, des sourcils hérissés en gerbe, un front bas, le nez fin, la bouche évasée, des épaules de marinier ou de porte-faix, tel était en raccourci cet Hercule fainéant.

— Je croyais, lui dis-je en quittant la fenêtre, rencontrer ici des signes de désolation ; mais voilà les apprêts des noces de Gamache !

— Chut ! ignorez-vous donc que c'est après les comédies les plus tristes qu'on a le plus besoin de rafraîchissements? Au reste, soyez tranquille ; vous aurez dans deux heures la petite distraction que vous êtes venu chercher.

— Dans deux heures? Y pensez-vous? Mais ou est donc le Flagellant ?

— 11 crie dans le désert comme saint Jean- Baptiste! On l'a trouvé couché sur le sable, au fond d'un ravin ; c'est là que la foule est allée le rejoindre , pendant que vous descendiez sans doute en

droite ligne jusqu'à l'auberge. Le pauvre homme chante des psaumes en attendant qu'on lui écorche le dos. Une troupe de montagnards l'environne et chante avec lui. Ces gens-là ne s'impatientent pas comme vous, monsieur, car ils savent que la cérémonie doit avoir lieu le soir, aux flambeaux. Quand le soleil sera couché, quand la cloche de Rabastens sonnera, vous pourrez dire que la procession se met en marche. Ils viendront ici, précédés de la grandecroix de l'église, ce qui, par parenthèse, va diablement contrarier monsieur le curé, votre ami. — A propos, continua l'hôtelier en changeant de ton, pourquoi ne l'avez-vous pas amené avec vous, monsieur le curé? Vous nous auriez peut-être réconciliés, car nous sommes fort mal ensemble, c'est moi qui vous le dis. L'église n'aime pas le cabaret ; M. Pascalot n'aime pas votre serviteur... « l'homme de la plaine qui a corrompu la montagne ! » A l'entendre, j'ai semé dans sa paroisse de la graine d'ivrogne et de joueur; tout cela, parce que je vends de bon vin, et que je prête mes cartes à ceux qui me les demandent. De plus, je suis un homme sans foi ni loi, parce que je ne monte pas à l'église le dimanche. Eh, monsieur, je suis de la plaine, en effet; je m'essouffle tout de suite aux montées. Si l'église avait des roulettes et voulait descendre jusqu'ici, j'y entrerais de temps en temps, à mes moments perdus. Est-ce que, par hasard, votre serviteur empêche monsieur le curé de faire son métier?

Que monsieur le curé ne m'empêche donc pas de faire le mien; c'est tout ce que je lui demande. Ah ! si vous saviez de quel œil les bonnes âmes nous regardent, nous autres aubergistes! D'abord, nous sommes des voleurs, cela va sans dire ; et puis des hbertins, parce que nous avons des filles bien portantes pour le service de l'auberge ; et puis enfm, des assassins ; oui, monsieur, des assassins! Nous tuons les voyageurs pour les piller, et nous attirons iri les petits garçons pour les mettre à la broche. Voyons, monsieur, ai-je l'air d'un ogre, et ma femme d'une ogresse ? Tel est pourtant l'aimable surnom qu'on nous a donné. Je ne m'appelle plus Mercadié, je suis Vogre du Crucifix! Croyez-vous que j'en pleure?.. . J'en ris. Et savez-vous pourquoi? c'est que je suis un bon chrétien, à la barbe de M. Pascalot, et qu'après tout la plaine se moque de la montagne, dont chaque ruisseau laisse, en roulant, un peu d'argent devant ma porte.

Dans sa verve inépuisable de Languedocien, l'aubergiste allait continuer sa tirade en véritable héros de tragédie, si j€ ne l'eusse arrêté à sa première pause par un geste de confident révolté.

— Parlons peu, lui dis-je, et parlons bien. Ou me placerez -vous pendant la cérémonie ? — Venez, me répondit-il laconiquement.

Mercadié se leva et me conduisit dans sa remise, en ouvrant théâtralement les deux battants, sur l'un desquels était clouée une chouette, selon l'usage du

pa}'^. — Voilà, me dit-il, la salle de spectacle ! Vous serez établi là-haut, à cette lucarne, d'où vous pourrez tout voir commodément; et si, pendant la représentation, le cœur vient à vous manquer, nous vous enverrons, pour vous remettre, une goutte de vieux muscat.

La remise de Mercadié avait des apparences monumentales; c'était une longue nef qui, grâce à quelques barrières à claire-voie bien disposées, servait à la fois d'écurie, de bergerie et d'étable. Il restait toujours, en deçà des litières, un grand espace libre pour la circulation. — Le local vous paraît un peu triste maintenant, me dit l'aubergiste en consultant l'horizon, mais tout à l'heure il y aura un vacarme infernal. Voici le moment où les maquignons et meneurs de troupeaux qui vont au marché de Béziers dévalent de la montagne. Dans quelques minutes, il ne restera pas une place vide aux râteliers. — Des nuages de poussière annoncèrent bientôt, en effet, l'arrivée des bestiaux et de leurs conducteurs; tumultueux bataillons, que l'aiguillon et le fouet chassaient pêle-mêle vers l'auberge.

Cependant les ombres du soir grandissaient ; le soleil, déjà caché derrière l'horizon, éclairait d'un reflet tremblant les sommets les plus élevés des Serres-Lisses. Quand le plus éclatant de ces points lumineux s'éteignit, la cloche de Rabastens sonna lentement un glas argentin. Jamais bourdon de cathédrale déplorant à toute volée la mort d'un homme

puissant, ne m'a aussi fortement ébranlé le cœur ! Cette note plaintive, indécise, errante, balancée de cime en cime parle vent delà nuit, et tombant dans la vallée en gouttelettes sonores, répandait dans l'air, au milieu de ces montagnes assombries, je ne sais quel profond sentiment de misère, d'abandon, d'isolement et de ruine. La majesté du paysage enveloppé de silence ajoutait à l'effet terrible de cette petite voix désolée. On eût dit, pour employer une expression classique du temps deVolnay, que la cloche du village sonnait d'elle-même l'agonie du dernier homme. Un frisson me saisit, et j'eus la candeur de songer un instant à la fin du monde. Les fléaux de Dieu, les nécessités de l'expiation me parurent, comme à M. de Maistre, des choses tout à fait naturelles ; je suivais, sans m'en douter, le conseil de Pascal, j'étais prêt à m'abêtir ! La petite cloche se tut , et derrière la grand'croix , frappée des premiers rayons de la lune, un homme encapuchonné, ayant à sa droite la mère Flagel, pénétra dans la remise, suivi d'une foule recueillie.

— Voilà le Flagellant! me dit l'aubergiste; et, me prenant par la main, il me conduisit dans sa chambre.

Quand je mis la tête à la lucarne, un tableau confus où flottaient de brillants espaces au milieu de larges traînées d'ombre, déroulait ses plans heurtés sous la voûte de la remise. C'était d'abord un mélange inexplicable de touches vaporeuses et de tons

criards ; on eût dit une grande ébauche en désordre, à demi plongée dans un abîme. Mais, à mesure que mes yeux s'orientaient, une baguette magique, effleurant l'immense toile, semblait improviser l'ordre au sein du chaos. Tandis que l'obscurité drapait les murs d'une longue tenture noire, douze flambeaux placés au centre illuminaient le groupe principal , d'où ressortaient en vigueur les pâles figures de Jeanne Sidobre et du Flagellant. Si un mouvement se faisait dans ce* groupe, une fusée de lumière glissant entre deux têtes éclairait brusquement toute une rangée de spectateurs. Les hommes, éblouis, reculaient, les femmes détournaient les yeux, les enfants se cachaient dans les plis des jupes, et les animaux accroupis tressaillaient sur leurs litières. On distinguait alors les masses de curieux entassés dans les crèches, collés aux murailles, répandus sur les charrettes, ou tapis à plat ventre sur le bord des abat- foin. Quelques jeunes garçons, campés à rebours sur des mulets, relevaient comiquement la queue de leurs montures.

— Ayez pitié de moi, mon Dieu! s'écria le Flagellant; pais il se coucha sur le sol en victime résignée. Je remarquai, du haut de ma lucarne, qu'il avait les bras déployés en croix, et je l'entendis murmurer, comme Michel le jour de son mariage : — Frappez, je suis prêt !

Mais cette fois il ne s'agissait plus d'un gracieux simulacre de flagellation. La tremblante Suzanne,

avec son brin d'osier inoffensif, était remplacée par Jeanne Sidobre, armée d'une terrible discipline. Une sainte colère agitait les lèvres de la mère Flagel.

— Homme, qui êtes-vous, dit-elle, et que voulezvous?

— Je suis l'agneau de Dieu, prêt à expier les péchés du monde.

— Réjouissez-vous alors, car voici les ciseaux qui tondent l'agneau! voici le balancier qui frappe la monnaie, le fléau qui dépouille la gerbe, la meule qui broie le froment !

— Meule, écrase-moi! fléau, dépouille-moi! ciseaux, tondez-moi! s'écria le Flagellant avec un sauvage enthousiasme; et toi, balancier du Seii?neur, frappe ce vil métal à ton empreinte !

Le Flagellant découvrit ses épaules, et la discipline sifflante marbra du premier coup le corps décharné du patient. — Ah ! Dieu soit loué ! murmura doucement une voix plaintive, et le Flagellant se dressa en pied, triomphant et rayonnant, comme s'il eût vu le ciel s'ouvrir.

— Plus fort ! frappez plus fort !

Un éclair passa sur le front de Jeanne Sidobre, et les coups redoublèrent avec une incroyable violence. Rffen ne manquait à ce sacrifice humain : l'enthousiasme de la prêtresse égalait celui de la victime. Dans cette terrible scène d'expiation, le

bourreau croyait se sanctifier en même temps que le martyr.

— J'ai péché, j'ai péché ! criait le Flagellant d'un ton lamentable, en faisant au nom des assistants une espèce de confession générale.

— Périsse la chair qui a péché ! répondait Jeanne Sidobre en roidissant sa main vengeresse.

— J'ai menti, j'ai juré, j'ai volé, j'ai tué!.. J'ai commis tous les crimes, et mérité cent fois la damnation éternelle !

— Souffre donc le purgatoire en ce monde, afin de ne pas souffrir l'enfer dans l'autre.

— ' C'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma trèsgrande faute.

— A genoux, pécheur, à genoux !

Et Jeanne Sidobre frappait toujours, comme si chaque parole et chaque mouvement lui eussent prêté une nouvelle énergie. L'assemblée faisait silence, attentive, inclinée, haletante, et pourtant moins troublée de ce spectacle que les animaux dont les ombres se mouvaient derrière elle. Une rumeur d'inquiétude et d'épouvante grondait par intervalles le long des crèches. Les bœufs se soulevaient, allongeaient le cou, soufflaient et retombaient oppressés. Les mulets hérissaient leur crinière et bondissaient sous leurs petits cavaliers. Les moutons, pris de vertige, tournoyaient sur la paille en bêlant. Des poules s'envolaient et venaient embarrasser leurs ailes dans les grandes toiles d'araignée suspendues aux

angles de la voûte. L'air était lourd : la discipline, dans ses rapides oscillations, avait renversé quelques flambeaux. Tout prenait au-dessous de moi des aspects fantasmagoriques.

Je regardai le Flagellant : sa tête s'était exaltée jusqu'au délire. Tantôt il levait les bras au ciel et se redressait de toute sa hauteur; tantôt ou le voyait tomber comme une bête de somme épuisée ; tantôt enfin il se mouvait en rond comme un cheval aveugle qui tourne la meule ; — quelquefois il perçait la foule et agrandissait brusquement le cercle 011 il était enfermé avec la mère Flagel. Des paroles menaçantes et prophétiques s'échappaient alors de ses poumons de fer.

— Malheur, disait-il, et trois fois malheur au pécheur impénitent ! Malheur aux maîtres de la terre qui abusent de leur puissance ! Malheur aux enfants d'Achab qui usurpent la vigne des enfants de Naboth ! Malheur aux mauvais riches qui dévorent le bien du pauvre ! Les puissants seront abaissés, et les humbles élevés sur un trône ! Les agneaux deviendront des lions, et le châtiment de l'impie épouvantera l'univers !

En ce moment l'assemblée tout entière bouillonnait. J'entendis un nom voler de bouche en bouche, au milieu d'un concert de malédictions. L'anathème prophétique avait un sens lumineux pour toutes ces âmes bouleversées.

— Oui , malheur au mauvais riche , malheur à

Rouziac ! s'écrièrent tous ces Lazares fanatisés avec des éclats de voix qui me firent pâlir.

Un sourire méchant remua la mâchoire de Jeanne Sidobre, et le Flagellant, fier de cet orage, ne prononça plus que des mots incohérents, obscurs, insaisissables. Les yeux fixes et dilatés, il laissait l'extase agiter ses lèvres d'oîi s'élançaient les plus tendres exclamations : — 0 mon doux Jésus ! ô .sainte Vierge Marie ! ô délices des anges ! ô béatitude des élus ! Il avait l'air de savourer avec des frémissements de volupté le nanan des convulsionnaires. N'était-ce plus un flagellant primitif, héritier à son insu des passions religieuses du xiii^ siècle? N'avais-je devant moi qu'un disciple du diacre Paris, saintement fustigé par sa secouriste?

Involontairement je me rappelai cette époque de notre histoire oîi l'on faisait venir chez soi, pour se divertir ou s'édifier, sœur Rose, sœur illuminée, sœur Promise ou sœur Confite. « Elles se faisaient fouetter, dit Voltaire, sans qu'il y parût le lendemain ; on leur donnait des coups de bûche sur leur estomac bien cuirassé, bien rembourré, sans leur faire de mal. . . » L'idée toute voltairienne d'un flagellant bieji rembourré ne fit que passer dans mon esprit , car, l'impitoyable secouriste continuant à frapper, le sang jaillit tout à coup sous les cordelettes de la discipline.

— ECCE HOMO ! s'écria le patient dans un élan d'orgueil mystique.

LE DERNIER FLAGELLANT 1 3o

— Mon frère, dois-je m'arrêter? demanda la mère Flagel.^

— Etes-vous fatiguée, ma sœur? alors quelque bonne âme vous remplacera.

— Non, non, Dieu me donnera la force d'aller jusqu'au bout.

— Frappez donc, frappez donc ; car le sang qui coule se mêle au sang précieux de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Alors on récita d'une voix grave les tristes versets du psaume de la Pénitence. Ces chants de douleur étaient entrecoupés de gémissements : les femmes, apitoyées, ne pouvaient plus retenir leurs sanglots. — Vous tairez-vous, Madelaines? cria durement Jeanne Sidobre ; mais les sanglots redoublèrent avec une force irrésistible. Les hommes eux-mêmes commençaient à s'émouvoir, et, pour qu'on ne les vît pas pleurer, ils se glissèrent par petits groupes dans la cuisine de l'auberge. Le Flagellant, qui donnait à peine signe de vie, poussait encore de vagues soupirs. Il s'évanouit enfin, il s'affaissa comme foudroyé par l'éclair des félicités célestes. On l'emporta roulé dans un drap blanc, et la vaste remise eut bientôt repris son aspect ordinaire. Deux ou trois femmes seulement étaient restées pour éponger le sang répandu. Quand elles furent parties, un chien de maquignon vint lécher la place humide. J'entendis siffler un grand coup de fouet : c'était le maquignon qui châtiait l'animal, poursuivi dans sa

fuite par un torrent d'injures. Ainsi se termina cette étrange scène, dont les incidents m'avaient laissé la mystérieuse impresssion d'horreur qu'un enfant pourrait éprouver en assistant à quelque séance de magie noire.

— Orgeat , limonade , groseille ! — Qui veut de l'orgeat?

A ce cri tout parisien, brusquement jeté dans mon oreille, le noir enchantement fut rompu. Je me secouai comme un homme qui revient du sabbat, et qui cherche à ressaisir autour de lui le sentiment de la réalité. L'ogre du Crucifix, debout à l'entrée de ]a chambre , et tenant braquée sous l'aisselle nne petite bouteille noire à cachet rouge , me fit un moment l'effet d'un hôtelier fantastique. Mais, à sa première parole, je retrouvai le vrai Mercadié , qui m'aborda par une de ces révérences de comédie où il entre toujours plus de mahce que de respect.

— Excusez , Monsieur, me dit-il , ma petite plaisanterie. C'est un souvenir du temps oîi j'étais simple troupier en garnison à Paris (j'allais au théâtre en ce temps-là, et, comme vous voyez, je n'ai pas encore oublié ce qui se criait dans

l'entr'acte). Mais rassurez-vous: ce n'est ni de lorgeat, ni de la limonade que je vous apporle. C'est, dit-il en baisant la bouteille et cadençant chaque mot avec une emphase comique , c'est un sirop miraculeux qui éveille la langue des muets et qui engourdit le babil des femmes ; c'est un baume sans pareil, qui ranimerait unhomme coupé en petits morceaux, et qui ferait danser un condamné à mort, sous le couteau de la guillotine ; c'est enfin mon délicieux, mon terrible muscat de la comète ! Tenez, Monsieur, goûtez et jugez.

Mercadié remplit deux verres, et me salua légèrement.

— A \otre santé, dit-il, et, si vous voulez bien le permettre , à la santé du flagellant ! Quel dommage ajouta-t-il en se mirant dans son verre , que cet homme-là ne soit pas une bête de labour ou un cheval de roulage ! En le rouant de coups , on lui ferait faire double besogne. J'ai vu dans nos foires des ours bien dressés qui travaillaient gentiment sous le bâton. Eh bien, Monsieur, pour qu'ils fussent gentils, ils fallait les griser avant leurs exercices, tandis que celui-ci... ^l'aubergiste vida son verre, et fit claquer sa langue^ tandis que celui-ci ne s'enivre jamais qu'après. Oh ! c'est un grand artiste, vous pouvez m'en croire, et de plus un admirable pénitent ! Avez-vous remarqué avec quelle joie il a reçu la discipline ?

— Oui , mais il est tombé à demi mort.

LE DEHMEK FLAGELLANT 139

— Tranquillisez-vous, Monsieur. Ne vous ai-je pas dit que mon cachet-rouge faisait des miracles? Dès que ses blessures ont été pansées , le bon pèlerin a rejeté son drap blanc , et s'est mis à débiter ses petites images de VEcce Homo. Autant d'image.-, autant de pistoles de cuivre, et soyez bien certain qu'il les vendra toutes : car il a tout de suite empaumé son public. Que fera-il de sa monnaie? Cela servira , dit-on , à payer des messes pour la délivrance des âmes du purgatoire. Du moins la mère Flagel l'affirme, et, quant à moi, jo n'oserais pas trop le nier, quoique j'en aie souvent la tentation. De la part de ces gens-là, rien n'est impossible. Ils ont leurs idées qui ne sont pas les miennes , et quand on leur demande d'où ils viennent, où ils vont , comment ils se nomment et comment ils vivent, un geste leur suffit pour tout expliquer : ils vous montrent le ciel et vous tournent le dos. Ils sont comme l'anguille qui crie quand on l'écorche , d'après le vieux proverbe. Pour les faire parler, il faut les fustiger ; bors de là , ils sont muets comme des pierres. Dans la montagne , tout leur réussit : car ils passent pour des saints. Dans la plaine , on les traite de filous , et on ne les reçoit plus qu'à coups de fourche. Moi qui suis de la plaine et qui vis dans la montagne , je me dis que ce sont des fous ; et Dieu veuille que cette nuit même nous ne soyons pas les témoins de quelque folie !

L'aubergiste secoua la tête, en homme qui près-

sent un danger. Il croisa dramatiquement ses bras sous son menton , et me dit avec l'accent d'une conviction douloureuse : « Je crains un grand malheur ! » Mais en ce moment une lueur perfide scintilla joyeusement au creux de ses joues. L'àme de Mercadié parut, et fit clairement cet aveu : J'espère un grand malheur.

— La nuit sera mauvaise , continua la bouche hypocrite ; le danger est inévitable !

Mercadié, livré à ses réflexions , projetait dans le vide ce regard luisant du joueur qui cherche à aimanter la girouette de la chance. — Inévitable, non! reprit-il en mûrissant dans sa tête une combinaison ébauchée. Si je le voulais bien , je ferais la part du feu, et je gagnerais pour ma peine un sac de mille francs. — Monsieur, me dit-il tout à coup en sortant de sa rêverie , vous me voyez dans un grand embarras : je suis sur le point de faire une bonne action qui me donnerait un joli bénéfice. Puis-je , à votre avis, me mettre en campagne sans que la Justice s'en mêle ?

— Interrogez votre conscience , ceci ne regarde pas la Justice.

— Alors , c'est résolu ; j'irai à la Couarde ! L'aubergiste me salua et descendit précipitamment

l'escalier. Au bout de quelques minutes , je l'entendis remonter avec précaution. Il me prit par la main , et m'entraîna par un pas.s-age obscur jusqu'à

la porte de la remise. Deux chevaux sellés nous attendaient.

— Toute peine vaut salaire , me dit sententieusement Mercadié. Vous m'avez donné une consultation ; moi, je vous offre ce bidet pour retourner sans fatigue à Rabastens. Vous en serez content, c'est un mouton bridé. — Montez vite, ajouta-t-il et partons. Une faut pas qu'on remarque mon absence. Je vais à peu près du même côté que vous, nous nous quitterons aux Quatre-Piliers. Tant que nous serons en vue de l'auberge , ne pressez pas trop votre bidet ; laissez-le tout doucement tricoter dans le sable.

-Mercadié serra les genoux , et donna en sifflotant le signal du départ. Nos petites bêtes pyrénéennes (autant vaudrait dire lilliputiennes) se mirent aussitôt en mouvement. Elles ne galopaient pas, elles ne trottaient pas ; la bride sur le cou , les pieds dans le sable , elles tricotaient ; je croyais avoir entre les jambes une des, souris chevalines de l'attelage de Cendrillon. Le sentier qu'elles suivaient, profondément encaissé entre deux tertres, venait aboutir à une espèce de grotte masquée par un fouillis de plantes grimpantes.

— C'est là qu'on a trouvé le flagellant ; c'est de là qu'on l'a conduit à l'auberge , me dit en passant Mercadié.

A dix pas de la grotte, commence une route cavalière qui, pareille à une vis sans fm, s'enlace hardiment autour de la montagne qu'elle étreint de ses

anneaux redoublés. Nous gravîmes en silence le chemin tournant, découpé dans un rempart de granit, où s'étagent en spirales légères une multitude de petites corniches suspendues. Chacune de ces spirales nous offrait en se déroulant les mêmes variations de perspective. A la hauteur où nous étions parvenus, l'auberge du Crucifix, toute resplendissante sur un fond noir, paraissait et disparaissait comme la lanterne d'un phare mobile. La lune, pâle et froide , courait des bordées dans le ciel , à travers une débâcle de nuages blancs ; le vent, qui cinglait les buissons sur notre passage, semblait donner le frisson aux étoiles ; les échos de la vallée nous envoyaient des murmures roulants , assez semblables au balancement lointain d'une mer. Tl y eut un instant où la vague sonore retentit avec plus de force. L'aubergiste se dressa sur ses étriers, la tête couchée sur l'épaule, afin de saisir les moindres vibrations de l'air.

— Ecoutez, dit-il, écoutez ! ce ne sont plus des murmures , ce sont de véritables hurlements. A rheure qu'il est, tous nos montagnards sont ivres. Si le flagellant dit un mot, nous les aurons bientôt sur nos talons. Hâtons-nous , Monsieur, hâtonsnous , car voilà l'orage qui se prépare.

— Sommes-nous encore loin de la Couarde ?

— Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Pour savoir si vous aurez le temps de planter

LE DERMER FLAGELLANT 143

votre paratonnerre et de gagner le sac- de mille francs.

Les prunelles de Mercadié s'allumèrent. — Vous êtes bien curieux, me dit-il en fronçant les sourcils ; puis il ajouta sèchement : — Nous autres gens du midi, nous pensons en parlant, et ne comptons pas les paroles qu'il nous plaît de semer à droite et à gauche ; mais il ne nous plaît pas toujours qu'on ramasse cette semence. Ai-je eu tort de vous consulter et de vous laisser flairer mon secret ?

A ces mots , prononcés d'un ton menaçant, Mercadié piqua des deux , mit sa bête au galop , la lit pirouetter, et, par une manœuvre imprévue, la ramena sur moi ventre à terre, comme s'il eût exécuté une charge à fond de train. Mon bidet se cabra, et faillit me jeter en arrière par-dessus le parapet de la route. Mais je le maintins si énergiquement qu'il retomba d'aplomb , en effleurant de son sabot l'oreille droite de l'autre bidet.

— Vous êtes un excellent cavalier, me dit gravement l'aubergiste.

— Etes-vous fou? m'écriai-je en montrant du doigt le précipice béant sous le parapet.

— Mon cheval s'endormait, j'ai voulu le dégourdir.

— Ne mentez pas : vous avez voulu m'effrayer, et peut-être me lancer à trois cents pieds d'ici , afin de vous assurer de ma discrétion.

— Dieu du ciel ! est-il possible ! s'écria Mercadié

avec des gestes de désespoir. Qui, moi..., moi votre ami...; moi votre serviteur... ; moi un ancien soldat..., j'aurais eu cette lâche pensée! Mais vous me prenez donc pour un coquin , un assassin , un misérable, un monstre I Ah! Monsieur, si vous me croyez capable d'une telle infamie, jetez-moi à terre, foulez-moi aux pieds , coupez-moi la main , brisezmoi le crâne , arrachez-moi la peau du ventre , je vous le permets.

0 comédie italienne , sublime arlequinade de nos vieux trétaux, parade immortelle que les peuples du Nord traitent d'extravagance , on te retrouve encore à deux cents lieues du Théâtre-Français , vivante et pétulante , invraisemblable et réelle , immuable et mobile, dans les mascarades infinies de la nature méridionale !

La voix de Mercadié, toute palpitante d'émotion, avait le pur accent de l'honnêteté méconnue. Elle sonnait franchement comme une monnaie loyale , dont le timbre éclatant défie tout soupçon. Le digne homme aurait attendri, par son attitude éloquente, tout un comité de salut public. Il était descendu de cheval, et jouait à mon profit une admirable scène de pantomime classique. Pleurer, tomber à genoux, se frapper la poitrine , s'arracher les cheveux , c'est peu pour exprimer une désolation aussi profonde. Il pose ses mains jointes sur la tête de mon bidet , m'adresse à bout portant les discours les plus pathétiques , me prie et me supplie, me secoue, m'inter-

pelle, me flalte, m'entraîne; il appelle son père et sa mère, sa femme et ses enfants comme garants de son honneur, invente coup sur coup des grimaces risibles et des serments épouvantables ; puis, quand il n'en peut plus de fatigue oratoire, il remonte lestement en selle , bien persuadé qu'il m'a ébloui de son innocence.

Ebloui, je l'étais en effet. La naïve impudence du Languedocien m'avait confondu. — Je me demandai sérieusement si le comédien irrésistible qui venait de se démener à mes pieds était bien le même homme que cet aubergiste indolent que j'avais trouvé naguère , étalé sur une borne , à la porte de sa maison. Dans les jours de soleil, on rencontre souvent sur les chemins calcinés un serpent immobile, et comme incrusté dans la poussière. A la moindre alerte, l'écaillé reluit, les anneaux se gonflent, et l'animal réveillé danse sur sa queue. Inerte ou frémissant, c'est toujours le reptile. Mercadié l'indolent et3Iercadié l'actif, Mercadié le laconique et Mercadié le bavard , Mercadié le menaçant et Mercadié le rampant , c'était toujours , sous les reflets de l'écaillé méridionale , la même bête perfide et venimeuse. Et encore , poiivait-on affirmer que la bête eût du venin. Scapin , sous son manteau rayé, a tantôt les allures d'un scélérat marqué pour le bagne, et tantôt la mine avenante du coquin obligeant qu'on bàtonne et qu'on embrasse. J'aurais de grand cœur bâtonné Mercadié ; mais

comment garder rancune à un drôle d'aussi bonne souche? Il ressemblait tant à Scapin? Quand je le vis tout en sueur me tendre la main d'un air héroïque , je ne me sentis pas le courage de lui refuser la mienne. Ce geste magnanime était si conforme à la tradition ! Désormais l'optique de la scène me rendait ce type sacré. Par respect pour les maîtres fourbes, ses aïeux, j'entourai Mercadié d'une espèce de sollicitude littéraire , et j'accordai d'avance, avec un sourire, l'indulgence plénière à ses fourberies.

Nous voilà donc cheminant de nouveau , côte à côte , et devisant joyeusement au clair de la lune. Je n'avais garde pourtant de ramener la conversation sur le sujet scabreux qui avait failli nous brouiller. Un bon mouvement, un pur caprice, le besoin de parler, peut-être , firent que mon cher Scapin alla de lui-même au devant de mes désirs.

— Connaissez-vous le propriétaire de la Couarde, connaissez-vous M. Rouziac? me dit-il sans préambule , en attaquant d'assaut le sujet scabreux.

— Rouziac le mauvais riche ! m'écriai-je aussitôt on retrouvant dans ma mémoire les imprécations, calculées du flagellant , si vite comprises par ses auditeurs.

— Rouziac-le-Médecin, Rouziac-le-Couard, Rouziac-le-Fossoyeur, ou Rouziac-l'Auvergnat, comme il vous plaira ! car il n'y a pas de saint dans nos

contrées qui ait de plus longues litanies, et c'est un vrai plaisir que de les entendre réciter en chœur par les petits vauriens de la montagne. Ce médecinlà, disent les paysans, n'a pas brûlé beaucoup d'huile à l'école de Montpellier, et les drogues dont il nous régale ne sortent pas de chez le pharmacien. Il fait saigner à blanc tous ses malades par l'huissier, et, quand ils sont à demi-morts, c'est lui-même qui vient les rouler en souriant dans un linceul de papier timbré. Ah! ah! ceci vous intéresse, Monsieur de Paris? ajouta Mercadié sur un ton goguenard. Gageons une pistole que , si je vous raconte franchement ce que je prétends faire à la Couarde , vous ne perdrez pas une syllabe de mon petit discours.

L'aubergiste me jeta sa bride en signe de confiance, et, se renversant négligemment sur le haut dossier de sa selle , il allait entamer enfin l'exposé de ses plans de campagne, lorsque son attention se porta tout à coup vers l'étage supérieur de la route, oîi nous entendions en ce moment le bruit saccadé d'un trot inégal.

— Je ne me trompe pas, dit-il , c'est bien le trot d'une vieille rossinante qui bat le briquet en marchant. Donnez de l'éperon , Monsieur, et dans quelques minutes vous allez contempler le fameux Rouziac, assis de côté comme une femme, sur le dos de sa mule blanche.

— Entre nous, chuchota le fourbe à mon oreille,

ce M. Rouziac est un homme sanguin , et , puisque j'en trouve l'occasion , il faut absolument que je lui donne ce soir un bon petit coup de lancette.

— Oh ! oh ! le sac de mille francs !

— Bah! mille ou quinze cents... peut-être deux mille!... Enfin le plus possible! dit effrontément Mercadié. Allez , c'est une action louable de tirer une plume de l'aile à ce gros faisan argenté.

— Salut ! Monsieur Rouziac ! s'écria de loin l'aubergiste. Hé! hé! continua-t-il en plaisantant, vous n'avez donc pas encore acheté des chaussons de lisière à Belotte ? prenez garde, elle va mettre le feu à notre route royale , et c'est vous qui payerez, si le rocher s'allume.

— Le rocher n'est point fait d'étoupes , répliqua bêtement le personnage à qui s'adressait la plaisanterie.

En examinant cet homme , ce qui me frappa tout d'abord , ce fut la couche de bêtise artificielle qui plâtrait son visage. L'impression qu'il me causa ne s'est jamais effacée. Quand un naturahste découvre une bète monstrueuse , il en saisit au premier aspect la nature complexe et difforme. Ne la verraitil qu'une fois , il pourrait la décrire les yeux fermés.

Rouziac était un de ces monstres doucereux qui lèchent leur proie avant de la mordre. Il y avait en lui du juif sous l'Auvergnat. Famélique et repu, on eût dit qu'il s'engraissait, tout en nourrissant dans ses entrailles un ver solitaire insatiable. Il avait des yeux enfouis sous de lourdes paupières ; le nez plongeant et recourbé entre deux joues onctueuses dont le vernis s'écaillait, une bouche en retraite sur un menton saillant , le cou ramassé et engorgé , le buste épais et court , des jambes presque grêles , et dans toute sa personne je ne sais quel luisant de propreté malsaine qui inspirait le dégoût. Son embonpoint tremblottant formait jabot entre le nœud (Je la cravate et la ceinture du pantalon. La physionomie tout entière riait ; elle était largement empreinte d'un caractère paterne. Mais, à travers cet enduit de bonhomie factice, suintait goutte à goutte l'astuce en fusion. Quand cet être gonflé respirait ,

sa langue trop longue jouait sur ses lèvres comme celle des fourmiliers. De cette infirmité , jointe à la double brèche qui échancrait sa mâchoire , résultait un défaut de prononciation très-significatif. Rouziac zézeyait comme un enfant. Ajoutez à ces détails des habits grossiers , une casquette de loutre, une canne de suisse de paroisse, ferrée par le bout, et vous aurez dans son ensemble le portrait du mauvais riche désigné par le flagellant à la colère des montagnards.

— Si je ne suis pas trop indiscret , dit Mercadié , d'où peut donc venir à cette heure M. Jean-Flour Rouziac de Paulignan ?

— Quelques méchantes affaires m'ont retenu dans le bas pays, en tirant vers la mer. Des comptes à régler. . . des billets à renouveler. . . c'est un tracas incessant. Il y a si peu de débiteurs honnêtes ! — Mais toi , mon garçon, où vas-tu donc ainsi, par cette belle lune ?

— J'accompagne, Monsieur, un ami de M. Pascalot , jusqu'au plateau des Quatre-Piliers , et de-là mon intention était de pousser jusque chez vous. Mais, puisque vous voilà...

— Aurais-tu besoin de moi, Mercadié? demanda tendrement Rouziac.

— Oh! que nenni , Dieu m'en préserve! Je tiens trop à ma vigne du Crucifix, et je ne suis pas encore disposé à la voir filer dans vos mains , avec mon auberge, par le chemin roulant de l'expropriation.

Je ne désirais vous rencontrer que pour vous remettre ceci.

L'aubergiste tira de sa ceinture une longue bourse , et la jeta par-dessus l'épaule à son interlocuteur, qui la saisit au vol avec une adresse de singe.

— Je te donne quittance de cinq cents francs , marmotta le gros homme en soupesant le gracieux projectile.

— Cinq cents francs, c'est bien le compte. On voit que vous vous y connaissez.

— Un peu... comme tout le monde. Mais dis-moi, mon garçon , quel est le bon chrétien qui t'a chargé de me remettre cet argent?

— Oh ! ne vous grattez pas le front, ne cherchez pas, ce n'est pas la peine. L'argent n'a pas beaucoup voyagé , il ne vient ni de Paris ni de Rome ; il ne fait que sortir de ma bourse pour entrer dans la votre.

— Mais tu ne me dois rien , mon bon ami ?

— Supposez un instant que je vous achète en bloc tous vos fourrages.

— Alors ceci est un à-compte ?

— Point du tout , c'est le total.

— Je ne te comprends plus , tu parles latin.

— C'est un marché de prêtre ; le refusez-vous?

— C'est un marché de du[)e ; voudrais-tu me duper? A ce prix-là, cher ami, je préférerais mettre le feu à mes magasins.

— Ici je vous arrête, M. Rouziac, car vous venez de prononcer une mauvaise parole. Avez-vous donc oublié le proverbe qui dit : « Quand le vent galope, cache ton briquet? » Le proverbe a toujours raison, Monsieur, mais ce soir il est de circonstance : car il vente du large, comme disent les marins. Gardez mes cinq cents francs , si vous m'en croyez. Vous seriez peut-être forcé, dans une heure, de me livrer pour deux cents, non-seulement tout votre foin, mais encore toute votre avoine, et d'autres menus grains par-dessus le marché.

— Plaît-il?... Donne-moi ton pouls , que je voie si tu as la lièvre. Oh ! oh! ajouta Rouziac en tâtant le poignet de l'aubergiste , voilà, en effet, un pouls bien irrité! Mon ami, tu es malade, c'est silr, et, si j'ai un conseil à te donner, c'est de rebrousser chemin et de t'aller coucher au plus vite dans le meilleur lit de ton auberge.

— M. Rouziac, ma fièvre est d'avis (puisque fièvre il y a) que je vous reconduise au galop jusque chez vous. Quand nous serons sur vos terres et dans votre salon , quand nous aurons signé et paraphé notre marché sur votre bureau d'acajou, vous me tâterez encore la veine, si les doigts vous démangent , et vous verrez alors que ma prétendue maladie n'était que dans votre cervelle , Monsieur le Médecin !

A ce dernier mot , qui rappelait malicieusement un de "ses sobriquets populaires, Rouziac ne put

s'empêcher de tressaillir, comme si ou lui eût frotté les oreilles avec une poignée d'orties.

— Au reste, continua Meroadié avec le candide entêtement des âmes pures, votre intérêt et le mien sont d'accord pour me pousser à faire ce que je fais. J'irai donc à la Couarde sans retard; et, puisque vous n'êtes pas raisonnable, je m'adresserai directement aux Dames noires , qui me comprendront tout de suite, j'en suis persuadé.

— La Couarde! les Dames noires ! Qu'est-ce que ça signifie ! De qui parlez- vous? s'écria l'Auvergnat rouge de colère.

— Sauf votre respect, je parle de Saint-Jean, votre maison de plaisance , et des bonnes dames Rouziac , votre femme et vôtre fille. Si je vous ai fâché, c'est bien sans le vouloir. Je suis presque un étranger, moi , et je ne croyais pas mal faire en suivant les coutumes du pays. Pourquoi donc les montagnards ont-ils inventé ce vilain mot : la Couarde ? Ne serait-ce pas parce que votre maison est toute hérissée , à chaque fenêtre , de gros barreaux de fer, comme si vous étiez entouré de voleurs ? Quant à vos bonnes dames, il est probable que si, de temps en temps, on les voyait habillées de blanc ou de rouge , de vert ou de bleu , on ne les aurait pas surnommées les Dames noires.

Rouziac ne sourcilla pas. Il allait devant nous, le cou ployé, la langue pendante, entièrement absorbé

dans ses pensées, tandis que Mercadié sifflait en regardant les étoiles.

— Il y a quelque anguille sous roche , murmura Rouziac entre ses dents.

— Quel joli petit vent! dit l'aubergiste. Trente soufflets de forge réunis ne nous donneraient pas une aussi charmante sérénade.

Une terrible bourrasque grondait en effet autour des pitons des Serres-Lisses. Les cailloux roulaient sous nos pieds, les sapins fléchissaient sur nos têtes, les nuages déchirés s'effilaient en longues écharpes qui semblaient tendues en l'air pour les jeux de la lune, et dans le fond de la vallée mugissait un orgue immense dont quelque puissance infernale ébranlait sans doute les mille tuyaux. Une trombe de poussière aveuglait nos chevaux , qui , bloqués par le vent , prenaient racine dans le sol. Dans les moments de calme , je voyais Mercadié se tourner inquiet du côté de son auberge , toujours rayonnante , et d'où ne montait plus aucun murmure.

Rien encore... Rien! me disait-il à voix basse. Sont-ils donc ivres morts , ou la voix leur manquet-elle à force de crier?

— Que dis-tu? demanda Rouziac attachant sur l'aubergiste des yeux de limier en arrêt.

— Je dis, répondit Mercadié en s'essuyant le front d'un air soucieux, je dis que, tout bien considéré , je ferais peut-être sagement de suivre votre conseil

et de m'en retourner chez moi , puisque notre marché vous paraît impossible.

— Impossible! s'écria Rouziac. Ai-je prononcé ce mot-là? mais, mon pauvre garçon, il n'y a rien d'impossible en affaires. S'il est vrai, comme tu t'en vantes, que ta proposition soit avantageuse pour moi, tu comprends que je serais un niais de la repousser légèrement. Non, non, j'ai réfléchi, viens à la Couarde, mon cher enfant. Je serai aussi raisonnable que tu peux le souhaiter, et tu n'auras pas besoin de t'adresser aux Dames noires, je te le promets.

— Les Dames noires ! la Couarde ! Qu'est-ce que ça signifie? dit à son tour Mercadié. Ça ne vous fâche donc plus maintenant qu'on emploie de si vilains termes ?

Il regarda de nouveau du côté .de l'auberge, écouta un instant , et devina sans doute quelque bruit lointain , à peine saisissable , car son front s'éclaircit visiblement, tandis que celui de l'Auvergnat , de plus en plus attentif aux moindres mouvements du Languedocien , commençait à se plisser et à s'assombrir. Une étincelante espérance triomphait dans l'œil de Mercadié ; une crainte ombrageuse clignotait sous l'épais sourcil de Rouziac. Chacun des deux lutteurs avait repris son rôle et son attitude.

— Ils partent, ils sont partis ! me dit rapidement l'aubergiste au dernier tournant de la route, comme nous débouchions sur le plateau des Quatre-Piliers.

156 LE DEUMER FLAGELLANT

— Halte devant les Males-Pierres ! cria-t-il ensuite d'un ton moqueur. C'est ici que les grands parents de M°^® Rouziac faisaient pendre les manants avant la Révolution.

— Oui, Monsieur, ajouta vivement Rouziac, dont les joues se gonflèrent d'orgueil à cette exclamation , c'est ici que les seigneurs de Rabastens et de Paulignan avaient établi leurs fourches patibulaires.

— Si cette potence était en plaine , grommela Mercadié , il y a longtemps qu'elle serait démolie.

— Et tout en lançant cette boutade , l'homme de la plaine cracha sur les vieilles pierres, respectées depuis des siècles par les montagnards.

Mes compagnons de route me quittèrent devant la ruine féodale, en me chargeant de leurs compliments pour l'abbé Pascalot.

— Présentez, je vous prie, à notre digne curé les hommages du plus humble de ses paroissiens. — Offrez de ma part au bon pasteur les respects de sa brebis galeuse.

L'humble paroissien avait ôté poliment sa casquette fourrée : mais rien ne dérangea sur le front de l'aubergiste les plis multicolores du bonnet catalan .

Ainsi que je devais m'y attendre, la nuit amena dans Rabastens une suite de scènes orageuses. Il y avait depuis longtemps, dans ce coin du monde, autour d? ce pauvre et obscur village, une masse latente d'électricité que le choc des événements allait faire éclater coup sur coup à la lueur de sinistres éclairs. Les grandes villes, toujours bouillonnantes, ont pour ainsi dire chaque jour leurs explosions électriques ; mais, dans les petits centres de population, c'est à peine si, une fois en cent ans, le jeu des intérêts ou des passions dérange la monotonie de l'existence commune. Paris compte ses orages par milliers ; Rabastens n a, dans toute son histoire, qu'une nuit d'émotion et de révolution. Cette nuit terrible vit la foudroyante péripétie d'un drame populaire dont les premiers actes avaient embrassé une période de plus de vingt années.

Avant que le hasard ne m'eût présenté M. Rouziac

sur sa mule blanche, la figure repoussante de cet homme m'était inconnue ; mais il n'en était pas de même de sa vie, de son caractère, de sa piteuse origine et de son étonnante fortune : car il est impossible de traverser au galop les Serres-Lisses sans entendre prononcer le nom de l'Auvergnat miUionnaire. Ce nom exécré pèse comme une hypothèque sur les Trois- Vallées du Crucifix. Pour le bouvier soucieux, tristement incliné sur sa charrue, il est gravé à la pointe du couteau sur la borne de son champ ; pour le pâtre indolent qui se dandine en tête de son troupeau, il est marqué au fer rouge sur la laine flétrie de ses moutons. Savez-vous, monsieur le curé, disait à Tabbé Pascalot un vigneron du pays en écoutant fermenter sa vendange, savezvous ce que dit le vin qui chante dans ma tonne? Il dit : <^ J'appartiens à Rouziac ! » et autant en dit le blé qui, au temps de la moisson, tombe sous ma faucille et danse dans mon crible ! — Rouziac en effet est le maître souverain de la -contrée. Le fossé qui entoure ses terres se déplace à vue d'oeil, et menace d'englober tous les héritages de ces pauvres gens. Sur tous les chemins en zigzag qui mènent de la plaine à la montagne, et qui redescendent de la montagne à la plaine, si l'on demande au premier venu qui passe : — « A qui cette ferme, à qui ce domaine, à qui ces prairies, à qui ces bosquets d'oliviers à qui cet immense tapis de vignes, à qui ces grands jardins, à qui cette belle plantation de mûriers? »

le passant ne manque jamais de laisser tomber de ses lèvres, pour toute réponse, l'éternel refrain du Chat-Botté. — Monsieur, tout cela est au marquis de Carabas, tout cela est à M. Rouziac de Paulignan ! Rouziac est dans ce canton le Carabas de l'usure. C'est par l'usure envahissante qu'il a un pied dans chaque maison, un fil à marionnettes dans chaque famille, et dans chaque miette du sol une molécule rongeuse, un atome crochu. Le créancier des Trois- Vallées, assis sur le plateau des Males-Pierres, comparait un jour, devant Mercadié, le damier de cultures qu'on admire du haut de cet observatoire naturel à un vaste mouchoir à carreaux, suspendu à la pointe des montagnes. — Hé bien, mon cher ami, ajoutait le digne homme en développant sa comparaison, si Dieu m'avait planté entre les deux pommettes un nez de Gargantua, je pourrais tout à mon aise éternuer dans ce mouchoir, sans que personne excepté toi , dans un rayon de trois lieues se sentît la hardiesse de ne pas me crier : « Dieu vous bénisse ! » — En vérité, maître Rouziac? Souvenezvous alors, répliqua vertement Mercadié, souvenezvous pour mater votre orgueil, que vous êtes venu d'Auvergne sans souliers, long et maigre, la mine avalée, le ventre creux, la bourse plate, le chaudron sonnant sur la nuque et deux poêlons battant sur les reins. On vous appelait Jean-Flour tout court, et les filles d'auberge riaient dans leur tablier quand elles voyaient ce grand llandrin d'étameur, réduit par les

temps humides, à se moucher dans ses doigts derrière la porte des cuisines. C'est pourtant vrai, reprenait l'Auvergnat avec candeur. Pauvre Jean- Flour ! comme il a dû souffrir ! et qui aurait dit en ce temps-là que le grand flandrin était destiné à épouser la tille unique du marquis de Paulignan.

Muni de la ténacité froide, particulière à son pays, Rouziac s'était mis de bonne heure à économiser sou à sou, changeant peu à peu l'étain en argent, et le cuivre en or, tandis que le riche marquis jetait ses louis à poignées sur une table de bouillotte. L'étameur ambulant devint bientôt chaudronnier en chambre, puis marchand patenté d'ustensiles de ménage, puis encore marchand tapissier, marchand drapier, et en même temps marchand d'argent ; profession qu'il finit par adopter à Texclusion des autres. Le nom de Jean-Flour disparut : on ne l'appelait plus que M. Rouziac. Partout, sur son passage, il était salué chapeau bas, mais il respirait dans l'air le mépris universel. Gorgé de richesses, le parvenu d'Auvergne eut la singulière fantaisie d'être estimé, honoré, considéré. Il se fit le banquier obséquieux du vieux Paulignan, et mena tout doucement le joueur à sa ruine, en alimentant sa passion avec une sollicitude maternelle , si bien qu'un beau matin, sur un mot impertinent du marquis, il put s'écrier comme Tartufe se couvrant devant Orgon :

La maison est à moi, c'est à vous d'en sortir.

Abruti par le jeu, le marquis aima mieux se laisser exproprier de sa fille que de sa maison et de ses biens. — Epouse Vauxergnac, épouse Vauiergnac! dit-il à son enfant avec sa prononciation de vieil émigré. Il le faut, il le faut, pour que je puisse mourir en paix. » Clotilde de Paulignan se résigna : mais le lendemain de cette triste alliance, qui fui aussi le jour de mort de son père, l'épousée rompit toutes ses relations de famille, et s'enterra vivante à la Couarde, d'oii elle ne sortit plus que voilée, pour aller le dimanche à l'église. Quoi que pût dire Rouziac, ni prières ni reproches, ni caresses ni menaces ne purent ébranler cette résolution du désespoir. La recluse vieillit en recluse, derrière les barreaux de sa maison, sous l'éternel habit de deuil ; et quand elle devint mère, elle voua au noir la petite Marie comme on voue au blanc les autres enfants. Marie avait grandi dans la sombre demeure, sans l'égayer jamais d'un sourire. Elle subissait en silence avec sa mère, dont elle partageait la tristesse, tous les raffinements de la tyrannie domestique.

Telle était, en raccourci, l'histoire de Rouziac et de sa famille. Je savais tout cela par lambeaux, et l'apparition imprévue de l'Auvergnat avait suffi pour me donner Tidée de rassembler en cheminant toutes ces pièces éparses. Ma mosaïque était complète quand j'arrivai à Rabastens. La vieille servante du curé m'attendait, en filant, sur le seuil du presbvtère.

— Ah ! Monsieur, me dit Agathe en prenant la bride de mon cheval, quelle triste soirée nous avons passée ici pendant que vous vous divertissiez là-bas ! Jamais, depuis que je sers M. le curé, non jamais, je ne l'ai vu aussi hargneux, aussi épineux, aussi malheureux que ce soir. Le pauvre homme était dans un état à faire pitié. Imaginez-vous qu'il allait et venait dans le salon, comme s'il avait eu des fourmis dans les jambes. Et quand il ne soupirait pas, il grondait; et quand il ne grondait pas, il se mettait à soupirer. J'ai cru un instant (Dieu me pardonne !) qu'il aurait une bonne attaque de nerfs et que ça le calmerait. Mais non , il n'a pas voulu se trouver mal, la seule chose qui pût lui faire du bien. Il a continué à marcher, à gémir, à se fâcher, jusqu'à ce qu'enfin.... Mais je vous conterai tout cela plus en détail, quand vous aurez la serviette sur les genoux, et le nez dans votre assiette.

— Parlons bas ! reprit Agathe, après avoir dressé mon couvert et garni le râtelier de mon cheval ; parlons bas, car il dort, et, quand on le réveille en sursaut, il faut le soigner pendant huit jours. Cela vous étonne, n'est-ce pas? On le croit robuste parce qu'il est joufflu. Hélas! c'est tout le contraire; un rien suffit pour le déranger, et, dans ce cas, il n'y a que le sommeil pour le rétablir. Aussi, dès qu'il a du chagrin, bonsoir la compagnie! M. le curé gravit l'escalier comme un écureuil, et se blottit dans son lit comme une marmotte. Là, bien emmitouflé,

bien pelotonné, la tête à la ruelle et le bonnet sur les yeux, il se rengorge comme un pigeon et se met aussitôt à roucouler ; car il roucoule en dormant, le pauvre cher homme ! Tenez , l'entendez-vous ! ne dirait-on pas qu'il y a là haut un nid de tourterelles ? C'est le sommeil du juste, Monsieur; et soyez bien sûr que, malgré toutes ses richesses , Rouziac-le- Fossoyeur ne respirera jamais aussi librement. Demain au petit jour, après une bonne nuitée, M. Pascalot se lèvera gai comme un pinson et frais comme un épinard. Mais je m'aperçois qu'en bavardant je ne vous ai pas encore dit pourquoi il était si malheureux tantol. Patience ! m'y voilà.

Agathe raffermit sa quenouille entre ses genoux, et, mouillant légèrement le bout de ses doigts pour tirer plus aisément sa fusée :

— Vous savez sans doute, continua-t-elle, que nos paroissiens sont venus chercher la grand'croix à l'église pour aller à la rencontre du flagellant. Làdessus M. Pasealot prend la mouche et s'imagine que sa croix est perdue ! — Agathe ! Agathe 1 ils ont osé prendre la grand'croix ! — Eh bien. Monsieur, ils auront la peine de la rapporter. — Je débrouillais un écheveau, je le lui mets dans les mains pour l'occuper ; mais ses mouvements étaient si brusques, qu'il m'a été impossible de terminer ma pelote. Alors, voulant le distraire à tout prix, j'ai fait rôtir des marrons sous la cendre (c'est une des friandises qu'il aime) : — Monsieur le curé, lui disais-je de

temps en temps, voilà un marron bien doré ! — 11 croquait le marron, et n'en répétait pas moins son antienne : Agathe ! Agathe ! ma croix est perdue! — Après les marrons, j'ai eu recours aux giroflées; ce sont des grains de maïs, jaune comme l'ambre, qu'on jette sur une pelle toute rouge, et qui, après avoir éclaté comme des pétards, s'épanouissent comme des fleurs. Ordinairement ce jeu d'enfant l'amuse ; mais ce soir il ne prenait pas garde à mon feu d'artifice, et, tout en croquant les giroflées, il s'écriait de minute en minute : — Ah ! ma croix d'argent, ma pauvre -croix est perdue ! Hélas ! je n'avais que cela de joli dans mon église ! — En effet. Monsieur, Téglise est bien pauvre : un calice d'étain, des burettes en ferblanc, des ornements en laine et coton, tout cela n'est pas bien brillant. Nous n'avons de vraiment joli Monsieur le curé a raison; que cette croix des grands jours, qui est, dit-on, en argent massif. Au reste, vous avez dû voir ce bijou à l'auberge de Mercadié, car il figurait sans doute en tête de la procession.

— Et à propos , Monsieur , cette procession , l'avez-vous vue ? ajouta sans transition la vieille servante en pressant le mouvement de son fuseau et me dardant sous sa coiffe un regard enflammé de curiosité. Parlez-moi un peu, s'il vous plaît, de cette cérémonie, à laquelle on m'a toujours défendu d'assister. Le flagellant était-il vieux... ou jeune ? L'at-on fouetté jusqu'au sang?... xA-t-il b.ien supporté la discipline?

LE DERNIER FLAGELLANT i 65

En m'adressant rapidement ces questions, Agathe se troublait, tremblait, balbutiait ; et le feu sacré. des vestales de cinquante ans, l'acre pudeur des vieilles filles, brûlait ses lèvres indiscrètes. Tant que dura mon récit, elle osait à peine respirer, attendant et craignant peut-être quelque étrange révélation. Quand je prononçai le nom de Rouziac en parlant des dangers qui menaçaient l'usurier, elle changea défigure, et, toute pâlissante d'émotion, me dit : — Est-ce que vous plaignez cet homme?

Une main sur sa quenouille, et l'autre à son fuseau, elle avait l'air d'une Parque irritée.

— Je plains sa femme et sa fille... Xe faudrait-il pas les avertir?

— Regardez de ce côté, me dit Agathe en me montrant au loin une lueur mystérieuse, pareille à celles qui tremblent au bout de l'horizon, dans les contes de fées. Voyez -vous là-bas ce point brillant qui ressemble à une petite étoile ? Elles sont là, chaque nuit, veillant et priant, sans crainte et sans alarme , car tout le monde les aime et les plaint. Le bruit a couru, il y a deux ans, qu'elles ont un livre secret, où Madame a écrit ces mots, sur la première page : « Ce que nous devons à nos débiteurs. » Et l'on dit que chaque soir la mère et la fille, quand le maître est couché, tiennent note sur ce livre des bénéfices du Marchand de sangsues. Un jour, j'en suis certaine, elles jetteront à poignées, par la fenêtre, tout le bien mal acquis. Elles sont trop fières et

trop justes pour garder une petite miette d'argent volé. Aussi jamais personne n osera lever la maia sur elles : les Dames noires sont sacrées ! Quant à lui , quoi qu'il arrive, il ne souffrira jamais la centième partie des maux qu'il a causés. Si je suis vieille fille et servante, Monsieur, c'est à l'Auvergnat que je le dois. Il a ruiné et enterré mon pauvre père, comme il a ruiné et enterré le père de sa femme, feu M. de Paulignan. Oh ! ce n'est pas sans raison, allez, qu'on l'a surnommé le Fossoyeur. Heureusement il y a une justice là-haut, et, comme dit souvent la mère Flagel : « Un jour les morts le tueront ! » Mais ce jour-là, j'en ai peur, n'est pas encore venu. D'après ce que vous m'avez conté, je devine qu'après avoir rançonné son homme, Mercadié le fera sauver, et peut-être viendront-ils tous les deux cette nuit même au presbytère. Comme toutes les portes du village seront murées pour lui, Rouziac frappera sans doute à la notre. Je suis bonne chrétienne. Monsieur, mais je vous jure qu'il me sera bien pénible d'aller lui ouvrir.

— Tranquillisez-vous, Agathe, et allez vous reposer. Ce sera moi qui attendrai sur cette chaise la visite de Rouziac.

Après avoir ranimé le feu près de s'éteindre, la vieille servante me laissa seul dans le petit salon. Le pressentiment de cette fille m'avait frappé. Il me sembla que j'allais assister à l'exécution d'un condamné à mort. Je demeurai là, plein d'une angoisse

secrète, et les yeux fixés invinciblement sur le point vaporeux ou tremblait le flambeau des Dames noires.

Le vent s'était calmé, la lune avait disparu. A force de regarder le flambeau lointain, mes yeux éblouis se fermèrent, et presque au même instant je sentis s'éveiller en moi je ne sais quel sens nouveau qui me donna tout à coup une vue plus lumineuse, plus étendue et plus intime. Etait-ce la vue magique de rame, ou n'avais-je devant moi qu'une création fictive de ma pensée? Illusion ou réalité, le flambeau lointain reparut, incertain d'abord, et semant autour de lui la vague blancheur des nébuleuses. — Il se rapprocha peu à peu, par un mouvement lent et doux, qui semblait entraîner aussi la chambre des Dames noires.

Cette chambre silencieuse, que m'avait peinte Agathe, respirait en ce moment le calme de la retraite et de la prière. Entre deux alcôves voilées par de longs rideaux, se détachait, sur un fond noir, un petit crucifix d'albâtre; et du côté opposé, en face

du crucifix, brillait un large miroir de Venise surmonté d'un grand chapiteau armorié. Au-dessous de la glace , une commode bombée, en bois d'ébène, à poignées de métal bruni, se contournait sur des griffes d'oiseau héraldique. Deux femmes en deuil étaient assises devant une table, au milieu de la chambre, sous le rayonnement d'une paisible lumière. L'une d'elles, la plus âgée, écrivait dans un livre ouvert ; la plus jeune, penchée sur un autre livre, lisait à demi-voix ou dictait. Les Dames noires accomplissaient sans doute le pieux travail dont Aaathe m'avait parlé. Leurs physionomies, bien éclairées, avaient un air de famille saisissant. Elles rappelaient ce vieux type français si élégant, le type desDianes chrétiennes. La mère et la fille, grandes et pâles toutes deux, avaient les mêmes signes de race : dignité, générosité, finesse ! C'étaient bien deux rejetons flétris d'une tige pure et noble ; le sang auvergnat, chez Marie, rougissait à peine le bout des doigts. Malheureuses, elles gardaient, malgré leur piété, quelque apparence de dédain qui tranchait sur leur résignation. Heureuses, il eût fallu les peindre le regard un peu fier, le sourire indulgent, les mains ouvertes.

A cette douce vision, qui ne dura qu'un instant, succédèrent en foule des images tumultueuses. L'étrange scène dont j'avais été le témoin à l'auberge de Mercadié se répéta dans mon esprit en se

transformant à l'infini. Ce fut comme une évocation historique de tout le passé des Flagellants.

Je vis d'abord le fondateur de la secte, l'ermite Ranieri et ses dévots, excitant dans les campagnes une espèce de jacquerie religieuse contre les juifs et les nobles, contre les riches et les puissants. Puis vinrent les mignons de Henri III, préludant à leurs veillées infâmes par des momeries de flagellation. La discipline, oubliée dans un réduit du Louvre, se trouvait bientôt à Saint-Cloud, sur un petit sopha velouté, entre M™^ de Tencin et le Régent. Je vis ensuite la cordelette ferrée déchirant le dos des convulsionnaires, sur le tombeau de leur apôtre, le diacre Paris. Puis enfin, après avoir effleuré les heureuses figures de Suzanne et de Michel, dans la cérémonie de la Terge d'osier, mon regard s'arrêta sur un dernier tableau de flagellation. Rouziac m'apparut en costume de juif, et c'était la mère Flagelqui le fustigeait publiquement devant le portail de l'église de Rabastens.

En ce moment, ma lanterne magique se renversa; je venais d'entendre un grand cri : — Le feu est au presbytère ! — L'abbé Pascalot, dont j'avais reconnu la voix, descendait de sa chambre tout épouvanté. Agathe se montra presque en même temps au haut de l'escalier : elle ne se possédait pas de joie.

— Monsieur, Monsieur, criait-elle à pleins poumons, le feu n'est pas chez nous ; c'est M. Rouziac

<jui brûle! mon Dieu! que c'est beau ! mon Dieu (]ue c'est beau! Ah! c'est plus fort que moi, le malbeur (ies coquins me fera toujours plaisir !

Et la vieille servante battit des mains , comme si elle eût assisté à un feu de la Saint-Jean. — Agathe tie se trompait pas. C'était bien l'habitation de Rouziac que l'incendie venait d'attaquer. 11 y avait de ce coté-là un foyer immense dont l'éclatante réverbération ne justifiait que trop la méprise de l'abbé. Des milliers d'étincelles jaillissaient de la masse incandescente. Le mouvement des flammes était effrayant. Tantôt elles s'élevaient comme les aiguilles rougeatres d'un monument diabolique, tantôt elles se renversaient en ondulant comme une moisson ardente. Les montagnes chatoyaient dans l'atmosphère embrasée ; le ciel était rouge comme la voûte d'une fournaise.

— Monsieur le curé, demanda la servante, c'est bien à la Couarde, n'est-ce pas, que sont les coffresforts de M. Rouziac ? L'argent de l'étameur fondra plus vite aujourd'hui que son étain autrefois.

— Taisez-vous , mauvaise langue ! dit sévèrement l'abbé. Taisez-vous, et tirez les rideaux. Cette clarté m'éblouit, on croirait voir l'Enfer. — Eh bien, mon cheT ami, me dit-il ensuite en déclamant avec lenteur comme s'il eût été dans sa chaire, eh bien, plaisanterez-vous encore à propos des Flagellants ? Voilà les conséquences de leurs abominables pratiques ! ce sont des enragés, vous dis-je, ce sont

des démons. Quand ils déposent le fouet, ils allument la torche, et...

Mon ami Pascalot , que son effroi mettait en verve, aurait longtemps parlé sur ce ton pathétique, si le marteau de la porte d'entrée , soulevé avec violence, n'avait en retombant cloué sa langue à son palais.

— Ouvrez, ouvrez s'il vous plaît, cria une voix supphante.

Le marteau retentit encore, et le bon curé s'appuya sur une chaise comme s'il eût été frappé au cœur. Pendant que la servante essayait de rendre le calme à son maître, je courus à la porte qui, à peine ouverte, donna passage à une sorte de trombe humaine qui faillit me renverser. Rouziac, fou de terreur et de désespoir, se précipita dans le salon avec l'élan d'une bête traquée. H s'abattit dans un fauteuil, et sa masse en rebondissant rendit un son argentin. Par un geste machinal, le fuyard, épuisé, dénoua rapidement sa ceinture et balbutia deux ou trois mots confus : — Cachez, cachez cela! — L'abbé, guéri de sa frayeur par le spectacle de cette grande épouvante, s'était allègrement relevé de sa chaise, tandis que son hôte improvisé tombait dans un fauteuil. Il prit la ceinture et la mit en dépôt dans son secrétaire. Au bruit que fit le tiroir en se refermant, Rouziac tressaillit: — Où est ma ceinture?— Dans ce tiroir. — Montrez-la moi. — La voilà ! — La clef ! donnez-moi la clef ! — Il passa

l'anneau de la clef à son doigt, qui se crispa sur le métal. La sueur coulait sur ses joues, le frisson dans ses veines ; il voulut boire et ne put pas : ses dents claquaient. On l'enveloppa, sur sa demande, dans une couverture de laine : ses genoux tremblaient au point de faire sauter la couverture , qu'il fallait replacer à chaque instant. Quand la fièvre parut diminuer, l'abbé demanda ce qu'étaient devenues M""^ Rouziac et sa fille. — Elles? ce sont des saintes !... Pas de danger!., ce sont des saintes ! — D'autres paroles entrecoupées s'échappèrent en désordre, lancées ou arrêtées par les soubresauts d'une rêverie bizarre :

— Ils étaient plus de trois mille ! Mercadié savait tout, il a fait une bonne affaire... Les ingrats ! les ingrats! ... tous mes obligés, tous mes débiteurs... celui-là, cent francs.... celui-là, deux cents... toi, cinq cents, toi six cents, toi mille ! ! ! Les autres, dix, vingt, trente, quarante écus...

Rouziac comptait sur ses doigts, regardait dans toutes les directions autour de lui, interpellant à droite et à gauche, tantôt montrant le poing, tantôt versant des larmes.

— Avoir tant souffert, tant peiné, tant travaillé ! ... Que vous ai-je fait? Que vous ai-je fait mes amis? jamais du mal, rien que du bien : oui, M. le curé, rien que du bien !

Même dans sa fièvre, l'usurier jouait l'honnête homme, avec mille grimaces patelines. De divaga-

tion en divagation, la fatigue survint, irrésistible, accablante. Le sommeil le frappa d'un coup de massue : il ploya le cou, hébété. Le bruit de sa respiration se traînait comme un râle. Agathe me poussa du coude, et me dit : — Je le savais bien, qu'il ne roucoulait pas en dormant. Il a une enclume sur la conscience. — Taisez-vous, dit une seconde fois l'abbé, vous avez peut-être une montagne sur la vôtre ! — La servante glissa légèrement vers la cuisine, d'où elle revint aussitôt pour annoncer les Dames noires.

]\jme Rouziac entra d'un pas ferme ; elle était accompagnée de sa fille Marie. Je les retrouvai telles que mon imagination les avait vues, ou rêvées. Dans le désordre de l'incendie, elles n'avaient point songé à emporter de l'or comme Rouziac, mais elles avaient sauvé des flammes trois objets précieux, le crucifix d'albâtre et les deux livres, ornement et consolation de leur solitude. Marie avait l'air d'une captive jetée hors de sa prison par une émeute. Sa mère portait haut la tète; une joie exaltée brillait sur son front, où planait l'orgueil satisfait.

— Dieu nous châtie. Dieu nous aime ! — tel fut le salut qu'elle adressa tranquillement à l'abbé Pascalot. Elle remit au curé les deux livres, le crucifix d'albâtre, et, prenant Marie par le cou, elle l'entraîna vers la fenêtre, qu'elle ouvrit à deux battants.

— Viens, ma fille, dit-elle, et regarde avec moi.ces

belles flammes. Le ciel a compris nos prières ; à genoux, mon enfant, et remercions Dieu !

Les mains jointes, les lèvres émues, le visage illuminé par les scintillations de l'incendie, les deux femmes s'embrassèrent avec l'effusion de deux esclaves qui retrouvent ensemble la liberté. Avec leur maison réduite en cendres, s'évanouissaient les titres de cette honteuse fortune qui pesait sur leur nom et sur leur vie ; quelle ivresse pour ces nobles cœurs, quel triomphe pour ces âmes angéliques ! Fières de recevoir le baptême de feu, la mère et la fille, dans un élan de reconnaissance pieuse, souriaient à l'ange exterminateur, dont elles avaient invoqué tant de fois l'épée flamboyante. Ce premier sentiment de félicité les avait dominées et surprises au point de leur faire oublier qu'elles étaient encore sous l'œil du maître.

Frappé au visage par une bouffée d'air extérieur, Rouziac s'agita dans son fauteuil. Un soupir étranglé siffla dans sa gorge, >t ses .lourdes' paupières, un instant soulevées, s'abaissèrent aussitôt par un mouvement convulsif. — Fermez les fenêtres, fermez les fenêtres ! s'écria-il en mettant ses poings sur ses yeux. 11 s'éveilla tout à fait sur ce mot, et son réveil fut terrible. En voyant sa femme et sa fille à genoux, il devina qu'elles rendaient grâces à Dieu de leur délivrance. L'explosion de sa colère fut si véhémente, il proféra dans son désespoir des mots si odieux, que la vieille Agathe fit en reculant

trois signes de croix. Les reproches grossiers, les gestes menaçants, les invectives brutales laissèrent M™^ Rouziac complètement insensible. Elle mettait le pied sur ces outrages , et paraissait plus grande au milieu de sa profonde sérénité. Tandis que Marie succombait à son émotion, sa mère levait, sans parler, le doigt vers le ciel. A ce signe , Rouziac devint livide de rage. — Oui, oui, le ciel se venge, le ciel me punit ! Voilà votre exécrable pensée ! Malheureuses, vous me haïssez plus que la mort, je le -ais ; ma ruine vous comble de joie ; vous n'avez qu'un regret, j'en suis sûr, c'est que les poutres de ma maison ne m'aient pas écrasé en tombant. Ah ! fdle vaniteuse d'un noble gueux, vous ne me pardonnez pas d'avoir pu vendre à la criée le lit hypothéqué de votre père mourant ; vous ne me pardonnez pas de vous avoir épousée pardevant l'huissier, après vous avoir saisie, en payement de mes créances, au domicile demondébiteur. Allez, quoique vous fassiez, vous et votre fille, ingrates et glorieuses créatures, votre nom de Paulignan n'existe plus; et tant que vous vivrez, vous aurez chaque jour lo crève-cœur de vous entendre nommer Madame et Mademoiselle Rouziac ! ... Oui, Rouziac, Rouziac ! Rouziac !

Ces derniers mots, j'ai honte de l'écrire, furent plutôt aboyés que prononcés. Rouziac écumait ; sa voix n'avait plus rien d'humain. Bientôt même elle se perdit dans une sorte déroulement guttural.

La tragédie tournait brusquement au mélodrame. Rouziac, emporté par sa fureur, voulut s'élancer vers la fenêtre, afin de frapper celles qu'il ne pouvait plus insulter. Il se leva, balançant comme un marteau cette clef de secrétaire, qu'il avait gardée dans sa main. Au bout de trois pas, il chancelait. Nous n'eûmes pas besoin de l'arrêter ; un frémissement sinistre l'avait saisi tout à coup ; il tomba comme foudroyé. M™^ Rouziac accourut, se pencha vers lui avec une sombre curiosité, lui releva doucement la tête, et, après avoir plongé son regard clair au fond de ce regard défaillant, elle nous parut toute blême.

— Agathe, emmenez Marie, dit-elle à la servante. Marie passa toute en larmes auprès de son père.

Celui-ci n'était déjà plus reconnaissable. Ses prunelles injectées, ses lèvres convulsives, son haleine épaisse et traînante , d'autres symptômes menaçants expliquaient tristement sa chute.

— C'est un coup de sang, dit l'abbé. Il faudrait le saigner.

— Il faut avant tout le confesser, répondit M"*^ Rouziac, et, à partir de ce moment, elle entoura son mari des soins les plus affectueux. — Sauvons au moins son âme, disait-elle, si nous ne pouvons sauver son corps.

Nous avions transporté le malade dans une chambre du premier étage. L'abbé, faute de médecin, était allé chercher un maréchal-ferrant, presque

infirinp, et qui, à cause de cette infirmité même, devait êti'e resté dans sa maison, pendant que les autres habitants de Rabastens mettaient joyeusement le feu à la Couarde. Cet homme exerçait dans son village, avec l'agrément de saint Eloi, la double profesion de rebouteur et de vétérinaire. Il redressait d'un coup do pouce les membres disloqués, et saignait au besoin bêtes et gens. Quand ce maître Jacques arriva, Rouziac avait les prunelles mornes et fixes, les joues ballonnées, les épaules gla-cées et roidies. Le vent de la respiration retroussait sa lèvre, comme celle d'un fumeur.

— Ah ! ah ! c'est M. Rouziac ! dit le paysan. C'estce bon M. Rouziac ! il fume en respirant... mauvais signe ! — Et se tournant vers le curé, il lui dit tout bas : Monsieur Pascalot, confessez votre homm.e ; la Mort lui a mis sa pipe entre les dents.

Une heure après la saignée, comme Rouziac semblait un peu soulagé, l'abbé Pascalot l'exhorta, dans l'intérêt même de sa guérison, à remplir ses devoirs religieux. Une tourterelle prêchant la pénitence à quelque oiseau de proie n'aurait pas mis dans son discours plus de ménagements et de roucoulements que n'en mit dans son homélie le bon • abbé Pascalot,

— Rien ne presse, dit le malade. Je me sens mieux, je serai sur pied demain.

M"^ Rouziac, voyant alors qu'il fallait frapper un grand coup, mit la main sur l'épaule de son

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mari, et le considéra longtemps avec une fixité alarmante.

— Que me voulez-vous? demanda Rouziac troublé jusqu'au fond de l'âme par cette attention obstinée.

— Mon ami, vous êtes perdu ! répondit-elle avec l'accent du juge qui prononce une sentence. Priez Dieu qu'il vous fasse miséricorde , car vous paraîtrez bientôt devant lui.

— Laissez-moi, laissez-moi ! Vous voulez me tuer.

Rouziac s'enfonça sous sa couverture. Il était attéré. Un combat affreux se livrait dans son esprit. La peur de la mort lui arracha des sanglots. Sa lâcheté plutôt que le repentir le jeta dans les bras de l'abbé. Pendant qu'il bégayait en toute hâte une larmoyante confession, M"'^ Rouziac était allée raconter son triomphe à Marie. — La grâce a touché le cœur de ton père, lui dit-elle en l'embrassant. ~ Est-ce vrai? me dit Agathe à voix basse. Il fera donc mentir le vieux dicton : Telle vie, telle mort ! Puis elle me prit à part, dans l'embrasure d'une croisée, pour me raconter que Mercadié était venu reprendre son cheval. — L'aubergiste, ajouta.-t-elle, riait tout seul comme un brigand qui vient de faire impunément un mauvais coup.

L'abbé rappela les Dames noires. Rouziac abandonna ses mains inertes à sa femme et à sa fille, dont il ne sentait plus la présence. Deux incidents marquèrent son agonie, qui se prolongea jusqu'au

jour. Les montagoards , excités par le flagellant, après avoir accompli leur besogne d'incendiaires, vinrent jusque dans la maison du curé, pour réclamer le fugitif échappé à l'incendie. Les plus furieux essayèrent même de pénétrer dans la chambre 011 il se mourait. M™^ Rouziac ouvrit la porte, écarta les rideaux du lit, et montra d'un geste l'agonisant.

— Voilà l'homme que vous cherchez. Aurez-vous le courage de troubler sa dernière heure ?

A ce mot, toutes les têtes se découvrirent, et la foule des montagnards se dispersa, en murmurant des Pater et des Axe pour celui que naguère ils accablaient de malédictions. Quatre ou cinq personnes seulement étaient restées près de la porte. C'étaient les domestiques de la famille Rouziac, qui, le danger passé, venaient se ranger si fidèlement autour de leurs maîtres. Je vis aussi dans un coin de la chambre une vieille femme, silencieuse et immobile. Elle semblait épier l'agonie du malheureux qui, livré de plus en plus au délire et tourmenté sans doute par des visions, balbutiait d'une voix éteinte : « Pardon ! pardon ! pardon ! »

— Les morts l'environnent, les morts le tuent ! s'écria la vieille femme en levant son bras décharné.

Je reconnus la mère Flagel. M"^ Rouziac, qui la reconnut aussi, la pria de se retirer. Je remarquai avec une certaine surprise qu'elle lui parlait avec

une grande douceur. Mais les domestiques, heureux de trouver une occasion qui fît éclater leur zèle, s'élancèrent dans l'escalier à la poursuite de Jeanne Sidobre.

La marchande d'osier avait compris qu'il était inutile de fuir. Elle s'était résolument adossée à la porte du presbytère, et là, déployant tout-à-coup et faisant siffler les cordelettes de sa discipline, elle tenait les assaillants à distance.

— Misérable sorcière ! criaient ceux-ci les poings tendus, c'est vous qui êtes la cause de tout.

— Oui, mes amis, c'est moi ! répondait Jeanne Sidobre en souriant. Et les cordelettes ferrées tourbillonnaient toujours devant elle.

— Vous, et ce grand coquin de flagellant ! Oii est-il maintenant, le lâche ? qu'il vienne, qu'il paraisse î

— Celui qui l'avait amené, l'a rappelé. Il était tout à l'heure dans la montagne. Cherchez-le maintenant dans la plaine !

Mon intervention ayant mis fin à la dispute, Jeanne replia ses cordelettes, me remercia d'un air étonné par une révérence, et s'en alla comme un fantôme en retard, à travers les rues désertes du village. Je courus après elle pour lui dire que M™^ Rouziac seule avait droit à ses remerciements. Elle ne se retourna pas, mais, se parlant à ellemême, elle murmura sans s'arrêter : — Je sais

bien que la Dame noire ne me hait pas... C'est une femme pieuse qui respecte la volonté de Dieu ! Elle croit aux Flagellants : car il y en a eu autrefois dans sa famille. Oui, poursuivit-elle en évoquant un souvenir, oui, celui de la verge d'osier... qui fut flagellé par un ange !

— Par un ange ? m'écriai -je involontairement.

— Par un archange ! dit-elle. Puis, sortant de sa rêverie, elle me dit brusquement : — Qui êtes vous ? ... Vous me suiviez donc, vous m'écoutiez?

— Qui je suis ? Un homme qui croit aux Flagellants, et qui sait de bien belles choses sur ces messagers de Dieu.

— Vous, l'ami du curé ! vous le chasseur de perdrix ! vous ne croyez pas... vous ne savez pas !

Il fallait prouver, à l'instant, que je croyais et que je savais ; car, ainsi qu'au début de ce récit, je venais d'entrevoir, à travers les dernières paroles de Jeanne, cette légende merveilleuse à laquelle devait se rattacher , selon moi, la gracieuse cérémonie de la verge d'osier. Heureusement pour ma curiosité, j'avais lu autrefois le singulier petit livre de Jacques Boileau, intitulé De historia Flageîlentium, et un certain nombre de brochures du dix-huitième siècle, relatives aux miracles du diacre Paris. Cette érudition de circonstance, que je déroulai peu à peu, me valut la confiance de la mère Flagel. La fantastique vieille marcha rapidement devant moi, jusqu'à cette vaste place ou, pour la

première fois, elle m'était apparue au milieu des garçons endimanchés qui se disputaient ses rameaux d'osier.

Asseyez-vous là, me dit-elle en s'asseyant ellemême sur les marches de l'église, et, puisque vous aimez les Flagellants, vous allez entendre une histoire aussi belle que tout ce qu'il y a de plus beau dans la Vie des Saints. Les gens de la plaine s'en moquent, et prétendent que c'est un conte. Eh bien! si c'est un conte, qu'on me dise pourquoi il y a chaque année, dans ce pays, un marché aux fiançailles, comme celui que vous avez pu voir dimanche ; qu'on me dise pourquoi, le jour du marché, les garçons de Rabastens offrent aux jeunes filles des bouquets d'osier, et pourquoi chaque garçon, une heure avant son mariage, va courber les épaules sous le rameau vert de sa fiancée.

Les premières lueurs du matin blanchissaient le toit de l'église. La cloche du village, après avoir babillé VAngelus, répéta trois fois cet appel isolé qui annonce le trépas d'un chrétien. — Rouziac est mort! dit en se signant Jeanne Sidobre. — Les Trois-Vallées vont respirer!

Elle leva la tète, et d'une voix animée récita les versets du Xunc dimittis.

Yiir

— ... «Voyez-vous d'ici, me dit-elle après un instant de silence, voyez-vous, au-delà du plateau des Maies -Pierres, un monticule tout nu qui a la forme et la couleur d'un vieux pain de sucre ébreché à coups de dent? En mettant la main sur vos yeux, vous pourrez distinguer, à la cime du monticule, une file de tours à demi rasées qui ressemblent parfaitement à une rangée de petites ruches. C'est là tout ce qui reste de l'ancien château de Paulignan. Regardez maintenant devant vous, pardessus les toits du presbytère. N'apercevez-vous pas, au milieu des sapins qui se balancent, un pigeonnier recrépi qu'on dirait bâti du mois dernier? Si l'on grattait les murs du bout du doigt, on retrouverait sous la chaux les assises énormes du vieux rempart de Rabastens.

Ces deux châteaux, placés en face l'un de l'autre comme deux amis qui se saluent ou deux ennemis

LE DtRNlEK FLAGELLANT 183

qui s'insultent, ont longtemps appartenu à la même famille. Les aînés avaient Rabastens, et les cadets Paulignan. Un mariage aurait pu réunir sous l'autorité d'un seul maître l'immense territoire des deux seigneuries. Mais des siècles s'écoulèrent sans que ce mariage fût possible. On avait beau, des deux côtés, ordonner des prières, faire des pèlerinages, doter des églises, et fonder des couvents, il ne naissait dans les deux seigneuries que de robustes enfants mâles. Pas une seule petite fille n'avait pu pousser au milieu de cette pépinière de garçons, ce qui était à la fois un sujet d'orgueil et une cause de tristesse dans les deux châteaux. Enfin, après des années et des années, une petite fille tomba des nues dans les prairies de Paulignan. Vers ce temps-là il naquit un gros garçon à Rabastens ; on rapprocha les deux berceaux pour fiancer les deux enfants.

A l'âge de dix ans ces beaux fiancés demeurèrent orphelins. Jamais on n'avait eu dans la contrée d'aussi jeunes seigneurs et de plus doux maîtres. J'ai oublié de vous dire que la petite fille avait reçu le plus beau nom de la terre et du ciel : on l'avait baptisée Marie. Quant au jeune garçon, il avait un nom tapageur qu'on donne maintenant aux chiens de chasse : on l'avait appelé César ; et comme à peine échappé des lisières il montrait dans ses jeux une force étonnante, brisant et écrasant tout ce qu'il

186 LE DEBNIER FLAGELLANT

pouvait toucher, son père lui avait donné en outre le surnom de Taillefer.

Marie, toute délicate et toute fine, craignait son terrible cousin. Elle avait de petites mains de porcelaine blanche qui se cachaient pour éviter le poignet de fer de César. Un souffle l'aurait abattue, un souffle l'aurait relevée. Quand elle glissait sur les dalles de l'église, élancée, gracieuse, riante, et mille fois plus légère que la brume du matin, on pouvait la prendre pour un ange envolé du paradis. En grandissant, le jeune seigneur de Rabastens, toujours chassant ou bataillant avec de mauvais compagnons, était devenu l'effroi du pays, tandis que Marie en était la bénédiction. Au reste, il n'avait nul souci de sa cousine. Il passait son temps à mal faire, à abuser vilainement de sa force et de son pouvoir. Le château de Rabastens, avec ses soixante fenêtres éclairées, ressemblait la nuit à un enfer. Le maître de ce repaire y menait avec ses amis une existence de damné. La fortune de César ne suffisant bientôt plus à ses excès, il courait en rase campagne, escorté de ses démons, et rentrait dans sa caverne chargé de butin. On pariait, après ces courses, de voyageurs rançonnés, d'églises pillées, de femmes enlevées et d'hommes pendus au gibet des Males-Pierres. Il se lassa pourtant de cette vie, et renvoya ses compagnons un jour qu'il fut blessé de part en part dans un assaut. La misère alors le prit à la gorge, et lui évida les flancs comme à un vieux

cheval de labour. Sa bourse étant vide, il s'imagina qu'il pouvait la remplir dans les coffres - forts de Marie. Qu'avait-il à faire pour cela ? Épouser sa cousine dont la main lui était engagée. Il osa paraître à Paulignan et réclamer ses droits de fiancé. — Vous, mon fiancé ! je ne vous connais pas, dit Marie. — Eh bien ! vous apprendrez à me connaître, répondit-il en la menaçant, et il jura par tous les diables que, s'il n'avait pas la châtelaine, il aurait le château.

Le voilà donc qui sonne du cor et rappelle ses compagnons. Puis il vient assiéger les murailles do Paulignan. A l'arrivée de ces bandits, Marie était en prière. C'était le soir; il faisait déjà nuit. Elle entendit hurler mille voix furieuses et ne commanda aucune résistance. Seulement, quand elle eut fini son oraison, elle parcourut au vol les longs corridors et fit hardiment baisser le pont-levis. Les compagnons de César hésitaient à s'avancer, redoutant quelque surprise. Plus hardi que son escorte, Taillefer se hasarda lui-même sur le pont. Au moment oîi il étendit la main vers Marie, la jeune châtelaine ne recula pas. Ce fut César qui, frappé d'épouvante, bondit en arrière et faillit rouler dans le fossé. Le bon Dieu, qui chérissait Marie, venait de permettre un miracle : à la droite de sa cousine, Taillefer avait vu le grand saint Michel, tout armé, perçant le dragon de sa lance, et, comme il reculait glacé d'horreur, il remarqua que le dragon avait une figure

humaine, laquelle figure était son portrait vivant, à lui, Taillefer! Le prodige était si extraordinaire, le doigt de Dieu paraissait si clairement que la bande tout entière se dissipa comme une volée d'oiseaux de nuit éblouis par le soleil ; et pendant bien longtemps on n'entendit plus parler ni de Taillefer ni de ses compagnons.

En l'absence de leur seigneur, les paysans étaient revenus sur ses domaines et ses biens prospéraient; car Marie visitait souvent la seigneurie, et, par un effet de son regard, disait-on, la terre était moins dure, le travail plus doux et meilleur tant que la jeune sainte habitait Rabastens. Il y avait même de braves gens qui soutenaient que les récoltes poussaient plus vite le long des chemins ou elle avait passé. Tout cela parce qu'avec sa tendresse infinie, partout oîi son cousin avait ouvert une plaie, Marie versait du baume et refermait la blessure !

Sur ces entrefaites, à l'entrée de TAvent, temps de pénitence, une troupe de Flagellants traversa les Trois-Vallées. A cette époque. Monsieur, il y avait des armées de Flagellants, et, quand elles marchaient en triomphe du midi vers le nord, les populations entières tombaient à genoux. Aujourd'hui les plus grands pécheurs croient que notre chair méprisable est sacrée. Qui sait si vous n'avez pas vu ici le dernier Flagellant, et si je ne suis pas moi-même la dernière Secouriste ?

A la tête de l'armée pénitente, reprit Jeanne Si-

dobre, marchait un homme inspiré qui revenait pâle comme un Christ, de Bethléem et de Jérusalem. La poussière de la terre sainte avait arrosé ses cheveux. Il allait, la face tournée vers le ciel, et disait: Oui, cela est écrit, cela est écrit ! Tant qu'une vierge sans tache ne m'aura pas battu de verges, tant qu'elle n'aura point châtié ma chair, tant qu'elle n'aura point épanché mon sang, rien ne peut en ce monde me laver de mes péchés !

C'est sur cette place ou nous sommes que le pèlerin se lamentait, en invoquant à grands cris la pitié du Sauveur. Comme il achevait sa plainte, Marie, vêtue d'une robe blanche, perça la foule et dit ; Me voici ! car j'ai eu cette nuit commandement de Dieu. Elle leva sur le pèlerin, non pas une discipline étoilée, non pas une tresse de cuir et de fer, mais une simple verge d'osier. Dans son angélique douceur, elle osait à peine remplir son devoir, quoiqu'elle, en eût reçu commandement. La baguette flexible tremblait dans sa main, lorsqu'une force invincible souleva ce poids léger, et lui imprima le mouvement du marteau qui bondit sur l'enclume. La verge d'osier était devenue aussi lourde qu'une lame de plomb. Le sang coulait.à flots, comme l'avait demandé le Flagellant.

Une profonde compassion toucha le cœur de Marie; elle demanda grâce pour lé pauvre pécheur, et celui-ci vit alors, tout près de lui, le grand archange saint Michel qui laissait retomber le bras de la jeune

fille. — Béni soit le Seigneur! s'écria-t-il avec une sainte allégresse. Maintenant, mes frères, je suis purifié. Puis il écarta son capuchon, et dit en se relevant : — Me reconnaissez-vous, Marie ? — La vierge de Paulignan fondit en larmes : — Oui, je vous reconnais : vous êtes mon fiancé, dit elle, et vous serez bientôt mon époux.

Voilà mon histoire, Monsieur, ajouta la mère Flagel. N'est-ce pas qu'elle est bien belle ? Il y a des centaines d'années que ces événements se sont passés, et cependant, à chaque mariage qui se fait dans le pays, les jeunes fiancés ne manquent jamais de renouveler la cérémonie de la verge d'osier , après quoi ils vont pieusement s'agenouiller à l'église, derrière l'autel, sous la lampe du chœur. C'est là que sont ensevelis, dans le même lit de pierre, César de Rabastens et Marie de Paulignan.

J'avais enfin ma légende ; mais elle ne me donnait qu'à moitié le mot de l'énigme. Pourquoi les jeunes montagnards brûlaient-ils la verge d'osier aussitôt que leurs fiancées la laissaient tomber à terre ?

— Ah ! ceci, je l'ignore, me répondit la mère Flagel. Il se pourrait cependant qu'on en trouvât l'explication dans un petit livre de contes écrit à la main, qui s'appelle le Rosier de Paulignan, et qui se trouve mêlé aux vieux papiers de la commune.

Le manuscrit, en effet, me livra, dès que je pus le feuilleter, le complément de la légende. Après beaucoup de faits insignifiants relatés avec détail

dans cette chronique locale, je lus avec une joyeuse surprise le galant procès-verbal que voici :

« Ce jourd'hui, l^'" mai 1340, la Cour d'Amour, séant à Paulignan, a décidé souverainement, après mainte plaidoirie pour et contre, que dans la cérémonie des fiançailles, telle qu'elle a lieu dans ce pays, le fiancé, d'ores en avant, jetterait au feu la verge d'osier, en signe, garantie et promesse que jamais dans le mariage il n'usera de violence, et suivra toujours fidèlement la clémente loi d'Amour.

« Etaient présentes à la séance : Etiennette de Paulignan, présidente ; Phanette de Castelnau, Viviane de Pénautier, Mabille de Roquefère, etc. »

— Et vos jeunes montagnards , demandai-je à la mère Flagel, tout émerveillé de ma lecture, continuent-ils encore à observer ce doux commandement ?

— Ah! Monsieur, me répondit-elle, ils brûlent avec plaisir la verge d'osier le jour de leur mariage ; mais le lendemain ils font lentement durcir au feu une forte branche de houx.

Vingt-quatre heures de sommeil, après l'inhumation de Rouziac, n'avaient pas suffi à l'abbé Pascalot pour se reposer de ses fatigues et de ses émotions. Quoique la grand'croix lui eût été rendue, le bon curé semblait atteint de mélancolie depuis que tant S d'événements imprévus étaient venus troubler le ' calme de sa vie régulière. Lorsque je quittai sa paroisse, il m'accompagna tristement jusqu'à l'auberge du Crucifix. Nous trouvâmes Mercadié devant sa porte, fumant indolemment, selon son habitude.

— Hé bien ! Messieurs, nous cria-t-il d'un air délibéré dès qu'il nous aperçut, voilà de grands changements dans le pays depuis une semaine ! Est-il vrai, monsieur le curé, que les Dames noires se soient retirées aux Carmélites de Toulouse? Est-il vrai qu'elles aient laissé l'ordre formel de partager tous les biens de l'Auvergnat entre ses anciens débiteurs? Est-il vrai enfin, demanda-t-il encore avec

une sorte d'hésitation, que cette bonne M'"^ Rouziac a exprinfié le désir que personne ne fût inquiété ni poursuivi ?

M. Pasealot avait relevé la tète d'un air sombre. Il regardait fixement Mercadié sans répondre à ses questions. — Allons, reprit joyeusement celui-ci, je comprends votre silence, et je vois que les bruits qui courent ne sont pas menteurs. Au reste, contiuua-t-il négligemment, que ceux qui ont fait le mal aillent à confesse. Pour moi, monsieur Pasealot, j'ai la conscience bien tranquille. Si les montagnards m'avaient écouté, les murs de la Couarde seraient encore debout. Mais ces enragés n'ont voulu épargner que les magasins oii se trouvaient les fourrages que je venais d'acheter.

— Mercadié, Mercadié, ne parlez pas si haut ! dit le curé avec cet accent théâtral qu'il prenait, comme on sait, dans les grandes occasions : M'"^ Rouziac se repentirait peut-être de sa bonté. Après votre conduite à la Couarde, si nous l'avions voulu, nous pouvions vous perdre. Mais, puisque la justice humaine vous laisse en repos, songez à la justice divine. Encore un peu de temps, et, si le cours de vos impiétés ne s'arrête pas, le sort épouvantable de Rouziac vous attend : la foudre vengeresse éclatera sur votre maison !

— Monsieur le curé, je suis assuré ! répliqua gaiement l'aubergiste. Et il montra du doigt la pla-

que dorée du Phénix^ qui brillait au soleil au-dessus de sa porte.

Cet homme-là finira mal ! me dit l'abbé en se suspendant à mon bras et tournant brusquement le dos à l'aubergiste.

Depuis 1848, je n'ai reçu qu'une fois des nouvelles de Rabastens. Mon ami Tantalot m'a écrit pour m'annoncer qu'il avait enfin trouvé le moyen de concilier ses goûts de chasseur avec les règlements ecclésiastiques. Le gibier des Trois- Vallées tombe sous ses coups sans qu'une goutte de sang tache ses mains. Le curé de Rabastens chasse au furet, comme les goutteux, ou à la pipée, comme les écoliers. La mère Flagel est morte ; et l'on n'a plus revu de flagellant. Quant à Mercadié, malgré la prédiction du bon Tantalot, il s'enrichit effrontément dans son auberge, sous la plaque tutélaire du Phénix. Il a commencé à faire l'usure : ce sera bientôt un nouveau Rouziac.

— Oui, vous avez raison, me dit un vieux médecin du Languedoc, depuis longtemps fixé à Paris, il y a dans le midi de la France une population de catholiques-païens ! Sentiments et passions, croyances et caractères, tout en eux porte la double marque de la Rome latine et de la Rome du moyen âge. Il existe bien réellement, le monde singulier que vous avez essayé de peindre dans La Gloriette, dans Le Curé de Minerve, dans Le Dernier Flagellant. J'ai trouvé dans mes landes le merveilleux qui vous a bercé dans vos jardins d'oliviers.

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La vallée de Diane, ou Valdague, ue le cède en rien sur ce point à votre Pays de Minerve. Comme une lilandière qui mêlerait ensemble l'or et la soie, ma bonne nourrice confondait naïvement dans ses contes la mythologie du paganisme et le fantastique chrétien. Elle m'endormait, et m'éveillait, et me promenait, au récit de toutes les féeries et magies, de tous les miracles et de toutes les métamorphoses qui soumettent la terre et l'homme aux jeux infinis des esprits. L'imagination toute peuplée d'êtres surnaturels ou divins, je vivais, grâce à elle, au milieu d'une île flottante, oîi la liberté humaine est sans cesse enchaînée dans un réseau de charmants symboles aussi lumineux que le soleil, aussi ingénus et aussi purs que la première matinée du monde naissant.

Quelle création chatoyante ! quel flux et quel reflux de fécondité ! Quelle intimité libre et profonde entre les existences visibles et invisibles ! Quelle franche bonhomie de la nature dans ses amitiés maternelles ! Ma vallée de Diane, quand j'y songe, m'apparaît comme un paradis mobile, harmonieux, vivant, enchanté !

Ce sont partout des anges de lumière qui se croisent dans leur vol, qui s'abordent dans l'air et se saluent d'un sourire, qui gravissent ensemble les degrés de l'arc-en-ciel ou qui se racontent l'un à l'autre leurs beaux messages en reprenant haleine dans les clairières des bois ; ce sont aussi des âmes

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cachées dans les nuages qui , modelés par leur souffle, prennent tout à coup forme humaine ; ce sont de bons vieux arbres solitaires qui, pour montrer la route aux voyageurs égarés, relèvent ou abaissent d'eux-même leurs rameaux verts; ce sont des oiseaux du bon Dieu qui, par pure charité, disent tout bas au pèlerin : « Ne va pas de ce côté, mon frère, si tu crains la mort. » Et les fontaines qui chantent, et les fleurs qui dansent, et le tonnerre qui parle avec la formidable voix de Dieu le père, lequel ressemble exactement à Jupiter en courroux, avec sa barbe blanche illuminée par la foudre ! Sous les haillons d'un mendiant, Jésus-Christ lui-même demande l'aumône, et quand il l'a obtenue, le mendiant se transfigure, non pas pour montrerla couronne d'épines et les plaies saignantes, mais pour laisser voir la tête radieuse d'un jeune dieu, beau comme Apollon. Les animaux, les plantes, les pierres ellesmême tressaillent et le saluent ; ce sont de pauvres âmes qui ont autrefois habité parmi nous, et qui, sous l'écorce végétale ou la peau de la bête, font tout doucement pénitence de leurs péchés en attendant la miséricorde du Christ.

J'ai fermement cru à tout cela, comme je crois aujourd'hui au génie de Broussais ou de Dupuvtren. Et même il m'arrive encore quelquefois de recomposer dans ma mémoire une certaine légende qui est toute semée de ces prodiges. C'est la légende de Jean-de-l'Ours ; la connaissez-vous ? Elle est aussi

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belle à mes yeux que le plus beau poëme héroïque. Voulez-vous que je vous la raconte en trois mots ? Bien des traits curieux m'échapperont sans doute ; mais le principal personnage, mais le héros du poëme, il est là devant moi, dès que je l'évoque, avec son vrai caractère et sa vraie physionomie.

Mon héros (ne souriez pas), mon héros Jeande-l'Ours est évidemment l'Hercule chrétien!

L'histoire de sa naissance est un peu difficile à raconter. Une pauvre veuve, dit-on, revenait un jour du bois avec un fagot de branches mortes sur la tête. Surprise en chemin par l'orage, elle se réfugie dans une caverne, ou elle se trouve face à face avec un ours. « Ah ! Seigneur Jésus ! s'écriet-elle; sainte bonne Vierge, je suis perdue ! » Mais au lieu de se jeter sur sa proie tremblante, l'ours fait dévotement avec sa patte le signe de la croix. Une bête si chrétienne n'était sans doute pas bien redoutable. A demi rassurée, la pauvre femme tombe à genoux, remercie Dieu du fond du cœur, et finit par sourire à l'étrange ami qui la réchauffe doucement de son haleine.

Un an se passa, pour le moins, avant que la veuve ne remît le pied dans sa maison. Quand elle reparut au village, on lui cria de retourner à sa tombe et de laisser les vivants en paix. Tout le monde l'avait crue morte : aussi la prenait-on pour un fantôme. Elle ne s'irrita pas de ce méchant accueil, et marcha tout droit vers sa maison, tenant

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par la main un enfant qui n'avait que trois mois, et qui paraissait déjà plus grand que sa mère.

Cet enfant prodigieux marchait et parlait comme un homme ; il était blanc comme lait, il avait une petite figure d'ange aux yeux doux et clairs, d'un bleu tout céleste ; mais sur son front souriant, ob brillait une candeur enfantme, se dressait une crinière de Samson qui retombait en larges boucles sur son cou musculeux et jusque sur sa poitrine, 011 s'épanouissait un bouquet de poils roux. Il avait une peau d'ours sur les reins, un chapelet de baies rouges autour du poignet, un jeune peuplier en guise de canne au bout des doigts.

Le logis de la veuve était occupé par des intrus, une famille de paresseux et de vauriens. L'enfant les chassa comme un vil troupeau ; il ouvrit les fenêtres toutes grandes, et se mit tranquillement sur le seuil de la porte, en agitant son petit arbre comme si c'eût été un jonc.

— Qui es-tu ? lui demandèrent les gens du village accourus en foule au premier bruit de cet acte de force et de justice.

— Je suis le fils de la veuve, répondit-il ; je m'appelle Jean-de-l'Ours, et ne m'en demandez jamais plus long sur mon compte ! Sachez seulement que Jean-de-l'Ours veut faire amitié avec les bonnes âmes et purger le pays des vilaines gens.

Il fit alors le signe de la croix pour prouver h tout le monde qu'il était chrétien. Les bonnes âmes

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se pressaient respectueusement autour de lui, tandis que les méchantes gens baisaient à ses pieds la poussière, comme pour l'adorer. En voyant qu'il inspirait déjà la crainte et l'amour, sa mère ellemême se prosterna devant lui, en l'appelant mon prince et mon roi. Jean-de-l'Ours releva brusquement sa mère, en lui disant d'un ton bref :

— Que cela ne vous arrive plus ou je vous quitterai avant le temps.

A cette menace, la pauvre femme se mit à pleurer abondamment ; on vit tout de suite que ce terrible enfant était un bon fils , car il essuya les larmes de sa mère avec un air de soumission et dei repentir, ce qui attendrit dans la foule tout ce qui avait un cœur honnête. L'enthousiasme du village était à son comble. De tous côtés on vint offrir desi présents à Jean-de-l'Ours : c'étaient d'immenses quartiers de porc, de mouton et de bœuf; c'étaient de vastes tonneaux de vin et d'eau-de-vie.

— Remportez, dit-il, remportez tout cela ! jamais je ne mangerai ce qui a vécu, jamais je ne boirai ce qui a fermenté.

Il ne voulut accepter que des raisins, du miel, des olives et delà farine de maïs. La veuve ayant eu le malheur d'insister pour qu'il retînt aussi les autres présents, il la regarda cette fois en rougissant de colère , puis il devint triste et pleura.

— Quittons-nous, cela vaut mieux; vous me feriez faire quelque péché.

Après ces paroles d'adieu , malgré les supplications de sa mère , malgré les prières de tout le village, le fils de la veuve quitta le pays sans se retourner. On le vit franchir la rivière comme on franchit les ruisseaux; un bûcheron ou un mendiant, qui le rencontra de l'autre côté de l'eau , répéta le soir que le fils de la veuve avait dit : « Allez trouver ma mère, et annoncez-lui de ma part qu'à l'endroit oii je suis né... je reviendrai mourir.»

Ici commencent les grandes prouesses et les merveilleuses aventures de Jean-de-l'Ours. Les travaux de l'Hercule de la Fable pâliraient aisément devant les siens. Hercule n'a jamais fait reculer un torrent en soufflant dessus ; Hercule n'a jamais éteint une montagne de feu comme on éteint une lampe, avec un simple mouvement des lèvres ; Hercule n'a jamais arrêté un tremblement de terre en frappant la terre d'un coup de poing ; Hercule n'a jamais tenu la lune dans sa main comme une lanterne qu'on décroche en se haussant sur la pointe du pied ; Hercule enfin n'a jamais combattu avec l'Archidiable d'enfer.

Qu'est-ce que l'Archidiable? Je ne le sais pas au juste. Est-ce Satan lui-même, ou n'est-ce qu'un de ses plus redoutables lieutenants? Dans quelles circonstances eut lieu ce combat titanique entre l'Archidiable et Jean-de-l'Ours? Je crois bien que ce fut en pleine mer, devant les cimes sacrées du Liban, qui frémissait sur sa base au retentissement des coups que se portaient les deux adversaires.

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Jean-de-l'Ours s'était embarqué sur sa peau de bête, miraculeusement bercé par les flots, pour aller eu Terre-Sainte affranchir le tombeau du Christ. Il voguait sous le ciel, plein de confiance dans l'issue de son entreprise, malgré vents et tempêtes, malgré les furieuses attaques des monstres marins, lorsqu'il rencontra l'Archidiable à cheval sur un requin dont la gueule vomissait des flammes. « Retourne en arrière ou meurs! » lui dit le démon en le menaçant de son trident de fer. Jean-de-l'Ours plongea sous le ventre du requin, et, d'un vigoureux coup d'épaule, renversa sur le dos l'Archidiable avec sa monture. Il enleva le trident de fer, qu'il planta au bout de son peuplier; mais dès qu'il fut remonté sur sa peau de bête , il s'aperçut qu'elle s'emplissait d'eau ; alors il arracha le trident et le rejeta dans la mer, qui fut un instant toute bouillonnante.

L'Archidiable renouvela vingt fois ses assauts , essayant d'épouvanter l'Hercule chrétien par de hideuses transformations. Celui-ci ne trembla jamais; il rendit coup pour coup,durant une journée entière, silencieux devant les clameurs du démon, repoussant la force par la force, la ruse par la ruse, et la magie infernale par des actes de foi. L'héroïque lutteur commençait pourtant à se lasser, lorsqu'il eut l'idée de crier vers les cieux : « Grand saint Michel ! prête-moi ta lance : vous êtes le seul fort , ô mon Dieu ! »

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Cet acte d'humilité le sauva; car au nom de saint Michel, l'Archidiable s'engouffra dans la mer avant que la lance de Tarchange ne descendît du ciel sur une nuée lumineuse. Jean-de-rOurs s'agenouilla devant l'arme céleste, la baisa religieusement, la brandit une seule fois, et se sentit raffermi jusque dans la moelle des os. « Je n'étais qu'un enfant, dit-il , et maintenant je suis un homme. Toute force vient de vous, Seigneur; toute force et toute justice ! »

Une éblouissante fusée passa sous ses yeux; c'était la lance de l'archai^ge qui remontait vers le firmament. Délivré de l'Archidiable, Jean-de-l'Ours aborda enfin en Palestine. Combien tua-t-il de Sarrasins pour se frayer un passage jusqu'au Saint Sépulcre? Rien ne lui résiste désormais : Jean-del'Ours semble invulnérable, et il est invincible ! Ce qui est certain, c'est qu'il s'empara du Saint Sépulcre, et le garda jusqu'au jour oii une voix d'en haut lui ordonna de s'en aller par le monde faire justice. . .

Jean-de-l'Ours marcha devant lui, solide comme un temple et léger comme les nuées. En relevant la tête, il s'aperçut qu'il avait une escorte aérienne. Des bataillons d'oiseaux de proie, d'aigles, de vautours, de corbeaux, accompagnaient sa marche en tourbillonnant devant le soleil.

— Il paraît que je travaillerai à l'ombre, se dit gaiement Jean-de-l'Ours, et que l'ouvrage ne me manquera pas.

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Comment énumérer tous les exploits du grand justicier ? Il allait chercher les monstres dans les bois , les brigands dans leurs cavernes, les tvrans dans leurs châteaux. Il était partout l'ami des Petits-Poucets , partout l'ennemi des Ogres. Ceux-ci le fuyaient avec leurs bottes-fées dès qu'ils entendaient prononcer son nom. Il en tua deux qui étaient la terreur du petit peuple. Le premier avait dévoré tous les prêtres, s'était établi dans une grande église, et buvait dans son calice du sang de chrétien. Et c'était lui seul qui chantait la messe, qui baptisait, qui mariait, qui enterrait. L'autre avait mangé tous les magistrats. Et c'était lui seul qui jugeait, mettant toujours fm aux procès par le moyen le plus expéditif, en dévorant les plaideurs.

Les exécutions sanglantes de Jean-de-l'Ours auraient pu faire croire qu'il était cruel ; mais quand son bras s'étendait, il avait la justice dans son cœur. Il était d'ailleurs doux et bon. Les femmes l'adoraient; timide comme une vierge, modeste et chaste comme un ange gardien , il ne leur permettait d'approcher, en toute occasion, qu'à la distance mesurée par la longueur de son peuplier. Les jeunes filles venaient quelquefois lui confier leurs plaintes, leurs chagrins, leurs désirs, leurs amours. Ils les écoutait en souriant , et faisait volontiers ce qu'elles demandaient , si elles ne demandaient pas l'impossible.

Il y en eut une qui vint un jour le trouver tout

en larmes : « J'ai un amoureux , dit-elle ; mais il ne m'épousera que si je deviens riche , trèsriche. — Pauvre fille ! Il ne t'aime guère , répondit Jean-de-l'Ours. — Pourvu que je sois riche , il m'aimera bien. — Je désirerais bien t'enrichir, mais que faire? Je n'ai pas même les cinq sous du Juif-Errant. — Si vous le voulez, j'aurai demain une fortune. J'ai une grand'mère qui sait bien des choses, et qui m'a conté souvent qu'il y a dans une grotte, à dix lieues d'ici, une salamandre qui garde ma dot ; mais vous seul pourriez la lui prendre : car ma dot est dans ses yeux, qui sont les plus brillantes et les plus jolies pierres précieuses ! Ah ! si je pouvais tenir les yeux du serpent!... » Jean-derOurs combattit la salamandre et lui arracha les yeux. — Et voyez un peu comme il est bon ! dirent alors toutes les jeunes filles.

Cependant les monstres disparaissaient de la terre, et, de jour en jour, les méchants recevaient le prix de leurs crimes, lorsque Jean-de-l'Ours rencontra sur un pont le Juif-Errant : « Quelles nouvelles du Nord , et quelles nouvelles du Midi ? lui demanda-t-il en souriant. Connais-tu par le monde quelque monstre à immoler, quelque criminel à punir? — Tu peux te reposer, la terre respire ! » Et le Juif-Errant passa.

Jean-de-l'Ours s'essuya le front et se lava les mains dans la rivière en se penchant légèrement sur le parapet. Tl regarda le ciel avec une inquiète

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curiosité, comme s'il eût adressé une question au bon Dieu. Pour la première fois depuis longues années il lui était permis de songer à sa mère. «Je pourrai, disait-il, la serrer entre mes bras, maintenant qu'ils ne sont plus teints de sang. J'irai donc au pays de ma mère , et je me reposerai en paix sur le seuil de sa maison. »

Il congédia d'un geste les oiseaux de proie : « Allez, ma besogne est finie, je n'ai plus rien à vous donner. » Une grande agitation se fit aussitôt dans le bataillon aérien. Les aigles partirent les premiers et dirent fièrement : « Nous chasserons pour notre compte ! » Les vautours les suivaient à peu de distance en poussant des cris sinistres. Les corbeaux seuls restèrent et firent dans l'air un cercle noir qui se resserra peu à peu, comme pour une secrète délibération. Ils croassaient en sourdine, tous à la fois, et semblaient répéter le même mot : « Qu'allons-nous devenir? »

Comme le cercle noir s'abaissait, Jean-de-l'Ours exécuta avec son peuplier quelques terribles mou linets, au milieu des croassements les plus opiniâtres. « Partez, vilaines bêtes, laissez-moi en repos , j'ai assez longtemps travaillé pour vous. — Donneznous à manger, nous avons faim ; il y a encore des criminels dans le monde. » Et le plus hardi des corbeaux se mit à réciter une longue liste d'honnêtes gens qu'il noircissait de ses dénonciations et de ses calomnies. « Lâches et menteurs, laissez-moi , vous

dis-je , » répéta Jean-de-l'Ours en faisant encore tournoyer violemment son peuplier.

Ils partirent enfin d'un vol pesant et sinistre. Un seul qui avait encore le bec sanglant, continua à planer sur la tête de Jean-de-l'Ours, en criant de temps en temps : « J'ai faim ! »

Ayant terminé sa mission , Jean-de-l'Ours n'en poursuivit pas moins sa route ; il songeait toujours à sa mère. Un peu avant d'arriver auprès de sa caverne natale, il demanda des nouvelles de la veuve à un passant. On lui répondit que la pauvre femme était morte. Brisé de douleur et de fatigue, Jean-del'Ours s'écarta de son chemin et s'étendit tout de son long dans une belle prairie, après avoir planté son peuplier dans le sol. Il était à peine endormi que le corbeau descendit en tournoyant et criant : « Puisque tu n'as rien à me donner, je vais te crever les yeux et me nourrir de ta chair. » Mais avant que l'horrible oiseau ne pût accomplir sa menace, la prairie se replia comme un livre ouvert qui se referme, et abrita miraculeusement sous un tapis d'herbe et de fleurs le sommeil de Jean-del'Ours.

L'Hercule chrétien dort encore, et sur son lit de repos, sous les rameaux immenses du peupHer qu'il a planté, les enfants du pays viennent en jouant essayer leurs forces naissantes. Quelquefois l'un d'eux s'incline jusqu'à terre, criant à pleine voix : «Jean-

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de-l'Ours ! JeaD-de-l'Ours ! » Mais l'athlète endormi n'a pas encore répondu.

Se réveillera-t-il un jour ? Je ne l'espère guère, car il est évident que la civilisation fait son œuvre, et que notre siècle de progrès a mis définitivement la force aux mains immaculées de la justice !

La légende de Jean-de-l'Ours est restée populaire dans la vallée de Diane. Quand il naît dans ces cantons un enfant rausculeux, brave et alerte, avec le bouquet de poils roux sur la poitrine, on lui donne amicalement le surnom de Jean-de-l'Ours. J'ai connu plusieurs jeunes gens baptisés de ce surnom, et tenant à honneur de suivre les enseignements de l'héroïque légende. Ce sont les filleuls de Jean-del'Ours, les véritables héraclides de l'Hercule chrétien!

Le dernier de tous s'appelle de son vrai nom Pierre Azam. Il est aujourd'hui maire de son village et propriétaire d'un moulin à vapeur. Mais il ne faudrait pas croire que la civilisation moderne ait effacé en lui la croyance au monde surnaturel de la vallée de Diane. Pierre Azam se moque de la science, et s'il fait travailler la vapeur c'est comme les Kabyles font parler la poudre.

Laurac est un hameau sinistre, les pigeonniers même y sont noirs. A quatre ou cinq lieues du mont Alarie, dont le nom visigoth insulte encore ce pays, on s'arrête devant une immense brèche, un entonnoir si profond que la lumière du soleil paraît s'y engloutir et s'y éteindre. La vallée de Diane pourrait s'appeler, en cet endroit, vallée d'Hécate : un lecteur de Virgile se croirait aux portes de l'enfer païen. Les savants de Montpellier et de Toulouse affirment que Laurac a été bâti sur les cendres d'un ancien cratère. Les murs des habitations et des enclos v sont

en effet tout hérissés de pierres noires, et chaque sentier a l'aspect d'une coulée de lave refroidie. Les terrains volcaniques, de couleur très-brune ou très-pâle , se déroulent, presque sans ondulation, entre les parois du cratère. De loin en loin seulement, on distingue, un peu au-dessous des contours de l'horizon, de petites éminences symétriques et détachées : ce sont les Muselières de Laurac. A la pointe de ces monticules tournent et grincent des moulins à vent.

Tout autour des Muselières, ainsi nommées à cause de leur forme, cuisent au soleil, les trois quarts de l'année, dos êtres moroses, passionnés, ruminants et taciturnes. On les dirait craquelés de sécheresse et d'ennui. Pour que leur mélancolie se dissipe, il faut que les cataractes du ciel crèvent sur leurs toits. Quand les gouttières bavardent, ils ôtent leur chapeau pour remercier Dieu. Un Lauraguais qui sourit, c'est dans tout le canton signe de pluie.

Pauvres Lauraguais ! ils céderaient volontiers leur bataillon criard de moulins à vent contre le plus mince filet d'eau courante. Dix arpents de terre à froment, ils les troqueraient avec joie contre une mouillette de terre arrosable ; car ils économisent lentement sou à sou de quoi acheter, à deux lieues du village, un carré de jardin ou de prairie. A deux lieues du village, hélas ! tout autour de leur territoire ou plutôt de leur terme , comme ils disent en leur patois latin, et non loin du peuplier de Jean-

de-l'Ours, il y a en effet une belle rivière intarissable, et par conséquent des jardins, des prés, de la verdure. C'est là que s'épanouit fièrement, au milieu d'un petit Eden, le joli bourg de Tourouzelle, ou Petite-Toulouse. Les Lauraguais sont do vrais damnés sur le seuil du paradis.

Le dernier filleul de l'Hercule chrétien était de Laurac. Le vieux médecin à qui je dois la légende de Jean-de-l'Ours me raconte ainsi l'histoire de Pierre Azam.

Il avait un an de moins que moi et me dépassait de la tête. C'était déjà un grand garçon à l'âge oii les enfants sont encore vêtus d'un fourreau. Orphelin de bonne heure , il avait été gâté par une servante qui le laissait libre de suivre en tout sa fantaisie : elle le craignait comme un maître, elle l'aimait comme un fils, elle était fière de lui comme si c'eût été un petit dieu. Nos maisons se touchaient ; il venait me prendre chaque matin pour aller à l'école, oïl j'arrivais triomphalement, campé sur ses épaules et les pieds pendants sur sa poitrine. Ma mère lui disait : « Prends garde, Pierre, » quand il m'enlevait ainsi, à la force du poignet. « Madame, n'ayez peur , répondait le grand garçon en souriant ; je suis une grosse fourmi, et je ne porte qu'un grain de blé. » Nous passions devant l'église, nous traversions la grande rue, et comme il était gros et fort, tandis que j'étais chétif et mignon, chacun s'é-

criait : <:< Venez donc voir saint Christophe avec le petit Jésus ! » Saint Christophe entrait à l'école en taisant sonner le talon de ses bottes et la molette de ses éperons, car il avait en déjà la fantaisie de marcher botté et éperonné, quoiqu'il n'eût pas encore dix ans.

Nous avions pour instituteur un ancien sergent, presque aussi brutal en classe qu'il avait dû l'être en garnison. Je ne crois pas qu'il fût possible aujourd'hui de rencontrer en France un maître d'école semblable à M. Ramel. J'ai parlé de sa brutalité, j'ai eu tort; car il n'était pas brutal, M. Ramel : il était tout bonnement féroce. Injures, menaces, coups, système d'enseignement à trois degrés, il n'en a jamais connu d'autre ! Son silence nous donnait la chair de poule, et son regard le frisson. Quand il quittait sa place, nous avions envie de sauter par les fenêtres; quand il ouvrait la bouche, nous baissions la tête par un sentiment de terreur que nous appelions naïvement la peur du tonnerre ; quand il levait la main en gesticulant devant nous, tous les bancs étaient vides en un clin d'oeil : l'eiïroi nous précipitait sous les tables. Le troupeau, accroupi et tremblant, n'osait se relever qu'après cinq minutes d'angoisse mortelle, ce qui amusait singulièrement M. Ramel. Tl riait à gorge déployée en nous voyant presque évanouis, et nous disait alors avec douceur : « Qu'avez-vous donc à grelotter, poules mouillées? relevez-vous donc, polissons. »

Jamais, en pareil cas, je n'ai vu Pierre Azam bouger de sa place. Tout en se moquant de notre lâcheté, il attachait sur notre despote un regard intrépide qui exprimait clairement ce défi : « Traitez-moi donc de polisson à mon tour, et vous verrez si je suis une poule mouillée, moi! » Le défi est toujours resté sans réplique; M. Ramel se détournait fort à propos, et je me souviens qu'une de nos consolations, dans ces instants d'épouvante, c'était de répéter à voix basse: « Oh ! M. Ramel ne touchera jamais Pierre Azam, car il sait que Pierre a un bouquet de poils roux sur la poitrine, et que c'est Jean-de-l'Ours qui est son parrain. »

Nous croyions, en effet, à cause du bouquet de poils roux (et cela se disait d'ailleurs à Laurac sous le manteau de la cheminée), nous croyions qu'à son baptême Pierre avait été tenu sur les fonts par Jean-de-l'Ours. Au moment de la cérémonie, celuici était tout à coup apparu près du bénitier, avait écarté doucement le parrain amené par la famille, et baisé au front le nouveau-né. Quoique personne à Laurac ne doutât de ce prodige, nous demandions quelquefois timidement à notre camarade... si tout cela était vrai. « Oui, c'est vrai, » répondait Pierre, et il se mettait à rêver.

Les jeudis, il nous entraînait huit ou dix à travers champs jusqu'à l'endroit où la tradition a planté le peuplier de Jean-de-l'Ours. Nous nous amusions en route à dénicher des oiseaux, à poursuivre des

lézards, à casser des branches d'arbre, à sauter dans les haies pour cueillir les mûres, à monter au plus haut des Muselières pour toucher de la main les grandes ailes battantes des moulins à vent.

Comme les heures s'envolent au milieu de ces jeux d'enfants vagabonds ! On s'arrête devant une fourmilière, au pied d'un olivier ; on fouette à tour de bras les essaims de frelons autour des saules ; on fuit à perdre haleine devant un chien de métairie qui traverse paisiblement la route et qui ne peut être qu'un chien enragé. Les chevaux entravés, on les détache en leur jetant la bride sur le cou, et puis on s'amuse à faire tourner les jeunes poulains autour de leurs queues retenues d'une main crispée, quand on ne les épuise pas dans d'interminables courses. Quelquefois un paysan basané s'élance vers nous In fourche haute, et ce sont alors des galops furieux à travers les terres labourées, des cris de triomphe ou de défi qui se mêlent dans le lointain aux hennissement des chevaux éperdus.

C'est ainsi que s'écoulaient nos jours de vacances en compagnie de notre intrépide chef, Pierre Azam. Nous étions souvent loin du but au coucher du soleil. Les bouviers qui rentrent le soir après avoir renversé leur charrue, les journaliers qui passent avec leur pioche sur l'épaule, les bergers qui détalent des hauteurs, avec leurs troupeaux, dans un nuage de lumière, nous les traitions entre nous de pare.sseux et de fainéants. Ils s'en allaient pourtant

le front bas, comme si le poids des heures les eût écrasés. Tous ces pauvres gens, blêmes de fatigue, semblaient littéralement porter le joug, tandis que nous marchions les cheveux au vent, le nez en trompette et toujours sifflant ou chantant. Si quelqu'un d'entre eux nous reconnaissait, entre le salut et l'adieu , il échangeait avec notre bande des propos naïfs et railleurs, comme il s'en rencontre dans les vieilles chansons du pays.

— Voici la nuit qui tombe, jeunesse î oii courezvous donc sans lanterne ? où courez-vous donc sans lampion ?

— Le safran se cueille à la lune, et la marjolaine aux étoiles ; nous allons cueillir le safran, nous allons cueiUir la marjolaine.

— Plus loin que Paris, la marjolaine fleurit; plus loin que Madrid, le safran s'épanouit ! Rentrez, rentrez donc : car j'entends déjà vos mères qui larmoient, et vos pères inquiets qui demandent leur fouet.

— Le fouet est caché, nos pères peuvent le chercher... Quand nous reviendrons, nos mères riront !

Tant que les reflets du soir couronnaient la cime des Muselières, tant que l'aile des moulins à vent scintillait comme un bouclier mobile et renvoyait coup sur coup ses flèches d'or au soleil, nos chants, nos cris, notre marche, tout en nous était enthousiasme, courage, expansion, insouciance, bravade!

PIERRE AZâM 2Î7

Kodomonts de bonne foi, nous aurions escaladé le ciel, sauté dans les abîmes, ou livré bataille à une armée de géants, { our peu que notre chef en eût témoigné le désir. Mais, quand l'occident pâlissait, nous nous retournions avec inquiétude du côté des beaux nuages resplendissants qui s'en allaient en fumée. L'horizon assombri reflétait en nous les tristes lueurs du crépuscule. « J'ai froid, disait Tun. — J'ai faim, disait l'autre. — J'ai les pieds en sang, disait un troisième. — Avouez donc tous que vous avez peur, » s'écriait Pierre Azam.

Les plus résolus essayaient encore de chanter; le silence pourtant ne tarddit pas à s'établir , silence «l'anxiété, de crainte instinctive et nerveuse qui donne à chaque sens une élasticité des plus alarmantes. Nos pas ralentis devenaient légers et furtifs, comme si la route eût été pavée de serpents endormis. Les voleurs et les démons, les revenants etles assassins, les ogres fcît les loups, les licornes et les sorcières, tout nous menaçait à la fois : le monde réel et le monde imaginaire, le possible et l'impossible, la vie, la mort et le rêve ! Pierre Azam se moquait des voleurs, des assassins et des loups ; il aurait attendu de pied ferme les ogres les plus monstrueux ; mais, devant une sorcière, il se serait signé en tremblant, étonnantes chambres noires que ces petites têtes enfantines, ou la vision engendre la vision, où les éléments les plus opposés s'amalgament soudainement pour tirer du fantastique lui-même un fantas-

tique nouveau ! Les loups nous parlaient, les diables galopaient à quatre pattes et hurlaient ; un bandit tombait à genoux et me demandait des prières ; un revenant me couchait en joue et me demandait la bourse ou la vie. Les âmes des morts changés en bêtes nous regardaient avec des yeux de phosphore. En voyant passer un corbeau, nous disions : « C'est un mauvais prêtre ; » une corneille : « C'est une mauvaise nonne ! » Nous causions tout bas entre nous de ces mystérieuses punitions des âmes. Il nous arrivait quelquefois de demander à Pierre Azam ce que deviendraient tel ou telle après leur mort. Le filleul de Jean-de-l'Ours nous répondait toujours sans hésiter : « Un tel , chauve-souris, — une telle, vipère ! » Je me souviens encore que nous terminions invariablement notre revue des gens malhonnêtes et détestés par cette question : « Et que deviendra M. Zacharie Bellemanière ? »

Ce M. Zacharie Bellemanière était un étranger, un Normand , qu'on avait envoyé de Paris avec le titre déjuge de paix, et qui depuis trente ans était célèbre dans toute la vallée de Diane par son égoïsme sordide et féroce. On lui reprochait un mot effroyable sur les pauvres gens : « Les pauvres, disait-il, sont autant de marteaux accrochés à la porte des riches ; pour vivre tranquille chez soi , il faut être sourd de naissance, ou se boucher les oreilles avec du coton. »

Pierre Azam, qui avait l'âme généreuse, ne pou-

vait souffrir cet hoQime sans cœur. Aussi, quand nous lui demandions ce que deviendrait le juge de paix: « Oh! pour celui-là, répondait-il, vous le verrez un jour marcher à quatre pattes, et vous l'entendrez aboyer à la lune : ce sera un chien galeux, mes enfants, ce sera un chien enragé ! » Nous nous serrions involontairement l'un contre l'autre, et nous prenions le galop, comme si déjà le chien Hellemanière eût soufflé son écume sur nos talons.

Il était nuit close quand nous arrivions haletants sous le peuplier de Jean-de-l'Ours.

Là, nous respirions comme dans un lieu d'asile. L'idéal de la force et de la justice ne planait-il pas dans les rameaux de l'arbre sacré ? Pierre Azam embrassait le tronc du peuplier séculaire, il criait : « Jean-de-l'Ours ! Jean-de-l'Ours ! » et nous répétions en choeur après lui cet appel mystérieux à l'Hercule chrétien. Nous grimpions ensuite de branche en branche comme une nichée d'écureuils. Pierre Azam, aussi leste que fort, montait par dessus nos têtes jusqu'au dernier bouquet de feuillage, jusqu'à ce qu'il pût s'écrier : « Enfants, j'aperçois les lumières de Laurac. »

Nous redescendions alors , armés de baguettes que noj§ mains avaient détachées du peuplier. Ces baguettes, je ne l'ai pas oublié, avaient à nos yeux la puissance d'un talisman, elles nous rendaient fiers comme les héros, intrépides comme les saints, invulnérables comme les anges. Chacun de nous.

au retour, eût voulu rencontrer une de ces bonnes fées qui vont au devant de tous les souhaits « Bonne fée, je ne désire qu'une chose, être fort pour faire le bien ! » Pierre Azam était bien heureux d'être fort. Nous le contemplions avec respect. il nous inspirait un sentiment d'envie généreuse et d'orgueil fraternel. Le robuste filleul de Jean-derOurs n'avait pas besoin de la fée, lui, pour recommencer dans le monde la merveilleuse existence de son parrain. On inventa un soir des litanies où nous l'appelions : Protecteur des faibles, appui des opprimés, etc..

Il justifia bientôt, par un coup d'éclat, les brillants versets de nos litanies. Une victime à venger, un bourreau à punir, quel plus beau début pour notre Pierre 1

La première impression tragique, pour un Parisien, date d'une certaine soirée passée en famille

Idans une bonne loge au Théâtre-Français. Elle date pour moi d'une sombre journée d'hiver ou j'eus la

' première révélation de la justice executive, au fond d'une ancienne étable à bestiaux. Cette étable , qui formait le vestibule de la salle d'école, ancienne '•uisine d'auberge, conservait encore les traces de sa destination antérieure. Sous des râteliers délabrés, on voyait des mangeoires en bois où étaient

i fixées des chaînes de fer. C'est avec ces chaînes

! que notre maître d'école Ramel nous attachait aux crèches lorsqu'il nous avait condamnés à recevoir

j les étrivières pour les plus légères peccadilles. Nous restions quelquefois deux ou trois heures dans l'attente du châtiment. Notre exécuteur paraissait enfin,

j tenant sous l'aisselle, non pas un fouet, mais une poignée de verges ou un nerf de bœuf. Nous ren-

222 PIERRF. AZAM

trions en classe tout marbrés de coups et le visage inondé de larmes. Aucun enfant n'aurait eu l'idée do se plaindre à ses parents : Ramel nous avait façonnés au régime de la terreur. Greffier du juge de paix en même temps que maître d'école, il était vraiment le roi de Laurac. Nous étions d'ailleurs accoutumés à considérer Técole, en ce temps-là, non pas comme une maison d'éducation , mais comme une maison de correction. Les parents qui battaient leurs enfants chez eux, permettaient à Ramel d'exercer l'autorité paternelle dans toute son étendue. Une seule restriction limitait l'exercice de cette autorité ; ils disaient stoïquement à l'instituteur : « Battez nos enfants quand ils le méritent, mais ne les frappez jamais injustement ! » Personne ne soupçonnait à Laurac que l'ancien sergent martyrisât ses élèves sous prétexte de les moraliser. Nous subissions en silence, nous subissions sans protester l'horrible code pénal de Ramel. Les enfants ne sont pas grands criminalistes ; Pierre Azam était loin de deviner qu'en stricte justice la peine doit être proportionnée au délit. H n'y avait pas un seul Beccaria en herbe parmi nous. A chaque nouvelle exécution, Pierre se contentait de dire en serrant les poings : « Tant qu'il nous prend en faute, le maître est dans son droit ; mais, s'il nous punit injustement, malheur à lui ! »

Or, il arriva qu'aux yeux de tous le maître commit un jour une injustice, et voici à quelle occasion :

Durant la saison d'hiver, Ramel percevait sur les l)arents de ses élèves, outre la rétribution en argent, une espèce d'impôt quotidien en bois de chauffage. Tous les matins les fagots de sarment, les branches de saule, les souches de vigne, les racines d'osier ou d'olivier s'amoncelaient à sa porte en bûcher pyramidal. Ramel faisait rentrer le bois et le mettait sous clé, hormis un maigre fagot qui jouait dans la cheminée le rôle des pâtés de carton dans les comédies. Brûler ce fagot eût été à l'école un acte aussi imprévu que de manger du carton au théâtre. Ramel le plongeait dans l'eau et le rendait incombustible. «Vos parents, nous disait-il, m'envoient des sarments si humides qu'il serait impossible au diable d'y mettre le feu. Ah ! petits misérablesj vous m'apportez du bois vert; eh bien, soufflez, soufflez, et boucanez-vous à la fumée comme des jambons. » Nous serions devenus asthmatiques avant de faire suer la pierre de l'âtre. Les yeux rouges, les doigts bleuis, les membres grelottants, nous attendions avec impatience le moment oïl l'instituteur irait s'étendre sur son lit pour digérer tranquillement son déjeûner. Au premier ronflement de la bête engourdie, nous entendions comme un léger frémissement dans l'escalier. Une chatte blanche se glissait de marche en marche et venait nous montrer son mufle rose. Dès que nous voyions la chatte, nous nous disions l'un à l'autre^ de banc en banc : « Chut ! chut ! Mion va venir! »

Miun ou Marion était la femme de Ramel. C'était presque une jeune fille, avec des airs de jeune mère. Elle avait à peine vingt ans; on l'aurait prise pour notre sœur aînée. Mion était toute tendresse et toute bonté ; comme elle n'avait point d'enfants, elle nous regardait comme sa famille. Je la vois encore descendre pieds nus et la jupe relevée dans sa main, afin que l'écho de ses pas discrets n'éveillât point le monstre. Nous n'avions plus froid dès qu'elle souriait. Elle nous portait un à un dans ses }3ras jusque dans sa chambre, oii ses baisers nous ranimaient dans son giron, bien plus que le rayonnement du foyer : Mion avait la pénétrante et douce chaleur des oiseaux. Que de fois elle descendait et remontait l'escalier ! toujours souriante et ravie comme un ange qui délivre les âmes du purgatoire 1 toujours escortée dans son va-et-vient par la douce chatte blanche qui suit amoureusement la trace de ses beaux pieds nus ! Le seul d'entre nous qu'elle n'eût jamais ranimé dans son giron, c'était Pierre Azam ; il eût été beaucoup trop pesant pour ses bras délicats, et d'ailleurs, avec son caractère un peu fier, il ne se prêtait jamais que de très-mauvaise grâce aux caresses féminines. « Pierre, lui disaitelle quelquefois, ce n'est pas ma faute si je ne puis rien faire pour vous. » Elle finit cependant par trouver un moyen de nous réchauffer tous ensemble sans continuer ses périlleux voyages dans Tescalier.

Un matin de décembre, ou nos plumes remuaient

PIERRK AZAM 525

des glaçons dans les écritoires, Mion se fra[»|)a joyeusement le front en regardant du côté de Pierre. Le doigt sur les lèvres et sans dire un mol, elle substitua dans la cheminée au fagot incombustible une brassée de bois sec comme l'amadou. Pour la première fois, les flammes entraient en danse dans l'immense cheminée de l'école. Nous étions éblouis. silencieux, recueillis ; ce fut une sorte de cérémonie religieuse. Tous rangés en cercle, inclinés à genoux sur la brique, nous semblions adorer le Dieu nouveau. Mion nous embrassait par-dessus l'épaule : c'était un enchantement, un triomphe !

Tout à coup voilà un grand bruit sur nos tètes, Ja chute d'un corps lourd, des pas précipités, et puis des cris d'enragé à l'agonie : « Mion ! Mion ! Mion ! » Presque au même instant Ramel apparaît à l'entrée de la salle. Il avait roulé de son lit sur le plancher dans l'agitation d'un sommeil fiévreux, ce qui l'avait mis en fureur contre sa femme et contre nous. Impatient de décharger sa colère sur le premier venu, il s'était élancé dans l'escalier avec le désir de trouver quelqu'un à châtier. Sa stupéfaction dépassa la nôtre. On l'entendit grincer des dents avant qu'il ne songeât à nous saisir. Tous les écoliers craignirent un instant d'être jetés pêle-mêlo dans le feu. La terreur nous donna des ailes, ce fut un sauve-qui-peut général. Nous sautâmes par la fenêtre en cassant les vitres : jamais les moutons de

i^anurge ne bondirent de si grand cœur. Mion elle-

même disparut avant que son mari ne pût l'atteindre.

Quand nous fûmes au bout de la rue, Pierre Azam compta les fugitifs pour savoir si personne n'était tombé dans les mains de Ramel. « Antoinet 1 Antoinet! où est donc Toinet? » s'écria-t-il, et déjà il était rentré dans la salle. Toinet, pauvre petit boiteux, presque impotent, Toinet, le plus doux, le plus timide et le plus inoffensif des écoliers, n'avait pas même eu l'idée de s'enfuir. « Je suis innocent, monsieur, je suis innocent, je n'ai rien fait ! » Malgré ses protestations et ses supplications, la pauvre victime est emportée dans l'étable, attachée à la crèche et cruellement menacée du nerf de bœuf. « Puisque les autres ont fui, tu vas payer pour les autres ! » Ramel lève le bras pour frapper ; mais, saisi à la gorge et terrassé d'un seul coup, il est enchaîné à son tour et fustigé impitoyablement, « Ah ! bourreau, je te tiens ! criait Pierre Azam, tu n'as pas un quart d'heure à vivre ! » Des mugissements de bœuf qu'on assomme nous rappelèrent un à un du côté de l'étable. Nous avions reconnu la voix de notre tyran, et nous étions curieux d'assister à son supplice. Il nous épouvanta d'abord par ses convulsions, puis il nous fit pitié par ses larmes. Azam ne se lassait pas de frapper ; il l'aurait tué si nous n'étions tombés à genoux, et s'il n'avait senti sur son bras la main toute tremblante de Mion qui demandait la grâce de son mari.

La nouvelle de cette exécution s'était répandue dans le hameau. Toutes les mères de Laurac, éclairées désormais sur la cruauté de l'instituteur, arrivèrent en foule, les ongles en avant, comme des lionnes blessées : elles auraient voulu le déchiqueter, le mettre en pièces. On ne put le sauver qu'en le faisant transporter aussitôt chez M. Zacharie Bellemanière, d'où il ne sortit le lendemain que pour être conduit dans un charriot couvert à l'hôpital de Narbonne. On fut obligé de retenir Mion , toute prête à monter dans le charriot. « Reste ici, lui dirent ses parents. Ce monstre t'étranglerait dès qu'il aurait la force de remuer les bras. »

Au bout de trois mois, Ramel sortit de l'hôpital; mais, quand la grille s'ouvrit, il aperçut devant lui Pierre Azam, qui lui mit la main sur l'épaule et lui interdit froidement de remettre jamais les pieds à Laurac.

Ilf

Le peuple des campagnes adore la force , il y voit une émanation de la toute-puissance et de la justice divines. Après l'expulsion de Ramel, Pierre Azani devient tout naturellement un héros ; on accourt le dimanche des points les plus éloignés du canton pour admirer le jeune prodige de Laurac , et les pèlerins s'en retournent en disant « C'est Jean-derOurs qui est revenu ! »

On s'habitue peu à peu à regarder ses deux poings comme deux juges souverains et infaillibles. Avec une baguette du peuplier sacré , recouverte d'une peau de couleuvre , Pierre Azam s'est fabriqué une espèce de caducée qui figure le sceptre de la justice. Les plaignants affluent dans sa maison comme en un tribunal. — « Pierre, on m'a fait tort, tu me feras droit ! » tel est l'appel que lui adressent vingt fois par jour les bonnes gens. Tantôt il s'agit d'une fill(? séduite, tantôt d'une femme battue, tantôt d'un

marché frauduleux , tantôt d'une borne enlevée ou d'une promesse violée; un père s'est dépouillé pour son fils, et ce fils ingrat le laisse mourrir de faim ; une riche marâtre laisse mendier sur les chemins les enfants du premier lit de son mari ; un impitoyable usurier a mis sur le pavé toute une famille de travailleurs ; un tuteur libertin a dévoré le bien de ses pupilles ; un maquignon a livré une vieille rosse pour un bon cheval ; un boucher a affiché de la vache pour du bœuf; un mercier a vendu du coton pour du fil ; un boulanger a donné un coup de pouce à sa balance I — Pierre Azani écoute ces plaintes et les vérifie ; puis il se transporte chez les coupables ou les somme de venir à sa barre. C'est le petit Toinet , monté sur une ânesse , qui va porter au loin les sommations. Et quand le justicier fait grâce , c'est toujours sur la prière de Mion , de cette âme pure et tendre , de ce cœur maternel et naïf, de ces jolis yeux si doux qui feraient, dit-on, fondre la hache dans la main d'un bourreau. Un avertissement, un conseil , une menace , un simple mouvement de sa baguette suffisent quelquefois à Pierre Azam pour donner gain de cause au bon droit. Mais quand il est nécessaire de frapper, Mion elle-même serait impuissante à détourner le bras levé pour le châtiment. Le coupable est atteint partout , dans les champs , dans la rue , sur la porte des églises, sous le quinquet fumeux des cabarets. On a vu des malades en ce temps-là qui appelaient

le prêtre OU le médecin, et qui n'osaient avouer qu'ils gardaient le lit en exécution d'une sentence à la Jean-de-l'Ours.

L'âge d'or régnait dans la vallée de Diane, lorsque après six années d'études au collège des jésuites de Fribourg, je revins en 1840, passer mes vacances à Laurac. Plus d'audiences tumultueuses à la justice de paix du canton ; on ne se querellait plus , on ne plaidait plus, on ne péchait guères, et l'on ne se confessait presque pas. Les curés plantaient, bâtissaient, cultivaient les fleurs , apprenaient le plain-chant aui linottes ; les gendarmes oisifs se promenaient en petite veste dans les campagnes, souriants et rêveurs comme des amoureux ; les gardes champêtres filaient à la quenouille sur la lisière des bois. M. Zacharie Bellemanière allait bien encore, pour la forme, s'asseoir tous les jeudis à son prétoire de Tourouzelle; mais il rentrait toujours sans avoir eu le moindre prétexte pour déranger le coton qui bouchait hermétiquement ses oreilles. « Il faudrait, disait-il , envoyer notre Jean-de l'Ours en Normandie. Pour moi , je n'oublierai jamais ce que je dois à ce brave garçon qui , après m'àvoir débarrassé de mon greffier, me débarrasse encore de mes fonctions , sans que je perde un centime de mon traitement. » Aussi, quand il rencontrait Pierre, c'étaient des compliments et des saluts , comme on en faisait à l'ancienne cour. Il ôtait son chapeau, il ôtait ses lunettes,il se mouchait et crachait par précaution avant

de l'aborder; du plus loin qu'il le voyait, il baissait le nez, puis, feignant de l'apercevoir subitement comme on verrait Napoléon du pied de la colonne, il jetait sa tête en arrière et s'écriait : — <^Bonjour, mon grand, grand, grand ami ! bonjour, Pierrot ! bonjour, Jean-de-l'Ours ! C'est toi qui es le véritable et le seul juge de paix du canton de Tourouzelle ; le vieux Zacharie Bellemanière,avec ses lunettes, avec sa canne, avec sa tabatière , avec son expérience , n'est en vérité que ton humble suppléant! Et comment se porte le jeune Toinet, ton lieutenant infatigable? Et comment va la jolie petite Mion?» — Au fond, le mielleux juge de paix craignait beaucoup plus son grand ami qu'il ne le chérissait. Quand on venait, par hasard , dans sa maison lui raconter quelque beau trait de Pierre , le rusé normand secouait les oreilles et ne répondait que deux mots de son ancien patois de Falaise , deux mots admirables qui lui servaient de garde à carreau dans la conversation : « Il a fait ceci , en vérité! il a dit cela , mazette ! » Tous ces détails , et bien d'autres , je les appris ëans les demander, le jour même de mon arrivée ù Laurac. C'était le soir vers dix heures que je quittai la diligence à Tourouzelle pour gagner à pied mon triste hameau. Comme je n'avais averti personne , mes parents étaient couchés. La nuit était noire , le village à peine reconnaissable au milieu de l'obscurité. J'allai tout droit cependant à la maison paternelle. Je soulevai discrètement le marteau pour

ne pas éveiller ma mère qui ne dort jamais qu'à demi. Le cœur me battait; j'éprouvais un besoin irrésistible d'embrasser sur les deux joues quelqu'un de Laurac , fût-ce une vieille dévote racornie et toute ridée. Oui, j'aurais embrassé du parchemin, pourvu que ce parchemin fût de mon pays. Et il n'y avait pas une lumière aux fenêtres, pas une âme dans les rues ! Si les cloches avaient sonné ! Oh ! j'eusse été capable de tomber à genoux ! Toute ma crainte en ce moment (je m'arrête avec plaisir à ces enfantillages) , toute ma crainte était de voir paraître, quand la porte s'ouvrirait, une figure d'étranger, un visage inconnu. — « Ma mère a peut-être pris une nouvelle servante. » Cette seule pensée me glaçait le sang.

La porte s'ouvrit enfin , mais si mystérieusement et si doucement ! Je me précipitai , les bras en avant, et j'embrassai à tout hasard , les yeux fermés.

— Ah! c'est M. René! dit une voix fraîche comme les joues que j'avais trouvées sous mes lèvres.

— C'est Mion , c'est Mion !

J'embrassai coup sur couples mêmes joues savoureuses ; mais j'avais cette fois les yeux bien ouverts. Le bruit des baisers n'éveille que les jaloux. Nous traversâmes le long corridor en nous caressant comme deux enfants, tout en marchant sur la pointe du pied; Mion à reculons, et tenant sa

lampe haute pour ne pas me brûler, et moi, poursuivant à tout risque , sous la lampe tremblante , son front, ses joues, ses mains, ses petites mains de bonne Vierge qui m'avaient tant choyé autrefois, quand elle montait et descendait le froid escalier de Ramel.

— Comme vous avez embelli !

— Comme vous avez grandi !

— Et la belle chatte blanche !

— Vous vous en souvenez? Oh ! le bon petit cœur !

Nous étions au bout du corridor, et nous n'avions pas encore songé à refermer la porte... Une véritable scène de ballet pastoral ! . . . Vous voyez d'ici notre pantomime ; mais ce que je ne saurais vous exprimer, c'est l'ivresse naïve où je demeurai plongé à la suite de ce badinage enfantin.

— Vous me regardez... vous me regardez sans parler... A quoi songez-vous donc? me dit Mion dès que nous fûmes assis l'un près de l'autre dans la belle cuisine dallée, devant une cheminée flamboyante. Vous êtes étonné peut-être de me trouver chez vous ? C'est que je raccommode le linge de la maison , et je veille aujourd'hui parce que les lavandières viendront prendre ce linge demain matin... Mais vous ne m'écoutez pas , vous me regardez toujours!... Ah! je vois maintenant ce qui vous surprend : c'est ma robe noire, et mon fichu noir,

et ma coiffe blanche î . . . Je ressemble à une pie , n'est-ce pas?

— Mion , chère Mion , vous êtes donc veuve?

— Oui, ce pauvre Ramel est mort, que la sainte Vierge l'assiste ! Il s'était fait matelot sur un bâtiment de commerce. Mais on dit que sur mer il n'était pas meilleur que sur terre. Il battait les mousses comme autrefois les écoliers. Le bon Dieu l'a puni , ou les mousses se sont vengés. Une nuit de gros temps , vers deux heures , presque en face du port de La Nouvelle , on a crié sur le bâtiment : « Un homme à la mer ! » Ramel s'était endormi sur le pont ; une vague l'a entraîné , ou peut-être que les mousses l'ont eux-mêmes jeté à l'eau. C'est une mauvaise fin, n'est-ce pas? Mourir sans se reconnaître , sans avoir le temps de dire un Pater ou un Ave! Je ne puis y penser encore sans frémir. Où est-il maintenant, le pauvre homme? Dans le feu éternel , peut-être ! Dieu veuille qu'il ne soit qu'en purgatoire I J'ai bien prié pour lui , allez ; j'ai fait dire des messes à l'église de la paroisse et à Notre-Dame -de-Pitié. Je n'ai rien à me reprocher, Dieu merci ! Que de fois votre ami Pierre Azam m'a grondée en me voyant tout en larmes ! — « Priez, me disait-il un peu rudement, priez, si vous voulez , mais ne pleurez pas. On ne doit regretter que les gens de bien. » Si je l'avais écouté, je serais déjà remariée.

Mion était émue ; ses lèvres tremblaient, et par

je ne sais quelle impression enfantine , je me sentais moi-même remué jusqu'au fond du cœur ; j'étais prêt à pleurer avec elle ce pauvre Ramel mort sans confession. La voix de Mion, attendrie ou joyeuse , avait pour moi un tel charme que je n'avais pas encore pensé à lui demander des nouvelles de Pierre. Mion était veuve, et Pierre Azam lui conseillait de se remarier... Avec qui donc? Avec lui sans doute? Mon amitié se refroidit un peu quand ce soupçon me traversa l'esprit. J'avais dix-huit ans, et je sortais de chez les jésuites; mon âme engourdie s'éveillait , mon cœur respirait ; en face de Mion, libre aujourd'hui et pour quelques jours seulement peut-être , en face de Mion plus jeune, plus aimable et plus touchante qu'autrefois, en face de Mion vêtue de noir et coiffée de blanc, j'éprouvais quelque chose comme un premier amour furtif, inquiet , combattu entre l'espoir et la crainte, entre la mélancolie et l'allégresse , entre le regret et le désir.

— Vous remarier, Mion? Et avec Pierre, sans doute ?

Elle piqua son aiguille dans la toile , et me montra en relevant la tête ses jolis yeux tout alarmés. Une légère rougeur couvrit ses joues, une ombre de tristesse passa dans son regard.

— Avec Pierre, avec Pierre? dit-elle... oh! j'aurais été trop heureuse ! Mais Pierre n'a jamais songé à moi ; il n'a jamais songé à une femme , je le jure-

rais. Où croyez-vous qu'il soit maintenant? Il est à la chasse à l'ours dans les Pyrénées. Pourvu qu'il se serve de son fusil... mais il est capable de se battre avec la bête corps à corps . Pierre est toujours fier de sa force et de son courage. Ah! quand nous lui parlons de mariage , il faut voir de quel air il nous répond; c'est comme si on lui proposait une poupée. — « Il n'y a pas de femme pour moi dans ce pays , dit-il. Vous n'avez en cage par ici que des cailles ou des mauviettes ;il paraît que je suis une mauviette, moi)... La femme de Pierre Azam sera une donzelle de cinq pieds , capable de porter sur l'épaule un sac de blé au moulin par un jour d'orage , une créature tout muscles et sans nerfs , qui sera forte et courageuse tout ensemble, qui pourra m'enlever dans ses bras sans fléchir, et qui entendra le tonnerre sans trembler ! En rencontrerait-on beaucoup comme cela dans la vallée de Diane ! j> J'ai grand'peur du tonnerre , hélas ! et mes bras , comme jadis , ne pourraient enlever de terre qu'un enfant. Aussi Pierre Azam m'a-t-il fiancée avec Toinet : vous souvenez-vous de Toinet, de ce pauvre petit Toinet qui semblait le plus jeune de vous tous et qui était pourtant le plus âgé , de trois ou quatre ans au moins ? Eh bien , depuis ce tempslà , il a un peu grandi , il s'est dégourdi , il a tant étudié qu'il sera bientôt maître d'école à Laurac. .T'aime tant les enfants ! Je ne serai pas malheureuse , et Toinet sera bien heureux : du moins , il

me le dit, et c'est un garçon qui ne sait pas mentir. Au reste , vous verrez mon fiancé tout à l'heure , je l'attends pour me reconduire ce soir. Il n'a pas du tout mauvaise façon , il a même une jolie figure , et quand je le regarde marcher, il ne boite presque pas.

— Et vous allez l'épouser?

— Au retour de Pierre, c'est-à-dire après-demain. Je demandai àMion un grand verre d'eau fraîche,

et je l'avalai bravement , d'un seul trait. La fatigue du voyage me servit de prétexte pour me retirer il ans ma chambre avant l'arrivée de Toinet. Un ({uart d'heure après , de ma fenêtre entr'ouverte , à ]a lueur d'une lanterne, j'aperçus dans la rue les deux fiancés. Ah ! comme il boitait, le pauvre amoureux ! et comme il aurait trébuché s'il n'avait été soutenu par le petit bras de Mion ! Je ne dormis pas tout de suite cette nuit-là ; mais je fermai l'œil sur une bonne pensée.

— Pierre Azam , me dis-je , connaît le cœur de Mion : il a bien fait!

Mon père, qui se lève avec Y Angélus, vint le lendemain me réveiller à cinq heures pour me demander des nouvelles des bons religieux de Fribourg. Le digne homme adorait les jésuites : il aurait voulu les voir installés dans toutes les villes de France. Selon lui, les gens de l'Université ne faisaient que des mauvais sujets et des libertins, tandis que les jésuites étaient les anges gardiens de la

jeunesse. « J'espère , me dit-il, que tu nous reviens pieux et savant! » Ma mère se jeta dans mes bras sans dire un mot : elle sanglotait de joie , elle souriait à travers ses larmes , elle ne se lassait pas de baiser une petite cicatrice que j'avais à la tempe gauche : « Tu as failli mourir, me dit-elle, de la chute qui t'a laissé cette jolie marque rouge. Ah! mon cher René , que ces six ans de collège ont été longs! tu ne nous quitteras plus, n'est-ce pas? — René a fait ses classes , dit mon père ; mais il n'a pas encore d'état, et mes rhumatismes s'en plaignent! Il me tarde déjà qu'il soit médecin. — Médecin ! médecin! René sera ce qu'il voudra; il est encore trop jeune d'ailleurs pour se décider. Et puis, n'y a-t-il pas un bon médecin à Tourouzelle?

— Je veux un médecin dans ma maison, reprit mon père, et René, je pense, est trop bien élevé pour me contrarier. Mon fils partira pour Montpellier après les vacances; il suivra roligieusement les cours de la Faculté, il passera vite docteur, et nous le marierons à son retour avec mademoiselle Roseline Bellemanière , une honnête fille et une belle dot! Tu vois, mon cher René, que la sollicitude de ton père a tout prévu. Tu serais un ingrat si tu avais seulement la pensée de t'opposer aux projets que j'ai formés pour ton bonheur. Les enfants ne savent jamais ce qui leur convient : c'est nux pères à régler d'avance la destinée de leurs fils.

— Et les mères , les mères? Elles ne comprennent

donc rien ! elles n'ont donc rien à faire pour le bonheur de leurs enfants ! » Ma mère tourna le dos à mon père, qui s'en allait en haussant les épaules et en déclarant que les femmes n'étaient bonnes qu'à gâter les meilleurs naturels.

— Il est toujours le même , il n'a pas changé , tu le vois , me dit-elle en prenant ma tête entre ses deux mains. Tu n'en feras pas moins ce que tu désireras ; mon cœur est plus fort que tous ses raisonnements. Est-ce qu'il le tarde beaucoup d'être médecin? Montpellier est-il bien loin de Laurac? Et cette Roseline... est-ce que tu songeais à elle, à Fribourg?... Ce n'était qu'une enfant quand tu es parti... Elle ne te reconnaîtrait peutêtre pas... Et puis, et puis, il y a autre chose : Roseline est une personne très-singulière. Elle a été élevée à Paris, chez une tante qui fait des romans. Imagine-toi qu'elle s'est mis en tête une belle passion qui l'empêche de dormir et de manger : elle adore comme une folle ton ancien camarade d'école, Pierre Azam. « Il est beau, il est grand, il est sublime !» Voilà ses propres mots quand elle parle de lui , et , depuis qu'il est aux Pyrénées , il n'y a pas de jour qu'elle ne s'en aille bras dessus bras dessous avec Mion rendre visite au peuplier de Jean-de-l'Ours. M. Zacharie Bellemanière n'en sait rien, comme tu penses ; mais cela fait beaucoup causer dans le pays. — Ah ! vraiment! Eh bien, ma chère mère, tout ce que vou,s me dites me donne la plus grande

■^iO PIERRE AZAM

onvie de renouer connaissance avec Roseline. — Tu pourras la voir après-demain,àlanoce de Mion, qui est son intime amie. — Non, non, je la verrai dans la journée, car j'aime toujours comme autrefois les personnes un peu folles et les choses extraordinaires.

Dans l'après-midi , en effet , après le dîner de famille , je m'acheminai vers le peuplier de Jean-del'Ours pour rencontrer Roseline.

Quand je vis devant moi les premières maisons de Tourouzelle , il était à peu près deux heures. Je tournai sur la droite et m'engageai dans un étroit sentier au bout duquel j'aperçus deux jeunes femmes assises sur l'herbe : c'étaient Mion et Roseline ! J'avais marché vite ; mais, quoique la journée tùL d'une sécheresse brûlante, j'avais jusque-là respiré librement. Une bouffée d'air chaud me frappa au visage; mes oreilles bourdonnèrent, mes jambes fléchirent; la sueur ruissela sur mes tempes, et j'eus coup sur coup deux éblouissements. Je reconnus le souffle des démons aériens de ce pays; je n'essayai pas de résister, je me couchai à plat ventre derrière une haie d'amandiers. Il était probable que la journée serait coupée ou terminée par un de ces terribles orages méridionaux qui ressemblent aux grandes batailles des éléments pendant les premiers temps du monde. Cependantl'orageétaitloin encore;

il s'aiinoncait à peine par de légers tourbillons de poussière qui s'en allaient blanchir la cime éche- \ elée des grands arbres, tourmentés en sursaut par je ne sais quels tressaillements de lièvre électrique. Une réserve menaçante de gros nuages se tenait immobile au fond de l'horizon, comme une batterie qui se démasque : il devait suffire d'un coup de vent pour l'enflammer ou la dissoudre. Mon abattement passager ne m'empêcha pas de souhaiter qu'elle s'enflammât, pour renouveler à mes yeux un des plus terribles^ et des plus beaux spectacles de mon enfance. J'aurais voulu pourtant me donner le plaisir, avant l'orage, de causer tout à mon aise avec Roseline. A demi caché par les amandiers, je l'examinais curieusement par dessus la coiffe blanche de M ion.

Ce qui me frappa avant toute réflexion , c'est que Roseline avait l'air d'une Catalane. La petitesse de ses pieds et de ses mains, la perpétuelle animation de sa figure, oîi tout palpite, le front, les yeux, les joues, les lèvres ; l'élasticité singulière de son cou un peu bombé qui se déploie et se reploie sans cesse; l'élégant dessin de ses épaules fuyantes; la grâce mignonne de son corsage d'enfant, presque débordé par le double contour du sein, comme le serait une jeune branche par deux fruits accouplés; la richesse splendide des hanches, où vient s'engager un buste si fin : que faut-il de plus pour rappeler son origine? Je me souvins tout de suite que

PIERRE AZAM Si-Î

sa mère était la fille d'un négociant de Perpignan établi à Narbonne. Roselnie, la plus jeune des trois filles de M. Bellemanière, avait le caractère et le sang du midi, tandis que ses deux sœurs, fraîches comme des pommes, semblaient deux Normandes dépaysées. Par coquetterie sans doute, ou par un sentiment instinctif de sa iiature méridionale, elle gardait encore sur ses cheveux noirs la pittoresque coiffure des Narbonnaises : le piquant de cette coiffure tient surtout à une large dentelle plate qui reste suspendue en auvent sur le front, et qui, des deux côtés, se relève par un pli sur les tempes en découvrant le bout de l'oreille garni de bijoux ; la dentelle n'empêche jamais de voir le front, encadré de bandeaux lustrés , elle y jette seulement un attrait de mystère qui permet aux beaux yeux de se tenir en embuscade et de faire feu par éclairs, co qui sied merveilleusement à ces regards de Joconde, aussi pleins de hardiesse que de langueur. Roseline est, par le regard, une Joconde française. Oh î je n'exagère pas, vous pouvez vous en convaincre, car vous connaissez Diane Laurac ! Oui , mon cher ami, pâmez-vous de surprise, si cela vous plaît : Roseline et Diane, Diane etRoseline, c'est tout un. Et je suis précisément en train de vous raconter comment de cette Roseline ignorée a jailli un beau jour la célèbre Diane.

Mion tricotait. Roseline avait une espèce de cahier ouvert sur ses genoux : elle dessinait au

crayon sur une page blanche en s'intcrrompant de temps à autre pour rêver ou pour jeter un regard impatient du côté de Tourouzelle. Quelques mots échangés entre les deux amies passèrent par dessus la haie oîi je me tenais caché.

— Yiendra-t-il aujourd'hui ? ne viendra-t-il pas?

— Puisque lu te maries demain, comment veuxtu qu'il n'arrive pas aujourd'liui ?

— Et s'il lui était arrivé malheur ?

— Ah ! petite poltronne que tu es ! ne m'as-tu pas dit qu'avec sa baguette il est invulnérable ?

— Plus l'heure s'avance, plus je tremble ! Oh 1 d'abord, je ne me marierai pas demain s'il n'est pas là.

— Et ce pauvre Toinet, qu'en pensera- t-il?

— Tl ne pensera rien ; il attendra.

Un aveugle n'aurait rien compris à cette conversation ; il fallait plutôt voir qu'entendre pour on saisir le vrai sens. La moins calme des deux amies, et la plus impatiente, n'était pas Miou : la main qui tenait le crayon paraissait beaucoup moins tranquille que celles qui manœuvraient les longues aiguilles bleues. A mon premier pas hors de ma cachette , deux exclamations vinrent me frapper à la fois, presque à bout portant :

— Enfin, le voilà ! s'écria RoseUne.

— Non, ce n'est pas lui, c'est M. René.

Je sus gré à Mion de m'avoir nommé tout de suite. Tl n'y avait plus de glace à rompre ; le hasard

>'était chargé de me présenter à Roseline, qui mo fit, du reste, Je meilleur accueil. Elle me reçut en irrande personne , pleine d'indulgence pour la timilité d'un enfant.

— Asseyez-vous là, me dit-elle, et soyez bien u'ontil. Ne me tirez pas par la robe comme autrefois, quand nous nous poursuivions en criant dans les rues de Laurac. Vous avez passé six ans à Fribourg ; et moi, je reviens de Paris, ou j'ai demeuré quatre ans chez ma tante, derrière une grille des Champs- Elysées. Nous ne sommes donc plus la petite Roseiine et le petit René que nos bons parents s'étaient promis d'unir un jour, vous en souvenez-vous? Vous avez été élevé chez les jésuites, je crois, et ^ ous allez sans doute vous faire prêtre ? Avez-vous terminé vos classes? Savez-vous dessiner un peu? Tenez, regardez ces croquis ; cela vous amusera peut-être.

De quel air elle me tendit son album ! mais aussi do quel geste je le repoussai !

— Mademoiselle, lui dis-je avec fierté, je ne suis plus assez jeune pour aimer les images.

— Bah ! me répondit-elle en ouvrant de grands yeux.

— Qu'est-ce que cela signifie? demanda Mion. Au lieu de vous embrasser tout simplement comme de bons amis d'enfance, vous vous querellez ? Ah ! çà, mais... vous êtes donc fous !

:Î40 riEHUK azam

— Oui, ma chùre Miou, tout à fait fous ! dit Roselint'.

Et changeant brusquement de ton , elle se mit à rire aux éclats ; puis elle me tendit la main avec une franche cordialité , en ajoutant que", si elle avait été un peu méchante, je m'étais vengé en homme d'esprit, par une épigramme.

En homme d^esprit ! . . . Je serais tombé à ses pieds pour ce mot-là. Roseline s'aperçut de mon bonheur et me rendit son album, tandis que la naïve Miou répétait tout bas :

— Une épigramme ! une épigramme ! qu'est-ce que c'est que cela ?

— C'est un mot de Fribourg, dit plaisamment Roseline.

— C'est un mot de Paris, m'écriai-je.

— Parlons de Fribourg.

— Parlons de Paris.

La conversation ne s'arrêta plus. Qui de nous deux avait été humilié ? qui de nous deux impertinent? nous l'avions complètement oublié. J'étais redevenu, comme autrefois, l'égal et l'ami de Roseline. Par amitié pure, en parlant de Fribourg, je lui sacrifiai mes instituteurs, les bons pères jésuites qu'elle n'aimait pas. Elle me fit en revanche une très-jolie peinture satirique du salon de sa tante, madame de Rochette, qui recevait chez elle beaucoup de personnages célèbres et par conséquent beaucoup de gens ridicules.

Cette madame de Rocliette, aujourd'hui, passe pour une madame Campan attifée à la mode de ce siècle. Elle a dans le quartier Beaujon une maison d'éducation dont personnellement elle ne s'occupe guère, et qui est pourtant fort renommée. Un certain public la connaît sous le nom d'Élisa-Marie : elle signe de ce pseudonyme des romans distingués, ingénieux et précieux, où les idées modernes sont adroitement mises à la portée des gens du monde. Trois amitiés illustres qu'elle a eu l'industrie ou la bonne fortune de cultiver à propos lui ont donné uae espèce de notoriété fort enviable. Madame Réramier l'a tenue un instant sous sa discipline ; madame de Girardin l'a un peu défroquée, et madame Sand l'aurait tout à fait émancipée si les souvenirs de l'Abbaye-aux-Bois ne l'avaient protégée contre les hardiesses du lyrisme romantique et social. Ces trois influences heureusement assorties ont fait de madame de Rochette , après tout, une [lersonne presque enthousiaste, assez indépendante, quasi spirituelle et à peu près morale : « Un charmant petit bout d'arc-en-ciel, » disait parfois madame de Girardin.

Je comprends à merveille maintenant pourquoi Roseline parut d'abord si originale à mes yeux ébahis de collégien. Sur un fond de nature toute méridionale, un prisme avait jeté le reflet tout parisien d'Élisa-Marie : Roseline , c'était madame de Rochette au soleil ! Elle avait dû trouver sur la table

24N PIEHRK AZAM

marquetée de sa tante les Courriers moqueurs du vicomte de Làunay, parmi les paysages et les églogues de l'auteur de Lélia. Aussi la jeune Lauraguaise persifflail-elle devant moi, à la mode cavalière du vicomte, les éléganc^es plaquées, les vulgaires dandysmes, les platitudes reluisantes, et les grâces amollies, et les excentricités bourgeoises de la belle jeunesse de Paris. Aussi me peignait-elle avec des rayons d'éloquence les personnages de la Mare-au-Diable^ alors dans sa nouveauté, en insistant sur 1p caractère de Germain, l'énergique et fin laboureur. Un souffle de lyrisme rustique, un élan d'enthousiasme pastoral l'avait ramenée, pour deux mois, de Paris à Laurac.

— La vallée de Diane, c'est ma Mare-au-Diable ! me dit-elle. Ah! si vous saviez avec quel délice j'ai revu ce calme pays, ces étranges Muselières, ce bataillon fantastique de moulins-à-vent, et ce bel arbre sacré, le peuplier de Jean-de-l'Ours ! Si vous saviez comme j'ai repris avec joie la pittoresque coifture narbonnaise î Ne pensez- vous pas avec moi, René, que le Germaiu de mad-ame Sand est bien inférieur au héros de notre vallée, à notre Pierre Azam ? Mes deux sœurs se sont mariées loin d'ici : elles ont épousé, à Cette, deux fabricants de vin de Madère , les sottes ! Celui qu'il eût fallu épouser, n'est-ce pas Pierre Azam ? — Venez, ajouta-t-elle en me prenant par la main, entourons le peuplier, et criez comme autrefois avec Pierre : « Jean-de-

l'Ours ! Jean-de-l'Ours ! » Et, si vous obtenez une réponse, je vous donnerai un merle blanc.

La face tournée vers l'Orient, c'est-à-dire vers Laurac, j'appelai deux fois Jean-de-l'Ours, comme l'avait demandé Roseline. A la seconde fois, Mion s'écria : « Je vois Pierre ! >> En nous retournant brusquement, nous le vîmes en effet sur le cbemin do Tourouzelle, à cent pas de nous. Mion était partie comme un trait, en cbantant sur tous les tons : « Voici Pierre î » Et Roseline, immobile, me disait tout bas : « Vous aurez votre merle blanc. » J'étais devant elle, prêt à m'élancer, lorsqu'elle me pria de rester et de lui servir un instant de pupitre. Elle mit son album sur mon dos, l'ouvrit, le referma, le rouvrit pour me montrer l'ébauche qu'elle venait de faire en trois coups de crayon. Cette ébauche était un portrait presque fidèle de Pierre Azam. Le geste, l'attitude, la figure, la taille, le costume, aucun trait caractéristique n'avait été oublié. Je demeurai confondu de cette improvisation.

« Le reconnais-tu ? » demanda Roseline à Mion en lui présentant son esquisse, tandis que Pierre Azam me serrait avec effusion contre sa robuste poitrine. Et Mion, pour toute réponse, mit aussitôt le dessin sous les yeux de Pierre. Je vis mon ami se troubler et rougir comme un enfant candide dont une parole trop vive alarme la simplicité.

— Qui a fait cela? dit-il sévèrement.

— C'est mademoiselle Roseline : nous étions vo-

^250 PIERRE VZAM

nues ensemble vous attendre, et M. René, arrivé d'hier, avait eu sans doute la même idée.

Azam salua froidement Roseline ; il s'assit au milieu de nous un peu triste, parla de sa chasse en termes très-brefs, et nous engagea à regagner Laurac au plus vite parce qu'il amenait l'orage.

— Partons, partons, dit Mion avec un empressement enfantin.

— Non, non, l'orage sera magnifique, répliqua Roseline, les yeux tranquillement fixés à l'horizon. Attendons ici les premiers coups de foudre.

— Vous n'avez donc pas peur du tonnerre ?

A cette question d'Azam, la jeune fille redressa la tête avec un air de défi :

— Moi, peur? s'écria-t-elle en riant. Qu'est-ce donc que le tonnerre pour me faire trembler? On l'appelle dans notre vallée, je crois, le tambour des escargots. Eh bien, ma chère Mion, si ton ami Pierre veut me prêter sa baguette, je vais donner le signal des premiers roulements.

Elle saisit la baguette sans plus de façons, l'éleva, la fit tournoyer à droite et à gauche avec la plus amusante étourderie. L'orage montait déjà par grandes masses noires se poussant l'une l'autre en désordre. Les champs se couvraient au loin de taches immenses : l'ombre des nuées marchait devant nous ; un coup de tonnerre 'résonna sourdement du côté de Tourouzelle.

— Partons, mes amis, répéta Mion toute frissonnante.

Mais la baguette tachetée décrivait encore de nouveaux cercles, se jouant au milieu des éclairs et dirigeant en apparence le formidable orchestre qui commençait à ébranler les profondeurs de l'espace. Une espèce de fascination magique attachait mon regard et celui de Pierre à la main éblouissante de Roseline. Cependant les hauteurs du ciel se déchiraient coup sur coup pour donner passage à d'effrayantes nappes de lumière, à des cascades d'explosions et de détonations qui auraient pu faire supposer que le ciel et la terre croulaient ensemble... Nous regardions toujours, Pierre et moi, la main fascinatrice de Roseline. Un cri de Mion rompit le charme : c'était un cri de folle qui va s'échapper. Azam prit la jeune femme sous son bras en essayant de la rassurer par de bonnes paroles.

— Marchons, dit-il, nous aurons peut-être le temps de gagner Laurac avant la pluie.

Je proposai de demander un abri aux gens de Tourouzelle, le village le plus voisin. Aveuglée par 'la peur, Mion s'écria qu'il »-alait mieux courir vers Laurac, où nous trouverions toutes les portes ouvertes, tandis qu'à Tourouzelle on était fort inhospitalier pour les Lauraguais.

— Et si la pluie tombe par torrents, comme cela arrive souvent dans ce pays les jours d'orage ? Si une inondation nous coupe le chemin?

5o2 PIERRE AZAM

— Oh ! pour ceci , tranquillise-toi, me dit Pierre avec un sourire. Il n'y a d'ici à Laurac qu'un passage dangereux, celui du ruisseau des Tamarins qui fait une brèche au travers de la route. Ce ruisseau, toujours à sec, peut devenir un torrent en cas d'inondation ; mais il ne roulera jamais assez d'eau pour mouiller un poil de ma barbe. Je vous passerai tous, s'il le faut, en vous portant dans mes bras.

Mes prévisions se réalisèrent encore plus rapidement que je ne pouvais m'y attendre. Une pluie diluvienne succéda bientôt aux éclats assourdissants de la foudre. Une immense chute d'eau barrait l'horizon du côté de Laurac. Imaginez-vous le Niagara s'épanchant du haut des nues par d'invisibles écluses, et ce grand rideau aérien frappé de seconde en seconde par des éclairs flamboyants. L'orage fut court ; il s'écoula tout entier vers Laurac. Nous avions craint un moment d'être submergés par un déluge ; nous reçûmes à peine quelques gouttelettes de rosée. Il est vrai qu'après une demi-heure de marche nous trouvâmes les arbres brisés, les tertre> abattus, les rochers en poussière, les mouHns à vent ne battant plus que d'une aile, et le ruisseau des Tamarins changé en petite rivière tournoyante. 0 merveille des merveilles ! il y avait un cours d'eau à Laurac ! Aussi, une grande quantité d(^ Lauraguais, accourus après l'orage, se tenaient-ils debout sur la rive dans l'attitude de la plus naïve admiration. Sur leur face brune, un large sourire

PIERKE AZAM 5>5

épanoui (iisciit hautement que Laurac deviendrait le plus beau pays du monde si le ruisseau des Tamarins était toute l'année , non pas une rivière en fureur, mais un véritable petit ruisseau.

— Nous n'aurions plus besoin de nos puits, disaient ces bons visages, et nous pourrions faire la figue aux gens de Tourouzelle.

Pierre Azam se mit dans l'eau jusqu'à la ceinture, et nous porta sans eiïort d'une rive à l'autre, aux applaudissements de nos méridionaux.

« M ion se marie, Mion se marie ! » c'était dès le matin le cri public à Laurac. On savait que Pierre Azam devait faire les frais de la noce. Une fête carillonnée n'eût pas mis plus de monde en mouvement. Quelle animation et quel bruit dans les rues ! L'église et la mairie ont presque disparu sous les guirlandes de feuillage ; des boîtes d'artifice éclatent aux quatre coins du hameau; Lauraguais et Lauraguaises courent, en habits des dimanches, celles-ci vers Téglise, et ceux-là vers la mairie, ou, pour parler comme eux, vers la maison commune. Tandis que les jeunes gens dressent, à l'entrée de Laurac, une grande lente pour le bal, les enfants s'amusent à souffler dans les inslrument-s des ménétriers, déjà installés au cabaret devant les dames-jeannes au large ventre oîi pétillent les bulles du vin blanc. Le temps est

PIERRE AZAiM 255

niai:nifique: le ciel et le soleil, rajeunis par l'orage, égaient de leur rayonnement le toit des maison^ noires qui reluisent en s'échauffant comme des dia- ; mants. L'atmosphère est si pure qu'on voit distinctement brouter les chèvres sur la cime violette du mont Alaric. Un vent doux et frais résonne dan.s la vallée de Diane comme l'accompagnement d'une lointaine chanson dont on ne pourrait entendre les paroles.

— Un ciel et un soleil tout neufs! s'écrie joyeusement Toinet en serrant la main do Pierre Azam.

Et Mion dit de son côté à Roseline qui l'habille :

— Ne vous semble-t-il pas que le bon Dieu est 1 content de ce mariage? Voyez donc la belle jour- I née ! toutes les poules sont dehors et tous les oiseaux

sur les toits. Quel plaisir de sortir en robe blanche; il n'y a ni poussière ni boue ; jamais le village n'a été si gai; c'est par un temps pareil qu'il faudra ; aussi vous marier, Roseline.

— Me marier, moi ! j'y ai toujours songé, en ■ effet, comme j'ai pu songer quelquefois à passer ma : vie en prison.

— Seigneur Jésus, est-il possible ! On ne se marie donc pas à Paris ! Et quand vous aimerez quelqu'un, Roseline, quand vous l'aimerez bien, que deviendrez-vous, que ferez-vous?

— Ce que je ferai? je tâcherai qu'on m'aime.

— Et quand on vous aimera ^

256 PIKRRE AZAM

— Oli ! alors, je n'aimerai peut-être plus... ou je ferai des folies.

— Roseline, Roseliiio, vous n'avez pas de bon sens, et vous avez trop d'esprit : cela me fait peur.

Quand la toilette de la mariée fut terminée, on s'achemina vers la mairi'' au milieu d'une double haie de curieux. Il était convenu que Mion prendrait le bras de Pierre Azam, et que je donnerais la main à Roseline. Je ne sais comment cela se fît ; mais, au milieu de la confusion du départ, ce fut tout le contraire qui arriva.

— Dépêchez-vous donc, dit un parent, M. le Maire s'impatiente.

— Vite, vite, partons î s'écria Rosehne.

Et déjà elle était suspendue au bras de Pierre. Je me trouvai dans la rue presque sans m'en douter, en tête du cortège, avant par hasard le rôle important qu'on avait réservé à mon ami.

— Cette Roseline est à demi folle, me dit Mion. Ah 1 monsieur René, j'aimerais cent fois mieux la voir occupée de vous que de Pierre. Si Pierre se laisse tenter, hélas ! comment tout cela finira-t-il?

Derrière une table à peine rabotée, mon père, ceint de son écharpe municipale, attendait gravement les deux époux. Il avait la cravate un peu plus large et un peu plus empesée que d'habitude : c'était un maire de campagne tout à fait digne de ses fonctions. Il s'exprima d'abord en magistrat solennel, en dépositaire majestueux des actes de l'état civil ;

mais le simple citoyen reparut bientôt avec sa bonne figure toute paternelle. En complimentant les deux époux, il trouva le moyen de glisser une délicate allusion à un autre mariage qu'il lui serait encore plus doux de cimenter. L'allusion était transparente, elle fut rapidement comprise, et tous les regards se portèrent sur moi d'abord, puis sur Iloseline. Il me sembla que Roseline n'avait rien compris aux derniers mots de mon père ; elle avait un air indifférent et distrait, tandis que Pierre Azam nous considérait l'un et l'autre avec une étrange attention. Tomet prit alors le bras de sa femme, et tout le village lui servit d'escorte jusqu'à l'église. Après la cérémonie religieuse, Pierre se rapprocha de moi, et me dit à voix basse :

— J'ai à te parler. Laissons passer devant nonles gens de la noce, qui s'en vont en promenade, selon l'usage , jusqu'à la chapelle de saint Sicre , nous les rejoindrons à mi-chemin.

Roseline, inquiète, se retourna plusieurs fois, et même s'arrêta un instant comme pour nous attendre. Mais notre immobilité obstinée ne lui laissa bientôt plus aucun doute sur nos intentions. FJIp secoua la tête avec un geste de résignation ironique. €t 80 mit ensuite à courir de l'air le plus insouciant du monde.

— Fille diabolique! dit Pierre en la regardant courir. Elle se moque de tout, elle n'a peur dv rien !

— Nun, de rien, pas même du tonnerre! répondis-je en souriant. Elle a plus de courage que les autres femmes ; mais crois-tu par hasard qu'elle ait plus de force ! serait-elle capable de porter un sac de blé sur ses épaules ?

— Oh ! je te comprends, René : tu veux dire que ce n'est pas la femme qui me convient, n'est-ce pas? Il me faudrait une fille robuste, solide, musculeuse, une espèce do géante : je l'ai cru jusqu'ici, je l'avoue; et pourtant, depuis hier... je ne sais ce qui se passe en moi, je me sens tout changé, tout bouleversé, j'ai envie de me battre, je uo me reconnais plus.

— Tu es amoureux de Roseline...

— Moi, l'aimer? non, je la déteste ; j'ai bu la tentation de lui briser la tête contre une pierre, au moment oîi nous traversions hier le ruisseau des Tamarins. Quoiqu'elle soit légère comme une plume, elle me semblait plus lourde que toi lorsqu'elle était suspendue à mon cou. Ses mains entrelacées, sesmains blanches comme la cire me brûlaient, et ses cheveux noirs en touchant ma joue m'ont glacé. Roseline a le froid du serpent et la chaleur du diable. As-tu remarqué ses yeux, les as-tu remarqués? des yeux de toutes les couleurs, de vrais yeux de sorcière, qui demandent tout, qui peuvent tout, qui savent tout! Et, lorsqu'elle parle, c'est comme lorsqu'elle regarde : sa parole vous commande et vous prend; on ne sait que répondre, on est pris. ^< Jo

fais ce qui me convient, faites ce qui me plaît ! » voilà le fond de son âme, j'en suis sûr. Quelle fille, René, quelle fille! elle m'épouvante par sa hardiesse. As-tu vu, pendant l'orage, comme elle s'est emparée de ma baguette sans la demander? et comme elle a crayonné sur le papier une image qui me ressemble ! et comme elle a saisi mon bras en allant à lamairie ! Ne dirait-on pas que je lui appartiens? Mais toi, mon ami, mais toi, que penses-tu de Roseline, sois franc? Ton père veut que tu l'épouses, n'estce pas? Garde-toi bien de l'épouser, elle ferait ton malheur. C'est une fille dangereuse, vois-tu ? fuyonsla tous les deux, fuyons.

J'admirais en même temps l'éloquence de Pierre et sa merveilleuse candeur. Lui qui parle si peu d'ordinaire, il ne me laissait plus parler; il m'adressait vivement question sur question, et il y répondait lui-même avant que j'eusse ouvert la bouche. Sa langue s'était déliée ; mais sa pauvre tète, ou plutôt son cœur, battait la campagne. Il croyait me donner des conseils d'ami, et il était innocemment Jaloux de moi. Il me disait avec emportement : « Fuyons Roseline, fuyons 1 » et, sans s'en rendre compte peut-être, il m'entraînait à grands pas vers celle que nous devions fuir 1 Nous ne l'avions jamais perdue de vue en causant, et nous étions presque derrière elle quand la svelte chapelle de Saint Sicre nous montra les fines broderies de son clocher h jour.

260 PIKKUE AZAM

Cette chapelle, que j'ai souvent visitée dans moji enfance, m'a laissé des souvenirs que rien ne peut effacer. Il y a sous le porche une image de bois toute noire représentant saint Sicre. Devant cette statue, à chaque nouveau mariage, les filles dupays viennent défiler une à une en menaçant le saint d'une petite hachette rayonnante qui passe rapidement de main en main. La hachette levée sur la statue, elles disent toutes l'une après l'autre, cellesci presque furtivement, celles-là d'une voix franche et sonore :

Grand saint Sicic, si. dans le couib de l'an, Tu ne me donnes un galant, Voici pour l'entailler le flanc 1

Pourquoi donc nos jeunes filles adressent-elles à saint Sicre de pareilles sommations? Voilà ce qu'un l\irisien, un Normand ou un Breton ne devinerait jamais. Vous qui n'avez pas oublié cette belle langue du Midi que les savants allemands enseignent aujourd'hui dans leurs universités, vous qui avez parcouru dans tous les sens le pays de Minerve, vous allez comprendre tout de suite cette bizarre coutume de la vallée de Diane.

Elles sont païennes, mon ami, et païennes sans le savoir, ces jeunes Lauraguaises qui, au sortir de l'église, s'en vont balancer une hachette sur un front canonisé ! Mais le grand saint Sicre lui-même n'est-il pas un peu païen avec sa couronne d'épis

sur la tète et sa faucille pendue à la ceinture? A l'examiner de près, on serait tenté de le saluer fils de Cérès et de le prendre pour le dieu des moissons. Saint Sicre, en langue d'oc 1 , signifie littéralement : <i le Saint moissonneur. » Sous la première République on eût fort bien pu l'appeler le dieu Messidor. C'est donc le dieu des moissons ou le dieu dt» l'été qu'on invoque. . • en invoquant le grand saint Sicre à Laurac ; et il faut, en vérité, que le saint ou le dieu soit très-débonnaire, il faut que le temps de la moisson soit en ce pays le temps de l'amour , car j'ai toujours remarqué fort peu d'entailles au flanc d'une statue si menacée. Les laiderons même, à ce qu'il paraît, n'ont jamais prononcé en vain le grand nom du Saint moissonneur.

Je retrouvai la chapelle et le saint, tels que je les avais connus, avant mon séjour à Fribourg. Les jeunes Lauraguaises défilaient encore devant la statue, la hachette levée comme autrefois. Quand ce fut au tour de Roseline, elle mit dans sa pantomime tant de gentillesse guerrière, elle prononça si fièrement les mots consacrés, qu'on ne put s'empêcher de l'applaudir à grands cris. Enhardie par ce succès, elle eut l'idée de compléter la cérémonie en faisant défiler à leur tour les garçons de Laurac, ce qui ne s'était jamais vu jusqu'à ce jour. Une proposition aussi imprévue étonna d'abord tout le monde ; mais, en saisissant brusquement lo hachette dans la

(I) Sun .Sojjaïr»^

inaiD de Roseline, Pierre Azam leva tous les doutes. Il fut dans ce pays le premier homme qui osât •lire à saint Sicre :

Si dans le cours de raniiée Je n'ai pas nne bien-aimée, Ton flanc, ton flanc j'entaillerai !

Malheureusement, son émotion était si forte, que a petite hachette s'échappa de sa main tremblante et alla s'enfoncer dans le flanc de la statue. Au lieu de menacer le saint, Pierre l'avait frappé. On vit dans cet accident un mauvais présage : « Puisqu'il a frappé saint Sicre, disait-on, Pierre ne sera jamais aimé ! » Quoique Roseline se fut empressée d'arracher la hachette, comme pour fléchir saint Sicre outragé, Azam reprit tristement le chemin de Laurac ; il marchait devant nous, la tête dans ses mains, sans rien voir et sans rien entendre. Nous le suivions à quelque distance sans parler. Roseline, qui commençait à ressentir le contre coup de la tristesse générale, se mita entonner le De profundis sur un air du Barbier de Sérille. Cette singulière diversion eût un plein succès ; on se regarda et on sourit : nous avions tous des figures d'enterrement, et nous assistions à une noce! La gaieté revint, grâce à Roseline, qui s'élança du côté de Pierre, en me faisant signe de l'accompagner Nous le ramenâmes, ou plutôt Roseline toute seule le ramena ; car elle n'eut qu'à lui frapper doucement sur l'épaule et à lui dire de son air d'enchanteresse ;

V Qui m'aime, me suive ! » Azam hésita une seconde, il est vrai; mais ici, comme dans certaines féeries, il suffit d'un brin d'aimant pour attirer une roche de fer. Pierre se retourna, Pierre se laissa consoler et gronder, consoler par un mot : «: C'est moi qui ai retiré la hachette, » et gronder longuement, comme un enfant charmé qui dans chaque reproche sent une caresse.

— Mion, pardonne-moi, dit-il, et il s'adressait a Roseline bien plus qu'à Mion : j'ai eu le vertige un instant, et j'ai attristé tout le monde, comme si ce n'était pas aujourd'hui un jour de fête ; mais tu sais que je suis un bon compagnon quand il le faut, et que je n'ai pas la réputation d'engendrer la mélancolie. A partir de ce moment, je serai gai comme un. pinson, tu verras; rien ne me coûtera pour vous divertir ; je vous conterai mes chasses à l'ours, je lutterai avec dix hommes, je chanterai nos vieilles chansons au dessert, et même, si tu veux, je terminerai la fête ce soir en dansant sur la corde, aux flambeaux.

— Vous danserez sur la corde, vous ! s'écria Roseline avec un joyeux étonnement.

— Cela vous surprend? dit Toinet. Mais attendez un peu, et cela vous ravira. Ignorez- vous donc, mademoiselle, que notre ami Pierre est aussi leste que vigoureux, et qu'il a pour le moins autant d'à- <lresse que de force?

— Oh ! la danse de corde ! un art primitif, un

art perdu! me dit tout bus Roseliiie. J'ai souvent rêvé d'Hercule aux pieds d'Om|iha]e, Reii*''; mais qu'est-ce donc que l'Hercule filant auprès d'un Hercule dansant, et dansant sur une corde, à trente pieds en l'air, aux flambeaux? Ce sera prodigieux, magnifique, sublime! Ah! ma tante Rochette, que ne donneriez-Yous pas pour assister à un tel spectacle !

— Magnifique ! sublime ! Et si notre ami se casse les reins?

— Taisez-vous, René, taisez-vous. Si l'on vous (''Coûtait, homme sage, vous empêcheriez les plus belles folies.

Elle ne riait pas, Roseline ! Ses paroles, ses gestes, ses yeux, tout en elle exprimait l'enthousiasme. Comme je lui reprochais le mouvement de curiosité qui la poussait à travestir en funambule celui qu'elle avait appelé un héros, elle se contenta de hausser les épaules en me disant : .

— Vous n'êtes qu'un écolier. Si vous aviez tant soit peu l'instinct du beau, ou, ce qui est la môme chose, le grand sentiment de l'art, vous ne m'accuseriez pas en ce moment de curiosité vaine et maligne. Est-ce que vous ne devinez pas les prodiges de grâce et d'harmonie que les luttes du gymnase réalisaient chez les Grecs? Phidias eût-il été possible s'il n'eût pas longtemps étudié les ondulations des belles formes humaines dans les jeux physiques des Athéniens? J'ai ri quelquefois, je l'avoue, en voyant

HERIŒ AZAM 265

nos dandys parisiens sauteler en mesure sur un parquet, ou bondir à l'anglaise sur une selle plate, ou s'escrimer gentiment dans une salle d'armes avec des fleurets inolïensifs; mais, devant des basreliefs représentant un groupe de lutteurs enlacés, un cavalier qui dompte son cheval écumant, ou une forme héroïque animée par les mouvements et les périls de la danse aérienne, Dieu me garde de céder jamais à une tentation de raillerie! Laissez donc Pierre Azam lutter et danser en face de ce peuple du Midi qui adore naïvement les jeux de la grâce et de la force, comme les adorait autrefois le peuple (l'Athènes ou de Rome. Loin de s'abaisser, il so poétise et grandit ! Quoi ! je l'admirerais terrassant un monstre ou châtiant le crime! et je rirais de lui quand il me donnera le reflet d'un des plus beaux tableaux qu'on puisse imaginer, la danse d'Hercule! Roseline était de bonne foi, j'en suis sûr; elle s'enivrait innocemment des théories sonores qu'elle avait recueillies de la bouche même des grands artistes et des grands écrivains dans le salon de madame de Rochette, sa tante. L'imagination méridionale ajoutait encore à cette ivresse que je fus sur le point de partager sans trop la comprendre. J'étais ébranlé, j'étais ébloui peut-être, mais non pas convaincu. Quant à Pierre Azam, il était en extase! Un ange parlait du haut des cieux : Pierre écoutait la voix ; il n'entendait pas le langage céleste.

— Elle parle de moi, que dit-elle ?

Comment aiirais-je pu lui traduire un langage si nouveau pour nous ? Une seule impression me restait de ces théories étranges et subtiles, c'est que, malgré tout, il y avait quelque chose de risible dans l'alliance de ces deux mots : « Hercule funambule. »

— Tu ne comprends pas plus que moi, ajouta Pierre, et pourtant elle t'enchante, toi aussi !

Pierre ne pouvait remarquer un vague sentiment d'irritation qui se mêlait dans mon esprit à une espèce de fièvre morale. La joie de son ame illuminait son visage. Ses désirs le transportaient avec Roseline vers l'époque merveilleuse de Jean-derOurs.

— Que ne puis-je, me disait-il, lutter avec les dragons comme mon parrain, ou avec les salamandres, les ogres et les plus terribles monstres du vieux temps ! Sous les yeux de Roseline, j'aurais combattu l'Archidiable lui-même.

Il marchait sur les nuées, couronné d'étoiles, le tilleul de Jean-de l'Ours! Quand il entra devant nous dans sa maison, où devaient festiner les convives, il trébucha fort heureusement au seuil, car il aurait pu frapper du front au-dessus du cadre de la porte, et se briser la tête contre le mur.

Le dîner eut lieu , dans une grande cour, à ciel ouvert. Pierre Azam était assis au centre de la table principale, à droite des époux, tout juste en face de Roseline, auprès de laquelle on m'avait placé. Une foule de petites tables, éparpillées au hasard, attendaient les convives de bonne volonté, les passants ou les curieux qui, voyant une maison en fête, auraient le désir de prendre part à notre joie. Quoiqu'il n'eût jamais roulé sur l'or, Pierre était assez. riche pour ne pas trop s'inquiéter des suites d'une hospitalité homérique ou évangélique. Durant tout le dîner, nous vîmes entrer dans la cour, non-seulement des gens de Laurac, de Tourouzelle et des divers cantons de la vallée de Diane , mais encore toute sorte de petits marchands ambulants, des rémouleurs savoyards, des colporteurs et des étameurs d'Auvergne, des bohémiens espagnols nommés dans le pays caracos, des rôdeurs de campagne.

parasites empressés comme des chats à l'eiitour des plats fumants, des meadiants-prieurs qui s'en vont de maison en maison réciter les sept psaumes et les antiennes funèbres pour la délivrance des âmes du purgatoire. Tous ces visiteurs étaient les bienvenus. Ils se débarrassaient en riant de leur attirail pittoresque, de leurs roues et de leurs meules, de leurs boîtes, de leurs caisses, de leur ferraille retentissante et de leurs besaces, tantôt sur la margelle d'un puits, tantôt sur la crête d'un mur, tantôt sur le toit d'un appentis, tantôt enfin sur des cordes tendues ou de grandes échelles dressées. A ce mouvement et à ce bruit se joignaient le mouvement et le bruit des bergeries et des étables placées tout au fond de la cour. On apercevait les bœufs avec leurs fanons, tendant le cou vers les auges oli les moineaux insolents trempaient leurs ailes ; on entendait le carillon des grelots et des sonnettes, le piétinement des chevaux de labour, et la voix étranglée des coqs dominant par une note impérieuse les bourdonnements et les commérages de leur sérail emplumé. Une barrière à claire-voie nous défendait contre les familiarités de la ménagerie domestique. En enlevant celte barrière, on aurait renouvelé quelque scène naïve et confuse de la vie des héros ou des patriarches, quelque pittoresque épisode de la Bible ou de l'Odyssée.

Chansons alternées et redoublées, questions el récits des survenants, compliments de ceux-ci, remer-

l'ItURt AZAM 269

cléments de ceux-là , brusques et sonores appels d'une table à l'autre, emphatiques défis de buveur à buveur, et de galant à galant; aucun agrément ne fit défaut à cette joyeuse fôte en plein air, qui se prolongea tout naturellement jusqu'au lever de la lune. On injuria le soleil qui se couchait trop vite, en regrettant que Josué ne fût pas du banquet. Les épaules, çà et là, se balançaient comme de petites ondes, et les voix avaient bien perdu quelque chose de leur harmonie quand on se leva d'inspiration pour boire solennellement à la première étoile, à l'étoile du berger.

Roseline et moi, je dois le dire, nous allâmes au bal, un peu assourdis. Pierre, jaloux d'effacer tous les chanteurs, avait fait ronfler sa voix comme un tonnerre. Il avait raconté peut-être avec trop d'abondance comment, dans son voyage aux Pyrénées, il avait forcé des izards à la course, renversé des taureaux de combat en les saisissant par les cornes, étranglé des ours sur le sommet des pics, au-dessus des nuages. Etait-ce encore la Lauraguaise, n'étaitce pas plutôt la Parisienne qui parlait , lorsque Roseline me dit sur le seuil de la maison de Pierre Azam :

— Quelle fête charmante, René ! J'ai pourtant un brin de migraine.

Et en pénétrant sous la tente du bal , elle ajouta qu'elle ne danserait qu'avec moi, parce qu'elle avait peur, mais grand'peur, de toutes ces mains rugueuses

270 PIEKhE AZAM

et de tous ces grands pieds. Je l'entendis aussi avec surprise me supplier de lui épargner le spectacle d'une scène de pugilat.

— Que Pierre ne lutte pas ce soir, me dit-elle. Ce sera bien assez de danser sur la corde, n'est-ce pas ?

— Si vous le désiriez, Roseline, on pourrait aussi supprimer ce divertissement ?

— Non, non, j'y tiens, j'y tiens, me répondit-elle avec vi vaci té. C'est la plus belle partie du programme ; ce sera le bouquet de la soirée. Et d'ailleurs, ajoutât-elle en me lançant un regard froid , je suis plus entêtée dans mes admirations que vous ne paraissez le croire ! J'ai éprouvé tout à l'heure une espèce d'abattement nerveux : mais je me sens tout à fait bien maintenant, et je suis capable de danser pendant deux heures sans perdre haleine.

L'orchestre préludait : Roseline fut des premières à marquer impatiemment la mesure. Elle posa la main sur l'épaule de Pierre, et les voilà tous deux ouvrant le bal, sans attendre que les autres couples fussent en place. Adossé à l'un des piliers de la tente, je cherchais à me démontrer, assez philosophiquement déjà, que Roseline blessée me laisserait toute la soirée dans mon coin, lorsque de droite et de gauche on me tira doucement les oreilles en cadence , de sorte que ma tête allait et venait comme si elle eût été traversée par un fil à marionnettes.

PIERRE ÂZAM 271

— Nigaud ! me dit-on à droite ; et en même temps, du côté opposé, une autre voix m'appelait: — Mazette !

J'allais me fâcher , lorsqu'en me retournant je reconnus mon père et M. Zacharie Bellemanière qui me considéraient, celui-ci avec un air de compassion narquoise , celui-là avec une espèce de tendresse courroucée.

— M. René fait donc le fier avec Roseline? me dit M. Bellemanière, il me semble pourtant que cela n'eût étonné personne de voir danser le fils du maire avec la fille du juge de paix. Comment avez-vous permis à Pierre Azam... ?

Roseline s'était arrêtée devant nous, à la fin de la première contredanse. En me voyant aux prises avec les deux pères do famille, elle s'empressa de me disculper.

— Grands parents, ne nous grondez pas, dit-elle. Vous voulez toujours nous marier, comme jadis, et vous ne vous apercevez pas que nous n'avons aucun goût l'un pour l'autre, n'est-ce pas, René? D'ailleurs, nous ne sommes plus des enfants et nous n'appartenons presque plus à Laurac. Moi, je suis une Parisienne, et René un citoyen de Fribourg. Si vous nous tyrannisez, René épousera une jeune Suissesse, et moi, un vieux comédien du Théâtre- Français !

Les deux pères , ainsi morigénés, courbèrent la tête avec une résignation comique.

272 t'IKKKE AZAM

— Je vou^ l'avais bien dit , c'est l'esprit de ma sœar ! marmotta le juge de paix en soupirant.

— Je remercie Dieu, répondit mon père, de n'avoir ni sœur ni cousine qui ait cet esprit-là.

— Désormais, je ne m'en mêle plus, repritM. Bellemanière. Si vos idées de mariage vous reprennent encore, faites le voyage de Paris, adressez-vous à madame de Rochette.

— Moi, courir à Paris! Ah ! miséricorde ! j'aimerais mieux que René mourût garçon.

— VcLiez, venez donc, René, me dit Roseline ; je vous ai promis une contredanse, et je veux tenir ma promesse avant de donner ma main aux mains calleuses et de me faire écraser par tous ces grands pieds.

C'était un dédommagement à la double mercuriale que je venais d'essuyer. Je remerciai Roseline et je fis honneur de mon mieux à son invitation, pendant que Pierre Azam allait veiller aux préparatifs de ses exercices aériens. Le bal se prolongea plus d'une heure encore, à la vive satisfaction des gros souliers de Laurac qui eurent en effet le plaisir de meurtrir les petits brodequins de Roseline.

Un coup de pistolet donna le signal du dernier acte de la fête. Aussitôt on se précipite en désordre dans la grande rup, où l'on avait tendu, à la hauteur des toits, une forte et longue corde entre la maison de M. Belle manière et la demeure de Pierre Azam,

les deux maisons les plus élevées du hameau. Les étages inférieurs étaient reliés par une seconde corde, à laquelle on avait suspendu toutes les lampes romaines de Laurac : illumination merveilleuse pour une apothéose de campagne !

Lorsque Pierre hasarda le pied sur son fragile théâtre, il se fit un silence universel d'admiration. Vêtu d'un pantalon de velours noir serré à la taille par une ceinture rouge à bouts flottants, les cheveux épars, le cou libre, le buste modelé par une chemise de toile éblouissante de blancheur, n'ayant pour tout balancier que sa mince baguette chatoyante , éclairé d'en bas par une gerbe de lumière, il se dessina sur le ciel comme un jeune dieu. Ce que ses traits avaient d'un peu trop mâle, ce que ses épaules et ses bras avaient de trop athlétique, se fondait et disparaissait au milieu des prestiges de l'illusion. En trois pas il franchit l'espace ; il avait bondi comme s'il eût volé : ce fut un éblouissement.

— Qu'il est beau ! qu'il est beau , Mion! s'écria Roseline.

Mion détourna la tête en tremblant ; elle battait des mains avec la foule, mais elle n'était guère plus rassurée que moi, pendant qu'Azam, libre et gracieux comme une force souveraine de la nature, se jouait dans l'air sur un brin de chanvre avec une inébranlable sérénité. Elle et moi, nous étions en ce moment plus alarmés que ravis , car nous avions pour notre ami encore plus d'aiïection que d'enthou-

siasme. Cette forme bondissante qui se balançait en haut sur un si frêle appui, à nos yeux c'était toujours Pierre ; aux yeux de Roseline, c'était un homme divin, un être surnaturel et miraculeux... c'était l'idéal ! Son exaltation, si romanesque qu'elle pût être , la foule la ressentait avec ses instincts, aussi puissants dans les races méridionales que les poétiques élans d'une imagination cultivée : elle devinait le miracle, elle le voyait clairement, tandis que Roseline, avec ses souvenirs de lecture , ses reflets de conversation parisienne et ses rêves d'artiste, avait élevé d'avance sa féeriejusqu'aux régions fabuleuses de la mythologie héroïque. Pierre Azam, je dois le dire, ne démentit pas alors cette vision réfléchie : dans ses mouvements spontanés, d'une naïve élégance , rien ne trahit l'éducation laborieuse du saltimbanque ou les artifices savants de l'histrion. Il dansa comme une source jaillit, comme une onde se déroule, comme un éclair se déploie, comme un lion s'élance I Et pourtant la tendre Mion ne put se défendre d'une vague crainte; elle me dit tout bas, en se serrant contre Toinet :

— La ceinture de Pierre est trop longue , la corde n'est peut-être pas assez forte. Si le bout de la ceinture s'engageait dans la corde ! si la corde cassait !

Mais le bout de la ceinture voltige dans l'air, mais la corde bruissante décrit régulièrement des arcs symétriques. Où est donc le danger? Tout à coup,

cependant, il me semble que Pierre s'embarrasse et faiblit. Est-il pris de vertige ? on croirait qu'il chancelle. Son pied glisse, et la foule s'entrouvre comme si elle prévoyait une chute. Il tombait, en effet, lorsque d'une main il se rattrape à la corde, se redresse et la saisit encore de l'autre main : le voilà sauvé sans doute ; car, à l'aide de ses deux poignets qui le maintiennent tour à tour, il atteint bientôt à la plus haute fenêtre de la maison du juge de paix, et là il trouve une main tendue vers lui, la main pâle et nerveuse de Boseline.

Par une imprudence comparable à celle de Psyché, Roseline , qui avait voulu voir de près son demidieu, avait gravi l'escalier de sa maison et s'était montrée à la fenêtre du dernier étage. Pierre Azam l'avait vue, et c'est à ce moment qu'il avait chancelé. Quand il redescendit par l'escalier de M. Bellemanière, appuyé sur l'épaule de Roseline, quand nous le revîmes sur le seuil de la maison avec sa figure toute blanche et toute lumineuse , il nous fit l'effet d'un homme qui , par une prodigieuse sensation de bonheur, remonte subitement d'un évanouissement profond à la vie. L'ombre de la mort luttait sur ses traits avec la splendide auréole de la résurrection.

— Cruelle ! vous avez failli le perdre !

Deux larmes roulaient sur les joues de Roseline, qui ne comprenait que trop le reproche de Mion.

— Tais-toi , mon -amie, dit Pierre. Xe m'a-t-elle pas sauvé ?

Dès qu'il eût assez de force pour échapper aux bruyantes félicitations , aux empressements tumultueux et aux violentes embrassades, je le ramenai dans sa maison et le portai presque dans son lit.

— René, mon cher René, je suis bien vivant, n'est-ce pas? me dit-il alors avec une sorte d'égarement fébrile. Je n'ai rien rêvé, j'en suis sûr : c'est elle qui m'a sauvé?... Mon Dieu ! quel moment !... Elle m'a reçu dans ses bras, elle m'a baisé de ses lèvres, et elle pleurait !

Ce qui me reste à vous raconter de cette histoire ne sera pas bien long. Quinze jours après le mariage de Mion et deToinet, je recevais à Limoux, où j'étais allé rendre visite à des parents de ma mère, une longue lettre deRoseline, qui fut suivie de plusieurs billets très-courts qui ressemblaient presque à des bulletins de maladie morale. La correspondance était curieuse : j'en ai gardé fidèlement copie.

ROSELLNE A RENÉ.

20 août 18-4...

Vous avez bien fait de partir, mon cher René, sous le plus léger prétexte. Il était grand temps pour notre malade que votre amitié prît cette généreuse résolution. Condamné au silence dans les premiers jours de sa fièvre , toujours exposé à des accès do délire, il ne pouvait assister avec calme à nos longues causeries. Mion seule , la tendre Mion, était

2/8 PIERI\E AZA.M

une bonne garde-malade : mais vous, convenez-en, vous ne remplissiez guère mieux vos fonctions de frère infirmier que je ne savais remplir moi-même mon petit rôle de sœur de charité. Si vous aviez eu une longue robe et si l'on m'avait donné le voile et ]a guimpe, peut-être nous serions-nous tirés à notre honneur d'une tâche aussi imprévue. Ce qui nous justifie ou du moins nous excuse, c'est notre jeunesse et notre inexpérience. On nous avait assuré, d'ailleurs, que la maladie de Pierre n'offrait pas de danger sérieux. Comment résister au plaisir de causer entre les deux fenêtres de sa chambre, en jetant de temps à autre un regard vers ses rideaux blancs?

Nous causâmes d'abord à voix basse; mais nos chuchottements l'irritaient. Il fallut parler un peu plus haut, et ce qu'il ne pouvait comprendre, Pierre l'interprétait dans son lit avec la logique de la fièvre ; il s'imagina que vous étiez devenu amoureux de Rosehne [y avait-il une ombre de vérité dans ce soupçon?) et que Roseline prêtait l'oreille à ce bel amour naissant.

Le voilà maintenant délivré de ses appréhensions, gratuites sans doute. Depuis que vous n'êtes plus là, cher René, le pauvre malade est convalescent, et peut-être même guéri. Nous nous rencontrons tous les jours chez Mica, dans la petite cour intérieure, dans le ciel-oucert. Vous savez que la maison de Mion n'est, de ce côté, séparée delà nôtre que par un

vilain gros mur dans l'épaisseur duquel s'ouvre la gueule toute noire de ce qu'on appelle ici un puits mitoyen. Du côté de Mion, comme du nôtre, le puits est fermé par une espèce de volet en forme de tabatière, qui s'accroche et se décroche très-aisément. In figuier dans sa cour, un laurier dans la nôtre, dérobent l'accès de ce puits mystérieux. A la même heure de l'après-midi, je me penche sous mon laurier , et Pierre Azam sous le figuier de Mion. Les deux volets s'ouvrent à la fois : je hasarde sur la margelle la pointe de ma bottine, je fais le gros dos, et crac ! je franchis d'un bond le noir abîme. La première fois que cela m'est arrivé, Pierre était tout pâle de ma hardiesse ; il me pria instamment de ne pas recommencer; mais je n'écoute jamais un bon conseil, et puis il est inutile de s'exposer au babil des commères de Laurac, qui viendraient peut-être ennuyer mon père de leurs rapports ; ce qui forcerait M. Bellemanière, qui n'aime pas notre ami, à me harceler de ses remontrances. Grâce au puits mitoyen, il n'y a point de conte à broder sur nos rendez-vous.

Etes- vous curieux à présent de savoir à Limoux ce qui se passe à Laurac, entre deux et trois heures, dans le ciel-ouvert de Mion? Nous causons fort peu , fort peu , infiniment moins qu'avec vous ; car Pierre est taciturne, et vous étiez presque aussi babillard que moi. J'avais avec vous toutes sortes de discussions aigrelettes et de petites querelles de

chats de salon ; je ne craignais pas de vous égratigner, et vous me donniez fraternellement plus d'un coup de griffe. Avec Pierre, sur quoi discuter?

Les héros ont des idées toutes simples, et nos idées à nous sont si alambiquées ! Il m'humilie quelquefois, je vous le jure, quand de ses grands yeux de lion pensif, il me dit très-clairement : « Je ne comprends pas votre caquet parisien. » Je voudrais penser et parler comme Mion , et je ne le puis. Azam et Mion se comprennent, comme nous nous comprenions, vous et moi. Hélas ! hélas! je commence à croire qu'il ne faut pas aborder les héros de plain-pied, et qu'il faut les voir suspendus en l'air, entre ciel et terre, à la lueur des étoiles et des lampes romaines.

Vous avouerai-je toutes mes faiblesses, René? Le lendemain de la noce de Mion, j'en ai griffonné le récit sur quatre belles pages blanches, en joignant à ma description le menu des prouesses de Jean-de-l'Ours avec le détail des belles actions de son dernier filleul Pierre Azam , et j'ai envoyé prestement le tout à madame de Rochette, croyant la régaler de féerie. 0 ma tante , ma tante ! vous qui êtes si enthousiaste quand il fait beau , vous avez sans doute reçu ma lettre par un temps de pluie fine ou de brouillard noir !

Madame de Rochette, mon cher René, a répondu aux beaux sentiments de sa nièce par un grand éclat de rire, et j'en suis encore toute transie. Fi-

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gurez-vous qu'elle m'a signifié en propres termes que je n'avais pas le sens commun, et que M. Zacharie Bellemanière, son cher frère aîné, était un niais ouun poltron. «Si j'étaisàla place deZacharie, je ne souffrirais pas que ce rustre athlétique de Pierre Azam, que ce justicier à manches retroussées, que ce don Quichotte du coup de poing usurpât une seconde mes fonctions déjuge de paix. Relisez le roman de Cervantes, ma belle. Il y est question d'un certain chevalier de l'âge d'or qui se nomme, je crois, don Kyrie Eleison. Eh bien, toutes proportions gardées, avec ses poignets au lieu de lance, votre Pierre Azam est un Kyrie Eleison de bourgade. Et un Kyrie Eleison en plein dix-neuvième siècle, quand il y a dos gendarmes et des juges de paix, cela est absurde, cela est impossible, cela est révoltant. Pourquoi Zacharie ne le fait-il pas arrêter?... V Depuis que j'ai lu cette lettre, René, cette lettre si méchante, les moulins à vent de Laurac me rappellent toujours don Quichotte, et je crains parfois en appelant votre ami de laisser échapper ce nom si grotesque de Kyrie Eleison.

Et cependant j'admire encore Pierre, et, ce qui est bien plus grave, Pierre est à mes genoux, Pierre m'adore. Pourriez-vous me dire, mon cher René, ce que deviendra mon terrible amoureux et ce que deviendra aussi

Votre pauvre Roseline.

282 l'IEURK AZAM

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